• Néopaganisme

    01-08-11.jpgDe l’humanisme italien au paganisme germanique :

    avatars de la critique du christianisme

    dans l’Europe moderne et contemporaine

     

    Le néo-paganisme prête à de nombreux malentendus quand ce n'est pas à fantasmatisation ou à diabolisation. La généalogie qu'en propose Robert Steuckers nous aidera à faire la part entre l’historique et le préjugé à son encontre le présentant souvent comme faisant le lit de la barbarie. Son apport essentiel reste une éthique de résistance : soucieuse du devenir européen et respectueuse de la pluridimensionnalité du monde, la véritable nature de ce courant est bel et bien contraire à tous les totalitarismes dont le plus fourbe, celui actuel de la marchandise, dépossède les peuples de tout autonomie et devenir. Si, comme le dit le poète René Char, « notre héritage n'est précédé d’aucun testament », ce n'est qu'en ce que son plus beau présent reste une manière d’ouvrir l’avenir : dans le chaos du présent, le rythme secret de la vie transforme la plus haute mémoire en aventure de notre destin.

    [Ci-contre : Pallas Athene, Arno Breker, 1957]

    ***

    Le premier cadre unificateur solide qu'a connu la civilisation européenne reste l’empire romain, qui a d’abord été repris en mains par les Francs, puis par la Nation Germanique, mais flanqué d’une institution parallèle se réclamant elle aussi, dans une certaine mesure, de la “forme romaine” : l’Église catholique. De la chute de Rome à l’émergence des États nationaux à partir de la Renaissance, l’œcoumène européen est un mixte complexe de romanité, de germanité et de christianisme, avec des apports importants, négligés jusqu'ici par l’historiographie ouest-européenne, mais étudiés en profondeur en Europe slave : ces apports sont la religiosité celtique déformée par les moines missionnaires irlandais et les “mystères pontiques”, nés sur le pourtour de la Mer Noire, liés à l’antique Iran avestique.

    C'est ce legs scythe-sarmate-iranien qui aurait transmis l’idéal (ou certains idéaux) de la chevalerie médiévale. Mais quand cesse de fonctionner plus ou moins harmonieusement cette synthèse qui a dominé vaille que vaille des Mérovingiens à Louis XI, à Charles le Hardi (dit le “Téméraire” en France) et à Maximilien de Habsbourg, quelques représentants de la pensée européenne entendent opérer un retour aux origines les plus vierges de l’européité.

    Les Germains comme “modèles” des humanistes

    Quels textes vont-ils être sollicités pour retourner aux sources les plus anciennes de l’Europe ? Sources qui précèdent évidemment la christianisation. Ces textes sont les seuls qui évoquent une Europe non marquée par les routines et les travestissements de la civilisation romaine ou chrétienne, non marquée par ses étiquettes et ses hypocrisies. Pour les humanistes du XVe siècle italien qui entendent retrouver une vigueur vitale simple derrière la rigueur compliquée et figée des étiquettes (celles des cours et, en particulier, de la Cour des Ducs de Bourgogne) ou qui entendent renouer avec une notion de liberté publique et civique pour faire face aux premières manifestations de l’absolutisme royal, le modèle de l’Europe pré-romaine et “pré-civilisée” est celle des peuples germaniques de l’antiquité. Ceux-ci ont gardé en eux les vertus simples et efficaces des premiers Romains, disent nos humanistes de la Renaissance.

    En 1441, l’historien italien Leonardo Bruni, qui s'inscrit dans une perspective républicaine au sens vieux-romain et germanique du terme, redécouvre les textes latins sur les Goths, notamment ceux de Procope de Césarée. C'est lui qui donne le coup d’envoi à “l’humanisme gothique”, qui poursuivra sa trajectoire jusqu'à Vico et Montesquieu, fondera le nationalisme des Allemands, des Scandinaves et des Flamands et débouchera sur les spéculations et les communautés völkische de toutes tendances qui ont vu le jour dans le sillage des mouvements de jeunesse du début de notre siècle.

    La “Germania” de Tacite

    enligh10.jpgEn 1453, un autre humaniste italien, Enea Silvio Piccolomini, rédige quelques réflexions sur le De origine actibusque Getarum de Jordanes, permettant aux érudits de mieux connaître les origines des peuples germaniques. En 1470, à Venise, grâce à la nouvelle technique de l’imprimerie, Vindelino da Spira (Windelin von Speyer), réédite la Germania de Tacite, qui devient du même coup l’ouvrage de référence de tous ceux qui revendiquent une idéologie à la fois républicaine (au sens vieux-romain du terme) et communautaire, donnant à la représentation populaire une place cardinale dans la vie politique, les assemblées d’hommes libres se plaçant au-dessus des monarques. Avant cette réédition de la Germania de Tacite, le texte n'était accessible qu'à une poignée de privilégiés, dans les bibliothèques des monastères ; désormais, il est accessible à un grand nombre de lettrés. Les peuples germaniques n'apparaissent plus systématiquement comme des barbares cupides et violents qui avaient pillé Rome en 410 (ou en 412 comme on le croyait à l’époque).

    L’humaniste Flavio Biondo, entre 1438 et 1453, après avoir réhabilité prudemment la figure du Roi ostrogoth Théodoric, analyse les causes de la décadence de Rome : elles se ramènent pour l’essentiel à l’amenuisement des vertus républicaines, à l’abandon de la souveraineté populaire au profit d’un monarque isolé. Flavio Biondo anticipe ainsi Machiavel, fondateur d’une idéologie républicaine, fondée sur la virtú politique, héritée de la Rome la plus ancienne. Ce rappel de l’œuvre des premiers humanistes de la Renaissance italienne nous montre que le recours à une antiquité pré-chrétienne et païenne, en l’occurrence la Germanie non romanisée, est une revendication républicaine, hostile à l’absolutisme et aux démarches de type théocratique.

    Il faut ajouter que le travail de Biondo ne participe nullement d’un primitivisme qui poserait ante litteram les Germains de Tacite comme de “bons sauvages” non exotiques. Biondo est anti-primitiviste : il ne veut pas d’une sympathique anarchie pastoraliste mais, au contraire, promouvoir un ordre non décadent : son Théodoric n'est dès lors pas décrit comme un barbare vertueux et inculte, qui végète sans orgueil dans une simplicité rustique, mais un Roi cultivé et efficace, qui consolide son pouvoir, administre ses États et restaure en Italie une Rome dans ses principes premiers, c'est-à-dire dans des principes antérieurs à la décadence, qu'il est capable d’imposer parce que, roi germanique, il a conservé les vieilles vertus romaines qui sont les vertus germaniques de son temps. Le Théodoric de Biondo est un Prince “humaniste”, qui annonce le Prince fictif de Machiavel, dont l’influence sur la science politique et la philosophie de l’État n'est pas à démontrer.

    Reprocher aujourd’hui à des chercheurs de recourir à des passés anciens pour retrouver les principes premiers d’une communauté politique ou les fondements du droit, et considérer dans le même temps que ces reproches se justifient au nom d’une “idéologie républicaine”, est une contradiction majeure. Ne peuvent être considérés comme républicains au plein sens du terme que ceux qui n'ont de cesse de retourner aux principes premiers de l’histoire politique de leur peuple. Les autres travestissent en républicanisme leur autoritarisme ou leur théocratisme (qui est et demeure théocratisme même quand ils baptisent Dieu Logos).

    L’apport d’Æneas Silvius Piccolomini

    Enea Silvio (Æneas Silvius) Piccolomini, spécialiste des Goths et d’abord chancelier de l’Empereur germanique Frédéric III puis Pape sous le nom de Pie II (de 1458 à 1464), rejette explicitement le primitivisme et demande aux humanistes et érudits de ne pas interpréter la Germania de Tacite dans un sens pastoraliste et primitiviste, ce qui reviendrait à rejeter tous les apports de la civilisation, quels qu'ils soient. Polémiquant avec Martin Mayer (ou Mair) de Mayence, qui interprète Tacite au pied de la lettre et voit ses ancêtres chattes, suèves ou alamans comme de bons bergers idylliques, Piccolomini parie au contraire pour la Germanie de son temps, avec ses richesses, ses fabriques, ses industries, son agriculture, dont la Flandre et le Brabant sont les plus beaux joyaux. Cette Germanie élargie aux anciennes provinces romaines limitrophes (Belgica, Helvetia, Rhaetia, Pannonia) doit sa prospérité matérielle et ses richesses culturelles à une vertu que Tacite avait bien mise en exergue : la liberté.

    Dans ses textes métapolitiques relatifs au monde germanique, en dépit de sa position de Chancelier impérial et de futur Pape, Piccolomini est donc un républicain, au même titre que Biondo et, plus tard, Machiavel. La liberté germanique est une vertu politique dans le sens où elle octroie à tous ses ressortissants des droits garantis, permettant le libre déploiement de leurs talents personnels. La liberté de Piccolomini n'est donc pas une “innocence” ou une “inactivité” mais un tremplin vers des réalisations sociales, politiques et économiques concrètes. Cette liberté-là, qui libère quantité de potentialités positives, doit être imitée par tous les Européens de son temps, pense-t-il, doit sortir de cette Germanie, qui est en charge de la dignité impériale depuis la translatio imperii ad Germanos. Depuis cette translatio, les Germains sont “Romains” au sens politique du terme. Et comme ils sont les porteurs de l’impérialité, ils sont davantage “romains” que les Italiens du temps de Piccolomini. C'est derrière leur bannière que les peuples d’Europe doivent se ranger, écrit le futur Pie II, pour barrer la route à la puissance ottomane, qui, elle, n'est en rien “romaine” à ses yeux.

    “De Europa” : un traité de géopolitique

    Ces réflexions sur la “pureté primitive” des Germains de Tacite, sur la notion germanique de liberté et sur l’impérialité militaire des Germains amènent Piccolomini à rédiger en 1458, quelques mois avant d’accéder à la dignité pontificale, un manifeste européen, intitulé De Europa, où la Germanie est décrite comme le centre de gravité géographique d’une Europe qui doit s’apprêter à affronter rapidement l’Empire ottoman, pour ne pas succomber sous ses coups. Piccolomini meurt en 1464, très désappointé de ne pas avoir été écouté et de ne pas avoir vu l’Europe entière unie autour de l’Empereur et du Saint-Siège, pour faire face en Méditerranée et dans les Balkans à la puissance ottomane. L’œuvre de Piccolomini, le futur Pape Pie II, est donc intéressante à plus d’un titre, car :

    • elle autorise la référence constante aux racines les plus anciennes de l’Europe ;
    • elle fait de la liberté civique / populaire la vertu cardinale du politique ;
    • elle rejette les interprétations primitivistes qui sont politiquement incapacitantes (et refuse sans pitié les “germanismes” primitivistes) ;
    • elle réinscrit ce double recours aux racines et à la liberté populaire dans un cadre géopolitique européen, dont les fondements n’apparaissent plus comme exclusivement chrétiens, mais comme consubstantiels à la population majoritaire du centre de l’Europe.


    Face à la “correction politique” que certains cénacles tentent d’imposer en France et ailleurs depuis deux décennies, il m'apparaît bon de méditer l’œuvre de ces humanistes et de ce Pape géopolitologue. En effet, les officines “politiquement correctes”, en décrivant ces recours comme des avatars plus ou moins maladroits du nazisme, ignorent et rejettent le travail positif des humanistes et des érudits italiens du début de la Renaissance, qui s’apprêtaient à relancer dans le débat politique européen la notion de liberté républicaine, une liberté féconde pour les arts et l’industrie.

    Comment expliquer la réticence de ces cénacles français contemporains, qui se disent “républicains”, mais se montrent hostiles à la démarche intellectuelle, philologique, qui a réhabilité le républicanisme de la Vieille Rome, mis en évidence les vertus germaniques “primitives” et l’idée de liberté ? Parce que dans la France du XVIe siècle, le recours aux racines germaniques, franques en l’occurrence, de l’histoire française n'est pas un recours à la liberté populaire, mais une justification du pouvoir franc sur le substrat démographique “gallo-romain” ou “celto-ligure”. Ou du moins est-il perçu comme tel. La notion de “liberté” des humanistes et érudits italiens est en revanche une notion plus vaste, ne faisant pas référence à la conquête d’un territoire par une ethnie guerrière dominante qui s'attribuera des franchises, mais à un principe général d’autonomie des communautés politiques, qu'il s'agit de conserver pour libérer des énergies positives. Le cas de la Gaule envahie par les Francs de souche germanique n'est pas un cas susceptible d’être généralisé à l’Europe entière.

    odin110.jpgKloopstock et les dieux de l’ancienne Germanie

    De Machiavel à Vico, de Vico à Montesquieu, la notion de liberté est défendue et illustrée par des exemples tirés des sources latines classiques relatives au monde germanique. Quand la France entre dans l’ère républicaine à partir de 1789, les romantiques allemands, libertaires se référant à la vision idyllique de la Germanie primitive, adhérent avec enthousiasme aux idées nouvelles. Mais ils déchantent très vite quand se déchaîne la Terreur et s’installe la Convention.

    Ainsi, le poète Friedrich Gottlieb Klopstock rédige en 1794 un poème appelant à une « guerre chérusque » contre une France qu'il juge faussement “républicaine”, au nom de ses propres valeurs républicaines. Dans cet appel guerrier, il invoque la puissance des dieux et des déesses de l’ancienne Germanie : Hlyn, Freya, Nossa, Wodan, Thor et Tyr. Dans ce texte, les dieux de l’Edda ne sont encore que des ornements poétiques. Pour Klopstock, la France a retrouvé brièvement sa liberté, a incarné par sa Révolution l’idéal multiséculaire de cette liberté germanique, mais elle s'en est très vite détournée. La seconde vague des révolutionnaires a trahi l’idée sublime de liberté que Montesquieu avait défendue et n'a pas davantage réalisé l’idéal de Thomas Jefferson qui voulait que le sceau du nouvel État nord-américain invoquât « les enfants d’Israël » d’une part, biblisme oblige, mais aussi les figures de « Hengist et Horsa, chefs saxons, dont les Anglais descendaient et dont les nouveaux citoyens des États-Unis devaient défendre les principes politiques et reprendre les modes de gouvernement ».

    On le voit, dans un premier temps, le recours à la liberté germanique n'exclut pas les références à l’héritage biblique, mais, dans un second temps, les figures de la Bible disparaissent et les spéculations idéologico-politiques se portent sur les dieux païens de l’antiquité germanique. Plusieurs facteurs ont provoqué cet infléchissement vers le passé le plus lointain de l’Allemagne ou de la Scandinavie, facteurs que nous retrouvons ultérieurement dans presque toutes les références habituelles aux paganismes que l’on énonce en Europe et en Amérique du Nord :

    • Premier facteur : l’idée de la relativité historique des cultures, véhiculée dans le sillage des travaux philosophiques de Herder ;
    • Second facteur : issu directement de l’idéologie des Lumières : la critique du cléricalisme qui entraîne une critique des missions chrétiennes de l’époque carolingienne. Le catholicisme d’abord, puis le christianisme en général, sont accusés d’avoir oblitéré la liberté germanique et d’avoir, via l’augustinisme, introduit un “courant doloriste”, dans la pensée européenne, rejetant et condamnant ce “bas-monde” imparfait en espérant le ciel, dévalorisant les cités terrestres au profit d’une hypothétique “Jérusalem céleste”. Les Romantiques, les vitalistes et les néo-païens rejettent instinctivement un courant fort complexe qui part d’Augustin pour retrouver les flagellants du Moyen Âge, pour revenir sous d’autres formes chez les Puritains de Cromwell et chez les Jansénistes français, et, enfin, pour aboutir à certains “Républicains” français athées ou agnostiques, mais fascinés par les concepts géométrisés des Lumières, qu'ils opposent à toutes les turbulences de la vie des peuples, jugées comme des imperfections qu'il faut effacer pour “perfectionner” le monde.


