• Mohler

    MohlerArmin Mohler, l'historien de la Révolution conservatrice

    Ancien secrétaire d’Ernst Jünger et correspondant à Paris de la presse allemande, Armin Mohler (1920-2003) fut un essayiste exceptionnel. Sa pensée reste à découvrir.

    [Ci-contre : portrait d'Armin Mohler par Peter Schermuly en 2000]

    Décédé au soir du 4 juillet dernier [en 2003] près de Munich, ville dans laquelle il s'était établi en 1961, Armin Mohler naquit à Bâle, en avril 1920. Après des études de philosophie, d'histoire de l'art et d'allemand à l’université de Bâle, il avait soutenu en 1949 une thèse de doctorat qui allait marquer considérablement l'histoire des idées politiques, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932. Publié l’année suivante à Stuttgart, ce livre, qui a été réédité à plusieurs reprises dans des versions considérablement augmentées (1) et qui a été traduit en français à l'initiative d'Alain de Benoist (2), possède un double aspect : d'abord celui d’un travail scientifique des plus rigoureux consacré à la vaste mouvance politique, mais aussi intellectuelle, littéraire et artistique, qui exerça une influence profonde influence sur l’histoire allemande et européenne à partir des années 1920, et ensuite celui d’une œuvre engagée, puisqu'il fut, comme le rappelait son auteur, « l’un des premiers à défendre les intellectuels conservateurs d’Allemagne contre les généralisations et simplifications alors courantes (et qui le sont restées) ».

    Construit autour d'une analyse des images conductrices présentes au cœur de la Révolution conservatrice, l’ouvrage d'Armin Mohler s'efforçait de distinguer cinq grands groupes au sein de ce vaste ensemble : les Völkischen (fort hétéroclite, ce courant était cependant caractérisé dans une large mesure par l'invocation des origines, qu'elles soient raciales, linguistiques ou folkloriques) ; les jeunes-conservateurs (surtout préoccupés par la notion d’Empire, ils défendaient volontiers, comme Edgar Jung, l'importance de la tradition et de l'esprit historique face  à l'intellectualisme) ; les nationaux-révolutionnaires (constitués principalement par la “génération du front” de la Première Guerre mondiale, ils passaient pour être les véritables représentants de ce que l'on a pu appeler le « nihilisme allemand » et aussi le Nouveau nationalisme, parfois orienté vers l'Est) ; les Bündischen ou “ligueurs” (ils prolongeaient d'une certaine manière le puissant mouvement de jeunesse de la fin des années 1890, le Wandervogel), et le Mouvement paysan (appellation qui se rapporte plus précisément au soulèvement paysan de la province du Schleswig-Holstein, dans le nord de l'Allemagne, à partir de 1928).

    Par-delà toutes les différences offertes par ces cinq courants foisonnants, Mohler observait plusieurs traits communs, notamment l'influence capitale qu'exercèrent sur eux les écrits de Frédéric Nietzsche, ainsi que leur opposition radicale aux « idées de 1789 », au libéralisme et à l'individualisme.

    D'une grande richesse est le long développement de La Révolution conservatrice en Allemagne dans lequel Mohler s'attachait à cerner l'apport de plusieurs auteurs de premier plan qui, comme tels, excèdent toute tentative de classification, par exemple, Oswald Spengler, Thomas Mann, Carl Schmitt, Ernst Jünger et son frère Friedrich Georg Jünger.

    [Ci-contre : couverture du livre d'Armin Mohler Journal de Ravensburg : Mes années avec Ernst Jünger (1999), qui n'a pas encore été traduit en français. La photographie représente Mohler et Jünger, au cours d'une excursion en Suisse en 1949]

    MohlerMarqué dès l'adolescence par l'œuvre d’Ernst Jünger, Armin Mohler fut son secrétaire particulier pendant quatre ans, de 1949 à 1953. De ses « années chez Jünger », Mohler laissa plusieurs témoignages très vivants, et d’un intérêt exceptionnel pour la connaissance de l’un des plus grands auteurs du XXe siècle, en particulier un récit haut en couleurs La journée de travail d'un écrivain et le captivant Journal de Ravensburg (3), encore inédits en français l’un et l'autre. On y relève quantité de confidences et d'anecdotes — parfois des plus piquantes — sur l'histoire contemporaine et ses principaux acteurs, sur les années de jeunesse et de guerre de Jünger ou encore sur ses rêves et ses lectures (par exemple, un rappel de la vive impression que fit sur lui Maurice Barrès), mais aussi nombre d'aphorismes et de libres propos sur la philosophie, l'éthique, les religions et les littératures (ainsi concernant les sagas islandaises : « Grande lecture — le haut statut de la femme est frappant », ou encore sur la noblesse des héros germaniques et la préférence donnée de ce fait à la littérature norroise sur l'Ancien Testament…).

    Ce fut également au cours de cette période que Mohler entra en relation avec des auteurs comme Friedrich Georg Jünger, Martin Heidegger et surtout Carl Schmitt, qu’il considérait comme l'un de ses maîtres et avec lequel il entretint une longue correspondance (4).

    L'année 1953 marque une césure dans la vie d'Armin Mohler : sur le conseil d’amis suisses, il quitte l'Allemagne, part pour la France et devient correspondant politique de plusieurs journaux de langue allemande (Die Zeit, Christ und Welt et Die Tat). Pendant huit ans, il vécut « en observateur passionné » la fin de la IVe République et le retour au pouvoir du général de Gaulle. Initié par son ami l'historien Michel Mourre à l'œuvre de Maurras et de Barrès, Armin Mohler fit aussi la découverte de Georges Sorel et du syndicalisme révolutionnaire. Fortement impressionné par le gaullisme et par la nouvelle orientation de la politique étrangère française, il en tira en 1963 la matière d’une thèse de doctorat d’État sur la Ve République et son fondateur.

    Rentré en Allemagne en 1961 afin d’occuper, à la demande de la famille Siemens, la fonction de directeur-gérant de l’importante fondation à laquelle est attaché le nom de l'industriel bavarois, Armin Mohler mène désormais une double vie : d’une part celle d’administrateur et d’éditeur, d’autre part celle de polémiste politique et d'essayiste au registre étendu.

    À la tête de la Fondation Siemens, il organise pendant près d'un quart de siècle colloques et conférences qui attirent vers le château de Nymphembourg, dans un faubourg de Munich, l'élite intellectuelle de l'Allemagne de l'Ouest et de nombreux pays étrangers, avec le concours de personnalités allant de Konrad Lorenz à Julien Freund, en passant par Christian Meier, Walter Burkert, Mohammed Rassem, Hellmut Diwald, Thomas Kuhn, Frédéric Durand et Hans Eysenck, auteurs dont il publie les communications dans plusieurs collections éditées avec soin.

    Prolongeant l'activité journalistique commencée à Paris, Armin Mohler s'emploie désormais à convaincre le public allemand de la nécessité de retrouver le sentiment national et plaide en faveur d'une union tactique avec la France du général De Gaulle. Dans plusieurs livres et recueils d'articles des années 1960-1980, il incite les Allemands à vaincre leur peur de l'histoire, à redevenir un peuple normal, enraciné dans son passé (qu'il ne réduit pas aux douze ans du IIIe Reich), exerçant son pouvoir non pas uniquement dans le domaine économique, mais surtout dans le jeu politique des grandes nations afin de retrouver son unité perdue.

    Dans la revue Criticón, fondée et longtemps dirigée par son ami Caspar von Schrenck-Notzing, et dans d'autres organes de la droite allemande, Mohler donne libre cours à son talent d'essayiste, abordant tour à tour des sujets aussi divers que la technocratie (qu'il analyse de façon originale sous l'influence du philosophe Arnold Gehlen), l'histoire des idées politiques et la philosophie, domaine dans lequel il marque avec force une position nominaliste, terme à l'aide duquel il définit sa méfiance face aux idées générales et son goût pour les situations particulières, pour les faits concrets.

    Passionné par l’histoire de l’art depuis ses années d'étudiant. Armin Mohler se montrait sensible à ce qu'il appelait l’architecture des œuvres peintes, ce qui le conduisit à s’intéresser à Puvis de Chavannes et à Pierre Bonnard, mais aussi au muralismo mexicano et à ramener d'un voyage à travers l’Islande le souvenir durable d'une confrontation avec un « paysage en soi ». L’approche physiognomique qui était celle de Mohler fit merveille dans l'une de ses études les plus novatrices : celle sur le « style fasciste » (5), dans laquelle l'auteur de La Révolution conservatrice relevait l’existence de différences fondamentales entre le national-socialisme hitlérien et les attitudes proprement fascistes.

    Redouté par ses adversaires en raison de sa plume acérée, Armin Mohler fut pour ses cadets de la jeune droite intellectuelle un ami à la fois bienveillant et d’une franchise sans fard. Ce « professeur d'énergie » était aussi un esprit extraordinairement curieux : il se montrait toujours ouvert à de nouvelles approches et n’appréciait rien tant que la fermeté dans l’exposé des idées, mais aussi le travail bien fait, les études solides (surtout si elles reposaient sur des bibliographies soignées !) dans quelque domaine de la recherche que ce fût.

    Deux épigraphes ornaient en 1972 la nouvelle mouture de La Révolution conservatrice en Allemagne : l’une, qui était extraite d'une revue française, évoquait « ce grand courant du stoïcisme laïque qui a donné à l'humanité, sinon toujours ses penseurs les plus profonds, du moins ses hommes les plus authentiques » ; l’autre, qui figurait en exergue sur le faire-part de décès que reçurent les amis d’Armin Mohler au début du mois de juillet 2003, était tirée d'un poème d’Hölderlin, le chantre de la Grèce antique : « Va sans rien craindre ! / Car tout retourne, / Et ce qui adviendra / S’est déjà accompli ».

    ► Erwin Büchel, La Nouvelle Revue d'Histoire n°8, 2003.

    • notes :

    • 1. Éditée en 1972 à Darmstadt, la deuxième édition comprend une bibliographie systématique d'une richesse exceptionnelle. Publiée en l989, la troisième édition est accompagnée d'un volume de complément dans lequel l'auteur apporte nombre de nouvelles références bibliographiques et reproduit le texte de son compte-rendu détaillé de l'ouvrage de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : L'idéologie fasciste en France (Seuil, 1983) [tr. fr.  in : A. Mohler, T. Mudry et R. Steuckers, Généalogie du fascisme français - Dérives autour des travaux de Zeev Sternhell et de Noël Sullivan, Idhuna, Genève, 1986]. La sixième et dernière édition du livre a été publiée il y a quelques mois par Stocker Verlag (Graz/Stuttgart).
    • 2. La Révolution conservatrice en Allemagne (1918-1932). Traduit de l'allemand par Henri Piard (première partie) et Hector Lipstick (deuxième et troisième parties), Pardès (coll. “Révolution conservatrice” dirigée par A. de Benoist), 1993, 894 p. (cahier photographique inédit et bibliographie française). [livre mis au pilon en raison des faibles ventes]
    • 3. Karolinger Verlag (Vienne/Leipzig), 1999, 111 p. Le Journal d'Armin Mohler couvre la période allant du 6 septembre 1949 au 5 septembre 1950. Il est suivi d'un récit relatif aux années 1950- 1953 à Wilflingen dû à Mme Édith Mohler.
    • 4. Elle a été éditée par Armin Mohler lui-même (en collaboration avec Irmgard Huhn et Piet Tommissen) sous le titre Carl Schmitt - Briefwechsel mit einem seiner Schüler (Akademie Verlag, Berlin, 1995,475 p.).
    • 5. La version française a été publiée dans Nouvelle école n°42, juillet 1985, p. 59-86.

     intertitre

     

    be1ce710.jpgArmin Mohler, l’homme qui nous désignait l’ennemi

    Le Dr. Karlheinz Weißmann vient de sortir de presse une biographie d’Armin Mohler, publiciste de la droite allemande et historien de la Révolution conservatrice

    [Ci-contre : portrait d'Armin Mohler par Hugo Weber, 1940]

    Armin Mohler ne fut jamais l’homme des demies-teintes !

    Qui donc Armin Mohler détestait-il ? Les libéraux et les tièdes, les petits jardiniers amateurs qui gratouillent le bois mort qui encombre l’humus, c’est-à-dire les nouilles de droite, inoffensives parce que dépourvues de pertinence ! Il détestait aussi tous ceux qui s’agrippaient aux concepts et aux tabous que définissait leur propre ennemi. Il considérait que les libéraux étaient bien plus subtils et plus dangereux que les communistes : pour reprendre un bon mot de son ami Robert Hepp : ils nous vantaient l’existence de cent portes de verre qu’ils nous définissaient comme l’Accès, le seul Accès, à la liberté, tout en taisant soigneusement le fait que 99 de ces portes demeuraient toujours fermées. La victoire totale des libéraux a hissé l’hypocrisie en principe ubiquitaire. Les gens sont désormais jugés selon les déclarations de principe qu’ils énoncent sans nécessairement y croire et non pas sur leurs actes et sur les idées qu’ils sont prêts à défendre.

    Mohler était était un type “agonal”, un gars qui aimait la lutte : sa bouille carrée de Bâlois l’attestait. Avec la subtilité d’un pluvier qui capte les moindres variations du climat, Mohler repérait les courants souterrains de la politique et de la société. C’était un homme de forte sensibilité mais certainement pas un sentimental. Mohler pensait et écrivait clair quand il abordait la politique : ses mots étaient durs, tranchants, de véritables armes. Il était déjà un “conservateur moderne” ou un “néo-droitiste” avant que la notion n’apparaisse dans les médiats. En 1995, il s’était défini comme un « fasciste au sens où l’entendait José Antonio Primo de Rivera ». Mohler se référait ainsi — mais peu nombreux étaient ceux qui le savaient — au jeune fondateur de la Phalange espagnole, un homme intelligent et cultivé, assassiné par les gauches ibériques et récupéré ensuite par Franco.

    Il manquait donc une biographie de ce doyen du conservatisme allemand d’après guerre, mort en 2003. Karlheinz Weißmann était l’homme appelé à combler cette lacune : il connait la personnalité de Mohler et son œuvre ; il est celui qui a actualisé l’ouvrage de référence de Mohler sur la révolution conservatrice.

    Pour Mohler seuls comptaient le concret et le réel

    La sensibilité toute particulière d’Armin Mohler s’est déployée dans le décor de la ville-frontière suisse de Bâle. Mohler en était natif. Il y avait vu le jour en 1920. En 1938, la lecture d’un livre le marque à jamais : c’est celui de Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur (Le Reich et la pathologie de la culture européenne). Pour Steding, l’Allemagne, jusqu’en 1933, avait couru le risque de subir une « neutralisation politique et spirituelle », c’est-à-dire une « helvétisation de la pensée allemande », ce qui aurait conduit à la perte de la souveraineté intérieure et extérieure ; l’Allemagne aurait dérogé pour adopter le statut d’un « intermédiaire éclectique ». Les peuples qui tombent dans une telle déchéance sont “privés de destin” et tendent à ne plus produire que des “pharisiens nés”. On voit tout de suite que Steding était intellectuellement proche de Carl Schmitt. Quant à ce dernier, il a pris la peine de recenser personnellement le livre, publié à titre posthume, de cet auteur mort prématurément. Dans ce livre apparaissent certains des traits de pensée qui animeront Mohler, le caractériseront, tout au long de son existence.

    L’Allemagne est devenue pour le jeune Mohler “la grande tentation”, tant et si bien qu’il franchit illégalement le frontière suisse en février 1942 “pour aider les Allemands à gagner la guerre”. Cet intermède allemand ne durera toutefois qu’une petite année. Mohler passa quelques mois à Berlin, avec le statut d’étudiant, et s’y occupa des auteurs de la Révolution conservatrice, à propos desquels il rédigera sa célèbre thèse de doctorat, sous la houlette de Karl Jaspers. Mohler était un rebelle qui s’insurgeait contre la croyance au progrès et à la raison, une croyance qui estime que le monde doit à terme être tout compénétré de raison et que les éléments, qui constituent ce monde, peuvent être combinés les uns aux autres ou isolés les uns des autres à loisir, selon une logique purement arbitraire. Contre cette croyance et cette vision, Mohler voulait opposer les forces élémentaires de l’art et de la culture, de la nationalité et de l’histoire. Ce contre-mouvement, disait-il, et cela le distinguait des tenants de la “vieille droite”, ne visait pas la restauration d’un monde ancré dans le XIXe siècle, mais tenait expressément compte des nouvelles réalités.

    Dans un chapitre, intitulé “Du nominalisme”, le Dr. Karlheinz Weißmann explicite les tentatives de Mohler, qui ne furent pas toujours probantes, de systématiser ses idées et ses vues. Il est clair que Mohler rejette toute forme d’universalisme car tout universalisme déduit le particulier d’un ordre spirituel sous-jacent et identitque pour tous, et noie les réalités dans une « mer morte d’abstractions ». Pour le nominaliste Mohler, les concepts avancés par les universalismes ne sont que des dénominations abstraites et arbitraires, inventées a posteriori, et qui n’ont pour effets que de répandre la confusion. Pour Mohler, seuls le concret et le particulier avaient de l’importance, soit le “réel”, qu’il cherchait à saisir par le biais d’images fortes, puissantes et organiques. Par conséquent, ses sympathies personnelles n’étaient pas déterminées par les idées politiques dont se réclamaient ses interlocuteurs mais tenaient d’abord compte de la valeur de l’esprit et du caractère qu’il percevait chez l’autre.

    En 1950, Mohler devint le secrétaire d’Ernst Jünger. Ce ne fut pas une époque dépourvue de conflits. Après l’intermède de ce secrétariat, vinrent les années françaises de notre théoricien : il devint en effet le correspondant à Paris du “Tat” suisse et de l’hebdomadaire allemand Die Zeit. À partir de 1961, il fut le secrétaire, puis le directeur, de la “Fondation Siemens”. Dans le cadre de cette éminente fonction, il a essayé de contrer la dérive gauchisante de la République fédérale, en organisant des colloques de très haut niveau et en éditant des livres ou des publications remarquables. Parmi les nombreux livres que nous a laissés Mohler, Nasenring (L’anneau nasal) est certainement le plus célèbre : il constitue une attaque en règle, qui vise à fustiger l’attitude que les Allemands ont prise vis-à-vis de leur propre histoire (la fameuse Vergangenheitsbewältigung). En 1969, Mohler écrivait dans l’hebdomadaire suisse Weltwoche : « Le “Républiquefédéralien” est tout occupé, à la meilleure manière des méthodes “do-it-yourself”, à se faire la guerre à lui-même. Il n’y a pas que lui : tout le monde occidental semble avoir honte de descendre d’hommes de bonne trempe ; tout un chacun voudrait devenir un névrosé car seul cet état, désormais, est considéré comme “humain” ».

    En France, Mohler était un adepte critique de Charles de Gaulle. Il estimait que l’Europe des patries, proposée par le Général, aurait été capable de faire du Vieux Continent une “Troisième Force” entre les États-Unis et l’Union Soviétique. Dans les années 60, certaines ouvertures semblaient possibles pour Mohler : peut-être pourrait-il gagner en influence politique via le Président de la CSU bavaroise, Franz-Josef Strauss ? Il entra à son service comme “nègre”. Ce fut un échec : Strauss, systématiquement, modifiait les ébauches de discours que Mohler avait truffées de références gaulliennes et les traduisait en un langage “atlantiste”. De la part de Strauss, était-ce de la faiblesse ou était-ce le regard sans illusions du pragmatique qui ne jure que par le “réalisable” ? Quoi qu’il en soit, on perçoit ici l’un des conflits fondamentaux qui ont divisé les conservateurs après la guerre : la plupart des hommes de droite se contentaient d’une République fédérale sous protectorat américain (sans s’apercevoir qu’à long terme, ils provoquaient leur propre disparition), tandis que Mohler voulait une Allemagne européenne et libre.

    Le conflit entre européistes et atlantistes provoqua également l’échec de la revue Die Republik, que l’éditeur Axel Springer voulait publier pour en faire le forum des hommes de droite hors partis et autres ancrages politiciens : Mohler décrit très bien cette péripétie dans Nasenring.

    Il semble donc bien que ce soit sa qualité de Suisse qui l’ait sauvé de cette terrible affliction que constitue la perte d’imagination chez la plupart des conservateurs allemands de l’après-guerre. Par ailleurs, le camp de la droite établie a fini par le houspiller dans l’isolement. Caspar von Schrenck-Notzing lui a certes ouvert les colonnes de Criticon, qui furent pour lui une bonne tribune, mais les autres éditeurs de revues lui claquèrent successivement la porte au nez ; malgré son titre de doctorat, il n’a pas davantage pu mener une carrière universitaire. La réunification n’a pas changé grand chose à sa situation : les avantages pour lui furent superficiels et éphémères.

    La cadre historique, dans lequel nous nous débattions du temps de Mohler, et dans lequel s’est déployée sa carrière étonnante, freinée uniquement par des forces extérieures, aurait pu gagner quelques contours tranchés et précis. On peut discerner aujourd’hui la grandeur de Mohler. On devrait aussi pouvoir mesurer la tragédie qu’il a incarnée. Weißmann constate qu’il existait encore jusqu’au milieu des années 80 une certaine marge de manœuvre pour la droite intellectuelle en Allemagne mais que cet espace potentiel s’est rétréci parce que la gauche n’a jamais accepté le dialogue ou n’a jamais rien voulu apprendre du réel. Le lecteur se demande alors spontanément : pourquoi la gauche aurait-elle donc dialogué puisque le rapport de force objectif était en sa faveur ?

    Weißmann a donc réussi un tour de force : il a écrit une véritable “biographie politique” d’Armin Mohler. Son livre deviendra un classique.

    ► Thorsten Hinz; Junge Freiheit n°31/32-2011.  (tr. fr. : RS)

     

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    mohler10.jpg« Homme de droite à sa façon »

    Hommage à Armin Mohler pour ses 75 ans

    Journaliste, politologue, historien de l'art, directeur de fondation, polémiste et analyste, Armin Mohler a fêté ses 75 ans en avril. Ses adversaires en profiteront sans doute pour le dénigrer une fois de plus. Ce que Mohler acceptera avec une parfaite égalité d'humeur, voire avec satisfaction, car cette hostilité ré­pond à ses attentes : « L'homme de droite est aujourd'hui le seul véritable trouble-fête dans notre société ».

    Mohler adore ce rôle de trouble-fête. Peut-être est-ce dû à ses origines helvétiques, dans la mesure où les Suisses aiment généralement le consensus et chassent par tradition les agitateurs hors du pays. Les Reisigen (du terme moyen-haut-allemand Reise, la campagne militaire) ont été appréciés par toutes les puissances européennes parce qu'ils savaient se battre. Günter Zehm, le célèbre journaliste de Die Welt,  a un jour fait grand plaisir à Mohler en l'appelant le Reisiger, et, plus précisément le Reisläufer des Konkreten, c'est-à-dire “celui qui part en campagne dans les immensités de la concrétude”. Certes, les campagnes de Mohler dans les concrétudes de ce monde ont été moins dures et moins sanglantes que celles de ses compatriotes qui luttaient dans toutes les armées de mercenaires d'Europe : pendant de longues années, il a été correspondant de journaux importants en France, puis a dirigé la Fondation Siemens entre 1962 et 1985, a envisagé une carrière universitaire. Qu'il n'a pas obtenue. Parce que Mohler a choisi le chemin le plus ardu, le plus abrupt, le plus couvert de ronces. Un chemin privé. Un chemin à lui. À lui tout seul.

