• Diwald

    test210.jpgAdieu à Hellmut Diwald (1924-1993)

    [Ci-dessous : en 1979, le prof. Diwald, un disciple moderne de Clausewitz : sa devise est “Mut zur Geschischte”, avoir le courage de faire l'histoire, de la comprendre, d'oser la regarder en face]

    Né le 13 août 1924 dans le pays des Sudètes, plus précisément à Schattau en Moravie méridionale, le professeur Hellmut Diwald a quitté la vie le 26 mai 1993. Fils d'ingénieur, il s'était d'abord destiné à suivre les traces de son père : il suit les cours de l'école polytechnique de Nuremberg et y décroche son premier diplôme. Mais c'est à l'université d'Erlangen qu'il trouvera sa véritable vocation : l'histoire, l'événémentielle et celle des religions et des idées. De 1965 à l'année de sa retraite, il a enseigné l'histoire médiévale et moderne dans l'université qui lui avait donné sa vocation. Auparavant, il avait travaillé sur les archives d'Ernst Ludwig von Gerlach, un homme politique conservateur et chrétien de l'époque de Bismarck, avait rédigé une monographie sur le philosophe Dilthey et publié plusieurs études, notamment sur Ernst Moritz Arndt, père de la conscience nationale allemande (mais qui a eu un grand retentissement en Flandre également, si bien qu'il peut être considéré à Anvers, à Gand et à Bruxelles comme un pater patriae), et sur l'évolution des notions de liberté et de tolérance dans l'histoire occidentale.

    Ces premiers travaux scientifiques permettent de comprendre quel homme fut Hellmut Diwald, quelle synthèse il a incarnée dans sa vie intellectuelle et militante : homme de progrès dans le sens où il s'inscrit dans la tradition émancipatrice des Lumières et de la Prusse, il ne conçoit pas pour autant cette émancipation comme un pur refus de tout ancrage historique et politique, mais au contraire, à l'instar du romantique Arndt et du conservateur von Gerlach, comme la défense d'un ancrage précis, naturel, inaliénable, dont l'essence est de générer de la liberté dans le monde et pour le monde. Cet ancrage, ce sont les nations germaniques, nations d'hommes libres qui se rebiffent continuellement contre les dogmes ou les institutions contraignantes, contre les coercitions improductives. Cette notion germanique de l'homme libre a donné la réforme, les lumières pratiques du XVIIIe siècle frédéricien ou joséphien, ou, chez nous, le mythe d'Uilenspiegel. Elle est donc à la base du progressisme idéologique, avant que celui-ci ne deviennent fou sous l'impact de la Révolution française et du messianisme marxiste.

    Hellmut Diwald doit sa notoriété à un ouvrage paru en 1978 : une Histoire des Allemands inhabituelle, où notre auteur inverse la chronologie en commençant par l'histoire récente pour remonter le cours du temps. Cette originalité n'est pas une simple facétie de professeur. En effet, les historiens allemands de notre après-guerre n'ont cessé de juger l'histoire allemande comme le préliminaire à l'horreur nationale-socialiste. Tous les événements de cette histoire étaient immanquablement jugés à l'aune du national-socialisme, ramenés à l'une ou l'autre de ses facettes. Reductio ad Hitlerum : telle était la manie, lassante, répétitive, morne, de tous les zélotes de la profession qui travaillaient à réaliser une seule obsession : tenir leur peuple à l'écart de l'histoire qui se jouait désormais à Washington ou à Moscou, à Pékin ou à Tel Aviv. Tout retour de l'Allemagne sur la scène de l'histoire réelle aurait signifié, pour ces savants apeurés, le retour d'une tragédie à l'hitlérienne. On peut évidemment comprendre que les Allemands, après deux défaites, aient été échaudés, dégoûtés, rassis. Mais ces sentiments sont justement des sentiments qui ne permettent pas un regard objectif sur les faits historiques. En inversant la chronologie, Diwald se voulait pédagogue : il refusait d'interpréter l'histoire allemande comme une voie à sens unique débouchant inévitablement sur la dictature nationale-socialiste. S'il y a pourtant eu ce national-socialisme au bout de la trajectoire historique germanique, cela ne signifie pas pour autant qu'il ait été une fatalité inévitable. L'histoire allemande recèle d'autres possibles, le peuple allemand recèle en son âme profonde d'autres valeurs. C'est cela que Diwald a voulu mettre en exergue.

    Du coup, pris en flagrant délit de non-objectivité, les compères de la profession, ont crié haro sur Diwald : en écrivant son histoire des Allemands, il aurait “banalisé” le national-socialisme, il l'aurait traité comme un fragment d'histoire égal aux autres. Pire : il ne l'aurait pas considéré comme le point final de l'histoire allemande et aurait implicitement déclaré que celle-ci demeurait “ouverte” sur l'avenir. Pendant deux ans, notre historien a subi l'assaut des professionnels de l'insulte et de la délation. Sans changer sa position d'un iota. Meilleure façon, d'ailleurs, de leur signifier le mépris qu'on leur porte. Mesquins, ils ont voulu “vider” Diwald de sa chaire d'Erlangen. Ils n'ont pas obtenu gain de cause et se sont heurtés au ministre de l'enseignement bavarois, Maier, insensible aux cris d'orfraie poussés des délateurs et des hyènes conformistes.