    Aux sources de la pensée “folciste” : Reynitzsch

    Herder, bien que pasteur protestant, critique modérément les conversions forcées du Nord de l’Europe, mais, si ses critiques sont furtives, à peine perceptibles dans son œuvre, sa notion de la relativité des cultures et sa revalorisation des aurores culturelles font des disciples au langage plus idéologique, moins nuancé et plus programmatique. Ainsi, en 1802, le Conseiller d’État prussien Wilhelm Reynitzsch publie à Gotha un ouvrage qui donne véritablement le coup d’envoi aux futures spéculations völkisch (folcistes) et celtisantes, d’autant plus qu'il confond encore allègrement Celtes et Germains, druides et scaldes : Über Truhten und Truhtensteine, Barden und Bardenlieder, Feste, Schmäuse etc. und Gerichte der Teutschen nebst Urkunden (1802, reprint 1977). Son ouvrage, tissu de spéculations imprécises sur les Celtes et les Germains, est à l’origine de toutes les futures renaissances païennes, de factures germanique et celtique. Le livre de Reynitzsch est le premier à introduire des thématiques folcistes qui apparaîtront et réapparaîtront sans cesse ultérieurement. Ces thématiques sont les suivantes :

    1. Les anciens Germains avaient une religion originelle monothéiste, dont le dieu était Tus ou Teut, force spirituelle des origines, dont ils ne pouvait ni sculpter ni peindre ni dessiner les traits. Cette thématique montre que le clivage entre monothéisme et polythéisme, vulgarisé par BH Lévy et A. de Benoist, est historiquement plus récent et ne recoupe par nécessairement le clivage paganisme/christianisme.
    2. Odin (Vodha) est un prophète divinisé qui aurait vécu vers 125 av. JC parmi le peuple des Goths dans les plaines de l’actuelle Russie ou de l’actuelle Ukraine et qui aurait apporté savoir et sagesse aux Germains de l’Ouest. Odin aurait pérégriné en Europe, accompagné par ses compagnons, les Ases, et par sa femme, Freya. L’idée d’un Odin historique puis divinisé, chez Reynitzsch, vise clairement à remplacer le Christ par cette figure du dieu borgne et inquiétant dans l’imaginaire religieux des Allemands.
    3. Reynitzsch est quasiment le premier à ne plus dévaloriser les anciennes croyances, il leur octroie un statut de naturalité qu'il oppose aux doctrines, non naturelles, des “prêtres romains” (catholiques).
    4. Reynitzsch veut fusionner ces croyances antiques avec le rationalisme du XVIIIe siècle, rattachant de la sorte son néo-paganisme au filon de l’idéologie des Lumières, ce qui ne sera plus le cas pour les néo-paganismes des années 20 et 30.
    5. La christianisation est responsable de l’oppression des femmes (thème féministe), du déclin des anciennes coutumes (thèmes de la décadence et de la déperdition des énergies), de la servilité des Européens devant l’autorité (thème libertaire), de l’irrationalité et de la superstition (thème anticlérical).


    Reynitzsch appartient nettement à la tradition de l’Aufklärung et du rationalisme anticlérical. Ce haut fonctionnaire prussien est manifestement un disciple tardif de Voltaire et de son protecteur Frédéric II. Peu d’intellectuels allemands de son temps le suivront et l’on verra apparaître davantage, chez les nationalistes anti-napoléoniens, l’idée d’un “christianisme germanique” dur, chevaleresque et guerrier (ein Gott, der Eisen wachsen liess, der duldet keine Knechte…), hérité plutôt du poème épique Heliand (le Sauveur), répandu en Germanie dans le Haut Moyen Âge [Ve-Xe s.] pour favoriser la conversion des autochtones : le Christ devait apparaître comme un preux guerrier et non pas comme un messie souffrant et humble.

    Grundtvig : Odin père du Christ !

    En Scandinavie, en revanche, la thématique de l’affrontement entre christianisme et paganisme se propage plus distinctement par l’action d’une Ligue gothique, née en 1809. Le théologien danois Nicolai Frederik Severin Grundtvig rédige Nordens Mytologi, le livre de la mythologie nordique qui réhabilite totalement l’histoire pré-chrétienne du Danemark, pays où le système d’éducation ne tracera plus une ligne de démarcation entre un passé pré-chrétien systématiquement dévalorisé et une ère chrétienne systématiquement survalorisée. Mais Grundtvig, qui est pasteur, tente de réconcilier christianisme et paganisme, où le “Père” Odin, l’Allvater Odin, est, dit-il, le père véritable, charnel et inconnu de Jésus Christ !

    1832 : Le paganisme des révolutionnaires

    Après les guerres napoléoniennes, sous la Restauration et à l’ère Metternich, les thématiques néo-païennes s'estompent mais reviennent notamment en 1832 dans le mouvement nationaliste de gauche, pour revendiquer, via le recours aux antiquités germaniques et à la mythologie néo-païenne, une république populaire allemande, soustraite à l’idéologie restaurative de l’ère Metternich.

    Ainsi, lors des fêtes de Hambach en 1832, à laquelle participent des Polonais, des Français et des Italiens, l’agitateur nationaliste-révolutionnaire Philipp Jakob Siebenpfeiffer invoque « Thuisko, le dieu des libres Germains », pour qu'il bénisse la lutte du petit peuple opprimé contre les Princes et les Rois. Le Frison radical-démocrate et socialiste Harro Harring appelle les dieux anciens à la rescousse pour lutter contre le “Trône et l’Autel”. On le voit : les références païennes indiquent toujours à cette époque un engagement radicalement révolutionnaire et libertaire, qui n'a rien à voir avec une restauration contre-révolutionnaire des “archétypes”, comme l’affirme à tort toute une historiographie pseudo-marxiste.

    Plus tard, en dépit du marxisme social-démocrate qui considère que tout discours ou toute spéculation religieuse relève de la “fausse conscience”, la mouvance socialiste allemande ne cesse de véhiculer des bribes de paganisme et de naturalisme, au moins jusqu'à la fondation du IIe Reich en 1871. À partir de ce moment-là, la sociale-démocratie évacue de son discours toutes les formes d’“irrationalismes”, incluant non seulement les références poétiques ou néo-païennes aux dieux antiques, germaniques ou gréco-romains, mais aussi, ce qui est plus surprenant et peut-être plus grave, les thématiques très concrètes et très quotidiennes de la bonne alimentation, de l’abstinence de tabac et d’alcool en milieux ouvriers, de l’habitat sain et salubre (thématique majeure des socialistes “pré-raphaëlites” en Angleterre), de l’écologie et du respect de l’environnement naturel, de l’hygiène en général (y compris l’hygiène raciale que l’on retrouvera “sotériologisée” dans certains discours racistes ou sociaux-darwinistes ), du naturisme (réhabilitation et libération du corps, Frei Körper Kultur), etc.

    “L’irrationalisme” devient “folciste”

    Cette évacuation et cette transformation du mouvement socialiste en une pure machine électorale et politicienne va provoquer le divorce entre le néo-paganisme (et tous les autres réformismes “naturalistes”), d’une part, et le socialisme-appareil, d’autre part. Ce divorce est à l’origine du courant völkisch (folciste), qui n'est pas “à droite” au départ mais bel et bien dans le même camp que les pionniers du socialisme, Marx et Engels compris.

    L’anti-universalisme religieux de Paul de Lagarde

    lagard10.jpgEn 1878, le philosophe Paul de Lagarde publie son ouvrage programmatique Die Religion der Zukunft (La religion de l’avenir). Il y développait la critique de “l’universalisation” du christianisme, qui allait entraîner la déperdition définitive de l’élan religieux dans le monde et plaidait en faveur de la réhabilitation des “religions nationales”, des élans de la foi partant d’un enracinement précis dans un sol, seuls élans capables de s'ancrer véritablement et durablement dans les âmes. Pour Lagarde, les religions locales sont dès lors les seules vraies religions et les religions universalistes, qui cherchent à quitter les lieux réels occupés par l’homme, sont dangereuses, perverses et contribuent finalement à éradiquer les vertus religieuses dans le monde. Parallèlement à cette théologie du particulier s'insurgeant contre les théologies universalisantes, plusieurs autres idées s'incrustent dans la société allemande du XIXe siècle et finissent par influencer les cultures anglo-saxonnes, française et russe.

    Ces idées sont pour l’essentiel issues du binôme Schopenhauer-Wagner. Schopenhauer formule en un bref paragraphe de son ouvrage Parerga und Paralipomena le programme de tous les néo-paganismes ultérieurs, surtout les plus extrémistes et les plus hostiles aux Juifs : « Nous osons donc espérer qu'un jour l’Europe aussi sera nettoyée de toute la mythologie juive. Le siècle est sans doute venu où les peuples de langues japhétiques [= indo-eur.] issus d’Asie récupéreront à nouveau les religions sacrées de leur patrie : car, après de longs errements, ils sont enfin mûrs pour cela ». L’antisémitisme qui saute aux yeux dans cette citation n'est plus un antisémitisme religieux, qui accuse le peuple juif d’avoir réclamé à Ponce-Pilate la mort du Christ, mais un antisémitisme qui considère toutes les formes d’héritage judaïque, y compris les formes christianisées, comme un apport étranger inutile qui n'a plus sa place en Europe. La référence “japhétique” ou “indo-européenne” ne relève pas encore d’un “aryanisme” mis en équation avec le germanisme mais est une référence explicite aux études indiennes et sanskrites. Le “japhétisme” de Schopenhauer est donc indianiste et non pas celtisant ou germanisant.

    arton510.jpgWagner et Chamberlain : un Christ romain et européen

    [Ci-contre : Le voyageur (Wotan) (détail), Koloman Moser 1918]

    Wagner ne sera pas aussi radical, bien qu'on prétende souvent le contraire. Il opposera certes binairement un optimisme (progressiste) juif à un pessimisme “aryen” mais il tentera, comme les nationalistes allemands qui n'avaient pas suivi Reynitzsch et comme le Danois Grundtvig, de réconcilier christianisme et paganisme, en ne cherchant qu'à se débarrasser de l’Ancien Testament. Autre thématique née dans les cercles wagnériens : Marie n'est pas une “immaculée conception” mais une fille-mère qui a donné la vie au fils d’un légionnaire romain (de souche européenne), reprenant là une vieille thématique des polémiques anti-chrétiennes du Bas-Empire, et édulcorant la position extrême de Grundvigt, pour qui Jésus était le fils du prophète gothique Odin ! Pour Wagner comme pour Houston Stewart Chamberlain, le Nouveau Testament est donc le récit d’un prophète de souche européenne, que révèle au mieux l’Évangile de Jean car il met bien en évidence la quête permanente du divin dans la personne de Jésus de Nazareth, quête qui est une révolte contre la religion figée et étriquée des Pharisiens de l’époque, qui ne remettaient rien en question et ne confrontaient jamais leurs dogmes aux aléas du réel.

    A-t-on affaire ici à de pures spéculations nées dans des cercles repliés sur eux-mêmes, qui connaissent un certain succès de mode mais ne touchent pas la majorité de la population ? Oui et non. Ces spéculations ne naissent pas dans des cerveaux imaginatifs. Elles sont le produit des sciences humaines du XIXe siècle où l’historicisme, l’éthique et la rationalisation progressent et font du christianisme non plus LE grand et unique récit de la civilisation occidentale mais un récit parmi d’innombrables autres récits. Il a une histoire, qu'il s'agit désormais de ramener à ses justes proportions ; il est la volonté de vivre une certaine éthique, qu'il s'agit de définir clairement ; il est l’expression imagée et merveilleuse d’un projet de société et de vie parfaitement raisonnable. Ce scientisme des sciences humaines semble incontournable à la veille du XXe siècle.

    Le pasteur protestant progressiste Friedrich Naumann, qui sera plus tard nationaliste et théoricien de la Mitteleuropa et d’une forme de planisme en économie, entamera une “mission” dans le monde ouvrier en vue de ramener les prolétaires déchristianisés dans le giron de l’Église réformée évangélique ; il axera sa pastorale autour de la figure d’un “Christ socialiste et homme du peuple”, d’un Christ travailleur et charpentier, thématique de récupération qui nous reviendra dans les années 60 de notre siècle, mais dans une perspective différente. À l’époque de Naumann, vers 1890, cette idée parait totalement incongrue et la mission échoue. Naumann ne retourne pas au christianisme, il s'en éloigne, récapitulant dans sa personne toutes les étapes de la culture allemande en matière religieuse : protestant par protestation anti-catholique, chrétien-ouvrier par refus de la bourgeoisie protestante à la foi sèche et rébarbative, païen par refus de l’inculture social-démocrate et de la fébrilité politicienne.

    En Autriche : naturalisme et occultisme

    En Autriche, les pangermanistes se mobilisent, s'ancrent dans le camp libéral autour de la personne de Georg von Schönerer, s'opposent tout à la fois aux Juifs, aux Habsbourgs et à l’église catholique qui les soutient. Schönerer veut imposer un calendrier völkisch, qui commencerait en 113 av. JC, date de la victoire des Cimbres et des Teutons sur les Romains à Noreia. Dans certains cercles pangermanistes proches de Schönerer, on fête les solstices et deux courants commencent à se profiler :

    a) les adeptes d’une religion immanente de la nature et des lieux concrets, regroupés autour de la revue Der Scherer ; ce filon du néo-paganisme allemand mêle un refus des mécanisations de la société industrielle, surtout de ses effets pervers, à une volonté de rééquilibrer la vie quotidienne dans les grandes villes, en organisant des services d’hygiène, des manifestations sportives, des randonnées, en réclamant des espaces verts, des excursions ou des séjours à la campagne, en renvoyant dos à dos ce qui ne lui paraissait plus “naturel”, à savoir le moralisme étriqué des églises conventionnelles et la vie dans les villes surpeuplées, sans air et sans lumière. C'est sur ce courant que se brancheront très vite les mouvements de jeunesse, tels le Wandervögel. Ce filon m'apparaît toujours fécond.

    b) les adeptes d’une nouvelle religiosité plus tournée vers l’occultisme, regroupés autour de la revue Heimdall. Dans les années 1890, l’occultisme connaît en effet une renaissance en Allemagne : Guido von List développe une théosophie tandis que Jörg Lanz von Liebenfels théorise une “aryosophie”, qui débouchera en 1907 sur la fondation d’un Ordo Novi Templi, sorte de loge où fusionnent en un syncrétisme bizarre les références germanisantes, un christianisme “aryen” et des rituels maçonniques. Ce filon-là du néo-paganisme allemand m'apparaît très spéculatif, peu susceptible d’être transmis à de larges strates de la population voire à des élites restreintes mais quand même assez nombreuses pour créer des espaces de résistance durables et efficaces dans la société. Enfin, la veine occultiste a suscité et suscite encore beaucoup de fantasmes, qu'exploitent souvent les journalistes en mal de sensationnel. La seule et unique chance pour le mouvement occultiste de se maintenir à l’heure actuelle reste, à mon avis, l’espace de la création musicale voire de la peinture ou de la sculpture. Ce filon demeure élitaire, marqué de rites et de gestes souvent mécompris. Il est indubitablement une expression de la culture européenne de ces 150 dernières années mais il est peu susceptible de se généraliser dans la société et d’apporter une réponse immédiate aux blessures psychiques et physiques de l’ère industrielle et de l’âge des masses.

