• Empire

    EMPIRE

    « Et chaque sentinelle est responsable de tout l'empire » (Antoine de Saint-Exupéry, Un sens à la vie)

    EmpireConception d'organisation de la politique et de la souveraineté conforme à des principes organiques, conciliant à la fois la Puissance unifiante de la fonction souveraine et la diversité vivante de la société, de la culture, de l'économie et de l'espace. L'Empire tout à la fois transcende et garantit les diversités.

    L'Empire est pour nous à la fois un mythe à régénérer et à appliquer à l'Europe à partir des exemples macédonien, romain, germanique, et une philosophie politique et géopolitique. Mais nous n'entendons pas en faire une utopie en la réduisant à une description institutionnelle ou à un programme. Notre vision impériale comporte 3 axes :

    • 1)  L'Empire unifie autour de la fonction première de toute société équilibrée, la fonction de souveraineté, ce qui relève de l'essence du politique et de la conscience historique, donc du destin ; pour le reste, il préserve la diversité de toutes les autres fonctions, des institutions, etc., qui n'ont pas d'incidence directe dans ces deux domaines. L'Empire fédère mais n'homogénéise pas, au contraire de la “Nation”.

    • 2) En deuxième lieu, son existence ne se justifie que par la recherche de la puissance et de la grandeur culturelles et historiques des peuples qu'il rassemble en une communauté politique. En revanche, ce qui relève du bien-être et du "social" regarde les institutions propres des peuples mais pas l'instance impériale.

    • 3) En troisième lieu, puisqu’il est, selon nous, par nature ouvert sur le monde, prêt à y jouer un rôle à la mesure de sa puissance et non exclusif des autres entités politiques ou culturelles, l'Empire est universel mais non universaliste, car les peuples qui le constituent, dans notre conception tout au moins, n'ont pas de vocation à s'étendre à toute la Terre, ni territorialement ni ethniquement. En ce sens, l'Empire n'est pas républicain, au sens français ou américain, et se distingue du système occidental actuel qui entend, au contraire, inclure et homogénéiser tous les peuples. Empire ne signifie pas impérialisme. L'Empire, selon notre conception, n'inclut et ne prend en charge le destin que des seuls peuples qui peuvent, historiquement, ethniquement et culturellement, se dire et se sentir parties de la même communauté. Nous pensons que ce “sentiment” est historialement fondé à surgir en Europe, Est et Ouest unis/réunis. Une Europe dont les “nations-États”, au sens des idéologies actuellement dominantes, ne nous paraissent pas légitimes. En effet, à nos yeux, seule une Europe impériale structurée par le maillage des régions ethniques nous semble, à terme, viable et donc légitime. Historiquement, la notion d'Empire a toujours eu contre elle, d'une part, le pouvoir théocratique et le pouvoir marchand (l'un et l'autre foncièrement cosmopolites), et d'autre part, le principe de l'État-Nation dont la logique est fondamentalement sécessionniste, centralisatrice, homogénéisante et réductrice, et dont l'esprit très “provincial” génère le chauvinisme de bête à cornes. Cette idée impériale, nous voulons aujourd'hui la reprendre à notre compte, en lui donnant le sens de mouvement que lui conférait déjà Moeller van den Bruck .

    À lire :


    ♦ Entrées connexes : Europe / Gibelin / Kantorowicz / Stapel

     

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    La Notion d'Empire, de Rome à nos jours 
    (avec un appendice sur la "subsidiarité")

     

    EmpireDans la mémoire européenne, souvent confuse voire inconsciente, l'Empire romain demeure la quintessence de l'ordre. Il apparaît comme une victoire sur le chaos, inséparable de la pax romana. Le fait d'avoir maintenu la paix à l'intérieur des limes et d'avoir confiné la guerre sur des marches lointaines (Parthes, Maures, Germains, Daces) pendant plusieurs siècles, pour notre inconscient, est une preuve d'excellence. Même s'il est difficile de donner une définition universelle du terme d'Empire — l'Empire romain n'étant pas comparable à l'Empire inca, l'Empire de Gengis Khan à l'Autriche-Hongrie des Habsbourg — Maurice Duverger s'est efforcé de souligner quelques caractéristiques des Empires qui se sont succédé sur la scène de l'histoire (dans son introduction au livre du Centre d'analyse comparative des systèmes politiques, Le concept d'Empire, PUF, 1980) :

    D'abord, comme l'avait déjà remarqué le linguiste français Gabriel Gérard en 1718, l'Empire est un « État vaste et composé de plusieurs peuples », par opposition au royaume, poursuit Duverger, moins étendu et reposant sur « l'unité de la nation dont il est formé ». De cette définition, nous pouvons déduire, avec Duverger, 3 éléments :

    • a) L'empire est monarchique, le pouvoir suprême est assumé par un seul titulaire, désigné par voie d'hérédité et présentant un caractère sacré (une fonction sacerdotale).
    • b) L'étendue du territoire constitue un critère fondamental des empires, sans que l'on ne puisse donner de mesure précise. La grandeur du territoire est ici subjective.
    • c) L'Empire est toujours composé de plusieurs peuples, sa grandeur territoriale impliquant d'office la diversité culturelle. Selon Karl Werner, « un royaume, c'est un pays ; un empire, c'est un monde ».


    L'Empire, qui est donc un système politique complexe qui met un terme au chaos, et revêt une dimension sacrée précisément parce qu'il génère l'ordre, a une dimension militaire, comme nous allons le voir quand nous aborderons le cas du Saint-Empire romain de la Nation Germanique, mais aussi une dimension civile constructive : il n'y a pas d'Empire sans organisation pratique de l'espace, sans réseau de routes (les voies romaines, indices concrets de l'impérialité de Rome), les routes étant l'armature de l'Empire, sans un commerce fluvial cohérent, sans aménagement des rivières, creusement de puits, établissement de canaux, vastes systèmes d'irrigation (Égypte, Assyrie, Babylone, “l'hydraulisme” de Wittfogel ). Au XIXe siècle, quand la nécessité de réorganiser l'Europe se fait sentir, quand surgit dans les débats une demande d'Europe, l'économiste allemand Friedrich List parle de réseaux ferroviaires et de canaux pour souder le continent. Le grand espace, héritier laïque et non sacré de l'Empire, réclame aussi une organisation des voies de communication.

    « Dans tout ensemble impérial, l'organisation des peuples est aussi variée que l'organisation de l'espace. Elle oscille partout entre deux exigences contraires et complémentaires : celle de la diversité, celle de l'unité » (Duverger, op. cit.). « Les Perses ont soumis plusieurs peuples, mais ils ont respecté leurs particularités : leur règne peut donc être assimilé à un empire » (Hegel). Par nature, les Empires sont donc plurinationaux. Ils réunissent plusieurs ethnies, plusieurs communautés, plusieurs cultures, autrefois séparées, toujours distinctes. Leur assemblage, au sein de la structure impériale, peut prendre plusieurs formes. Pour maintenir cet ensemble hétérogène, il faut que le pouvoir unitaire, celui du titulaire unique, apporte des avantages aux peuples englobés et que chacun conserve son identité. Le pouvoir doit donc à la fois centraliser et tolérer l'autonomie : centraliser pour éviter la sécession des pouvoirs locaux (féodaux) et tolérer l'autonomie pour maintenir langues, cultures et mœurs des peuples, pour que ceux-ci ne se sentent pas opprimés.

    Il faut enfin, ajoute Duverger, que chaque communauté et chaque individu aient conscience qu'ils gagnent à demeurer dans l'ensemble impérial au lieu de vivre séparément. Tâche éminemment difficile qui souligne la fragilité des édifices impériaux : Rome a su maintenir un tel équilibre pendant des siècles, d'où la nostalgie de cet ordre jusqu'à nos jours. Les imperfections de l'administration romaine ont été certes fort nombreuses, surtout en période de déclin, mais ces dysfonctionnements étaient préférables au chaos. Les élites ont accepté la centralisation et ont modelé leur comportement sur celui du centre, les masses rurales ont conservé leurs mœurs intactes pratiquement jusqu'à la rupture des agrégats ruraux, due à la Révolution industrielle (avec la parenthèse noire des procès de sorcelleries).

    Duverger signale aussi l'une des faiblesses de l'Empire, surtout si l'on souhaite en réactualiser les principes de pluralisme : la notion de fermeture, symbolisée éloquemment par la Muraille de Chine ou le Mur d'Hadrien. L'Empire se conçoit comme un ordre, entouré d'un chaos menaçant, niant par là même que les autres puissent posséder eux-mêmes leur ordre ou qu'il ait quelque valeur. Chaque empire s'affirme plus ou moins comme le monde essentiel, entouré de mondes périphériques réduits à des quantités négligeables. L'hégémonie universelle concerne seulement « l'univers qui vaut quelque chose ». Rejeté dans les ténèbres extérieures, le reste est une menace dont il faut se protéger.

    Dans la plupart des empires non européens, l'avènement de l'empire équivaut au remplacement des dieux locaux par un dieu universel. Le modèle romain fait figure d'exception : il ne remplace pas les dieux locaux, il les intègre dans son propre panthéon. Le culte de l'imperator s'est développé après coup, comme moyen d'établir une relative unité de croyance parmi les peuples divers dont les dieux entraient au Panthéon dans un syncrétisme tolérant. Cette République de divinités locales n'impliquaient pas de croisades extérieures puisque toutes les formes du sacré pouvaient coexister.

    Quand s'effondre l'Empire romain, surtout à cause de sa décadence, le territoire de l'Empire est morcelé, divisé en de multiples royaumes germaniques (Francs, Suèbes, Wisigoths, Burgondes, Ostrogoths, Alamans, Bavarois, etc.) qui s'unissent certes contre les Huns (ennemi extérieur) mais finissent par se combattre entre eux, avant de sombrer à leur tour dans la décadence (les "rois fainéants") ou de s'évanouir sous la domination islamique (Wisigoths, Vandales). De la chute de Rome au Ve siècle à l'avènement des Maires du Palais et de Charlemagne, l'Europe, du moins sa portion occidentale, connaît un nouveau chaos, que le christianisme seul s'avère incapable de maîtriser.

    De l'Empire d'Occident, face à un Empire d'Orient moins durement étrillé, ne demeurait intacte qu'une Romania italienne, réduite à une partie seulement de la péninsule. Cette Romania ne pouvait prétendre au statut d'Empire, vu son exigüité ; territoriale et son extrême faiblesse militaire. Face à elle, l'Empire d'Orient, désormais “byzantin”, parfois appelé “grec” et un Regnum Francorum territorialement compact, militairement puissant, pour lequel, d'ailleurs, la dignité impériale n'aurait pu être qu'un colifichet inutile, un simple titre honorifique. À la Romania, il ne reste plus que le prestige défunt et passé de l'Urbs, la Ville initiale de l'histoire impériale, la civitas de l'origine qui s'est étendue à l'Orbis romanus. Le citoyen romain dans l'Empire signale son appartenance à cet Orbis, tout en conservant sa natio (natione Syrus, natione Gallus, natione Germanicus, etc.) et sa patria, appartenance à telle ou telle ville de l'ensemble constitué par l'Orbis. Mais la notion d'Empire reste liée à une ville : Rome ou Byzance, si bien que les premiers rois germaniques (Odoacre, Théodoric) après la chute de Rome reconnaissent comme Empereur le monarque qui siège à Constantinople.

    Si la Romania italienne conservait symboliquement la Ville, Rome, symbole le plus tangible de l'Empire, légitimité concrète, elle manquait singulièrement d'assises territoriales. Face à Byzance, face à la tentative de reconquête de Justinien, la Romania et Rome, pour restaurer leur éclat, pour être de nouveau les premières au centre de l'Orbis, devaient très naturellement tourner leur regard vers le roi des Francs (et des Lombards qu'il venait de vaincre), Charles. Mais les lètes francs, fiers, n'avaient pas envie de devenir de simples appendices d'une minuscule Romania dépourvue de gloire militaire. Entretemps, le Pape rompt avec l'Empereur d'Orient. Le Saint-Siège, écrit Pirenne, jusqu'alors orienté vers Constantinople, se tourne résolument vers l'Occident et, afin, de reconquérir à la chrétienté ses positions perdues, commence à organiser l'évangélisation des peuples “barbares” du continent. L'objectif est clair : se donner à l'Ouest les bases d'une puissance, pour ne plus tomber sous la coupe de l'Empereur d'Orient. Plus tard, l'Église ne voudra plus se trouver sous la coupe d'un Empereur d'Occident.

    Le Regnum Francorum aurait parfaitement pu devenir un empire seul, sans Rome, mais Rome ne pouvait plus redevenir un centre crédible sans la masse territoriale franque. De là, la nécessité de déployer une propagande flatteuse, décrivant en latin, seule langue administrative du Regnum Francorum (y compris chez les notaires, les refendarii civils et laïques), les Francs comme le nouveau “peuple élu de Dieu”, Charlemagne comme le “Nouveau Constantin” avant même qu'il ne soit couronné officiellement Empereur (dès 778 par Hadrien Ier), comme un “Nouveau David” (ce qui laisse penser qu'une opposition existait à l'époque entre les partisans de “l'idéologie davidique” et ceux de “l'idéologie constantinienne”, plus romaine que “nationale”). Avant de devenir Empereur à Rome et par la grâce du Pape, Charlemagne pouvait donc se considérer comme un “nouveau David”, égal de l'Empereur d'Orient. Ce qui ne semblait poser aucun problème aux nobles francs ou germaniques.

    Devenir Empereur de la Romania posait problème à Charlemagne avant 800, année de son couronnement. Certes, devenir Empereur romano-chrétien était intéressant et glorieux mais comment y parvenir quand la base effective du pouvoir est franque et germanique. Les sources nous renseignent sur l'évolution : Charlemagne n'est pas Imperator Romanorum mais Romanum imperium gubernans qui est per misericordiam Dei rex Francorum et Langobardorum. Sa nouvelle dignité ne devait absolument pas entamer ou restreindre l'éclat du royaume des Francs, son titre de Rex Francorum demeurant l'essentiel. Aix-la-Chapelle, imitée de Byzance mais perçue comme "Anti-Constantinople", reste la capitale réelle de l'Empire.

    Mais l'Église pense que l'Empereur est comme la lune : il ne reçoit sa lumière que du “vrai” empereur, le Pape. À la suite de Charlemagne, se crée un parti de l'unité, qui veut surmonter l'obstacle de la dualité franco-romaine. Louis le Pieux, successeur de son père, sera surnommé Hludowicus imperator augustus, sans qu'on ne parle plus de Francs ou de Romains. L'Empire est un et comprend l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la France et les États du Bénélux actuels. Mais, le droit franc ne connaissait pas le droit de primogéniture : à la mort de Louis le Pieux, l'Empire est partagé entre ses descendants en dépit du titre impérial porté par Lothaire Ier seul. Suivent plusieurs décennies de déclin, au bout desquels s'affirment 2 royaumes, celui de l'Ouest, qui deviendra la France, et celui de l'Est, qui deviendra le Saint-Empire ou, plus tard, la sphère d'influence allemande en Europe.

    Harcelée par les peuples extérieures, par l'avance des Slaves non convertis en direction de l'Elbe (après l'élimination des Saxons par Charlemagne en 782 et la dispersion des survivants dans l'Empire, comme en témoignent les Sasseville, Sassenagues, Sachsenhausen, etc.), les raids sarrasins et scandinaves, les assauts des Hongrois, l'Europe retombe dans le chaos. Il faut la poigne d'un Arnoulf de Carinthie pour rétablir un semblant d'ordre. Il est nommé Empereur. Mais il faudra attendre la victoire du roi saxon Othon Ier en 955 contre les Hongrois, pour retrouver une magnificence impériale et une paix relative. Le 2 février 962, en la Basilique Saint-Pierre de Rome, le souverain germanique, plus précisément saxon (et non plus franc), Othon Ier, est couronné empereur par le Pape. L'Empire n'est plus peppinide-carolingien-franc mais allemand et saxon. Il devient le “Saint-Empire”.

    En 911 en effet, la couronne impériale a échappé à la descendance de Charlemagne pour passer aux Saxons (est-ce une vengeance pour Werden ?), Henri Ier l'Oiseleur (919-936), puis Othon (936-973). Comme Charlemagne, Othon est un chef de guerre victorieux, élu et couronné pour défendre l'œcumène par l'épée. L'Empereur, en ce sens, est l'avoué de la Chrétienté, son protecteur. Plus que Charlemagne, Othon incarne le caractère militaire de la dignité impériale. Il dominera la papauté et subordonnera entièrement l'élection papale à l'aval de l'Empereur. Certaines sources mentionnent d'ailleurs que le Pape n'a fait qu'entériner un fait accompli : les soldats qui venaient d'emporter la décision à Lechfeld contre les Hongrois avaient proclamé leur chef Empereur, dans le droit fil des traditions de la Germanie antique, en se référant au “charisme victorieux” (Heil) qui fonde et sanctifie le pouvoir suprême.

    En hissant ce chef saxon à la dignité impériale, le Pape opère le fameuse translatio Imperii ad Germanos (et non plus ad Francos). L'Empereur devra être de race germanique et non plus seulement d'ethnie franque. Un “peuple impérial” se charge dès lors de la politique, laissant intactes les identités des autres : le règne des othoniens élargira l'œcumène franc / européen à la Pologne et à la Hongrie (Bassin danubien — Royaume des Avars). Les othoniens dominent véritablement la Papauté, nomment les évêques comme simples administrateurs des provinces d'Empire. Mais le pouvoir de ces "rois allemands", théoriquement titulaires de la dignité impériale, va s'estomper très vite : Othon II et Othon III accèdent au trône trop jeunes, sans avoir été véritablement formés ni par l'école ni par la vie ou la guerre.

    Othon II, manipulé par le Pape, engage le combat avec les Sarrasins en Italie du Sud et subit une cuisante défaite à Cotrone en 982. Son fils Othon III commence mal : il veut également restaurer un pouvoir militaire en Méditerranée qu'il est incapable de tenir, faute de flotte. Mais il nomme un Pape allemand, Grégoire V, qui périra empoisonné par les Romains qui ne veulent qu'un Pape italien. Othon III ne se laisse pas intimider ; le Pape suivant est également allemand : Gerbert d'Aurillac (Alaman d'Alsace) qui coiffe la tiare sous le nom de Sylvestre II. Les barons et les évêques allemands finissent pas lui refuser troupes et crédits et le chroniqueur Thietmar de Merseburg pose ce jugement sévère sur le jeune empereur idéaliste : « Par jeu enfantin, il tenta de restaurer Rome dans la gloire de sa dignité de jadis ». Othon III voulait fixer sa résidence à Rome et avait pris le titre de Servus Apostolorum (Esclave des Apôtres).

    Les "rois allemands" ne pèseront plus très lourd devant l'Église après l'an 1002, dans la foulée des croisades, par la contre-offensive théocratique, où les Papes vont s'enhardir et contester aux Empereurs le droit de nommer les évêques, donc de gouverner leurs terres par des hommes de leur choix. Grégoire VII impose le Dictatus Papae, par lequel, entre moultes autres choses, le roi n'est plus perçu que comme Vicarius Dei, y compris le Rex Teutonicorum auquel revient prioritairement le titre d'Empereur. La querelle des Investitures commence pour le malheur de l'Europe, avec la menace d'excommunication adressée à Henri IV (consommée en 1076). Les vassaux de l'Empereur sont encouragés à la désobéissance, de même que les villes bourgeoises (les “ligues lombardes”), ce qui vide de substance politique tout le centre de l'Europe, de Brême à Marseille, de Hambourg à Rome et de Dantzig à Venise.

    Par ailleurs, les croisades expédient au loin les éléments les plus dynamiques de la chevalerie, l'Inquisition traque toute déviance intellectuelle et les sectes commencent à prospérer, promouvant un dualisme radical (Concile des hérétiques de St. Félix de Caraman, 1167) et un idéal de pauvreté mis en équation avec une « complétude de l'âme » (Vaudois). En acceptant l'humiliation de Canossa (1077), l'Empereur Henri IV sauve certes son Empire mais provisoirement : il met un terme à la furie vengeresse du Pape romain qui a soudoyé les princes rebelles. Mort excommunié, on lui refuse une sépulture, mais le simple peuple le reconnait comme son chef, l'enterre et répand sur sa pauvre tombe des graines de blé, symbole de résurrection dans la tradition paysanne / païenne des Germains : la cause de l'Empereur apparaissait donc plus juste aux humbles qu'aux puissants.

    Frédéric Ier Barberousse tente de redresser la barre, d'abord en aidant le Pape contre le peuple de Rome révolté et les Normands du Sud. L'Empereur ne mate que les Romains. Il s'ensuivra six campagnes en Italie et le grand schisme, sans qu'aucune solution ne soit apportée. Son petit-fils Frédéric II Hohenstaufen , sorte de surdoué, très tôt orphelin de père et de mère, virtuose des techniques de combat, intellectuel formé à toutes les disciplines, doté de la bosse des langues vivantes et mortes, se verra refuser d'abord la dignité impériale par l'autocrate Innocent III : « C'est au Guelfe que revient la Couronne car aucun Pape ne peut aimer un Staufer ! » Ce que le Pape craint par-dessus tout c'est l'union des Deux-Siciles (Italie du Sud) et l'Empire germano-italien, union qui coincerait les États pontificaux entre 2 entités géopolitiques dominées par une seule autorité. Frédéric II a d'autres plans, avant même de devenir Empereur : au départ de la Sicile, reconstituer, avec l'appui d'une chevalerie allemande, espagnole et normande, l'œcumène romano-méditerranéen.

    Son projet était de dégager la Méditerranée de la tutelle musulmane, d'ouvrir le commerce et l'industrie en les couplant à l'atelier rhénan-germanique. C'est la raison de ses croisades, qui sont purement géopolitiques et non religieuses : la chrétienté doit demeurer, l'islam également, ainsi que les autres religions, pour autant qu'elles apportent des éclairages nouveaux à la connaissance. En ce sens, Frédéric II redevient “romain”, par un tolérance objective, ne cherchant que la rentabilité pragmatique, qui n'exclut pas le respect pieux des valeurs religieuses : cet Empereur qui ne cesse de hanter les grands esprits (Brion, Benoist-Méchin, Kantorowicz, de Stefano, Horst, etc.) est protéiforme, esprit libre et défenseur du dogme chrétien, souverain féodal en Allemagne et prince despotique en Sicile ; il réceptionne tout en sa personne, synthétise et met au service de son projet politique. Dans la conception hiérarchique des êtres et des fins terrestres que se faisait Frédéric II, l'Empire constituait le sommet, l'exemple impassable pour tous les autres ordres inférieurs de la nature. De même, l'Empereur, également au sommet de cette hiérarchie par la vertu de sa titulature, doit être un exemple pour tous les princes du monde, non pas en vertu de son hérédité, mais de sa supériorité intellectuelle, de sa connaissance ou de ses connaissances.