    En se situant résolument à droite, Mohler n'en a pas moins gardé un profil tout-à-fait personnel ; sans tenir compte de humeurs en vogue dans les droites, les bonnes comme les mauvaises, il cultivait ses sympa­thies pour des hommes aussi différents que Manfred Stolpe, Gerhard Schröder, Helmut Kohl et Franz Schönhuber, sans oublier le respect qu'il dit devoir à Gregor Gysi, parce que ce dernier défenseur du sys­tème de la RDA l'a beaucoup amusé. Dans ses conversations, on perçoit un respect très conservateur — pour ne pas dire vieux-franc — pour les institutions et les dignitaires, mais on s'étonne toujours de le voir changer brusquement d'attitude et de brocarder sans merci l'absence d'humour des conformistes.

    Entre cette imprévisibilité idéologique et ses efforts constants pour tenter de définir intellectuellement ce qui est “de droite”, il y a une logique. Qui a démarré dès son célèbre livre Die Konservative Revolution in Deutschland jusqu'à son long essai sur le “style fasciste”, ses études sur la technocratie et ses innom­brables articles sur des “thèmes de droite” (Sex in der Politik, Vergangenheitsbe­wältigung  et Liberalenbeschimpfung) ou sur des auteurs (Oswald Spengler, Arnold Gehlen, Joachim Fernau). Dans tous ses écrits, Mohler se concentre sur ce problème : la définition de ce qui est “de droite”. Tous ses autres intérêts, notamment dans le domaine de l'histoire de l'art (Giorgio Morandi, Edward Hopper et la lutte contre la “mauvaise infinitude”) sont passés à l'arrière-plan.

    Mohler a donc entamé une longue quête pour savoir ce qu'est ou devrait être l'“homme de droite” contem­porain, qui a volontairement abandonné tous les costumes historiques, les bottes d'équitation des clubs d'officiers ou les escarpins de l'Ancien Régime. Cette quête, on la suit avec intérêt et enthousiasme, sans perdre son étonnement pour quelques-unes de ses idées ou de ses passions politiques. Cet étonnement s'accompagne de regrets quant aux livres que Mohler n'a pas eu le temps d'écrire : son “Traité de poli­tique”, son ouvrage sur Georges Sorel, son travail sur les “anarchistes de droite”… Mais j'ai peut-être tort de lui faire ces reproches dans un hommage comme celui-ci… Car Mohler risque bel et bien de nous ré­server une bonne surprise un de ces jours. Ad multos annos.

    ► Karlheinz Weißmann, Nouvelles de Synergies Européennes n°13, 1995.

    (hommage issu de Junge Freiheit n°16/95 ; tr. fr. : RS) 


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    Extraits de l'autobiographie d'Armin Mohler

     

    234f0710.jpgPour expliquer ses positions critiques à l'égard de l'histo­rio­graphie de la République Fédérale, Armin Mohler dans son ouvrage Der Nasenring : Im Dickicht der Vergangenheits­be­wältigung (Heitz und Höffkes, Essen, 1989), évoque quel­ques péripéties de sa jeunesse. En hommage à ce penseur conservateur, nous en donnons une toute première version française à nos lec­teurs. Pour les anciens abonnés à Vouloir, cf. Willy Pieters, « Les Allemands, leur histoire et leurs névroses », n°40/42, 1987.

     

    ◘ Mes années d'études : Marx, Freud & Cie

    am10.jpgRétrospectivement, je ne regrette pas la ligne en zigzag qu'a pris mon cheminement à cette époque-là. Elle m'a permis des expériences qui m'ont préservé ultérieurement de tout encroûtement. Pendant quelque temps, je me suis défendu con­tre cette vision (fort juste) que la vie est faite de para­do­xes. Pendant de nombreuses années, j'ai tenté de voiler, de re­fouler, cette vision pertinente du paradoxal de l'existence qui s'installait pourtant lentement dans mes idées, mes sen­ti­ments et mes représentations. Je me suis soumis à une doc­tri­ne sotériologique et universaliste qui promettait de liquider tous les paradoxes et de révéler le sens du Tout. Ce fut une ex­périence qui, au moins, me préserva de fabriquer une au­tre doctrine sotériologique après m'être débarrassé d'une pre­mière.

    Cette expérience a commencé quand j'avais 16 ou 17 ans. Je voulais articuler ma révolte contre l'environ­ne­ment petit-bourgeois d'une façon “originale”, c'est-à-dire de “gauche”. Ce n'était pas si facile au milieu des années 30. La Suisse était déjà sur la voie de la “démocratie du consensus” (ou plus précisément : la démocratie des cartels). L'époque où la troupe avait tiré sur les ouvriers était passée, cela fai­sait au moins vingt ans. La couche de la population vivant dans le besoin s'amenuisait et se réduisait graduellement, pour rester confinée aux paysans des montagnes, dans les loin­taines vallées alpines. Les associations et les cartels des employeurs et des travailleurs avaient décidé de se partager pacifiquement le gâteau. Sur le plan physionomique, les bos­ses d'un camp comme de l'autre ne se distinguaient quasi­ment plus. Dans une telle situation, un marxisme radical se­rait mort de ridicule, car chaque besoin de la classe ouvrière était satisfait par la création d'une nouvelle association. Un anarchisme radical aurait tourné à vide dans un pays, où, certes, chaque autochtone ressent un malaise, mais où au­cun d'eux n'est vraiment opprimé. Personne ne pose des bom­bes contre soi-même.

    ◘ S'introduire dans le monde des artistes

    Parmi les mésaventures grotesques de mon existence : le fait que cette situation sociale, qui m'a fait fuir la Suisse, me rat­tra­pe dans ma nouvelle patrie d'adoption, l'Allemagne de l'Ouest. Des amis allemands, qui se moquent de moi, me po­sent malicieusement la question : « pensez-vous que certains signes permettent de dire qu'il y a “helvétisation” de la Ré­pu­blique Fédérale ? ». Je pense alors que peu avant la Seconde Guerre mondiale, seule une gauche intellectuelle avait ses chan­ces dans ma patrie suisse. Or cette chance était limitée à un domaine vraiment réduit : la caste des intellectuels, des lit­térateurs, des artistes avec leurs mécènes issus des clas­ses aisées de la société. C'est justement dans cette caste que je voulais m'introduire : elle me semblait être la porte ou­verte sur le vaste monde. En 1938, je m'inscris donc à l'uni­ver­sité de Bâle ; branche principale : histoire de l'art ; bran­ches secondaires : philologie germanique et philosophie.

    Juste avant cette inscription, j'avais pénétré dans un nou­veau cercle de personnalités, celui des émigrés du Troisiè­me Reich, composés surtout de nombreux Juifs. Les familles juives bien établies à Bâle n'étaient pas trop ravies de cet apport nouveau. Moi personnellement, je me passionnais pour ces Juifs non assimilés. Ils nous apportaient de Berlin un petit reflet des Roaring Twenties, de Prague l'air qu'avait respiré Kafka, de Vienne un zeste de la décadence la plus fascinante de l'histoire récente. Avec les émigrés non juifs, ils prétendaient être “la meilleure Allemagne”.

    f3c90544c8e0df0916485aa2de0d7a3d.jpgMais ce furent également des émigrés juifs qui m'ont apporté les premiers éléments philosophiques et esthétiques qui contredisaient mes options libérales. Sur ce chapitre, je m'étais contenté jus­qu'alors d'étudier mon très proche compatriote, Carl Spit­te­ler [1845-1924, photo ci-contre], natif du Baselbiet, le pays rural autour de la ville de Bâ­le. Spitteler était un poète épique, le seul Suisse qui avait re­çu un Prix Nobel de littérature (sans compter Hermann Hes­se, qui est un naturalisé). Mais, avec la vague d'émigrés de 1938, la communauté poétique fondée par Stefan George, in­stallée à Bâle avant 1933, s'est trouvée renforcée numé­ri­que­ment, si bien que j'ai appris à connaître dans ce cercle des auteurs comme Rudolf Borchardt, Alfred Mombert, Lud­wig Derleth, et même Vladimir Jabotinsky, père fondateur d'un fascisme juif.

    Mes intérêts se concentrèrent d'abord sur le plat principal, mitonné par des Suisses et des étrangers, des hommes de gauche, des avant-gardistes et des libéraux, pour être servi à cette gauche culturelle. C'était un savant mélange, parfois assez pertinent, de marxisme, de psychanalyse, de peinture abstraite, de musique atonale, d'architecture du Bauhaus, de films soviétiques, le tout nappé d'une sauce sucrée faite de pathos libéral. De ce côté du front, dans la guerre civile mon­diale, on trouvait ce qu'il y avait de meilleur dans les années 30, car on tentait de revalider le marxisme devenu un peu ca­duc en lui injectant de solides doses de psychanalyse. Wilhelm Reich n'a jamais été qu'un théoricien parmi beau­coup d'autres à avoir eu cette idée. C'était génial : faire entrer en scène de concert, Marx, le mage de la société, et Freud, le mage de l'âme, bras dessus bras dessous. Avec ce cou­pla­ge, le regard devenu un peu myope que jetait la gauche sur le monde, fut renforcé comme par un effet stéréo. À l'é­po­que aussi je croyais disposer, avec le freudo-marxisme, d'un code universel pour déchiffrer rationnellement le mon­de. Le tour de passe-passe scientifique, qui permit à cette doc­trine sotériologique nouvelle d'entrer en scène, la rendit si­multanément irrésistible. Voilà pourquoi, trois décennies plus tard, j'ai eu l'impression de voir des fantômes en Ré­pu­bli­que Fédérale quand les soixante-huitards se sont coiffés de ce vieux chapeau (mais, il est vrai, ils le portaient à la fa­çon californienne et non pas à la mode zurichoise).

    ◘ Nous nous prenions pour de grands réalistes…

    Chez les soixante-huitards, j'ai également découvert une ar­ro­gance élitaire identique à celle qu'affichaient mes amis a­vant-gardistes en 1938. Nous aussi avions commencé notre quê­te en évoquant la “dialectique” et le “refoulement”, nous avions forgé le jargon de notre petite clique pour nous dis­tancier des “masses”. Nous, nous savions “vraiment” ce qui se cachait “derrière” les choses. Une toile constructiviste de Piet Mondrian ne se composait pas seulement de traits droits qui formaient un angle droit, puis s'entrecoupaient, pour séparer agréablement et rythmiquement des carrés ou des rectangles rouges, bleus ou jaunes, le tout sur fond blanc (ce qui peut apaiser un individu hyper-stressé, tout com­me un beau tapis). Non, non, ce n'était pas que cette sim­ple géométrie, cela “signifiait” quelque chose. Ce que nous voyions n'était pas l'essentiel, mais ce que nous as­sociions dans l'image. Nous nous prenions pour de grands “réalistes”, mais nous n'étions que des “réalistes des uni­versaux” (et seulement, comme le veut la conditio humana, selon notre prétention).

    Beaucoup d'entre nous pensaient avoir entre les mains la clef donnant accès aux énigmes de l'univers. En réalité, nous avions troublé notre regard sur le monde en usant d'un filtre d'abstractions. On devient ainsi la proie facile de ceux qui veulent nous faire gober que le vrai monde un jour vien­dra, mais dans le futur. Ou on devient la proie d'autres mar­chands d'illusions (moins nombreux mais plus dangereux) qui veulent nous faire croire que le vrai monde a déjà été, et qu'il est irrévocablement perdu. L'espoir existe, quand on com­mence à se rendre compte que l'on passe ainsi à côté de sa vraie vie, unique, spécifique et irremplaçable. (pp. 34-37)

    ◘ Quand mes premières convictions se sont érodées…

    Quand ai-je cessé d'être étudiant de gauche ? Je sais du moins le jour où j'ai pris conscience que tout cela était absolument faux :  le 22 juin 1941. Toutefois ma conviction que le freudo-marxisme était la clef de l'univers avait déjà été ébranlée.

    Je n'étais pas le type prêt à déployer des efforts pendant toute sa vie pour réaliser les lunes de l'universalisme. Dans tous les cas de figure, on peut difficilement évaluer ce que l'on reçoit en héritage avant sa naissance. Personnellement, après ma naissance, j'ai eu de la chance. Mes parents vi­vaient un mariage heureux. Mon père était un homme dis­cret, mais il possédait une autorité naturelle et incontestée. Ma mère, plus entreprenante, était son complément parfait dans la vie. La maison parentale était une maison où régnait l'ordre, mais elle n'était pas ennuyeuse. Je n'ai pas été gâté. Mes parents n'en avaient pas les moyens. Les petites misè­res quotidiennes, physiques ou psychiques, n'ont jamais don­né lieu à des excitations ou des émotions hors de l'ordi­nai­re : on savait qu'elles faisaient partie du lot de tous les vi­vants. Ainsi, j'ai hérité d'un état d'esprit que je ne qualifierais pas d'optimisme mais plutôt de “goût pour la vie” (Lebens­lust).

    ◘ Le mouvement frontiste en Suisse

    Quand je me suis dégagé du corset des idéologies de gau­che, c'est ce goût pour la vie qui a été le moteur principal. Mais ce n'était pas le seul. Quoi qu'il en soit, ce n'est cer­tainement pas la droite suisse de l'époque qui a constitué un moteur supplémentaire. Pour autant qu'il y ait eu des grou­pe­ments qualifiables de “conservateurs” en Suisse du temps de ma jeunesse, et pour autant que ces groupements n'aient pas été édulcorés, ils étaient de nature “patricienne” et/ou catholique. Ces 2 fondements m'étaient étrangers. J'étais issu de la petite bourgeoisie, je ne me suis jamais senti chré­tien et, au jour de ma majorité, j'ai quitté volontairement l'É­gli­se réformée, dans laquelle j'avais été éduqué. Le maur­ras­sisme, représenté en Suisse romande, aurait pu m'attirer. Mais le Suisse alémanique a toujours été coupé de la Suisse francophone. En général, il connaît mieux Paris ou la Pro­ven­ce. Pour un garçon comme moi, qui tentait de trouver une voie à droite, il ne restait plus que le mouvement fron­tiste en Suisse alémanique (c'est-à-dire des mouvements comme le Neue Front, le Nationale Front, le Volksbund, etc.). Ce mouvement était un de ces nombreux mouvements de renouveau qui surgissaient partout en Europe à cause de la crise économique et que les politologues contemporains qualifient de “fascistoïde”.

    En 1931, au moment où les fronts connaissaient leur prin­temps, je n'avais que 11 ans, sinon je me serais facile­ment laisser entraîner par eux. Ce mouvement de renou­veau, à ses débuts, pouvait compter sur l'assentiment de nom­breuses strates de la population. Il avait été initié par des jeunes loups issus des partis établis, qui voulaient créer quelque chose pour absorber le mécontentement général et la lassitude de la population contre les partis conventionnels. Pourtant, très vite, les fronts suisses ont créé leur propre dynamique. On vit apparaître des similitudes de style avec le fascisme tel qu'il se manifestait dans toute l'Europe mais, à partir de 1933, l'ombre compromettante du Troisième Reich s'est étendue sur le mouvement frontiste. Les représentants des associations de l'établissement, qui participaient à ces fronts, ont rapidement pris leurs distances, dès 1933.

    Les in­tellectuels, qui étaient les pendants suisses de la Révolution Conservatrice allemande à Zurich ou à Berne, sont resté plus longtemps dans ces formations politiques et ont béné­ficié de l'approbation de la Jeunesse dorée qui s'ennuyait. Cependant, lors des exécutions de la Nuit des Longs Cou­teaux, le 30 juin 1934, à Munich et à Berlin, plusieurs victi­mes étaient des représentants de la Révolution conser­va­trice ; choqués, la plupart de ces intellectuels suisses con­ser­vateurs-révolutionnaires quittent la vie publique et se ré­fu­gient dans leur tour d'ivoire. Le seul siège frontiste au Par­lement suisse est rapidement perdu. Ce qui a subsisté des fronts a été marginalisé par la société libérale avec tous les moyens dont elle disposait. Les chefs les plus modérés se sont repliés sur leur vie privée. Une partie des leaders les plus radicaux se sont réfugiés dans le Troisième Reich pour échapper à la police et à la justice helvétiques. Il n'est plus resté qu'une troupe sans chefs, dont le nombre ne cessait de se réduire : des petites gens, obnubilés par une seule idée fixe, que les francs-maçons et les juifs (dans cet ordre) é­taient responsables de tous les maux de la Terre.

    ◘ Le Major Leonhardt du Volksbund

    Une théorie du complot aussi lapidaire n'était pas ce qu'il fallait pour un type comme moi, qui était sur le point de résoudre l'énigme de l'univers. Pourtant, un jour, je me suis ha­sardé dans l'antre du lion. J'ai assisté à un meeting du plus radical des chefs frontistes, le Major Leonhardt, chef du Volksbund, une dissidence du Nationale Front. (Comme l'ar­mée, à l'époque, était encore une institution sacro-sainte, le fils d'un Allemand naturalisé utilisait ses galons d'officier pour faire de la propagande en faveur du Volksbund). Ce mee­ting a dû avoir lieu au plus tard en 1939, car j'ai lu dans une thèse de doctorat consacrée au Volskbund, que Leon­hardt avait émigré en Allemagne en 1939 et qu'il y a trouvé la mort en 1945 lors d'un raid aérien allié. Extérieurement, il correspondait à son surnom : “le Julius Streicher suisse”. Ef­fectivement, son corps était d'allure pycnique, tassée, il sem­blait ne pas avoir de cou ; il avait le même crâne pointu que Streicher, un crâne qui semblait toujours prêt à l'attaque. Il avait aussi des talents d'orateur comparables, comme j'allais ra­pidement le constater à mes dépens.

    Après le discours du Ma­jor — sur la Suisse “souillée” par les francs-maçons et les juifs — j'ai osé formuler une remarque. Je ne sais plus au­jourd'hui ce que j'ai dit alors. Mais je n'ai pas oublié que le Major Leonhardt a tout de suite repéré que j'étais étudiant. Il m'a directement attaqué ad personam (dans la thèse que j'é­voquais tous à l'heure, j'ai lu qu'il avait justifié sa rupture et celle de ses ouailles avec le Nationale Front car celui-ci était entièrement tombé sous la coupe des universitaires). Le Ma­jor a commencé à me répondre froidement, puis m'a admi­nistré une litanie d'injures, d'une voix toujours plus élevée ; les insultes successives semblaient s'enrouler autour de moi comme une spirale. Leur contenu approximatif ? Le contri­bua­ble suisse fait construire des universités avec son argent et qu'en sort-il ? Des universitaires étrangers au monde, qui ont appris tant de choses inutiles qu'ils ne savent même plus quels sont les véritables ennemis du peuple ! Leonhardt avait bien chauffé son public : les uns me regardaient avec un air nar­quois, les autres me lançaient des regards haineux. Quant à moi, j'étais également échaudé car que peut-on op­poser à une telle avalanche d'insultes ? Je n'ai revécu de si­tuation semblable qu'à la fin des années 60 et au début des années 70 dans les “discussions” qui avaient lieu à l'époque dans les universités ouest-allemandes.

    ◘ Mobilisé dans l'armée suisse en 1940

    Comme les fronts n'ont nullement contribué à me faire des­cen­dre de mon petit trône de libéral de gauche, quelle est a­lors la force qui m'en a fait descendre ? Avec la distance que procure l'âge, je dois bien constater que ma mobilisation dans les rangs de l'armée suisse en 1940 a eu sa part. Le “drill” helvétique de l'époque était encore très rude : mes com­patriotes qui ont d'abord servi dans l'armée suisse puis, plus tard, dans la Waffen SS allemande, considèrent que l'in­struction dans notre pays était plus dure que celle qui prévalait dans les divisions de Himmler. Avec l'état d'esprit qui était le mien en ce temps-là, j'ai endossé l'uniforme avec des sentiments anti-militaristes. Je n'ai pas été un bon soldat et, à la fin de mes classes de conscrit, mon commandant m'a demandé si je voulais devenir aspirant officier (on le de­man­dait automatiquement à tout universitaire à l'époque). J'ai répondu “non merci !” et je suis resté simple fantassin.

    À ma grande surprise toutefois, je sentais que certains aspects du service me plaisaient. Ainsi la course avec paquetage d'as­saut et fusil me plaisait. Je ne pouvais pas me hisser au-dessus de la barre fixe mais j'étais un bon coureur à pied. Pour un étudiant anti-militariste, ces petits plaisirs peuvent en­core se justifier : c'est du sport. Mais, il y avait plus inquié­tant pour un pacifiste de gauche : des plaisirs quasi ataviques m'emportaient dans un domaine strictement militaire, notam­ment le drill. Je ne pouvais pas réprimer une profonde satis­fac­tion quand mon peloton, après des journées d'exercices, fai­sait claquer ses fusils sur le sol sans “effet de machine à é­crire” (pour les civils, cela signifie : lorsque les crosses des fu­sils tombent sur le sol en ne faisant plus tAc-TaC-taC-Tac dans le désordre et sans unisson, mais avec un seul et uni­que TAC métallique sur les dalles de la cour de la caserne). Quinze jours auparavant, je me serais encore moqué de ces “enfantillages”.

    ◘ Aller au peuple

    Cependant, l'expérience la plus importante de mon service mi­litaire est venue après l'école des recrues, quand je suis passé au service actif et quand j'ai été affecté à la garde de la frontière. On m'avait envoyé dans une compagnie de Schützen (tirailleurs), composée d'hommes, aptes à porter les armes, issus de toutes les classes d'âge mais aussi, comme habituellement dans l'infanterie, d'hommes venus de tous les horizons de la vie civile. Dans une société haute­ment spécialisée, l'intellectuel éprouvera des difficultés à fai­re ample connaissance avec des “gens du peuple”. Il n'exis­te que 2 institutions où il peut le faire, 24 heures sur 24 : la prison et le service militaire. Les deux ans de mon service le long de la frontière m'ont beaucoup plus apporté dans ma formation humaine que le double du temps que j'avais passé auparavant dans les universités. […] Dans cette optique autobiographique, je me contenterai d'une citation, qui résume bien l'affaire. Elle provient de l'œu­vre d'un Suisse original, Hans Albrecht Moser (1882-1978) ; je l'ai tirée de son journal Ich und der andere, paru à Stutt­gart en 1962. La voici : « L'humain se trouve plus facile­ment dans l'homme normal que dans l'homme excep­tion­nel. C'est pourquoi cet homme normal m'attire da­van­tage. Pour satisfaire des besoins spirituels, il existe des livres ».