    La “troisième confession”

    ernstw10.jpgMais si à l’époque ces tentatives naturalistes ou occultistes restent réservées à de très petits groupes, finalement fort marginalisés, d’autres tentent justement, au même moment, de s'ouvrir aux masses et de fonder une véritable “troisième confession”, qui se juxtaposera au catholicisme et au protestantisme en Allemagne. En 1900, Ernst Wachler (à d.), qui est juif et mourra en été 1945 dans le camp de concentration de Theresienstadt [en tant que civil allemand emprisonné], fonde la revue Deutsche Zeitschrift et appelle à un recours sans détours à la religiosité autochtone et pré-chrétienne de la Germanie. Parmi ceux qui répondront à son appel, il y avait, curieusement, des antisémites classiques comme Friedrich Lange et Theodor Fritsch mais aussi une figure plus complexe et à notre sens plus significative, Wilhelm Schwaner, éditeur de la revue Der Volkserzieher et animateur du Volkserzieher Bund.

    L’objectif est clair : il faut éduquer le peuple à des sentiments religieux, communautaires et sociaux différents de ceux de la société industrielle, renouer avec les archétypes d’une socialité moins conflictuelle et moins marquée par l’égoïsme. Schwaner est ce que l’on appelle à l’époque un Lebensreformer, un réformateur pragmatique de la vie quotidienne, ancré dans le parti social-démocrate et dans les cercles “libres-penseurs” du libéralisme de gauche, où il apprendra à connaître Walther Rathenau, qu'il influencera, notamment dans les définitions archétypales des races “aryennes” et “sémitiques” que ce ministre israélite du Reich a utilisées très fréquemment dans ses écrits, prouvant par là même que ces spéculations sur les archétypes n’étaient pas l’apanage des seuls nationalistes, conservateurs ou militaristes. Mais Schwaner reste dans le no man's land entre “christianisme germanique” et “religiosité völkische”.

    État du paganisme avant 1914

    Après la Première Guerre mondiale, le nombre croit de ceux qui franchissent le pas et abandonnent cette position intermédiaire que représentait le “christianisme germanique”. Les païens avérés n'étaient pas plus de 200 dans l’Allemagne d’avant 1914. Ils se regroupaient dans deux cénacles intellectuels, la Deutschglaubige Gemeinschaft ou la Germanische Glaubensgemeinschaft. La plupart sont issus de la bourgeoisie protestante. Ceux qui proviennent du catholicisme gardent malgré tout des attaches avec leur milieu d’origine car le catholicisme a conservé le culte des saints, avatars christianisés des dei loci, et bon nombre de fêtes folkloriques, notamment les carnavals de Rhénanie et d’Allemagne du Sud, dont la paganité foncière n'est certes pas à démontrer. L’absence de tels “sas” — entre superstrat chrétien et substrat païen — dans le protestantisme conduit plus aisément les contestataires protestants à revendiquer haut et fort leur paganisme. Parmi les premiers adhérents de la Deutschglaubige Gemeinschaft, nous trouvons Norbert Seibertz, qui nous a laissé une confession, où il exprime les motivations qui l’ont poussé à abandonner le christianisme. Elles sont variées, peut-être même un peu contradictoires :

    • La vision chrétienne est en porte-à-faux avec les acquis des sciences naturelles. Ce premier motif de Seibertz est donc scientiste. Mais rapidement le monisme scientiste, vulgarisé par les matérialistes militants regroupés autour d’Ernst Haeckel, lui apparaît tout aussi insuffisant, non pas parce qu'il rejette le biologisme implicite de cette école antireligieuse, mais parce que cette volonté d’alignement sur les sciences exactes ne répond pas à la question du désenchantement.
    • Les progrès des humanités gréco-latines sont tels au XIXe siècle que le monde grec et romain suscite de plus en plus souvent l’enthousiasme des lycéens et des étudiants. Devant le sublime de la civilisation antique, le christianisme apparaît fade aux yeux du lycéen Seibertz.


    Les trois axes du néo-paganisme du XXe siècle

    Je dois vous confesser que ces deux motivations majeures de Seibertz ont été aussi les miennes, à quelques décennies de distance. Mais comment articuler ce double questionnement, comment retrouver le sens religieux au-delà d’une science qui ruine les dogmes chrétiens et au-delà d’humanités qui font apparaître le christianisme dans son ensemble comme un corpus bien fade, tout en ne pouvant plus ressusciter la paganité grecque ou romaine dans sa plénitude ? Faut-il remplacer les catéchismes par un autre catéchisme, les icônes d’hier par de nouvelles icônes ? Apparemment simple, cette question ne l’est pourtant pas. Si les icônes des églises sont automatiquement reconnues comme des icônes religieuses même par ceux qui ont tourné le dos au christianisme, instaurer de nouvelles icônes s’avère fort problématique, car comment générer le consensus autour d’elles et, pire, comment ne pas sombrer dans le ridicule et la parodie ? Les débuts du néo-paganisme organisé en Allemagne ont été marqués par des querelles de cette nature. D’après Karlheinz Weissmann, réflexions, querelles et discussions ont permis, avant 1914, de dégager trois des principaux axes du néo-paganisme de notre siècle :

    1. Le christianisme est une aliénation historique, qui a oblitéré les sentiments religieux spontanés des Européens. Ce constat découle des acquis des philologies classique et germanique. La religion conventionnelle est donc ravalée au rang d’une manifestation aliénante, elle est perçue comme une superstructure imposée par un pouvoir foncièrement étranger au peuple. Cette thématique de l’aliénation se greffe assez aisément à l’époque sur la “libre-pensée” du monde ouvrier et sur la critique socialiste de “opium du peuple”.
    2. Les néo-paganismes semblent ensuite rejeter l’idée d’un Dieu personnel. Dieu, car ils sont païens et monothéistes, est une émanation cosmique de la force vitale à l’œuvre dans le monde, qui donne forme aux innombrables manifestations et phénomènes du réel. Sur ce panthéisme cosmique se greffent déjà à l’époque toutes les spéculations sur la Nature et la Terre, qui sous-tendent encore aujourd’hui les spéculations les plus audacieuses de la pensée écologique radicale, qui se donne le nom d’écosophie, de géomantie ou de “perspective gaïenne” (Edward Goldsmith). Cette option pour un dieu non personnel, compénétrant toutes les manifestations vitales, renoue également avec la mystique médiévale allemande d’un Maître Eckhart, considéré par les néo-païens comme le représentant d’une véritable religiosité européenne et germanique, transperçant la chape dogmatique de l’aliénation chrétienne. Ensuite, ce panthéisme implicite renoue avec le panthéisme de Gœthe, prince des poètes allemands, mobilisé à son tour pour étayer les revendications anti-chrétiennes. Le néo-paganisme du début du siècle est donc monothéiste et panthéiste, dans ses rangs, on ne vénère pas les dieux comme les chrétiens vénéraient le Christ ou la Vierge ou les Saints ou les Archanges. On ne remplace pas les icônes chrétiennes par une iconologie néo-païenne. On reste au-delà de la foi naïve des masses.
    3. Le troisième grand thème du néo-paganisme allemand du début du siècle est un rejet clair et net de la notion chrétienne du péché. Dieu n'est pas en face de l’homme pour les néo-païens. Il n'est pas dans un autre monde. Il ne donne pas d’injonctions et ne récompense pas après la mort. L’éthique néo-païenne est dès lors purement immanente et “héroïque”. Elle n'est pas ascétique selon le mode bouddhiste, elle n'exige pas de quitter le monde, mais chante la joie de vivre. L’éthique néo-païenne est acceptation du monde, elle cherche le divin dans toute chose, veut le mettre en exergue, l’exalter, et refuse toutes les formes de rejet du monde sous prétexte que celui-ci serait marqué d’imperfection. Cette dimension joyeuse du néo-paganisme, qui interdit de médire du monde, au contraire des spéculations néo-païennes plus philosophiques ou historiques sur l’aliénation ou le panthéisme, permet d’atteindre les masses, et plus particulièrement les mouvements de jeunesse. Couplé à l’écosophie implicite du panthéisme, ce culte de la joie est explosif sur les plans social et politique. En 1913, quand les mouvements de jeunesse d’orientation Wandervögel se réunissent autour de feux de camp au sommet du Hoher Meissner pour écouter le discours du philosophe Ludwig Klages, c'est parce que celui-ci leur parle sans jargon du désastre que subit la Nature sous les assauts de l’économicisme, de la technocratie et du “mammonisme”, soit du culte de l’argent. Ce discours, vieux de près d’un siècle, garde toute sa fraîcheur aujourd’hui : l’écologiste sincère y adhérera sans hésiter.


    Monuments-mortsAprès 1918 : un style funéraire néo-païen pour les soldats

    La Grande Guerre bouscule tout : l’universalisme de l’écoumène euro-chrétien est fracassé, émietté, les nations sont devenues des mondes fermés sur eux-mêmes, développant leurs propres idoles politico-idéologiques. La propagande alliée avait répété assez souvent que les démocraties occidentales s'opposaient à l’Allemagne parce qu'elle était la patrie de Nietzsche, prophète de l’anti-christianisme et du néo-paganisme. Certains Allemands vont se prendre au jeu : puisque leurs adversaires se posaient comme les défenseurs de la “civilisation” et de la “démocratie”, ils se poseraient, eux, comme les défenseurs de la “culture” et de “l’ordre”. Si Rousseau était posé comme le prophète de la démocratie française, qui s'opposait à Nietzsche, celui-ci devenait à son tour le prophète d’une Allemagne appelée à révolutionner la pensée et à “transvaluer” toutes les valeurs. Et puisque cette Allemagne était accusée d’avoir propagé un paganisme, les cérémonies d’hommage aux soldats morts sur les champs de bataille de la Grande Guerre révèlent un retour à des pratiques anciennes, antiques, non chrétiennes, que l’on avait oubliées en Europe : réserver aux combattants tombés à la guerre un “bois sacré”, immerger le corps d’un soldat inconnu dans les eaux du Rhin, bâtir un mausolée sur le modèle de Stonehenge à Tannenberg en Prusse Orientale ou ériger des monuments semblables à des tombes mégalithiques ou des dolmens : voilà bien autant de concessions de l’État et de l’armée aux paganismes des intellectuels et des érudits.

    La religion sous Weimar

    Enfin, l’effondrement de la structure impériale et de l’État autoritaire (Obrigkeitsstaat) élimine le Trône et l’Autel de la vie politique et inaugure l’ère de la privatisation du sentiment religieux. État libéral de modèle français, la République de Weimar sépare l’Église de l’État, ce qui détache bon nombre d’anciens fonctionnaires de leurs liens formels avec les confessions conventionnelles et crée un certain climat de désaffection à l’égard des anciennes structures religieuses. Outre un certain renforcement des associations néo-païennes et un approfondissement de la question des religions autochtones au niveau universitaire, on assiste, dans les premières années de la République de Weimar, entre 1919 et 1923, à une inflation de fausses mystiques, de bizarreries spiritualistes, d’astrologisme, etc. C'est là une manifestation du pluralisme absolu et anarchique de la culture de Weimar.

    l’anti-christianisme le plus radical, quant à lui, adopte un ton messianique : il attend l’avènement du “Troisième Empire”, sorte de transposition dans l’immanence de l’idée augustinienne d’une Jérusalem céleste. Ce messianisme s'exprime notamment dans le cadre d’une organisation parapolitique très importante de l’époque, le Deutsch Völkischer Schutz- und Trutzbund, qui a compté jusqu'à 170.000 membres. Parallèlement au messianisme, le “Juif” dévient l’ennemi principal, alors que l’antisémitisme avait été très atténué dans les néo-paganismes d’avant 1914 et était quasiment absent dans les années de guerre. Les réflexions sur les religions autochtones cèdent le pas à la propagande politique et au recrutement de volontaires pour le Corps Franc “Oberland”. Mais passée la grande crise des cinq premières années de la République, ce radicalisme politique s'estompe et les néo-païens retournent à une myriade de petits cénacles ou d’associations culturelles, cultivant des idées et des projets tantôt originaux tantôt bizarres.

    Orientations du paganisme entre Locarno et Hitler

    Le clivage persiste néanmoins entre occultistes, qui restent marginaux mais assurent la continuité avec leurs prédécesseurs d’avant 1914, et “naturalistes”, qui entendent forger un néo-paganisme rationnel, basé sur la philologie, l’archéologie, les sciences naturelles et biologiques, les découvertes de la diététique, etc. Trois tendances idéologico-philosophiques voient cependant le jour, dans la période 1925-1933, entre Locarno et l’accession de Hitler au pouvoir :

    1. Les nouvelles générations issues du Wandervogel introduisent dans le mouvement néo-païen le style du mouvement de jeunesse, avec les chants, le romantisme du feu de camp et la réhabilitation des danses populaires.
    2. Les femmes sont admises dans ses associations sur pied d’égalité avec les hommes, car la thématique féministe de l’anti-christianisme a fait son chemin.
    3. Les spéculations sur le monothéisme des Germains et des Scandinaves cèdent le pas à une réévaluation du polythéisme. On n'hésite donc plus à se déclarer “polythéiste”. Le XIXe siècle avait implicitement cru que le monothéisme avait été un “progrès” et que le retour au polythéisme constituerait une “rechute dans le primitivisme”. Les perspectives changent dans les années 20 : la pluralité des dieux, disent les néo-païens sous la République de Weimar, fonde la tolérance païenne, qu'il s'agit de restaurer. Dans les panthéons polythéistes, les dieux sont une famille, ils se présentent à leurs adorateurs par couple, les déesses, féminisme anti-chrétien oblige, contestent souvent les décisions de leurs divins époux, car le paganisme et le polythéisme n'ont absolument pas la rigueur patriarcale du yahvisme chrétien.


    “Christianisme positif” et théologies adaptées

    En 1933, quand Hitler accède au pouvoir, son parti entend défendre et protéger un “christianisme positif” (qui n'est pas explicité, mais qui signifie ni plus ni moins un christianisme qui n'entravera par le travail d’un État fort qui, lui, ne se déclarera pas ouvertement “chrétien”). Les propagandistes anti-chrétiens les plus zélés et les néo-païens les plus intransigeants sont tenus à distance. Une théologie chrétienne reformulée d’après les modes et le langage national-socialistes, portée par des théologiens réputés comme Friedrich Gogarten, Emanuel Hirsch, Gerhard Kittel, Paul Althaus, etc. est mise en œuvre pour “conquérir les églises de l’intérieur”. On peut cependant remarquer que, de leur côté, les églises, surtout la catholique, opèrent un certain aggiornamento, pour aller à la rencontre du Zeitgeist [esprit de l’époque] :

    • réhabilitation des visions cycliques de l’histoire et de la pensée héraclitéenne du devenir chez les philosophes catholiques Theodor Haecker et E. Przywara
    • vision d’un “Dieu qui joue”, innocent comme l’enfant de Nietzsche, toujours chez Haecker
    • concessions diverses au panthéisme
    • vision d’un “Christ Cosmique” et “christologie cyclique” chez Léopold Ziegler
    • vision d’un “Christ dansant” chez Stefan George
    • théologie du Reich chez Winzen, où la paysannerie et le culte du “sang et du sol” trouvent toute leur place, afin de contrer la propagande anti-chrétienne en milieux ruraux des nationaux-socialistes Rosenberg, Darré et von Leers
    • spéculations sur l’incarnation divine et sur l’excellence de la paysannerie germanique, porteuse du glaive de l’église, c'est-à-dire de l’institution impériale
    • retour à la nature mis en équation avec un retour au divin, etc.