    Les vertus impériales sont justice, vérité, miséricorde et constance :

    • La justice, fondement même de l'État, constitue la vertu essentielle du souverain. Elle est le reflet de la fidélité du souverain envers Dieu, à qui il doit rendre compte des talents qu'il a reçus. Cette justice n'est pas purement idéale, immobile et désincarnée (métaphysique au mauvais sens du terme) : pour Frédéric II, elle doit être à l'image du Dieu incarné (donc chrétien) c'est-à-dire opérante. Dieu permet au glaive de l'Empereur, du chef de guerre, de vaincre parce qu'il veut lui donner l'occasion de faire descendre la justice idéale dans le monde. La colère de l'Empereur, dans cette optique, est noble et féconde, comme celle du lion, terrible pour les ennemis de la justice, clémente pour les pauvres et les vaincus.
    • La constance, autre vertu cardinale de l'Empereur, reflète la fidélité à l'ordre naturel de Dieu, aux lois de l'univers qui sont éternelles.
    • La fidélité est la vertu des sujets comme la justice est la vertu principale de l'Empereur. L'Empereur obéit à Dieu en incarnant la justice, les sujets obéissent à l'Empereur pour lui permettre de réaliser cette justice. Toute rébellion envers l'Empereur est assimilée à de la “superstition”, car elle n'est pas seulement une révolte contre Dieu et contre l'Empereur mais aussi contre la nature même du monde, contre l'essence de la nature, contre les lois de la conscience.
    • La notion de miséricorde nous renvoie à l'amitié qui a unit Frédéric II à Saint-François d'Assise. Frédéric ne s'oppose pas à la chrétienté et à la papauté, en tant qu'institutions. Elles doivent subsister. Mais les Papes ont refusé de donner à l'Empereur ce qui revient à l'Empereur. Ils ont abandonné leur magistère spirituel qui est de dispenser de la miséricorde. François d'Assise et les frères mineurs, en faisant vœu de pauvreté, contrairement aux Papes simoniaques, rétablissent la vérité chrétienne et la miséricorde, en acceptant humblement l'ordre du monde. Lors de leur rencontre en Apulie, Frédéric II dira au “Poverello” : « François, avec toi se trouve le vrai Dieu et son Verbe dans ta bouche est vrai, en toi il a dévoilé sa grandeur et sa puissance ». L'Église possède dans ce sens un rôle social, caritatif, non politique, qui contribue à préserver, dans son "créneau", l'ordre du monde, l'harmonie, la stabilité. Le "péché originel" dans l'optique non-conformiste de Frédéric II est dès lors l'absence de lois, l'arbitraire, l'incapacité à 'éthiciser' la vie publique par fringale irraisonnée de pouvoir, de possession.


    L'Empereur, donc le politique, est également responsable du savoir, de la diffusion de la "vérité" : en créant l'université de Naples, en fondant la faculté de médecine de Salerne, Frédéric II affirme l'indépendance de l'Empire en matière d'éducation et de connaissance. Cela ne lui fut pas pardonné (destin de ses enfants).

    L'échec du redressement de Frédéric II a sanctionné encore davantage le chaos en Europe centrale. L'Empire qui est potentiellement facteur d'ordre n'a plus pu l'être pleinement. Ce qui a conduit à la catastrophe de 1648, où le morcellement et la division a été savamment entretenue par les puissances voisines, en premier lieu par la France de Louis XIV. Les autonomies, apanages de la conception impériale, du moins en théorie, disparaissent complètement sous les coups de boutoir du centralisme royal français ou espagnol. Le "droit de résistance", héritage germanique et fondement réel des droits de l'homme, est progressivement houspillé hors des consciences pour être remplacé par une théorie jusnaturaliste et abstraite des droits de l'homme, qui est toujours en vigueur aujourd'hui.

    Toute notion d'Empire aujourd'hui doit reposer sur les 4 vertus de Frédéric II Hohenstaufen : justice, vérité, miséricorde et constance. L'idée de justice doit se concrétiser aujourd'hui par la notion de subsidiarité , donnant à chaque catégorie de citoyens, à chaque communauté religieuse ou culturelle, professionnelle ou autre, le droit à l'autonomie, afin de ne pas mutiler un pan du réel. La notion de vérité passe par une revalorisation de la “connaissance”, de la “sapience” et d'un respect des lois naturelles. La miséricorde passe par une charte sociale exemplaire pour le reste de la planète. La notion de constance doit nous conduire vers une fusion du savoir scientifique et de la vision politique, de la connaissance et de la pratique politicienne quotidienne.

    Nul ne nous indique mieux les pistes à suivre que Sigrid Hunke, dans sa persepective “unitarienne” et européo-centrée : affirmer l'identité européenne, c'est développer une religiosité unitaire dans son fonds, polymorphe dans ses manifestations ; contre l'ancrage dans nos esprits du mythe biblique du péché originel, elle nous demande de réétudier la théologie de Pélagius, l'ennemi irlandais d'Augustin. L'Europe, c'est une perception de la nature comme épiphanie du divin : de Scot Erigène à Giordano Bruno et à Gœthe. L'Europe, c'est également une mystique du devenir et de l'action : d'Héraclite, à Maître Eckhart et à Fichte. L'Europe, c'est une vision du cosmos où l'on constate l'inégalité factuelle de ce qui est égal en dignité ainsi qu'une infinie pluralité de centres, comme nous l'enseigne Nicolas de Cues.

    Sur ces bases philosophiques se dégageront une nouvelle anthropologie, une nouvelle vision de l'homme, impliquant la responsabilité (le principe “responsabilité”) pour l'autre, pour l'écosystème, parce que l'homme n'est plus un pécheur mais un collaborateur de Dieu et un miles imperii, un soldat de l'Empire. Le travail n'est plus malédiction ou aliénation mais bénédiction et octroi d'un surplus de sens au monde. La technique est service à l'homme, à autrui.

    Par ailleurs, le principe de “subsidiarité”, tant évoqué dans l'Europe actuelle mais si peu mis en pratique, renoue avec un respect impérial des entités locales, des spécificités multiples que recèle le monde vaste et diversifié. Le Prof. Chantal Millon-Delsol constate que le retour de cette idée est due à 3 facteurs :

    1. La construction de l'Europe, espace vaste et multiculturel, qui doit forcément trouver un mode de gestion qui tiennent compte de cette diversité tout en permettant d'articuler l'ensemble harmonieusement. Les recettes royales-centralistes et jacobines s'avérant obsolètes.
    2. La chute du totalitarisme communiste a montré l'inanité des “systèmes” monolithiques.
    3. Le chômage remet en cause le providentialisme d'État à l'Ouest, en raison de l'appauvrissement du secteur public et du déficit de citoyenneté. « Trop secouru, l'enfant demeure immature ; privé d'aide, il va devenir une brute ou un idiot ».


    La construction de l'Europe et le ressac ou l'effondrement des modèles conventionnels de notre après-guerre nécessite de revitaliser une "citoyenneté d'action", où l'on retrouve la notion de l'homme coauteur de la création divine et l'idée de responsabilité. Tel est le fondement anthropologique de la subsidiarité, ce qui a pour corollaire : la confiance dans la capacité des acteurs sociaux et dans leur souci de l'intérêt général ; l'intuition selon laquelle l'autorité n'est pas détentrice par nature de la compétence absolue quant à la qualification et quant à la réalisation de l'intérêt général.

    Mais, ajoute C. Millon-Delsol, l'avènement d'une Europe subsidiaire passe par une condition sociologique primordiale : la volonté d'autonomie et d'initiative des acteurs sociaux, ce qui suppose que ceux-ci n'aient pas été préalablement brisés par le totalitarisme ou infantilisés par un État paternel (solidarité solitaire par le biais de la fiscalité ; redéfinition du partage des tâches). Notre tâche dans ce défi historique, donner harmonie à un grand espace pluriculturel, passe par une revalorisation des valeurs que nous avons évoquées ici en vrac au sein de structures associatives, préparant une citoyenneté nouvelle et active, une milice sapientiale.

    ► Robert Steuckers (conférence prononcée à la tribune du Cercle Hélios, Île-de-France, 1995).

     

    Empire

     

     Géopolitique et spiritualité du principe “Reich”

     

    EmpireLa première idée fondamentale que je voudrais mettre aujourd'hui en exergue en évoquant le principe “Reich”, c'est que celui-ci a certes une dimension spirituelle (sur laquelle je m'exprimerai), symbolique, culturelle, mais qu'il faut aussi savoir que tout Reich est un espace territorial de grandes dimensions. Les symboles et la spiritualité du Reich ont besoin d'un espace pour s'incarner, pour acquérir concrétude. C'est la raison pour laquelle une bonne connaissance de la dynamique géographique du territoire, où ce Reich doit s'établir, est un impératif auquel on ne peut se soustraire.  

    Voilà pourquoi il me paraît important de bien réfléchir à l'espace-réceptacle de l'idée de Reich (Regnum). D'abord, tout Reich est un espace politique dont les dimensions correspondent au Großraum théorisé par Carl Schmitt , dont les dimensions sont continentales. Ensuite, cet espace est organisé par des moyens de communication et de transport. Tout Reich vise à accélérer les relations entre les hommes vivant sur son territoire. Ce territoire est tout à la fois vaste mais néanmoins circonscrit dans des limes clairement définis, même s'ils sont en expansion constante. Quelques exemples : l'Empire romain, modèle indépassable dans l'histoire européenne, est un grand constructeur de routes ; son armée, les légions, qui l'incarne, qui en est le principal instrument, est composée de combattants, de soldats expérimentés et bien entraînés, mais aussi de pionniers, de troupes de génie qui construisent routes, ponts et aqueducs. L'Empire britannique, empire maritime, plus dominateur et exploitateur sur le plan économique que l'Empire romain, au point qu'on peut lui contester sa nature de “Reich”, a possédé également son instrument de mobilité, d'accélération : sa flotte. Dépourvue d'une spiritualité constitutive, cette thalassocratie marchande a néanmoins organisé les routes maritimes, notamment celle qui nous mène aux Indes en passant par Gibraltar, Malte, Chypre, Suez et Aden. La Chine, empire inébranlable depuis des millénaires, a émergé aussi grâce à la construction de routes et de canaux et à l'organisation d'une flotte côtière.

    Contre les “grands espaces”, la stratégie thalassocratique de saboter les travaux d'aménagement territorial

    Ces exemples, contradictoires, nous permettent de constater, sur base de la distinction désormais classique entre Terre et Mer (Mackinder, Haushofer, Schmitt), que la Grande-Bretagne, et, à sa suite, les États-Unis, vont systématiquement s'opposer aux grands travaux d'aménagement des voies de communication sur les espaces continentaux. Cette opposition systématique a pour but de conserver le monopole de la mobilité la plus véloce dans le transport des hommes et des choses, en l'occurrence le monopole d'une mobilité exclusivement marine. Les exemples prouvant cette hostilité fondamentale abondent :

     En 1904, Halford John Mackinder élabore sa théorie du containment des puissances continentales, en particulier de la Russie, parce que l'Empire des Tsars vient de réaliser, sous la dynamique impulsion du ministre Witte, la liaison ferroviaire transsibérienne, procurant à cet immense empire continental une mobilité qui autorise le déplacement rapide des troupes de la Baltique au Pacifique. Dès la réalisation de cette voie ferroviaire transcontinentale, le Tsar est diabolisé dans les médias : on monte le Japon contre lui, on finance la nouvelle marine de guerre nipponne afin de détruire la flotte russe au large de la Corée (Tsushima, 1905) ; une propagande sournoise le décrit comme un autocrate sanguinaire, des révoltes secouent les grandes villes de l'Empire orchestrées par de sombres agitateurs dont on ne comprend guère les motivations, tant elles sont vagues et échevelées, etc. 

    Bloquer l'artère danubienne

     De 1914 à 1918, la politique allemande et austro-hongroise vise à organiser les Balkans à partir de l'artère danubienne ; ce projet est combattu tacitement par la Grande-Bretagne qui manipule, comme d'habitude, les escrocs politiciens français agités par des philosophades sous-voltairiennes et une germanophobie pathologique, afin que les peuples de France soient saignés à blanc, sacrifiés tout à la fois, en théorie, pour des chimères idéologiques véhiculées par des canailles de gauche et de droite et, en pratique, pour bloquer le Danube dans l'intérêt des puissances thalassocratiques. Dans la littérature géopolitique, c'est justement le Français André Chéradame qui exprime le plus clairement les buts de guerre anglais et jette les bases du traité de Versailles, que réclameront à hauts cris les politiciens français inféodés aux folies idéologiques de 1789 et qu'avaliseront avec une hypocrite discrétion les stratèges politiques britanniques et américains, en rejetant la responsabilité du chaos en Europe centrale sur la France (ce que confirmaient évidemment les apparences). Chéradame réclame ainsi le morcellement de l'espace danubien en autant de nations artificielles que possible. Sa démonstration historique et géopolitique implique la réduction du “Grand Haza” hongrois à un petit État enclavé sans façade maritime, l'expulsion de la Bulgarie du delta du Danube, l'agrandissement démesuré de la Serbie, en direction de la Dalmatie et de la Slovénie, afin de verrouiller l'Adriatique ; l'agrandissement de la Roumanie pour que ce soit un allié de la France (dévoyée par la propagande sournoise des Britanniques) qui contrôle le delta du grand fleuve européen. L'idée de morceler et de bloquer le cours du Danube est revenue au grand galop depuis les événements de Yougoslavie au cours des années 90, avec pour point culminant la destruction des ponts de Novi Sad et de Belgrade, suivi d'une tentative de diaboliser l'Autriche, à la suite de l'entrée au gouvernement des libéraux-populistes de Jörg Haider.

     De 1904 à 1915, la question d'Orient naît à la suite des traités d'alliance entre le Reich des Hohenzollern (qui n'est pas le Reich traditionnel né après la victoire d'Othon Ier sur les Hongrois en 955) et l'Empire ottoman. L'Angleterre voit d'un très mauvais œil la construction d'un chemin de fer Berlin-Bagdad et l'inauguration de voies aériennes sur le même tracé. Le Moyen-Orient ne peut en aucun cas devenir l'arrière-pays d'un continent européen regroupé autour de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, a fortiori si ce mode de coopération débouche sur une façade dans l'Océan Indien, océan du milieu considéré comme une mer intérieure britannique.

     Même la France, réserve de chair à canon pour la City londonienne chaque fois que des politiciens illuministes la dirigent, subit des pressions indirectes quand elle réalise le canal à grand gabarit entre l'Atlantique (Bordeaux sur la Gironde) et la Méditerranée, ouvrage d'ingénierie civile qui relativise ipso facto la position de Gibraltar.

     Pour ce qui concerne le IIIe Reich national-socialiste (qui n'est pas un Reich au sens traditionnel du terme), force est de constater que la politique de construire des autoroutes, de vouloir réaliser la liaison Main-Danube (considérée comme un motif de guerre par la presse londonienne en 1942, qui publie une carte suggestive et révélatrice à ce propos), de réaliser un premier vol transatlantique sur Focke-Wulf Condor en 1938 après le dramatique accident du Zeppelin Hindenburg en 1937, de concocter des projets de train rapide à voie large sur les lignes Paris-Berlin-Moscou et Munich-Vienne-Istanbul (Breitspureisenbahn) et de concrétiser les projets de Frédéric II de Prusse et de l'économiste List en parachevant le système de canaux entre l'Elbe et le Rhin (lui-même lié à la Meuse et à l'Escaut par des travaux similaires exécutés aux Pays-Bas et en Belgique), sont des provocations claires et nettes à l'égard des thalassocraties, hostiles à toute organisation des communications sur les espaces continentaux. Tels sont les critères objectifs et vérifiables qui ont justifié l'hostilité de Roosevelt et de Churchill à l'endroit du IIIe Reich : les autres motifs sont moins clairs et donnent lieu à des spéculations infinies qui n'apportent aucune clarté dans les débats entre historiens.

    Ces travaux ou ces projets ont permis hier et permettent a fortiori aujourd'hui — notamment sur base du Plan Delors, qu'il conviendrait de concrétiser réellement — d'étendre une telle notion de Reich, comme principe et moteur de “communication” à l'Europe toute entière et à créer les conditions d'une alliance durable avec la Russie et l'Ukraine, maîtresses de l'espace pontique (Mer Noire). L'organisation optimale des voies fluviales et maritimes intérieures (Mer Noire et Mer Baltique) est désormais possible en Europe depuis le creusement définitif du Canal Rhin-Main-Danube sous le Chancelier Helmut Kohl . Au-delà des potentialités de cette liaison en Europe occidentale, centrale et orientale, la maîtrise complète du Danube, lié définitivement au Rhin et donc à l'Atlantique, permet très logiquement d'étendre la dynamique ainsi générée à l'espace pontique et aux fleuves russes et ukrainiens, au Don, et via le Canal Lénine, à la Volga et à la Mer Caspienne et de relancer la logique géopolitique et hydropolitique que l'Empire romain avait amorcée et que sa chute face aux Huns et sa christianisation anarchique avaient interrompue.

    Des Proto-Iraniens aux Goths

    Rome et les Germains s'étaient affrontés (ou alliés) pour tenir la ligne Rhin-Danube de la Mer du Nord à la Mer Noire. Les uns organisant tous les territoires situés au Sud de cette ligne ; les autres se massant au Nord. Les Wisigoths, descendus de la Suède actuelle, comme le feront plus tard les Varègues, occupent l'Ukraine et la Crimée. Autour de la Mer Noire se rassemblent dès lors 3 impérialités indo-européennes : la romaine, effective, la slavo-germanique, en gestation, et la perse, la plus ancienne. Les Wisigoths, qui acquièrent en Ukraine les techniques de cavalerie, léguées par les Scythes, et, avant eux, par les Proto-Iraniens, sont trop tôt bousculés par les Huns qui ruinent la fusion potentielle des 3 impérialités autour de la Mer Noire. Dans ce sens, la Russie, si elle parvenait à se dégager totalement de sa parenthèse bolchevique, serait tout à la fois l'héritière des Scythes (et des Proto-Iraniens), des Goths, des Varègues et des Perses (qui islamisés puis écrasés par les Mongols n'ont pas pu renouer avec leurs racines profondes, la parenthèse tentée par le dernier Shah ayant été trop brève dans le temps, avant d'être réduite à néant par une islamisation de nouvelle mouture), tout en demeurant, bien sûr, l'héritière de Byzance depuis 1453.

    Excursus sur le Rhône : Le Rhône se jette dans le bassin occidental de la Méditerranée et relie ce dernier au centre névralgique de l'Europe centrale, via Genève, le cours de la Saône et du Doubs, qui le mène aux “Portes de Bourgogne” (Burgundische Pforte), c'est-à-dire à la trouée de Bâle ou de Belfort, à proximité du Rhin et non loin des sources du Danube. À ce titre, il est un enjeu géostratégique primordial depuis l'antiquité. État de choses qui n'a pas échappé à la perspicacité de Halford John Mackinder, fondateur de la géopolitique militaire britannique. Dans son ouvrage Democratic Ideals and Reality (dernière édition en 1947), il rappelle l'échec de l'empire maritime de Geiserich (Genséric), roi des Vandales, qui n'a pas su lier ses conquêtes à l'artère rhodanienne ; retrace l'aventure des Sarrasins qui ont remonté le Rhône, la Saône et le Doubs jusqu'aux portes de Bourgogne ; et montre enfin l'importance de l'alliance entre la Savoie, puissance rhodanienne, l'Autriche et l'Angleterre dans la guerre de succession d'Espagne.  

    Arioviste, César, le Rhône et le Rhin 

    Son homologue allemand, l'historien Hermann Stegemann, auteur d'une histoire militaire du Rhin (Der Kampf um den Rhein, 1924) montre que, stratégiquement, le système du Rhône est lié au système du Rhin et que la maîtrise du Rhône a été l'objectif premier de la grande stratégie romaine de Marius à César. Maîtresse de la Méditerranée occidentale depuis ses victoires sur Carthage, Rome doit s'assurer un hinterland en Europe : elle choisira de remonter le Rhône et ses affluents, où, via le Doubs, elle tombera sur le cours du Haut-Rhin à l'Est de Thann et de Cernay / Sennheim. C'est le domaine d'Arioviste qui gère un royaume suève à cheval sur le Rhin, le Doubs et les sources du Danube. La défaite de ce chef germanique montre que la ligne Rhin-Rhône (via le Doubs et la Saône) est la ligne de pénétration idéale vers le Nord pour toute puissance maîtresse du bassin occidental de la Méditerranée. Dès sa victoire sur Arioviste, César se rend maître du bassin de la Seine et de la Loire mais laisse à des chefs futurs le soin de passer sur la rive droite du Rhin. Ses successeurs tenteront d'unir le cours du Danube, depuis ses sources jusqu'à son embouchure dans la Mer Noire : ce sera la grande stratégie continentale de l'empire romain, aussi importante que la maîtrise de la Mare Nostrum.

    La grande leçon de l'empire romain, organisateur des communications en Europe, est toujours d'actualité : l'Europe, pour avoir une structure impériale au bon sens du terme, c'est-à-dire une structure d'organisation intérieure et non pas une structure permettant des conquêtes impérialistes, doit avoir, comme Rome jadis, de grands projets d'aménagement, qui, dans la logique plus économique qui règne aujourd'hui, mobilise la main-d'œuvre et relance la consommation intérieure tout en accélérant les communications. Friedrich List, économiste libéral dont se réclament pourtant bon nombre d'étatistes non libéraux, préconisait ce type de politique dès le milieu du XIXe siècle. De nos jours, le Plan Delors n'a pas reçu, au niveau européen, l'attention qu'il méritait, alors qu'il suggérait le développement de chemins de fer rapides et le lancement d'un programme de satellites de télécommunications. De même, l'Europe actuelle n'a pas les dimensions impériales requises aujourd'hui, dans la mesure où sa marine est trop faible, tant sur le plan militaire comme le déplore l'Amiral français Allain Coataena, que sur le plan de l'exploitation civile et océanographique. L'Europe ne développe pas assez de grands projets pour l'exploitation des fonds marins et océaniques. Mis à part les liaisons entre la Grande-Bretagne et le continent, les flottes côtières d'aéroglisseurs ou de catamarans ne sont pas assez développées dans les mers intérieures, y compris la Méditerranée.