    ◘ Découvrir Spengler

    Pour ce qui concerne les livres, je m'empresse de dire ceci : j'ai continué à en dévorer, sans discontinuité, et, parmi eux, j'ai surtout lu les grands critiques du libéralisme. Ces lectu­res ont beaucoup contribué à faire crouler mes palais imagi­nai­res et utopiques. J'avais déjà commencé à lire Nietzsche quand j'étais scout. Pendant mes 2 ans de garde le long de la frontière, je suis passé aux autres grands anti-libéraux. L'expérience la plus originale que j'ai eue, c'est en lisant Os­wald Spengler. Au sommet de ma période de gauche, j'avais tenté de lire Le Déclin de l'Occident (bien sûr, pour appren­dre à connaître l'adversaire). Mais je n'étais pas parvenu à franchir le cap des premières pages : pour moi, le texte était absolument incompréhensible. La notoriété de cet ouvrage res­tait un mystère pour moi, même d'un point de vue thérapeu­tique. Vers la fin de ma période d'incubation, que je viens de vous esquisser — ce devait être au début de l'an­née 1941 — les 2 énormes volumes me sont tombés une nouvelle fois entre les mains. J'ai ouvert le premier à n'im­por­te quelle page et j'ai commencé à lire, sans m'arrêter, et au bout de quelques jours, j'avais entièrement parcouru les 2 tomes. Pourquoi n'avais-je pas pu faire la même ex­pé­rience lors de ma première tentative ? Quelque chose d'es­sen­tiel en moi avait changé, mais je n'en avais pas encore idée. (pp. 37-41)

     

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    Armin Mohler ou l'image comme argument

    ◘ Hommages à Armin Mohler pour ses 80 ans

    krd10.jpgQuand on entre chez Armin Mohler, dans son appartement munichois, on suit d'abord un long corridor sombre. Au début de ce couloir, près de l'entrée, se dresse une commode, avec, en face d'elle, un grand miroir. Puis, on suit une ran­gée de bibliothèques énormes et très larges, s'élevant jus­qu'au plafond, qui rendent ce corridor plus étroit. Une ou 2 heures plus tard, on se trouvera en face d'elles, avec le maître du logis, pour s'entendre dire que celle-ci contient les ouvrages sur les réalistes russes, celles-ci les ouvrages sur les Espagnols, les Scandinaves, les Américains. Ainsi s'ali­gnent plusieurs milliers de superbes volumes consacrés à l'histoire de l'art, la préoccupation majeure de l'autre Mohler, celle que le public politisé et idéologisé ne connaît pas. Car le Mohler que ce public plus militant connaît est avant toute chose l'auteur d'une thèse de doctorat, devenue un ouvrage de référence essentiel, Die Konservative Revolution in Deutsch­land. Ce livre, aujourd'hui publié en 2 volumes avec tous les ajouts cumulés au fil du temps, a permis de forger un concept  — celui de Révolution conservatrice —  qui est toujours utilisé dans les ouvrages traitant de l'histoire culturelle et politique allemande de ce siècle. Ensuite, ce li­vre a eu un effet de cristallisation, dans la mesure où il sert de référence à tous les penseurs de la droite.

    Cet amateur d'art, ce fabuleux collectionneur de beaux ou­vra­ges, cet homme qui a donné aux intellectuels de droite un fil d'Ariane, se tient debout au milieu de la pièce et appuie son corps massif sur une canne. Plusieurs opérations aux genoux ont fait leur effet. Les cheveux blancs sont peignés en arrière. Visiblement, il s'est préparé pour nous recevoir. À côté de son fauteuil préféré se trouve une liasse de papier et un petit tas de livres. Nous entrons directement dans le vif du sujet. Aucune de nos questions reste sans réponse. Moh­ler fait venir de nouveaux documents de la pièce voisine. Trois portraits-icônes sont accrochés au mur : Ernst Jünger, Carl Schmitt, Arnold Gehlen. Nous avons une courte conver­sa­tion sur ces trois géants de la pensée allemande de ce siè­cle. Ensuite, dans la foulée, Mohler me fait traverser la piè­ce et frappe du bout de sa canne une autre photographie, accrochée au-dessus du chambranle de la porte, et dit : « Cet homme a eu un grand mérite en prononçant son fameux dis­cours, si bien qu'on peut beaucoup lui pardonner ». Je recon­nais le visage de Martin Walser.

    Penser avec les yeux

    [ci-contre : La Patria naciendo de la ternura, Caracas (Venezuela), peinture murale de Pavel Égüez]

    mural-10.jpgOui, Armin Mohler, figure de proue du néo-conservatisme allemand, a cloué une photographie de Walser au-dessus de sa porte. Car Mohler est un homme qui pense avec les yeux (Er ist ein Augenmensch). Il a étudié l'histoire de l'art et il a écrit beaucoup d'articles sur le cinéma et sur les expositions. Ses livres, au fond, sont truffés d'images ; Mohler harponne toujours le concret, raconte des anecdotes afin de déceler, par leur médiation, la tendance dont elles sont un reflet, la courant qui se profile derrière elles, les lignes directrices de leur époque ; Mohler rend visibles les modes de comporte­ment. Sa démarche d'esprit est tout le contraire d'une logi­que de juriste, qui cherche à capter et à figer tout ce qui peut don­ner lieu à une interprétation logique. Au contraire, les ima­ges suggérées et décrites par Mohler visent à révéler im­mé­diatement le noyau fondamental de ce qu'il veut nous mon­trer ou nous démontrer.

    Mais ces images deviennent floues sur leurs bords, elles semblent fuir, se fondre dans le fond-de-monde. C'est l'é­vi­dence. Il ne faut pas le répéter sans cesse. Armin Mohler ne se défend jamais contre ceux qui ne veulent pas le com­pren­dre. Il se moque d'eux, tout simplement.

    Pourtant Mohler aime les véritables joutes intellectuelles, cel­les où l'on prend son adversaire au sérieux, où on le con­si­dère comme honnête, comme un partenaire qui s'efforcera, sans céder sur l'essentiel de ses positions, d'arriver à une ana­lyse commune avec vous, au départ d'idées pourtant di­ver­gentes, un adversaire qui tentera de forger une approche com­mune ou d'atteindre simplement la vérité dans la discus­sion, même s'il croit à des paramètres politiques complète­ment différents des vôtres. La liste des orateurs que Mohler avait choisis jadis, quand il était directeur de la Fondation Sie­mens, prouve ce goût prononcé pour les polémiques fruc­tueu­ses. Ainsi, Bernard Willms est monté à cette tribune d'a­bord comme jeune homme de gauche, puis comme homme mûr de droite. Dans tous les débats de la Fondation Sie­mens (et dans les autres !), Mohler est toujours resté fidèle à sa méthode, c'est-à-dire la méthode des images. Pour lui, il ne s'agit pas de terrasser ou de surplomber ou de déchirer l'i­ma­ge que suggère un adversaire, ni même de faire dévier la discussion vers le flou infini qui entoure l'image, car alors le débat chavirerait dans un flot non maîtrisable de défini­tions chaotiques et les adversaires sortiraient tous vain­queurs sans avoir rien réglé ni décidé ni tranché. Armin Moh­ler cultivait un plaisir vraiment agonal quand il pouvait suggé­rer une plus belle image que celle de son adversaire.

    ◊ ◊ ◊

    Cette scène est tiré d'un débat où Mohler a participé :


    — « Monsieur Mohler, vous dites que l'homme ne trouvera le sens que s'il a une conscience nationale. Pourquoi cela serait-il vrai ? ».

    — « Parce que nous le disons. Une telle idée, on la pose. Je ne peux pas vous expliciter ses fondements par la logique. Dans ce sens, je n'ai pas de théorie. Je pose une image et les gens doivent l'accepter ou non. S'ils ne l'aiment pas, eh bien, c'est simple, ils ne l'aiment pas. C'est dommage pour moi ».

    — « Donc vous posez simplement une image et vous pensez que les gens n'ont pas besoin d'explications ? ».

    — « Exactement. Par l'éducation, que vous avez reçue, vous pensez évidemment que l'on doit, quelque part, trouver une explication logique. Mais moi, je ne peux pas vous donner d'explication logique. Il existe très certainement des gens qui pourront vous en donner. Mais ceux qui pensent comme moi ne peuvent pas faire grand chose de ces explications logi­ques. Nous disons : “cela ne doit pas être fondé (logique­ment)”, nous le savons. C'est cela le perspectivisme. C'est MA perspective et j'essaie de la rendre accessible aux gens par des images. Souvent aussi par des arguments… ».

    ◊ ◊ ◊

    Armin Mohler ouvre tout à coup son armoire à verres, en extrait quelques gros classeurs et les étalent sur la table. Ils contiennent sa correspondance avec Ernst Jünger, le Maître. Une correspondance privée. Impubliée jusqu'ici. Une vérita­ble mine de renseignements. On a envie de rester assis dans ce sofa très bas, presque à ras du sol, de commencer à lire sans s'arrêter : les lettres de Jünger débutent par la for­mule “Lieber Sekretarius”. Chaque fois, la réponse, sur copie carbone, est accrochée à la lettre initiale. Mais on n'a pas le temps de les lire. Mohler apporte les livres où signent tous les hôtes de la maison. La première mention est d'Ernst Jünger. Il est vrai que c'est par lui que tout a commencé. Le disciple A. Mohler, rappelons-le, souffrait, dans sa Suis­se en paix, d'une « sous-alimentation monumentale » et, sur fond de cette ambiance morose, tout à coup, l'Allemagne at­ta­que l'Union Soviétique ; un sentiment indéfinissable s'em­pa­re du jeune Mohler et met rapidement un point final à ses agissements d'intellectuel de gauche, aimant les arts et les beaux esprits.

    Maintenant, c'est le moment décisif. Mohler avale d'un seul trait Le Travailleur de Jünger. Ce fut une lec­ture existentielle. L'ouvrage met un homme jeune sur les rails qu'il n'abandonnera jamais plus. Après cette lecture, tout sera différent. Mohler n'a jamais été au front. Il a étudié à Berlin. Pendant des semaines de travail, il a retranscrit à la main les essais de Jünger, au temps où il était militant na­tio­naliste et national-révolutionnaire. Il est devenu ainsi le meil­leur connaisseur du Maître. Plus tard, le souvenir de cet en­goue­ment pour le Travailleur et pour les écrits nationaux-ré­volutionnaires d'Ernst Jünger, servira de noyau à la critique acerbe que Mohler adressera au Maître quand celui-ci com­mencera à réécrire et à réadapter ses œuvres. Pour Mohler, un auteur qui, par ses livres, a bouleversé toute une géné­ra­tion, ne peut agir ainsi. Travailler l'image que l'on veut laisser derrière soi peut paraître insuffisant. Toutefois, Ernst Jünger (et d'autres !) ont eu des lecteurs qui, après avoir fermé ses (leurs) livres, ne se sont pas contenté de réfléchir dans leur fau­teuil à côté de leur feu ouvert…

    Armin Mohler a fêté ses 80 ans le 12 avril 2000. 

    ► Götz Kubitschek (article tiré de Junge Freiheit n°15/2000 ; l'A. participera à l'ouvrage d'hommages à Armin  Mohler qui paraîtra sous le titre Lauter Dritter Wege, Ed. Antaios, Alte Frankfurter Straße 59, D-61.118 Bad Vilbel).

     

    Mohler


    Armin Mohler et la Nouvelle Droite

    Extrait d'un entretien avec RS sur les influences spécifiques de Mohler sur le développement de l’idéologie néo-droitiste.

    • Quelle a été l’influence d’Armin Mohler sur la vision du monde de la ND ? Que restera-t-il de son approche dans l’avenir ?

    Votre question est vaste. Très vaste. Elle interpelle la biographie d’Armin Mohler, l’histoire de sa trajectoire personnelle, qu’il a eu maintes fois l’occasion d’évoquer (dans Von rechts gesehen ou dans Der Nasenring). Votre question nécessiterait tout un livre, celui qu’il faudra bien un jour consacrer à cet homme étonnant. Je crois que Karl-Heinz Weißmann se prépare à cette tâche. Il est l’homme le mieux placé et le mieux préparé pour rédiger cette biographie. Première remarque sur les idées de Mohler, et donc sur son influence, c’est qu’il part toujours du vécu existentiel, du particulier et jamais de formules abstraites ou de grandes idées générales. Toute l’œuvre de Mohler est traversée par ce recours constant au particulier et au vécu, corollaire d’une critique sans appel des idées générales. La préface de sa Konservative Revolution in Deutschland est très claire sur ce chapitre. Pour répondre succinctement à votre question, je dirai que l’influence de Mohler vient surtout des conseils de lecture qu’il a donnés tout au long de sa carrière, notamment dans les colonnes de Criticón et, parfois dans celles de la collection Herderbücherei Initiative, dirigée par Gerd-Klaus Kaltenbrunner, collection qui ne paraît malheureusement plus mais nous laisse une masse impressionnante de documents pour construire et affiner nos positions.

    Le réalisme héroïque

    L’influence de Mohler s’est exercée sur moi principalement :

    1 – Parce qu’il nous a enjoint de lire le livre de Walter Hof, Der Weg zum heroischen Realismus : Pessimismus und Nihilismus in der deutschen Literatur von Hamerling bis Benn (Verlag Lo-thar Rotsch, Bebenhausen, 1974). Hof examine 2 grandes périodes de transition dans l’histoire littéraire allemande (et européenne) : le Sturm und Drang à la fin du XVIIIe et la Révolution conservatrice au début du XXe. Ces 2 époques ont pour point commun que des certitudes s’effondrent. Les esprits clairvoyants de ces époques se rendent compte que les certitudes mortes ne seront jamais remplacées par de nouvelles certitudes, quasi similaires, aussi solides, aussi bien ancrées. Les substantialités d’hier, auxquelles les hommes s’accrochaient, et qu’ils percevaient comme se situant en dehors d’eux, comme des bouées extérieures sûres, disparaissent de l’horizon. Les passéistes nostalgiques estiment que cette disparition conduit au nihilisme. Avec Heidegger, les révolutionnaires conservateurs, qui constatent la faillite de ces substantialités passées, disent : “La substance de l’homme, c’est l’existence”. L’homme est effectivement jeté (geworfen) dans le mouvant aléatoire de la vie sur cette planète : il n’a pas d’autre lieu où agir. Les bouées substantialistes de jadis ne servent que ceux qui renoncent à combattre, qui cherchent à échapper au flux furieux des faits interpellants, qui abandonnent l’idée de décider, de trancher, donc d’exister, d’exsistare, de sortir des torpeurs quotidiennes, c’est-à-dire de l’inauthenticité. Cette attitude révolutionnaire conservatrice (et heideggerienne) privilégie donc le geste héroïque, l’action concrète qui accepte l’aventureux, le risque (Faye), le voyage dans ce monde immanent sans stabilité consolatrice. Dans cette optique, le “dépassement” n’est pas une volonté d’effacer ce qui est, ce qui est héritage du passé, ce qui dérange ou déplait, mais une utilisation médiate et fonctionnelle de tous les matériaux qui sont là (dans le monde) pour créer des formes : belles, nouvelles, exemplaires, mobilisatrices. Le réalisme héroïque des révolutionnaires conservateurs réside donc tout entier dans la puissance personnelle (personne individuelle ou collective) qui crée des formes, qui donne forme au donné brut (Gottfried Benn). Cette définition du réalisme héroïque par Hof rejoint le “nominalisme”, tel que l’a défini Mohler (d’après sa lecture attentive de Georges Sorel) ou la conception “sphérique” de l’histoire, présentée par Mohler dans son célèbre ouvrage de référence sur la “Révolution conservatrice” allemande et par Giorgio Locchi dans les colonnes de Nouvelle école.

    Cette conception “sphérique” du temps et de l’histoire rompt tant avec la conception réactionnaire et restauratrice de l’histoire, qui décrit celle-ci comme cyclique (retour du temps sur lui-même à intervalles réguliers), qu’avec les conceptions linéaires et progressistes (qui voient l’histoire en marche vers un “mieux” selon un schéma vectoriel). Les conceptions cycliques estiment que le retour du même est inéluctable (forme de fatalisme). Les conceptions linéaires dévalorisent le passé, ne respectent aucune des formes forgées dans le passé, et visent un télos, qui sera nécessairement meilleur et indépassable. La conception sphérique de Mohler et Locchi implique qu’il y a des retours, certes, mais jamais des retours de l’identique, et que la sphère du temps peut être impulsée dans une direction plutôt que dans une autre par une volonté forte, une personnalité charismatique, un peuple audacieux. Il n’y a donc ni répétition ni retour aux substances immobiles et handicapantes ni linéarité vectorielle et progressante. La conception sphérique admire le créateur de forme, celui qui bouscule les routines et abat les idoles inutiles, qu’il soit artiste (l’Artisten-Metaphysik de Nietzsche) ou condottiere, thérapeute ou ingénieur. Mohler nous a donc suggéré une anthropologie héroïque concrète, dérivée notamment de son amour de l’art, des formes et de la poésie de Benn. Mais, pour compléter ce réalisme héroïque de Hof et de Mohler, j’ajouterais — aussi pour donner une plus grande profondeur généalogique à la ND — la pensée de l’action, formulée par Maurice Blondel, où la personne est réceptacle de fragments de monde, de sucs vitaux, disait-il, qu’elle doit transformer par l’alchimie particulière qui s’opère en elle, pour poser des actions originales qui développeront et constitueront son être, lui procureront une “accrue originale”, une intensité digne d’admiration (L’action, op. cit., p. 467-468).

    Le débat réalisme / nominalisme

    2 – Parce qu’il a lancé le débat réalisme / nominalisme, par le biais d’une disputatio qui l’opposait au catholique Thomas Molnar (Criticón n°47, 1978). J’ai traduit des fragments de ce débat pour la revue néo-droitiste belge Pour une Renaissance européenne, ensuite Alain de Benoist a repris cette thématique dans Nouvelle école. La Nouvelle Droite a d’ailleurs manié l’étiquette auto-référentielle du “nominalisme” pendant de nombreuses années. Malheureusement, l’usage du terme “nominalisme” par Alain de Benoist a été trop souvent inapproprié et, surtout, sans référence à Blondel, Sorel et Papini, alors que Mohler, spécialiste de Sorel, connaît très bien le contexte de cette grande époque féconde de remises en questions. La critique catholique de la ND a eu beau jeu de souligner l’insuffisance du “nominalisme” médiéval, source de l’individualisme et du libéralisme ultérieurs, que de Benoist rejetait ! La Nouvelle droite a ainsi stagné, donnant naissance à un dialogue de sourds, où les uns et les autres ignoraient la position de Blondel, ce catholique, doctrinaire de l’action pour l’action en dehors de tout cadre dogmatique généralisant et contraignant. Le vrai débat sur le nominalisme a été lancé un jour, lors d’une “conférence fédérale des responsables” du GRECE, tenue dans la région lyonnaise. Ce jour-là, Pierre Bérard a critiqué le mauvais usage du terme “nominalisme” dans les rangs de la ND, en appelant à la rescousse les thèses de Louis Dumont qui — je résume très schématiquement — déplore l’érosion des ciments communautaires sous les assauts d’une modernité toute à la fois intellectuelle (l’Aufklärung), industrielle et morale. Il avait raison. Quelques années plus tard, de Benoist a fait sienne les positions de Bérard, mais sans jamais expliquer à ses lecteurs, de manière précise, cette transition importante, entre une première interprétation du “nominalisme”, laissant planer un bon paquet d’ambiguïtés, et une défense des différences (donc des particularités contre les grandes idées générales), impliquant la critique de l’individualisme des Lumières, selon la méthode de Louis Dumont.

    Pour revenir à l’essentiel de notre entretien, en matière de “nominalisme”, Mohler nous enseignait dans son article de Criticón (n°47, op. cit.) :

    • à nous méfier des conceptions trop rigides de l’”Ordre” ou de la “Nature”, comme la scolastique et le rationalisme (cartésien ou non) en avaient véhiculées.
    • à sortir de la “mer morte des ab-stractions” pour entrer dans “les terres fertiles du réel avec ses irrégularités, ses imprévisibilités et ses surprises”,
    • à concevoir toute altérité comme altérité en soi, comme altérité autonome, au-delà du “Bien” et du “Mal”, toutes démarches qui redonnent à l’homme son caractère aventureux, donc sa dignité.


    Il y a derrière tous les textes de Mohler cette aspiration insatiable vers une liberté pleine et entière, non pas une liberté qui se détache des choses concrètes pour s’envoler vers des empyrées sans chair et sans épaisseur, mais une liberté de façonner (gestalten, prägen) quelque chose dans l’immense richesse immanente du monde, de l’ici-bas, sans s’occuper des admonestations des philosophes en chambre, toujours dogmatiques et poussiéreux, qu’ils se réclament d’une scolastique médiévale ou d’une modernité raisonnante / ratiocinante.

    Le "oui" au réel de Clément Rosset

    3 – Parce qu’il nous a encouragé à lire Clément Rosset (Criticón n°67, 1981), que j’avais découvert quelques années plus tôt, à 20 ans, dans L’anti-nature et Logique du pire, deux ouvrages qui m’ont très profondément marqués (pour la petite histoire : je les lisais pendant un cours d’économie politique profondément barbant et stérile, basé sur le pensum de Jacquemain et Tulkens, ce qui m’a valu un zéro à l’examen (!) rapidement rattrapé en septembre, où, rêve de tout étudiant, j’ai pu expliquer en toute jovialité à la jeune enseignante, douce rubiconde, toute en rondeurs, pourquoi ce traité, trop mécanique, m’apparaissait critiquable). Mohler saluait en Clément Rosset le philosophe qui disait “oui” au réel (Bejahung des Wirklichen), en critiquant sans appel les pensées avançant l’existence d’un arrière-monde, qui aurait précédé ou suivrait le monde tel qu’il est. Dans le portrait qu’il croquait de Rosset, Mohler risquait un souhait : voir cette apologie du réel devenir le fondement philosophique et idéologique d’une “nouvelle droite”, enfin capable de se débarrasser de tout ballast incapacitant.

    La critique de l'Occident de Richard Faber, catholique de gauche

    4 – Parce qu’il a attiré mon attention sur l’importance des travaux de Richard Faber, professeur à Berlin et critique acerbe des visions historiques des droites allemandes (cf. Criticón n°90, 1985 ; Robert Steuckers, « L’Occident : concept polémique », Orientations n°5, 1984). Pour Faber, catholique de gauche, il faut universaliser le catholicisme, l’arracher à ses racines romaines, païennes et étatiques. L’exact contraire de notre position, l’exact contraire du catholicisme d’un Carl Schmitt… Mais la documentation exploitée par le professeur berlinois était tellement abondante qu’elle complétait utilement l’œuvre maîtresse de Mohler, ce qu’il avouait volontiers et… sportivement. Le travail de Faber permettait une critique de la notion d’Occident, notamment de la volonté américaine de reprendre le rôle d’une Rome impériale, mettant la vieille Europe sous tutelle. Faber critiquait par là certaines positions d’Erich Voegelin, qui entendait conjuguer ses options catholiques conservatrices, pro-caudillistes, avec la tutelle américaine dans le cadre de l’alliance atlantique. Bien qu’elle n’ait pas du tout la même optique, la critique de l’Occident par Faber est à mettre en parallèle avec celle de Niekisch, afin que nous envisagions, à terme, une nouvelle alliance germano-russe, actualisation du tandem Russie-Prusse à la fin de l’ère napoléonienne.