    Le néo-paganisme et le national-socialisme

    Si les églises ne se méfiaient pas du néo-paganisme avant 1914, elles s’inquiètent de ses progrès après 1918, vu l’affluence que connaissent les cercles völkisch et néo-païens. C'est la raison qui poussent les plus hautes autorités de l’Église à adopter un langage proche de celui des groupes völkisch. Hitler, lui, veut promouvoir le « mouvement de la foi des Chrétiens allemands », dans le but avoué de construire une grande église nationale-allemande qui surmonterait la césure de la Réforme et de la Contre-Réforme. Certains cercles sont dissous, les autres sont invités à rejoindre de vastes associations contrôlées par le parti.

    Parmi ces associations, la principale fut la Deutsche Glaubensbewegung, dirigée par le philosophe et indianiste Wilhelm Hauer, par l’ancien diplomate anti-britannique et militant völkisch Emst zu Reventlow, par le philosophe Ernst Bergmann, soucieux de construire une “Église d’État” non-chrétienne. L’objectif de ces trois hommes était d’assurer à l’Allemagne une rénovation religieuse, englobant éléments non chrétiens, pré-chrétiens et traditionnels, c'est-à-dire des éléments de la religiosité éternelle des peuples qui s'étaient ancrés dans la culture allemande sous une forme christianisée. Le mouvement était a-chrétien plutôt qu'anti-chrétien. Finalement, il s'auto-dissolvera, son présidium abandonnera toute vie publique, pour laisser la place à une organisation de combat anti-chrétienne, servant le parti dans sa lutte contre les églises, dès la fin de la lune de miel entre les nationaux-socialistes et les hiérarchies confessionnelles.

    Après 1945 : Unitariens et communautés religieuses libres

    Après 1945, les néo-païens ou les “völkisch-religieux” se fondent dans deux organisations : chez les Unitariens (Deutsche Unitarier) qui se réorganisent à partir de 1948 et dont la figure de proue deviendra Sigrid Hunke (La vraie religion de l’Europe) et dans le Bund freireligiöser Gemeinden (Ligue des communautés religieuses libres), constitué en 1950. Wilhelm Hauer recrée en 1950 l’Arbeitsgemeinschaft für freie Religions forschung und Philosophie qui entretiendra de bons rapports avec les deux autres organisations. Les personnalités politiques des décennies précédentes y sont rares et le profil idéologico-politique des membres des deux organisations (celle de Hauer étant plus scientifique) correspond davantage à celui des nationaux-libéraux d’avant 1914. Les thématiques abordées sont celles de la liberté religieuse, du panthéisme et du rapport entre sciences naturelles ou biologiques et foi religieuse. En 1951, Wilhelm Kusserow, chassé de Berlin-Est où il est resté professeur jusqu'en 1948, fonde son Artgemeinschaft sur les débris du Nordische Glaubensbewegung. Sans ambages, les membres affirment se reconnaître dans leur germanité et sont ouvertement plus “nationalistes” que les unitariens et les Freireligiösen. En 1957, cette association fusionne avec les restes de celle de Norbert Seibertz.

    Le néo-paganisme et Vatican II

    Au moment où la fusion de ces associations achrétiennes voire anti-chrétiennes s’opère, l’Église abandonne, par la voie du Concile Vatican II, toutes ses références à la Rome antique pré-chrétienne, à l’organon euro-médiéval. Une bonne fraction du catholicisme européen appelait jadis à renouer avec l’Ordo Æternus romain, qui, dans son essence, n'était pas chrétien, était au contraire l’expression d’une paganisation politique du christianisme, dans le sens où la continuité catholique n'était pas fondamentalement perçue comme une continuité chrétienne mais plutôt comme une continuité archaïque, romaine, latine. Aux yeux de ces catholiques au fond très peu chrétiens, la “forme catholique” véhiculait la forme romaine en la christianisant en surface.

    Carl Schmitt était l’un de ces catholiques, pour qui aucune forme politique autre que la forme romaine n'était adaptée à l’Europe. Il était catholique parce qu'il avait une vision impériale romaine, qui, après la translatio, deviendra germanique. Il critiquait l’idéologie des Lumières et le positivisme juridique et scientiste parce que ces idéologies modernes rejetaient la matrice impériale et romaine, rejetaient cette primitivité antique et féconde, et non pas l’eudémonisme implicite du christianisme. De même, Vatican II rejettera cette romanité fondamentale pour ne retenir que l’eudémonisme chrétien. Dans les milieux conservateurs, dans les droites classiques, ce refus de la romanité, de la forme politique impériale romaine ou des formes stato-nationales qui ramenaient l’impérialité à un territoire plus restreint, provoque un véritable choc. Ni le catholicisme ni même le christianisme n'apparaissent plus comme les garants de l’ordre. De cette déception naît la “nouvelle droite” française, d’autant plus qu'un Maurras, qui est encore à l’époque la référence quasi commune de toutes les droites, avait clairement aperçu la distinction entre forme politique et relâchement eudémoniste : pour lui, l’Église était facteur d’ordre tandis que l’Évangile, un “poison”.

    Si l’Église rejette complètement les résidus d’impérialité romaine, ou les restes d’un sens antique de la civitas, qu'elle véhiculait, elle n'est donc plus qu'un “poison” : voilà donc un raisonnement maintes fois tenu dans les rangs de la droite française. Une fraction de celle-ci cherchera dès lors de nouvelles références, ce qui la conduira à découvrir notamment Evola, la Révolution conservatrice allemande, l’univers des néo-paganismes, la postérité intellectuelle de Nietzsche, au grand scandale de ceux qui demeurent fidèles à un message chrétien-catholique, qui n'est plus du tout envisagé sous le même angle par les autorités supérieures de l’Église catholique.

    Les néo-primitivismes des années 60

    Les années 60 voient éclore de nouvelles thématiques, imitées des néo-primitivismes nord-américains : New Gypsies, New Indians, Flower People, Aquarians, Hippies, etc. La nouvelle religiosité ne s'ancre plus dans le socialisme politique ou dans le nationalisme exacerbé, mais dans un espace complètement dépolitisé. Une question se pose dès lors. Le recours aux passés pré-chrétiens de l’Europe doit-il s'opérer sans l’apport d’un projet politique ou, au moins, d’une vision claire de ce que doit être un État, une constitution, un droit ? Doit-il s'opérer sans décider quelle instance doit avoir la préséance : est-ce le peuple, porteur d’une histoire dont il faut assurer la continuité, ou est-ce la structure étatico-administrative, dont il s'agit de maintenir, envers et contre tout, le fonctionnement routinier, même aux dépens de la vie ?

    Le danger des modes New Age, même si elles induisent nos contemporains à se poser de bonnes questions, c'est justement de sortir des lieux de décision, de s'en éloigner pour rejoindre une sorte de faux Eden, sans consistance ni racines. Ce risque de dérapage nous oblige à poser l’éternelle question : que faire ?

    • Premier rudiment de réponse : il y a beaucoup de choses à faire dans un monde si pluriel, si diversifié, si riche en potentialités mais aussi si éclaté, si émietté, si divisé par des factions rivales ou des options personnelles ou des incommunicabilités insaisissables ; il y a beaucoup de choses à faire dans un monde pluriel, où faits positifs et faits négatifs se juxtaposent et désorientent nos contemporains.

    • Second élément de réponse : affronter un monde riche en diversités, encadrer cette diversité sans l’oblitérer ou la mutiler, implique : de moduler sa pensée et son action de ré-immersion dans le passé le plus lointain de l’Europe sur les acquis de la philologie indo-européenne. Sans préjuger de leurs options sur d’autres questions indo-européennes, les travaux d’Émile Benveniste, de Thomas V Gamkrelidze et de Viatcheslav V. Ivanov, et même de Bernard Sergent, nous permettent de saisir la portée sémantique fondamentale du vocabulaire des institutions indo-européennes primitives, et de savoir ce que les termes veulent dire en droit, afin que soit restaurer une société où les citoyens sont égaux en dignité. C'est cette égalité en dignité, mise en exergue par Tacite, qui fait que les tribus s'appellent assez souvent “les amis”, les “parents” ou “le peuple” (Teutones, Tutini de Calabre, Teutanes d’lllyrie, etc.). Cette harmonie sociale est un modèle éternellement fécond : on a vu avec quel enthousiasme les humanistes italiens l’ont exhumé au XVe siècle, avec quel zèle les pionniers du socialisme l’ont adopté, avec quel respect Marx et surtout Engels (dans Les origines de la propriété privée, de la famille et de l’État) en parlent dans leurs livres, enfin, avec quelle obstination les socialistes völkisch, futurs nationalistes, l’ont explicité. Mais au-delà des enthousiasmes légitimes, il faut construire, rendre plausible, déniaiser les engouements. Ce travail n'est possible que si l’on comprend concrètement, sans basculer dans l’onirique, ce que les mots que nous employons veulent dire, ce que les termes qui désignaient nos institutions à l’aurore de notre histoire signifient réellement.

    Une attention à la valeur des lieux

    raven-10.gifEnfin, un recours aux ressorts les plus antiques de l’Europe, comme de tous les autres continents, implique une attention particulièrement soutenue à la valeur des lieux. Si l’installation monotone dans un seul lieu n'est sans doute pas exaltante, n'excite pas l’esprit aventureux, l’ignorance délibérée et systématique des lois du temps et de l’espace, des lois du particulier, est une aberration et une impossibilité pratique. En transposant souvent leur telos dans un “autre monde”, soustrait aux règles du temps et de l’espace, le courant doloriste et augustinien du christianisme, les fidéismes athées à coloration “rationaliste”, les pratiques administratives de certains États, les déviances du droit vers l’abstraction stérile, ont arraché les hommes à leurs terres, aux lieux où le destin les avait placés. Cet arrachement provoque des catastrophes anthropologiques : fébrilité et déracinement, errance sans feu ni lieu, discontinuités successives et, finalement, catastrophes écologiques, urbanisme dévoyé, effondrement des communautés familiales et citoyennes.

    Tout néo-paganisme positif, non sectaire, non replié sur une communauté-ersatz doit agir pour contenir de telles déviances. Il doit opérer ce que le théoricien britannique de l’écologie, Edward Goldsmith, appelle un retour à Gaïa, à la terre. Mais ce retour à une écologie globale, remise dans une perspective plus vaste et plus spiritualisée, plus “éco-sophique”, ne saurait se déployer sans un engagement social concomitant. Le retour des hommes à des lieux bien circonscrits dans l’espace — de préférence ceux de leurs origines, ceux où ils retrouvent les souvenirs ou la tombe d’un bon vieux grand-père sage et souriant — et l’organisation en ces lieux d’une vie économique viable à long terme, satisfaisante pour eux et pour les générations qu'ils vont engendrer, sont autant de nécessités primordiales, à l’heure où la mondialisation des marchés exerce ses ravages et exclut les plus fragiles d’entre nos concitoyens, à l’heure où les migrations tous azimuts n'aboutissent nulle part sinon à la misère et à l’exclusion.

    Les racines contre les effets pervers de la “bulle commerciale”

    celtic10.jpgRécemment, dans un dossier “Manière de voir” (n°32), Le Monde diplomatique, lançait un appel planétaire à la résistance contre les aberrations socio-économiques installées par « l’armada des économistes orthodoxes », dont la panacée la plus tenace était celle de la fameuse “bulle commerciale” dans laquelle le libre-échange devait être roi absolu et où aucune stabilité sociale, aucun legs de l’histoire, ne devait entraver la course folle vers une croissance exponentielle des chiffres d’affaires. Les rédacteurs du Monde diplomatique réclamaient un « sursaut républicain » contre la résignation des élites du « cercle de la raison », qui appliquent sans originalité ni imagination ces doctrines du libéralisme total qui ne tiennent compte ni des limites du temps ni de celles de l’espace. Dans le cadre de cette revendication, ces rédacteurs n'hésitaient pas à rappeler les atouts de la “solidarité rurale” et du “maillage associatif” dans les campagnes, formes d’organisation communautaires et non sociétaires, mais dont le ciment ne peut être qu'une variante de l’organisation clanique initiale des peuples, où se conjuguent liberté constructive et autonomie, soit deux vertus qui avaient enthousiasmé les humanistes de la Renaissance italienne qui avaient lu Tacite et initié à leur époque le premier grand “sursaut républicain”.

    Face au fétichisme de la marchandise, disent les rédacteurs du Monde diplomatique, « il n'y a pas d’autre issue que de résister, afin de défendre les derniers fragments de la liberté des peuples de disposer de leur propre destin ». Nous n'avons pas d’autre programme. Car nous aussi, nous voulons une “Europe des citoyens”, c'est-à-dire une Europe d’Européens inclus dans des cités taillées à leurs mesures, des cités qui ont une histoire et un rythme propres. Nous nous donnons toutefois une tâche supplémentaire : aller toujours aux sources de cette histoire et de ce rythme. Pour rester fidèles à la démarche des humanistes de la Renaissance et des premiers socialistes libertaires qu'a allègrement trahis la sociale-démocratie, en se livrant à ses petits jeux politiciens et en décrétant toute réflexion sur notre très lointain passé comme l’expression mièvre et ridicule d’une “fausse conscience”.

    “Vraie conscience”

    Cette “fausse conscience” est pour nous une “vraie conscience”, notre “conscience authentique”. Car cela ne sert à rien de critiquer les orthodoxies de l’économie dominante, si c'est pour adopter le même schéma abstrait. L’autonomie des peuples, c'est de vivre en conformité avec leur plus lointain passé. C'est affirmer haut et fort la continuité, pour ne pas périr victime d’une pensée sans racines et sans cœur.

    Le combat contre les idéologies dominantes, contre les confessions qui tiennent le haut du pavé et stérilisent les élans religieux authentiques, ne peut nullement être un combat entre érudits distingués, à l’abri des grands courants intellectuels et politiques du siècle, mais au contraire un combat qui apportera le supplément d’âme nécessaire à ce grand “sursaut républicain” qu'appellent nos contemporains. C'est à ce combat auquel il nous faut répondre, nous autres européens, pour assumer ce qu’il est digne d’appeler destin.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°142/145, 1998.

     

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    Quelques dates et quelques étapes

    dans le retour de la conscience païenne en Europe

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    L’objectif de cette longue liste est de donner au lecteur et à l’éventuel mémorisant l’envie d’approfondir quelques aspects de l’aventure néo-païenne à l’œuvre en Europe depuis les humanistes italiens du XVe siècle. Cette liste n'est pas du tout exhaustive. Nous sommes conscients de ses lacunes, mais nous avons d’abord voulu évoquer des étapes ou des événements peu connus, significatifs et non réductibles aux vulgates paganisantes ou anti-paganisantes qui tiennent le haut du pavé aujourd’hui. Nous n'avons pas repris les étapes de la redécouverte archéologique ou linguistique des faits indo-européens, indissociables toutefois de la reprise en compte de notre plus lointain passé. Nous avons arrêté nos investigations dans les années 20 du XXe siècle.