    Les dimensions historiques de la notion d'Empire

    À Verdun en 843, les petits-fils de Charlemagne se partagent en fait des bassins fluviaux, dans la mesure où les fleuves étaient à l'époque les seuls moyens de communication sûrs et relativement rapides. Charles le Chauve reçoit les bassins de la Somme, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, avec un avantage considérable, propre au bassin parisien. À partir de Paris, effectivement, on peut unir le territoire grâce aux affluents comme la Marne et l'Oise (qui a servi d'axe de pénétration à la colonisation franque) et à la proximité de la Loire, reliée à la Seine par une voie terrestre relativement courte, allant de Paris à Orléans. Cette position idéale a permis une centralisation rapide de la France. Lothaire reçoit les bassins du Rhin et de la Meuse, du Rhône et du Pô, en même temps que le titre de Caesar, en souvenir de Jules César qui, le long de ces axes, avait réussi à contrôler l'Ouest et à jeter les bases de la future colonisation de l'espace danubien (du moins son flanc sud). Louis le Germanique, reçoit le Nord, c'est-à-dire la plaine des fleuves parallèles, non reliés entre eux, de l'Escaut à la Vistule. Mais aussi la mission de conquérir le Danube pour y rétablir un ordre romain, confié par la translatio imperii aux Germains, qui, ipso facto, l'y rétabliront au Nord et au Sud. Cette mission danubienne implique aussi, à partir du Xe siècle, l'alliance avec la Hongrie (l'antique Pannonie romaine). Le tandem germano-hongrois, l'alliance de la couronne impériale romaine-germanique et de la couronne de Saint-Étienne magyare, fera face aux Ottomans, qui voudront conquérir le Danube en partant des Balkans et de son embouchure, pour rétablir l'unité géographique danubienne mais non pas sous un signe impérial et romain, mais sous un signe islamique. L'empire ottoman a voulu poursuivre la politique danubienne de Byzance, mais sans avoir de légitimité géographique européenne, la légitimité géographique turque étant centre-asiatique et la légitimité géographique islamique étant arabique.

    La proposition de Pie II

    Cette ambiguïté ottomane, où le Sultan est simultanément le Calife musulman et l'héritier, volens nolens, du Basileus byzantin, n'a pas échappé au Pape Pie II, alias l'humaniste Æneas Silvius Piccolomini, ancien Chancelier de l'Empereur germanique Frédéric III. Pie II propose la conversion au christianisme du Sultan, comme les Hongrois l'avaient acceptée après leur défaite de 955, face à l'armée germanique d'Othon Ier. Le Sultan serait devenu alors tout à la fois héritier de Rome et de Byzance, restaurant l'unité antique désirée par tous les humanistes, projetant la puissance européenne rétablie vers l'espace iranien via la Mer Noire ; condition sine qua non : l'élite ottomane devait oublier ipso facto, à l'instar des Hongrois du Xe siècle, sa détermination géographique pré-européenne et centre-asiatique (ethnique turque), de même que sa détermination nomade-arabique, transmise via l'Islam. Cette “steppitude” turco-mongole ou cette “désertitude” issue de la péninsule arabique étant 2 matrices totalement étrangères à l'Europe : la conversion au christianisme n'est pas tant l'adoption de la foi évangélique, dans le contexte qui nous occupe, que l'abandon volontaire de dynamiques géopolitiques autres que celles de l'antique empire romain. Le Sultan n'a pas accepté la proposition de Pie II, a voulu sottement persévérer dans sa logique turco-arabique, qui n'a finalement mené nulle part après 500 ans d'efforts. De ce fait cette logique turco-arabique, mixte boiteux et inefficace, irruption d'intempérance et de violence inutile, ne peut être considérée comme “sacrée”, au même titre que l'impérialité romaine-germanique (Sacrum Imperium) car elle débouche sur l'impasse ou la guerre permanente (ou, pour reprendre un modèle conceptuel iranien et zoroastrien, la sacralité impériale romaine-germanique ou l'impérialité perse, relève d'Ahura Mazda, principe de lumière, tandis que l'ottomanisme relève d'Ahriman, principe de destruction et d'obscurité, a fortiori s'il est allié au mammonisme de la Banque d'Angleterre ou de l'économicisme américain).

    La lutte entre l'Occident et l'Orient de notre continent constitue effectivement la dynamique majeure de notre histoire. Cette lutte se joue sur le Danube. Les Romains distinguaient 2 “Danube(s)” : l'un partant de sa source en Forêt Noire souabe jusqu'à ses “cataractes” dans les Balkans et portant son nom celtique Danuvius, l'autre partant de ces cataractes jusqu'à son embouchure et portant son nom grec Ister. Cette limite sera également celle des 2 empires romains d'Orient et d'Occident. La césure repose sur un fait hydrographique : la coupure de la navigation sur le Danube à hauteur des “Portes de Fer”, nommées “cataractes” dans l'antiquité. Les conflits ultérieurs entre les 2 empires auront pour objet tout à la fois la Méditerranée et le Danube.

    Missions de Bregenz et de Passau

    Au moment de la christianisation de l'Europe centrale, les missions celtiques (irlando-écossaises) parties de Bregenz, et partisanes d'une réconciliation avec les modèles du monachisme byzantin, entreront en concurrence, et perdront la lutte, devant les missions, également danubiennes de Passau ; celles-ci sont partisanes de la suprématie papale romaine, hostile à Byzance donc, en fin de compte, hostile au principe impérial de la vieille Rome, dont la Papauté se réclame parfois, ce qui constitue une dangereuse imposture. Les missions de Passau obtiendront gain de cause en Hongrie, en dépit de l'existence et de la persistance d'une zone mixte, de rites inspirés de la liturgie byzantine mais d'obédience papiste-romaine (Moravie, Croatie ). Elles étendront leur influence jusqu'aux Portes de Fer. À l'Est, la domination byzantine demeurera. À l'Ouest la domination franque et romaine s'établit solidement. Byzance a le dessous car on ne peut vaincre dans cette compétition que si l'on domine la Pannonie de la frontière morave à l'Adriatique. Cette zone charnière reste “romaine”, donc “Rome” reste maîtresse du jeu. Les Ottomans seront plus tard très conscients de cet enjeu : pour eux, la domination de l'Europe passe également par le maîtrise de la Pannonie et de la Croatie, mais la détermination germanique de l'impérialité européenne a quelque peu déplacé vers l'Ouest le point névralgique assurant cette domination. C'était Vienne désormais qui constituait la clef du Danube, que les Ottomans appelaient la “Pomme d'Or”. Les 2 assauts ottomans contre la capitale impériale de l'Europe se sont soldés par de cuisants échecs. Raison pour laquelle l'Europe n'est pas turco-musulmane aujourd'hui, en dépit de la trahison française. Le deuxième échec devant Vienne, malgré le rôle immonde qu'a joué le Räuberkönig Louis XIV (le "Roi des Bandits") en attaquant les troupes impériales européennes dans le dos pour soulager les Turcs, a scellé le déclin définitif de la puissance ottomane, qui a cessé de nuire à l'ensemble européen.

    Rhône, Rhin et Danube

    La dynamique de l'histoire romaine, pour reprendre les thèses de Stegemann, ou la logique de l'expansion territoriale romaine, repose in fine sur la bonne maîtrise de ces 3 bassins fluviaux d'Europe. L'objet des guerres puniques a été de contrôler le bassin occidental de la Méditerranée, contrôle solidement assuré par la conquête de la Sicile. Celle-ci occupe une position charnière entre les bassins oriental et occidental de la Méditerranée. Potentiellement, la puissance qui s'en empare est susceptible, moyennant peu d'efforts, de contrôler les 2 bassins de la Méditerranée. Les forces puniques, carthaginoises, disposaient d'atouts territoriaux importants, avec les Baléares, l'Espagne, les tributaires gaulois dans le bassin du Rhône (qui fournissaient d'excellents mercenaires) et le contrôle des passages alpins permettant d'accéder en Italie. Hannibal utilise tous ces atouts, mais échoue en Italie. Après les 3 guerres puniques, les Romains prennent conscience que l'Italie se défend sur le Rhône, avant les cols alpins. Rome va donc déployer successivement quatre projets stratégiques pour éviter le retour de tout Hannibal :

    • la colonisation de l'Espagne, qui serra un processus de très longue durée et qui commencera par la maîtrise des côtes méditerranéennes, la façade atlantique n'étant, à cette époque-là, d'aucune utilité.
    • la colonisation de la Provence, visant surtout à occuper l'embouchure du Rhône et, progressivement, à remonter sa vallée le plus loin possible.
    • éviter un nouveau danger, dans la mesure où la Provence reste ouverte à des peuples non contrôlés au Nord, Gaulois ou Germains (avec l'arrivée des Cimbres et des Teutons d'abord, des Suèves d'Arioviste ensuite).
    • ce danger, représenté par le non colmatage de la frontière septentrionale de la Provence, aux confins du pays des Eduens, c'est-à-dire de l'Auvergne actuelle, va obliger Rome à satelliser les tribus gauloises de la vallée du Rhône qui deviennent des alliées.
    • d'intervenir pour protéger ces alliés, notamment au moment où Arioviste bouscule les Helvètes qui se réfugient chez les Séquanes de Franche-Comté, alliés de Rome.


    La “Trouée de Bâle” ou les “Portes de Bourgogne”

    César va donc être obligé de colmater la brèche par laquelle les Germains, à la suite des Suèves d'Arioviste, peuvent s'engouffrer dans le territoire mal organisé des Gaules et donc menacer plus sérieusement la Provence que ne le firent jadis, du temps de Marius, les Cimbres et les Teutons. Dans cette campagne contre Arioviste — lui-même fort conscient de l'enjeu hydrographique et géographique de la région gauloise qu'il occupe dans les Vosges et sur le cours du Doubs, à peu près jusqu'à Besançon — César prend conscience de toute la dynamique géopolitique et hydrographique de l'hinterland européen du bassin occidental de la Méditerranée. En toute logique, la présence des troupes d'Arioviste dans la vallée du Doubs démontre à César que la Provence ne peut être tenue que si toute la vallée du Rhône est sécurisée au bénéfice de l'empire ouest-méditerranéen de Rome ; mais cette même vallée du Rhône n'est sûre que si la trouée de Bâle et de Belfort (la Porte de Bourgogne) est verrouillée contre les Germains. Mais pour bien verrouiller cette Porte de Bourgogne, il faut contrôler le Rhin en aval jusqu'à la Mer du Nord. Par conséquent, César constate très vite que le Rhin et le Rhône sont liés l'un à l'autre stratégiquement parlant. De même, le bassin du Rhône donne accès, via son principal affluent, la Saône, au Plateau de Langres sur lequel passe la ligne de partage des eaux et où la Seine atlantique prend sa source, de même que la Meuse. Le contrôle du Rhône implique celui de la Saône, qui, à son tour, implique celui de la Seine et de ses affluents. Qui plus est, la Seine donne accès à la Manche, d'où vient l'étain des Cornouailles ; le contrôle de la Seine implique aussi de contrôler le Sud de la Grande-Bretagne. Ce que tentera de faire César et que parachèveront ses successeurs.

    Après César, la proximité des sources du Danube et de la Porte de Bourgogne montre que la maîtrise du Rhône au départ de la Provence conduit à la nécessité de maîtriser le Rhin et à l'opportunité de contrôler le Danube. Ce processus sera amorcé dès Auguste, puis achevé par Trajan qui conquiert la Dacie (l'actuelle Roumanie).

    La stratégie de César est toujours d'actualité

    Tout cela n'est pas de l'histoire ancienne. La stratégie de César a été rééditée lors de la Seconde Guerre mondiale, à croire que les stratèges anglais et américains ont non seulement suivi les conseils de leur meilleur géopolitologue, Mackinder, mais aussi bien assimilé l'étude magistrale de Stegemann. Le débarquement de Provence, le 15 août 1944, permet aux troupes alliées de s'emparer rapidement de la vallée du Rhône pour se heurter à une résistance allemande acharnée à hauteur des Portes de Bourgogne, exactement dans les mêmes lieux où Arioviste avait livré bataille à César. La victoire des troupes franco-marocaines et américaines dans les Vosges alsaciennes conduit les alliés à s'emparer de la Porte de Bourgogne et du Haut Rhin puis de passer celui-ci en direction des sources du Danube dans la Forêt Noire, en plein Pays Souabe (“souabe” dérivant de “suève”, la tribu d'Arioviste). La campagne commencée par le débarquement de Provence jusqu'à la prise de Belfort à la fin de l'année 1944, est une réédition moderne de la campagne de César contre Arioviste.

    Unifier les bassins du Rhône, du Rhin et du Danube

    Cette double référence historique au conflit qui a opposé César à Arioviste, d'abord, et à la campagne qui a suivi le débarquement en Provence en août 1944, ensuite, nous fait prendre conscience de la nécessité géopolitique d'unifier autant que possible les 3 bassins du Rhin, du Danube et du Rhône, soit la Mer du Nord (et la Baltique par les nouveaux canaux du Nord de l'Europe), la Méditerranée occidentale et la Mer Noire, afin que la future Union Européenne puisse demeurer maîtresse des grandes voies de communication à l'intérieur même des terres, sans intervention possible d'une puissance maritime extérieure à notre sous-continent. Cette nécessité doit nous conduire à condamner sans appel l'obstruction commise par les Verts français — dont Mme Voynet — au creusement d'un canal à grand gabarit entre Rhin et Rhône. Une telle manœuvre politicienne, criminelle et abjecte, ne peut profiter qu'aux pires ennemis de l'Europe. Et, en dernière instance, a sûrement été “soufflée” par ceux-ci.

    Dans cette même perspective romaine et impériale, la longue guerre entre l'Autriche-Hongrie et les Ottomans a été une lutte pour le Danube, donc, en poursuivant notre raisonnement, pour réinclure la Mer Noire dans l'œcoumène européen, en faire une mer intérieure sans immixtion étrangère, c'est-à-dire sans l'intrusion d'une dynamique géographique dont le point de départ ne serait pas européen, ne serait pas situé sur la ligne qui part du Danemark (l'Insula Scandza, matrice des nations pour les Romains) pour aboutir en Sicile en incluant l'espace sis entre Vienne et Budapest. L'Europe doit annuler les effets de toute dynamique géographique extérieure, prenant pour point de départ un espace mal défini situé au-delà de la Mer d'Aral ou du Lac Balkach (la perspective turque ou pantouranienne) ou le centre de la péninsule arabique (la perspective arabo-musulmane), dans la Mer Noire, mer intérieure, et dans la Méditerranée orientale. Aucune de ces dynamiques ne peut déborder à proximité du sous-continent européen, ne peut avoir de Wachstumspitze (de “pointe de croissance” pour reprendre le vocabulaire de Karl Haushofer) dans l'orbite de l'œcoumène européen, c'est-à-dire dans tous les territoires qui ont jadis fait partie de l'empire romain.

    Permanence des faits telluriques et “longue histoire”

    La Hanse médiévale s'est étendue sur le territoire de la grande plaine nord-européenne, où coulent des fleuves parallèles, à l'époque non reliés entre eux. Pour en tirer profit, la Hanse a eu le génie d'organiser les mers intérieures du Nord (Mer du Nord, Mer Baltique) en prenant les marchandises de l'intérieur du continent dans les ports des embouchures pour les répartir sur les pourtours. Cette optique reste d'actualité.  

    Conclusion : ce panorama de faits historico-géographiques doit nous conduire à saisir la permanence des faits telluriques, fondements de la “longue histoire” (Braudel). Tout empire viable doit être porté par des hommes capables de garder toujours en tête les éléments permanents de cette “longue histoire”, car aucun empire ne peut survivre sans une telle “mémoire de l'espace”. Aujourd'hui, nous aurons à nouveau un “empire” en Europe, un système impérial (reichisch), si nous optimisons nos systèmes de communications (surtout les satellites de télécommunications), si nous parvenons directement à percevoir les manœuvres d'obstruction menées par des politiciens corrompus afin de les combattre immédiatement et sans pitié. Si nous avions eu une telle attitude, si nous avions eu la “mémoire de l'espace”, nous n'aurions jamais avalisé la guerre américaine contre la Serbie et, ipso facto, l'euro n'aurait pas dévalué dans la foulée de cette guerre, qui fut une catastrophe pour l'Europe sans que les fausses élites qui la gouvernent aujourd'hui ne s'en soient aperçu.

    Des principes politiques de tout “Reich”

    D'abord, il faut préciser que le “Reich” n'est pas une nation, même s'il est porté, en théorie, par un “populus” (le populus romanus) ou une “nation” (la Deutsche Nation). Erich von Kuehnelt-Leddhin nous a très bien montré la différence entre le “Reich” et la “nation” ; si sa position n'est pas nationaliste, et même anti-nationaliste, il n'a rien contre les sentiments d'appartenance nationale, contre la fierté d'appartenir à une nation. De tels sentiments sont positifs — écrit-il — mais doivent être transcendés par une idée. Cette transcendance conduit à une verticalité, qui s'oppose à toutes les formes modernes d'horizontalité, ce qui est, par ailleurs, l'idée majeure, le noyau idéel, de toutes les traditions, comme le souligne aussi Julius Evola . Mais cette notion traditionnelle et verticale oublie parfois la profondeur de l'humus : en tenant compte de cet humus, nous disons qu'il n'y a pas de verticalité ouranienne sans profondeur chtonienne. Pour résumer brièvement la position traditionnelle d'Erich von Kuehnelt-Leddhin, disons que les horizontalités modernes ne permettent pas le respect de l'Autre, de l'être-autre. Si l'Autre est jugé dérangeant, inopportun dans son altérité, il peut être purement et simplement éliminé ou mis au pas, sans le moindre respect de son altérité, car l'horizontalité fait de tous des “riens ontologiques”, privés de valeur intrinsèque. Tel est l'aboutissement de la logique égalitaire, propre des idéologies et des systèmes qui ont voulu usurper et éradiquer la tradition “reichique” : si tout vaut tout dans l'intériorité de l'homme, ou même dans sa constitution physique, cela signifie, finalement, que plus rien n'a de valeur spécifique, et si une valeur spécifique cherche à pointer envers et contre tout, elle sera vite considérée comme une anomalie qui appelle l'extermination, l'intervention fanatique et sanglante de “colonnes infernales”. La verticalité, en revanche, implique le devoir de protection et de respect, un devoir de servir les supérieurs et un devoir des supérieurs de protéger les inférieurs, dans un rapport comparable à celui qui existe, dans les sociétés et les familles traditionnelles, entre parents et enfants. La verticalité respecte les différences ontologiques et culturelles ; elle ne les considère pas comme des “riens”, qui ne méritent ni considération ni respect.

    Des serviteurs de l'Empire issus de toutes les nations

    Dans un empire cohabitent diverses communautés et, partant, vu l'extension territoriale importante de tout empire, divers peuples, que l'on ne songe pas à fusionner dans un magma insipide et indifférencié. Les empires sont généralement pluriethniques. C'était le cas de la monarchie austro-hongroise, dernière détentrice de l'impérialité romaine-germanique, où des hommes de toutes origines ethniques ont servi, non seulement des Autrichiens et des Hongrois mais aussi des Slaves du Sud tel le général serbe Bosoïev, puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, le général d'origine croate Rendulic, qui fut le dernier à rendre les armes ; lors de la guerre de Trente Ans, le Brabançon Tilly de 't Serclaes commande l'armée bavaroise, puis toute l'armée impériale ; sa statue se dresse encore et toujours dans la Feldherrenhalle de Munich ; le Lombard Montecuccoli sert également l'Autriche impériale, sans oublier le plus illustre des Savoisiens : le Prince Eugène. En Russie, les généraux sont souvent des Allemands ou des Allemands des Pays Baltes, y compris Rennenkampf qui envahit la Prusse orientale en 1914. Le ministre Witte est d'origine flamande ou hollandaise. Xavier de Maistre, frère de Joseph, a également exercé un commandement dans l'armée du Tsar, pour lutter contre les folies révolutionnaires et bonapartistes. Les Liégeois fondent plus tard les usines d'armement russes, dont les pistolets Nagant sont un souvenir. En Belgique, où la logique impériale s'est maintenue jusqu'en 1918, où la seconde offensive jacobine a eu raison des traditions séculaires, l'armée de 1914 est commandée en Afrique par un Danois, le Colonel Olsen, et en métropole par Jungbluth, Rhénan, et par Bernheim, Viennois d'origine israélite.

    Véritable multiculturalité et multiculturalité exterministe

    L'empire est donc fait de multiplicités, de différences, qui n'ont rien de commun avec la fausse multiculturalité vantée par les médias d'aujourd'hui. Cette multiculturalité, escroquerie idéologique, relève justement de cette horizontalité qui vise à vider tous les hommes, autochtones et allochtones, de leur substance ontologique. Cette multiculturalité tue l'essentiel qui vit en l'homme. Toute politique qui cherche à la promouvoir est une politique criminelle, exterministe, au sens où l'entendait le philosophe américain Thompson. À cette multiculturalité, masque publicitaire pour faire accepter l'exterminisme moderne, il faut opposer la verticalité impériale ou l'idée sublime de Herder , qui voyait en l'Europe une « communauté de personnalités ethniques imbriquées dans l'histoire ». À la suite de ces réflexions de Herder sur la diversité européenne, la centralité géographique de l'Allemagne, encore morcelée, fait d'elle, pour les romantiques qui sont passés de l'idéal révolutionnaire et illuministe à l'idéal d'une restauration charnelle au-delà des géométrismes abstraits et désincarnés du jacobinisme, le Sacrum Imperium parfait, branché territorialement sur les peuples romans, slaves et scandinaves, et seule apte, de ce fait, à faire éclore et vivre une synthèse européenne.

    À la suite de ces 2 batteries d'arguments, les uns d'ordre organisationnel et territorial, les autres d'ordre philosophique et éthique, il me paraît opportun, avant de conclure, de poser 2 questions importantes :

    •  Quelle catégorie d'hommes peuvent-ils incarner le “Reich” ?
    •  Comment une telle catégorie d'hommes a-t-elle émergé au sein de l'humanité européenne ?