    Le regard de Kondylis sur le conservatisme

    5 – Parce qu’il a encouragé les lecteurs de Criticón, puis, plus tard, de Junge Freiheit, à lire attentivement l’ouvrage de Panayotis Kondylis sur le conservatisme (Criticón n°98, 1986; Robert Steuckers, « Il faut instruire le procès des droites ! », in Vouloir n°52-53, 1989, sur P. Kondylis, v. p. 8). L’approche du conservatisme que l’on trouve dans l’œuvre de Kondylis est foncièrement différente de celle de Mohler, dans le sens où Kondylis estime que la notion même de conservatisme est dépassée parce que la classe des aristocrates propriétaires terriens a disparu ou n’est plus assez puissante et nombreuse pour avoir un poids politique déterminant. Mohler a accepté et assimilé les positions de Kondylis : il reconnaît la critique du penseur grec qui dit que tout conservatisme post-aristocratique n’est qu’un esthétisme (mais pour Mohler, cet “isme” n’est pas une injure !), surtout s’il ne défend pas la societas civilis contre l’emprise dissolvante du libéralisme. Mohler y voit la nécessité, pour toute “droite” non conformiste de défendre le peuple réel, c’est-à-dire la societas civilis contre les institutions fondées sur des abstractions philosophiques donc sur des dénis de liberté. Grand mérite de Kondylis, concluait Mohler : « Son charme intellectuel consiste justement en ceci : il nous présente les concepts et les idées qu’il traite dans leur concrétude historique ».

    Wolfgang Welsch et la post-modernité

    6 – Parce qu’il nous a conseillé de lire les ouvrages de Wolfgang Welsch sur la postmodernité (cf. Criticón n°106, 1988 ; RS, « La genèse de la postmodernité », Vouloir n°54-55, 1989). À juste titre, Mohler constate que Wolfgang Welsch donne à ses lecteurs un fil d’Ariane pour se repérer dans la jungle des concepts philosophiques contemporains, souvent assez obscurs et abscons. Mieux, Welsch dégage une interprétation “affirmative” du phénomène postmoderne, qui nous permet de quitter joyeusement et sans regret la prison de la modernité. La postmodernité de Welsch, revue par Mohler, n’est ni une anti-modernité véhémente et révoltée ni une trans-modernité, mais une autre modernité qui se libère des limites et des rigorismes qu’elle s’est donnés jadis. La postmodernité refuse la “Mathesis Universalis” voulue par Descartes. À la suite de Jean-François Lyotard, elle ne croit plus aux “grands récits” qui promettaient une unification-universalisation du monde sous l’égide d’une seule et même idéologie rationaliste. Ce double rejet corrobore bien entendu les éternelles intuitions de Mohler. Et porte, en filigrane, la marque de Nietzsche.

    Georges Sorel : référence constante

    7 – Enfin parce qu’inlassablement il nous a invité à relire Georges Sorel et à explorer le contexte de son époque (Criticón n°20, 1973 ; n°154, 1997 ; n°155, 1997). Sorel, que l’on a parfois appelé le “Tertullien de la révolution”, était allergique au rationalisme étriqué, aux petits calculs politiques mesquins, que véhicule la sociale-démocratie. A cet esprit boutiquier, porté par une éthique eudémoniste de la conviction et par une volonté de rayer des mémoires tous les grands élans du passé et de gommer leurs traces, Sorel opposait le “mythe”, la foi dans le mythe de la révolution prolétarienne. L’éthique bourgeoise, malgré sa prétention d’être rationnelle, conduit à la désorganisation voire à la désagrégation des sociétés. Aucune continuité historique et étatique n’est possible sans une dose de foi, sans un élan vital (Bergson !). Plus fondamentalement, quand Sorel interpelle les socialistes embourgeoisés de son époque, il suggère une anthropologie différente : le rationalisme coupe du réel, ce qui est malsain, tandis que le mythe en épouse les flux. Le mythe, indifférent à tout “sens” posé comme définitif ou érigé comme idole, est le noyau de la culture (de toute culture). Sa disparition, son refoulement, son oblitération conduisent à une entropie dangereuse, à la décadence. Une société étouffée par le filtre rationaliste s’avère incapable de se régénérer, de puiser et de repuiser ses propres forces dans son récit fondateur. La définition sorélienne du mythe interdit de penser l’histoire comme un déterminisme; l’histoire est faite par de rares et fortes personnalités qui lui impulsent des directions, aux périodes axiales (Armin Mohler reprend la terminologie de Karl Jaspers, que Raymond Ruyer utilisera à son tour en France). La vision mythique des personnalités impulsantes et des périodes axiales fonde la conception “sphérique” de l’histoire, propre de la ND (cf. supra, paragraphe sur le “réalisme héroïque”).

    Extrait de : « Cinq questions sur la “Nouvelle Droite” », propos recueillis par Marc Lüdders, Vouloir n°146/148, 1999.

     

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    athena11.jpgLe paganisme vu de Berlin

    En Allemagne aussi, les thèmes du paganisme mobilisent les attentions. Parmi les chercheurs, un nom : celui de Richard Faber, professeur à la Freie Universltät de Berlin. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Konservative Revolution (KR) (cf. Orientations n°5), ce professeur berli­nois, inspiré par les méthodologies de l'anarchisme pré-romantique et de Walter Benjamin, travaille par juxtaposition de “fragments”. Il opère ainsi par “collages” de citations, collages qui permettent au lecteur et au chercheur de repérer le fil conducteur d'une école de pensée, d'une tradition philosophique, etc. Armin Mohler lui a rendu hommage (in Criticón N°90, été 1985) parce qu'il avait mis en exergue une quantité d'aspects de la Konservative Revolution (KR) que Mohler, dans son ouvrage de références de 1949/1950, avait négligés. Mohler analysait la KR dans une optique “prusso-centrée”, c'est-à-dire protestante, prussienne/ nord­-allemande, “national-révolutlonnaire” et “national-bolchévique”. Faber estime, lui, dès 1975 (in Rome Aerterna, cf. Orientations n°5), que cette KR n'est qu'accessoirement “prusso-centrée” et plus souvent “romano-centrée” ou “ecclesio-cen­trée”, c'est-à-dire axée sur le mythe de Rome ou sur l'autorité de l'Église catholique.

    Mohler interprète la différence entre son approche personnelle de la KR et celle de Faber par leurs idiosyncrasies respectives. Mohler, Bâlois de naissance, vient d'un milieu protestant rigide, ne déployant guère d'lntérêt pour la “Grande Politique”, pour le destin des peuples et des civilisations, pour les grands systèmes conceptuels, pour les idées et idéaux qui meuvent le monde. Contre cet esprit, renforcé par et enfermé dans l'exiguïté helvétique, Mohler adhère, par toute la force de son cœur et de son esprit, à l'idée prussienne/ frédéricienne, à son idéal de liberté religieuse anti-catholique qui, aux XVlle et XVllle siècles, s'était donné, pour défendre cette liberté contre tous les absolutismes, un implacable instrument militaire. Faber, lui, commence sa carrière comme catholique contestataire, désireux de secouer le joug de l'autorité romaine, sans renier pour autant les éléments universalistes du catholicisme.

    Mohler, nous l'avons vu, a traduit son option “prussienne”, calquée sur celles, également “prussiennes”, de Spengler et Moeller van den Bruck, en une philosophie “nominaliste”, hostile et critique à l'encontre des universalismes catholique et marxiste. Chez Mohler, l'influence de Nietzsche est prépondérante, surtout par le biais de la notion d'Amor fati, avec sa joie de vaincre les aléas ou son indifférence philosophique vis-à-vis des revers. Sans “consolation” et dépourvue de références à un quelconque “arrière-monde” métaphysique, la philosophie de Mohler demeure étrangère aux téléologies qui promettent un happy end paradisiaque ou veulent protéger un statu quo, jugé “meilleur des mondes possibles”. Faber, lui, ne dira jamais ouvertement quelles sont ses options ni quelles visions du monde il rejette. Ses "collages" relèvent, à première vue, d'une pure “taxinomie”, augmentée d'aucune conclusion claire et tranchée. On ne décèle finalement qu'une ironie amusée à l'égard de la prétention catholique romaine à vouloir régenter l'histoire universelle.

    eric_v10.jpgNi protestante ni catholique orthodoxe, quelle va alors être la position de Faber devant le paganisme moderne, le néo-­paganisme ? Elle ne va pas être tranchée : il va dresser un bilan des diverses formes possibles de “paganisme politique”. Une constante demeure toutefois : son hostilité à toute espèce d'autoritarisme. Dans un ouvrage de 1984, Der Prometheus-Komplex (réf. infra), Faber avait critiqué l'idéologie conservatrice des “théologiens politiques” Eric Voegelin [ci-contre] et Hans Blumenberg [opposé à toute vision totalisante de l'histoire, que celle-ci privilégie l'idée de progrès ou de déclin]. À Voegelin, Faber reproche une nostalgie du Moyen Âge et de l'aristotélisme politique (correspondant peu ou prou au réalisme de Molnar), débouchant sur un rejet de la Réforme, considérée, elle, comme une réaction, un “complexe” anti-philosophique. Cette réaction rejette le principe d'ordre inhérent à la philosophie aristotélo-thomiste, sans remplacer ce principe par une autre conception de “l'ordre”, ce qui, ipso facto, engendre une inquiétude, voire un chaos généralisé dans la sphère du politique. C'est à cause de la Réforme, affirme Voegelin, qu'ont pu naître des idéologies comme le progressisme, le positivisme ou le marxisme. 

    Avec la Réforme, le progressisme et le marxisme, ajoute Voegelin, resurgit la démarche “gnostique”. Celle-ci pose le monde comme “mauvais”, “pervers”, “incomplet” et veut y remédier. La Gnose nie l'ordre parfait du monde dans lequel l'homme grec se sentait chez lui, à l'aise ; la Gnose nie aussi la création positive due au Dieu unique judéo-chrétien. Et, conclut Voegelin : « Le Gnostique n'a plus la volonté de reconnaître, admiratif, l'ordre essentiel du Cosmos ». La Gnose est en conséquence perçue comme une révolte contre Dieu et contre le Monde. Elle nourrit ainsi toutes les contestations d'ordres établis. Pour enrayer la progression délétère des idéologies “révolutionnaires”, pétries de gnosticisme, il faut des “États forts”, de style franquiste. Voegelin fera ainsi successivement l'apologie du régime de Dollfuss et de l'Espagne de Franco. Mais, dans son optique, ces régimes ne sont que des remèdes provisoires, des nécessités occasionnelles. Le telos de la civilisation moderne, c'est-à-dire l'objectif ultime, le projet final que doit se donner le politique, c'est le “régime civil” de type anglo-saxon (la “démocratie” de Roosevelt), désigné par Voegelin lui-même, comme un « hébraïsme du peuple élu ». Le “peuple” n'étant pas compris ici comme entité ethnique mais comme “assemblée de croyants”.

    Voegelin a donc déployé une vision finalement très “occidentale”, opérant une synthèse curieuse entre le catholicisme autoritaire à la Dollfuss (ou à la Franco) et le modèle américain, importé en Europe par le Plan Marshall. En ce sens, Voegelin est le “polito-théologien” du conservatisme catholique pro-américain qui régente les partis à étiquettes confessionnelles de RFA, de Belgique et d'Italie.

    Mais revenons au jugement que porte Faber sur le (néo-)paganisme. Sur la base de son "collage", dénonçant le syncrétisme voegelinien, Faber se situe, sans doute malgré lui, du côté de Mohler (qui admire ses œuvres et les juge indispensables à toute étude sérieuse future sur la KR) et de de Benoist. La démarche de Faber est résolument antl-occidentale (dans le sens où l'occidentalisme est fixiste et a-critique), anti-reagano-papiste, comme dirait Guillaume Faye, avec son sens habituel des formules­-chocs. Mais Faber se place aussi bien plus à gauche que de Benoist et Faye, issus, bon gré mal gré, d'un système d'éducation latin et catholique (la France étant latine et catholique, même dans la sphère de sa "libre-pensée"). Faber récuse les paganismes impériaux, les paganismes cherchant à restaurer l'autorité du politique. Ce faisant, il reste fidèle à son anti-­autoritarisme, dérivé des pré-romantiques anarchisants, de Walter Benjamin et des théologiens catholiques contestataires de ces 2 dernières décennies.

    Pour Faber, le concept “païen” déploye plusieurs significations. Il y a le paganisme de l'intelligentsia “humaniste”, urbaine et cosmopolite qui ne ressent plus aucune attache à la terre et se gausse des paysans restés “chrétiens” comme les premiers chrétiens de Gaule et de Germanie s'étaient moqué des paysans (pagani), restés fidèles à leurs vieux cultes de la lignée, du sol et des éléments. Ensuite, il y a le paganisme des “terreux”, qui perpétue le culte de la "terre et des morts", de la lignée et de la geste ethnique. Ce paganisme est celui que Mircea Eliade définissait comme le dépositaire de l'immémoriale religion du cosmos, toujours vivace sous un vernis chrétien, avec ses processions, ses carnavals, ses charivaris, etc. Ce paganisme-là, écrit Faber, est plus proche du “christianisme populaire et villageois” que du cosmopolitisme esthétisant des intellectuels urbains. Dès la fin du XIXe, le populisme völkisch allemand, comme l'idéologie narodniki russe, reproche au néo-paganisme libéral, imprégné du cosmopolitisme des Lumières, de détruire toute forme de culture du terroir et du peuple. Ce reproche est curieusement le même que celui qu'adressait Celse aux chrétiens de l'Antiquité.

    Mais ces deux nuances du néo-paganisrne européen ont un point commun : l'anti­-catholicisme. Néanmoins, la forme urbaine et “humaniste” partage avec le catholicisme un certain cosmopolitisme et la forme ruraliste et populiste rejoint les rites paysans du catholicisme villageois et communautaire. L'originalité de la recherche de Faber, c'est de déceler un troisième type de paganisme qui échappe à la dichotomie Ville/Campagnes : c'est le paganisme romain qui traduit en un langage païen les principes d'autorité, de hiérarchie, de discipline et d'héroïsme, que l'Église et les chevaleries à son service avaient déployé au Moyen Âge.

    entrelacs-celtiques[Ci-dessous : entrelacs celtiques. La civilisation celtique irlandaise constitue un syncrétisme remarquable entre les éléments chrétiens et les cultes paysans et païens de la Vieille Hibernie. Les croix votives, dites croix celtiques ou irlandaises, combinent les entrelacs végétaux, reliquats d'une religiosité dionysiaque du renouveau perpétuel, à des scènes de la “mythologie” chrétienne. Ce syncrétisme rend, comme le souligne A. de Benoist, le christianisme "habitable". Plus tard, le Baroque, style de la Contre-Réforme, et la peinture de Rubens, opérera la même stratégie de ré-ancrage du message chrétien dans les cultes de la fertilité et de la carnalité. L'Église de Vatican II a opté, elle, pour un fondamentalisme iconoclaste]

    Ce troisième type, Faber le nomme le paganisme “romano-centré”. Ce paganisme-là renoue avec le faible que le monde catholique a toujours entretenu pour les civilisations méditerranéennes et pour la synthèse gréco-romaine, chère à Maurras. Dans cette optique, on parle d'un "Christ cosmique" qui revient à la fin de chaque cycle (Léopold Ziegler), d'un "Christ prométhéen" (Ludwig Derleth) et d'un "Reich (Empire) inséparable du principe de la Croix" (E. Przywara).

    Ce paganisme catholique (ou catholicisme paganisant) re-sacralise le monde, veut rendre « au monde, à la nature, à la Vie, à l'homme, sa sacralité (Weihe) métaphysique et son sens divin » (P. Wust). Mais, par cette re-sacralisation du monde, l'idyllisme remplace le “tragisme”, en ce sens où les aléas sont évacués de la pensée au profit d'une vision stable de l'Être essentiel et merveilleux, non troublée par les vicissitudes de l'existence. Cette vision religieuse est fixiste, elle honore la stabilité aux dépens des principes d'action, du risque, du défi.

    Arrivé à ce point de son développement, Faber critique l'ambiguïté de Mohler, dans son analyse de la KR. D'une part, en effet, Mohler, nietzschéen, critique l'esprit catholique pour son fixisme (le « substrat » de Molnar) et sa thérapeutique consolatoire pour les âmes faibles et, d'autre part, s'enthousiasme pour la phrase sloganique de Léon Bloy : « Tout ce qui arrive est adorable ». Dans cette ambiguïté du discours mohlérien, réside toute l'ambigütié de vouloir être à la fois “conservateur” et “révolutionnaire”. Pour Faber, évidemment, les 2 positions, les 2 options sont radicalement antinomiques.

    La position conservatrice table sur deux atouts : la conservation des institutions autoritaires de la Rome impériale (non celles de la Rome républicaine et des Gracches) et la conservation des acquis du Pape Grégoire Ier qui, pour évangéliser les Angles et les Saxons, avait préconisé la christianisation superficielle des lieux sacrés du paganisme paysan. Cette synthèse contradictoire est le propre de la religion catholique, qui règne sur des populations en majorité rurales. Elle constitue en quelque sorte la “réconciliation” entre le paganisme rural, immémorial et anhistorique (M. Eliade) et les éléments romains du christianisme. Ce n'est pas un hasard, écrit Faber, que les conservateurs comme Maurras et Moenius s'affirment catholiques et romains, tout en demeurant hostiles à l'eschatologisme de la Bible, qui trouble la quiétude du monde et introduit, dans la sphère du politique, des ferments de dissolution (dixit Maurras : « Le christia­nisme non catholique est odieux »).

    Le bénédictin Damasus Winzen — qui croyait que le culte du Sang et du Sol (Blut und Boden) des nationaux-socialistes générait une idée d'ordre cosmique donc une foi implicite en un Créateur —, l'explorateur des mythes grecs Walter Otto — qui percevait dans les cultes de Marie, Mère de Dieu, et des mille Saints du catholicisme, dans les rites somptueux de la religion vaticane, quelque chose du plus antique sentiment du divin —, le politologue et juriste Carl Schmitt — qui concevait le catholicisme comme la synthèse entre la religiosité paysanne immémoriale et le sens romain du politique — perçoivent en fait tous 3 une insurmontable dichotomie. L'élément chré­tien, même ténu, de ce syncrétisme consti­tue, volens nolens, une porte ouverte au « poison évangélique » (Maurras), à l'eschatologie révolutionnaire, au prophétisme critique, à la contestation gnostique. Par l'irruption de ces valeurs bibliques, le monde entame un processus de “désacralisation”. C'est pourquoi, constate Walter Otto (anticipant, par là, la démarche de de Benoist dans L'éclipse du sacré), demander la re-catholicisation de l'Europe demeure insuffisant. La re-catholicisation, dans cette optique, n'est qu'une re-paganisation partielle et incomplète. Ce qu'il faut, disait Otto et dit de Benoist, c'est une re­paganisation totale.

    En ce sens, Mohler, avec son “prusso­-centrage”, avait compris que la KR était en fait une révolte radicale contre l'universalisme chrétien et ses laïcisations modernes (libéralisme, marxisme, progres­sisme). Pour Robert Hepp, disciple de Mohler, la KR est une révolte de l'esprit des Gibelins contre les héritiers de ceux qui ont fracassé leurs rêves. Pour Niekisch, le “socialisme/bolchévisme prussien” constituait une renaissance de l'esprit paysan germano­-slave contre le "knout" occidentalo-papiste. Pour Faber, ces interprétations tirent leurs substance de l'hégélianisme de droite, qui voulait un “État” (en l'occurrence l'État prussien) de l'en-deçà, un État réel, déterminé et limité. L'esprit descend alors définitivement dans le monde et s'incarne dans le politique. L'immanentisation postule la re-sacralisation du politique. Pour Carl Schmitt, cette “divinisation” de l'État, c'est la “Réforme accomplie” (d'où l'option nord-allemande de Mohler). Hegel avait préconisé l'amalgame du spirituel et du mondain (mundanus), du religieux et du politique. Le peuple et ses représentants ne devaient plus se référer à une instance extérieure (le Vatican) ni adorer un Dieu sans lieu et hors du monde. Pour Faber, cet hégélo-paganisme fonde l'étatisme absolu, soutenu par une theologia civilis.

    Faber jette alors un soupçon sur le paganisme idéologique et politique. La revendication immanentiste, la revendication de liberté face à un Dieu éloigné, hors du monde et autoritaire, ne déboucherait-elle pas sur le fascisme ? Avec C. Schmitt, ne faut-il pas se demander si les mythes des États nationaux (qui sont nécessairement plusieurs et donc ré-introduisent le "pluralisme" dans le Concert international) ne révèlent pas la multiplication des instances autoritaires ? Faber affirme que Rome s'est moultes fois reproduite. Et que le fixisme, global dans l'œcumène médiéval, s'est morcelé. Il ne perçoit pas, dans cette critique, que le pluralisme a permis un rapprochement des gouvernants et des gouvernés et que les peuples ont acquis ainsi l'auto-détermination économique et culturel­le, garante de leur épanouissement. Dans cette émancipation, on retrouve la filiation Luther / Herder et, ultérieurement, le recours bismarckien à l'État. Faber trahit là une hostilité bien catholique (consciente ou inconsciente ?) à l'égard du système bismarckien, conjuguant, comme Engels l'avait vu, le militarisme de nécessité de la Prusse (au XVllle contre les coalitions et au XIXe contre Napoléon III et Eugénie, jouets des jésuites désireux d'entamer une reconquista de l'Allemagne protestante) et une politique sociale d'émancipation de la classe ouvrière.

    La querelle du néo-paganisme est sans fin. On peut la percevoir dans l'affrontement entre l'eschatologisme/prophé­tisme hébraïque (pôle de mouvance) et le ruralisme catholique (pôle de stabilité) ou entre le “devenir” des nietzschéo-païens (pôle de mouvance) et le fixisme moraliste des chrétiens, catholiques et protestants (pôle de stabilité). La solution réside – mais c'est là une opinion personnelle, une foi ­dans un accouplement de l'enracinement (pôle de stabilité) et de la désinstallation créatrice (pôle de mouvance). Le paganisme, comme la pollto-théologie de Voegelin, vus par Faber, sont facteurs de fixité, d'immobilisme. Ils constituent des mécanismes de résistance à l'encontre du criticisme mouvant des prophétismes.

    À notre sens, cette vision des choses est simpliste. Nicolas de Cues, Giordano Bruno, et bien d'autres nous ont laissé des philosophies du “devenir”. Le sociologue italien Carlo Ginzburg, dans Il formaggio e i vermi (1976 ; tr. fr. : Le fromage et les vers : l'univers d'un meunier du XVIe siècle, Flam., 1980), nous évoque la vision du “cosmos” d'un meunier frioulan promis au bûcher des inquisiteurs. Pour ce meunier, le monde est un gigantesque fromage travaillé et fermenté par des vers. Devenir et stabilité y sont indissolublement présents. Un recours aux textes du Cusan et une analyse des écrits de Ginzburg pourraient sans doute nous ouvrir la voie vers un paganisme du devenir, libéré des prophétismes étrangers à notre histoire et des fixismes inquisitoriaux et stérilisants. Dommage que ces travaux restent absents des livres de Faber et de de Benoist. À moins que ce ne soit que partie remise ?

