• Eurasianisme

    EurasianismeL'eurasisme contemporain s'affirme de plus en plus comme alternative à un processus de mondialisation américano-centré. Originellement mystique en action, il a évolué en trente ans : endurci par une vigilance géopolitique, il a mûri une anthropologie politique, une hypothèse de civilisation renvoyant dos à dos totalitarismes anciens et turbocapitalisme. La Quatrième Théorie politique offre un paradigme inédit, inspiré des valeurs russes, transcourant et à vocation universelle. Le refus de tout logique unipolaire ne pourra susciter une solidarité de condition entre peuples que si ceux-ci se dégagent d'abord de tout cadre de pensée prônant l'individualisme économique, base de la servitude volontaire au financiarisme devenu effréné depuis les années 70. Certaines critiques n'ont pas manqué d'interroger le rôle russe de meneur des non-alignés (not. l'ambitieux projet poutinien d'Union eurasiatique) [cf. l'article de Marlène Laruelle, intitulé « Le néo-eurasisme russe : L’empire après l’empire ? », publié dans les Cahiers du monde russe n°42/1, 2007], rôle qui au demeurant avait animé De Gaulle (et expliquant en partie sa négligence coupable à décoloniser l'Algérie de manière aussi avisée que l'Angleterre avec l'Inde). Il est évident que la Russie post-soviétique, ne disposant pas de ressources suffisantes pour une autarcie complète, ne pourra affirmer sa voix dans un monde multipolaire sans créer d'alliances stratégiques avec des partenaires régionaux. Néanmoins l'eurasisme, représenté principalement par Douguine, se retrouve mais ne se confond pas avec la Realpolitik russe actuelle. L'eurasisme entend offrir une voie multipolaire associant tradition et modernité face à l'hégémonie américaine, autrement dit une résistance interne et externe à tout néo-colonialisme des mentalités et des pays. Il n'en conserve pas moins une originalité russe, puisant dans les théories de l’ethnogenèse des peuples eurasiens chez Lev Goumilev (voir texte infra). Parmi les sources d'inspiration de l'eurasisme, citons plus généralement le courant de pensée des années 20 : l'eurasianisme. Ce dernier, qui sera l'objet de la présente entrée. affirmait que la Russie devait se définir elle-même comme un “troisième continent”, entre l’Europe et l’Asie. Par-delà sa situation géographique, la civilisation slave est une civilisation singulière, irréductible à tout autre, et dont le destin historique est de s'opposer historialement à la double tentation de l'Occident et de l'Orient. Avant d'offrir à lecture l'article d'Alexandre Douguine lui-même sur ce courant, nous reproduisons, pour mieux cerner les enjeux, la présentation de l'eurasianisme par le site Evrazia.

     Vouloir 76-79

    Faits marquants de l’Eurasianisme

    L’eurasianisme est un courant idéologique et politico-social, né dans le contexte de la première vague d’émigration russe, unifié par le concept de la culture russe en tant que phénomène non russe et présentant — parmi les cultures si variées du monde — une combinaison originale de traits occidentaux aussi bien qu’orientaux ; en conséquence, la culture russe appartient à la fois à l’Ouest et à l’Est et ne peut être réduite ni à l’une ni à l’autre.

    Les fondateurs de l’eurasianisme sont :


    La valeur principale de l’eurasianisme consistait en idées venues du fond de la tradition de l’Histoire et de l’État russe. L’eurasianisme considérait la culture russe, non pas comme une simple composante de la civilisation russe, mais comme une civilisation originale, rassemblant l’expérience de l’Ouest, certes, mais aussi — jusqu’à un certain point — de l’Est. Le peuple russe, dans cette perspective, ne doit pas être placé au nombre des peuples européens ou asiatiques. La Russie appartient à une communauté ethnique eurasienne complètement originale. Une telle originalité dans la culture et l’État russes (présentant en même temps des traits européens et asiatiques), définit également la voie unique empruntée historiquement par la Russie et son programme d’État-nation qui ne coïncide pas avec la tradition de l’Europe de l’Ouest.

    Les fondations

    • Le concept de civilisation

    La civilisation germano-latine créa son propre système de principes et de valeurs et assura sa promotion au rang de système universel. Ce système germano-latin fut imposé aux autres peuples et cultures par la force et la ruse. La colonisation spirituelle et matérielle du reste du monde par l’Occident est un phénomène négatif. Chaque peuple et chaque culture possède un droit intrinsèque : celui d’évoluer selon sa logique propre.

    La Russie est une civilisation originale. Elle est appelée non seulement à contrer l’Occident, en protégeant complètement son chemin personnel, mais elle doit se placer à l’avant-garde d’autres peuples et d’autres pays sur la terre, défendant leurs libertés en tant que civilisations.