    La catégorie d'hommes capables d'incarner un “Reich” est née de la tradition persane, laquelle à été longtemps un “Orient” (un modèle sur lequel on s'“orientait”), mais ce fait d'histoire et de tradition n'est plus pris en compte à sa juste valeur. Dans la tradition persane, il est question d'un “hiver éternel”, allusion plus que probable au début d'une ère glaciaire particulièrement rude, qui a surpris les premiers peuples européens dans leur habitat premier. Au moment où survient cet “hiver éternel”, un roi-héros, Rama, rassemble les tribus et les clans et se dirige, à leur tête, vers le Sud, vers le Caucase, la Bactriane et la Perse (les hauts plateaux iraniens). Ce roi-héros fonde les castes, ou, plus exactement, les fonctions que Georges Dumézil étudiera ultérieurement. Après avoir mené son peuple à bonne destination, pour échapper aux rigueurs de cet “hiver éternel”, Rama se retire dans les montagnes. Cette figure héroïque et royale se retrouve dans les traditions avestique et védique où il s'appelle Yama ou Yima.

     Pour mener cette expédition et cette migration, Rama-Yama-Yima s'est servi de chevaux et de chars et a jeté ainsi les premiers principes d'organisation d'une cavalerie, principes qui resteront l'apanage premier de ces clans et tribus qui se mêleront pour former le peuple iranien (perse ou parthe) de la haute antiquité. Plus tard, Zarathoustra (Zoroastre) codifie les règles que doit suivre chaque cavalier. La codification proprement dite est l'œuvre de son disciple Gathas. La troupe de Zarathoustra, qui doit faire respecter son enseignement pratique, est armée de massues (la “Clave” dans l'œuvre de Julius Evola). Au départ de la troupe des adeptes de Zarathoustra se forme la caste des guerriers, les Kshatriyas de la tradition indienne, une caste opérative ancrée dans le réel politique et géographique, qui domine la caste des prêtres, contemplative et moins encline à exercer sur elle-même une discipline rigoureuse.

    Un idéal simple et rigoureux

    Des rangs des Kshatriyas sont issus les rois, ce qui implique, dès le départ de la tradition indo-européenne d'Iran, la domination de l'homme actif sur l'homme contemplatif (préconisée par Evola). La figure iranienne de Sraosha, qui donnera le Saint Michel de la tradition médiévale, évolue entre le ciel et la terre, c'est-à-dire entre l'idéal de la Tradition et la réalité, va et vient qui postule une formation rigoureuse, à l'instar des disciples de Zarathoustra. Ceux-ci, au fur et à mesure que se consolide la tradition iranienne, sont formés à rendre claire leur pensée, à purifier leurs sentiments, à prendre conscience de leur devoir. Armés de ces 3 principes cardinaux d'orientation, le disciple de Zarathoustra lutte contre Ahriman, incarnation du Mal, c'est-à-dire de la déliquescence des sentiments, qui rend inapte à œuvrer constructivement et durablement dans le réel. Seuls les chevaliers capables d'incarner cet idéal simple mais rigoureux se donneront un charisme, un rayonnement, une lumière, la kwarnah. Ils sont liés entre eux par un serment.

    En 53 av. JC, quand les troupes parthes de Surena affrontent les légions du triumvir Crassus, figure méprisable par sa cupidité et avare de son or, les Romains sont soit horrifiés de cette rigueur, s'ils sont décadents comme Crassus, soit fascinés, s'ils ont encore le sentiment de l'État. Pendant la longue lutte entre Romains et Parthes, des éléments de cette spiritualité militaire iranienne vont petit à petit se distiller dans le monde occidental, notamment quand des chevaleries indo-iraniennes, comme les cataphractaires sarmates ou les cavaliers alains, vont se mettre au service de Rome. Les Goths, venus de Scandinavie, découvrent à leur tour cette spiritualité de Kshatriya quand ils déboulent en Crimée, dans l'espace scythe. Ils reprennent traditions et techniques des peuples cavaliers de la zone pontique et les introduisent dans le monde germanique. Le dieu Odin, avec son coursier, véhicule quelques éléments iraniens et, Loki, dieu trickster [fripon divin], hérite de traits prêtés à l'Ahriman perse.

    La tradition iranienne arrive en Europe par les Croisades

    Chez les Francs, la hache de combat, la framée, entre Clovis (Chlodweg) et les Croisades, implique un art militaire transmis, mais l'Occident ne connaît pas encore de chevalerie sur le modèle iranien. Les Francs disposent d'une militia mais pas encore d'une chevalerie, selon les critères des périodes ultérieures. Au cours des croisades, quand les troupes franques et germaniques entrent en contact avec les chevaleries persanes (islamiques) et arméniennes (chrétiennes), héritières des traditions de l'Iran ancien, elles renouent progressivement avec l'héritage perdu de l'Orient indo-européen que représente la tradition avestique, subsistant encore malgré la “pseudomorphose” islamique. La fotowwat (service, chevalerie, jeunesse) d'Iran est une transposition de l'héritage ancien dans un cadre islamique. Jean Tourniac, disciple de Guénon, dans son ouvrage Lumière d'Orient, explicite le cheminement qui va de cette chevalerie d'Iran, dont les origines sont zoroastriennes et participent d'un culte de la Lumière, aux chevaleries occidentales et templières, qui se sont constitués dans la foulée des croisades.

    La chevalerie médiévale est tout à la fois militaire, hospitalière et gère un système bancaire, afin que l'activité économique soit également compénétrée d'une éthique lumineuse, dérivant, en ultime instance, en remontant la concaténation des avatars, de la même matrice iranienne et zoroastrienne, issue des premiers peuples indo-européens ayant déboulé dans l'actuelle Perse. L'Iran traditionnel, en dépit de son islamisation de surface, a été détruit plus tard par les Mongols. Il ne s'en est plus jamais relevé et n'a plus pu redevenir un “Orient”. Dans l'œuvre de Henry Corbin , le plus grand iranologue et islamologue français du XXe siècle, nous trouvons plus d'un hommage au philosophe perse islamisé Sohrawardi, qui, dépositaire de la sagesse iranienne originelle, s'insurge, avant la destruction de son pays par les Mongols, contre la bigoterie, le rationalisme étriqué qui est son corollaire, et réclame le retour à une attitude noble, lumineuse, archangélique et michaëlienne, qui n'est rien d'autre que la tradition perse / avestique des origines les plus lointaines. Sohrawardi réclame une révolte contre la caste des prêtres étriqués, et, partant, contre toutes les pensées et démarches impliquant des limitations stérilisantes. Cette attitude a toujours paru suspecte aux castes de prêtres ou d'intellectuels, soucieux d'imposer des corpus figés aux populations qui leur étaient soumises, en Occident comme en Orient.

    Arthur de Gobineau — à qui l'on reproche un nordicisme que l'on décrète caricatural et ancêtre direct du nazisme — a été le premier, en Europe, à attirer l'attention des Européens de son temps, sur le passé lumineux de la Perse antique, modèle plus fécond, à ses yeux, que la Grèce, trop intellectuelle et trop spéculative. Le modèle chevaleresque — dont les traces premières remontent à Rama et à Zarathoustra — induit une pratique de la maîtrise de soi, supérieure, pour Gobineau, à la spéculation intellectuelle des Athéniens. Et, de fait, quand la Perse a été laminée par les Mongols, l'Islam tout entier a commencé à sombrer dans le déclin. Le fondamentalisme wahhabite est l'expression de cette décadence, dans la mesure où il est une réaction outrée, caricaturale, au déclin de l'Islam, désormais privés de la grande Lumière de la Perse. Les pauvres simagrées wahhabites ne pouvant bien entendu jamais servir d'“Orient”.

    La “nouvelle chancellerie impériale” selon Carl Schmitt

    Si le modèle de la chevalerie perse et arménienne a pu constituer un modèle pour l'Europe, un mode opératif traditionnel sans égal, de type “kshatriyaque”, ou de dominante “kshatriyaque”, il ne peut être pensé en dehors du projet de “nouvelle chancellerie impériale européenne”, énoncé par Carl Schmitt. Celui-ci a évoqué la nécessité de former une instance de ce type, après les catastrophes qui ont frappé l'Europe dans la première moitié du XXe siècle et pour préparer la renaissance qui suivra l'assujettissement de notre sous-continent. Cette chancellerie doit reposer sur 3 faisceaux d'idées :

    • 1) le droit selon l'école historique fondée par Savigny, où le droit est inclus dans une continuité historique bien maîtrisée, permettant la durée des ordres concrets de la société ;
    • 2) sur l'économie, découlant de l'école historique de Rodbertus, et plus particulièrement sur le corpus que nous a légué Schmoller ;
    • 3) Sur la redécouverte de la tradition fondatrice, à partir des recherches de Bachofen , qui ont eu des répercussions chez Julius Evola, défenseur des principes “kshatriyaques”, et chez Georges Dumézil, qui a bien mis les fonctions des sociétés traditionnelles indo-européennes en exergue, dont bien entendu la fonction “kshatriyaque”. Dans l'œuvre de Kantorowicz , qui a réhabilité de manière particulièrement lumineuse la figure de l'Empereur Frédéric II de Hohenstaufen, nous retrouvons également un filon qui nous mènera au véritable “Orient” perse / avestique, qui n'a rien à voir avec les “Orients”, grands ou petits, des parodies criminelles et étriquées qui ont conduit l'Europe à sa perte. L'étude de l'itinéraire de Frédéric II nous amène forcément à la spiritualité active des chevaleries germaniques, guerrières et hospitalières, et des modèles arméniens et iraniens rencontrés pendant les croisades, notamment à travers la personnalité lumineuse de Saladin, prince kurde.


    L'étude de ce vaste domaine des traditions est un travail colossal, surtout si on le couple à l'étude précise de notre propre cadre géographique (nécessité si l'on veut connaître la terre que notre “Reich” doit féconder). Un travail colossal que nous devrons mener sans jamais fléchir, jusqu'à notre dernier souffle, comme nous l'a montré Marc. Eemans , explorateur des Orients perses, des traditions germaniques et de la mystique de Flandre et de Rhénanie. Mais l'appel de la Lumière, archangélique et michaëlienne, est un impératif auquel nous ne pouvons pas nous soustraire, faute de commettre une impardonnable trahison, surtout à l'égard de nous-mêmes.

    ► Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°51 , 2001.

    (Conférence tenue au séminaire de Synergon-Deutschland, avril 2000)

     

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    Sur le “modèle impérial” pour l’Europe de demain

     

    ◘ Réponse de Robert Steuckers à un étudiant dans le cadre d’un mémoire de fin d’étude (mai 1998).

    • En ce qui concerne la construction européenne, Alain de Benoist affirme préférer le modèle impérial comme mode de construction politique. Et vous, même, animateur de Synergies européennes ?

    laopar10.jpgMon option est également “impériale”. Mais il faut s’entendre sur le mot. Les termes “imperium”, “empire”, “impérial” revêtent dans le langage quotidien des acceptions très différentes et parfois contradictoires. Je tiens tout de suite à dire que, pour moi, le terme “empire” ne signifie nullement ce mixte de militarisme et d’idéologie conquérante que l’on trouve dans les phases décadentes de la République romaine et dans le césarisme qui les a suivies, dans l’empire hellénistique d’Alexandre, dans le bonapartisme napoléonien ou dans l’hitlérisme. Ainsi que dans l’impérialisme économique de l’Angleterre victorienne ou des États-Unis après 1945.

    Pour moi, l’empire idéal est un espace vaste et multiethnique / multiculturel, de dimensions continentales (p. ex. l’Europe), où règne, en droit constitutionnel, le principe de subsi­diarité, donnant à chaque entité territoriale, à chaque communauté linguistique ou ethnique, à chaque classe sociale ou corps de métier, à chaque strate organisée de la société (ordre des médecins, des architectes, des pharmaciens, etc., universités), la liberté de s’auto-administrer en toute autonomie, sans subir des interventions de l’instance hiérarchique la plus élevée ou d’une instance établie dans une capitale lointaine.

    La subsidiarité valorise la proximité et l’identité des gouvernants et des gouvernés. La théorie de la subsidiarité a été énoncée par des auteurs comme Althusius, Gierke, Riehl , etc. (cf. NdSE n°17 ). La théorie de la subsidiarité est une option politique très présente dans l’espace géographique de l’Europe catholique et baroque (de la Flandre à la Bavière, l’Italie du Nord, la Hongrie, l’Autriche et la Croatie). Elle est un héritage du Saint-Empire médiéval et baroque.

    Deux difficultés surgissent quand on manipule les notions d’empire et de subsidiarité dans l’orbite des nouvelles droites francophones.

    Premièrement, Paris et la France ne font pas partie des espaces catholiques et baroques que je viens de mentionner. L’idée d’un empire bienveillant, garantissant le rapprochement systématique des gouvernants et des gouvernés, y est étrangère et y rencontre la plupart du temps une incompréhension inquiétante, bien que de très brillants universitaires français aient abordé avec brio cette question (Alexandre Marc, Guy Héraud, Chantal Millon-Delsol, Stéphane Pierré-Caps, etc. cf. NdSE n°17 & n°29). Ces auteurs constituent pour nous des références essentielles.

    En dépit de ses efforts méritoires, de Benoist n’a pas pu dissiper l’ambiguïté existant entre la notion impériale, romaine et germanique du Saint-Empire et la notion militariste et bonapartiste dominante en France. C’est une ambiguïté et une contradiction de plus dans la ND française. Alain de Benoist a toujours vivement regretté le désintérêt en France pour cette notion bienveillante de l’empire, mais a écarté de son entourage tous les hommes qui la défendaient pour s’entourer de personnages bizarres qui ne comprenaient strictement rien du tout à cette vision impériale, pluraliste et plastique de la politique ou qui s’y opposait carrément avec une rage et une obstination féroces (Philippe de Saint-Robert).

    En Belgique, où la logique fédéraliste travaille le monde politique depuis des décennies, la logique de la subsidiarité et de la représentation de la societas civilis dans tous ses aspects (syndicats, mutuelles, associations professionnelles) doit présider toute réorientation idéologique. La logique de la subsidiarité et du fédéralisme sont présentes, bien que de façon incohérente et désordonnée, dans la culture politique et dans les réflexes populaires : elles doivent déboucher sur un corpus théorique cohérent puis sur une pratique politique cohérente, appelée à corriger les effets pervers et les dysfonctionnements qui ren­dent problématique la bonne marche de notre société (fédéralisme incomplet, survivances de structures incompatibles avec un fédéralisme cohérent, emprise des partis sur les corps intermédiaires de la société, surplombage des décisions par les états-majors des partis, dérives mafieuses de la partitocratie, verzuiling- pillarisation, etc.).

    Dans le contexte belge, flamand comme wallon, ainsi que dans tous les contextes issus du Saint-Empire, la reprise mécanique, pure et simple du débat français est impossible : l’égalitarisme-nivelleur a fait moins de ravage en Belgique (et dans le reste du Saint-Empire) qu’en France, les différences qui innervent la société ont subsisté et se sont organisées, hélas le plus souvent selon des schémas inopportuns. Cette organisation des corps intermédiaires est une bonne chose en soi : ce qu’il faut corriger, c’est leurs vices de fonctionnement. Telle doit être la tâche politique majeure. La notion d’égalité des pairs (et tous les citoyens sont pairs devant le droit et devant leurs droits et leurs devoirs constitutionnels) ne saurait être battue en brèche par un discours purement idéologique, où l’on absolutise l’attitude anti-égalitaire, jusqu’à l’absurde.

    Deuxièmement, affirmer l’idée impériale contre les autres modèles de constitutions ou d’États implique un travail au niveau du droit. Une option politique de ce type implique de proposer des modèles susceptibles de fonctionner dans le consensus et sans heurts. De tels modèles existent forcément dans la réalité ou ont existé dans l’histoire, car proposer des modèles inexistants ou purement construits participerait d’une démarche utopique. Il n’y a nulle trace d’un tel travail dans l’histoire de la “nouvelle droite” parisienne. Une des raisons de la rupture entre le GRECE — instance qui a incarné les premières phases de l’existence de la ND en France — et Synergies Européennes — qui entend proposer des modèles cohérents pour tous les pays d’Europe à l’heure de l’unification européenne — réside précisément dans l’absence de modélisations concrétisables de la part du GRECE, où ces matières ont été systématiquement délaissées au profit de nébuleux engouements esthétiques sans grande consistance. À terme, l’UE devra à l’évidence se doter d’une constitution cohérente reposant sur les principes de droit qui régissent

    • a) la confédération helvétique,
    • b) les constitutions fédérales allemandes, autrichiennes et belges,
    • c) les structures de représentation des minorités ethniques (Danois au Schleswig, Sorabes en Lusace, Slovènes en Carinthie, Allemands en Wallonie orientale, etc.), qui devront être généralisées dans toute l’Europe,
    • d) la conception espagnole d’un État asymétrique de communautés autonomes,
    • e) les principes théoriques qui se profilent derrière la devolution britannique (Écosse , Pays de Galles ),
    • f) les recherches des fédéralistes européens (Marc, Héraud, MacDougall, Peeters, etc.), que ceux-ci se soient situés à droite ou à gauche sur l’échiquier politique (nous avons le souci de mêler étroitement les applications traditionnelles du principe de subsidiarité et les projets militants et prospectifs du filon proudhonien de la gauche européenne).


    Certes, l’exposé de ces doctrines juridiques et constitutionnelles ne suscite pas les enthousiasmes du grand public. Néanmoins, on ne peut pas faire l’impasse sur la question du droit constitutionnel de la future Europe, quand on prétend étudier les ressorts de la civilisation européenne dans le but de la sauver d’un certain naufrage. Je pense qu’il faut marteler et répéter à intervalles réguliers les argumentaires fédéralistes et subsidiaristes et montrer l’excellence des modèles constitutionnels que je viens de mentionner par rapport à ceux qui ont cru bon de se débarrasser des “organismes symbiotiques” et des “corps intermédiaires” (cf. Bodin) de la societas civilis (Althusius ; cf. NdSE n°17) pour construire fébrilement une version ou une autre de la “Cité géométrique” (Gusdorf). Au seuil du IIIe millénaire, le retour à des formes d’organismes symbiotiques, respectueux des mille et une possibilités de l’homme, n’est possible que par une généralisation des modèles fédéralistes, qui rapprochent les gouvernants des gouvernés.

    Le discours un peu vague sur la “société civile”, que l’on entend depuis 4 ou 5 ans en France, restera vague et confus s’il n’est pas étayé par un projet fédéraliste. Il n’y a pas d’organisation cohérente et consensuelle de la société civile sans l’adoption d’un modèle fédéral, si possible basé sur des traditions locales ou tiré d’une continuité précise, à la fois juridique et historique (droits coutumiers locaux, formes historiques de représentation, etc.). On ne peut pas, d’un côté, réclamer la défense de la société civile, et plaider de l’autre pour le maintien d’un modèle jacobin ou géométrique de l’État. Une telle démarche est généralement une escroquerie de la gauche.

    Mais on ne peut pas davantage parler des régionalismes en limitant ceux-ci à leurs dimensions culturelles et esthétiques (ou en jouant aux “transgresseurs” et en n’applaudissant que les seules violences civiles ou terroristes des zones à risques en Europe) ou ne suggérant aucun modèle juridique qui permette de sauver globalement (politiquement, économiquement, culturellement, etc.) les différences qui composent et innervent l’Europe.

    La revendication “impériale” n’est pas sérieuse si elle n’est pas assortie d’un plaidoyer pour une constitution fédéraliste complexe, cohérente, étayée et plongeant ses racines dans l’histoire. À la droite française d’en tirer les conclusions, c’est-à-dire de s’affirmer pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle veut défendre : ou bien la societas civilis avec toutes ses différences symbiotiquement organisées ou bien les institutions dérivées de la Révolution française et du Code Napoléon, ou bien être une démocratie réelle et vivante de facture vieille-européenne ou bien être un “révolutionarisme institutionalisé” (et donc non fondamentalement démocratique)…

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    L'empire et nous

    62821d10.png Discours inaugural de Maître Jure Vujic, secrétaire politique du Mouvement “Minerve” correspondant de “Synergies Européennes” en Croatie, 1998.

     L'Empire est avant tout une essence spirituelle, une sublime nuance ancrée dans l'honneur et qui s'affirme dans le style et l'allure. Il est le kaléidoscope de nos facultés oniriques et l'expression de nos potentialités virtuelles. L'idée d'Empire implique une réintégration ontologique pour chaque individu, des valeurs aristocratiques qui furent l'épine dorsale de l'histoire.

    L'essence impériale invite à la réconciliation avec soi-même, aux retrouvailles avec son fond originel. C'est pourquoi il conviendra pour chacun de nous d'expurger les résidus d'une éducation prophylactique, pour libérer et accroître son propre champ de vision et se projeter hors de soi-même vers l'horizon infini. La libération de nos âmes passera par le rejet inconditionnel de toute forme de cinétisme ambiant pour adopter les dynamiques constantes, charnelles et naturelles de notre dualité intrinsèque, faite de corps et d'esprit, d'Être et de matière. Ainsi restituer l'intégralité de l'être impérial pour l'immerger dans nos âmes supposera de mettre en mouvement en chaque lieu, à chaque instant, ses attributs sacrés qui sont capacité d'appréhension, d'intégration, de captation, d'amour, d'ouverture et de conquête. L'impérialité consiste à dépasser les crispations nationalitaires étriquées et à refuser de se plier à toutes les formes d'idolâtries contemporaines, pour rétablir et reconstruire comme les arcs-boutants d'une cathédrale, le lien d'allégeance impérial, seul à même de consumer les contradictions inhérentes à la nature humaine, et de fédérer organiquement des ethnies, des peuples et des nations différents de par leurs coutumes, leur histoire et leur religion. L'Empire se fera le réceptacle des disparités naturelles et le garant de leur émancipation. Au-delà du constructivisme des idéologies abstraites qui réduisirent les peuples européens durant des siècles à la servilité, l'Empire nous invite à renouer avec le langage tellurique du sol, des vastes steppes, des étendues de forêts vierges, des contrées désertiques, des glacis immaculés et de recourir au ressort humain de l'inaccessible, de la polarité et de l'absolu, seuls antidotes empêchant la sclérose de l'esprit humain.