    ♦ Richard Faber, Der Prometheus-Komplex : Zur Kritik der Politotheologie Eric Voegelins und Hans Blumenbergs, Verlag Königshausen + Neumann, Würzburg, 1989, 87 p.

    ♦ Richard Faber / Renate Schlesier (Hrsg.), Die Restauration des Götter : Antike Religion und Neo-Paganismus, Verlag Königshausen + Neumann, Würzburg, 1986, 292 p.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°28/29, 1986.

     

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    DIE KONSERVATIVE REVOLUTION IN DEUTSCHLAND 1918-1932

    essai d’Armin Mohler

     

    La vie culturelle et politique allemande a été caractérisée, entre 1918 et 1933, par l’existence d’un puissant mouvement spirituel qui se déclarait décidé « à faire table rase des ruines du XIXe siècle et à établir un nouvel ordre de vie ». Ce mouvement s’est manifesté, avec plus ou moins de vigueur, un peu partout en Europe, mais c’est en Allemagne qu’il a marqué le plus profondément, et dans tous les domaines, la vie de la société. On lui a donné le nom de Konservative Revolution : de “Révolution conservatrice”. En fait, il s’agit d’un phénomène "métapolitique" maintes fois décrit (trop souvent d’ailleurs par des adversaires et sur la base d’idées préconçues), mais que l’on connaît en définitive assez mal, en dépit de sa fondamentale importance historique. En 1950, le Dr. Armin Mohler s’était proposé de combler cette lacune, en publiant une thèse soutenue l’année précédente à l’Université de Bâle auprès des professeurs Karl Jaspers et Herman Schmalenbach (1). Cette thèse, devenue célèbre depuis, vient d’être rééditée sous la forme d’un véritable manuel, augmentée d’une imposante bibliographie de près de 400 pages, laquelle témoigne à elle seule de l’importance et de la richesse des auteurs de la KR.

    Mille directions

    La tâche qu’A. Mohler a voulu entreprendre était des plus ardues. De 1918 à 1933, la Konservative Revolution n’a jamais présenté un aspect unitaire, un seul visage. Tendue à la recherche de sa propre voie, elle a foisonné en mille directions apparemment divergentes, investissant aussi bien l’art que la philosophie, la littérature que la politique. La Konservative Revolution forme donc un univers à elle seule, dont la profondeur et l’ampleur peuvent étonner ceux qui la découvrent pour la première fois. Des hommes aussi divers que le “premier” Thomas Mann (obligé à l’exil dès 1933), Ernst Jünger et son frère Friedrich Georg, Oswald Spengler (Le déclin de l’Occident), Ernst von Salomon (Les réprouvés), Alfred Baeumler (devenu par la suite une sorte de philosophe universitaire officiel du national-socialisme), Stefan George et Hugo von Hofmannsthal, le juriste Carl Schmitt, le biologiste Jacob von Uexküll, l’anthropologue Hans F.K. Günther, l’économiste Werner Sombart, l’archéologue Gustav Kossinna, Erwin Guido Kolbenheyer et Hans Grimm, Hans Blüher et Gottfried Benn, Ernst Wiechert et Rainer Maria Rilke, Max Scheler et Ludwig Klages, pour ne citer que quelques uns des plus célèbres (2), tous sont des hommes de la Konservative Revolution. Ce sont eux dont l’œuvre a suscité et animé d’impulsions toujours renouvelées une foule de sociétés de pensée, de “cercles d’amis”, d’organisations secrètes et semi-secrètes à caractère ésotérique, de cénacles littéraires, de partis et de “groupuscules” politiques, d’associations liées aux Freikorps, à l’underground (déjà !), dans les directions les plus diverses et autour de propos et d’intentions les plus diversement articulés.

    La parenté de tous ces courants n’en est pas moins évidente, mais leur commune mentalité ne se laisse appréhender qu’avec difficulté dès lors que l’on adopte un point de vue extérieur au mouvement. D’autre part, le sentiment que les uns et les autres avaient de leur parenté idéologique ne les empêchait pas de nourrir entre eux des inimitiés et des haines farouches (de celles qu’on voue aux “traîtres” plus encore qu’aux ennemis). C’est ainsi que Walter Rathenau, dont les œuvres se situent en marge de la KR, fut assassiné par des terroristes qui étaient aussi des “conservateurs-révolutionnaires” : l’affaire est bien connue par le récit qu’en a fait von Salomon dans Die Geächteten (Les réprouvés).

    Enfin, comme l’affirme l’auteur dès la préface, le « voisinage spirituel » avec le national-socialisme compromet abusivement la KR et risque de fausser l’analyse en jetant une ombre sur ce qu’elle fut en réalité. Tout en reconnaissant qu’il s’agit là d’une tâche presque impossible, le Dr Mohler a tenté de tourner les difficultés liées à cet incommode voisinage en mettant entre parenthèses le phénomène national-socialiste, dont la destinée historique fait un cas à part et que le “manque de distance” interdit encore aujourd’hui d’analyser. Il remarque cependant que les nationaux-socialistes, une fois parvenus au pouvoir, s’en prirent en priorité à certains représentants de la Konservative Revolution qui leur refusaient leur adhésion. La "nuit des longs couteaux", pour ne citer qu’elle, ne fut pas seulement un règlement de compte entre les ailes du mouvement national-socialiste, mais aussi entre les nazis et certains des “trotskystes” de la KR. (3).

    “Trotskystes”

    D’un point de vue formel, en effet, écrit le Dr. Mohler, « les tenants de la Konservative Revolution peuvent être définis à cette époque-là comme les trotskystes du national-socialisme. Ainsi qu’il en est pour tout grand mouvement révolutionnaire, communisme compris, on trouve ici, d’un côté, un grand parti de masse à pesanteur uniforme et, de l’autre, une myriade de petits cercles caractérisés par une vie spirituelle intense, qui n’exercent qu’une faible influence sur les masses, et qui, du point de vue de la formation de partis, réussissent tout au plus à provoquer des scissions marginales à l’intérieur du grand parti, se livrant surtout à l’organisation de sectes explosives et de petits groupes élitistes assez peu cohérents.. Quand le grand parti fait faillite, alors sonne l’heure des hérésies trotskystes ». À ce propos, on pourrait remarquer qu’en réalité, la Konservative Revolution est passée alors par un processus inverse, et que c’est la faillite répétée des petites sectes “trotskystes” qui a ouvert la voie à la prise de pouvoir par le national-socialisme. Dans l’optique adoptée par A. Mohler, cela n’a cependant qu’une importance secondaire, étant donné qu’il ne s’agit pas de représenter une mécanique révolutionnaire, mais d’esquisser, ainsi qu’il est expressément précisé, une typologie de la KR.

    Les “images conductrices”

    Après avoir remarqué que l’origine de la Konservative Revolution se situe vers la moitié du XIXe siècle, A. Mohler essaie donc de retrouver et de caractériser ce qu’il appelle les Leitbilder, c’est-à-dire les “idées (ou, mieux, les images) conductrices” communes à l’ensemble des auteurs de la Konservative Revolution.

    Il est ainsi amené à placer l’origine de “l’image du monde” (Weltbild) propre à la Konservative Revolution dans l’œuvre de Frédéric Nietzsche ; le Nietzsche du Zarathoustra surtout, mais aussi celui de La volonté de puissance et de La généalogie de la morale. Tous les Leitbilder qu’il parvient à mettre en évidence jaillissent en effet de la vision de Nietzsche. L’une de ces “idées directrices” est sans aucun doute fondamentale. Il s’agit de la conception “sphérique” de l’histoire, par opposition à la conception linéaire commune, entre autres, au marxisme et au christianisme. Pour les tenants de la Konservative Revolution, l’histoire n’est pas un progrès infini et indéfini. Elle est un éternel retour. À très juste titre, Mohler souligne que ce n’est pas le cercle qui peut le mieux représenter ce processus de retour éternel, mais la sphère (Kugel), qui « signifie aux yeux du conservateur-révolutionnaire que dans tout moment tout est contenu, que présent, passé et avenir coïncident ». Nietzsche est cité : « Tout va, tout revient ; éternellement roule la Roue de l’Être. Tout meurt, tout à nouveau fleurit ; éternellement s’écoule l’Année de l’Être. Tout s’écroule, tout est à nouveau composé ; éternellement se construit la même Maison de l’Être. Tout se sépare, tout se salue à nouveau ; éternellement reste fidèle à lui-même l’Anneau de l’Être. À tout moment l’Être commence ; autour de tout Ici la Sphère s’enroule Là. Le centre est partout. Courbe est le sentier de l’Éternité ».

    Nihilisme et régénération

    Un second Leitbild, découlant immédiatement du premier, est celui de l’Interregnum : « Nous vivons dans un interrègne ; le vieil ordre s’est écroulé, et le nouvel ordre n’est pas encore devenu visible ». Nous sommes à la veille d’un « tournant de l’Histoire » (Zeitwende). Aux yeux des hommes de la KR, Nietzsche est le prophète de ce “tournant”. Mieux, il marque ce tournant du Temps « où quelque chose est mort (4) et où rien d’autre n’est encore né ». L’un des représentant les plus caractéristiques de la KR, l’écrivain Ernst Jünger affirme, lui aussi : « Nous sommes à un tournant entre deux époques, un tournant dont la signification est comparable à celle du passage de l’âge de pierre à l’âge des métaux » (cité par Wulf Dieter Müller).

    Suivant l’itinéraire que Nietzsche a tracé, la Konservative Revolution adopte dans son combat quotidien le Leitbild du nihilisme : un nihilisme positif, dont le but n’est pas le néant pour le néant (la fin de l’histoire, devrait-on dire), mais la réduction en poussière des ruines de l’ordre ancien, considérée comme la condition sine qua non de l’avènement du nouvel ordre, c’est-à-dire de la régénération (Wiedergeburt). Ce nihilisme positif, ce “nihilisme allemand” ou “prussien” souhaité par la KR, n’est pas un but en soi, mais un moyen : le moyen de parvenir au « point magique au-delà duquel ne parviendra que celui qui dispose en lui-même de nouvelles et invisibles sources de force » (Ernst Jünger). Ce “point magique” forme à lui seul un autre Leitbild, celui du "retournement" (Umschlag), c’est-à-dire de l’instant et de l’endroit où la destruction se mue en création, la fin se révèle être un nouveau commencement. C’est le moment "chacun récupère son origine propre", le “Grand Midi” de Zarathoustra, grâce auquel le temps de l’histoire est soudain régénéré.

    Éternels retours

    Tous ces Leitbilder éclairent la préférence de la KR pour des formules associant des termes antagonistes : révolution conservatrice, nihilisme prussien, socio-aristocratie, national-bolchevisme, etc. C’est que la véritable révolution est, à la lettre, « ré-volution, retour en arrière, reproduction d’un moment qui a déjà été ». « Au commencement était le verbe, écrit Hans V. Fleig. Or, le présent nous conduit à prêter une plus grande attention à la signification d’origine du mot “révolution”. L’Europe, qui, depuis 150 ans, vit une époque de révolutions, a durant cette période gaspillé et dépassé l’héritage de plusieurs siècles. Cet héritage n’est autre que la communauté occidentale, telle qu’elle s’était retrouvée dans l’esprit du christianisme. Aujourd’hui, la croix est corrodée par les intempéries et, où que l’on porte le regard, la désintégration de la communauté occidentale s’opère avec une imposante rapidité. De vieux dieux, que l’on avait cru depuis longtemps tués par les prédications, partent à la recherche de leurs temples ensevelis. La “superstructure” occidentale, cette communauté de peuples germaniques, latins et slaves qui, en dernier ressort, plonge ses racines dans l’œcumène de la chrétienté, est en train de fondre comme neige au soleil. Dans le feu incandescent d’une étoile saturnienne, qui annonce l’aurore d’une nouvelle Antiquité, la pensée occidentale tombe en poussière… » Friedrich Hielscher, disciple de Jünger, proclame de son côté : « L’homo revolvens joue son rôle dans le grand théâtre du monde ; il ne connaîtra pas de paix tant que le contenu des musées n’aura pas été changé. Alors, les autels en pierres du sacrifice se lèveront à nouveau dans les clairières, et les croix se retrouveront dans les vitrines des musées… »

    L’idéologie commande ici, de façon immédiate, le passage à l’action politique. Mais celle-ci reste soutenue constamment par une vision métapolitique. Même un Ernst Jünger, auteur inclinant au botanisme littéraire, ne peut se soustraire à l’impératif politique : son célèbre Arbeiter (Le travailleur) se veut le manifeste d’une “politique nouvelle”. A. Mohler, surtout sensible aux aspects littéraires et poétiques de la Weltanschauung de la KR, néglige un peu, quant à lui, les Leitbilder plus directement liés aux ressorts de l’action politique. Percevant avec finesse et clarté les dimensions historico-temporelles de l’univers qu’il étudie, il se préoccupe moins d’en retrouver les dimensions socio-spatiales.

    Si le marxisme est une théorie que la pratique doit nécessairement prolonger, le Weltbild de la Konservative Revolution est, pourrait-on dire, une métapolitique qui confie à la politique la réalisation de ses buts ultimes relatifs à l’homme. C’est ainsi que le Leitbild "temporel" de la régénération a, nous semble-t-il, aux yeux des tenants de la KR, son pendant dans le Leitbild "spatial" du "peuple (Volk) allemand" : celui-ci est tenu pour le seul "peuple véritable", parce qu’il est le seul ayant conservé la "conscience de ses origines" et qu’il est, en tant que tel, investi d’une mission “rédemptrice” dont l’humanité entière doit bénéficier. Ce Leitbild de la "mission allemande", sur lequel A. Mohler insiste assez peu, constitue l’une des grandes sources historiques de la KR, depuis le célèbre Discours de Fichte jusqu’à Wagner. De même, au Leitbild “temporel” du retour éternel et de la conception sphérique de l’histoire, répond le Leitbild “spatial” du surhumanisme aristocratique et d’une conception hiérarchique de la société, notions qui, d’ailleurs, sont elles aussi au premier plan dans la pensée de Nietzsche, et inversement, à la conception linéaire de l’histoire, répond une conception égalitaire de la société).

    En fin de compte, les “conservateurs” de la KR veulent tout détruire de ce qui les entoure, parce que déjà tout est cadavre. Ce qu’ils veulent conserver, nous le voyons aujourd’hui clairement, n’est rien d’autre que l’historicité de l’homme, c’est-à-dire la possibilité de nouveaux éternels retours, par opposition à la “fin de l’histoire” projetée, ouvertement ou non, par leurs adversaires. Ils œuvrent au retour du passé. Mais ce passé-là n’est pas le passé de la mémoire ; c’est le passé d’une imagination qui plonge ses racines dans une Sehnsucht, dans un élan nostalgique et passionné vers l’avenir régénéré qui fait suite à l’écroulement d’une civilisation.

    Un renouveau religieux

    On pourrait dire des tendances qui se sont dessinées au sein de la Konservative Revolution, qu’elles étaient précisément caractérisées par une accentuation variable des différents Leitbilder propres à l’ensemble du mouvement : certains, mal perçus chez les uns, jouaient un rôle prédominant chez les autres.

    De ces tendances, A. Mohler propose une classification en 5 groupes : les Völkischen, les Jungkonservativen (jeunes- ou néo-conservateurs), les National-revolutionäre (nationaux-révolutionnaires), les Bündischen ("liguistes"), et la Landvolkbewegung (mouvement de la paysannerie). Ces groupes, à vrai dire, recouvrent des réalités différentes. Les trois premiers, précise le Dr. Mohler, sont des « mouvements idéologiques » qui cherchent à se réaliser. Les deux autres correspondent à des « explosions historiques concrètes, dont on a essayé ensuite de tirer une idéologie ». Ce sont néanmoins les premiers qui ont exercé la plus grande influence dans le domaine politique.

    Tous 3 mettent en avant le Leitbild du Volk, mais en lui donnant un éclairage différent. Pour les Völkischen (5), il s’agit avant tout de s’opposer au "processus de désagrégation" qui menace le peuple, et de l’inciter à une plus forte conscience de soi. Les Völkischen mettent l’accent sur la “race”, qui est censée fonder la spécificité du Volk. Mais leur conception, voire leur définition de la race est éminemment variable. Les uns la conçoivent d’un point de vue purement biologique, les autres y voient une sorte d’unité exemplaire du "corporel" et du "spirituel". Si pour Spengler la race est “ce-qui-est-en-forme” (dans sa propre forme), Jünger parle de "sang" (Blut), mais d’un “sang” qui s’apparente à “l’étincelle” des mystiques allemands du Moyen Âge, et plus encore au Graal wagnérien. Il y a en effet une profonde religiosité völkisch, qui cherche généralement à se manifester dans un renouveau religieux antichrétien, soit que l’on proclame un “christianisme germanique” ou une “foi allemande” (Deutschglaube), soit que l’on essaie de ressusciter le culte des divinités anciennes en les replaçant dans une perspective moderne, ainsi que le fait le mouvement de Ludendorff et de sa femme Mathilde. On constate aussi dans le mouvement völkisch une tendance à l’ésotérisme, dont les manifestations abstruses contribuent parfois à discréditer le mouvement. C’est de cet ésotérisme qu’est imprégnée, entre autres, la célèbre Thule Gesellschaft, à laquelle appartient le poète et dramaturge Dietrich Eckart.

    Les jeunes-conservateurs

    Les Jungkonservativen (6) se préoccupent au contraire avant tout de réaliser la "mission du Volk", qui est à leurs yeux l’édification d’un nouvel Empire (Reich). Leurs chefs spirituels, Edgar J. Jung (future victime de la “nuit des longs couteaux”), Arthur Moeller van den Bruck, Heinrich von Gleichen, etc. voient en fait dans le Reich « l’organisation de tous les peuples dans un ensemble supra-étatique, dominée par un principe supérieur, sous la responsabilité suprême d’un seul peuple ». Il ne s’agit pourtant pas de nationalisme. Les Jungkonservativen condamnent le nationalisme, considérant qu’il « transfère au niveau de l’État national les doctrines égoïstes de l’individu ». Dans leur vision, le peuple allemand n’est pas un peuple comme les autres. C’est, comme l’a proclamé Fichte, le seul peuple qui soit resté « conscient de ses origines » ; et, par conséquent, le seul “peuple vrai” au sein des peuples-masses. Il s’ensuit, disait Novalis, qu’« il y a des Allemands partout ». L’un des auteurs bündisch les plus typiques, le poète Walter Flex, auteur du célèbre chant des oies sauvages (Wildgänse rauschen durch die Nacht), écrivait en 1917, quelques jours avant de tomber sur le front :

    « Si j’ai parlé d’éternité du peuple allemand et de mission rédemptrice de la germanité, cela n’avait rien à voir avec un quelconque égoïsme national. Il s’agit bien plutôt d’une conviction éthique, pouvant même se réaliser dans la défaite ou, comme l’a écrit Ernst Wurche, dans la mort héroïque d’un peuple entier. Néanmoins, j’ai toujours assigné une claire limite à cette conception. Je crois que l’évolution humaine atteint sa forme intime la plus parfaite dans le peuple, et que l’humanisme universaliste implique une dissolution, en ce sens qu’il libère et met à nu l’égoïsme individuel canalisé jusque là par l’amour du peuple... ».

    Edgar J. Jung déclare de son côté :

    « Les peuples sont égaux, mais seulement dans un sens métaphysique, de la même façon que les hommes sont égaux devant Dieu. Celui qui voudrait transférer sur la terre cette égalité métaphysique, pêcherait contre la nature et contre le réel. La puissance démographique, la race, les aptitudes spirituelles, l’évolution historique, la situation géographique, tout cela conditionne une hiérarchie terrestre entre les peuples, qui ne s’établit ni par hasard ni par caprice ».

    En fait, les Jungkonservativen, qui ne se soucient pas trop de philosophie, croient très souvent pouvoir concilier la métaphysique chrétienne avec une conception de l’histoire qui est essentiellement antichrétienne. A. Mohler ne manque pas de remarquer que ce trait permit aux “néo-conservateurs” d’être, parmi tous les courants de la KR, les seuls en qui le “système” weimarien reconnut des interlocuteurs valables (tout en remarquant qu’il y avait là une évidente contradiction logique).

    National-bolchevisme

    Les nationaux-révolutionnaires (7), eux, ont presque tous été formés par l’expérience des orages d’acier et le "camaradisme" des tranchées. Pour eux, la “nation” n’est autre que le Volk rassemblé et "mis en mouvement" par la guerre. Les nationaux-révolutionnaires acceptent le progrès technique, non parce qu’ils cèdent à "la dangereuse tentation de l’admirer", mais parce qu’ils veulent "le dominer, et rien de plus". Il s’agit pour eux, dit l’un de leurs chefs de file, Franz Sauwecker, d'« en finir avec le temps linéaire ». Vivant dans l’interregnum, ils considèrent que le temps du nihilisme positif est venu. Leur élan révolutionnaire et leur formation prussienne se conjuguent pour soutenir leur volonté de détruire “l’ordre bourgeois” ; leur “nationalisme de soldats” ne fait plus qu’un avec le “socialisme des camarades”. Un sentiment tragique aigu de l’histoire et de la vie constitue la toile de fond, sombre et lumineuse à la fois, de leur aventure révolutionnaire. La geste des Freikorps (corps-francs), le putsch du Bund Wiking mené par le capitaine Ehrhardt, le terrorisme exalté des “réprouvés” mis en scène par von Salomon, les attitudes littéraires du “socio-aristocrate” Jünger, le "socialisme prussien" d’Oswald Spengler, le Front Noir d’Otto Strasser, le rêve (vieux prussien) d’une alliance idéologique entre la Konservative Revolution et le bolchevisme débouchant sur un "Reich (germano-soviétique) de Vlissingen à Vladivostock", toute cette agitation puissante, mais chaotique, se confond avec la tragédie d’une Allemagne blessée et humiliée par la défaite, et donne sa couleur la plus vive aux débuts de la République de Weimar.

    Les oiseaux migrateurs

    C’est par contre bien avant la Première Guerre mondiale que le mouvement du Bund (8) a pris son essor, issu, à l’aube du siècle, d’un vaste mouvement de jeunesse (Jugendbewegung), rattaché lui-même au Wandervogel (oiseaux migrateurs), soudaine explosion, sans couleur politique définie, d’un état d’âme ayant déferlé sur l’Allemagne tout entière. Avec le Bund, la jeunesse de l’interregnum découvre obscurément qu’elle a charge d’avenir, et que lui échoit la tâche immense de produire le "retournement du temps historique". La Bündische Jugend témoigne avant tout d’une attitude devant la vie, commandée par une sorte d’inconscient collectif. « Mouvement et mobilité sans autre but, écrit Mohler, sans autre programme, sans autre idéal, que le dynamitage de l’état-de-conscience de la jeunesse bourgeoise par l’avènement d’une adolescence nouvelle, d’une secrète énergie instinctive ». Tout à la fois “mouvement de jeunesse” et “société d’hommes”, le Bund entend former une élite, certes destinée, à l’âge adulte, à se disperser dans les directions les plus lointaines, mais qui doit faire connaître partout l’état d’âme et les aspirations de la Konservative Revolution. Dans tous les secteurs politiques, à droite, à gauche comme au centre, on voit ainsi fleurir des organisations de jeunesse (et aussi des formations paramilitaires) qui, toutes, drainent avec elles, inconsciemment souvent et en dépit de la couleur politique annoncée, les inquiétudes et les préoccupations de la KR, ce qui explique les surprenants lendemains de la Gleichschaltung (adéquation) politique qui surviendra sous le IIIe Reich.