    Diwald n'a pas cessé de travailler pendant que ses ombrageux collègues vitupéraient, complotaient, s'excitaient, pétitionnaient. En 1981, avec Sebastian Haffner, un homme de gauche éprouvé et un anti-fasciste au-dessus de tout soupçon, et Wolfgang Venohr, historien et réalisateur d'émissions télévisées, il participe en 1981 à la grande opération de réhabilitation de l'histoire prussienne, dont le point culminant fut une grande exposition à Berlin. Parallèlement à cette série d'initiatives “prussiennes”, Diwald travaillait à un sujet qui nous intéresse au plus haut point dans le cadre de notre souci géopolitique : une histoire de la conquête des océans. Deux volumes seront les fruits de cette recherche passionnante : Der Kampf um die Weltmeere (1980) et Die Erben Poseidons : Seemachtpolitik im 20. Jahrhundert (1987). Conclusion de Diwald au bout de ces sept années de travail : l'Allemagne a perdu les deux guerres mondiales sur l'Atlantique, parce que sa diplomatie n'a pas compris le rôle essentiel de la guerre sur mer.

    Au cours de toute sa carrière, Diwald, auteur classé arbitrairement à droite à cause de son nationalisme d'émancipation, n'a jamais perdu la réunification allemande de vue. Cet espoir le conduisait à juger très sévèrement tous les ancrages à l'Ouest qu'essayait de se donner la RFA. Chacun de ces ancrages l'éloignait de sa position centre-européenne et des relations privilégiées qu'elle avait eu l'habitude de nouer avec la Russie. Diwald était donc un critique acerbe de la politique du Chancelier Adenauer, dont l'objectif était l'intégration totale de la RFA dans la CEE et dans le binôme franco-allemand. Inlassablement, Diwald a critiqué le refus adénauerien d'accepter les propositions de Staline en 1952 : neutralisation de l'Allemagne réunifiée. Ce refus a conduit au gel des positions et condamné la RDA à la stagnation communiste sous la houlette d'apparatchiks pour lesquels le Kremlin n'avait que mépris.

    La vie exemplaire de Diwald, clerc au service de sa patrie, nous lègue une grande leçon : l'historien ne peut en aucun cas faire des concessions aux braillards de la politique. Sa mission est d'être clairvoyant en toutes circonstances : dans l'euphorie du triomphe comme dans la misère de la défaite. Pour l'un de ses amis proches, venu lui rendre visite peu de temps après le diagnostic fatidique qui constatait la maladie inéluctable, Diwald a prononcé cette phrase qui fait toute sa grandeur, qui scelle son destin de Prussien qui conserve envers et contre tout le sens du devoir : « Pourvu que je puisse régler toutes les affaires en suspens qui traînent sur mon bureau avant de m'en aller ». Hellmut Diwald, merci pour votre travail.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°109/113, 1993.

    [habillage musical : Wagner, Prélude à Tristan et Isolde, 1859]

     

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    DiwaldMut zur Geschichte”

    ♦ Recension : Hellmut Diwald, Mut zur Geschichte, Gustav Lübbe Verlag, Bergisch Gladbach, 1983, 255 p.

    Existe-t-il une “névrose allemande” ? C’est la question que pose, dans l’un de ses derniers ouvrages, Hellmut Diwald, un historien allemand qui avait déclenché une vaste polémique, en 1978, lors de la parution de son maître-ouvrage, Geschichte der Deutschen. Cette “histoire des Allemands”, éditée par Propyläen Verlag (Berlin), a suscité la colère des historiens conformistes et l’enthousiasme du public (100.000 exemplaires de grand format et de 762 pages vendus en quatre mois). Diwald y réduisait à néant tous les tabous de l’histoire allemande récente.

    Dans Mut zur Geschichte (Le courage de vouloir faire l’histoire), un ouvrage paru en septembre 1983, Diwald persiste à poser des questions provocantes. Depuis la perte de leur unité politique, les Allemands subissent un processus incessant de dénationalisation spirituelle et, donc, de sortie de l’histoire. Il règne, surtout en Allemagne Fédérale, un culte de l’oubli. Or les nations ont besoin de mémoire. Question vitale. Diwald adresse ses reproches aux historiens ouest-allemands, réfugiés, dit-il, dans “les tours d’ivoire des spécialisations stériles”. Les historiens, déplore Diwald, n’avancent plus cette vision globale de l’histoire qui valorisait les travaux de leurs prédécesseurs du XIXe siècle, comme Ranke ou Arndt. Leurs productions relèvent d’une caricature de la science historique moderne. En RDA, au contraire, les livres d’histoire se comptent par milliers. L’historiographie de la RDA, que l’on peut qualifier de globalisante, cherche, bien sûr, à confirmer les dogmes marxistes, mais elle a le mérite d’exister et, surtout, d’avoir une volonté pédagogique.

    Par le conflit Est-Ouest, que déplore Diwald, les Allemands de l’Ouest en viennent à percevoir les Allemands de l’Est comme des ennemis irréductibles. Cet situation rappelle la Guerre de trente Ans, théâtre d’une lutte fratricide entre Protestants et Catholiques. Cette césure est d’autant plus déplorable que tous les Allemands, qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, risquent d’être les victimes d’une guerre nucléaire limitée à l’Europe. Cette inquiétante perspective devrait rapprocher les Allemands de façon à ce qu’un habitant de Stuttgart se sente plus proche d’un marxiste de Leipzig que d’un démocrate ou d’un républicain de Dallas ou de Washington.