    • Critique de la civilisation germano-latine

    La civilisation occidentale a construit son propre système sur la base d’une sécularisation de la chrétienté occidentale (protestantisme), amenant avec elle des valeurs telles que l’individualisme, l’égoïsme, la compétition, le progrès technique, la consommation et l’exploitation économique. La civilisation germano-latine a fondé son droit à la domination générale, non pas à partir d’une grandeur spirituelle, mais sur une nouvelle force matérielle. La spiritualité et la force même des autres peuples sont évaluées uniquement sur la base de l’image de suprématie conquise par le rationalisme et le progrès technique.

    Le facteur espace

    Il n’y a pas de modèle unique de développement. La pluralité des paysages sur la terre produit une pluralité de cultures, chacune ayant ses cycles personnels, ses critères internes et sa logique. L’espace géographique possède une influence énorme (parfois décisive) sur la culture d’une nation et de son histoire. Chaque ethnie, pour autant qu’elle se développe à l’intérieur d’un environnement géographique, crée ses formes propres sur les plans national, éthique, juridique, linguistique, rituel, économique et politique. La place où chaque ethnie ou État se développe pré-détermine d’une manière essentielle le mode et le sens de ce développement, à tel point que ces deux éléments ne font plus qu’un. Il est impossible de séparer l’Histoire des conditions géographiques et toute analyse des civilisations doit se faire selon un axe temporel (avant, après, développement, non développement etc), mais aussi selon un axe spatial (Est, Ouest, steppe, montagnes etc).

    Aucun État, aucune région pris séparément, n’a le droit de se dire modèle du reste du monde. Chaque ethnie possède son propre schéma de développement, son temps propre, sa rationalité particulière et mérite d’être comprise et évaluée d’après ses critères internes particuliers.

    Le climat de l’Europe, sa superficie géographique relativement limitée et l’influence de ses paysages ont généré les traits uniques de la civilisation européenne, où l’influence des forêts (Europe du Nord) et des côtes (Méditerranée) l’emporte. De la même manière, les différents paysages ont formé des types de civilisations différents : les steppes sans fin ont permis les empires nomades (depuis les Scythes jusqu’aux Turcs), des étendues infinies ont donné naissance à la civilisation chinoise, les îles montagneuses ont créé la civilisation japonaise et la combinaison des steppes et des forêts a vu se développer la civilisation eurasienne russe. La marque du paysage peut être perçue dans l’histoire tout entière et ne peut être ni séparée ni supprimée d’une quelconque ethnie.

    • L’État et la nation

    Les premiers “slavophiles” russes au XIXe siècle (Khomyakov, Aksakov, Kirevsky) ont insisté sur le caractère proprement unique et original de la civilisation russe (slave, orthodoxe). Celle-ci doit être défendue, préservée et renforcée par rapport à l’Ouest d’une part, et par rapport au modernisme libéral (qui vient également de l’Ouest) d’autre part. Les slavophiles ont proclamé la valeur de la tradition, l’excellence des temps anciens et l’amour du passé de la Russie, mettant en garde contre les dangers inévitables du progrès et contre les trop nombreux aspects du schéma occidental qui se révèlent contraires à ceux de la Russie.

    À partir de cette école, les eurasianistes héritèrent des positions des slavophiles et développèrent plus avant leurs idées dans le sens d’une évaluation positive des influences orientales. L’Empire moscovite représente le développement le plus avancé de l’État russe. L’idée nationale y a atteint un nouveau statut, après le refus de Moscou de reconnaître l’Union florentine (arrestation et exil du métropolite Isidore) et, après un déclin rapide, la Russie tsariste hérita du drapeau de l’empire orthodoxe.

    • Plateforme politique

    La richesse et la prospérité, un État fort et une économie efficace, une armée puissante et le développement de la production doivent être les instruments qui permettront la réalisation de nos idéaux élevés. Le sens de l’État et de la Nation ne peuvent être perçus que par l’intermédiaire de l’existence d’une “idée première”. Le régime politique qui suppose l’établissement de cette “idée première” en tant que valeur suprême est appelée par les eurasianistes une “idéocratie” (du grec idéa [ἰδέα] et kratos, pouvoir). La Russie a toujours été considérée comme étant la Russie sacrée, un pouvoir (derzhava) remplissant sa propre mission historique qui est unique. Le point de vue eurasien doit également être une idée nationale de la Russie à venir, son “idée dominante”.

    • Le choix eurasien

    La Russie eurasienne, étant l’expression d’un empire de steppes et de forêts aux dimensions d’un continent, a besoin de son propre schéma de force dominante. Ceci signifie, tout d’abord, une éthique de responsabilité collective, d’altruisme, d’aide réciproque, d’ascétisme, de volonté et de ténacité. Seul l’ensemble de ces qualités peut maintenir unie cette zone eurasienne, très étendue, peu peuplée, formée de terres de steppes et de forêts. La classe dirigeante de l’Eurasie fut fondée sur la base du collectivisme, de l’ascétisme, de vertus guerrières et d’une hiérarchie rigide.