    A. Mohler voit une cinquième tendance de la KR dans la Landvolkbewegung ou “mouvement de la paysannerie” (9). Ce mouvement n’est en réalité qu’une moderne “jacquerie”, un épisode de la vie corporative au sein d’un système social instable et déchiré. Il est exact, néanmoins, que la revendication corporative du Landvolk, contrainte par les circonstances à se donner une couleur politique, tomba presque irrésistiblement dans l’orbite de la Konservative Revolution, dont les tenants lui avaient prodigué le soutien le plus sincère et les plus vigoureux. Elle fut ensuite insensiblement absorbée par le national-socialisme, du fait de la poussée de l’évolution historique, et de l’action personnelle de Walther Darré, théoricien du Bauernadel (aristocratie paysanne).

    Les phrases sur lesquelles s’achève le livre ont une certaine résonance prophétique. « Avec les cinq tendances de la KR, écrit Mohler, les idées de 1789 se sont trouvées confrontées à la négation absolue de leurs valeurs. La lutte qui s’en dégage ne touche pas encore à sa fin ». A. Mohler pense en particulier que l’actuelle “contestation”, en dépit de l’idéologie qu’elle affiche, charrie certains des ferments de la Konservative Revolution. Si elle n’en prend pas conscience, ce qui rend son agitation vaine et parfois ridicule, « c’est que les idées et les mythèmes de la KR sont presque toujours examinés d’une façon préconçue du fait de leur voisinage gênant avec le national-socialisme ». « Cela crée, conclut-il, une situation qui n’est pas nouvelle : la véritable confrontation aux problèmes reste le fait de cercles à caractère ésotérique (..) tandis que des sectes vulgaires s’en emparent, dont les interprétations grossières et falsificatrices risquent, à un moment donné, d’atteindre des masses fanatiques ».

    ► Giorgio Locchi, Nouvelle École n°23, 1973.

    Notes :

    (1) Première édition : Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932 : Grundriss ihrer Weltanschauungen, Friedrich Vorwerk Verlag, éd. Stuttgart, 1950, 287 p. Autres ouvrages du Dr. Mohler : Die französische Rechte. Vom Kampf um Frankreich Ideologien-panzer, Isar Verlag, éd. München, 1958 ; Die fünfte Republik. Was steht hinter de Gaulle ? R. Piper & Co. Verlag, éd. München, 1963 ; Was die Deutschen fürchten, 1965 ; Vergangenheitsbewältlgung, 1968 ; Sex und Politik, Verlag Rombach, éd. Freiburg, 1972.

    (2) Voir tableau réparti sur les pages 96, 98 et 100 de la revue.

    (3) Il y avait des auteurs juifs (Walter Rathenau, Max Scheler) parmi les hommes de la Konservative Revolution. Il est d’ailleurs intéressant de constater l’effet produit par le “réveil national allemand” sur la communauté juive allemande et, à plus lointaine échéance, sur le mouvement sioniste. L’influence exercée par la Bündische Jugend et le Mouvement de jeunesse (Jugendbewegung) issu du Wandervögel fut particulièrement importante. La notion de Volk, l’idée, sinon l’idéologie völkisch, furent souvent reçues avec bonheur au sein de la communauté juive, alors en plein renouvellement. Les jeunes Juifs, comme les jeunes Allemands, parlaient d’“homme nouveau”, de “retour à la nature”, de “leçons du passé”. Les uns et les autres, décidés à rompre avec la société bourgeoise, entendaient se “re-personnaliser” en élucidant les traits caractéristiques de leur âme éternelle. Dans le passé historico-mythique de leur Volk, ils s’employaient à discerner les formes d’une future Heimatland. Tous opposaient, avec Ferdinand Tönnies, la Gesellschaft (société, notion artificielle) et la Gemeinschaft (communauté, notion naturelle), en attendant de parvenir au Bund (communauté plus leadership). « Tout Juif doit devenir un petit Fichte », disait Robert Weltsch, dont le rôle au sein du sionisme allait être prédominant. Et dans Der Schild, organe des anciens combattants juifs, Fabius Schach affirmait que, si les mouvements historiques et les révolutions sont accomplis par le Volk, seul le chef, qui est “l’âme du Volk”, peut en déterminer les buts ; que le chef doit donc connaître la nature du Volk, s’identifier à lui et le diriger souverainement (beherrschen) (F. Schach, Volk und Führer, in Der Schild, 19 avril 1929). La résurgence du sionisme et les premières aliyah en Palestine s’ensuivirent directement.

    Cet état d’esprit était spécialement répandu au sein du Cercle Bar Kochba, à Prague, que fréquentait Franz Kafka. Le philosophe Martin Buber, proche de ce Cercle, essaya même de revitaliser le judaïsme en tenant compte de l’idée völkisch ; il redécouvrit le hassidisme au moment où, de leur côté, de jeunes Allemands redécouvraient les œuvres de grands mystiques tels que Jacob Böhme et Maître Eckart. Le Mouvement Blau-Weiss (Bleu-Blanc), dirigé, par Moses Calvary, était également issu de la Jugendbewegung. D’une scission survenue en 1932 au sein du Bund israélite des Kameraden, fondé après la Première Guerre mondiale, naquit le groupe des Werkleute, qui adopta un programme marxiste, mais aussi le Schwarze Fähnlein (1.000 adhérents environ), qui prônait l’avènement de “l’homme bündisch”, et dont les filiales de Hambourg étaient liées à la Deutsche Jugendschaft de “Tusk” (Eberhard Köbel). On peut encore citer le Reichsbund Jüdischer Frontsoldaten (30.000 adhérents), qui prêchait la “vie naturelle” et “l’éthique du front”. En octobre 1933, ce groupe approuvait la politique du Lebensraum (espace vital) allemand. À la même époque, Max Naumann, leader des Deutschnationale Juden, groupe conservateur à caractère assimilationniste, faisait l’éloge de l’esprit national allemand (National Deutscher Jude, mai 1933). À ce sujet : George L. Mosse, Germans and Jews. The Right, the Left and the Search of a Third Force in Pre-Nazi Germany (Grosset & Dunlap, éd. New York, 1970 ; cf. not. le chap. 4 : The Influence of the Volkisch Idea on German Jewry, p. 77-115).

    (4) “Dieu est mort !”

    (5) Le mot völkisch dérive de Volk, dont la traduction la plus simple est “peuple”. Mais cette traduction manque de profondeur. Dans la tradition nationale allemande, le Volk devient une sorte d’entité métaphysique éternelle et renvoie à tout un système de valeurs absolues. Cet usage remonte à Johann Gottfried Herder (1744-1803), qui voit dans “l’âme du Volk” une réalité demeurée inchangée au travers de l’histoire. Reprenant les thèses du publiciste Justus Möser (Histoire allemande, 1773), Herder estime que le peuple allemand doit redevenir conscient de son caractère national d’origine. Les arts (la musique en particulier), la littérature, la poésie sont les auxiliaires de cette prise de conscience, la langue (commune) étant l’outil privilégié de l’unité nationale. Was Deutsch spricht soll Deutsch werden ("Quiconque parle allemand doit devenir allemand"), proclame l’Assemblée de Francfort en 1848. Le mot völkisch apparaît en 1482 dans le Vocabularius Theutonicus de Nuremberg (sous la forme volekisch, traduite par popularis). Fichte écrit dans son Discours : Deutsch heisst schon der Wortbedeutung nach völkisch als ein ursprungliches und selbständiges ("Allemand signifie en son sens littéral völkisch, comme un quelque chose d’originel et d’autonome"). Völkisch ne saurait donc vouloir dire “populaire” qu’au sens de “conforme-à-(l’éternel)-sentiment-national”.

    (6) Armin Mohler distingue plusieurs Cercles jungkonservativen : Cercles de Berlin (Moeller van den Bruck, von Gleichen), de Hambourg (Wilhelm Stapel), de Munich (Edgar J. Jung), de Vienne (Othmar Spann), auxquels s’ajoutent un certain nombre d’isolés. Le point de départ du " néo-conservatisme " est la révolte contre la signature du Traité de Versailles, en juin 1919 : c’est à cette date que le "Club de Juin" (Juni-Klub) est fondé, à Berlin, par Moeller van den Bruck et von Gleichen. L’organe du Club est l’hebdomadaire Gewissen (Conscience), auquel succèderont Der Ring et la Konservative Wochenschrift. Les éditions Ring-Verlag, situées dans un immeuble de la Motzstrasse, à Berlin, serviront de local au Juni-Klub, puis au Jungkonservative Klub, en sorte que la Ring-Bewegung (Mouvement de l’Anneau) deviendra très vite synonyme de Mouvement néo-conservateur. Il y aura par la suite des développements d’une très grande complexité. En décembre 1924, Heinrich von Gleichen fondera le Herren-Klub (Club des Messieurs). Moeller van den Bruck, auteur du livre Das Dritte Reich (1923), se suicidera le 30 mai 1925.

    (7) On a dit des "nationaux-révolutionnaires" qu’ils étaient les "gens de gauche de la droite" (Linke Leute von rechts). Au sein de ce courant de la KR, l’un des groupes les plus curieux est le groupe national-bolchevik. Le mot "national-bolchevisme" avait été forgé par Karl Radek pour désigner une déviation survenue fin 1918 au sein du Parti communiste (KPD) de Hambourg. Les “nationaux-bolcheviks” étaient ceux qui voulaient réaliser l’alliance des officiers de l’Armée et des ouvriers spartakistes pour déclencher la guerre révolutionnaire. Lénine devait s’en prendre à eux dans La maladie infantile du communisme (1920). Le groupe le plus représentatif du national-bolchevisme est d’abord animé autour de la revue Widerstand (Résistance) par le socialiste Ernst Niekisch, président du Soviet de Bavière en 1919. « La position d’un Niekisch, c’est de combattre les communistes allemands et de faire alliance avec l’Armée rouge, en fondant cette alliance sur une réconciliation mythique entre la Prusse des Junkers et les commissaires bolcheviques, alliance qui va de Potsdam à Toukhatchewski ou, finalement, à Staline » (Jean-Pierre Faye, entretien avec Politique aujourd’hui, mars 1973). Une vague plus tardive (et tout à fait différente) est représenté par le Front Noir d’Otto Strasser, dont le mot d’ordre de " Révolution totale " rejoint les consignes de l’Aufbruch Arbeitskreis (Cercle de travail de la revue Aufbruch), groupe " national-communiste " dont le principal animateur, le lieutenant Richard Scheringer, condamné en 1930 pour propagande clandestine dans la Reichswehr au profit du NSDAP, se rallia au P.C. durant sa détention. Strasser, ancien membre du parti nazi, choisit l’exil dès 1933 (en Autriche, puis en Tchécoslovaquie). Il vit actuellement à Munich. Son frère Gregor fut éliminé en juin 1934, lors de la “nuit des longs couteaux”. Niekisch, déporté à Buchenwald, puis professeur de sociologie à l’Université Humboldt de Berlin-Est (1948-54), est mort en mai 1967 à Berlin.

    (8) « Ce mot Bund n’est pas équivalent de ce que le mot "ligue" signifie traditionnellement en France. Le Bund au sens allemand est connoté, aux alentours des années [18]80, par l’idéologie esthétique de Stefan George, par toute une conception de la fermeture du groupe. Le groupe bündisch se donne comme “fermé” et comme orienté en même temps par une sorte d’étoile extérieure, “l’Étoile du Bund” : c’est d’ailleurs le titre d’un recueil de Stefan George (Der Stern des Bundes) », (Jean-Pierre Faye, art. cit.). À partir de 1933, le mot bündisch deviendra souvent péjoratif et suspect.

    (9) Landvolk a quelquefois été traduit par “peuple campagnard” ou “population paysanne”. Nous préférons employer le terme de “paysannerie”. Le 28 janvier 1928, 140.000 paysans de la côte occidentale du Schlesvig-Holstein se rassemblent pour manifester contre la situation économique dont ils se jugent les victimes et la lourdeur de l’impôt qui les frappe. Un Landvolk-Bund est créé à cette occasion, qui va déboucher sur la Landvolkbewegung. Les chefs du mouvement sont deux “généraux paysans”, Claus Heim et Wilhelm Hamkens. Le 1er mars 1929, parait Das Landvolk ; le 1er avril, Blut und Boden, dont l’animateur, Gustav Georg Kenstler, a fondé en 1924 le Bund der Artamanen, ligue issue du Mouvement de jeunesse. En 1930, les frères Bruno et Ernst von Salomon lancent le journal Das Landvolk. La lutte des paysans du Schlesvig constitue la toile de fond de La ville (Die Stadt, 1932), le célèbre roman d’Ernst von Salomon.

    ◘ bibliographie

    En comparaison de la bibliographie quasi-exhaustive publiée par le Dr. Mohler (p. 171-505 de son ouvrage), la liste des livres publiés en France sur la Konservative Revolution est fort mince. Le principal, sinon le seul ouvrage de références est celui d’Edmond Vermeil, Doctrinaires de la Révolution allemande, 1918-1938 (Nlles Éd. Latines, 1938), qui présente notamment les œuvres de Rathenau, Keyserling, Thomas Mann, Spengler, Moeller van den Bruck, Hans F.K. Günther, ainsi que le groupe de la Tat. L’analyse reste toutefois fragmentaire, et se ressent du manque de distance historique.

    On peut signaler aussi :

    • J. Dresch, De la Révolution française à la Révolution hitlérienne (PUF, 1945)

    • M. Droz, Le nationalisme allemand, de 1871 à 1939 (CDU, 1967) et Les forces politiques de la République de Weimar, 1919-1933 (CDU, 1968).

    • Dans un gros livre récent, Langages totalitaires. Critique de la raison / l’économie narrative (Hermann, 1972), précédé en librairie d’une introduction (Théorie du récit. Introduction aux "Langages totalitaires", Hermann, 1972), M. Jean-Pierre Faye, co-fondateur du Collectif Change, étudie la Konservative Revolution du point de vue de la “sociologie des langages”, dans l’espoir d’en dégager une “sémantique de l’histoire”. Il distingue, au sein de la KR, un "axe horizontal", organisationnel (droite-gauche à l’intérieur de la droite), qui a pour pôles les "néo-conservateurs" et les "nationaux-révolutionnaires", et un "axe vertical", "mythologique", qui oppose l’esprit völkisch et l’esprit bündisch. Cette distinction n’est pas inintéressante, et l’ouvrage est bien documenté. L’ensemble est malheureusement obscurci par une analyse de type néo-marxiste et pseudo-structuraliste, dont les conclusions sont extrêmement fantaisistes. La bibliographie, dont l’auteur considère la notion comme "inadéquate", ne brille que par son absence.

    ◊ références : Criticon, janvier-février 1973 (recension : Hans-Dietrich Sander) ; Stüdent, mai 1973 (recens. : Andreas Sarkau) ; Deutscher Studenten-Anzeiger, juillet 1973 ; Mensch und Mass, 23 août 1973 (recens. : Walter Werner).

    Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932 : Ein Handbuch, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, éd. (6100 Darmstadt, Hindenburgstrasse 40), 1972. 554 p. - Traduction française (par Henri Plard & Hector Lipstick) : La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Pardès, Puisseaux, 1993. Ouvrage difficilement trouvable car passé au pilon en raison du très faible nombre d'exemplaires vendus.

     

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    Armin Mohler et la “Révolution conservatrice”

    Armin Mohler, dont la monumentale somme sur la Révolution conservatrice en Allemagne est enfin accessible au public français, tient une place originale dans la droite allemande. Secrétaire particulier d’Ernst Jünger, ami de Carl Schmitt, lecteur assidu d’Ernst Niekisch et d’Arnold Gehlen, il a contribué à redéfinir les contours d’un conservatisme libéré de ses pesanteurs idéologiques. Mais il est également un irremplaçable éveilleur de vocations, que toute une génération reconnaît aujourd’hui comme un véritable parrain. Portrait et entretien, par Alain de Benoist.

    La publication en France du livre d’Armin Mohler sur la Révolution conservatrice allemande est incontestablement un événement. La vérité oblige à dire qu’elle fut aussi une aventure ! C’est en effet dès les années 70 que ce projet commença d’être mis en œuvre, dans le cadre des éditions Copernic, avec la traduction par Henri Plard de la première partie de ce travail monumental. La seconde partie, c’est-à-dire les notices bio-bibliographiques commentées qui composent l’essentiel de l’ouvrage, ne fut traduite (à l’initiative des éditions Pardès) qu’à partir de 1990, avant d’être amplement corrigée et complétée d’une bibliographie française inédite. La mise au point de l’index et divers avatars matériels de dernière heure mirent encore la patience des souscripteurs à rude épreuve. Au moins n’ont-ils rien perdu pour attendre, puisque l’édition française de ce manuel “mythique”, agrémentée d’un cahier photos qui ne figure pas dans les différentes éditions allemandes, est à l’heure actuelle la plus complète dont on puisse disposer (1).

    Le sujet est suffisamment connu pour qu’il soit à peine besoin de l’évoquer. Il s’agit d’un panorama descriptif, et d’une ampleur vraiment impressionnante, de tous les auteurs de la “droite” allemande non national-socialiste qui publièrent l’essentiel de leur œuvre sous la République de Weimar. Parmi ces derniers, Mohler énumère trois courants principaux : les jeunes-conservateurs (qui constituaient plus ou moins “I’aile droite” de la mouvance), les nationaux-révolutionnaires (qui en formaient “I’aile gauche”) et les Völkischen, plus difficilement classables et aussi plus anciens du point de vue chronologique puisque, contrairement aux précédents, ils apparaissent dès la fin du siècle dernier, avec des racines remontant au Mouvement allemand de la période 1770-1830. Mohler y ajoute deux groupes plus spécifiques : les représentants du Mouvement paysan (Landvolkbewegung) et les Bündischen du Mouvement de jeunesse (Jugendbewegung).

    On ne s’étendra pas non plus sur les nuances, parfois considérables, qui distinguent ces différents courants, à propos desquels nous nous sommes déjà exprimé ici (2). Notons seulement que le syntagme de “Révolution conservatrice” s’est imposé dès la publication en 1950 de la première édition du livre de Mohler (3), comme un terminus technicus qui jouit aujourd’hui d’une acceptation à peu près générale, et que le classement proposé par l’auteur a lui aussi été repris par des auteurs aussi éloignés de ses propres positions que Kurt Sontheimer ou Jean-Pierre Faye (4).

    La diversité de la “Révolution conservatrice”

    La publication du livre n’a cessé, en revanche, de donner lieu à des discussions souvent fructueuses, à des interprétations nouvelles, et aussi à certaines critiques, telle celle de Stefan Breuer qui, soulignant encore tout récemment l’hétérogénéité des auteurs de la RC, affirme que l’ouvrage de Mohler en donne rétrospectivement une image exagérément unitaire (5).

    Cette critique, qui n’est pas nouvelle (elle avait déjà été formulée dans les années 50 par Klemens von Klemperer), n’est guère pertinente. Armin Mohler ne dissimule en effet nullement la diversité des auteurs qu’il étudie ni le caractère souvent contradictoire de leurs doctrines. En revanche, il souligne à juste titre, parmi les traits qui leur sont communs, l’importance de la critique du libéralisme et l’influence dominante de la pensée de Nietzsche (6).

    En France, où la RC a déjà fait l’objet d’études critiques sérieuses de la part du Groupe de recherches sur la Révolution conservatrice réuni par Louis Dupeux à l’université de Strasbourg (7) et, dans une moindre mesure, du Groupe de recherche sur la culture de Weimar dépendant de la Maison des sciences de l’homme, la traduction du livre de Mohler devrait éveiller un intérêt d’autant plus grand que sa thématique peut à certains égards y apparaître familière.

    Excellent connaisseur de la pensée politique française, Armin Mohler n’avait déjà pas hésité à placer Maurice Barrès parmi les “parrains” de la Révolution conservatrice allemande, idée reprise récemment par Jean-Marie Domenach (8). Ajoutons qu’il suffit de lire l’ouvrage de Robert Aron et Arnaud Dandieu, La Révolution nécessaire (Grasset, 1933), pour y trouver des formules caractéristiques de l’esprit de la RC. Ainsi : « Nous ne sommes ni de droite ni de gauche, mais, s’il faut absolument nous situer en termes parlementaires, nous répétons que nous sommes à mi-chemin entre l’extrême droite et l’extrême gauche, par derrière le président, tournant le dos à l’Assemblée ». Ou bien encore : « Pour nous, l’idée de révolution n’est pas séparable de l’idée d’ordre. Quand l’ordre n’est plus dans l’ordre, il faut qu’il soit dans la Révolution et la seule révolution que nous envisageons est la Révolution de l’Ordre ».

    Mais la parution de ce livre est aussi, pour le public français, une occasion de découvrir l’itinéraire et la personnalité de son auteur. Armin Mohler est né le 12 avril 1920 à Bâle. En 1938, ayant passé son baccalauréat, il entame à l’université de sa ville natale des études d’histoire, de philologie et de philosophie, qui seront bientôt interrompues par le service militaire. D’abord attiré par la pensée des intellectuels de gauche, il se familiarise très tôt avec les œuvres de Carl Schmitt, de Gottfried Benn et des frères Jünger. Il se passionne aussi pour l’histoire de l’art, domaine pour lequel son intérêt ne se démentira jamais, mais auquel il ne trouvera malheureusement guère de temps à consacrer au cours de sa carrière. En 1949, il soutient à Bâle une thèse de doctorat, sous la direction de Hermann Schmalenbach et Karl Jaspers — première version de son étude sur la Révolution conservatrice, publiée l’année suivante chez Friedrich Vorwerk. Impressionné par son travail, Ernst Jünger, cette même année 1949, décide de faire du jeune Suisse allemand son secrétaire particulier, poste qu’il occupera jusqu’en 1953, à Ravensburg, puis à Wilflingen. À cette époque, où il travaille aussi comme lecteur aux éditions Heliopolis, créées par Jünger, Mohler est en rapport étroit avec Carl Schmitt, à qui il rend régulièrement visite depuis 1948 (9).

    Sur la tombe de Léon Bloy

    De ces années auprès de Jünger, Mohler retirera des sentiments mitigés, mais qui n’altéreront jamais l’admiration profonde qu’il gardera pour l’auteur d’Eumeswil, du Travailleur et surtout de la première version du Cœur aventureux (10). Récemment encore, répondant à l’essayiste Gustav Sichelschmidt qui avait accusé Jünger de manquer de Zivilcourage, il devait évoquer l’impression extraordinaire que lui procura la lecture, à la Bibliothèque de l’État prussien en 1942, d’un article paru en 1927 dans la revue Arminius, où Jünger appelait à répudier toutes les « idées générales » pour s’en tenir au « particulier » (11).