    Ces propos hétérodoxes sur le destin des deux Allemagnes ne constituent pas l’unique intérêt de Mut zur Geschichte. En effet, il existe bel et bien une approche diwaldienne de l’histoire. Dès Geschichte der Deutschen, Diwald a inauguré une méthode : celle de la chronologie inversée. Dans Mut zur Geschichte, il explique quel est l’intérêt de cette méthode. Pour Diwald, l’histoire est et reste actualité. Le présent est le fruit des décisions et des événements du passé. Pour reconstruire le processus historique, il faut partir de l’expérience vécue, interroger les témoins des générations précédentes et ainsi retrouver un regard sur l’histoire non falsifié par les aléas du temps présent.

    Dans Mut zur Geschichte, Diwald critique le vocabulaire obsolète de la politique politicienne actuelle. Première cible de cette critique : la dichotomie gauche/droite. Cette dichotomie de vocabulaire s’est instaurée au XIXe siècle, à la suite de la Révolution française où la répartition des sièges à l’Assemblée nationale se faisait selon un axe gauche/droite. Depuis, les conservateurs sont classés à droite, les sociaux-démocrates, socialistes et marxistes à gauche. Pour les libéraux, ce mécanisme de localisation ne fonctionne que maladroitement car, de 1815 à 1848 (l’ère de Metternich), les libéraux étaient classés à gauche alors qu’aujourd’hui la tendance serait de les situer à droite.

    Quant aux Burschenschaften (corporations d’étudiants), elles étaient considérées comme nationalistes et libérales, donc de “gauche”. Aujourd’hui, elles sont classées à “droite”, du fait de leur nationalisme. Et ce sont surtout les termes “national” et “nationalisme” qui posent un problème dans l’orbite de cette dichotomie. Il y a 150 ans, les tendances nationalistes étaient classées à “l’extrême-gauche”. Aujourd’hui, elles le sont à “l’extrême-droite”, sauf, parfois, pour les nationalismes “régionaux” de Corse, du Pays basque, de Catalogne, d’Irlande, d’Érythrée, des Sahraouis, etc. Les groupuscules, cénacles, clubs qui refusent cette dichotomie apparaissent comme aberrants, tant le schéma gauche/droite, commode pour ceux qui ignorent ou veulent ignorer les méandres de l’histoire, a anéanti l’évaluation critique des forces ou des alternatives politiques. Ce schéma cherche à figer une réalité fluide.

    Un autre chapitre intéressant dans Mut zur Geschichte est ce lui qui cherche à situer la position de l’Allemagne au centre du continent européen (Teils Zentrum, teils Vakuum : Deutschland im Mittelfeld Europas). Pour le non-Allemand, le miracle économique, la prospérité industrielle de la RFA (aujourd’hui en déclin) semble exclure l’idée d’un malaise allemand. C’est tomber sous la séduction des apparences économiques et consuméristes car les Allemands d’aujourd’hui vivent dans une situation historique et politique anormale, issue des deux guerres mondiales et de l’interprétation a posteriori de celles-ci, vulgarisée en Occident.

    Diwald analyse aussi avec brio la presse intellectuelle, la presse d’idée de la République de Weimar. Entre 1924 et 1929, dit-il, on peut réellement parler d’un âge d’or de la pensée politico-culturelle. Cet âge d’or, en l’occurrence, c’est, ici, le déchaînement éruptif de tout un faisceau de potentialités intellectuelles et artistiques, reflets d’une extraordinaire créativité que notre siècle finissant n’a plus jamais revu. Cette richesse culturelle est pourtant née à une époque où la politique côtoyait le désastre, avec la crise de 1929 comme apothéose.

    Pour Diwald, les leçons de l’histoire doivent aiguiser notre jugement sur l’actualité. Les siècles précédents nous ont légué une manière de concevoir et de percevoir l’État : comme une personne capable de prendre des décisions en toute liberté, d’agir librement. En fait, aucun État ne possède une telle indépendance, même pas les États-Unis ou l’Union soviétique. La liberté d’un État est toujours limitée par les contraintes géographiques, économiques, etc. (facteurs objectifs) et par les traités, alliances, conventions, accords, etc. (facteurs subjectifs). Mais ces facteurs subjectifs ne limitent la souveraineté que parce qu’ils ont été choisis librement comme cadre d’action. Ce type de cadre d’action est rarement, sinon jamais, définitif car aucune puissance, même grande, ne peut, à la longue, accepter de vivre sous des clauses qui en viennent à contrarier les intérêts de la population. Les temps changent et les traités doivent suivre ce processus.