    La pensée impériale est une ligne intérieure qui relie les perspectives obliques des âmes vagabondes vers la centralité. Elle est cette muraille inaccessible à l'existence désincarnée. Elle est en quelque sorte l'incarnation du Verbe éternel. L'Empire est cette puissance motrice qui comble les espaces, il est cet hôte indésirable qui surgit de nulle part, à l'éminente dignité de l'éphémère et qui, pourtant, comme un fluide d'évocation, déploie sa force dans la permanence. L'Empire s'insurge contre la barbarie moderne et odieuse de l'argent, pour rappeler à l'ordre la sainte barbarie de nos ancêtres, fille aînée des déterminismes naturels et historiques. Penser en termes de puissance et d'expansion est le propre de l'impérialité qui nous renvoie sans cesse à l'histoire universelle. La volonté de puissance est à elle seule volonté impériale. Élaborer et promouvoir une grande politique impériale ne pourra se concevoir que sur la base de grands espaces.

    L'Europe désarmée, livrée aux convoitises et aux pillages des thalassocraties anglo-saxonnes, repue de richesses perfides et aliénantes, demeure dans l'ombre d'elle-même, dans les ténèbres, dans un monde chtonien qu'elle s'est aménagé au cœur d'une jungle fébrile de consumérisme. L'Europe est dépossédée de son âme, elle reste atteinte d'une calvitie impressionnante, d'une surface d'ivoire, qu'elle ne reconquerra qu'au prix d'une réappropriation de l'idée de puissance et d'impérialité. L'Europe avance à vitesse d'escargot sur les parois échancrées d'un monde aiguisé où règne la furie collective. Elle retrouvera la liberté de disposer de ses ressources et de l'ensemble de ses forces par la construction d'un bloc continental eurasiatique fédérant les diverses nations européennes constituées, débouchant symétriquement sur la Mer du Nord, la Mer Baltique, la Méditerranée et l'Océan Indien. Pour ce faire, il conviendra de s'affranchir des coquilles hexagonales pusillanimes et étroites et de briser les carcans des États-Nations qui asphyxient les communautés naturelles, et nient les potentialités individuelles.

    Aspirer à la puissance, c'est redonner aux peuples européens leur place dans l'histoire universelle. Puissance et domination s'excluent, la première impliquant une responsabilité, un sens du devoir inné et une adhésion volontaire, la seconde se fondant sur la simple force coercitive, vouée à une chute certaine. L'espace déterminant le destin des peuples dans leur étendue, leurs ressources et leur configuration, interpelle leur vocation historique dans le monde. Jordis von Lohausen écrivit que le propre destin des peuples historiques est leur capacité à accéder à la puissance. Les peuples européens auront-ils ce courage ? Nul ne le sait. Mais l'avenir appartient à cette nation européenne-Piémont qui aura la volonté politique de trouver prise sur un sol salvateur, de fonder la “Heimat” pour les générations futures et repousser toujours plus loin ses Limes, ses fronts expansifs et ses têtes de pont défensives, pour réaliser cette unité de destin dans l'universel. Alors renaîtra de ses cendres comme le Phénix mythique, l'Empire régénéré, florilège de notre conversion spirituelle. « C'est lui qui rompt la chaîne sur les ruines de l'Ordre ; il chasse au bercail les égarés qu'il fouette vers le droit de toujours où Grand redevient Grand, Maître redevient Maître et la Règle, la Règle ; fixant l'Emblème vrai au drapeau de son peuple, sous l'orage, aux signaux d'honneur de l'aube, il guide la troupe de ses preux vers les œuvres du jour, du jour lucide, où se bâtit le Nouveau Règne » (Stefan George).

    ► Jure Vujic.

     

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    Nation et nationalisme, Empire et impérialisme, dévolution et grand espace

     

    guardi10.jpgMesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Chers amis et camarades,

    Le thème de notre colloque d'aujourd'hui est à la fois intemporel et actuel.

    Actuel parce que le monde est toujours, envers et contre les espoirs des utopistes cosmopolites, un pluriversum de nations, et parce que nous replongerons tout à l'heure à pieds joints dans l'actualité internationale, marquée par le conflit, donc par la pluralité antagonistes des valeurs et des faits nationaux.

    Intemporel parce que nous abordons des questions que toutes les générations, les unes après les autres, remettent inlassablement sur le tapis. En traitant de la nation et du nationalisme, de l'Empire et de l'impérialisme, nous touchons aux questions essentielles du politique, donc aux questions essentielles de l'être-homme, puisqu'Aristote déjà définissait l'homme comme un zoon politikon, comme un être ancré dans une polis, dans une cité, dans une nation. Ancrage nécessaire, ancrage incontournable mais ancrage risqué car précisément il accorde tout à la fois profondeur, sens de la durée et équilibre mais provoque aussi l'enfermement, l'auto-satisfaction, l'installation, la stérilité.

    Devant le retour en Europe de l'Est et de l'Ouest d'un discours se proclamant nationaliste, il est impératif de comprendre ce double visage que peut prendre le nationalisme, de voir en lui cet avantage et ce risque, cette assurance que procure l'enracinement et ce dérapage qui le fait chavirer dans l'enfermement. Quant à la notion d'empire, elle a désigné au Moyen Âge le Reich centre-européen, sorte d'agence qui apaisait les conflits entre les diverses ethnies et les multiples corps qui le composait ; puis elle a désigné, sous Bonaparte, le militarisme qui tentait d'imposer partout en Europe des modèles constitutionnels marqués par l'individualisme bourgeois, qui méconnaissaient les logiques agrégatrices et communautaires des corps de métier, des « républiques villageoises » et des pays charnels ; ensuite, elle a désigné l'impérialisme marchand et thalassocratique de l'Angleterre, qui visait l'exploitation de colonies par des groupes d'actionnaires, refusant le travail parce que, lecteurs de la Bible, ils voyaient en lui une malédiction divine ; leur aisance, leur oisiveté, ils la tiraient des spéculations boursières.

    Cette confusion sémantique, qui vaut pour le terme « nation » comme pour le terme «empire», il importe que nous la dissipions. Que nous clarifions le débat. C'est notre tâche car, volontairement, nous parions pour le long terme et nous refusons de descendre directement dans l'arène politicienne qui nous force toujours aux pires compromis. Si nous ne redéfinissons pas nous-mêmes les concepts, si nous ne diffusons pas nos redéfinitions par le biais de nos stratégies éditoriales, personne ne le fera à notre place. Et la confusion qui règne aujourd'hui persistera. Elle persistera dans le chaos et de ce chaos rien de cohérent ne sortira.

    Commençons par définir la nation, en nous rappelant ce qu'Aristote nous enseignait à propos du zoon politikon ancré dans sa cité. Le politique, qui est l'activité théorique surplombant toutes les autres activités de l'homme en leur conférant un sens, prend toujours et partout son envol au départ d'un lieu qui est destin. À partir de ce lieu se crée une socialité particulière, étayée par des institutions bien adaptées à ce paysage précis, forcément différentes des institutions en vigueur dans d'autres lieux. Nous avons donc affaire à une socialité institutionnalisée qui procure à sa communauté porteuse autonomie et équilibre, lui assure un fonctionnement optimal et un rayonnement maximal dans son environnement. Le rayonnement élargit l'assise de la socialité, crée le peuple, puis la nation. Mais cette nation, produit d'une évolution partie de l'ethnos originel, se diversifie à outrance au cours de l'évolution historique. En bout de course, nous avons toujours affaire à des nations à dimensions multiples, qui se déploient sur un fond historique soumis à tous les aléas du temps. Toute conception valide de la nation passe par une prise en compte de cette multidimensionalité et de ce devenir. Le peuple est donc une diversité sociologique qu'il faut organiser, notamment par le truchement de l'État.

    L'État organise un peuple et le hisse au rang de nation. L'État est projet, plan : il est, vis-à-vis de la concrétude nation, comme l'ébauche de l'architecte par rapport au bâtiment construit, comme la forme par rapport à la matière travaillée. Ce qui implique que l'État n'a pas d'objet s'il n'y a pas, au préalable, la concrétude nation. Toutes les idéologies statolâtriques qui prétendent exclure, amoindrir, juguler, réduire la concrétude, la matière qu'est la nation, sont des sottises théoriques. Le peuple précède l'État mais sans la forme État, il ne devient pas nation, il n'est pas organisé et sombre rapidement dans l'inexistence historique, avant de disparaître de la scène de l'histoire. L'État au service de la concrétude peuple, de la populité génératrice d'institutions spécifiques, n'est pas un concept abstrait mais un concept nécessaire, un concept qui est projet et plan, un projet grâce auquel les élites du peuple affrontent les nécessités vitales. L'État — avec majuscule — organise la totalité du peuple comme l'état — sans majuscule — organise telle ou telle strate de la société et lui confère du sens.

    Mais il est des États qui ne sont pas a priori au service du peuple : Dans son célèbre ouvrage sur la définition du peuple (Das eigentliche Volk, 1932), Max Hildebert Boehm nous a parlé des approches monistes du concept État, des approches monistes qui refusent de tenir compte de l'autonomie nécessaires des sphères sociales. Ces États capotent rapidement dans l'abstraction et la coercition stérile parce qu'ils refusent de se ressourcer en permanence dans la socialité populaire, dans la « populité » (Volkheit), de se moduler sur les nécessités rencontrées par les corps sociaux. Cette forme d'État coupée du peuple apparaît vers la fin du Moyen Âge. Elle provoque une rupture catastrophique. L'État se renforce et la socialité se recroqueville. L'État veut se hisser au-dessus du temps et de l'espace. Le projet d'État absolu s'accompagne d'une contestation qui ébauche des utopies, situées généralement sur des îles, elles aussi en dehors du temps et de l'espace. Dès que l'État s'isole de la socialité, il ne l'organise plus, il ne la met plus en forme. Il réprime des autonomies et s'appauvrit du même coup. Quand éclate la révolution, comme en France en 1789, nous n'assistons pas à un retour aux autonomies sociales dynamisantes mais à un simple changement de personnel à la direction de la machine État. Les parvenus remplacent les faisandés au gouvernail du bateau.

    C'est à ce moment historique-là, quand la nation concrète a périclité, que nous voyons émerger le nationalisme pervers que nous dénonçons. Le discours des parvenus est nationaliste mais leur but n'est pas la sauvegarde ou la restauration de la nation et de ses autonomies nécessaires, de ses autonomies qui lui permettent de rayonner et de briller de mille feux, de ses autonomies qui ont une dynamique propre qu'aucun décret ne peut régenter sans la meurtrir dangereusement. L'objectif du pouvoir est désormais de faire triompher une idéologie qui refuse de reconnaître les limites spatio-temporelles inhérentes à tout fait de monde, donc à toute nation. Une nation est par définition limitée à un cadre précis. Vouloir agir en dehors de ce cadre est une prétention vouée à l'échec ou génératrice de chaos et d'horreurs, de guerres interminables, de guerre civile universelle.

    Les révolutionnaires français se sont servis de la nation française pour faire triompher les préceptes de l'idéologie des Lumières. Ce fut l'échec. Les nationaux-socialistes allemands se sont servis de la nation allemande pour faire triompher l'idéal racial nordiciste, alors que les individus de race nordique sont éparpillés sur l'ensemble de la planète et ne constituent donc pas une concrétude pratique car toute concrétude pratique, organisable, est concentrée sur un espace restreint. Les ultramontains espagnols se sont servis des peuples ibériques pour faire triompher les actions du Vatican sur la planète. Les banquiers britanniques se sont servis des énergies des peuples anglais, écossais, gallois et irlandais pour faire triompher le libre-échangisme et permettre aux boursicotiers de vivre sans travailler et sans agir concrètement en s'abstrayant de toutes les limites propres aux choses de ce monde. Les jésuites polonais ont utilisé les énergies de leur peuple pour faire triompher un messianisme qui servait les desseins de l’Église.

    Ce dérapage de l'étatisme, puis du nationalisme qui est un étatisme au service d'une abstraction philosophique, d'une philosophade désincarnée, a conduit aux affrontements et aux horreurs de la guerre de Crimée, de la guerre de 1870, de la guerre des Boers, des guerres balkaniques et de la guerre de 1914. Résultat qui condamne les nationalismes qui n'ont pas organisé leur peuple au plein sens du terme et n'ont fait que les mobiliser pour des chimères idéologiques ou des aventures colonialistes. Inversement, cet échec des nationalismes du discours et non de l'action concrète réhabilite les idéaux nationaux qui ont choisi l'auto-centrage, qui ont choisi de peaufiner une socialité adaptée à son cadre spatio-temporel, qui ont privilégié la rentabilisation de ce cadre en refusant le recours facile au lointain qu'était le colonialisme.

    Pour sortir de l'impasse où nous ont conduit les folies nationalistes bellogènes, il faut opérer à la fois un retour aux socialités spatio-temporellement déterminées et il faut penser un englobant plus vaste, un conteneur plus spacieux de socialités diverses.

    Le Saint-Empire du Moyen Âge a été un conteneur de ce type. En langage moderne, on peut dire qu'il a été, avant son déclin, fédératif et agrégateur, qu'il a empêché que des corps étatiques fermés ne s'installent au cœur de notre continent. La disparition de cette instance politique et sacrée à la suite de la fatale calamité des guerres de religion a provoqué le chaos en Europe, a éclaté l'œkoumène européen médiéval. Sa restauration est donc un postulat de la raison pratique.

    À la suite des discours nationalistes fallacieux, il faut réorganiser le système des États européens en évitant justement que les peuples soient mobilisés pour des projets utopiques irréalisables, qu'ils soient isolés du contexte continental pour être mieux préparés par leurs fausses élites aux affrontements avec leurs voisins. Il faut donc réorganiser le continent en ramenant les peuples à leurs justes mesures. Ce retour des limites incontournables doit s'accompagner d'une déconstruction des enfermements stato-nationaux, où les peuples ont été précisément enfermés pour y être éduqués selon les principes de telle ou telle chimère universaliste.

    Le retour d'une instance comparable au Saint-Empire mais répondant aux impératifs de notre siècle est un vieux souhait. Constantin Frantz, le célèbre philosophe et politologue allemand du XIXe siècle, parlait d'une «communauté des peuples du couchant», organisée selon un fédéralisme agrégateur, reposant sur des principes diamétralement différent de ceux de la révolution française, destructrice des tissus sociaux concrets par excès de libéralisme économique et de militarisme bonapartiste.

    Guillaume de Molinari, économiste français, réclamait à la fin du XIXe siècle la construction d'un « marché commun » incluant l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la France, la Hollande, la Belgique, le Danemark et la Suisse. Il a soumis ses projets aux autorités françaises et à Bismarck. Lujo Brentano envisage à la même époque une union économique entre l'Autriche-Hongrie et les nouveaux États balkaniques. L'industriel autrichien Alexander von Peez, par un projet d'unification organique de l'Europe, entend répondre aux projets américains de construire l'Union panaméricaine, qui évincera l'Europe d'Amérique latine et amorcera un processus d'« américanisation universelle ».

    Gustav Schmoller affirme que toute politique économique européenne sainement comprise ne peut en aucun cas s'enliser dans les aventures coloniales, qui dispersent les énergies, mais doit se replier sur sa base continentale et procéder à grande échelle à une « colonisation intérieure ». Jäckh et Rohrbach théorisent enfin un projet de grande envergure : l'organisation économique de l'Europe selon un axe diagonal Mer du Nord/Golfe Persique. L'objectif de la théorie et de la pratique économiques devait être, pour ces 2 économistes des 20 premières années de notre siècle [XXe], d'organiser cette ligne, partant de l'embouchure du Rhin à Rotterdam pour s'élancer, via le Main et le Danube, vers la Mer Noire et le Bosphore, puis, par chemin de fer, à travers l'Anatolie et la Syrie, la Mésopotamie et le villayat de Bassorah, aboutir au Golfe Persique. Vous le constatez, on retombe à pieds joints dans l'actualité. Mais, ce projet de Jäckh et de Rohrbach, qu'a-t-il à voir avec le thème de notre colloque ? Que nous enseigne-t-il quant au nationalisme ou à l'impérialisme ?

    Beaucoup de choses. En élaborant leurs projets d'organisation continentale en zones germanique, balkanique et turque, les puissances centrales de 1914 réévaluaient le rôle de l'État agrégateur et annonçaient, par la voix du philosophe Meinecke, que l'ère des spéculations politiques racisantes était terminée et qu'il convenait désormais de faire la synthèse entre le cosmopolitisme du XVIIIe siècle et le nationalisme du XIXe siècle dans une nouvelle forme d'État qui serait simultanément supranationale et attentive aux ethnies qu'elle englobe. L'Entente, porteuse des idéaux progressistes de l'ère des Lumières, veut, elle, refaire la carte de l'Europe sur base des nationalités, ce qui a fait surgir, après Versailles, une « zone critique » entre les frontières linguistiques allemande et russe.

    Nous découvrons là la clef du problème qui nous préoccupe aujourd'hui : les puissances porteuses des idéaux des Lumières sont précisément celles qui ont encouragé l'apparition de petits États nationaux fermés sur eux-mêmes, agressifs et jaloux de leurs prérogatives. Universalisme et petit-nationalisme marchent la main dans la main. Pourquoi ? Parce que l'entité politique impérialiste par excellence, l'Angleterre, a intérêt à fragmenter la diagonale qui s'élance de Rotterdam aux plages du Koweït. En fragmentant cette diagonale, l'Angleterre et les États-Unis de Wilson brisent la synergie grande-continentale européenne et ottomane de Vienne au Bosphore et de la frontière turque aux rives du Golfe Persique.

    Or depuis la chute de Ceaucescu en décembre 1989, tout le cours du Danube est libre, déverrouillé. En 1992, les autorités allemandes inaugureront enfin le canal Main-Danube, permettant aux pousseurs d'emmener leurs cargaisons lourdes de Constantza, port roumain de la Mer Noire, à Rotterdam. Un oléoduc suivant le même tracé va permettre d'acheminer du pétrole irakien jusqu'au cœur industriel de la vieille Europe. Voilà les raisons géopolitiques réelles de la guerre déclenchée par Bush en janvier dernier. Car voici ce que se sont très probablement dit les stratèges des hautes sphères de Washington :

    « Si l'Europe est reconstituée dans son axe central Rhin-Main-Danube, elle aura très bientôt la possibilité de reprendre pied en Turquie, où la présence américaine s'avèrera de moins en moins nécessaire vu la déliquescence du bloc soviétique et les troubles qui secouent le Caucase ; si l'Europe reprend pied en Turquie, elle reprendra pied en Mésopotamie. Elle organisera l'Irak laïque et bénéficiera de son pétrole. Si l'Irak s'empare du Koweït et le garde, c'est l'Europe qui finira par en tirer profit. La diagonale sera reconstituée non plus seulement de Rotterdam à Constantza mais du Bosphore à Koweït-City. La Turquie, avec l'appui européen, redeviendra avec l'Irak, pôle arabe, la gardienne du bon ordre au Proche-Orient. Les États-Unis, en phase de récession, seront exclus de cette synergie, qui débordera rapidement en URSS, surtout en Ukraine, pays capable de redevenir, avec un petit coup de pouce, un grenier à blé européen auto-suffisant.

    Alors, adieu les achats massifs de blé et de céréales aux États-Unis ! Cette synergie débordera jusqu'en Inde et en Indonésie, marchés de 800 millions et de 120 millions d'âmes, pour aboutir en Australie et en Nouvelle-Zélande. Un grand mouvement d'unification eurasienne verrait le jour, faisant du même coup déchoir les États-Unis, en mauvaise posture financière, au rang d'une puissance de second rang, condamnée au déclin. Les États-Unis ne seraient plus un pôle d'attraction pour les cerveaux du monde et on risquerait bien de voir s'effectuer une migration en sens inverse : les Asiatiques d'Amérique, qui sont les meilleurs étudiants d'Outre-Atlantique, retourneraient au Japon ou en Chine ; les Euro-Américains s'en iraient faire carrière en Allemagne ou en Italie du Nord ou en Suède. Comment éviter cela ? En reprenant à notre compte la vieille stratégie britannique de fragmentation de la diagonale ! Et où faut-il la fragmenter à moindres frais ? En Irak, pays affaibli par sa longue guerre contre l'Iran, pays détenteur de réserves pétrolières utiles à l'Europe ».

    La stratégie anglo-américaine de 1919, visant la fragmentation des Balkans et du Proche-Orient arabe et projetant la partition de la Turquie en plusieurs lambeaux, et la stratégie de Bush qui entend diviser l'Irak en 3 républiques distinctes et antagonistes, sont rigoureusement de même essence. L'universalisme libéral-capitaliste, avatar des Lumières, instrumentalise le petit-nationalisme de fermeture pour arriver à asseoir son hégémonie.

    Au seuil du XXe siècle comme au seuil du XXIe, la nécessité d'élargir les horizons politiques aux dimensions continentales ont été et demeurent nécessaires. Au début de notre siècle, l'impératif d'élargissement était dicté par l'économie. Il était quantitatif. Aujourd'hui, il est encore dicté par l'économie et par les techniques de communications mais il est dicté aussi par l'écologie, par la nécessité d'un mieux-vivre. Il est donc aussi qualitatif. L'irruption au cours de la dernière décennie des coopérations interrégionales non seulement dans le cadre de la CEE mais entre des États appartenant à des regroupements différents ou régis par des systèmes socio-économiques antagonistes, ont signifié l'obsolescence des frontières stato-nationales actuelles.

    Les énergies irradiées à partir de diverses régions débordent le cadre désormais exigu des États-Nations. Les pays riverains de l'Adriatique et ceux qui forment, derrière la belle ville de Trieste, leur hinterland traditionnel, ont organisé de concert les synergies qu'ils suscitent. En effet, l'Italie, au nom de la structure stato-nationale née par la double action de Cavour et de Garibaldi, doit-elle renoncé aux possibles qu'avaient jadis concrétisé l'élan vénitien vers la Méditerranée orientale ? La Sarre, la Lorraine et le Luxembourg coopèrent à l'échelon régional. Demain, l'axe Barcelone-Marseille-Turin-Milan fédèrera les énergies des Catalans, des Languedociens, des Provençaux, des Piémontais et des Lombards, en dépit des derniers nostalgiques qui veulent tout régenter au départ de Madrid, Paris ou Rome. Ces coopérations interrégionales sont inéluctables.