    La démocratie occidentale fut bâtie selon les conditions particulières de l’Athènes antique et au travers de l’Histoire millénaire de l’Angleterre. Cette démocratie reflète les traits uniques du développement européen. De ce fait, cette démocratie ne représente pas un modèle universel. Imiter la démocratie libérale européenne n’a aucun sens, et est impossible et dangereux pour l’Eurasie russe. La participation du peuple russe dans la vie politique doit être définie par un terme différent : “Demotia” (du grec demos, peuple). Une telle participation ne rejette pas la hiérarchie et ne doit pas être formalisée dans des structures partisanes ou parlementaires. “Demotia” suppose un système de conseils régionaux, de gouvernements locaux ou de gouvernements nationaux (dans le cas des petites nations). Elle est développée sur la base d’auto-gouvernements, et sur un monde paysan. Un exemple de “demotia” est la nature élective de la hiérarchie d’église, votée par les paroissiens de la Russie moscovite.

    Le travail de L.N. Goumilev sur le développement de la pensée eurasienne

    Lev Nikolaevic Goumilev (1912-1922), fils du poète russe N. Goumilev et de la poétesse A. Akhmatova, était ethnographe, historien et philosophe. Il fut profondément influencé par un livre écrit par l’eurasianiste kalmouque, E. Khara-Vadan : Gengis Khan, chef de guerre et par les ouvrages de Savitsky. Dans ses propres œuvres, Goumilev développa les thèses fondamentales de l’eurasianisme. Vers la fin de sa vie, il avait l’habitude de dire de lui-même qu’il était le “dernier des eurasianistes”.

    • Éléments de base de la théorie de Goumilev

    • 1) La théorie de “l’élan passionnel” [passionarnost'] comme développement de l’idéalisme eurasien.
    • 2) Cette théorie a pour essence, selon son propre point de vue, le fait que chaque ethnie dans sa formation naturelle, est soumise à l’influence des “forces énergétiques” nées dans le cosmos et causes de “l’effet passionnel” — activité et intensité extrêmes de la vie. Dans de telles conditions, les ethnies subissent une mutation génétique, qui mène à la naissance “d’êtres passionnés” — des individus doués d’un tempérament et d’un talent particuliers. Ces personnes deviennent les créateurs de nouvelles ethnies, cultures et États.
    • 3) Portant une attention scientifique à la proto-histoire des empires nomades de l’Est et à la découverte d’un héritage ethnique et culturel colossal venu des anciens autochtones, les peuples asiatiques qui avaient été conquis par la culture extraordinaire de l’ancienne époque, finirent par oublier la leur (Huns, Turcs, Mongols etc.).


    • Le développement d’une attitude pan-turque dans la théorie de la “complémentarité ethnique”

    Une ethnie, prise dans son sens général, est un ensemble d’individus quelconques, une collectivité : peuple ou population, nation, tribu ou encore clan familial fondés sur une destinée historique. « Nos grands ancêtres russes — écrit Goumilev — aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, se mélangèrent facilement et rapidement avec les ethnies de la Volga, du Don, avec les Tartares Obi et avec les Bouriates qui, de leur côté, assimilèrent la culture russe. Les mêmes Grands Russes s’unirent aux Yakouts, absorbant leur identité et prenant progressivement des contacts amicaux avec les Cosaques et les Kalmouks. À travers les liens des mariages, ils coexistèrent passivement avec les Mongols de l’Asie centrale, tandis que les Mongols eux-mêmes et les Turcs fusionnèrent du XIVe au XVIe siècles avec les Russes de la Russie centrale ». C’est pourquoi, l’histoire des Russes moscovites ne peut être comprise en dehors du cadre des contacts ethniques entre les Russes et les Tartares et l’histoire du continent eurasien.

    L’apparition du néo-eurasianisme : contexte historique et social

    • La crise du paradigme soviétique

    Dans le milieu des années 1980, la société soviétique commença à perdre le lien qui l’unissait à son environnement externe et sa propre personnalité, ainsi que sa capacité à les refléter de manière adéquate. Les modèles soviétiques d’auto-appréciation marquèrent leurs premières fêlures. La société soviétique avait perdu son sens de l’orientation. Chacun ressentait un besoin de changement, cependant ce besoin n’était encore qu’un sentiment confus, nul ne pouvant dire de quelle direction ce changement allait venir. À cette époque, une division assez peu convaincante commença de se former entre Soviétiques : les “forces du progrès” et les “forces réactionnaires”, les “réformistes” et les “conservateurs du passé” ou encore les “partisans des réformes” et les “ennemis des réformes”.