    Cette perspective souple, qui prend en compte l’inéluctabilité du changement dans les rapports de force, se retrouve dans l’art de façonner des traités et, finalement, dans la charte des Nations Unies. Pourtant, cette perspective souple, propre à la diplomatie européenne du XVIIe au XIXe siècles, a subi une première entorse de 1914 à 1918. L’ennemi n’est plus, depuis, un “partenaire hostile” mais un “criminel”. Cette criminalisation de l’adversaire dérive de l’industrialisation des affrontements militaires, des tactiques et des stratégies, qui implique la guerre totale et recèle les germes de l’exterminisme. Dans cette optique, les causes de guerre se muent en autant de “culpabilités”. Ces “culpabilités” sont amplifiées et véhiculées par les propagandes et c’est, en conséquence, au départ de ces amplifications et de ces exagérations que se font les politiques après les hostilités.

    Les conséquences de cette déqualification morale de l’adversaire vaincu sont incalculables. On peut citer l’exemple de Versailles, dont les clauses étaient inadmissibles pour les Allemands, les Austro-Hongrois, les Turcs et, dans un registre différent, les Russes. Certes, admet Diwald, une victoire des Empires centraux aurait sans doute instauré une situation inverse, inadmissible pour les Anglais et les Français. Quoi qu’il en soit, après Versailles, la diplomatie internationale a pris de mauvaises habitudes. La dépréciation de l’adversaire n’est pas toujours d’ordre moral ; elle est parfois d’ordre économique. Pour autant que morale et économie soient étroitement liées dans le mental puritain américain. Ainsi, le diplomate américain Joseph C. Grew qualifiait l’axe Rome-Berlin-Tokyo comme le rassemblement des “havenots” [have-nots] (de ceux qui ne possèdent rien) contre les “possédants”. Dès le 14 août 1941, sur le navire de guerre “Prince of Walles”, Churchill et Roosevelt, chefs de nations “possédantes”, élaborent la “Charte de l’Atlantique” et projettent la “Croisade contre l’Europe” (une Europe menée par les nations “pauvres” selon l’optique de Grew), avant même l’entrée en guerre des États-Unis. Cette rencontre fut achevée par un service religieux où la chorale entonna “Onward Christian Soldiers” ! Quatre ans plus tard, les “puissances de l’obscurité”, en l’occurrence l’Axe, sont défaites et c’est l’Union soviétique qui hérite de leur “mauvais rôle”, à la fois “totalitaire” et “pauvre sur le plan financier”. Churchill utilise, dans son discours anti-soviétique, la même rhétorique et la même emphase que dans son discours anti-hitlérien.

    La Guerre froide des années 50 tendait à bipolariser à l’extrême le jeu politique international. Dans ce jeu, les super-puissances estimaient que qui n’était pas avec elles, était contre elles. Le ministre américain des Affaires étrangères, John Foster Dulles a résumé la situation en une formule lapidaire : “Nous ne pratiquons en Europe ni une politique allemande ni une politique française. Nous y pratiquons une politique américaine”. D’où l’URSS a été obligée de pratiquer une politique soviétique dans sa zone d’influence. D’autant plus, qu’aux yeux des Soviétiques, les États-Unis pratiquent une politique d’encerclement de leur territoire par le truchement des Pactes (OTAN, CENTO, SEATO). Cette politique n’est plus celle du “rollback” [refoulement], dont l’exemple historique demeure la sanglante guerre de Corée [1950-1953], mais celle du “containment” [endiguement], c’est-à-dire d’une défensive qui “gèle” les processus de mutation en cours dans le monde. Cependant, l’option “roll-back” demeure sous-jacente dans la pensée diplomatique américaine qui, parfois, la juge plus “morale” vis-à-vis des peuples “opprimés par l’URSS”. Face à ces stratégies, l’URSS cherchera à se dégager de l’enserrement des pactes. Comme le soulignait Indira Gandhi, pour indiquer le cercle vicieux de la bipolarité USA/URSS : “Lorsqu’on pratique une politique d’encerclement à l’égard de l’Union Soviétique, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle ne réagisse pas”. Pour Indira Gandhi, ce jugement ne s’applique pas seulement à la situation d’avant 1960 mais surtout au rapprochement sino-américain depuis Nixon.

    À cause de la bipolarisation, le vocable “neutralité” a progressivement acquis une connotation péjorative. Après s’être félicité du statut de neutralité de l’Autriche, Dulles, en 1956, définit la neutralité comme une option fondamentalement immorale. Ce jugement est exemplaire du refus américain (du reste typiquement “protestant” et “puritain") de toute tierce voie. Les Soviétiques ont eu tendance à réagir de la même manière, surtout à l’égard des pays d’Europe Occidentale. Les deux super-puissances ressemblent, écrit Diwald, au cyclope Polyphème : elles sont des géants qui n’ont qu’un œil.

    Devant pareille insuffisance, face à pareil monolithisme, vingt-cinq chefs d’État et de gouvernement se sont réunis, en 1961 à Belgrade, pour forger un nouveau principe à appliquer dans les relations internationales : le non-alignement. Cinquante-cinq pays se sont déclarés neutres dans cette foulée. Le monde s’est ainsi partagé en trois groupes de pays : l’Ouest avec 1.041 millions d’habitants, l’Est avec 1.008 millions et les “neutres” avec 903 millions. Cette conférence de Belgrade ne s’est pas assignée un programme rigide à appliquer mais, plus souplement, une ligne de conduite : garder l’équidistance vis-à-vis des “puissances-mammouths” et des blocs qu’elles coagulent autour d’elles, sans que cet éloignement prudent et volontaire ne signifie un désintérêt pour l’histoire, pour les événements qui mettent le monde en marche ou risquent de le précipiter dans le désastre.