    En 1953, Mohler entame sa “période française”. Il devient en effet le correspondant en France de plusieurs journaux de langue allemande : Die Zeit (Hambourg), Christ und Welt (Munich), Die Furche (Vienne), ainsi que le quotidien zurichois Die Tat, dont le patron est à l’époque Carl Jakob Burckhardt. Il habite alors avec sa famille dans un pavillon de Bourg-la-Reine, non loin de la tombe de Léon Bloy, qu’il fera visiter à Jünger et à Carl Schmitt. Grâce à la complicité active de Michel Mourre, qui passe ses nuits à travailler à son dictionnaire d’histoire universelle, il découvre Barrès et Maurras et se familiarise avec la pensée de Sorel. Il se lie d’amitié avec José Cabanis, qui sera élu en juin 1990 à l’Académie française. Chez les bouquinistes et les libraires, il acquiert une collection impressionnante d’ouvrages politiques français (12). En 1958, il assiste à la chute de la IVe République et à l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, dont les orientations le séduisent et dont il oppose volontiers la volonté d’indépendance aux velléités et au manque d’audace des politiciens allemands. « Ma plus grande expérience politique fut le gaullisme, confiera-t-il à Claus Leggewie : la prise d’une égale distance entre les États-Unis et l’Union soviétique » (13).

    De son séjour en France, Mohler retire la matière de deux ouvrages, l’un consacré à l’histoire de la droite française, l’autre à la Ve République (14). Dénonçant I’« hypermoralisme » (Gehlen) où se complaît la classe politique allemande, il prend appui sur l’exemple gaullien pour s’efforcer de montrer à ses compatriotes la nécessité d’une pensée proprement politique, réhabilitant les notions de puissance, de souveraineté et de décision, et s’appuyant sur la continuité de l’histoire nationale. Parallèlement, il dénonce le libéralisme et l’atlantisme des politiciens de droite et plaide avec vigueur pour un rapprochement franco-allemand. Par la suite, il aura encore plus d’une fois l’occasion de faire référence à des phénomènes politiques français pour donner des leçons à ses compatriotes…

    Mohler rentre en Allemagne en 1961 et s’installe à Munich. Il s’y impose rapidement comme l’un des observateurs les plus avisés de la politique allemande. Toujours désireux d’acclimater l’esprit gaullien outre-Rhin, il est alors assez proche, en même temps que son ami Marcel Hepp, de Franz Josef Strauss, dont il lui arrive même de rédiger des discours. En 1964, il est nommé directeur-gérant de la célèbre Fondation Carl Friedrich von Siemens, poste qu’il conservera jusqu’en 1985 et qui lui permettra d’inviter des personnalités telles que Ivan Illich, Leszek Kolakowski, Konrad Lorenz, Friedrich Georg Jünger, Manfred Eigen, Ernst Forsthoff, Christian Meier, Robert Hepp, Julien Freund, Arnold Gehlen, Helmut Quaritsch, etc. Son activité dans ce cadre se traduira par la publication d’innombrables brochures et d’une dizaine de volumes collectifs (15). Parallèlement, Armin Mohler conserve une activité journalistique : de 1961 à 1964, dans Christ und Welt ; ensuite au Bayern-Kurier et à Die Welt, où il bénéficie de l’appui de Hans Zehrer ; puis, à partir de 1970, dans la revue de Caspar Schrenck-Notzing, Criticón ; enfin à l’hebdomadaire néoconservateur Junge Freiheit, où il dispose actuellement d’une tribune bimestrielle intitulée “Chronique de l’interrègne”.

    Sa première chasse aux sorcières

    En 1967, il est nommé chargé de cours en sciences politiques à l’université d’Innsbruck. La même année, le 28 février, il est le premier titulaire du Prix Konrad-Adenauer (16). La remise du prix, par Adenauer lui-même, déclenche de vives controverses dans la presse de gauche, en particulier dans le Spiegel. « Ma première chasse aux sorcières ! » dira Mohler. L’une des conséquences de cette polémique est qu’il se verra refuser en 1972, pour des raisons politiques, le poste de professeur pour lequel il avait été proposé à l’université d’lnnsbruck. Entre temps, suite à la mort de Marcel Hepp, en 1970, il aura rompu avec Franz Josef Strauss et la CSU.

    Mohler, à cette époque, fréquente surtout les milieux conservateurs, auxquels il s’efforce de donner les bases intellectuelles et doctrinales qui leur font si souvent défaut. Dénonçant la réduction de la pensée de droite à l’anticommunisme, affirmant que le « péché mortel » du conservatisme allemand d’après 1945 a été de croire qu’il pouvait faire l’économie d’une réflexion en profondeur sur l’identité nationale, et par suite qu’il était possible de faire de la politique « non politiquement », il s’en prend non sans humour aux « Kerenskis de la révolution culturelle » et aux « jardiniers du conservatisme » (Gärtner-Konservative). Dans Was die Deutschen fürchten, ouvrage où il fait une large place à la notion de “volonté générale”, il dénonce la triple peur allemande de la politique, de l’histoire et de la puissance, popularise les thèmes d’Arnold Gehlen et de Carl Schmitt, réhabilite la notion d’agonalité et laisse entendre que les conservateurs ont le dos au mur : soit ils dev iennent une force politique, soit ils se transforment en secte (17).

    Il reste en même temps parfaitement conscient de l’ambiguïté du mot “conservateur”. La Révolution conservatrice, rappelle-t-il, est née elle-même d’un effort de modernisation du vieux conservatisme à la Burke ou du Demutskonservatismus [conservatisme soucieux de soumission à l'autorité] d’inspiration piétiste. Mohler, comme l’a noté Hans-Christof Kraus, « n’est nullement un conservateur au sens “classique” du terme, représenté par Burke, les traditionalistes français et les conservateurs allemands du siècle dernier ». S’il accepte le terme, que reprendront à leur compte par la suite des auteurs aussi importants que Helmut Diwald, Wolfgang Venohr, Hans-Joachim Arndt, Bernard Willms ou Robert Hepp, c’est plutôt dans le sens que lui donnait Albrecht Erich Günther : « Être conservateur, ce n’est pas s’accrocher à ce qui fut hier, mais vivre en fonction de ce qui vaut toujours » ( 18). Dans les années soixante-dix, il utilisera d’ailleurs plutôt le terme de “droite”, étiquette d’usage moins courant en Allemagne qu’en France et dont la signification est donc moins équivoque (19). « Le terme de conservateur, dira-t-il, est trop lié à des gens que je ne supporte pas, et qui ne me supportent pas non plus ! »

    Dans un essai paru au lendemain de la réunification (20), Mohler s’emploiera d’ailleurs à rappeler aux conservateurs que le communisme n’a pas été la seule grande utopie du siècle, et que le libéralisme constitue lui aussi un danger. « Avec un homme de gauche, je peux encore m’entendre, remarquera-t-il, car il a souvent compris une partie de la vérité. Avec un libéral, il n’y a pas de compréhension possible ».

    Quand la “rééducation” provoque des névroses collectives

    Mais Armin Mohler ne s’est pas seulement employé à tenter de rénover le conservatisme allemand, ni même à travailler aux nouvelles éditions de son livre sur la Révolution conservatrice. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages ayant pour sujet la difficile problématique de la “rééducation” subie par les Allemands après 1945 afin de parvenir à “surmonter leur passé” (Vergangenheitsbewältigung) et qui, avant lui, avait déjà été critiquée par des auteurs comme Hans-Joachim Schoeps, Joachim Fernau ou Caspar Schrenck-Notzing (Charakterwäsche, 1965). Le premier livre qu’il a publié sur ce thème date de la fin des années 60 (21). Le plus récent, Der Nasenring, qui a déjà connu deux éditions successives, a fait l’objet de recensions élogieuses dans les plus grands journaux (notamment dans la Frankfürter Allgemeine Zeitung). En juillet 1989, la revue de la CDU-CSU, Deutschland-Magazin, affirmait même qu’il mériterait d’être tiré à plusieurs millions d’exemplaires et lu par tous les jeunes Allemands (22).

    Dans le Nasenring, ouvrage au titre parlant (L’anneau dans le nez), Mohler évoque sa jeunesse, rappelle le génocide irlandais organisé par l’Angleterre, et surtout dénonce la “névrose allemande”, c’est-à-dire la façon dont les Allemands, mis en demeure de “surmonter leur passé”, ont été en fait, pendant des décennies, frappés d’incapacité politique et culpabilisés au point de ne même plus pouvoir accepter normalement leur existence collective. Significativement, la seconde édition du livre se prononce d’ailleurs pour l’amnistie des anciens dirigeants de la RDA et critique ceux qui auraient voulu, après la chute du Mur, faire à nouveau replonger l’Allemagne dans une suite de procès sans fin.

    Les auteurs allemands qui ont le plus influencé Mohler sont probablement Ernst Jünger, Carl Schmitt, Ernst Niekisch et Arnold Gehlen (23). C’est auprès d’eux qu’il a trouvé les bases de ce qu’il appelle son “nominalisme” (autre terme équivoque, puisque le nominalisme médiéval est l’ancêtre historique de l’individualisme libéral qu’il exècre !) et de sa critique de toute forme d’universalisme, qu’il soit libéral, marxiste ou chrétien. Développée dans un petit livre paru en 1981 (24), cette critique se fonde sur la constatation que la totalité est par définition inconnaissable et qu’on ne peut jamais raisonner qu’à partir d’une situation particulière.

    Comme le jeune Jünger, Mohler oppose donc le “particulier” aux “idées générales” (Allgemeinheiten) ; comme Carl Schmitt, il se réclame d’une “pensée de l’ordre concret”, par opposition à l’ordre abstrait (25) ; comme Gehlen, mort en 1976 et dont le livre intitulé Moral und Hypermoral (1969) fut reçu comme un événement décisif dans les milieux néoconservateurs, il se refuse à transposer l’être en devoir-être. Il n’aime ni les concepts ni les idées pures, et moins encore les idéologies englobantes. Il leur préfère ces “images conductrices” (Leitbilder), assez comparables aux “mythes” soréliens, dont le rôle fut si important dans la Révolution conservatrice, et grâce auxquelles on peut redonner aux choses leurs couleurs, en les sortant de la grisaille de l’abstraction. Ainsi s’expliquent ses réticences vis-à-vis de la notion d’Empire, son anti-romantisme emprunté à Carl Schmitt, en même temps que sa critique de l’écologisme ou ses affinités avec la pensée d’un Clément Rosset. Dans cette perspective, le monde apparaît inévitablement comme un chaos (au moins du point de vue épistémologique), dans lequel il appartient à l’homme de mettre de l’ordre en décidant à partir de la position concrète qui est la sienne, et non à partir d’un principe général nécessairement invérifiable.

    À partir du début des années 70, la scène politique allemande s’est largement transformée à la faveur de ce que l’on a appelé la Tendenzwende [renversement de tendance]. Les travaux de l’historien Helmut Diwald donnent lieu alors à de nouveaux débats sur l’identité allemande, qui se prolongeront plus tard, autour de l’œuvre d’Andres Hillgruber et d’Ernst Nolte, avec la fameuse “querelle des historiens (Historikerstreit).

    Renaissance des droites allemandes

    Vers 1974-75, avec le retour des chrétiens-démocrates au pouvoir, on assiste à un certain regain d’influence de la pensée conservatrice. Celle-ci vise alors surtout à sortir de la Gesellschaftspolitik, dominée par un État-Providence essentiellement gestionnaire, pour renouer avec une Staatspolitik (Ernst Forsthoff) jugée seule capable d’arbitrer de façon souveraine entre des intérêts rivaux. La “discussion sur l’ingouvernabilité” (Unregierbarkeitsdiskussion) qu’on voit se développer à cette époque verse parfois dans le moralisme libéral (Grundwertestreit), mais tend aussi à dégager un nouveau “sens de l’État” (Sinn für Staatlichkeit), en même temps qu’elle affirme la nécessité de “discipliner la démocratie” (26). Dans les milieux néoconservateurs, après Gehlen, Schoeps, Forsthoff, Hans Freyer, Helmut Schelsky, une nouvelle génération s’affirme ou fait son apparition, avec l’essayiste Gerd-Klaus Kaltenbrunner, l’écrivain Günter Rohrmoser, animateur du centre d’études de Weikersheim, Bernard Willms, spécialiste de Hobbes et professeur à l’université de Bochum, etc.

    Dans les années 80 et 90, la tendance nationale-révolutionnaire reste active dans les milieux proches des Verts. La discussion sur la Révolution conservatrice reprend de la vigueur, notamment par l’intermédiaire des études schmittiennes (Günter Maschke), et des ouvrages publiés sur Jünger, Benn, Sombmt, etc. Le mensuel Junge Freiheit se transforme en un hebdomadaire à succès. Ardemment combattue par Jürgen Habermas, la thématique post-moderne est réactivée par les éditions Matthes & Seitz, la revue Etappe ou la relecture de Georges Bataille opérée par Gerd Bergfleth.

    En novembre 1989, la chute du Mur de Berlin ouvre une ère nouvelle, et le « patriotisme constitutionnel » (Verfassungspatriotismus) à la Habermas s’effondre avant d’avoir vécu. « Le tournant est là », écrit Mohler dans Criticón (27), tandis qu’on commence à lire dans la FAZ et le Spiegel des considérations proches de celles qu’il énonçait lui-même quinze ans plus tôt dans un isolement presque total.

    Dans toute cette évolution, évoquée ici à grands traits, Armin Mohler a joué un rôle qui n’a pas toujours été visible au premier abord, mais que les observateurs les plus attentifs n’ont pas eu de mal à mettre en lumière (28). Il ne s’est certes pas agi d’un rôle directement politique. Mohler n’a d’ailleurs jamais adhéré à aucun parti, pas plus qu’il n’appartient à une confession religieuse. Mais pour toute génération d’écrivains, d’intellectuels et de journalistes, il a été à la fois un trait d’union, un conseiller et un véritable parrain.

    Je connais Armin Mohler depuis plus d’un quart de siècle. Il n’a cessé d’écrire sur l’histoire des idées bien qu’il “n’aime pas les idées”. Ce Suisse qui n’aime pas la Suisse, mais n’a jamais renoncé à la nationalité helvétique, est d’abord un Einzelgänger, un solitaire, un inclassable. Il n’a pas d’élèves, mais il a des amis. Tour à tour écrivain, journaliste, essayiste, historien, bibliographe, critique d’art, il parle aussi bien de l’Allemagne que de la France, et on a l’impression qu’il connaît tout le monde et qu’il a tout lu. Il a regardé passer la seconde moitié du siècle sans jamais se laisser influencer par les modes ni les idées reçues. Ce qui est le plus remarquable chez lui, c’est la sûreté de son jugement. D’une phrase, il va à l’essentiel. Il n’a jamais de paroles inutiles, d’amabilités polies, de platitudes. Il est toujours direct, plein d’humour, parfois bourru. Parler avec lui est un plaisir qui ne s’oublie pas.

    ► Alain de Benoist, éléments n°80, 1994.

    • Du même auteur : « La RC en France » ; « A. Mohler, un regard ».

    Notes :

    • 01. Armin Mohler, La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Pardès, Puiseaux, 1993, 894 p. La traduction a élé réalisée à partir de la plus récente édition allemande. Il existe une traduction italienne, préfacée par Luciano Arcella, ancien directeur de l’Institut culturel italien de Munich, mais qui se limite malheureusement à la première partie : La Rivoluzione conservatrice in Germania 1918-1932, Una guida, Akropolis-La Roccia di Erec, Firenze-Milano, 1990, 182 p.
    • 02. Cf. « Entretien avec Alain de Benoist : La Révolution Conservatrice allemande », in : éléments, printemps 1991, pp. 24-27. Répétons seulement que l’expression de « trotskystes du national-socialisme », parfois employée par Mohler, nous semble aussi malheureuse qu’anachronique. Les auteurs de la RC ne sont en effet nullement des dissidents du nazisme, comme le fut Trotsky par rapport au communisme soviétique. En toute rigueur, cette expression ne devrait s’appliquer qu’à des dissidences intervenues à l’intérieur même du mouvement nazi, comme celle de Gregor Strasser. En forçant un peu, on pourrait même renverser la formule et interpréter le nazisme comme une “dissidence” de la RC, qui chercha à s’en approprier certains thèmes tout en les déformant profondément.
    • 03. Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932 : Grundriss ihrer Weltanschauungen, Friedrich Vorwerk, Stuttgart, 1950 ; 2e éd. augm. : Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, Ein Handbuch, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1972 ; 3e éd. augm. d’un volume de complément : Darmstadt, 1989 ; 4e éd. en un seul vol. de 721 p. : Darmstadt, 1994. Il est à noter que, d’une édition à l’autre, la première partie du livre (« texte ») est restée pratiquement inchangée.
    • 04. Kurt Sontheimer, Antidemokratisches Denken in der Weimarer Republik, Nymphenburger Verlag, München, 1962 et 1978 ; Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, Hermann, 1972.
    • 05. Stefan Breuer, « Die “Konservative Revolution” — Kritik eines Mythos », in : Politische Vierteljahresschrift, déc. 1990, pp. 585-607 ; Anatomie der Konservativen Revolution, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1993. Sur le versant critique, cf. aussi Jeffrey Harf, Reactionary Modernism, Cambridge University Press, 1984 (trad. ital. : Il modernismo reazionario, Il Mulino, Bologna, 1988). Pour une réponse à Breuer, cf. Karlheinz Weissmann, « Gab es eine konservative Revolution ? », in Criticón, juillet-août 1993, pp. 173-176.
    • 06. Cf. « Nietzsche et la droite radicale allemande, 1914-1933 », in : Zeev Sternhell (éd.), L’Éternel retour : Contre la démocratie, l’idéologie de la décadence, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994, p. 74.
    • 07. Cf. Louis Dupeux (éd.), La “Révolution conservatrice” dans l’Allemagne de Weimar, Kimé, 1992. Cf. Aussi Manfred Gangl et Hélène Roussel (éd.), Les intellectuels l’État sous la République de Weimar, Philia, Rennes 1993, où Gilbert Merlio décrit la RC comme «une mimique droitière de la gauche. Les mots de gauche y sont souvent utilisés pour désigner les choses de la droite. À moins qu’ici les notions de droite et de gauche perdent toute pertinence… » (« La “Révolution conservatrice” : contre-révolution ou révolution d’un autre type ? », p. 45).
    • 08. Cf. Jean-Marie Domenach, « Barrésisme et révolution conservatrice », in : André Guyaux, Joseph Jurt et Robert Kopp (éd.), Barrès : Une tradition dans la modernité, Actes du colloque de Mulhouse, Bâle et Fribourg-en-Brisgau, 10-12 avril 1989, Honoré Champion, 1991, pp. 139-143. Domenach estime que rattacher Barrès, « partiellement, à un courant plutôt germanique n’est pas si paradoxal qu’on pourrait le croire », et fait un intéressant parallèle entre la défaite allemande de 1918 et la défaite française de 1870.
    • 09. Il existe une importante correspondance adressée par Carl Schmitt à Armin Mohler, qui doit paraître prochainement chez Akademie Verlag, à Berlin. Sur les relations entre Schmitt et Mohler, cf. Armin Mohler, « Carl Schmitt und die “Konservative Revolution” », in : Helmut Quaritsch (Hrsg.), Complexio Oppositorum : Über Carl Schmitt, Duncker & Humblot, Berlin, 1988, pp. 129-158 ; et « Carl Schmitt und Ernst Jünger », in : Criticón, nov.-déc. 1991, pp. 294-298. Cf. aussi Dirk van Laak, Gespräche in der Sicherheit des Schweigens : Carl Schmitt in der politischen Geistesgeschichte der frühen Bundesrepublik, Akademie Verlag, Berlin, 1993 (« Armin Mohler », pp. 256-262).
    • 10. Cf. not. A. Mohler (Hrsg.), Die Schleife : Dokumente zum Weg von Ernst Jünger, Arche, Zürich, 1955 ; « Begegnungen bei Ernst Jünger », in : A. Mohler (Hrsg.), Freundschaftliche Begegnungen, V. Klostermann, Frankfurt/M., 1955, pp. 196-206.
    • 11. « Antworten an Ernst Jüngers Kritiker », in : Junge Freiheit, 29 avril et 6 mai 1994.
    • 12. Mohler mettra en vente sa bibliothèque française (5.000 volumes) en 1992.
    • 13. Claus Leggewie, Der Geist steht rechts : Ausflüge in die Denkfabriken der Wende, Rotbuch, Berlin, 1987, p. 203. Dans son livre, qui examine à nouveaux frais la “galaxie conservatrice” allemande, Leggewie distingue quatre grands courants néoconservateurs : l’école libérale de Karl-Dietrich Bracher, l’école philosophico-écologiste de Robert Spaemann, la tendance “institutionnaliste” représentée par Hermann Lübbe, et celle d’Armin Mohler, identifiée à la Nouvelle Droite. Cf. aussi Claus Leggewie, « Die Lage(r) der Union », in : Kursbuch, sept. 1987, pp. 49-61.
    • 14. Die französische Rechte, Isar, München, 1958 ; Die fünfte Republik : Was steht hinter de Gaulle ?, Piper, München, 1963.
    • 15. Cf. A. Mohler et Marta Heinisch (Hrsg.), Fünfundzwanzig Jahre Carl Friedrich von Siemens Stiftung : Eine Dokumentation, Siemens-Stiftung, München, 1985. L’actuel directeur de la Fondation Siemens est le jeune politologue Heinrich Meier, à qui l’on doit notamment la première grande édition bilingue du Discours sur l’inégalité de JJ Rousseau, ainsi qu’un livre sur Carl Schmitt et Leo Strauss traduit en français voici quelques années.
    • 16. Cf. Festschrift zur Verleihung der Konrad-Adenauer-Preis 1967 für Wissenschaft, Literatur und Publizistik, Deutschland-Stillung, München, 1967.
    • 17. Was die Deutschen fürchten : Angst vor der Politik, Angst vor der Geschichte, Angst vor der Macht, Seewald, Stuttgart 1963 ; 2e éd. : Ullstein-Taschenbuch, Frankfurt/M., 1968.
    • 18. Cf. A. Mohler, « Konservativ 1962 », in : Der Monat, avril 1962, p. 23.
      19. Cf. A. Mohler, Von rechts gesehen, Seewald, Stuttgart, 1974 ; Tendenzwende für Fortgeschrittene : Von rechts gesehen neue Folge, Criticón, München, 1978. Le 2e vol. est un recueil d’articles parus dans Die Zeit et Criticón.
      20. Liberalenbeschimpfung : Sex und Politik, Der faschistische Stil, Gegen die Liberalen - Drei politische Traktate, Heinz & Höffkes, Essen, 1990.
      21. Vergangenheitsbewältigung, Seewald, Stuttgart 1968 ; 2e éd. rév. : Sinus, Krefeld 1980 et 1981. Cf. aussi Anton Peisl et A. Mohler (Hrsg.), Die deutsche Neurose, Ullstein, Frankfurt/M.-Berlin, 1979.
    • 22. Der Nasenring : lm Dicklicht der Vergangenheitsbewältigung, Heitz & Höffkes, Essen, 1989 ; 2e éd. rév. : Der Nasenring : Die Vergangenheitsbewältigung vor und nach dem Fall der Mauer, Langen Müller, München,1991. Première esquisse du livre : « lm Dickicht der Vergangenheitsbewältigung », in : Bernard Willms (Hrsg.), Handbuch zur Deutsche Nation, vol. 2, Hohenrain, Tübingen, 1987.
    • 23. Mohler a d’ailleurs participé aux colloques Schmitt (oct. 1986) et Gehlen (avril 1989) organisés à Speyer par le juriste Helmut Quaritsch.
    • 24. Wider die All-Gemeinheiten oder Das Besondere ist das Wirkliche, Sinus, Krefeld 1981.
    • 25. Cf. Hans-Christof Kraus, « Denker des Konkreten », texte publié à l’occasion du 70e anniversaire de Mohler dans la revue berlinoise Fragmente n°5, 1990, pp. 4-14. Il s’agit de l’un des meilleurs articles qui lui ont été consacrés à ce jour.
      26. Disziplinierung der Demokratie, livre de G. Szesny.
    • 27. « Die Wende ist da », in : Criticón n°116, nov-déc. 1989.
    • 28. Cf. notamment Claus Leggewie, op. cit. ; Hans-Christof Kraus, art. cit. ; Norbert HiIger, « Armin Mohler und der Neokonservatismus », in : Die Neue Gesellschaft / Frankfurter Hefte n°8, 1991, pp. 718-724. Cf. aussi Kurt Lenk, Rechts, wo die Mitte ist, Nomos, Baden-Baden, 1994 (« Armin Mohler oder die “Sinngebung der Bundesrepublik” », pp. 257-265).