    • L’influence des modèles occidentaux

    Dans une telle situation, le terme de “réforme” devint par lui-même synonyme de “démocratie libérale”. Une conclusion hâtive fut tirée du fait objectif de la crise du système soviétique pour ce qui concernait la supériorité du modèle occidental et la nécessité de le copier. En théorie, cela était tout sauf évident, étant donné que la “carte idéologique” présentait un système réellement bien plus diversifié que le dualisme primitif : socialisme contre capitalisme, le Pacte de Varsovie contre l’OTAN. Cependant, ce fut cette logique primitive qui l’emporta : les “partisans des réformes” firent une apologie inconditionnelle de l’Ouest, dont ils étaient prêts à adopter la structure et la logique, tandis que les “ennemis des réformes” ne surent être que les défenseurs inertes du vieux système soviétique, dont la structure et la logique pouvaient être de moins en moins défendues. À cause de ce manque d’équilibre, les réformistes pro-occidentaux avaient avec eux le potentiel d’énergie, de nouveauté, les espérances dans le changement, l’élan créatif, ainsi que les perspectives ; tandis que les “réactionnaires” n’avait rien qui leur restât que l’inertie, l’immobilisme, le recours à l’habitude et au déjà connu. Du fait de ces conditions psychologiques et esthétiques, une politique démocratique et libérale prit le dessus en Russie dans les années 1990, bien que le peuple russe ne fut pas autorisé à faire un choix clair et conscient.

    • L’effondrement de l’unité de l’État

    Le résultat de ces “réformes” fut l’effondrement de l’unité de l’État soviétique et le commencement du déclin de la Russie comme héritier de l’URSS. La destruction du système soviétique et la “rationalisation” furent accompagnées par la création d’un nouveau système et d’une nouvelle rationalité conformes aux conditions nationales et historiques. Une attitude particulière vis-à-vis de la Russie et de son histoire nationale prévalut peu à peu : le passé, le présent et le futur de la Russie furent revus du point de vue occidental, évalués comme une histoire étrange, transcendante et bizarre (“ce pays” devint l’expression habituelle des réformateurs). Ce n’était pas la vision russe de l’Occident, mais la vision occidentale de la Russie. Aucun étonnement qu’avec de telles conditions, l’adoption des schémas occidentaux dans la théorie des “réformateurs” soit invoquée non pas pour créer et renforcer la structure de l’unité nationale de l’État, mais plutôt pour détruire ce qui en restait. La destruction de l’État n’était pas un résultat anodin des “réformes” ! En fait, elle faisait partie de leurs objectifs stratégiques.

    • Naissance d’une opposition anti-occidentale (anti-libérale) dans l’environnement post-soviétique

    Au cours des “réformes” et de leur approfondissement, le caractère inadéquat d’une réaction simpliste commença à devenir évident pour chacun. Au cours de cette période (1989-90), la formation d’une opposition “nationale et patriotique” vit le jour dans laquelle s’alliaient une partie des “conservateurs soviétiques” (prêts pour une réflexion de base minimum) et des groupes de “réformateurs”, déçus par les “réformes” ou “devenus conscients de la direction qu’elles prenaient contre l’État” ; vinrent se joindre à eux des groupes de représentants des mouvements patriotiques, qui s’étaient formés du temps de la Perestroïka et tentaient de donner corps à une forme de pouvoir d’État (derzhava) dans un contexte non communiste (orthodoxe et monarchiste, nationaliste etc). Après une longue période de gestation et malgré l’absence complète de soutien externe stratégique, intellectuel et matériel, le modèle conceptuel du patriotisme post-soviétique commença à prendre timidement tournure.

    Le néo-eurasianisme

    Le néo-eurasianisme [ou eurasisme] prit son essor dans ce cadre en tant que phénomène idéologique et politique, se transformant en l’un des principaux courants de la conscience patriotique post-soviétique.

    • Les étapes du développement de l’idéologie eurasienne

    ◊ Première étape (1985-90)

    EurasianismeElle inclut les séminaires et conférences animés par Alexandre Douguine à l’intention de groupes variés faisant partie du nouveau mouvement conservateur et patriotique. Cette étape constata que la critique du paradigme soviétique manquait d’un élément qualitatif du point de vue spirituel et national. En 1989, les premières publications du journal Sovietskaya literatura (Littérature soviétique) virent le jour. Les livres de Douguine étaient publiés en Italie (Continente Russia) et en Espagne (Rusia Misterio de Eurasia [La Russie, mystère de l’Eurasie], 1990). En 1990, une édition russe du livre de René Guénon La Crise du monde moderne, avec des commentaires de Douguine fut disponible. On put également se procurer l’ouvrage de Douguine Les chemins de l’absolu (Puti Absoljuta), qui exposait les fondations de la philosophie traditionaliste. Dans ces années, l’eurasianisme montra des caractéristiques “de droite, conservatrice”, proches du traditionalisme historique, fondées sur une vision orthodoxe et monarchiste, “ethno-pochevennik” (c’est-à-dire liées aux idées de la terre et du pays) et qui critiquaient fortement les idéologies “de gauche”.