    Ainsi, il n’est pas possible de confondre “non-alignement” et “pacifisme”, le “non-alignement” n’impliquant pas le refus des choses militaires. De surcroît, le “non-alignement” n’exclut ni la possibilité de se rassembler en coalitions ni le libre choix du régime politique intérieur. Parmi les États non alignés, il y a, en effet, des monarchies et des dictatures, des démocraties de modèle occidental et des républiques de style marxiste. Pour Nehru, grand initiateur du non-alignement, les idéologies universalistes, “libéralo-occidentales” ou “marxistes/orientales”, ne sont que des facteurs de confusion. Il déclarait à ce propos : “Je considère comme utile d’oublier le communisme et l’anti-communisme et de prendre en compte les nations telles qu’elles sont”. C’est là un jugement de simple bon sens, qui renoue avec les éléments fondamentaux de la politique pure, c’est-à-dire une politique débarrassée des scories idéologiques mondialistes. Cet axe paradigmatique ne s’est pas estompé, malgré la pression des super-puissances.

    Quant à la Chine, elle a d’abord joué un rôle indépendant et constitué une puissance détachée des blocs. Position qui a sans doute séduit tous les maoïstes de 1965 à 1974. Diwald ne semble ni redouter ni critiquer sérieusement l’alignement sur Washington de l’actuelle diplomatie chinoise. C’est le seul tout petit point d’ombre de sa démonstration.

    Pour la zone Pacifique, Diwald escompte un rassemblement, autour d’un Japon dés-américanisé, du “Club des Cinq” (Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines). Certes, l’influence américaine y est très importante, trop importante peut-être pour qu’un glissement puisse s’opérer à court terme. Mais, outre l’option américaine, les États d’Extrême-Orient auraient grand’peine, sans un pilier japonais autonome, à se dégager des pôles chinois et russe, ces derniers considérant l’Océan Pacifique comme une de leurs zones naturelles d’influence.

    Mais cette multiplication des “centres intégrateurs”, qu’implique-t-elle pour l’Europe ? C’est au cours de la Guerre froide que l’Europe a choisi, par le truchement de ses politiciens libéraux et démocrates-chrétiens, le camp atlantiste avec, pour corollaire, son orientation géopolitique atlantique. Le Plan Marshall a grandement contribué à affermir cette option. Mais l’Europe doit-elle rester à ce stade de son évolution historique, vieux de plus de trente ans ? Charles De Gaulle a contesté ce blocage, en sortant de l’OTAN et révélé, ainsi, qu’il existait des intérêts français et européens spécifiques qui ne pouvaient s’exprimer dans le contexte de cette dépendance mécanique que l’Europe subit par rapport au système de Yalta. S’il est une tâche que le Parlement de Strasbourg devrait s’assigner, c’est bien de définir une politique d’indépendance à l’échelle continentale. Et de congédier une fois pour toute la pensée politique engoncée dans le mythe décrépit de l’État-nation. Cette Europe serait libre de pactiser avec le ou les partenaire(s) de son choix : monde arabe, USA, URSS, Tokyo, New Delhi ou Pékin. Certes, Diwald se rend compte que cette orientation est impossible actuellement tout en étant nécessaire. Et les nécessités ne nous interrogent pas sur nos envies ou nos craintes. Si nous n’opposons pas aux blocs une volonté, une volonté de faire l’histoire, nous demeurerons “grandeur opérative” pour les autres, territoire de manœuvres et de luttes militaires pour les expériences stratégiques atomiques d’autres puissances. Cette perspective nous réduirait au rôle de continent-mausolée, si, toutefois, les autres peuples auront ce geste de piété.

    En résumé, une vaste vision historique, a laquelle souscrit largement notre rédaction : voilà ce que constitue Mut zur Geschichte. Diwald est un auteur dont nous conseillons chaleureusement la lecture.

    ► Vincent Goethals (psued. RS), Vouloir n°8, 1984.

     

     

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    gedeut10.jpgEntretien avec Hellmut Diwald

    Hellmut Diwald, né en 1929 en Moravie méridionale, a passé sa jeunesse à Prague et à Nuremberg. Après avoir achevé des études d'ingénieur en 1950, il obtient un diplôme d'histoire et un autre de philosophie en 1953. Depuis 1965, il enseigne l'histoire moderne et contemporaine à l'Université d'Erlangen-Nuremberg. Hellmut Diwald a acquis la célébrité en 1969, quand il a fait paraître une biographie de Wallenstein, et en 1978, en publiant une Histoire des Allemands (Geschichte der Deutschen),  qui provoqua un grand scandale, qui annonçait, 8 ans à l'avance, la célèbre “querelle des historiens”. Dans les années 80, Diwald a écrit et publié une quantité d'études, soulignant l'actualité de la question allemande.

    • ID/PB : Professeur, la fin de la guerre froide signifie-t-elle également la fin des problèmes de politique extérieure ou, au contraire, ces problèmes de politique extérieure se posent-ils dorénavant avec une acuité plus intense encore ?