     

    • 1176 : À Cardigan au Pays de Galles, se tient le premier Eisteddfod gallois en présence de Lord Rhys ap Grufydd.

    • 1365 - 1430 : Christine de Pizan, qui préfigure le féminisme européen, commence son traité d’héraldique par une invocation directe à Minerve, déesse des facultés intellectuelles, de l’intelligence et des armes. Minerve remplace ainsi la figure abstraite de la Sapientia.

    • 1422-1427 : Découverte dans les milieux humanistes italiens du texte de Tacite, Germania, qui ouvre la pensée européenne aux réalités non classiques de l’Europe du Nord.

    • 1431 : l’humaniste italien Lorenzo Valla publie De voluptate, tentant de concilier la ferveur spirituelle chrétienne et la fantaisie sensuelle des Épicuriens, en rejetant le filon stoïcien qui érigeait la frigidité au rang de vertu. La parution de ce texte est contemporaine de la représentation picturale de nombreuses Vénus, nymphes, grâces et muses.

    • 1450 : À Rimini en Italie, Leon Battista Alberti construit en 1450 le Tempietto Malatestiano, en l’honneur du condottieri Sigismondo Malatesta, ennemi du Pape. Toutes les icônes de ce temple sont païennes, not. un soleil faisant référence directe à Apollon. Pie II, en dépit de sa tolérance et de ses largesses de vue, condamne ce temple, comme expression du paganisme mais en réalité il le refuse car il est un “pied-de-nez” à l’institution pontificale, et excommunie Malatesta.

    • 1450 : Naissance à Schlettstadt (Sélestat) en Alsace de l’humaniste, juriste et théologien allemand Jakob Wimpfeling. Sur base de la Germania de Tacite, réédité par Konrad Celtis en 1500, il développe les premières manifestations du nationalisme allemand. Les Germains de Tacite sont proches de la nature, simples et guerriers : tel est le modèle de la meilleure humanité (comme le disait aussi Machiavel en admirant et en préconisant le système des milices paysannes et guerrières suisses). Chez Wimpfeling toutefois, le modèle germanique ne doit pas uniquement conduire à exalter la guerre, mais à promouvoir d’autres vertus importantes en Europe du Nord et en Europe centrale : l’humanité, la magnanimité, le courage civique et l’hospitalité. Il défend farouchement la germanité naturelle de l’Alsace contre les premières manifestations de la francisation. Wimpfeling meurt dans sa ville natale en 1528.

    • 1455 : La ville de Pienza commande des travaux de réaménagement urbain à Federico de Montefelto. Parmi les innovations, celui-ci fait construire un temple dédié aux Muses (Tempietto delle Muse). L’iconographie païenne s'y juxtapose à l’iconographie chrétienne.

    • 1459 : Naissance à Wipfeld près de Schweinfurt de l’humaniste allemand Konrad Celtis (en réalité Konrad Bickel ou Pickel). Philosophe itinérant, poète récompensé en 1487 par l’Empereur Frédéric III, ami des humanistes italiens, fondateur des premières sociétés littéraires polonaise (Sodalitas Vistulana, Cracovie, 1489-91) et hongroise (Sodalitas literaria Hungerorum), ensuite de nombreuses sociétés littéraires allemandes (à Vienne et en Rhénanie). Il écrit en latin, mais un latin non académique, proche de la simplicité populaire. Il édite en 1487 les textes de Sénèque et en 1500 la Germania de Tacite. Quand il édite ce texte mineur de Tacite (mais combien important pour la prise de conscience nationale future des Allemands), ses intentions sont anti-cléricales et, à l’instar de du Bellay et Ronsard, de défendre la langue populaire contre un latin figé et les trop nombreux emprunts à l’italien. Il lance une idée qui fera son chemin : Tacite, dans Germania, nous enseigne les vertus de la simplicité et de la primitivité. Dans certains textes, il applique la méthode de Tacite aux Allemands de son siècle, en vantant les mérites de la simplicité scythe, à imiter. Il introduit ainsi les premiers linéaments de la russophilie des nationalistes et des conservateurs allemands. Il meurt à Vienne en 1508.

    • 1472 : Naissance à Ingstetten près de Justingen dans le Wurtemberg de l’humaniste et poète Heinrich Bebel, fils de paysan. Professeur de rhétorique à l’université de Tübingen, il est nommé poeta laureatus par l’Empereur Maximilien I en 1501. Il lutte contre la scolastique étouffante, développe les armes de la satire et de l’ironie dans sa rhétorique, revalorise les traditions populaires et le langage non frelaté de l’homme du peuple. Cette simplicité permet le politique, car elle a donné à l’antique Rome républicaine ses vertus de paysans-soldats frugaux, figures par excellence destinées à la gloire militaire et impériale. Or les Allemands du temps de Bebel doivent assurer la responsabilité de l’Empire. Ce n'est que sur base d’une simplicité, comparable à la frugalité romaine antique, que cette mission divine peut être assurée. Il meurt en 1518 à Tübingen.

    • 1484 : Le 5 décembre 1484, le Pape émet la Bulle Summis desiderantes contre les sorcières.

    6910.jpg• 1486 : Pic de la Mirandole (1463-1507) prépare, pour l’assemblée d’humanistes et d’érudits qu'il a convoqués à Rome et qui sera interdite par le Pape, une De hominis dignitate oratio, où il définit la gloire de l’homme par sa capacité à changer, à adopter des comportements différents. L’espace où agit l’homme n'est pas clos comme celui des anges ou des animaux. Cette absence de fermeture lui permet de devenir ce qu'il veut devenir. L’homme peut végéter comme une plante, se démener comme une brute, danser comme un dieu, raisonner comme un ange ou se retirer dans l’antre de sa solitiude. « Qui hunc notrum chameleonta non admiretur ? » (Qui d’entre nous n'admirerait pas ce chaméléon ?). Spécialiste de la redécouverte de la paganité hellénique pendant la renaissance italienne, l’historien anglais Edgard Wind écrit : « Dans cette poursuite aventureuse de sa propre auto-transformation, l’homme explore l’univers comme s'il s'explorait lui-même. Et plus il porte ses métamorphoses vers le lointain, plus il découvre que ces phases variées de son expérience sont transposables les unes dans les autres : car toutes reflètent en ultime instance l’Un, dont elles développent des aspects particuliers. Si l’homme ne sent pas l’unité transcendante du monde, il perdra également son inhérente diversité ». Pic exprime cette idée de manière cryptée mais indubitable dans l’une de ses conclusiones orphiques : « Celui qui ne peut attirer Pan à lui, approchera Protée en vain ». Il fait l’équation entre Pan et le Tout, réintroduit dans la pensée européenne le polythéisme orphique, la vision renaissanciste d’un univers pluriel.

    • 1486/87 : Les dominicains et inquisiteurs allemands Jacob Sprenger (Bâle) et Heinrich Institoris (Schlettstadt/Sélestat) publient le Hexenhammer (Malleus maleficarum), manuel de l’inquisition contre les sorcières.

    • 1496 : Dans Practica Musice, l’humaniste Luc Gafurius publie une image montrant l’harmonie divine, où ne figurent que les muses, les dieux et la cosmologie païenne.

    • 1508-1511 : Raphaël installe son École d’Athènes dans le Vatican, ce qui banalise les images des dieux et des déesses païennes dans toute l’Europe.

    • 1514 : l’humaniste Justus Bebelius traite dans ses ouvrages de l’ancienne religion des Germains et des druides gaulois.

    • 1520 : À Piacenza en Italie, le juriste Gianfrancesco Ponzinibio s'insurge contre les procès en sorcellerie dans un réquisitoire imprimé et diffusé. En 1523, il doit répondre à l’inquisiteur de Spina.

    • 1532 : l’humaniste français Jean le Fèvre publie son ouvrage Les Fleurs et Antiquitez des Gaules, où il est traité des Anciens Philosophes Gaulois appellez Druides, première approche de la religiosité celtique en France.

    • 1556 : l’humaniste français Picard reprend la mythologie imaginaire d’Annius de Viterbe (1498), du moins pour ce qui concerne les Gaulois.

    • 1563 : Le médecin du Duc de Clèves, d’obédience calviniste, Johannes Weyer (1516-1588) rédige un ouvrage pour dénoncer la folie des procès de sorcellerie et le dédie à l’Empereur Ferdinand I, frère de Charles-Quint (Über die Blendwerke der Dämonen, Zaubereien und Giftmischereien). L’Empereur le félicite mais l’ouvrage sera mis à l’index.

    • 1567-1570 : Le sculpteur Giovanni di Bologna installe des statues de bronze des divinités païennes dans la ville de Bologne (Hercule), dans les Jardins de Boboli (Oceanus) et à Florence (Neptune).

    • 1579 : Le juriste toulousain Forcadel, dans De Gallio Imperio et Philosophia reprend à son tour la vision d’Annius de Viterbe, mais y ajoute des paragraphes importants sur la fonction juridique des Druides. Il entend ainsi, implicitement, revenir à un droit plus conforme au passé de la Gaule/France.

    • 1582 : l’humaniste écossais George Buchanan (1506-1582), dans son Histoire de l’Écosse, jette les bases des études celtiques comparées. Il souligne la parenté des langues celtiques.

    • 1585 : l’humaniste français Noël Taillepied publie Histoire de l’estat et républiques des Druides, Eubages, Sarronides, Bardes, Vacies, anciens François, gouverneurs des pais de la Gaule, depuis le déluge universel, iusques à la venue de Jésus Christ en ce monde. Compris en deux livres, contenans leurs loix, police, ordonnances, tant en l’estat ecclésiastique, que séculier. Il consacre 20 sections de cet ouvrage aux codes légaux et aux ordonnances des druides. Le retour à la Gaule chrétienne chez cet humaniste est lié à une volonté de retrouver un droit accordant au peuple davantage de libertés concrètes.

    • 1592 : Le prêtre catholique et théologien Cornelius Loos (ca. 1546-1595) est sommé de se rétracter : il avait protesté contre les exécutions de sorcières par le feu à Trêves où il était professeur. Le Nonce de Cologne Ottavio Mirto Frangipani l’avait fait enfermer dans l’abbaye de Saint-Maximin. Après sa rétractation, il dirige une paroisse à Bruxelles, mais continue de s'insurger contre les procès en sorcellerie. Il est à nouveau enfermé et meurt prisonnier.

    • 1594 : Une tentative échoue d’organiser un Eisteddfod au Pays de Galles.

    • 1602 : Adriaen de Vries, disciple du sculpteur Giovanni di Bologna, installe la première statue païenne hors d’Italie, à Augsburg en Bavière. Il s'agit d’une fontaine d’Hercule. Désormais, les figures du panthéon païen remplacent sur les fontaines les représentations médiévales de Saint-Georges.

    • 1618 : Le poète et dramaturge anglais John Fletcher, dans sa pièce consacrée à la figure de Bonduca (la reine celtique Boadicée, résistante à la l’occupation romaine), fait apparaître sur scène des druides et des bardes dans une séquence dansée. La perspective de Fletcher est patriotique et renoue avec le passé celtique de l’Angleterre, exalté comme vierge de toute influence continentale.

    • 1622 : Le poète et humaniste anglais Michael Drayton (1563-1631) publie son long poème en alexandrins intitulé Polyolbion, où il conte les merveilles de la Britannia, mélangeant doux idyllisme et patriotisme : les druides apparaissent comme des “bardes sacrés” dont la connaissance des mystères de la nature a été la plus profonde jamais acquise par les hommes.

    • 1623 : l’humaniste et médecin Jean Guénebauld publie Le Réveil de l’antique tombeau de Chyndonax, prince des Vacies, druides celtiques dijonnois, avec la sainteté, religion et diversité des cérémonies observées aux anciennes sépultures. Dans cet ouvrage, publié une première fois sans nom d’auteur à Lyon en 1621, il insiste sur la fonction juridique des druides. [Le médecin Jean Guénebauld trouva dans une de ses vignes, tout près de Dijon, un tombeau en pierre, avec une urne de verre. d’après une inscription en grec, ce tombeau était celui d’un grand prêtre nommé Chyndomax, que Guénebauld assura être un druide. Cette découverte fit grand bruit dans le milieux des curieux et attira particulièrement l’attention de Saumaise, de Casaubon et de de Thou qui voulut l’acheter. Ce monument fut donné par le fils de son découvreur au cardinal de Richelieu et servit plus tard, d’après Montfaucon, d’abreuvoir dans la basse-cour d’un curé de village, près de Versailles].

    • 1627 : Le Jésuite Adam Tanner (1572-1632), professeur à Ingolstadt, veut réintroduire le Canon Episcopi, selon lequel la sorcellerie n'est que superstition sans fondement. Puisqu'il n'y a pas de fondement, les tortures et les exécutions sont inutiles. L’Inquisition menace de lui faire subir la torture.

    • 1631-1632 : Le Jésuite allemand Friedrich von Spee (1591-1635) demande de limiter les procès en sorcellerie dans sa Cautio criminalis. Des pressions sont exercées sur le RP von Spee. La guerre de Trente Ans ruine ses efforts.

    • 1635 : Le luthérien de tendance piétiste Johannes Matthäus Meyfart (1590-1642) tente de reprendre le combat du Jésuite von Spee, cette fois dans les territoires protestants, mais se fait beaucoup d’ennemis.

    • 1648 : l’humaniste allemand Elias Schedius publis De Dis Germans (Des Dieux des Germains), traitant de la religion des « anciens Germains, Gaulois, Bretons et Vandales ».

    • 1660 : Le roi d’Angleterre Charles II fait figurer sur les nouvelles pièces de monnaie anglaises la déesse Britannia, ce qui n'avait plus été fait depuis l’empire romain. L’État ou la nation sont désormais considérés comme des divinités. L’hymne patriotique anglais Rule, Britannia en est un autre témoignagne. En Allemagne, apparaît la déesse Virtembergia (Wurtemberg), sur le sommet du Château Solitude près de Stuttgart en 1767.

    • 1670 : John Aubrey fonde l’association druidisante Mount Haemus Grove, dont l’inspiration dérive d’une société du même nom qu'aurait fondée à Oxford en 1245 le barde Philipp Bryddod.

    • 1676 : Aylett Sammes écrit dans sa Britannia Antiqua Illustrata, que les druides croyaient en l’immortalité de l’âme, ainsi qu'à la transmigration de celle-ci, à la façon de Pythagore ; ils auraient supplanté des prêtres phéniciens en Bretagne, constituant de la sorte un “clergé” autochtone, plus en prise avec la spiritualité du peuple celtique-britannique.

    • 1692 : Le prêtre réformé néerlandais Balthasar Bekker (1634-1698) est destitué. Il avait étudié les superstitions relatives aux comètes, aux œuvres du Diable et aux fantômes, puis avait condamné les procès en sorcellerie au nom de la raison et du message des saintes écritures.

    • 1703 : Dans The Description of the Western Islands of Scotland, Martin Martin traite des cercles de pierres dressées dans les Orkneys et signale qu'ils étaient des lieux de cultes païens.

    • 1703 : l’abbé breton Pezron lance la vogue des études celtiques sur le continent (dans l’Antiquité de la nation et la langue des Celtes). C'est lui qui donne au terme “celte” sa connotation actuelle.

    • 1707 : Le philologue gallois Edward Lhuyd collationne une quantité de matériaux écrits, oraux et chantés dans les pays celtiques pour en faire la base d’études comparées de celtologie dans le cadre de l’Université d’Oxford.

    • 1717 : John Toland, successeur de John Aubrey (cf. 1670), fonde l’Ancient Druid Order.