     

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    Entretien avec Armin Mohler

    ◊ Certains contestent le caractère “révolutionnaire” de la Révolution conservatrice et n’y voient qu’une forme contemporaine de contre-révolution. D’autres, plus nombreux, la caractérisent comme une tentative de renverser la modernité en utilisant ses propres armes. En cherchant à battre la modernité sur son propre terrain, la RC est-elle plus efficace ou contribue-t-elle, paradoxalement, à maintenir en place ce qu’elle cherche à supprimer ?

    Armin Mohler : La RC est une contre-révolution en ce sens qu’elle s’attaque en priorité à une idéologie libérale qui a totalement détruit la société. Mais elle est aussi révolutionnaire, car elle ne croit pas à la possibilité de restituer le passé. En même temps, il ne faut pas oublier qu’elle n’a jamais été un mouvement de masse, ce qui fut à la fois sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. C’est par ailleurs, en effet, une critique de la modernité avec les armes de la modernité, voire de la postmodernité (les “postmodernes” sont des enfants illégitimes, imprévisibles, mais incontestables de la RC !). Toute la thèse que développe Jünger dans Le Travailleur repose sur cette idée. J’adhère donc pour ma part à l’interprétation optimiste : une critique moderne de la modernité est plus efficace, même si elle comporte des risques. Heidegger disait lui-même : le salut vient du danger.

    ◊ Parmi les trois principales familles de la RC, peut-on dire que les Völkischen étaient encore ceux qui se rapprochaient le plus de l’idéologie nazie ?

    Les Völkischen étaient beaucoup plus éloignés de la politique que les jeunes-conservateurs ou que les nationaux-révolutionnaires. Ils étaient des utopistes qui vivaient dans le passé, et parfois même dans la préhistoire. Un trait caractéristique de la plupart des ouvrages völkisch, c’est qu’ils auraient aussi bien pu être écrits en 1890 qu’en 1930. La seule force des Völkischen venait de ce qu’ils utilisaient un langage peu intellectuel, que tout le monde pouvait comprendre. Il est en outre difficile de parler d’une “idéologie nazie” au plein sens du terme, car celle-ci n’a tout simplement pas eu le temps de se former. Ce qui est sûr, c’est que Hitler détestait les Völkischen, parce qu’il les considérait comme irrécupérables. Il les faisait parquer dans des “réserves”, où leurs activités passaient plus ou moins inaperçues. J’ai habité quelques mois à Berlin sous le IIIe Reich. Je n’ai pas eu l’impression de vivre dans un univers völkisch ! Le régime nazi visait avant tout à l’efficacité. L’Allemagne d’après-guerre, celle du “miracle économique” fut reconstruite par les ingénieurs, les industriels et les techniciens qu’il avait formés.

    ◊ Une question que l’on se pose souvent est de savoir si les grandes familles politiques qui composent la RC se retrouvent aussi en dehors de l’Allemagne. Qu’en est-il en ce qui concerne la France ?

    Quand je suis arrivé en France, je croyais y trouver un paysage politico-intellectuel complètement différent de celui que je connaissais. Très vite, je me suis aperçu que la différence était moins grande que je ne l’avais pensé. Cette différence provient surtout de la grande continuité de l’histoire nationale française. On pourrait dire que les Français ont eu dans leur histoire trop d’État-nation, alors que les Allemands n’en ont pas eu assez ! Il faut aussi de tenir compte de la forte imprégnation de la société française par les valeurs féminines. C’est elle qui explique, par exemple, le succès que Jünger a connu chez vous. Joseph Breitbach n’hésitait pas à parler à ce propos de “phénomène érotique” !

    Les principales classifications que j’ai introduites dans mon travail sur la RC sont tout à fait applicables à la France. Les jeunes-conservateurs correspondent à la droite traditionnelle, depuis Rivarol jusqu’à Maurras, en passant par Maistre, Bonald, Chateaubriand, Lamennais, Veuillot, Le Play, Gustave Thibon et la plupart des écrivains d’Action française. Comme équivalent des nationaux-révolutionnaires, il faudrait surtout citer les nationaux-jacobins, qui comprennent aussi bien Boulanger, Déroulède et Clemenceau que Péguy, Valois, Hugues Rebell, Gustave Hervé, Bernanos, Déat, Drieu La Rochelle, de Gaulle et Malraux. Quant aux Völkischen, qu’on considère souvent comme un genre purement “germanique”, je placerais parmi eux Gobineau et Boulainvilliers, mais aussi Toussenel, Drumont, et sans doute aussi Céline. Saint-Yves d’Alveydre est un bon exemple de mélange d’idéologie völkisch et d’ésotérisme religieux. Se rangent encore dans la même catégorie les artisans de la “renaissance celtique” inaugurée au XIXe siècle, ainsi que des auteurs “régionaux” comme Frédéric Hoffet, Mistral, La Varende ou Giono. Robert Brasillach me semble, quant à lui, un assez bon représentant de l’esprit bündisch. Bien entendu, il y aurait aussi quelques catégories supplémentaires à créer, où prendraient place les héritiers de Proudhon, les fédéralistes, les “non-conformistes” des années trente. Enfin, comme je l’ai fait en Allemagne pour des hommes tels que Jünger, Schmitt, Spengler ou Thomas Mann, il faudrait considérer quelques grands auteurs comme des inclassables. Je pense notamment à Sorel, Barrès ou Montherlant.

    ◊ Kurt Sontheimer a écrit que, sous la République de Weimar, le libéralisme était le “souffre-douleur” (Prügelknabe) de la droite comme de la gauche. Alors quele principal adversaire du nazisme était le communisme (toujours associé aux Juifs), l’ennemi n°1 de la Révolution conservatrice était précisément représenté par les libéraux. Contrairement à beaucoup d’hommes de droite, vous considérez vous-même le libéralisme comme l’ennemi principal. En deux mots, que reprochez-vous aux libéraux ?

    D’être des hypocrites. Les libéraux veulent qu’on les approuve parce qu’ils affichent de “bonnes intentions”. En outre, ce sont des adeptes du wishful thinking : ils croient que les mots sont les choses, et qu’il suffit d’énoncer de bonnes intentions pour que celles-ci deviennent autant de réalités. Le sermon libéral sert de billet d’entrée dans la société : l’important est d’adhérer aux bonnes intentions, après quoi on peut aussi bien se comporter en mafioso.

    ◊ Parlons de votre “nominalisme”. Vous avez toujours critiqué les “idées générales”. Quel est le fondement de cette critique ?

    Quand j’ai fait sa connaissance, en 1948, Carl Schmitt me disait souvent : “Chaque mot est une réponse. Chaque réponse vient d’une question. Chaque question vient d’une situation”. Énoncer une théorie en faisant abstraction des situations dans lesquelles on se trouve, c’est parler dans le vide. C’est en ce sens qu’il n’y a pas d’idées pures et qu’il est impossible, lorsque la situation a changé, de s’en tenir à un discours reflétant la situation précédente. Un grand nombre d’hommes de droite, malheureusement, ne parviennent pas à comprendre cela. Pour l’admettre, je crois qu’il faut être un peu anarchiste ! Aujourd’hui, néanmoins, beaucoup de déçus de droite et de gauche ont renoncé à lutter pour des idées abstraites et commencent à reconnaître que les réponses à donner varient selon les situations. Prenez l’exemple de l’immigration. Être pour ou contre l’immigration en soi n’a aucun sens. C’est seulement si l’on sait qu’il y a en Allemagne 40.000 immigrés, 400.000 immigrés ou quatre millions d’immigrés, que l’on peut déterminer une position adéquate. La réponse, autrement dit, dépend des réalités du moment. Tout mon “nominalisme” tient dans cette attitude : je ne veux pas me référer à des idées générales, mais répondre aux problèmes qui se posent concrètement.

    ◊ Vous n’êtes pas seulement l’historien de la Révolution conservatrice, mais aussi l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la Vergangenheitsbewältigung, c’est-à-dire à la façon dont les Allemands ont été depuis la guerre mis en demeure de “surmonter” leur passé. Cette problématique a-t-elle retrouvé une nouvelle actualité après la chute du Mur de Berlin ?

    La Vergangenheitsbewältigung est aujourd’hui devenue une farce. C’est un thème qu’on instrumentalise pour délégitimer certaines opinions, supprimer le débat et généraliser les tabous politiques qui ont désormais remplacé les tabous sexuels. Les Allemands ont été contraints pendant des décennies de se livrer à cet exercice, afin de perpétuer l’effet de la “rééducation” imposée après 1945 par les Alliés. On a ainsi culpabilisé une génération entière. Après l’effondrement du communisme, le thème de la Vergangenheitsbewältigung est en effet redevenu d’actualité. Mais ma position n’a pas changé. Avec Golo Mann, je suis même l’un des rares hommes de droite qui se soient prononcés en faveur d’une amnistie générale pour les anciens dirigeants de la RDA. Certains disent que c’est injuste, car il y a des crimes (indéniables) qui ne seront jamais punis. Ma réponse est qu’en rentrant dans l’engrenage des poursuites et des procès on aboutirait à une plus grande injustice encore : la mise en suspicion de toute une partie du peuple par une autre partie de ce même peuple. Du reste, à l’heure actuelle, une grande partie des principaux chefs de la Stasi s’est déjà reconvertie dans les affaires !

    ◊ Peut-on dire que depuis 1989, l’Allemagne est entrée dans une période nouvelle de son histoire ?

    Bien sûr. La réunification a été le point de départ du grand “tournant”. Les Allemands ont subitement découvert qu’ils vivaient depuis quarante ans sous une cloche à fromage, et ils n’en sont pas encore revenus ! Ils jouissent désormais d’une unité recouvrée, c’est-à-dire d’une liberté plus grande, mais ils ne savent pas encore ce qu’ils veulent en faire. C’est en partie un problème de générations. La génération d’après-guerre s’est montrée politiquement irresponsable. C’était une génération d’enfants gâtés, élevés par des parents épuisés par les épreuves qu’ils avaient connues et qui n’ont pas pu leur consacrer le temps qu’il aurait fallu. À la fois culpabilisés et apolitiques, ces jeunes ont vite oublié le martyre de leurs mères qui, à l’Est, furent violées en masse par les Russes, tandis qu’à l’Ouest elles durent se prostituer aux soldats américains pour permettre à leur famille de manger. Mais voici qu’apparaît maintenant une nouvelle génération, celle des fils et des filles de ces enfants de l’après-guerre. Cette génération-là est volontiers cynique. Elle se moque de tout ce qu’on lui a appris. Elle se moque, parfois même en termes cruels, de la culpabilité que les parents ont intériorisée pendant si longtemps. Quand cette génération remplacera la précédente, il y aura une nouvelle Allemagne.

    ◊ Pour l’instant, il n’y a guère de débat politique en Allemagne. Les extrémistes de droite et de gauche s’affrontent avec plus de brutalité que jamais. D’où vient cette violence ?

    Il y a toujours eu de la violence dans la vie politique allemande, tout simplement parce que les Allemands prennent au sérieux, peut-être trop au sérieux, ce qu’ils croient être vrai. S’y ajoutent les effets d’une rééducation plus morale que politique, qui sert d’alibi et de bonne conscience.

    ◊ En mai-juin dernier, le programme scolaire de la Norddeutsche Rundfunk a présenté une série de trois émissions sur la Révolution conservatrice. Peut-on dire que la RC est encore d’actualité ?

    Et comment ! Il y a peu, certains disaient : la Révolution conservatrice, c’est une histoire de grands-pères. Mais les mêmes qui disaient cela se référaient au libéralisme et au marxisme, c’est-à-dire aux idéologies de leurs arrière-grands-pères ! La vérité est que la RC est toujours restée une source d’inspiration pour les néoconservateurs, exactement de la même façon que la culture de Weimar n’a jamais cessé de parler à la gauche d’après la guerre. Aujourd’hui, même si c’est surtout à l’étranger que les travaux les plus sérieux s’effectuent, la RC fait l’objet d’une redécouverte permanente. Tout récemment encore, Friedbert Pflüger a publié, chez Econ, un livre intitulé Deutschland driftet : Die Konservative Revolution entdeckt ihre Kinder. Un journal comme Junge Freiheit, qui est le premier hebdomadaire de ce genre à toucher un public aussi important (il diffuse à plus de 100.000 exemplaires), se situe à bien des égards dans le prolongement direct de la Révolution conservatrice. D’ailleurs, il y a aujourd’hui en Allemagne deux catégories de gens de gauche : d’un côté les idiots qui multiplient les actes de violence sous couvert de “vigilance antifa” et de l’autre les gens sérieux, intelligents, qui s’en prennent à la RC parce qu’ils savent qu’elle constitue pour eux le véritable danger. Et inversement, il y a à droite de plus en plus de gens qui comprennent que la Révolution conservatrice est plus que jamais la façon la plus moderne d’être conservateur.

    ◊ Quels sentiments a pu éprouver l’auteur de La Révolution conservatrice en Allemagne en voyant Helmut Kohl et François Mitterrand se rendre de concert chez Ernst Jünger ?

    De l’amusement, d’abord, devant la surprise que les Allemands de gauche, et parfois aussi de droite, ont manifestée devant pareil “scandale”. Les Allemands ont découvert à cette occasion que bien des Français, à commencer par votre chef de l’État, voient en Jünger le plus grand auteur allemand vivant, ce qu’ils sont pour leur part encore rarement capables d’admettre ! J’ai par ailleurs un certain respect pour Kohl. J’aime son côté direct, paysan. Au moment de la réunification, il s’est comporté comme un véritable homme d’État. S’il était mort après la chute du Mur, on l’aurait regardé comme le père de la patrie ! Mitterrand, c’est différent. Il a un talent indéniable, mais il manque de stature historique. La première fois qu’il a rendu visite à Jünger, j’ai dit à ce dernier : “Maintenant, on ne peut plus rien contre vous. Il faut parler à votre peuple !” Jünger m’a seulement répondu : “Laissez-moi donc en paix”.

    ◊  Quelle est la dénomination qui, selon vous, pourrait vous définir le mieux ?

    Anarchiste de droite.

    ► entretien paru dans éléments n°80, 1994.

     

    Mohler

     

    Ideengeschichtsschreibung

    Abschied von einem Schweizer Ghibellinen

    Mit Armin Mohler verstarb jüngst der Chronist der Konservativen Revolution und scharfer Gegner des Liberalismus

    MohlerDer deutsche Historiker Golo Mann meinte einmal in vorwurfsvollem Ton zu Armin Mohler, daß dieser ein Mensch sei, der zur Gänze aus Schadenfreude bestünde. Nun – ein Linker oder Liberaler mußte Mohlers Haltung vielleicht als “Schadenfreude” mißverstehen. Dabei war jener doch nur gegen die geistige Pest des 20. Jahrhunderts, die Ideologien sowie die “All-Gemeinheiten” der vielen Gutmeinenden immun wie kaum ein anderer Denker seiner Zeit. Denn Mohler wußte um mehr : Von dem philosophischen Feuerkopf Georges Sorel hatte er gelernt, daß es der Mythos, das « große Schlachtengemälde » ist, das den Menschen zu Taten und Opfern aktiviert, ihn im Herzen packt und bis in die Eingeweide fährt. 

    Dem schwachen Universalismus setzte er einen starken Pessimismus, die “nominalistische Wende” entgegen : « Unter der Herrschaft der universalistischen Systeme war der Mensch verkümmert : als Herold des Sendungsbewußtseins blähte er sich auf, und er sank wieder in sich zusammen, sobald die Verkündigung wirkungslos verhallt war. Im universalistischen Anspruch, die Welträtsel gelöst zu haben, steckt eine Maßlosigkeit, die nur in Jammern und Flennen umschlagen kann ». 

    Das “Neutrale” und Ungeschichtliche seiner Schweizer Heimat trieb ihn 1942 zum illegalen Grenzübertritt ins Deutsche Reich, wo er sich als Freiwilliger zur Waffen-SS melden wollte, allerdings wieder zurückgeschickt und nun in der Schweiz für kurze Zeit inhaftiert wurde. Für Mohler « war die deutsche Niederlage fast wie eine Körperverletzung », denn der am 12. April 1920 geborene Baseler Beamtensohn war überzeugter Reichsdeutscher. Im Nachkriegsdeutschland suchte er nun die Nähe der verfemten Vordenker der Konservativen Revolution ; er war einer der ersten, die Kontakt zu Carl Schmitt aufnahmen, und wirkte von 1949 bis 1953 als Privatsekretär Ernst Jüngers, bevor er als Frankreichkorrespondent verschiedener Zeitungen mehrere Jahre in Paris verbrachte.

    Schon 1950 war seine im Zuge einer Promotion bei Karl Jaspers entstandene Arbeit über Die konservative Revolution in Deutschland erschienen. Das Buch sollte zum mehrfach aufgelegten Standardwerk zum Thema avancieren und hier kündigte sich bereits Mohlers Ferne zur abstrakten Geschichtsphilosophie an. War Armin Mohler wirklich ein dem Begrifflichen fernstehender Denker ? Diese Einschätzung muß erstaunen, denn immerhin war er für die wohl erfolgreichste politische Begriffsbildung der Rechten nach dem Zweiten Weltkrieg verantwortlich, nämlich die Bezeichnung der rechten und nationalen Intelligenz der Weimarer Republik, einer « geistigen Erneuerungsbewegung, welche das vom 19. Jahrhundert hinterlassene Trümmerfeld aufzuräumen und eine neue Ordnung des Lebens zu schaffen suchte » — die Konservative Revolution. Trotz fundierter Kritik von Koryphäen wie Stefan Breuer und Henning Eichberg behielt dieser Begriff seine jahrzehntelange Stabilität und gehört noch heute zum grundlegenden Vokabular der Politik- und Kulturwissenschaften. 

    Doch schon sein frühes Hauptwerk bezeichnete Mohler als “lBio-Bibliographie” und in seiner vielleicht besten Arbeit, dem Aufsatz Der faschistische Stil aus dem Jahre 1973 löste sich der Kunsthistoriker mit Hilfe seines optischen Instinkts dann aus den Trümmern der Ideengeschichte und versuchte, das Phänomen des Faschismus ganz aus dem Sinnlichen, aus Gebärde, Habitus und Rhythmus heraus zu erklären ; diese Methode nannte er den « physiognomischen Zugriff ». Es ist wohl nicht vermessen oder zu hoch gegriffen, Mohlers Faschistischen Stil eines der gelungensten Beispiele für die Transformation eines geistigen Sehens in einen schriftlichen Text seit Ernst Jüngers Aufsätzen und Essays der Zwischenkriegszeit zu nennen. Wohl wegen seines Zugangs zum Konkreten hatte er als Literaturkritiker ein so untrügliches Gespür für Qualität und entdeckte Autoren wie Louis Ferdinand Céline, Heimito von Doderer und Hans Henny Jahn, bevor sie einem breiteren Publikum bekannt wurden.

    Weniger Erfolg hatte er bei seinen Ausflügen auf das politische Terrain. Anfang der sechziger Jahre gelang es ihm nicht, als Berater von Franz Josef Strauß die CSU auf einen auf Distanz zu den USA bedachten, “gaullistischen” Kurs zu bringen. Als Geschäftsführer der Carl Friedrich von Siemens-Stiftung, der er von 1964 bis in die achtziger Jahre vorstand, überraschte er Freunde und Gegner oft dadurch, daß in der Wolle gefärbte Linke zu seinen liebsten Diskussionspartnern gehörten — er war ein Feind alles Unentschiedenen.

    Mit zunehmendem Alter sank seine ohnehin schwach ausgeprägte Neigung zu taktischen Rücksichtnahmen dann gegen Null. « Ich bin ein Faschist » — bekannte er offenherzig in einem Gespräch mit der Leipziger Volkszeitung im Nachwendejahr 1990. Als letzte publizistische Bastionen verblieben ihm nur noch die von ihm mitbetreute Zeitschrift Criticon und die Staatsbriefe. In den letzten Jahren wurde es zwangsläufig ruhiger um ihn, da er an Alzheimer litt und deshalb nicht mehr publizieren konnte. Hocherfreulich war, daß Anfang des neuen Jahrtausends noch einmal eine Auswahl aus seinem Werk, darunter sein berühmtes und über Jahrzehnte hinweg vergriffenes Ernst Jünger-Buch Die Schere in einer kommentierten Neuausgabe und seine Arbeit über Georges Sorel, erschien. Bis zuletzt schlug das Herz dieses Schweizer Ghibellinen für den kämpfenden, “agonalen” Menschen, der ein mögliches Scheitern der verwalteten Existenz vorzieht :

    « Der Rechte jedoch ist der absolute Spielverderber. Einerseits ist er das mit seiner illusionslosen Anthropologie ; er sieht nun einmal im Menschen ein ausgesprochenes Mängelwesen, das der Abstützung durch Institutionen, aber auch durch tief verankerte leib-seelische Bindungen bedarf. Auf der anderen Seite wieder setzt der Rechte gerade in dieses Mängelwesen Erwartungen, die den anderen niemals in den Sinn kämen. Er glaubt, daß der Mensch die ihm von den Liberalen zugedachte Rolle eines Eier-Lege-Automaten in einer vollindustrialisierten Hühnerfarm auf die Dauer nicht ertragen, sondern das Tor zur freien Flugbahn aufreißen wird. Zur freien Flugbahn, in der er höher aufsteigen, aber auch tiefer stürzen kann ».

    Nach langer und schwerer Krankheit verstarb Armin Mohler am 4. Juli 2003 im Alter von 83 Jahren in seiner Münchener Wohnung.

    ► Arne Schimmer, Deutzsche Stimme, août 2003.

    Buchempfehlungen : — Armin Mohler : Die Konservative Revolution, 725 S. ; Die Schleife : Dokumente zum Weg von Ernst Jünger, 176 S. ; Das Gespräch : Über Linke, Rechte und Langweiler, 179 S.

     


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