    HD : On peut répondre par l'affirmative à vos deux questions. La fin de la guerre froide transforme globalement la politique internationale. Et la situation nouvelle est, à certains égards, bien plus imprévisible, car le nombre de dangers a cru : on l'a vu notamment quand Ukrainiens et Russes se sont querellés à propos de la flotte de la Mer Noire. Nous assisterons sans doute à l'éclosion de nouveaux conflits ailleurs, vu l'évolution qui se dessine dans le monde musulman. On peut le deviner avec ce qui s'est passé en Algérie.

    • Peut-on dire que les politiques suivies par les nouveaux États né sur le sol de l'ex-URSS sont dictées par des motivations nationales ou s'agit-il d'une tentative de faire passer dans le réel les valeurs occidentales ?

    Pour moi, il s'agit surtout d'un retour à soi, à sa propre culture. Je ne parle pas de “valeurs occidentales” quand j'évoque les peuples d'Europe de l'Est ou de la CEI, ou quand je parle de leurs “nationalismes”, car je n'oublie pas qu'en Union Soviétique, c'était une idéologie de facture occidentale qui était au pouvoir.

    • Pour nous Allemands, ce retour des peuples de l'Est européen à eux-mêmes, à leurs propres référents culturels, est-ce un signe positif ?

    C'est un signe positif et prometteur. Dans la mesure où nous aussi, après la réunification partielle de l'Allemagne, ne souffrons plus, en tant que peuple ou partie de peuple, de l'étouffante pression marxiste ni de la doctrine d'État de l'ex-RDA. Pour nous aussi, la chute du Rideau de fer signifie le retour à une conscience de soi, qui nous apparaît sous des formes nouvelles, que nous avons encore à définir, à préciser.

    • Y a-t-il en Russie des traditions culturelles spécifiques qui peuvent spontanément s'aligner sur les conceptions occidentales de la démocratie et des droits de l'homme ?

    Si ces traditions n'existent pas, ce n'est pas à nous de les imposer. C'est aux Russes à les faire advenir chez eux.

    • Ne court-on pas le danger, vu la disparité des moyens techniques et militaires modernes, que les États nationaux basculent dans une dépendance plus grande encore que par le passé ?

    C'est possible, effectivement. Mais le danger de plus grande dépendance guettera surtout les États et les peuples de l'ex-URSS. Mais le plus gros problème, pour moi, c'est de savoir comment on va procéder pour imposer l'économie de marché dans ces pays. N'oublions pas que nous avons affaire à un pays où il n'y a jamais eu de classe moyenne, de bourgeoisie (au sens positif et industrieux du terme), pendant des décennies voire des siècles, si l'on inclut l'ère des Tsars. Jamais ces peuples n'ont appris à être autonomes.

    • L'Allemagne doit-elle s'engager politiquement ou économiquement dans ces régions ?

    Économiquement, oui. Mais je reste très dubitatif quant aux chances de succès.

    • Mais n'y a-t-il pas de risques pour l'Allemagne, si elle prend des initiatives dans la CEI ou ailleurs ? Par ex., la prompte reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie par l'Allemagne a exposé cette dernière à un risque : s'aliéner les États occidentaux.

    Pour moi, c'est un risque que nous ne devons même pas prendre en considération. Ce que la CEE a fait dans le cas yougoslave relève davantage de la farce que d'une politique précise, qui sait quels sont ses objectifs. Quand des peuples comme les Croates ou les Slovènes mettent si nettement à l'avant-plan leur droit à l'auto-détermination et leur identité et perçoivent ce droit et cette identité comme un droit de la personne humaine, il est normal, pour des motifs tant d'ordre moral que d'ordre politique, que nous ne nous adressions pas à nos voisins, pour leur demander s'ils sont d'accord ou non que nous reconnaissions ces principes. Nous avons toujours trop longtemps attendu avant de donner notre avis. Évidemment, en disant haut et clair son avis, on ne se fait pas toujours des amis. Mais cela n'a aucune importance : l'espace du politique est un espace où personne n'a des amis.

    • Mais ce que vous nous dites là, est-ce de la Realpolitik ? Ne doit-on pas, en première instance, se ranger aux côtés des États dont on dépend le plus ?

    Dans quelques mois, la situation en Yougoslavie sera telle que l'avait prévue, en pionnier, le gouvernement de la République Fédérale. L'éclatement de la Yougoslavie est désormais un fait acquis : les problèmes actuels, aussi tragiques sont-ils, dérivent d'une contestation globale du tracé des frontières. Et la CEE devra se rendre à l'évidence. Ensuite, nous, Allemands, qui avons toujours été la locomotive de l'Europe, n'avons pas sans cesse à dire : si vous n'êtes pas de notre avis, c'est avec plaisir que nous allons tout de suite nous aligner sur vos positions. Les Hollandais ou les Belges pensent-ils qu'ils vont se heurter à nous, s'ils ne sont pas tout-à-fait sur la même longueur d'onde que nous ? Non ! Il est dans notre intérêt que les Croates et les Slovènes se considèrent comme des partenaires de l'Allemagne. Alors pourquoi n'aurions-nous pas agi comme nous avons agi ?

    • Mais en agissant de la sorte, ne risque-t-on pas de freiner ou de menacer le processus d'intégration à l'œuvre au sein de la CEE ?