    • 1718-1742 : Le maître-jardinier Stephen Switzer énonce les règles pour installer des statues de divinités païennes dans les jardins publics et privés (cf. Ichonographica Rustica).

    • 1720 : Lord Cobham commande au sculpteur anglais John Michael Rysbrack de lui faire 7 statues représentant les divinités saxonnes des jours, pour ses jardins de Stowe.

    • 1720 : l’Allemand Johann G. Keysler, dans Antiquitates Selectae Septentrionales et Celticae, publiées à Hannovre, décrit les résidus des anciens cultes païens en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Grande-Bretagne.

    • 1723 : Le pasteur Henry Rowlands de l’île d’Anglesey publie Mona Antiqua Restaurata, où le druidisme n'est plus considéré comme diabolique mais comme l’expression d’une conscience de l’harmonie de la nature. Pour le reste, il les dénigre comme tenants d’un culte barbare et sanglant.

    • 1740 : Simon Pelloutier publie son Histoire des Celtes, cherchant, surtout dans la 2ème édition de 1770, à mettre sur pied d’égalité les religions celtique et germanique pour des motifs politiques.

    • 1747 : l’architecte anglais John Wood l’Ancien (1704-1754) énonce l’hypothèse que sa ville natale de Bath était à l’origine le lieu d’un culte druidique et apollinien. Il s'intéresse ensuite au site de Stonehenge, dont il reproduit la géométrie sacrée pour une place de Bath, appelée Circus. Dans son ouvrage Choir Gaure, il associe directement Stonehenge aux cultes druidiques. Il jette ainsi les bases d’une renaissance druidique en Angleterre.

    • 1750 : Le prêtre catholique Hieronymus Tartarotti fait paraître à Venise un vigoureux plaidoyer contre les procès en sorcellerie.

    • 1752-1766 : Le Comte de Caylus, dans son grand Recueil des antiquités, émet l’hypothèse que les mégalithes ouest-européens sont des sites cultuels pré-druidiques. À la fin de sa vie, il les qualifiera de « druidiques ».

    • 1754 : William Cooke publie An Enquiry into the Druidical and Patriarchal Religion.

    • 1760-62-63 : Le poète écossais James Mac Pherson de Kingussie publie des “traductions” (fictives) d’anciens manuscrits gaëliques d’Écosse. Ils deviendront célèbres sous le nom d’Ossian. Il lance ainsi la vogue romantique pour le celtisme.

    • 1763 : Sir James Clerk fait ériger la statue d’un druide à l’entrée de son château, Penicuik House, à Midlothian en Écosse.

    • 1764 : Le poète gallois Evan Evans publie Specimens of the Poetry of the Ancient Welsh Bards. En 1784, il publie Musical and Poetical Relics of the Welsh Bards.

    • 1766 : Le médecin personnel de l’Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, Reine de Hongrie, Gerhard van Swieten (1700-1772), transmet un mémoire visant à supprimer la torture et les exécutions en matières de sorcellerie, celle-ci n'étant que l’expression de la sottise, de la folie ou de la mélancolie. En 1768, le code de la pratique judiciaire impérial interdit la torture dans les procès de sorcellerie. Ainsi la Grande Impératrice Marie-Thérèse met un terme à la folie inquisitoriale de la West-Flandre à la Transylvanie.

    • 1766 : En Bavière, Don Ferdinand Sterzinger (1721-1786) et Eusebius Amort stigmatisent les procès en sorcellerie et portent un coup fatal à l’Inquisition dans leur pays.

    • 1771 : Fondation au Pays de Galles du mouvement celtisant et révolutionnaire, d’inspiration druidique, Cymdeithas Gwyneddigion, qui s'affirmera plus tard comme “radical” et “républicain”.

    • 1779 : Naissance à Vesterbro près de Copenhague du poète danois Adam Gottlob Oehlenschläger. Il deviendra le poète de la renaissance nationale danoise et puisera ses inspirations dans le patrimoine de la mythologie et des sagas scandinaves. Avec la notable exception d’une pièce sur Aladin et d’une interprétation des Mille et une nuits. Il meurt en 1850 à Copenhague.

    • 1781 : Henry Hurle fonde à Londres l’Ancient Order of Druids, une société ésotérique fonctionnant selon les règles de la maçonnerie.

    • 1782 : Naissance à Kyrkerud dans le Värmland du poète suédois Esaias Tegnér. La publication de son poème Svea en 1811 fait de lui le poète patriotique par excellence. Il aborde les mêmes thématiques patriotiques que la Ligue Gothique de Geijer. Les grandes lignes de force de son œuvre sont la fantaisie, le courage héroïque, l’enthousiasme, l’élégance ironique, la sensualité, exprimés dans une forme claire et classique. Il s'oppose au patriotisme réactionnaire et obscurantiste et estime que les thèmes de la mythologie scandinave doivent être mobilisés pour faire de la Suède un État d’avant-garde sur la scéne européenne. À partir de 1825, il sombre dans le pessimisme, la misanthropie et la mélancolie. Il meurt en 1846 à Östrabo près de Växjö.

    • 1783 : Naissance à Ransäter dans le Värmland de l’écrivain suédois Erik Gustav Geijer. Dans sa jeunesse, il est un adepte des Lumières mais se tournera rapidement vers le romantisme national. Il fonde la Ligue Gothique (Götiska Förbundet), expression de la conscience nationale suédoise, basée sur les vertus attribuées aux peuples sacandinaves. Iduna (nom de la déesse scandinave de la jeunesse) est la revue dans laquelle il exprime ce corpus idéologique. À la fin de sa vie, il élabore une philosophie de la personnalité, qu'il oppose à celles de Hegel et Feuerbach, où apparaissent également des thèmes comme la joie de vivre dans la nature, le renoncement aux biens de consommation, l’ancrage dans l’existence. Geijer meurt en 1847 à Stockholm.

    • 1786 : l’Irlandais Joseph Walker publie Historical memoirs of the Irish Bards.

    • 1787 : Une pièce de monnaie de la Parys Mine Company de l’île d’Anglesey est ornée de la tête d’un druide, couronnée de feuilles de chêne. L’île est considérée dès cette époque comme le site majeur d’un culte druidique (cf. 1723).

    • 1787 : Thomas Taylor traduit l’Hymne orphique à Pan, induisant les poètes romantiques à redécouvrir l’âme de toutes choses.

    • 1789 : La poétesse irlandaise Charlotte Brooke publie Reliques of Irish Poetry.

    • 1789 : Thomas Jones de Crowen, agitateur politique gallois, réétablit la fête traditionnelle celtique de l’Eisteddfod (concours de chants et de poésies d’inspiration nationale et identitaire). Son compatriote, également membre du groupe identitaire et celtisant Gwyneddigion, Edward Williams, alias Iolo Morganwg, recrée la cérémonie druidique du Gorsedd.

    • 1791 : Fondation de l’Association bretonne par Armand de la Rouerie, afin de restaurer l’autonomie bretonne dans le respect des clauses du Traité de 1532. De la Rouerie prévoyait le recours aux armes pour rétablir la légitimité. Il avait soutenu la Révolution française jusqu'à la suppression du Parlement de Bretagne par l’Assemblée nationale.

    • 1792 : Le premier Gorsedd est tenu publiquement au Pays de Galles, le 21 juin 1792. En octobre, Edward Williams/Iolo Morganwg célèbre une fête druidique de l’équinoxe en plein Londres.

    • 1793 : À Posen (Poznan), encore sous juridiction polonaise, deux femmes accusées de sorcellerie, sont brûlées sur le bûcher, avant l’arrivée des juges prussiens qui avaient interdit l’exécution et déclaré le procès nul et non avenu.

    • 1796 : Dans ses Origines gauloises, La Tour-d’Auvergne traite des dolmens et des alignements de pierres dressées en Grande-Bretagne et en Armorique.

    • 1804 : Edward Davies publie Celtic Researches, approfondissant ainsi l’étude du druidisme et des cultes païens celtiques.

    • 1805 : Fondation de l’Académie celtique en Bretagne par l’érudit Jean-Francis Le Gonidec.

    • 1805 : Jacques Cambry publie Monuments celtiques, contribution importante à la redécouverte de la religiosité native dans les pays celtiques. Les monuments mégalithiques sont druidiques et ont une fonction astronomique, conclut-il.

    • 1809 : Edward Davies poursuit son œuvre (cf. 1804) et publie The Mythology and Rites of the British Druids.

    • 1815 : Samuel Rush Meyrick et Charles Hamilton Smith publient Costume of the Original Inhabitants of the British Islands.

    • 1818 : Le 22 janvier 1818, l’écrivain anglais Leigh Hunt écrit à Thomas Jefferson Hogg une lettre exprimant brièvement les sentiments des écrivains paganisants, après la chute de Napoléon. Pour guérir l’Europe du « christianisme et de l’industrialisation », il faut rétablir, dit-il, la religio loci, symboliser l’éternité de la vie en décorant sa maison de branches de houx ou de sapin (comme rappels de l’éternelle verdeur de la vie), se souvenir du « grand dieu Pan ».

    • 1819 : La fête de l’Eisteddfod accepte d’inclure dans ces cérémoniaux le Gorsedd gallois et druidique.

    • 1820 : Une Société celtique se constitue en Écosse, immédiatement après la dernière révolte républicaine contre l’union avec l’Angleterre.

    • 1821 : Dans une lettre à Thomas J. Hogg, le poète romantique anglais Percy Bysshe Shelley exprime sa dévotion à Pan.

    • 1823 : Le philologue et linguiste allemand Julius Klaproth utilise pour la première fois le terme indogermanisch dans son ouvrage publié à Paris Asia polyglotta.

    • 1828 : Le professeur de criminologie de l’Université de Berlin, Karl-Ernst Jarcke énonce l’hypothèse que les procès de sorcellerie visaient à éradiquer les tenants de l’ancienne religiosité germanique.

    • 1831 : James Hardiman, poète irlandais, publie un recueil de textes de ménestrels irlandais : Irish minstrelsy.

    • 1831 : À La Scala de Milan, on joue pour la première fois Norma de Bellini, qui contient un thème druidique, avec, lors de la première présentation publique, un décor de fond représentant Stonehenge. Cette pièce connaîtra un succès formidable en Angleterre.

    • 1832 : Mendelssohn achève son œuvre chorale Die Erste Walpurgisnacht, décrivant la fête païenne traditionnelle de la veille de Mai (30 avril), où les villageois en fête sont attaqués par les chrétiens, effraient ceux-ci et les mettent en déroute.

    • 1836 : Le poète et celtisant breton Théodore Hersart de la Villemarqué publie Barzaz Breiz : chants populaires de la Bretagne.

    • 1837 : Naissance à Valenciennes en Hainaut du poète celtisant Charles De Gaulle (1837-1880, oncle du futur général, ayant pris le spirituel nom de plume Barz Bro C'hall, « barde du pays de Gaule »), chantre du pan-celtisme. Philologue bien écolé, bon connaisseur des langues galloise et gaëlique-irlandaise. Il devait son inspiration celtisante à une grand-mère maternelle, Marie-Angélique Mc Cartan, descendante d’un officier irlandais de l’armée française. Le Barzaz Breiz de Hersart de la Villemarqué a eu une grande influence sur lui.

    • 1838 : De la Villemarqué et Le Gonidec se rendent à la réunion galloise d’Abergavenny, organisée par Cymdeithas y Cymreigyddion y Fenni, nouant des relations étroites entre celtisants bretons et gallois. Cette visite inspire la résurrection de l’Association bretonne.

    • 1839 : l’archiviste allemand Franz-Joseph Mone de la ville de Bade énonce l’hypothèse que les éléments dionysiaques du culte sorcier, persécuté au Moyen-Âge et aux débuts de l’époque Moderne, sont les résidus clandestins d’un culte né dans les colonies grecques de la zone pontique, amenés en Germanie par les Goths, chassés d’Ukraine par les Huns.

    • 1842 : l’historien breton Alexis-François Rio publie une étude intitulée La petite chouannerie, qui inspirera Charles de Gaulle, hostile au centralisme parisien et partisan de la légitimité et de l’autonomie bretonnes.

    • 1844 : Naissance à Brighton de l’écrivain socialiste et réformiste Edward Carpenter qui injectera le paganisme dans le mouvement socialiste anglais (Socialist League, Fellowship of the New Life dont est issue la fameuse Fabian Society). Pour Carpenter, le socialisme doit conduire les peuples à retrouver une vie libre, primitive, simple, saine, morale, basée sur les idées de Whitman, Thoreau et Tolstoï. En 1883, Carpenter fonde une “communauté auto-suffisante” à Millthorpe entre Sheffield et Chesterfield. Son ouvrage principal date de 1889 (et s'intitule : Civilisation : Its Cause and Cure). Il y réclame not. le retour des divinités féminines et apaisantes (Astarté, Diana, Isis, etc.). Carpenter meurt en 1929, après avoir exercé une influence durable sur les mouvements socialistes et pré-écologiques.

    • 1848 : Jacques d’Omalius d’Halloy défend devant l’Académie Royale de Bruxelles pour la première fois l’hypothèse d’une origine européenne des civilisations avestique (Perse) et védique (Inde). Près de vingt ans plus tard, il défendra la même thèse devant la Société d’Anthropologie de Paris.

    • 1850 : Naissance de la philosophe anglaise Jane Ellen Harrison, qui, dans ses recherches, a démontré le « substrat primitif » de la religion olympienne et investigué les pratiques populaires sous-jacentes de l’art et de la rationalité grecs. Elle a montré que les structures intellectuelles les plus élaborées dérivaient en fin de compte de « pratiques vernaculaires » simples, courantes dans le paysannat. Pour Jane Ellen Harrison, ce processus consistait à purger la religion de la peur. Elle s'intéressait plus particulièrement au mysticisme orphique, qu'elle considérait comme la purification et l’édulcoration de rites dionysiaques antérieurs, plus sanglants.

    • 1853 : Sur base des travaux de l’abbé Pezron (cf. 1703), le philologue allemand Johann Caspar Zeuss publie sa Grammatica Celtica, base de toutes les études philologiques contemporaines sur les langues celtiques.

    • 1854 : Ernest Renan publie son fameux Essai sur la poésie des races celtiques (2ème édition en 1859).

    • 1854 : Naissance de James Frazer, futur fondateur de l’École de Cambridge, qui a cherché à démontrer que le christianisme exprimait un mythe universel, celui du jeune dieu qui meurt et ressuscite, repérable dès le mythe babylonien de Tammuz. Il sera l’auteur de The Golden Bough [Le Rameau d’or], publié en 2 éditions entre 1890 et 1915. Cet épais ouvrage est une mine d’information sur les rites, les croyances et les traces de ce culte.

    • 1858 : Le pouvoir parisien fait interdire l’Association Bretonne, porte-voix de la légitimité en Bretagne. Elle continue cependant à fonctionner dans la clandestinité.

    • 1859-1863 : Adolphe Pictet (1799-1875) publie Les origines indo-européennes ou les Aryas primitifs. Essai de paléontologie linguistique.