    [Ci-dessus : A. de Benoist, A. Douguine, R. Steuckers à Moscou en 1992]

    ◊ Deuxième étape (1991-93)

    EurasianismeLa révision de l’anti-communisme commença à cette période, typique de la première étape du néo-eurasianisme ; de la même manière, on vit apparaître la réévaluation de la période soviétique dans un esprit de “bolchévisme national” et d’”eurasianisme de gauche”. L’eurasianisme devient populaire au sein de l’opposition et parmi les intellectuels. Sur la base d’une affinité terminologique, A. Sakharov commença à parler de l’Eurasie, bien que ce fût dans un contexte uniquement géographique et nullement politique et géopolitique (et sans jamais utiliser le terme d’eurasianisme, ayant été un atlantiste convaincu dans le passé). En 1992-93, la première édition de la Revue Éléments eurasiens fut publiée. Il y eut des conférences sur des thèmes géopolitiques et sur la fondation de l’eurasianisme dans des établissements d’enseignement supérieur et dans des universités, ainsi que de nombreuses traductions, des articles et des séminaires.

    ◊ Troisième étape (1994-98) : développement théorique de l’orthodoxie néo-eurasienne

    EurasianismePrincipales œuvres de Douguine : 

    • Les Mystères de l’Eurasie [Misterii Evrazii] (1996)
    • Conspirations [Konspirologija] (1994)
    • Fondements de la géopolitique [Osnovy Geopolitiki] (1996)
    • La Révolution conservatrice  [Konservativnaja revoljutsija] (1994)
    • Les Templiers du prolétariat [Tampliery proletariata] (1997)


    Les œuvres de Troubestskoy, Vernadsky, Alekseev et Savitsky furent publiées par l’éditeur Agraf (1995-98). Le site internet “Arctogaia” (1996) fut créé. Des références directes et indirectes à l’eurasianisme parurent dans les programmes du PCFR (Parti communiste de la Fédération de Russie), du PLD (Parti liberal-démocrate) et du NRD (Nouvelle Russie démocratique), c’est-à-dire les partis de gauche, de droite et du centre. Un nombre croissant de publications sur les thématiques eurasiennes fut publié et de nombreux journaux eurasiens sortirent des presses. Cette période connut également la critique de l’eurasianisme par les nationalistes russes, les religieux fondamentalistes, les communistes orthodoxes et les libéraux. Il y eut aussi des manifestations d’une version “adoucie” et académique de l’eurasianisme (Professeur A.S. Panarin, F. Girenok et d’autres), apportant des éléments du paradigme des illuministes qui est rejeté par l’orthodoxie eurasienne. L’eurasianisme commença à évoluer vers des positions plus radicalement anti-occidentales, anti-libérales et anti-globalistes. En 1996, l’université eurasienne fut inaugurée à Astana au Kazakhstan et dédiée à L. Goumilev

    ◊ Quatrième étape (1998-2001)

    Cette étape correspond à une “désidentification” progressive du néo-eurasianisme vis-à-vis de ses manifestations politico-culturelles collatérales et du parti lui-même — ce fut un tournant vers une direction autonome (Arctogaia, nouvelle université, “irruption” (Vtorzhenie) en dehors de l’opposition et des mouvements de l’extrême gauche aussi bien que de l’extrême droite. L’apologie du “vieux rite” (staroobrjadchestvo) fut lancée. Un virage fut effectué vers des positions politiques centristes, qui soutenaient Primakov en sa qualité de nouveau Premier ministre. Douguine fut nommé conseiller à la Douma de G.N. Seleznev. La brochure eurasienne Notre chemin (Nash put') (1998) fut publiée. De même que L’Irruption eurasienne [Evraziikoe Vtorzhenie], supplément du journal Zavtra. De là s’ensuivit une distanciation plus importante avec l’opposition et un virage qui tendait à rapprocher l’eurasianisme des positions gouvernementales. Furent élaborés des travaux de recherche théorique ; on vit la publication de la Chose russe [Russkaja vesch'] (2001), des publications dans Nezavisimaja Gazeta, et les Moskovski Novosti, des émissions radio dont le thème était "Finis Mundi" (les limites du monde), sur Radio 101 ; enfin, des émissions de radio sur des sujets de géopolitique et sur le néo-eurasianisme sur la radio Svobodnaja Rossija (1998-2000).