    Si le processus d'intégration est menacé par de telles décisions, c'est qu'il ne vaut rien. Par ailleurs, je voudrais tout de même vous signaler que le processus d'intégration européenne est menacé par des dangers pires ; la décision allemande de reconnaître la Croatie et la Slovénie a certes été une décision de haute politique, que la RFA a osé, en pionnière, prendre seule, mais c'était aussi une décision que pas un seul État européen ne pouvait, à longue échéance, omettre de prendre. Personne ne pouvait indéfiniment se boucher les oreilles et fermer les yeux.

    • Mais l'éclatement de la Yougoslavie ne risque-t-il pas de poser un précédent, que craignent, pour de bonnes raisons, plusieurs États de l'Europe de l'Ouest ?

    Ce n'est pas notre problème. L'Allemagne a aussi ses minorités ethniques et elles ne posent pas de problèmes. Prenons l'exemple de la minorité danoise du Nord du pays : elle dispose de droits clairement définis. Et les réglementations qui gèrent cette minorité sont exemplaires ; le monde entier pourrait les imiter. Si les Tyroliens du Sud recevaient de Rome ce que nous accordons aux Danois du Slesvig, ils seraient heureux.

    • Dans le Traité qui sanctionne la réunification, on a expressément renoncé, pour la première fois, aux régions d'Allemagne orientale (Poméranie, Silésie, Prusse orientale, etc.). En 1992, l'Allemagne aura-t-elle encore intérêt à réclamer ces régions devenues sous-développées du point de vue économique et très abîmées sur le plan écologique ?

    La décision politique qui a été prise à Bonn n'est qu'un aspect de la problématique, l'aspect extérieur. Pour moi, qui suis historien, je vois les choses d'une toute autre façon, évidemment. Quand il est question de la Silésie et qu'on me demande qui sont les Silésiens, je ne peux bien sûr pas répondre que ce sont des Polonais qui viennent de Pologne. Vous comprenez bien que ça ne va pas, qu'il est exclu de poser une telle assertion, qui va à l'encontre de toute vérité historique. En revanche, on peut dire : oui, en 1991, ces régions ont été cédées en vertu de plusieurs traités ; et j'ajouterai, personnellement : elles ont été cédées par nécessité. On nous a imposé le dilemme suivant : vous ne pourrez vous réunir, si vous ne renoncez pas expressément à ces territoires. Mais, l'histoire étant ce qu'elle est, c'est-à-dire un théâtre où surgit constamment l'imprévu, on ne peut pas encore dire avec certitude ce qu'il adviendra de la partie septentrionale de la Prusse orientale, après l'effondrement de l'URSS.

    • Peut-on encore parler aujourd'hui de sérieux conflits de frontières, mis à part ce qui se passe dans les pays du tiers-monde ou dans les États pluri-ethniques en phase de dissolution ?

    À l'intérieur de l'Europe, les questions de frontières ne sont plus aussi importantes qu'elles ne l'ont été : c'est l'un des rares points positifs de l'intégration européenne.

    • Y a-t-il encore place en Europe, aujourd'hui, pour des conceptions ou des projets nationaux-étatiques ou stato-nationaux ?

    Ce que l'on tente de définir comme “régionalisme”, n'est rien d'autre qu'une revendication véhémente des groupes ethniques qui affirment ou veulent affirmer leur identité. Pourquoi ces groupes ethniques veulent-ils disposer de leur propre gouvernement ? Pourquoi les Croates voudraient-ils leur propre gouvernement, si leur identité ne leur tenait pas à cœur ?

    • N'y a-t-il pas là des motivations économiques qui entrent en ligne de compte ?

    Non, ce sont des motivations historiques, religieuses, culturelles. Entre la Serbie et la Croatie, il y avait, jadis, un frontière très significative ; la Serbie était perçue comme une zone intermédiaire entre l'Europe et le monde ottoman, tandis que la Croatie et la Slovénie faisaient partie de la monarchie austro-hongroise. Serbes et Croates ont été profondément déterminés par leurs destins historiques, très différents l'un de l'autre. Slovènes et Croates se sentent proches des Allemands, dont ils ont longtemps partagé l'histoire. Les choses se sont compliquées peu avant la Première Guerre mondiale : les Serbes ont rêvé de construire un royaume grand-serbe, en se soumettant tous les petits peuples ou minorités qui vivaient sur leur territoire ou aux alentours. La question qui se pose: cette volonté correspond-elle à l'idée que nous nous faisons de la justice ?

    • Peut-on dès lors parler d'un retour de l'idée stato-nationale classique ?

    Je ne crois pas. Nous n'assistons pas, je pense, au retour de la vieille conception de l'État-Nation, doté de droits de souveraineté, au sens classique du terme. Rien que parce qu'il y a imbrication étroite des économies les unes dans les autres, la souveraineté de chaque État est considérablement limitée ; mais, en même temps, nous constatons que les pouvoirs exécutifs et législatifs sont demeurés intacts. Où trouve-t-on en Europe cette promptitude à renoncer à ses propres droits de souveraineté, que l'on observe chez nous? Évidemment, nous, Allemands, avons toujours trouvés qu'il était facile de renoncer à ses droits de souveraineté parce que depuis 1945, nous n'en avons plus.