    • 1864 : Parution dans la Revue de Bretagne d’un long article de Charles de Gaulle (cf. 1837). Cette publication, dirigée par Arthur de la Borderie, était d’inspiration royaliste et catholique. L’auteur y plaide pour l’auto-détermination des régions celtophones, Bretagne comprise. Il se réfère à Tacite, par ailleurs inspirateur antique des filons germanisants en Italie, en Allemagne et chez Montesquieu, qui disait, à l’adresse des Romains qui entraient en décadence : « La langue du conquérant dans le bouche du conquis est toujours la langue de l’esclavage ». Cette maxime a inspiré les nationalismes à fondement linguistique, sans doute aussi la pensée de Herder et initié les mouvements de libération, se servant de la langue comme levier. Il appelait aussi les peuples celtiques à émigrer uniquement en Patagonie, afin de ne pas se disperser au milieu d’allophones (anglophones, hispanophones, lusophones ou francophones au Québec). Il s'aligne ainsi sur le projet similaire d’un Gallois, Michael D. Jones, qui nommait la Patagonie “Y Wladfa”. Il plaidait en même temps pour le droit des Araucaniens, habitants aborigènes de la Patagonie, à qui les colons celtes devaient accorder des droits culturels et politiques. À la fin de l’année, cet article, considérablement étoffé, parait à Paris et à Nantes sous le titre de Les Celtes au dix-neuvième siècle — appel aux représentants actuels de la race Celtique.

    • 1865 : Naissance à Rothbach en Alsace du philosophe, poète et écrivain allemand Friedrich Lienhard, grand défenseur des arts et artisanats régionaux. Il s'oppose au naturalisme et à la littérature issue des grandes villes, au profit d’un néo-romantisme et d’un ruralisme, exprimant le fond-du-peuple. Dans son roman Oberlin, il plaide en faveur d’une religion populaire. Entre 1896 et 1900, il publie une trilogie sur Till Eulenspiegel et, en 1900, un ouvrage sur le roi Arthur (König Arthur). Lienhard meurt en 1929 à Weimar.

    • 1866 : Michael D. Jones fonde la colonie galloise de Patagonie.

    • 1867 : Sous l’impulsion des propositions de Charles De Gaulle [qui prendra une part active au Congrès international celtique de Saint-Brieuc cette année-là, défendant la résurrection des langues celtiques comme langues littéraires et nationales, et l’union des peuples celtiques en une sorte de fédération morale], l’idée panceltique a fait son chemin en Irlande et en Grande-Bretagne. Les philologues joignent leurs efforts pour créer des chaires de langues celtiques dans les universités. En 1867, le poète anglais Matthew Arnold prononce 4 leçons publiques intitulées On the Study of Celtic Literature ; elles sont publiées dans le Cornhill Magazine, puis sous forme de livre. Arnold ne plaide pas pour un retour des langues celtiques dans la vie quotidienne. Il réclame l’avènement de l’anglais dans la pratique, mais, simultanément, l’étude approfondie du patrimoine celtique à l’université. Les matières du fond celtique doivent être utilisées « pour rendre les Anglais plus intelligents, grâcieux et humains ». Plus tard, Yeats, dont la dette à l’égard d’Arnold est indubitable, considèrera la tradition celtique comme un trésor à exploiter pour enrichir la culture et la littérature anglaises.

    • 1869 : Nicolas Dimmer installe un appendice de l’United Ancient Order of Druids à Paris. Le druidisme prend pied en France.

    • 1869 : Les “libres penseurs” italiens organisent un congrès international à Naples. Pour Erich Fromm, qui a étudié l’impact dans le socialisme européen de la libre pensée, les participants de ce congrès formaient l’aile radicale de ce “nouvel humanisme” qui se constituait au XIXe siècle. Les Freidenker allemands Ronge et Uhlich y prennent part. L’orientation politique est nettement à gauche : les “libres penseurs” veulent l’émancipation, l’égalité, les droits de l’Homme, etc. Mais le dépassement du christianisme institutionalisé est déjà à l’ordre du jour.

    • 1869 : Naissance à Maulburg en Pays de Bade de l’écrivain et peintre allemand Hermann Burte. Il a été un précurseur de l’expressionnisme, mais d’un expressionnisme national, tourné vers l’exaltation de la germanité. Son roman Wiltfeber (1912) est inspiré de Nietzsche et stigmatise les phénomènes de décadence qui frappent l’Europe à la fin du XIXe et à la Belle Époque. Son conservatisme axiologique (conservateur des valeurs traditionnelles du peuple) prend pour thèmes principaux la nature, le paysage et l’amour. Il est l’auteur not. de sonnets érotiques, inspirés de la tradition littéraire shakespearienne et du patrimoine régional alémanique, riche en proverbes, contes et contines érotiques et sensuels. Il traduisait aussi beaucoup de poèmes français, not. ceux de Voltaire. Wiltfeber a connu un large succès dans le mouvement de jeunesse Wandervogel. Il visait une germanisation de la religion en Allemagne, corollaire d’un retour universel des lois du sol et du peuple dans la pratique religieuse.

    • 1870 : Dans son essai intitulé La science des religions, Émile Burnouf tente de définir les lois qui président à l’éclosion des grandes religions du monde. Disciple de Renan, il estime que les peuples européens font montre d’une tendance au polythéisme, tandis que les peuples sémitiques d’une tendance au monothéisme. C'est cela qui explique le monothéisme de surface de la pratique religieuse dans l’Europe médiévale et moderne. Not. la doctrine catholique de l’incarnation (du Christ dans l’humanité ou dans une partie de l’humanité) est typiquement d’origine hellénistique. Dieu s'incarne et connaît de multiples hypostases, ce qui rétablit en quelque sorte le polythéisme implicite des peuples européens (Grecs, Perses, Indiens). Cette part de la théologie chrétienne est dérivée d’une matrice indo-européenne, à la fois grecque, perse et indienne. Le judaïsme n'est pas exempt non plus d’influences européennes. La notion de “douceur naturelle”, d’amour des choses de ce monde, est également un legs paléo-européen. De même, le culte de la Lumière, très net dans l’Iran antique, dans l’art gothique et dans le culte de Saint-Michel.

    • 1873 : Redémarrage de la Revue Celtique [lancée en juin 1870, consultable ici] d’inspiration pan-celtique, sous la direction d’un ami de Charles De Gaulle, Henri Gaidoz.

    • 1873 : Sir Henry Thompson propose l’abolition des lois britanniques interdisant la crémation des morts. Le clergé s'y oppose. Le druide Dr. William Price de Llantrisant (1800-1893) défie les conventions établies en pratiquant la crémation de son enfant mort à 5 mois en 1884. Il est jugé à Cardiff et acquitté. En 1893, à sa mort, il est à son tour brûlé, lors d’une cérémonie funéraire accompagnée de rites païens, mais cette fois en toute légalité, car les lois se sont adaptées, sous la pression d’un druide païen, pour des motifs essentiellement religieux.

    • 1873 : Naissance à Farsø du romancier danois Johannes Vilhelm Jensen, qui s'inscrira pendant toute sa carrière sous l’enseigne du vitalisme. En 1901, dans Kongens Fald (La Chute du roi), il déplore l’absence de vitalité des Danois. Son œuvre principale est une fresque intitulée Den lange Rejse (Le Long voyage), brossant l’histoire de l’humanité et se voulant un « pendant darwinien de l’Ancien Testament ». De nombreux éléments mythologiques européens et des thématiques issues des sagas norroises étoffent cette fresque. Jensen doit beaucoup à Heine, Whitman et Kipling. Il théorise à la fin de sa vie la vision d’une « expansion gothique », où la Scandinavie est considérée comme la base de départ de la civilisation européenne et américaine (Den gothiske Renæssance [La Renaissance gothique], 1901). En 1944, Jensen obtient le Prix Nobel de littérature. Il meurt à Copenhague en 1950.

    • 1874 : Naissance de l’architecte allemand Bernhard Hoetger qui exhorte ses collègues à respecter les genius loci des sites où ils élèvent leurs bâtiments ou monuments. En 1925, il utilise des éléments du paganisme germanique pour construire le Worpsweder Café. En 1927, il utilise ces mêmes éléments lors de l’exposition des artistes de Worpswede. Son œuvre principale est la Böttcherstraße de Brème (1923-1931), dont Ludwig Roselius fut le commanditaire. Dénommé Haus Atlantis, le bâtiment principal de la Böttcherstraße relevait de la haute technologie, avec pour matériel principal l’acier. Sur l’une des façades, figurait une statue d’Odin attaché à l’arbre, sur fond d’une roue de runes ; c'est la seule des nombreuses statues de l’immeuble qui subsiste aujourd’hui, après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Toutes les autres sculptures ont disparu dans la tourmente.

    • 1875-1877 : Parution d’un livre important de l’ethnologue W. Mannhardt, Wald- und Feldkulte (Cultes forestiers et champêtres). Ces ouvrages auront une forte incidence sur les mouvements fondés par Oskar Michel, Ernst Wachler et Wilhelm Schwaner en 1903-1904 ainsi que dans les pratiques du mouvement Wandervogel.

    • 1875-1888 : Parution continue de la revue Celtic Magazine, porte-voix du mouvement pan-celtique.

    • 1878 : Lors de l’Eisteddfod gallois de Pontypridd, l’archi-druide prie la divinité indienne Kali, introduisant un élément hindouiste dans les pratiques néo-païennes d’Europe occidentale.

    • 1885 : Le philologue et archéologue allemand Ludwig J. Daniel Wilser évoque l’origine européenne des cultes solaires en Égypte et en Mésopotamie dans Die Herkunft der Deutschen. Neue Forschungen über Urgeschichte, Abstammung und Verwandtschaftsverhältnisse unseres Volkes. Il réiterera sa thèse dans Herkunft und Urgeschichte der Arier, une conférence prononcée à Stuttgart devant l’association des anthropologues du Wurtemberg le 11 février 1899.

    • 1886 : La Highland Land League écossaise se réunit en septembre 1886 à Bonar Bridge pour jeter les bases d’une coopération étroite entre les peuples celtiques. Les Écossais, moins celtophones que les Irlandais ou les Gallois, sont considérés désormais comme partie prenante du mouvement pan-celtique. Le Gallois de Patagonie, Michael D. Jones, participe à cette manifestation.

    • 1886 : Naissance à Cambridge de la poétesse anglaise Frances Crofts Cornford, petite-fille de Charles Darwin. Elle dirigera le cercle des néo-païens de Cambridge à partir de 1911. Elle était une disciple de Jane Ellen Harrison (cf. 1850). Son fils Rupert John Cornford (né en 1915) s'est engagé dans les Brigades Internationales en Espagne, a défendu l’Université de Madrid et est tombé à Cordoba. Sa vision de la vie était vitaliste et activiste, proche de celles de Malraux ou Hemingway. Frances Cornford meurt en 1960.

    • 1887 : Naissance à Rugby du poète anglais Rupert Chawner Brooke. Il restera longtemps l’incarnation littéraire de la jeunesse et de la beauté. Il meurt sur un navire-hôpital dans l’Égée en 1915. Il fait partie de la génération des poètes anglais de la guerre comme Blunden, Sassoon, Owen et Rosenberg. Patriote et socialiste, il faisait partie de la Fabian Society et fondera à Cambridge le cercle des néo-païens en 1908.

    • 1888 : Naissance à New York du dramaturge américain Eugène Gladstone O'Neill. Il obtiendra le Prix Pulitzer en 1915 et le Prix Nobel en 1936. Il modernise le théâtre américain en s'inspirant d’Ibsen, Shaw, Strindberg et Nietzsche ainsi que de ses compatriotes Mencken et Nathan. Ses personnages sont des marins, son style est expresionniste, son message est d’affirmer la vie. Après avoir frôlé un retour au catholicisme de sa jeunesse (cf. Days without End), il retourne définitivement au naturalisme et au pessimisme, qui font la trame de son œuvre (cf. The Iceman Cometh, 1939). Le message que laisse O'Neill : l’acception créative et païenne de la vie. Il meurt en 1953.

    • 1892 : Salomon Reinach publie à Paris l’origine des Aryens. Histoire d’une controverse, où il prend position contre le « mythe de l’ex Oriente lux ». En 1893, dans un article de la revue l’Anthropologie (n°4/1893), significativement intitulé Le mirage oriental, il exhorte les Européens à revaloriser leur passé et abandonné leur dépendance à l’égard d’un Orient qu'ils ont eux-même fécondé.

    • 1893 : Fondation de la revue The Celtic Monthly. Elle prend le relais du Celtic Magazine.

    • 1894 : Fondation du Deutschbund, première association religieuse de type völkisch par le rédacteur en chef de la Tägliche Rundschau, Friedrich Lange. Parmi les autres fondateurs : Gerstenhauer, conseiller ministériel et chef du mouvement “chrétien-allemand” ; Adolf Bartels, principal historien et critique des littératures allemande et internationale à l’époque en Allemagne.

    • 1895 : En mars 1895, Lloyd George apporte son soutien à Sir Henry Dalziel, qui réclame l’auto-détermination des peuples celtiques dans le Royaume-Uni. Cette proposition de loi a failli passer. Il lui a manqué 26 voix.

    • 1899 : Fondation dans l’Île de Man de l’Yn Cheshaght Ghailckagh (Société Celtique de l’Île de Man).

    • 1899 : Lors de l’Eisteddfod gallois, le Breton Le Fustec, attaché à l’United Ancient Order of Druids de Paris est sacré druide. En 1900, il s'auto-proclame Premier Grand Druide de Bretagne, fondant une organisation qui existe toujours aujourd’hui.

    • 1901 : Fondation en Cornouailles de la Kowethas Kelto-Kernuack (Société Celtique des Cornouailles).

    • 1901 : Les Bretons instituent leur propre cérémonie du Gorsedd.

    • 1903 : Eugen Diederichs, éditeur à Iéna, publie le livre du théologien dissident Arthur Bonus, Religion als Schöpfung (La religion comme création), renouant avec le sens germanique du religieux, incarné dans la figure médiévale de Maître Eckehardt. Cette publication donne le coup d’envoi d’une collection de livres sur les grands courants mystiques du monde, qui existe encore aujourd’hui.

    • 1903 : Oskar Michel fonde le Deutschreligiöser Bund dans la forêt de Teutoburg, sous le monument érigé en l’honneur d’Arminius. Le mouvement se fondera plus tard dans la mouvance “chrétienne-allemande”.

    • 1904 : Le poète anglais Kenneth Grahame publie Pagan Papers. Ce recueil est un hymne doux et idyllique au Grand Pan. En 1908, dans The Wind in the Willows, il approfondit sa vision panique, sensuelle et vitaliste. Grahame voulait créer « une religion splendide, capable de tout embrasser, de faire émerger une hiérarchie d’hommes unissant en leur intériorité le prêtre et l’artiste, pour supplanter et détruire totalement l’âge commercial actuel ».

    • 1905 : Sous l’impulsion de l’éditeur E. Diederichs, la fête du solstice d’été au Lobedaburg est rehaussée par la présence de la chanteuse norvégienne Bokken Lasson, qui retrouvait des mélodies et des tonalités du plus ancien patrimoine musical scandinave.

    • 1906 : Toujours sous l’impuslion d’E. Diederichs, la Fête de Mai au Lobedaburg est organisée pour rendre hommage à Ellen Key, dont le Sermon sur la montagne d’inspiration panthéiste mystique, est rehaussé par le chant au soleil de François d’Assise et la récitation de poèmes de Gœthe.

    • 1907-1908 : Le Professeur Ludwig Fahrenkrog — qui fondera un mouvement religieux en 1913 — publie une série d’articles dans la revue de Wilhelms Schwaner (Der Volkserzieher), où il précise les fondements de la religiosité germanique, au-delà du clivage chrétien/païen : Dieu est en nous, la loi est en nous, la rédemption vient de nous-mêmes. Au cours de ces deux années, il fonde également un Bund für PersönlichkeitskulturAssociation pour la culture de la personnalité), appelé à consolider sa vision de la religiosité germanique, reposant sur le culte des fortes personnalités.