    ◊ Cinquième étape (2001-2002)

    EurasianismeLe mouvement politique et social pan-russe “Eurasie”, avec des positions de centre radical fut créé, avec la déclaration de soutien total du Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine (21 avril 2001). Le directeur du Centre spirituel du Mouvement des musulmans russes, le Sheik-ul-islam Talgat Tadjuddin, accepta les idées eurasiennes. Le journal Evraziizkoe obozrenie (Revue eurasienne) fut publié. Des penseurs juifs de l’eurasianisme (A. Eskin, A. Shmulevi, V. Bukarsky) se firent connaître. Lancement du site internet du mouvement Eurasia : evrazia.org. Une conférence fut tenue sur le thème "Menace islamiste ou menace sur l’Islam ?” Cette période vit aussi l’intervention par H.A. Noukhaev, un théoricien tchétchène sur le sujet de l’“eurasianisme islamique” ["Vedeno ou Washington ?", Moscou, 2001]. Des livres écrits par E. Khara-Davan et Ya Bromberg (2002) furent disponibles. La transformation du Mouvement pan-russe Eurasia [cf. Manifeste] en un véritable parti politique débuta en mai 2002.

    ◊ Sixième étape (2003-2004)

    Le parti politique “Mouvement international eurasien” fut créé le 20 novembre 2003, sous la direction de A. Douguine.  [exemple : section jordanienne]

    EurasianismeLes positions philosophiques de base du néo-eurasianisme

    Sur un plan théorique, le néo-eurasianisme consiste dans la renaissance des principes classiques du mouvement dans une phase qualitativement nouvelle et dans la transformation de ces mêmes principes en véritables fondements d’un programme idéologique et politique et une vision du monde. L’héritage des eurasianistes classiques fut accepté comme une vision du monde fondamentale pour le combat idéal (politique) de la période post-soviétique, en tant que plate-forme spirituelle et politique d’un “patriotisme total”. Les néo-eurasianistes adoptèrent les positions élémentaires de l’eurasianisme classique, prenant en compte le vaste cadre philosophique, culturel et politique des idées du XXe siècle. Chacune des positions principales de l’eurasianisme classique (cf. le chapitre : Les fondements de l’eurasianisme classique) étant revivifiées au sein de leur propre développement conceptuel.

    • Le concept de civilisation

    La critique de la société bourgeoise occidentale par les tenants de la gauche (sociale) fut superposée à la critique de cette même société par la droite (civilisationnelle). L’idée eurasienne en ce qui concerne le “rejet de l’ouest” fut renforcée par les attaques fortes de la critique contre l’Occident, émises par les mêmes représentants occidentaux qui n’approuvent pas la logique de son développement (au moins dans les derniers siècles). Les Eurasiens n’adoptèrent que graduellement — depuis la fin des années 1980 jusqu’à environ 1995 — l’idée d’une fusion possible des concepts les plus différents (et parfois politiquement contradictoires) opposant les caractéristiques “normales” de la civilisation occidentale. La critique de la civilisation germano-latine fut particulièrement soulignée, fondée sur une analyse prioritaire du monde anglo-saxon et des États-Unis. Dans l’esprit de la Révolution conservatrice allemande et de la nouvelle législation européenne, le “monde occidental” est divisé en une composante atlantique (les États-Unis, l’Angleterre) et une composante continentale européenne (ou, pour mieux dire) une composante germano-latine. L’Europe continentale est vue ici comme un phénomène neutre qui doit être intégré — sous certaines conditions — dans le projet eurasien.

    • Le facteur spatial

    Le néo-eurasianisme est mû par l’idée d’une révision complète de l’histoire de la philosophie, selon les positions spatiales. Nous avons ici un trait d’union entre différents modèles d’une vision cyclique de l’histoire, de Danilevski à Spengler, de Toynbee à Goumilev. Un tel principe trouve son expression la plus fertile dans la philosophie traditionnelle, qui nie les idées d’évolution et de progrès et fonde cette négation sur des calculs métaphysiques détaillés. De là, la théorie traditionnelle des “cycles cosmiques” et des “multiples états de l’être”, de la “géographie sacrée” etc. Les principes de base de cette théorie des cycles sont illustrés en détail dans les ouvrages de René Guénon (et ses successeurs G. Georgel, T. Burckhardt, M. Eliade, A. Corbin). Une réhabilitation complète a été donnée à ce concept de la “société traditionnelle”, qui ne connaissait pas l’histoire ou la reconnaissait seulement en tant que rites et mythes de “l’éternel retour”. L’histoire de la Russie n’est pas vue simplement comme l’un des nombreux développements locaux, mais comme l’avant-garde d’un système spatial (l’Est), opposé à un système “temporel” (l’Ouest).