    Sur le plan de la politologie, Carl Schmitt nous a expliqué que le Grand Espace, la dimension continentale, allait devenir l'instance qui remplacera l'« ordre concret » établi par l'État depuis Philippe le Bel, Philippe II d'Espagne, François I, Richelieu ou Louis XIV. Ce remplacement est inévitable après les gigantesques mutations de l'ère techno-industrielle. Schmitt constate que l'économie a changé d'échelle et que dans le cadre de l'État, figure politique de la modernité, les explosions synergétiques vers la puissance ou la créativité ne sont plus possibles. Le maintien de l'État, de l'État-Nation replié sur lui-même, vidé de l'intérieur par tout un éventail de tiraillements de nature polycratique, ne permet plus une mobilisation holarchique du peuple qu'il n'administre plus que comme un appareil purement instrumental. Sa décadence et son exigüité appellent une autre dimension, non obsolète celle-là : celle du Grand Espace.

    Si le Grand Espace est la seule figure viable de la post-modernité, c'est parce qu'on ne peut plus se contenter de l'horizon régional de la patrie charnelle ou de l'horizon supra-régional de l'État-Nation moderne. L'horizon de l'avenir est continental mais diversifié. Pour pouvoir survivre, le Grand Espace doit être innervé par plusieurs logiques de fonctionnement, pensées simultanément, et être animé par plusieurs stratégies vitales concomitantes. Cette pluralité, qui n'exclut nullement la conflictualité, l'agonalité, est précisément ce que veulent mettre en exergue les différentes écoles de la post-modernité.

    Cette post-modernité du Grand Espace, animé par une pluralité de logiques de fonctionnement, condamne du même coup les monologiques du passé moderne, les monologiques de ce passatisme qu'est devenue la modernité. Mais elle condamne aussi la logique homogénéisante de l'impérialisme commercial et gangstériste des États-Unis et la monologique frileuse des gardiens du vieil ordre stato-national.

    Pour organiser le Grand Espace, de Rotterdam à Constantza ou le long de toute la diagonale qui traverse l'Europe et le Proche-Orient de la Mer du Nord au Koweït, il faut au moins une double logique. D'abord une logique dont un volet réclame la dévolution, le recentrage des énergies populaires européennes sur des territoires plus réduits, parce que ces territoires ne seront alors plus contraints de ne dialoguer qu'avec une seule capitale mais auront la possibilité de multiplier leurs relations interrégionales. Ensuite une logique qui vise l'addition maximale d'énergies en Europe, sur le pourtour de la Méditerranée et au Proche-Orient.

    L'adhésion à la nation, en tant qu'ethnie, demeure possible. Le dépassement de cet horizon restreint aussi, dans des limites élargies, celles du Grand Espace. L'ennemi est désigné : il a 2 visages selon les circonstances ; il est tantôt universaliste/mondialiste, tantôt petit-nationaliste. Il est toujours l'ennemi de l'instance que Carl Schmitt appelait de ses vœux.

    Que faire ? Eh bien, il faut :

    1. Encourager les logiques de dévolution au sein des États-Nations
    2. Accepter la pluralité des modes d'organisation sociale en Europe et refuser la mise au pas généralisée que veut nous imposer l'Europe de 1993
    3. Recomposer la diagonale brisée par les Américains
    4. Organiser nos sociétés de façons à ce que nos énergies et nos capitaux soient toujours auto-centrés, à quelqu'échelon du territoire que ce soit
    5. Poursuivre la lutte sur le terrain métapolitique en s'attaquant aux logiques de la désincarnation, avatars de l'idéologie des Lumières.


    Pour conclure, je lance mon appel traditionnel aux cerveaux hardis et audacieux, à ceux qui se sentent capables de s'arracher aux torpeurs de la soft-idéologie, aux séductions des pensées abstraites qui méconnaissent limites et enracinements. À tous ceux-là, notre mouvement de pensée ne demande qu'une chose : travailler à la diffusion de toutes les idées qui transgressent les enfermements intellectuels, le prêt-à-penser.

    Je vous remercie.

    ► Robert Steuckers, Communication au XXIVe Colloque du GRECE, Paris, le 24 mars 1991.

     

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    L'empire d’Europe : la problématique Imperiale et la construction Européenne

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    « L'Europe aspire à l'Empire » (Jean-Louis Feuerbach)

    PROLÉGOMÈNES

    Quiconque connaît l'histoire, sait que les empires ont joué un rôle essentiel dans l'évolution de l'humanité. Entre 50 et 200 ap. JC, en effet, quatre empires englobaient l'ensemble du monde civilisé : Rome, les Parthes Arsacides, le Kouchan et l'État des Han orientaux formaient un chapelet ininterrompu de la Grande-Bretagne à la Mer de Chine, autour et autour duquel ne vivaient que des barbares.

    Ainsi un historien tel que Toynbee , dans sa Grande Aventure de l'Humanité , voulait montrer comment nous sommes peu à peu passés d'une ère des civilisations locales (qui étaient le plus souvent des empires) à un ensemble universel, comment l'œkoumène a fini par recouvrir la terre entière. Il présente d'abord les premières civilisations, isolées et presque sans contact entre elles. Ensuite, il montre comment les empires, en expansion, se touchèrent et donc s'influencèrent mutuellement. Le processus prit de l'ampleur jusqu'aux Temps Modernes au cours desquels toutes les civilisations furent reliées. L'Empire fut donc le principal agent de diffusion des civilisations (1).

    Le sociologue et historien Wallerstein, pour sa part, oppose, sur un autre plan, les empires, unifiés politiquement, aux "économies mondes" qui surplombent un ensemble d'États de forces diverses, telle la Méditerranée du VIIe au IIe siècle av. JC avant son unification par Rome ou celui, postérieur mais qui couvrait le même espace, auquel Fernand Braudel consacra son maître ouvrage (XIVe-XVIe ap. JC). Avant les Temps Modernes, la plupart des économies mondes se muèrent soit en empires, soit furent phagocytées par l'un d'eux. Au contraire, le capitalisme, aboutissement des économies-mondes, se maintient depuis 5 siècles parce qu'il s'étend sur la presque totalité du globe : il « se fonde sur la prise en charge constante des pertes économiques par des entités politiques, tandis que le profit économique est distribué à des intérêts "privés" » (2). Le capitalisme surplombe tous les empires existants. Même l'URSS, qui tentait de s'y soustraire, devait en tenir compte. Il en concluait que seule l'instauration d'un empire universel socialiste pourrait mettre fin au capitalisme.

    Le terme d'empire descend du mot latin imperium (l'autorité de commandement militaire, fût-ce par coercition que complétait la potestas, l'autorité par la force des valeurs). L'empereur cumulait un certain nombre de pouvoirs auparavant exercés par différents magistrats (les consuls, censeurs, tribuns, et le grand pontife) et octroyés à titre viager. Il était proclamé imperator par les soldats (le peuple en armes). Contrairement à l'imperium proconsulaire, celui de l'empereur était illimité dans le temps et l'espace et n'était subordonné à nul autre. Son pouvoir s'appuyait sur sa clientèle, sa fortune personnelle, le serment d'allégeance et son auctoritas (sa prééminence morale) (3).

    Par la suite, lorsque l'hégémonie européenne s'étendit sur l'ensemble du globe, nous attribuâmes le nom d'empire à un certain nombre d'États, contemporains ou passés, qui présentaient des ressemblances avec ce que nous avions connu, à la manière des Grecs qui donnèrent aux dieux étrangers des noms issus de leur panthéon, quitte à commettre quelques imprécisions. Dès lors, certains auteurs distinguent 2 sortes d'empires : la lignée européenne qui descend du principat et les "étrangers". En fait, on pourrait également concevoir une lignée chinoise, une lignée des empires mésopotamiens, etc. Mais, délaissant les formes singulières, nous aborderons la figure de l'Empire en tant qu'archétype qui apparaît sans cesse sous des aspects renouvelés depuis l'aube de l'Histoire (4).

    TYPOLOGIE

    Comme l'historien du droit John Gilissen, nous distinguons 2 acceptions du terme Empire : stricto sensu, il s'agit d'une forme de gouvernement dominé par la figure d'un autocrate arborant le titre d'empereur ou un autre équivalent (pharaon, grand khan, roi des rois…) ; lato sensu, l'Empire désigne métaphoriquement tout état vaste et puissant quel que soit son mode de gouvernement. Comme nombre d'empires stricto sensu n'ont pas mérité en permanence au cours de leur durée formelle le titre de grande puissance, il convient de diviser ces États en 3 catégories :

    les empires lato sensu ou grandes puissances ;
    les empires stricto sensu qui furent à un moment ou à un autre de leur histoire des grandes puissances ;
    les empires stricto sensu qui demeurèrent ou devinrent des États petits ou moyens.

    En conséquence, nous considérerons par ex. que la Rome républicaine entra dans la première catégorie après la seconde guerre punique et passa dans la deuxième sous Auguste. Quant à l'empire d'Occident finissant, il appartenait au troisième groupe.

    À la différence entre empires stricto sensu et lato sensu se surimpose un classement par types dont le nombre et la nature des catégories varient d'un auteur à l'autre. Quoique la typologie des empires nous apparaisse secondaire, nous nous sommes livrés à un jeu logique. Pour notre part, nous procédons par une série d'antinomies : nous opposons les empires terriens ou continentaux aux empires maritimes ; les empires centralisés aux plus lâches ; les empires de longue durée, souvent liés à une dynastie ou une à une succession de dynasties ; aux empires éphémères qui sont le plus souvent l'œuvre de grands conquérants. Il en résulte 8 associations possibles qui dessinent assez précisément les caractéristiques des différentes sortes d'empires :

    1) terrestre / centralisé / éphémère. Ex. : Napoléon Ier
    2) terrestre / centralisé / durable. Ex. : Rome du Bas-Empire
    3) terrestre / décentralisé / éphémère. Ex. : de conquête
    4) terrestre / décentralisé / durable. Ex. : l'Akkad de Sargon (- 2340), la Rome du Haut Empire
    5) maritime / centralisé / éphémère. Ex. : le Japon au XXe siècle
    6) maritime / centralisé / durable. Ex. : Athènes (- 479-404)
    7) maritime / décentralisé / éphémère. Ex. : empire de Knut le Grand (1013-1033)
    8) maritime / décentralisé / durable. Ex. : empires espagnols et portugais

    Pour plus de précision, nous adjoignons aux classes précédentes 2 sous-catégories. Parmi les empires de conquête, il nous semble qu'il faut distinguer ceux qui furent fondés par des peuples nomades. De même, nous séparerons les empires féodaux, comme celui des Plantagenet, des "terrestres décentralisés durables". Ce classement n'efface pas l'idiosyncrasie des empires, mais il permet d'entrevoir au travers de brumes foisonnantes de l'événementiel les contours imprécis d'une figure pérenne.

    NAISSANCE

    Les empires se forment le plus souvent sur le modèle fantasmé d'un de leurs prédécesseurs. L'archétype se reproduit dans l'histoire selon le mouvement que Spengler nommait la pseudomorphose. Pour les Européens, la notion d'Empire évoque nécessairement le principat romain. Du principat découle, comme une rivière jaillissant des montagnes, un cours ponctué d'empires (romain, byzantin, carolingien, SERNG, les 2 empires bonapartistes, les tsars ; on pourrait également reprendre comme exemple la succession des empires chinois) (5).

    L'impérialisme est à la fois un caractère permanent de l'empire et la condition nécessaire de sa naissance. Il se manifeste sous 2 formes. La plus courante, et de loin, est la puissance martiale, brutale. Un peuple impose sa domination à ses voisins. Mais, d'autres empires se sont formés plus pacifiquement par une sorte de synoecisme, tel celui de Charles Quint qui est plus le résultat d'une longue théorie d'alliances matrimoniales que de conquêtes.

    Évidemment, la volonté de domination ne se réalise pas sans une supériorité, qu'elle soit technologique, organisationnelle, démographique, morale ou autre. Mais ces instruments dépendent à leur tour en partie de l'énergie qui les anime. L'homme invente pour asservir ses congénères ou la Nature. Mais si la volonté de puissance ne le dominait pas lui-même, il ne créerait point. Donc, l'impérialisme engendre les moyens de sa propre réalisation.

    Même lorsque l'Empire se constitue par association libre, les volontés de puissance et d'extension n'en demeurent pas moins les prémices nécessaires : les hommes se regroupent pour se protéger mais surtout pour dominer. La présence d'un péril favorise également la formation ou le maintien de l'Empire. Les peuples s'allient pour combattre un ennemi commun, mais surtout, il incite les anciens empires à maintenir et renforcer leur cohésion. En désignant son ennemi, qui sera parfois un autre empire, il se définit négativement, il nomme ce qu'il ne désire pas devenir, il refuse que l'autre intervienne dans son domaine. Soulignons que, contrairement au Grossraum schmittien , l'Empire ne se contente pas de refouler les interventions des puissances extérieures : il s'affirme lui-même prédateur !

    Souvent le nom de l'Empire est attaché à celui de son fondateur. Il s'agit le plus souvent d'États dont les limites furent taillées à coup d'épées. Leurs noms évoquent de fantastiques mais brèves épopées. De grandes figures émergent aussi de l'histoire des empires qui se sont formés plus lentement ou qui n'étaient pas des monocraties. En effet, pour perdurer, l'Empire doit constituer une élite de gouvernement qui assure la continuité de sa politique.

    Les empires sont souvent formés par des peuples qui ont atteint un moment de "puissance biologique". Cette expression quelque peu romantique recouvre et exprime une conjonction extraordinaire et complexe d'éléments qui firent qu'à un moment, durant l'instant d'une génération, un peuple s'est trouvé doué d'une grande force d'expansion. Une partie de ces causes sont objectivables : une forte démographie, une technologie supérieure, des institutions adaptées à la situation… mais l'essentiel est subjectif et indicible : l'énergie, la foi dans la destinée, la conviction d'une supériorité raciale, culturelle ou religieuse. C'est ainsi que l'on vit le petit peuple macédonien conquérir l'immense empire perse ou quelques centaines de conquistadors abattre les nations Incas et Mayas.

    Le besoin d'expansion économique apparaît à notre sens secondaire, car il découle de la volonté de dominer dont l'économique n'est qu'un aspect. Ceux qui ne veulent qu'amasser des richesses se détournent de l'Empire et investissent leurs efforts dans l'économie monde. Rappelons néanmoins que les empires continentaux recherchent l'autarcie ou du moins l'indépendance, tandis que les puissances maritimes développent le libre échange. Dans les 2 cas, il s'agit néanmoins d'organismes politiques ; au contraire, l'économie monde est économique, elle ne vise pas à gouverner mais à profiter.

    EMPIRE ET ÉTAT

    L'Empire et l'État sont frères mais ne sont pas jumeaux. L'État comme l'Empire établissent une nette distinction entre l'intérieur et l'extérieur, ils délimitent leurs territoires par des frontières et ne tolèrent aucune ingérence de puissances étrangères. Si l'État est une œuvre de la Raison, l'Empire est le résultat de l'Histoire. L'État centralisateur combat toutes les sphères concurrentes : les libertés locales, les pouvoirs personnels, féodaux ou confessionnels. Il établit une Loi unique, valable en tous lieux qu'il contrôle. Pour l'État, la légalité prime la légitimité. Alors que les querelles de légitimité entrave le fonctionnement normal de l'Empire, elles ne gênent pas la bureaucratie de l'État qui fonctionne sur le mode légal. L'Empire diffère de l'État sur 2 autres points essentiels : d'une part, il ne combat les privilèges et les coutumes que dans la mesure ou ils menaceraient son intégrité, s'il établit un droit public uniforme, il laisse aux peuples le choix de leur droit privé ; d'autre part, l'Empire, contrairement à l'État, accepte que son autorité varie en intensité d'une contrée à l'autre (6).

    Actuellement, le modèle étatique est suranné et ce pour un ensemble de raisons :

    • le mythe de l'État se meurt, il n'est plus animé par la foi des révolutionnaires de 1789 et de leurs successeurs du XIXe siècle
    • l'État s'émiette, les sphères de pouvoir et d'intérêt se multiplient
    • de ce fait, le contrôle du politique n'appartient plus à l'État, mais bien, à l'extérieur, aux organismes internationaux, aux forces capitalistes et aux grandes puissances ; à l'intérieur, aux partis, aux groupes de pression ; par là il perd sa raison d'être
    • l'État, dans ce monde sans confins, est devenu une entité trop petite (7).


    L'Empire, par définition, ne reconnaît aucune autorité supérieure. Même dans le domaine religieux, il résiste au clergé comme le firent les gibelins. En effet, l'Empire participe aussi du sacré, quand l'empereur n'est pas lui-même dieu ! On attribue à Louis XIV le mot : « L'État, c'est moi ! », un empereur déclarerait : « Dieu, c'est moi ! » L'Empire ne tolère aucune ingérence de puissances étrangères, qu'elles fussent temporelles ou spirituelles, dans ses affaires internes ou sa sphère d'influence (les interventions des USA à Grenade ou au Panama poursuivent cette logique). Mais ce refus de la soumission à une autorité supérieure ou même égale ne suffit pas à légitimer la souveraineté. En effet, comme l'écrivait Julien Freund dans son maître-ouvrage : « est politiquement souveraine non point l'instance qui en principe n'est subordonnée à aucune volonté supérieure, mais celle qui se fait volonté absolue par domination de la concurrence ». En toutes circonstances, mêmes les plus désespérées, l'Empire prétend à la prépotence.

    UNIVERSALISME ET CIVILISATION

    Il vise l'hégémonie locale voire l'universalisme. Un empire sain veut étendre sans cesse sa domination et son influence. La volonté d'extension se manifeste de 2 manières : soit l'empire contrôle un ensemble géographique vaste mais limité, soit il tend à l'universel. Je nommerais cette dernière catégorie "les empires messianiques", car l'idée de conquête mondiale est d'origine chrétienne.

    En effet, ce fut l'école stoïque qui développa l'idée de l'universalisme de Rome, mais les philosophes la concevaient comme "l'ensemble de la communauté humaine qui participe à la Raison" (œkoumène), par opposition au monde barbare. En ce sens restreint, l'empire romain était bien universel. L'idée fut renforcée par le christianisme. Au IVe siècle, il y avait identité entre les civilisations romaine et chrétienne. Dieu protégeait l'Empire. Peu sensible à l'universalisme romain, les barbares furent plus réceptifs à l'égard de l'universalisme chrétien. Au Moyen-Âge, la coexistence de l'empire byzantin et d'un empire d'Occident constituait la négation même du principe d'universalisme romain. De plus, les possessions de Charlemagne n'englobèrent jamais l'ensemble des terres chrétiennes, en revanche le Saint Empire Romain de la Nation germanique débordait les limites du défunt empire romain. L'universalisme chrétien, compris comme "l'ensemble des États croyants", n'avait pas d'unité institutionnelle. Quant aux empires chrétiens aucun n'était ancré à Rome. La force de l'idée impériale résidait dans le caractère sacré que conférait l'institution, mais le sacre était octroyé par l'Église, alors qu'auparavant l'Empire était sacré en soi (8). Néanmoins, même s'il (pré)tend à l'universalité, l'Empire est toujours lié à un lieu. Comme tout ordre juridique, il est situé. L'Empire, avant d'être une idée, est un territoire. Sa propension à tracer des frontières en est la marque évidente et visible (9).

    De surcroît, l'extension de l'Empire est corrélative à celle d'une civilisation. Nonobstant les peuples nomades qui, s'ils n'étaient pas porteurs d'une civilisation — bien qu'ils détinssent une culture — furent néanmoins les média entre des civilisations dont les frontières n'étaient pas mitoyennes : ainsi, l'empire de Gengis Khan relia l'Europe chrétienne, l'Orient, l'Inde et la Chine. L'Empire plus qu'un État est un état d'esprit. Il se conçoit comme un espace d'ordre et de raison entouré par les barbares. L'imperium permet la conquête, tandis que la potestas assure la conservation des territoires acquis. Si l'Empire impose le plus souvent son emprise par la puissance, il ne se perpétue qu'en incarnant une civilisation. Il se construit autour d'un mythe. Par là même, il fonde son identité et celles de ses peuples. Ainsi naît bientôt une communauté de culture et de destin (10).

    L'Empire, qui comprend une multiplicité d'ethnies, est gouverné par une caste qui ne dépend pas du local. Sa bureaucratie est non héréditaire. C'est pourquoi le souverain s'entourait souvent d'eunuques privés de descendance ou d'affranchis entièrement dévoués à leur maître. Même les empires féodaux tentèrent de créer une élite de gouvernement non héréditaire : les premiers fiefs féodaux et les timars turcs ne relevaient pas du patrimoine familial, mais étaient concédés par le souverain en échange de services ; dans l'empire carolingien, le serment vassalique (un lien personnel) renforçait l'allégeance à l'État (plus abstrait) sans s'y substituer (11). Cette élite de gouvernement sera la porteuse de la civilisation impériale.

    Enfin, soulignons que le système impérial se concilie difficilement avec la démocratie, surtout parlementaire. Néanmoins, l'Empire n'est pas nécessairement une monocratie, une concentration des pouvoirs suffit (oligarchie, aristocratie, …).

    ESPACE ET DURÉE

    Les dimensions de l'Empire sont difficiles à évaluer. Jean Thiriart remarquait que la taille minimale variait selon les époques. Les plus grands se traversaient en 40 à 60 jours de voyage. Le mode de transport détermine alors la grandeur (les messagers de l'empire Han atteignaient les confins de l'empire en 6 semaines, les marins de Charles Quint quelques semaines pour aller aux Amériques). Dès lors, minimum et maximum sont impossibles à fixer : les conquêtes mongoles et les possessions de Charlemagne portent le nom d'empire. Ils semblerait donc qu'il suffît d'être un État plus grand que les autres à une époque et dans une aire donnée pour mériter le titre d'empire.

    Du fait de sa taille, l'Empire regroupe des peuplades diverses, ce qui incite le gouvernement au respect des particularités régionales et à la tolérance religieuse (la persécution des chrétiens est due à leur intransigeance et leur arrogance qui menaçaient l'ordre impérial). Mais, par un processus naturel, les cultures locales se déforcent peu à peu au profit d'une civilisation impériale éminente. L'Empire a besoin de s'étendre, mais il doit maintenir une certaine homogénéité : il englobe une multiplicité de peuples, mais ceux-ci doivent partager le plus grand nombre de valeurs communes : idéologiques, religieuses, institutionnelles ou linguistiques…

    Évidemment, une unité religieuse, linguistique ou culturelle peut compenser en partie l'aspect composite de l'Empire. La culture impériale appartient souvent à — et est créée par — une élite de gouvernement (culture romaine, confucéisme…). Il existe au sein de l'Empire une tension perpétuelle entre les ethnies et l'État central. L'Empire survit tant qu'il maintient sa cohésion, la région tant qu'elle maintient son identité.