    • 1907 : Matthäus Much publie son livre Die Trugspiegelung orientalischer Kultur (Le Mirage de la culture orientale), où il proclame l’autochtonité des cultures européennes, sans pour autant nier qu'elles aient reçu des apports de l’Orient.

    • 1907 : Grand solstice d’été organisé par E. Diederichs sur les Roches de Rothenstein. Des chanteurs y chantent des Minnelieder médiévaux ; des agriculteurs de la région présentent des pièces de théâtre populaires en dialecte.

    • 1908 : Fondation à Cambridge, dans le sillage des artistes pré-raphaëlites, d’un groupe qui s'est dénommé les “Néo-Païens”. Y participaient l’artiste Gwen Raverat et le poète Rupert Brooke. En 1911, la poétesse Frances Cornford reprend ce groupe peu actif en mains, mais il ne connaîtra pas un grand avenir, en dépit de l’intérêt des œuvres de ses animateurs.

    • 1908 : Sir Winston Churchill est initié à l’Albion Lodge of the Ancient Order of Druids à Oxford.

    • 1908 : En mai 1908, un groupe d’étudiant d’Iéna fonde l’association Jenaer Freie Studentenschaft. L’éditeur E. Diederichs prend immédiatement contact avec eux pour organiser la fête du solstice d’été, le 21 juin. Cette fête marque le point de départ de l’association néo-païenne d’Eugen Diederichs, qu'on nommera le Sera-Kreis (Cercle Sera).

    • 1910 : E. Diederichs soutient financièrement un groupe de théologiens protestants dissidents pour qu'ils participent au congrès des tenants de la freie Religion à Munich.

    • 1911 : Au début de l’année 1911, Otto Sigfrid Reuter fonde un Deutscher Orden où il entend défendre les idées exposées dans son petit livre Sigfrid oder Christus ?, paru en 1909. De ce Deutscher Orden émergera plus tard l’organisation Deutschreligiöse Gemeinschaft qui deviendra la Deutschgläubige Gemeinschaft.

    • 1911 : Parution dans la maison d’édition d’E. Diederichs du livre du théologien non confessionnel et anti-conformiste Arthur Bonus, intitulé Vom neuen Mythos, appel à l’éclosion en Allemagne d’une nouvelle mystique holiste, vitaliste et organique. Cette thématique influencera fortement le mouvement de jeunesse. En cette même année 1911, Bonus sort également son Zur Germanisierung des Christentums, réclamant une germanisation du christianisme, c'est-à-dire une modulation de la pratique religieuse et de la foi sur la mystique médiévale de Maître Eckehardt.

    • 1911-1912 : Adolf Kroll et Ernst Wachler franchissent le pas, abandonnent le “christianisme germanique” pour adopter une “religiosité germanique” sans détour chrétien. Ils demandent que les “païens de religiosité germanique” se rassemblent autour des revues Hammer et Heimdall. Ils fondent également la Gesellschaft Wotan (Société Wotan).

    • 1913 : Le professeur d’art L. Fahrenkrog fonde la Germanische Glaubensgemeinschaft.

    • 1917 : Le théologien non chrétien Arthur Drews publie en 1917 son ouvrage Freie Religion. Vorschläge zur Weiterführung des Reformationsgedankens. Il entendait débarrasser la religion de toute forme de “dogme”. Il déplorait que la “religion libre” (freie Religion) n'avait été qu'un conglomérat confus de toutes sortes de fragments épars de religiosités anciennes ou conventionnelles : humanisme des Lumières, panthéisme goethéen, héroïsme nietzschéen, platitudes matérialistes. Drews plaidait pour un corpus plus sérieux et mieux étayé.

    • 1919 : Le préhistorien allemand Carl Schuchhardt publie son ouvrage Alteuropa. Il y parle de l’origine européenne des civilisations avestique et védique et de l’influence des peintures des grottes d’Altamira ainsi que des reliefs de Laussel sur les civilisations égyptienne et babylonienne. La culture égyptienne a donc des racines dans l’Europe occidentale mégalithique. Les obélisques solaires sont des avatars des menhirs mégalithiques. Les alignements de pierres dressées d’Europe occidentale sont devenus les allées de statues d’Abouzir ou les allées de sphynx de Karnak. Les mastabas de l’ancienne Égypte rappellent les dolmens de l’Europe du Nord.

    • 1921 : Jessie Weston, proche de l’École (néo-païenne) de Cambridge, spécialiste en littératures romanes et professeur à l’Université de Paris, commence ses recherches sur le Graal. Le mythe du Graal dérive des cultes celtiques de la fertilité, affirme-t-elle.

    • 1928 : Les Corniques instituent leur propre cérémonie du Gorsedd.

    • 1971 : Les trois cérémonies (galloise, bretonne et cornique) du Gorsedd joignent leurs efforts le 3 septembre. L’objectif était d’unifier les rituels des trois communautés celtiques-brythoniques.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°142/145, 1998.

     

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    Aux origines de l’Europe

    Aussi loin que nous remontions dans le passé, nous baignons dans une culture commune à tous les Européens. Dénommée “Religion cosmique”, son axe principal est un système de trois cycles, de trois couleurs puis de trois fonctions. Cette religion est à la base d’une conception globale de la société qui s’est transmise d’âge en âge au moyen de mythes, légendes et contes, voire de données historico-légendaires.

    Cycle cosmique et structure sociale

    Les cycles temporels sont au centre de la vision commune. Le premier cycle est celui de la nuit, du jour, du binôme aurore-crépuscule. L’année est le second cycle composé d’une partie diurne, la belle saison, d’une partie nocturne, la ténèbre hivernale, d’une aurore (le printemps) et d’un crépuscule. Le cycle cosmique est la succession d’une nuit, le chaos, d’une aurore, l’âge d’or, d’un jour et d’un crépuscule qui, à son terme, l’âge sombre, aboutit à une nouvelle nuit

    Les couleurs des trois cieux sont : le blanc du ciel du jour (le blanc est la couleur des nuages) ; le noir du ciel nocturne qui est aussi la couleur de la terre ; le rouge qui renvoie à la notion de coupure : ce qui est coloré en rouge désigne le ciel auroral ou vespéral.

    Le ciel du jour qualifie les Deux souverains qui n’ont aucun pouvoir en dehors du jour et de la belle saison, tels Zeus en Grèce ou Jupiter à Rome. Le ciel nocturne est habité par les Dieux nocturnes et les esprits des morts. Le ciel étoilé des Grecs s’appelle Ouranos et Wotan chez les Germains. Le crépuscule et l’aurore sont des coupures entre les deux précédents. Pour cette raison, le dieu Cronos est castré, et de nombreuses déesses puis héroïnes représentent les divinités du ciel rouge auroral ou vespéral. Leur diversité correspond exactement à la situation d’intermédiaire. Les Aurores, d’Aphrodite à la Belle au bois dormant, sont les garantes du retour de l’ordre selon une séquence cohérente : le dieu du jour est rallié par lie souverain nocturne est évincé ; le jeune Dieu solaire naît.

    La société humaine est considérée comme triple. Ses deux premiers composants, le blanc et le rouge, forment la couche supérieure. Le blanc est la couleur du principe spirituel sur lequel repose la souveraineté religieuse et magique. Le groupe supérieur, dont la couleur est le blanc, est doté de “lumineuses” qualités : clarté, bonté, sagesse. Le rouge est la couleur du principe d’ardeur et de passion constitutif de la force et notamment de la force dans les combats. L’union des deux couleurs symbolise l’existence d’une élite sans laquelle la société ne serait qu’une masse informe. Les trois couleurs des trois cieux sont associées à des principes spirituels et cosmiques qui trouvent leur correspondance dans l’organisation sociale harmonieuse des trois fonctions.

    La préoccupation pour l’harmonie, fond commun des bons européens

    La religion cosmique commune se définit aussi comme religion de la vérité, car est vrai ce qui est concordant, bien ajusté. Le retour régulier des saisons, et notamment de la belle saison, est une image de la vérité. L’ajustement correct en tant que définition de la vérité est une caractéristique profonde de la civilisation européenne. C’est en effet l’idée de recherche de la vérité et la préoccupation d’être un bon technicien pour ajuster les cycles, qui a conditionné en Europe l’essor prodigieux de la science et de la technique puis façonné l’esprit critique et philosophique. Il n’y a pas de corps de vérités toutes faites, surtout si elles doivent être imposées par un pouvoir idéologico-politique.

    L’harmonie est une préoccupation quotidienne car il s’agit d’un idéal qui norme le comportement. Le cheminement vers la vérité ainsi que la recherche du comportement conforme à sa position sociale et à ses fonctions se raniment tous les matins au lever du soleil, chaque année pour chasser la ténèbre hivernale, au cours du temps pour lutter contre le chaos. Il nous faut affronter aujourd’hui comme hier le mensonge, les mauvais esprits, les forces du néant et notamment celles du dissensus. Depuis l’origine des temps, c’est le rôle et la grandeur des hommes d’élite que de restaurer l’harmonie au sein de notre continent.

    ► Frédéric Valentin, Nouvelles de Synergies Européennes n°44, 2000.

     

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    Le yogi et le commissaire

    Futur auteur de Le zéro et l’infini, Arthur Koestler avait joué un rôle important dans la guerre d’Espagne comme agent du Komintern. Par ses écrits, il avait donné le ton d’une propagande antifranquiste qui a perduré. Plus tard, ses déceptions firent de lui un critique acéré du stalinisme. À l’été 1942, il publia un texte qui marquait sa rupture : Le yogi et le commissaire. Deux théories, écrivait-il, prétendent libérer le monde des maux qui l’accablent. La première, celle du commissaire (communiste) prône la transformation par l’extérieur. Elle professe que tous les maux de l’humanité, y compris la constipation, peuvent et doivent être guéris par la révolution, c’est-à-dire par la réorganisation du système de production. À l’opposé, la théorie du yogi pense qu’il n’y a de salut qu’intérieur et que seul l’effort spirituel de l’individu, les yeux sur les étoiles, peut sauver le monde. Mais l’histoire, concluait Koestler, avait consacré la faillite des deux théories. La première avait débouché sur les pires massacres de masse et la seconde conduisait à tout supporter passivement. C’était assez bien vu et totalement désespérant.

    C’était bien vu à une réserve près. Pourquoi fallait-il donc “sauver” le monde ? Et le sauver de quoi au juste ? La réponse était dans la vieille idée de la Chute et dans celle, plus récente, du Progrès. L’une et l’autre impliquaient l’idée de salvation. Si les théories opposées du yogi et du commissaire avaient fait tant d’adeptes au XXe siècle en Occident, c’est qu’on avait pris l’habitude depuis longtemps de penser la vie en termes de rédemption ou d’émancipation. Il n’en avait pas toujours été ainsi. La Grèce antique, par ex., avait une approche toute différente, assez voisine de celle du Japon traditionnel. Nulle intention de changer le monde, mais la volonté de construire et de conduire sa vie en visant l’excellence. C’était une forme de spiritualité vécue dans l’immanence, mais on ne le savait pas. Elle avait sa source dans l’œuvre d’Homère que Platon appelait « l’éducateur de la Grèce ». Homère avait exprimé un idéal éthique, celui du kalos kagathos, l’homme beau et noble. Idéal aristocratique qui devint celui de tous les Grecs à l’époque classique. Seulement, cet idéal n’a jamais été regardé comme une spiritualité. Au contraire, les philosophes l’ont souvent dénigré en laissant entendre que seules leurs spéculations conduisaient à la sagesse.

    En dépit de tout, pourtant, cet idéal n’a pas cessé d’irriguer une part essentielle du comportement européen le plus noble, mais jamais de façon explicite. Lacune due notamment à un parfait contresens sur l’idée de spiritualité. Il faut comprendre que la spiritualité ne se confond pas avec les mystiques du vide. Elle est indépendante du surnaturel. Elle est ce qui élève au-dessus de la matérialité brute et de l’utilitaire, donnant un sens supérieur à ce qu’elle touche. Les pulsions sexuelles appartiennent à la matérialité, tandis que l’amour est spiritualité. Le travail, au-delà du désir légitime de rémunération, s’il a le gain pour seule finalité, patauge dans le matérialisme, alors que, vécu comme accomplissement, il relève de la spiritualité. Autrement dit, ce qui importe n’est pas ce que l’on fait, mais comment on le fait. Viser l’excellence de façon gratuite, pour la beauté qu’elle apporte et qu’elle fonde, est la forme européenne de la spiritualité, qu’il s’agisse de l’embellissement de la demeure par la maîtresse de maison, de l’abnégation du soldat ou du dressage équestre.

    Ces réflexions peuvent sembler futiles face aux grands enjeux historiques de notre temps. En réalité, la spiritualité et son contraire commandent largement ces derniers. À la différence des animaux, les hommes ne sont pas programmés par l’instinct. Leur comportement dépend de leurs représentations morales, religieuses ou idéologiques, donc spirituelles. Faute d’avoir été formulée, reconnue et revendiquée, l’authentique spiritualité européenne est ignorée. Et plus on avance dans l’ère de la technique triomphante, plus elle est masquée par un matérialisme étouffant. D’où l’attrait illusoire pour les spiritualités orientales, le « yogi » comme disait Koestler. Pour renaître, ce n’est pourtant ni sur les bord du Gange ni au Tibet que les Européens se laveront des souillures de l’époque, mais à leurs propres sources.

    ► Dominique Venner, éditorial NRH n°25, été 2006.

     

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    NéopaganismeDes communautés de combat

    Si le paganisme doit renaître un jour dans notre pays, ce ne sera pas à partir de reconstructions érudites, de rêveries d’esthètes ou de mystiques ; ce sera au sein de communautés de combat. Ce sont souvent elles qui constituent la source des communautés naturelles au cours de l’histoire. Dans le monde indo-européen ancien, l’ethnie est volontiers désignée comme une armée : c’est le sens originel du latin populus, à en juger par son dérivé populari (dévaster) ; c’est celui de son nom germanique (Volk, ans Gewehr !) ; le seul rapprochement plausible qu’on cite pour le grec laos (peuple) est le nom hittite de “l’expédition guerrière” : lahha ; le vieux-perse kara désigne à la fois l’armée et le peuple. Nul besoin d’être prophète pour prédire la nature de l’affrontement ; l’ennemi n’est pas à nos portes, il est dans nos murs. L’identité et la substance même des peuples d’Europe sont menacées à brève échéance par la convergence de leur dénatalité, de l’immigration de peuplement et de l’implantation massive de la religion musulmane. La position du paganisme s’en trouve changée du tout au tout. Au sein d’une chrétienté vivante, dont les peuples d’Europe constituaient initialement le corps, les païens n’étaient guère que les survivants d’un passé révolu, les anciens combattants d’une guerre perdue. Face à l’Islam conquérant, les adeptes des “religions du livre” peuvent espérer le statut “privilégié” de dhimmi, citoyen de seconde zone, mais toléré. Ce douteux privilège est refusé aux païens. Nul doute qu’ils ne soient à la pointe du combat : ce sont eux qui ont le plus à perdre. Les païens seront le fer de lance de la résistance et de la reconquête ou ils ne seront pas.

    ► Jean Haudry.

     


    « PaganismeNéo-païens »
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