    • Aujourd'hui, une bonne part du travail législatif se fait au niveau européen…

    Oui mais ce travail législatif concerne essentiellement le domaine économique. Ce n'est pas pour rien que les politiciens de Bonn ont été déçus par les décisions de Maastricht ; en effet, pratiquement rien n'a été fait dans le domaine institutionnel. Le gouvernement de Bonn a raconté partout, à grand renfort de publicité, que Maastricht a été un gros succès. Dans le fond, ça a été un bide complet.

    • Néanmoins, l'Allemagne joue un rôle directeur en Europe. Les vaincus de la Seconde Guerre mondiale sont-ils les vainqueurs de l'après-guerre ? 

    On résume souvent la situation par cette formule. À croire que, si une troisième guerre mondiale éclate, il vaudrait mieux se trouver dans le camp des vaincus.

    • La réunification semble donner raison aux adénaueriens et aux “atlantistes” qui préconisaient une politique dure contre l'URSS. Pensez-vous qu'une politique de “neutralisation” de l'Allemagne, comme le voulaient une certaine gauche et une certaine droite nationale, aurait prolongé inutilement la vie de l'URSS moribonde ?

    Je ne crois pas que les atlantistes aient eu raison, ni d'ailleurs les protagonistes de la politique adenauerienne. Ceux qui le pensent interprètent mal les réalités politiques, géopolitiques et militaires. Si l'Allemagne avait opté pour la neutralité, l'URSS n'aurait eu aucun sursis complémentaire. Le système soviétique ne fonctionnait pas, avec ou sans guerre froide. Notre après-guerre a connu des phases de répit, où il n'y a pas eu la moindre course aux armements ; pendant ces périodes de répit, l'URSS n'a pas progressé.

    • Après l'effondrement du communisme, peut-on encore parler d'un “ordre mondial” ?

    Non, on assistera peut-être à des esquisses d'ordre mondial, mais non dans le sens où l'on pourrait dire : voilà, ceci est une construction équilibrée et harmonieuse, qui ne pose plus que quelques problèmes en certains points de friction. Observons la réalité contemporaine : l'Amérique est désormais incapable de faire face à ses propres problèmes intérieurs.

    • Et l'Allemagne, parvient-elle à résoudre les siens ?

    Votre question peut nous amener à de très longs développements. Surtout dans le domaine de la consolidation juridique et constitutionnelle de la sphère politique. Je ne suis pas un théoricien de l'État. Mais je constate, comme beaucoup de mes concitoyens, que, manifestement, il y a quelque chose qui ne va pas en Allemagne, que nous, citoyens allemands, traitons notre communauté politique à la légère, sans la moindre gravité. J'ai un jour eu une formule ironique : notre rapport le plus intense à l'État concerne la législation fiscale, la réglementation de la circulation routière et le service militaire. Tout le reste nous est égal. L'État ne semble pas s'intéresser au citoyen individuel concret, car il table sur le citoyen majeur et émancipé. Mais l'État n'a jamais clairement défini ce qu'est exactement le citoyen majeur et émancipé, si ce n'est par des formules toute faites. Mais peut-on rencontrer quelque part, cet homme libre, responsable, etc., capable de prendre des décisions en toute sérénité et en toute liberté ?

    • Mais n'est-ce pas précisément la rétention de cet État qui le rend si attachant ?

    Non. Cette rétention sera exaltée parce qu'elle permet la liberté mais je ne crois pas que cela suffise pour donner à l'État une force générant la cohésion sociale.

    • Dans le cadre de la RFA, pensez-vous qu'il y ait encore place pour un parti conservateur ou un parti de droite ?

    Conservateur ou de droite, je n'en sais rien et cela ne m'intéresse pas. Je ne vois pas non plus en quoi ces concepts de conservateur et de droite peuvent nous être encore utiles. En revanche, nous nous trouvons en face d'une quantité de problèmes concrets, qu'il faudrait affronter, de choses à changer et qu'il va falloir changer.

    • Vous vous êtes tenu éloigné de la politique partisane, mais vous ne vous êtes pas entièrement soustrait à elle. Je pense notamment au préambule du programme des Républicains, que vous avez rédigé…

    D'une part, je l'ai fait pour des raisons d'ordre privé. D'autre part, on peut saluer grosso modo la tentative de Schönhuber, qu'il poursuit d'ailleurs. Dans le fond, toute nouvelle formation politique, qui a l'intention de s'ancrer dans la vie politique, doit être saluée avec respect. Ne doit-on pas constater que les partis sont vieux et pétrifiés, qu'ils sont devenus des facteurs d'immobilisme ? C'est un souci qui préoccupe surtout les partis eux-mêmes depuis des années, et pas seulement ceux qui ne sont membres d'aucune formation ou les citoyens engagés dans un parti ou un autre.

    • Après tous les échecs des partis de droite qu'a connus l'Allemagne, y a-t-il encore une chance pour un parti qui se positionnerait à droite de l'Union (le cartel des partis démocrates-chrétiens, ndt) ?

    Oui. Je ne serais pas étonné si nous nous trouvons, dans deux ans, face à un paysage politique complètement modifié.

    • Professeur Diwald, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

    ► propos recueillis par Irmhild Deschner et Peter Bossdorf, Vouloir n°94/96, 1992.

    (une version légèrement différente de cet entretien est parue dans Junge Freiheit n°1/2-1992)

     


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