    • L’État et la nation

    La dialectique de l’Histoire nationale a été conduite à sa formulation finale et dogmatique, incluant le paradigme historico-philosophique du national-bolchévisme (N. Oustryalov) et son interprétation (M. Agourski). Le schéma en est le suivant :

    • La période de Kiev, comme l’annonce d’une mission nationale à venir (IXe au XIIIe siècles)
    • L’invasion mongole et tartare, comme missile lancé contre les tendances européennes nivelatrices. La poussée géopolitique et administrative de la Horde fut transmise aux Russes, la division établie entre les Russes occidentaux et les Russes orientaux, la différentiation acquise entre les cultures, et la formation commencée d’un État grand-russe, sur la base des “Russes orientaux” sous le contrôle de la Horde (XIIIe-XVe siècles)
    • L’Empire moscovite comme sommet de la mission religieuse et nationale de la Russie (Troisième Rome) (XVe siècle – fin du XVIIe siècle)
    • La loi romano-germanique (Romanov), qui fut l’effondrement de l’unité nationale
    • La séparation entre l’élite pro-occidentale et les masses russes (fin du XVIIe – début du XXe siècle)
    • La période soviétique, revanche des masses nationales, la période du “Messie soviétique”, le rétablissement des paramètres de base de la ligne principale moscovite (XXe siècle)
    • Une phase de troubles, qui doit se terminer par une nouvelle poussée eurasienne (début du XXIe siècle)


    • Plate-forme politique

    Le néo-eurasianisme adopte la méthodologie de l’école de Vilfredo Pareto, avance suivant la logique de la réhabilitation de la “hiérarchie organique”, rassemble les idées de Nietzsche, développe la doctrine de “l’ontologie du pouvoir” et du concept chrétien-orthodoxe du pouvoir en tant que “katechon”. L’idée de “l’élite” complète la création des traditionalistes européens et des recherches sur le système des castes dans les anciennes sociétés, sur leur ontologie et sur la sociologie (René Guénon, J. Evola, G. Dumézil, L. Dumont) se trouvent à la racine du concept de “nouvelle élite eurasienne.

    La thèse de la “demotia” est la continuation des théories politiques de la “démocratie organique” de Rousseau à C. Schmitt, J. FreundA. de Benoist et A. Moller van der Bruck. La définition du concept eurasien de la démocratie (demotia) est la “participation de l’ethnie à sa propre destinée”.

    La thèse de “l’idéocratie” donne son fondement à l’appel des idées de la Révolution conservatrice et de la “Troisième voie”, à la lumière de l’expérience des idéocraties soviétique, israélienne et islamique ; elle analyse les raisons de leur échec historique. La réflexion sur le contenu qualitatif de l’idéocratie au XXe siècle apporte une critique importante de la période soviétique (suprématie des concepts quantitatifs et des théories séculières, poids disproportionné d’une conception des classes.

    Les éléments suivants contribuent au développement des idées des eurasianistes classiques :

    ◊ 1) La philosophie du traditionalisme (Guénon, Evola, Burkhart, Corbin), l’idée d’un déclin radical du “monde moderne” et les enseignements profonds de la tradition. Le concept global du “monde moderne” (catégorie négative) comme antithèse du “monde de la tradition (catégorie positive) donne à la civilisation occidentale un caractère fondamentalement métaphysique, qui définit le contenu eschatologique, dangereux et fatal des processus intellectuels, technologiques, politiques et économiques qui prennent leur origine dans l’Occident. Les intuitions des conservateurs russes, depuis les slavophiles jusqu’aux eurasianistes classiques, sont complétées par une base théorique fondamentale (voir A. Douguine, La patrie absolue [Absoljutnaja Rodina], Moscou 1999 ; La fin du monde [Konets Sveta], Moscou 1997 ; Julius Evola et le conservatisme russe, Rome 1997).

    ◊ 2) Les investigations sur les origines du sacré (M. Eliade, C.G. Jung, C. Lévi-Strauss), représentations de la conscience archaïque comme manifestation de l’ensemble paradigmatique des racines de la culture. La réduction de la pensée multidimensionnelle de l’homme à propos de la culture ; des anciennes strates psychiques, où des fragments de rites initiatiques archaïques, des mythes et des ensembles sacrés originaux se trouvent regroupés. L’interprétation du contenu de la culture rationnelle au travers d’un système de croyances anciennes et précédant la rationalité. (A. Douguine, L’évolution de la fondation paradigmatique de la science [Evoljutsija paradigmal'nyh osnovanij nauki], Moscou, 2002).

    ◊ 3) La recherche des paradigmes symboliques à l’intérieur de la matrice espace-temps, que l’on trouve dans les rites, le langage, les symboles (H. Wirth, investigations paléo-épigraphiques). Cette tentative de créer les fondements de la linguistique (svitic-illique), de l’épigraphie (runologie), la mythologie, le folklore, les rituels et les monuments aux époques anciennes, nous aide à reconstruire une carte originale du “concept sacré du monde”, commune à tous les anciens peuples eurasiens et l’existence de racines communes (voir A. Douguine, La Théorie hyperborénne, [Giperborejskaja Teorija], Moscou 1993).