    La notion de durée apparaît encore plus difficile à cerner. En effet, d'une part l'Empire se veut éternel ; d'autre part, nombre d'empires se sont effondrés quelques années après leur naissance. Il s'agit particulièrement des empires constitués par de grands chefs de guerre et des peuples nomades (Alexandre, Gengis Khan, Tamerlan, Attila…). La durée, en soi, n'a donc guère d'importance, elle est plus la marque d'une réussite qu'une caractéristique propre à l'Empire. Néanmoins, les lustres déterminent 2 grands types d'empires : ceux qui n'ont pas eu le temps de se structurer et les autres. Certains parleront d'empires avortés, mais leur nombre et leur influence dans l'Histoire nous retiennent de les écarter.

    MORT DE L'EMPIRE

    D'après Wallerstein, la centralisation fait à la fois sa force et sa faiblesse, car d'une part elle permet d'attirer l'excédent de richesse vers le centre, mais d'autre part elle induit une certaine rigidité, un conservatisme qui peut aller jusqu'au refus de l'évolution technologique. L'appareil bureaucratique, lorsqu'il se sclérose, absorbe une trop grande part des sommes récoltées, le gouvernement perd alors la marge de manœuvre qui lui est nécessaire pour réaliser ses objectifs politiques et stratégiques (12).

    Pour Gilissen au contraire, les causes de la décadence de l'Empire sont à peu près les mêmes que celles qui président à leur formation. En premier, il place le « recul de l'agressivité », ou, si l'on préfère, de l'impérialisme. Une suite de défaites militaires résultant d'un recul relatif de la technologie, de dissensions internes, de désordres administratifs ou de l'incapacité des chefs de guerre, conduisent l'Empire vers sa fin. L'Empire mature tend par nature à demeurer sur la défensive. Alors, les conflits internes prennent souvent le pas sur les guerres avec l'extérieur.

    Dans le cas des empires formés par rapides conquêtes, c'est souvent la mégalomanie du chef qui entraîne leur ruine ; lorsque l'ambition dépasse les moyens. L'exemple d'Alexandre le Grand est typique. Son père, Philippe, se serait probablement borné à la conquête de l'Anatolie, de la Syrie et peut-être de l'Égypte, mais il n'aurait pas pénétré plus avant dans le cœur de l'empire achénémide. Ce faisant, son empire aurait été moins labile ; il aurait compensé en durée ce qu'il perdait en espace. Mais, de fait, sans cette grande aventure, la culture hellénistique n'aurait pas atteint le bassin de l'Indus.

    L'Empire souffre aussi souvent des guerres de succession. Soit l'État en sort affaibli, soit les héritiers se partagent les territoires (Charlemagne). De plus, aucune dynastie n'échappe à la dégénérescence génétique. Certains États pratiquent d'autres modes de succession, mais ils n'arrivent pas toujours à renouveler l'élite dirigeante.

    Les peuples soumis se révoltent, soit parce qu'ils craignent que leur culture ne soit éradiquée au profit de la civilisation impériale ou de celle du peuple dominant dans l'Empire, soit parce que l'entretien de l'État central devient trop lourd par rapport aux services qu'il rend (maintien de l'ordre, justice, infrastructure…). L'Empire peut être ressenti comme "ethnicide". L'Autriche-Hongrie et l'empire ottoman n'ont pas réussi l'assimilation des diverses nationalités qui les composaient, chacune des ethnies revendiqua la création d'un État-nation. Les empires coloniaux se sont désagrégés parce que la Métropole les exploitait sans guère de contre-partie (indépendance des États-Unis).

    Durant sa phase descendante, l'Empire se féodalise souvent, mais ce n'est pas toujours un signe de décadence ; on a en effet connu des empire féodaux.

    Lorsque le peuple dominateur s'affaiblit, sa position privilégiée est contestée ; s'il s'accroche à ses avantages alors qu'il n'est plus capable de remplir ses obligations, l'Empire se désagrégera. Mais, dans nombre d'empires, une certaine assimilation ayant été réalisée, l'ethnie dominante peut être remplacée par une ethnie concurrente ou par une caste cosmopolite entièrement dévouée à la cause de l'État fédéral.

    Les désordres dans l'administration sont souvent évoqués comme cause de décadence de l'Empire, mais il nous semble qu'il s'agit plutôt de la conséquence des points précédents. Pareillement, le déclin économique s'explique le plus souvent par un recul technologique, des troubles intérieurs, une mauvaise gestion, un manque de dynamisme et souvent une bipolarisation de la société en une masse de serfs laborieux et quelques grands propriétaires, avec pour conséquence la disparition des hommes libres qui fournissaient les contribuables et les recrues pour l'armée.

    EUROPE

    L'Europe (13) a toujours été divisée linguistiquement et politiquement, mais elle partage un héritage culturel commun : les civilisations gréco-latine puis chrétienne. Le géographe Pieter Saey, qui a contribué à l'ouvrage collectif consacré aux grands mythes de l'histoire belge sous la direction d'Anne Morelli , refuse à l'Europe le titre de continent. Il conteste également que l'Europe soit un espace culturel unifié, car une culture supranationale resterait à créer. Néanmoins, il décèle 4 mobiles historiques qui ont favorisé l'émergence d'une conscience supranationale : la défense contre les Turcs (motivation qui pourrait revenir au premier plan sous la forme du fondamentalisme islamique), la domination d'une puissance sur les autres (le respect de l'équilibre européen), le maintien de la paix, et le besoin d'un élargissement du marché (qui est insuffisant en soi pour forger une idée européenne). L'auteur conclut : « La définition de celui-ci [l'esprit européen] a varié en fonction des réalités que les auteurs avaient sous les yeux et n'a aucune pérennité. Pas plus que n'ont de continuité dans le temps les diverses définitions de l'Europe historique et géographique » (14). À l'appui de sa thèse, il propose une série de cartes qui dessinent les différentes formes que l'Europe a pu prendre au cours de son histoire. De fait, selon les époques envisagées ou les auteurs choisis, l'Europe change considérablement de taille et de forme : tantôt elle se réduit au monde de la Grèce classique, tantôt elle s'étend au monde chrétien ou englobe la civilisation celte… Par ces remarques, monsieur Saey espère empêcher qu'un mythe européen ne se substitue au mythe national, car il est vraisemblablement adepte de l'universalisme. Sa contribution clôture d'ailleurs l'ouvrage dirigé par Anne Morelli, ce qui n'est pas innocent (15).

    Certains ne semblent pas vouloir comprendre que l'Europe et l'Empire sont des concepts dynamiques, qui ne possèdent donc pas de limites définitivement arrêtées. À la mutabilité de l'Europe dans l'espace, nous opposons la permanence de l'idée d'Empire dans le temps. Depuis la déposition de Romulus Augustule, Empire et Europe ne coïncident plus. Notre continent recouvrera sa puissance lorsqu'il aura à nouveau réalisé l'adéquation entre son territoire et sa civilisation.

    « L'Empire n'est pas une démocratie » geindront d'autres bonnes âmes… En effet, comme le remarquaient déjà les philosophes des Lumières et les grands juristes du XVIIe siècle, la démocratie ne convient qu'aux petits États. Cela n'empêche pas qu'elle puisse exister au sein de l'Empire, au niveau local. Nous concevons aisément, au centre, un État puissant, aristocratique (au sens étymologique) qui se chargerait de la politique étrangère, de l'armée, des grandes orientations économiques… et, à la périphérie, des régions qui exerceraient les compétences d'enseignement, de culture et assureraient l'administration locale. De plus, comme l'écrivait Jean Thiriart, « La liberté (réelle et non pas formelle) est directement proportionnelle à la puissance de sa patrie ». Les citoyens d'une nation asservie sont des serfs, quelque soit son mode de gouvernement ; ils ne sont pas francs si une puissance extérieure leur impose une manière de penser et d'agir.

    NOS ENNEMIS

    EmpireDemandons-nous plutôt, en dehors de toute considération morale, si l'Europe possède les moyens de la grandeur. En gros, nous pouvons avancer que les éléments déterminants sont la force militaire, le potentiel industriel ou la richesse, la population et la superficie. Quand on l'envisage comme un ensemble cohérent, l'Europe détient ces éléments. Seuls 2 autres pôles jouissent d'avantages comparables : les États-Unis et le Japon (16) (et encore manque-t-il à ce dernier la superficie). La CEI est hors course pour longtemps et la Chine n'a pas encore atteint un degré de développement suffisant, mais, dans l'avenir, il faudra sans doute compter avec ces 2 acteurs de second plan.

    L'Empire européen, au sens lato sensu, s'inscrirait logiquement dans la lignée romaine. Plusieurs menaces l'incitent à se former : les barbares (17) musulmans, les barbares mercantiles, et ses 2 pôles concurrents. C'est seulement en nommant ses ennemis que l'Europe recouvrera son destin. Les intégristes musulmans ne constituent pas encore un danger sérieux au point de vue militaire, mais ils représentent un facteur de troubles sur la façade sud de l'Europe et à l'intérieur même de ses frontières. Rappelons que les mouvements islamistes sont en partie financés par les États-Unis, notre autre ennemi. Par "barbares mercantiles", nous désignons les spéculateurs internationaux, ceux qui jouent à l'économie casino, contre lesquels l'Europe devra se protéger.

    Le Japon a accru son poids en s'associant au sein de l'ASENA aux "petits dragons asiatiques". Mais l'ensemble manque de cohésion politique. On trouve ainsi parmi les membres de l'ASENA le Viet-Nam ex-communiste, qui, effrayé par le réarmement chinois, se cherche des alliés. Les petits pays membres se sont développés plus vite que le Japon qui a ainsi perdu sa prééminence absolue au sein de l'ASENA. Il est probable que le Japon tentera d'étendre son influence vers les steppes russes qui regorgent de matières premières. Il entamera alors une course avec l'Europe et peut-être la Chine dont l'attitude sera déterminante pour l'équilibre de la région. Va-t-elle concurrencer le Japon ou s'allier avec lui ?

    Les États-Unis présentent des caractéristiques singulières : ils ne se sont pas constitués au départ d'un groupe de communautés historiques, mais à partir d'un magma d'individus venus des 4 coins du monde. Leur culture résulte de la syncrèse de valeurs importées. Cette culture est considérée comme un objet commercial, un moyen de faire en sorte que l'autre finisse par leur ressembler en achetant leurs produits. Alors que l'Empire cherche la distinction, les États-unis visent l'assimilation. Sa stratégie se confond avec celle de l'économie-monde.

    NOTRE PASSÉ ET NOTRE AVENIR

    L'Empire est le moyen de surmonter la nation et la région. Il est le seul mythe capable de forger un patriotisme européen. Mais, trop de régionalistes veulent créer de mini-États-nations. Pourtant, le XXIe siècle sera l'ère des grands ensembles. Mais, l'État-nation désire l'égalité, l'uniformité, la centralisation. Il établit une loi unique sur l'ensemble de son territoire. Au contraire, l'Empire ne possède pas une autorité égale dans toutes ses contrées. Certaines régions peuvent bénéficier de statuts particuliers, transitoires ou définitifs. Ainsi, dans l'empire romain, le droit romain se superposait aux droits locaux sans les éliminer. Bien sûr, le droit public était unifié, mais en matières privées, le citoyen recourait selon les cas au droit romain ou au droit local. Les us et coutumes des diverses ethnies étaient ainsi préservés. L'existence de statuts intermédiaires facilite l'intégration de nouveaux pays : certains, qui auraient refusé une intégration immédiate, accepteraient néanmoins une procédure plus douce qui ménagerait une période d'adaptation. Quant à la résolution des conflits ethniques par l'Empire, elle est un devoir et une nécessité. Dans un modèle impérial, la question de l'intervention armée en Yougoslavie ne se serait pas posée. Que cette région soit en bordure de l'Empire ou à l'intérieur, ses légions auraient marché immédiatement.

    Nous assistons à un phénomène nouveau : un ensemble d'États-nations tentent de s'unir. Mais l'idéologie libérale pousse vers l'Europe minimale, la confédération ; or l'Empire a besoin d'un centre unificateur, agrégateur, d'un noyau massif.

    L'exemple de l'Autriche-Hongrie nous intéresse au premier chef, car il se rapproche par divers aspects de la situation européenne. D'abord par son processus de formation : il s'est constitué par agrégation pacifique d'un ensemble de principautés au fur et à mesure des héritages de la famille Habsbourg. Mais il a éclaté sous la pression des diverses ethnies qui, infestées par l'idéologie libérale, réclamaient la constitution d'États-nations. Durant quelques dizaines d'années, l'Autriche-Hongrie fut même un État bicéphale. La Cisleithanie et la Transleithanie partageaient un souverain commun intronisé 2 fois. Mais les 2 parties de l'Empire se gouvernaient selon une logique d'État contradictoire avec la notion d'Empire. Il ne s'agissait pas d'un ensemble d'ethnies inféodés à l'empereur, mais d'une confédération de 2 États, eux-mêmes peu homogènes. Dans l'un dominaient les Allemands, dans l'autre les Hongrois, mais chacun comprenait de nombreux peuples minoritaires. Les Allemands leur accordaient l'autodétermination, mais eux-mêmes ne disposaient pas d'État propre, tandis que les Hongrois en possédaient un qui regroupait d'autres ethnies dont les droits à l'autonomie n'étaient pas reconnus. En fait, l'Empire aurait très bien pu se perpétuer après la Première Guerre mondiale si les alliés n'en avaient décidé autrement. L'instauration d'une pax austria aurait empêché nombre de guerres balkaniques. Nous payons encore actuellement les traités de Versailles et de Saint-Germain qui ont divisé l'Europe (18).

    La construction européenne passe nécessairement par la destruction des anciens États-nations. Deux processus sont envisageables ; le premier, doux, consisterait en la dévolution progressive de leurs compétences vers l'Europe et les régions ; la seconde, brutale, pourrait survenir si nos politiciens persévèrent dans leur aveuglement : l'éclatement pièce par pièce de la Communauté, comme l'ex-Tchécoscolovaquie.

    Qui bâtira cette Europe ? En ce domaine, nos hommes politiques se révèlent, comme souvent, aussi généreux en paroles qu'avares en actes. Nous connaissons une caste de fonctionnaires européens, mais la plupart réclame plus un Grand Marché qu'une Europe politique, une économie-monde plutôt qu'un empire ! De plus, la volonté de reconnaître l'ennemi n'existe pas encore.

    Ne comptons pas non plus sur le corps électoral. Les hommes se méfient naturellement du changement et de l'inconnu. Tant qu'ils conserverons quelque espoir dans le système actuel, tant qu'ils ne discerneront pas les causes profondes de la crise et tant qu'ils craindront de perdre les maigres revenus que l'État leur assure encore, ils ne se révolteront pas. Pourtant, ils ne défendront pas non plus ce système dont ils sont mécontents. La révolte ouverte étant, dans leurs esprits, exclue, certains expriment leur désapprobation par le vote. Mais, parmi les mêmes, vous en trouverez peu qui accepteront de signer la liste de présentation de candidats d'une petite liste contestataire ou révolutionnaire. Seuls dans le secret et l'anonymat de l'isoloir, ils osent dévoiler leur sentiment. Malheureusement, un résultat statistique n'a jamais modifié le cours de l'Histoire. De surcroît, aujourd'hui, la plupart des gens ne connaissent de l'Europe que des règlements contraignants, les délocalisations et les regroupements d'entreprises, ainsi que les "plans de convergences budgétaires" en vue de créer la monnaie unique. Rien qui ne soulève l'enthousiasme des foules.

    En fait, l'Europe ne se réalisera qu'au bord du gouffre, lorsqu'elle apparaîtra comme le dernier recours. Elle sera une œuvre de l'Histoire et non de la raison. Mais auparavant, un parti, un ordre européen devra se constituer, car le moment venu, les événements se précipiteront à une telle vitesse qu'aucun groupe ne disposera du temps nécessaire à sa structuration. La révolution française offre un bon exemple de la dérive vers le chaos. Un petit groupe résolu et bien organisé peut remporter de grands succès, d'autant plus qu'une majorité sans cesse croissante de la population est apathique. Fourbissons donc nos armes en attendant que survienne le moment propice.

    ► Frédéric Kisters.

    • notes :

    1- TOYNBEE (A.), La grande aventure de l'humanité, Payot, 1994 (1er éd. anglaise 1976), 565 p.
    2 - WALLERSTEIN (I.), Capitalisme et économie-monde (1460-1640), Paris, 1980, t. I, p. 313.
    3 - JACQUES et SCHEID (John), Rome et l'intégration de l'Empire, Paris, 1992 (2è éd.), p. 29-37 et bibliographie p. XXII-XXV (n°246 à 322).
    4 - Le présent article doit beaucoup à GILISSEN (John), Les Grands Empires : La notion d'empire dans l'histoire universelle, Bruxelles, éd. de la Librairie encyclopédique, 1973, p. 759-885 (Recueil de la Société Jean Bodin pour l'histoire comparative des institutions, XXXI) qui est la conclusion et la synthèse d'un colloque organisé par la même société en 1971. On trouvera aussi de nombreuses ressemblances entre l'idée d'Empire et le concept Grossraum élaboré par Carl Schmitt : FEUERBACH (Jean-Louis), « La théorie du Grossraum chez Carl Schmitt » dans Complexio oppositorum : Uber Carl Schmitt, éd. Helmuth Quaritsch, Berlin, 1986, p. 401-418. Néanmoins, si tout empire possède un Grossraum, le Grossraum ne se confond pas avec l'Empire, le Grossraum déborde les frontières de l'Empire.
    5 - Remarque d'Alain Besançon lors d'un colloque : Le concept d'empire, dir. Maurice Duverger, PUF, 1980, p. 482-483 (Centre d'analyse comparative des systèmes politiques).
    FREUND (Julien), L'essence du politique, Paris, 1986 (1ère éd. 1965), p. 558 sq.
    6 - FEUERBACH (JL), op. cit., p. 404 ; THIRIART (J.), La grande nation européenne : L'Europe unitaire. Définition du communautarisme européen, S.L., 1964, passim.
    7 - FREUND (J.), op. cit., p. 129.
    8 - FOLZ (R.), L'idée d'empire en Occident : Du Ve au XIVe siècles, Paris, 1953, 251 p. (Coll. historique).
    9 - JL FEUERBACH écrit à ce propos : « Un Grossraum doit en effet d'abord se tailler un espace (…) fédérateur », op. cit., p. 406-407. Sur la notion de frontière dans l’esprit des Romains, on consultera WHITTAKER (CR), Frontiers of the Roman Empire : A Social and Economic Study, Baltimore-londres, 1994, XVI-340 p. et Frontières d’Empire : Nature et significations des frontières romaines, Actes de la table ronde internationale de Nemours, 1992, Nemours, 1993, 157 p. (Mémoires du Musée de la préhistoire d’Ile-de-France, 5).
    10 - « L'Empire est (ici) à la fois une communauté de culture et une communauté de destin », THIRIART (J.), La grande nation : L'Europe unitaire. Définition du communautarisme national européen, Bruxelles, Machiavel, 1992 (3è éd.), (nouvelle) thèse 34.
    11 - WERNER (KF), L'Empire carolingien et le Saint Empire, dans Le concept d'Empire, dir. M. Duverger, Paris, 1980, p. 151-198.
    12 - WALLERSTEIN, op. cit., p. 19-20.
    13 - Voir aussi LOHAUSEN (Gal J. von), Reich Europa (L'Empire européen), paru dans Nation Europa, mai-juin 1981 ; traduction et édition française : SAUVEUR (Y.), Jean Thiriart et le national-communautarisme-européen, Charleroi, Machiavel, 1984, p. 213-229.
    14 - SAEY (Pieter), Les frontières, l'ancienneté et la nature de l'Europe, dans Les grands mythes de l'histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, dir. A. Morelli, Bruxelles, EVO, 1995, p. 293-308.
    15 - Idem, p. 307-308.
    16 - Nous avons déjà eu par ailleurs l’occasion de critiquer l’ouvrage collectif dirigé par A. Morelli : KISTERS (F.), « À propos des "grands mythes de l’histoire de Belgique" d’Anne Morelli. L’histoire manipulée » dans Nation Europe n° 6, 1996, p. 23-25.
    17 - KISTERS (F.), « L'Europe dans le monde tripolaire », Vouloir n°1 NS (AS 114/118), 1994, p. 45-53. "Barbare" au sens étranger à l'Empire et à sa civilisation.
    18 - BEHAR (P.), L'Autriche-Hongrie, idée d'avenir : permanences géopolitiques de l'Europe centrale et balkanique, Paris, 1991, 187 p. (Le Bon Sens) ; FEJTÖ (François), Requiem pour un empire défunt : histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, s.l., 1988, 436 p.

     

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    EmpireLes États des peuples et l'empire de la nation

    Il existe une confusion permanente entre le mot « nation » qui désigne une association contractuelle de personnes liées à une constitution et la notion de « peuple » qui renvoie à une identité, c’est-à-dire un fait donné, une appréhension de soi résultant de l’histoire. Le peuple est donc le produit du déterminisme — nous ne décidons pas de notre appartenance —, tandis que la nation est le résultat volontaire d’un choix — nous élisons notre citoyenneté.

    Peuples et Nation

    Le peuple est un produit de l’histoire dont les membres ont le sentiment de partager un passé et des valeurs communes. Pour le définir, on utilise généralement 4 critères principaux : la langue, la culture, le territoire, les relations économiques. Isolé, aucun de ces critères ne semble suffisant. Si l’on octroyait le rôle principal à la langue, il faudrait en conséquence accepter que les Français, les Suisses romans, les Québécois ainsi que les francophones de Belgique et d’Afrique forment un peuple. Pareillement, les Flamands et les Néerlandais ne se sentent-ils pas de culture différente ? Dans la culture, nous intégrons la religion qui en est un des aspects. De plus, la culture influe sur la manière de vivre la religion : les Albanais et les Arabes saoudites ont des visions très différentes de la foi musulmane. La plupart des peuples occupent un territoire plus ou moins cohérent ; il est en effet difficile de maintenir des liens sans proximité. Il faut toutefois noter quelques exceptions telles que les Juifs avant la création d’Israël ou les tribus nomade. De même, les populations immigrées maintiennent un communauté et conservent des liens étroits avec leur patrie d’origine. Enfin, l’existence d’un peuple suppose des relations économiques privilégiées entre ses membres. L’ensemble de ces traits devrait permettre d’esquisser les linéaments de l’idiosyncrasie d’un peuple ; pourtant, son image apparaît souvent floue, parce que critères utilisés pour en préciser les contours ne sont pas assez formels. En réalité, un sujet qui a une histoire ne peut se définir, puisqu’il se modifie sans cesse.

    Quant à la nation, selon la définition de Sieyès (1), elle est une communauté légale qui possède la souveraineté. Si l’expression « la nation est une et indivisible » signifie que l’ensemble de ses membres détient la souveraineté et que chacun se soumet aux mêmes lois, elle n’implique toutefois pas nécessairement que les citoyens habitent dans un territoire circonscrit ou aient des relations économiques. Les étrangers qui n’adoptent pas la citoyenneté de leurs pays d’accueil ne sont pas des citoyens à part entière, même s’ils jouissent d’une partie des droits civiques. Une communauté de langue et de culture n’induit pas non plus une citoyenneté partagée. Enfin, la nation a conscience de son existence et puise dans son histoire les éléments symboliques qui renforcent sa cohésion, expliquent ses avatars et justifient l’intégration d’individus ou de peuples étrangers.

    Deux conceptions du nationalisme

    Par conséquent, le terme nationalisme possède deux acceptions contradictoires selon qu’il se réfère à l’idée de peuple ou à la notion de nation. Dans le premier cas, il fait appel au sang, au sol, aux ancêtres, au passé, c’est un nationalisme de l’héritage qui se réduit souvent à un fallacieux sentiment de supériorité sur les autres et qui, de plus, porte sur un objet de taille limitée. Par ailleurs, peu de choses distinguent le nationalisme du régionalisme qui désigne un sentiment semblable projeté sur un objet plus restreint. Dans le second cas, il transcende l’individu et l’arrache au déterminisme de son milieu. On adhère de manière volontariste à la nation pour réaliser un projet en commun, mais on appartient au peuple de ses parents. Au contraire, la nation possède une faculté d’extension illimitée, car elle peut toujours accueillir de nouveaux membres en dehors des considérations de naissance. Notons enfin que ces deux formes de nationalisme peuvent plus ou moins se recouper et se renforcer au sein d’un même État.

    État et Empire

    Pour accéder à la souveraineté, le(s) peuple(s) doive(nt) constituer une nation et se donner une structure : l’État qui arbitre les intérêts contradictoires des citoyens, assure leur sécurité et rationalise le devenir de la société. Dans l’histoire, nous rencontrons deux grands types d’États ; d’une part, ceux issus d’un peuple qui avait une conscience subjective de sa réalité et qui se sont dotés d’une structure objective — l’État français par ex. ; d’autre part, les nations forgées au départ de peuples épars, tel que l’Autriche-Hongrie, qui portent souvent le nom d’Empire. Dans les deux situations, il faut à l’origine une volonté agrégative qui peut être incarnée par un monarque, une institution ou un peuple fédérateur.

    En réalité, jamais l’État-nation n’a coïncidé dès son origine avec une exacte communauté de langue et de culture. Le préalable n’est pas l’unité culturelle ; au contraire, c’est la nation qui unit le(s) peuple(s) et non l’inverse. L’État, par l’action de son administration centralisée et de son enseignement, harmonise les idiomes et les comportements sociaux. L’existence d’un territoire unifié sous une même autorité facilite aussi les déplacements et donc les mélanges de populations hétérogènes. Des affinités culturelles peuvent inciter les hommes à se regrouper au sein d’une nation, mais cette dernière entreprend à son tour l’élaboration d’une nouvelle « identité nationale ». Surtout, l’histoire n’a jamais vu une nation se former sur base d’intérêts économiques, c’est pourquoi nous pensons que l’Union européenne emprunte un mauvais chemin.

    L’État-nation, dont la France est l’archétype, désire l’égalité, l’uniformité, la centralisation ; il établit une loi unique sur l’ensemble de son territoire. Il ne reconnaît pas la diversité des coutumes et tend à la suppression des différences locales. Il suppose que tous les peuples sous son empire adoptent les mêmes mœurs et s’expriment dans sa langue administrative.

    Au contraire, l’Empire doit compter avec les différents peuples qui le compose et tolère une relative diversité législative en son sein. De même, il ne jouira pas nécessairement d’une autorité égale sur chacune de ses provinces. Certaines d’entre-elles peuvent être presque indépendantes (comme par ex. les principautés tributaires de l’Empire ottoman), tandis que d’autres sont totalement soumises au gouvernement central. Parfois, l’on vit même des peuples érigés en nations cohabiter dans le même Empire (vers sa fin, l’Empire austro-hongrois comprenaient une nation « hongroise », une nation  « allemande » et divers peuples slaves). Notons enfin que, de notre point de vue, il n’existe pas actuellement de souverain européen, mais bien des institutions européennes qui agissent avec le consentement de plusieurs nations.

    Droit de vote ou citoyenneté

    Par ailleurs, se pose aujourd’hui la question du droit de vote des étrangers. Nos dirigeants disputent pour savoir si nous octroierons le droit de vote aux seuls Européens, et sous quelles conditions, ou si nous l’étendrons aux ressortissants non-européens. À notre avis, le problème est mal posé. En effet, le droit de vote, réduit aux communales qui plus est, n’est jamais qu’une part de l’indivisible citoyenneté, qu’on la dissèque ainsi en créant des sous-catégories dans la société nous semble malsain, car cela nuit à l’unité de la nation en dégradant le principe d’égalité des citoyens devant la Loi. De plus, la citoyenneté implique aussi des devoirs dont le respect garantit nos droits. Dans le débat, d’aucuns proposent d’accorder la citoyenneté belge plutôt que le droit de vote. Sans hésiter, nous allons plus loin en soutenant un projet de citoyenneté européenne. Dans cette entreprise, nous nous appuyons ; d’une part, sur l’œuvre majeure (2) d’un grand penseur politique, Otto Bauer, le chef de file de l’école austro-marxiste ; d’autre part, sur un précédent historique : le concept de double citoyenneté dans l’Empire romain.

    Otto Bauer articulait sa thèse autour du concept de « communauté de destin » grâce auquel il donna une nouvelle définition de la Nation. Selon lui, la culture et la psychologie permettent de distinguer un peuple d’un autre, mais ces caractères sont eux-mêmes déterminés par l’Histoire. Suivant ses vues, le peuple ne se définit plus par une appartenance ethnique, une communauté de langue, l’occupation d’un territoire ou en termes de liens économiques, mais bien comme un groupe d’hommes historiquement liés par le sort. Dès lors, dans cet esprit, les habitants d’une cité cosmopolite, issus d’origines diverses mais vivant ensemble, peuvent fort bien, dans certaines circonstances historiques, former une nation. Évidemment, il existe une interaction permanente entre le « caractère » et le destin d’un peuple, puisque le premier conditionne la manière de réagir aux événements extérieurs, aussi la nation est-elle en perpétuel devenir.

    Ainsi, Bauer justifiait le maintien d’un État austro-hongrois par la communauté de destin qui liait ses peuples depuis des siècles. Une législation fédérale aurait protégé les différentes minorités et garanti l’égalité absolue des citoyens devant la Loi qu’il considérait comme la condition sine qua non de la bonne intelligence des peuples au sein de l’État.

    Dans cette perspective, la conscience du passé partagé n’exclut pas le désir d’un avenir commun. Pour notre part, nous aspirons à une nation européenne dans laquelle fusionneraient les peuples européens.

    Dans l’Empire romain, il existait un principe de double citoyenneté . Jusqu’à l’édit de Caracalla (212 ap. JC), la citoyenneté romaine se surimposait à l’origo, l’appartenance à son peuple. Évidemment la première conservait l’éminence sur la seconde. Néanmoins, le Romain pouvait recourir, selon les circonstances, soit au droit romain soit aux lois locales. Lorsque l’empereur Caracalla donna la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l’Empire, ceux-ci conservèrent néanmoins leur origo (3). Aussi pensons-nous, qu’il serait possible de créer une citoyenneté européenne qui, durant une période transitoire, coexisterait avec les citoyennetés des États membres. En effet, l’homme n’appartient qu’à un seul peuple, mais il peut élire deux nations, du moins dans la mesure où leurs lois ne se contredisent point et à la condition qu’on établît une hiérarchie entre ses deux citoyennetés et que l’on donnât la prééminence à l’européenne.

    ► Frédéric Kisters, Devenir n°15, 2000.

    ◘ Notes :

    • [1] Sur l’abbé Sieyès, cf. BREDIN (Jean-Denis), Sieyès, La clé de la révolution française, éd. de Fallois, 1988.
    • [2] BAUER (Otto), Die Nationalitätfrage und die Sozialdemokratie, Vienne, 1924, (1er éd. 1907), XXX-576 p. (Marx Studien, IV). Edition française : ID. , La question des nationalités et la social-démocratie, Paris-Montréal, 1987, 2 tomes, 594 p.
    • [3] JACQUES (François) et SCHEID (John), Rome et l’intégration de l’empire (44 av. J.C. - 260 ap. J.C.), tome 1 Les structures de l’empire romain, Paris, 2e éd. 1992 (1er : 1990), p. 209-219 et 272-289 (Nouvelle Clio. L’Histoire et ses problèmes).

     

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    SUR LES PRÉMISSES SPIRITUELLES DE L'EMPIRE

     

    EmpireLe problème de l'empire, dans son acception la plus haute, est celui d'une organisation supranationale telle que l'unité n'agisse pas dans le sens d'une destruction et d'un nivellement de la multiplicité ethnique et culturelle qu'elle englobe. Ainsi posé, le problème de l'empire admet deux grands types de solution : si la première est d'ordre juridique, la seconde est d'ordre spirituel.

    Pour la première, l'unité de l'empire est celle d'une simple organisation politico-administrative, d'une loi générale d'ordre, au sens le plus empirique du terme. Dans cette hypothèse, les qualités, les cultures et les traditions spécifiques des divers peuples réunis au sein de l'empire ne sont pas lésées, du simple fait que vis-à-vis d'elles, ce dernier demeure indifférent et étranger. Ici, la seule chose qui importe à l'empire, c'est la simple organisation politico-administrative de pair avec la pure souveraineté juridique. L'empire se comporte, à l'égard des peuples, exactement comme l'État agnostique libéral se comportait vis-à-vis des particuliers, auxquels il laissait faire ce qu'ils voulaient, sous réserve que certaines lois générales fussent respectées.

    À l'époque moderne, un exemple caractéristique d'empire ainsi conçu nous est donné par l'empire britannique. Certains ont voulu (Bryce par ex.) établir une analogie sur de semblables critères, entre l'empire britannique et celui de la Rome antique. Même chez nous, des historiens n'ont pas manqué de tomber dans la même erreur, consistant à considérer dans l'empire romain son seul aspect juridique et politique, et à négliger — ou à tenir pour accessoire — toute prémisse d'ordre supérieur, qu'elle soit spirituelle ou religieuse.

    Il n'en est pas moins vrai qu'avec Rome se profile, déjà une organisation impériale du second type, correspondant en d'autres termes, à la seconde solution. Et celle-ci veut que l'unité soit déterminée par quelque chose de spirituellement plus éminent que le particularisme de tout ce qui chez les peuples, se trouve conditionné par l'élément ethnique et naturaliste.

    Dans la Rome antique, on eut une réalité de ce genre à double titre. Tout d'abord, en vertu de la présence d'un type unique et d'un idéal unique correspondant au civis romanus, lequel n'était nullement, comme d'aucuns l'imaginent, une pure formule juridique, mais une réalité éthique, un modèle humain ayant une valeur supranationale. En second lieu, Rome posa, à titre de point de référence transcendant, le culte impérial. Le Panthéon romain on le sait, accueillait les symboles de toutes les fois et de toutes les traditions ethnico-spirituelles des races soumises à Rome, que celle-ci respectait et parfois protégeait. Mais cette hospitalité et cette protection avaient pour présupposé et pour condition une "fidélité" (fides) d'ordre supérieur. Au-dessus des symboles religieux rassemblés dans le Panthéon, trônait le symbole de l'Empereur, conçu comme numen, comme être divin : celui-ci incarnait l'unité même, transcendante et spirituelle, de l'empire, car l'empire de la tradition romaine était conçu moins comme une œuvre simplement humaine que comme celle des forces d'en haut. La fidélité à ce symbole était la condition première. Dès lors qu'avait eu lieu le serment de fidélité sous la forme d'un rite sacré, toute foi ou tradition particulière des peuples soumis — dans la mesure où elle ne lésait ni n'offensait l'éthique et la loi générale romaines — était acceptée et respectée.

    C’est en ces termes que la Rome antique s'offre à nous comme un exemple d'organisation impériale ayant une valeur éternelle et universelle. En effet, il suffit de substituer aux formes, conditionnées par le temps, d'une solution comme celle-ci, d'autres formes pour balayer toute apparence d'anachronisme — et pour prendre conscience que quiconque voudrait aujourd'hui aborder le problème d'un empire spirituel ne saurait envisager d'autres perspectives.

    Ce qui serait effectivement beaucoup plus "anachronique", de nos jours, consisterait à envisager une organisation supranationale fondée sur l'affirmation d'une idée religieuse particulière, fût-elle chrétienne. Nul ne peut raisonnablement considérer comme actuelle, à l'heure qu'il est, l'idée de revenir à un empire de type espagnol, ultracatholique et inquisitorial comme celui de Charles Quint. Mais même si l'on exclut cette forme extrême bien que cohérente, d'autres formules, plus vagues et plus "intellectuelles", d'unité supranationale fondée unilatéralement sur lu religion n'en montrent pas moins, à l'analyse, le même défaut. Dans le cadre d'un vaste ensemble tel que l'empire, on ne peut laisser de côté le fait qu'existent de nombreuses traditions religieuses, la plupart du temps d'une dignité et d'une élévation spirituelle comparables. Si l'empire recourait à la violence pour réaliser son unité, en la fondant sur l'affirmation et la reconnaissance d'une religion au détriment des autres, il est bien clair que nous nous trouverions confrontés à une manifestation de sectarisme plutôt qu'à un universalisme spirituel.

    L'exemple impérial qui se profile avec le fascisme semble, du reste, indiquer déjà un dépassement de cette perspective. En effet, dans l'empire fasciste, le catholicisme représente la religion nationale du peuple italien, tandis que l'empire se déclare simultanément protecteur de l'Islam, et qu'il a reconnu et respecte la religion copte également. Qu'est-ce que cela signifie, sinon qu'avec le fascisme s'affirme l'exigence d'un point de référence qui, déjà, se situe par-delà celui propre à une foi religieuse particulière ? Nous disons "par-delà" et non pas "en dehors de", car il convient de garder à l'esprit que le fascisme possède également une éthique, une spiritualité, un type humain, une aspiration à traduire en termes de volonté dominatrice le sens d'une réalité permanente et universelle. Il ne peut donc s'agir, dans ce cadre, d'un simple respect, indifférent et agnostique, sur le modèle de la première des deux solutions que nous évoquions au départ, mais bien du principe d'une réalisation d'ordre supérieur et "romain".

    Ceci reconnu, le problème général des prémisses spirituelles de l'empire consiste à définir le principe en fonction duquel on peut simultanément reconnaître et dépasser toute foi religieuse particulière des nations qui le constituent. Tel est le point fondamental. L'empire au sens vrai, en fait, ne peut exister que s'il est animé par une ferveur spirituelle, une foi, quelque chose qui puise aux mêmes sources spirituelles que celles dont la religion tire sa raison d'être. Si cela fait défaut, on n'aura jamais qu'une création forgée par la violence — "l'impérialisme" —, simple superstructure mécanique et sans âme. C'est pourquoi il est nécessaire de capter — si l'on peut dire — les forces mêmes qui agissent au sein des fois religieuses sans que celles-ci s'en trouvent le moins du monde lésées, mais au contraire intégrées et sublimées. Or, une voie existe pour y parvenir : elle nous est dévoilée par la conception selon laquelle toute tradition spirituelle et toute religion ne représentent que l'expression particulière d'un contenu unique, antérieur et supérieur à chacune de ses diverses expressions. Savoir remonter jusqu'à ce contenu unique et, pour ainsi dire, supertraditionnel, signifierait également disposer d'une base solide pour fonder une unité qui ne détruise pas, mais intègre toute foi particulière, définissant ainsi une "fidélité" impériale, par référence, précisément, à ce contenu d'ordre supérieur. Transcender, selon l'étymologie latine, signifie "dépasser en montant" : toute l’essence du problème est contenue dans ce mot.

    Limitons-nous, pour l’instant à ces grandes lignes générales : elles nous serviront de point de départ dans un prochain article pour des considérations qui mettront davantage en lumière la conception développée dans ces colonnes.

    ► Julius Evola in : Essais Politiques, Pardès. Texte de 1937.

     

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    Empire(Re)devenir des unités impériales !

    Il apparaît clairement qu'avant d'être un type d'organisation politico-territoriale ou une création historiquement déterminée de l'état, l'empire est avant tout une conception qui ouvre un ethos, une dimension de l'âme (…) On doit avoir conscience que ce dernier ne peut s'offrir comme une voie intérieure et être pleinement vécu qu'à la condition de partir du néant, qu'aucun passage ne soit préalablement ouvert. Dans le monde actuel, il est donc possible d'être un empire tel que Peter Sloterdijk le définit, à savoir une idée mythomotrice de l'Europe, une image qui fait bouger nos âmes et met en forme nos consciences. L'imperium renferme en lui-même non seulement l'histoire, mais l'essence même de l'Europe. Sloterdijk nous dit encore que l'Europe est puissance ou n'est pas (…) L'Europe est empire ou n'est pas. L'empire est la quintessence, la force qui fait bouger l'aventure historique des peuples européens. Donc, le véritable défi consiste à réinventer soi-même et à recréer une forme impériale pour le XXIe siècle. (…) Il s'agit, comme le dit Sloterdijk, d'imaginer des rêves lucides qui constitueraient des visions entraînant notre volonté et qui nous pousseraient à prendre notre destinée en mains.

    Être unité impériale signifie exactement être porteur, devenir l'incarnation de cette idée, de cette forme, de cette force mythomotrice. Faire de l'empire une idée-force ne signifie pas simplement prendre une position politique mais se trouver une direction à soi-même, s'ouvrir de nouvelles voies, créer de nouveaux parcours, suivre une loi intérieure quand il n'y en a plus à l'extérieur, et être éventuellement prêt à justifier cette revendication. Cela signifie être les soldats d'une figure institutionnelle qui n'existe pas, qui n'existera peut-être jamais plus, mais qui pourra également nous amener vers un changement nécessaire de polarité, si elle est intériorisée. (…) L'ennemi en moi est plus dangereux que l'ennemi en lui-même. Il ne peut y avoir aucun empire dans l'avenir si nous ne pouvons d'abord réaliser l'imperium en nous-mêmes. L'objectif est donc d'être unités impériales. Ici, la figure de l'empire apparaît comme la parfaite synthèse d'un héritage historique, d'un objectif politique et d'un parcours d'autoréalisation.

    Ces mêmes notions se retrouvent également dans le mystère Gibelin du Graal, qui dans son essence la plus authentique, témoigne d'une quête royale de dépassement de soi, en direction d'une vitalité spirituelle renouvelée et d'une plénitude sacrée. (…) Dans ces temps de nihilisme proclamé, l'impérium apparaît alors comme une voie héroïque à parcourir. L'unité impériale est donc le soldat de l'empereur, d'un empereur qui n'existe pas, qui dort peut-être dans le Kyffhäuser, qui existera peut-être demain… ou pas, mais qui a été intériorisé pour devenir une dimension du cœur, du cerveau, de l'esprit. L'unité impériale, c'est celui qui se voit comme un élément constitutif de quelque chose de plus grand, d'une idée, d'un projet, d'une communauté et qui agit donc en réseau, avec une impersonnalité active. C'est celui qui sait se tenir à sa place, qui marche et qui combat à côté de tant d'autres, proches et lointains, avec agilité et pragmatisme, loin de toute tentation individualiste, narcissique ou d'improvisation. Comme le dit Artaud, l'unité impériale est un anarchiste couronné, un souverain de lui-même qui fonde cette souveraineté sur l'intériorisation d'un principe et sur une totale fidélité à celui-ci. (…) La sentinelle de l'empire (…) attaque, c'est l'avant-garde conquérante d'une machine de guerre productrice de sens. Elle est autocentrée mais exploratrice, prête à enfoncer l'étendard d'une nouvelle implantation. L'exubérance est toujours expansionniste. toute force active tend à la conquête, à déborder de ses confins, à se faire de l'espace. (…) Exubérant est celui qui plante son propre drapeau, celui qui donne un sens au monde qui l'entoure. Et c'est ainsi que mètre après mètre, jour après jour, tranchée après tranchée, inexorablement on "re-prend" tout.

    ► Adriano Scianca, in : Casapound une terrible beauté est née, Rubicon, 2012, p. 205-209

    Si l'homme du point zéro (…) savait conjuguer son choix directionnel de réintégration avec les idéaux d'un empire intérieur, s'il savait se concevoir lui-même comme un homme de l'empereur, tout en agissant éventuellement dans l'isolement le plus complet, dans le silence de sa propre intériorité ou même dans le bruit du monde, s'il savait se concevoir comme l'un de ces gardes-frontière aux confins de l'empire qui prennent la décision d'agir même en l'absence totale d'ordres, ne serait-ce pas le premier vrai pas vers une reconstruction intégrale ? On aime imaginer cet homme qui se relève des courants au nom de l'idée cosmique de l'empire, comme unité impériale. Unité comme élément de base, capable d'agir en autonomie ou en relation avec les autres. Ce sera l'homme en possession de lui-même, mais qui saura écouter le cosmos, l'homme qui, dans l'essentialisme, saura choisir une direction, donner un cap à sa liberté retrouvée.

    ► Flavio Nardi, « Divenire unità imperiali », in : Orion n°237, juin 2004, p. 50 (cité in : A. Scianca, Casapound une terrible beauté est née, Rubicon, 2012, p. 206)

     

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