    ◊ 4) Une nouvelle analyse du développement des idées géopolitiques de l’Occident (Mackinder, Haushofer, Lohausen, Spykman, BrzezinskiThiriart et d’autres) a fait évoluer la géopolitique de manière significative. Le rôle des constantes géopolitiques dans l’histoire du XXe siècle apparaît assez clairement pour donner à la géopolitique un statut de discipline autonome. À l’intérieur du cadre géopolitique, les concepts d’eurasianisme et d’Eurasie ont acquis une signification nouvelle et plus large. Pendant quelque temps, l’eurasianisme au sens géopolitique, a commencé à signifier la configuration continentale d’un bloc stratégique (existant ou potentiel), créé autour de la Russie ou de sa base élargie et antagoniste (activement ou non) et les initiatives stratégiques par rapport au pôle opposé — l’atlantidisme, à la tête duquel, au milieu du XXe siècle, les États-Unis d’Amérique remplacèrent l’Angleterre.

    ◊ 5) La philosophie et les idées politiques des classiques russes de l’eurasianisme, dans cette situation, ont été considérées comme étant l’expression la plus importante et puissante (accomplissement) de l’eurasianisme dans sa signification stratégique et géopolitique. Grâce aux recherches géopolitiques (A. Douguine, Fondements de la géopolitique [Osnovye geopolitiki], Moscou 1997), le néo-eurasianisme devint un phénomène à la méthodologie évoluée. Spécialement aboutie est la signification de la paire formée par la terre et la mer (selon Carl Schmitt), et la projection de cette paire sur la pluralité du phénomène — de l’histoire des religions jusqu’à l’économie.

    ◊ 6) La recherche d’une alternative globale au mondialisme (globalisme) comme phénomène ultra-moderne résumant tout ce qui est mal considéré par l’eurasianisme (et le néo-eurasianisme). L’eurasianisme, dans un sens plus large, devient la plate-forme conceptuelle de l’anti-globalisation, ou une alternative au globalisme. L’eurasianisme unit toutes les tendances contemporaines qui refusent au globalisme tout contenu objectif (voire même positif). Il donne au mouvement anti-globaliste un caractère nouveau de généralisation doctrinale.

    ◊ 7) L’assimilation de l’ancienne critique de la “nouvelle gauche” dans une “interprétation de gauche conservatrice” (réflexion sur l’héritage de M. Foucault, G. Deleuze, A. Artaud, G. Debord) ; assimilation de la pensée critique des opposants au système bourgeois occidental depuis les positions anarchistes, néo-marxistes etc. Ce pôle conceptuel représente une nouvelle étape du développement des tendances de “l’aile gauche” (nationale-bolchévique) qui existent parmi les premiers eurasianistes (Suvchinskij, Karsavin, Efron), ainsi qu’une méthode pour la compréhension mutuelle avec la partie “aile gauche” des anti-globalistes.

    ◊ 8) L’économie de la “Troisième voie”, “l’autarcie des Grands espaces”, l’application de modèles économiques hétérodoxes à la réalité post-soviétique, l’application de la théorie de F. List aux “unions douanières” ; l’actualisation, enfin, des théories de S. Gesell. F. Schumpeter, F. Leroux, et les nouvelles idées eurasiennes de Keynes.

    ► texte traduit par A.Colonna.

    [Habillage musical : Hello earth - Kate Bush, 1985]

     

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    EurasianismeL’inconscient de l’Eurasie

    Réflexions sur la pensée “eurasianiste” en Russie

    Dans un article intitulé « Continent Russie », nous avions déjà esquissé des perspectives pour l’étude de la question “russe” du point de vue de la géographie sacrée. Cette étude vise à développer le même sujet mais, cette fois, au départ de sa perspective géopolitique, en sortant des frontières de la Russie vue comme un État tant historique que mythique.

    Russie – Touran

    Sans doute, les penseurs russes les plus importants de ce siècle, ceux qui élaborèrent les concepts les plus significatifs quant au destin de la Russie, furent les représentants de l’école “eurasianiste”, les idéologues appartenant à l’aile patriotique et radicale de la première émigration russe. La situation géographique de la Russie, qui s’étend entre l’Orient et l’Occident, était pour eux la donnée principale. À leurs yeux, l’Eurasie se réduit à la Russie, alors que la population (l’ethnos) de Russie (dans son sens supranational) est considérée comme porteuse du touranisme, soit une psycho-idéologie impériale nomade transmise aux Russes proprement dits par les tribus turco-mongoles de la Horde d’Or. Ainsi les “eurasianistes”, à la différence du monde patriotique russe de la Première Guerre mondiale, n’étaient pas tant “panslavistes” ou “byzantinistes” que “panturquistes”. Il ne s’agit nullement d’un paradoxe car une grande partie de la noblesse russe et, en particulier de nombreux idéologues de la slavophilie du XIXe siècle, étaient des représentants de divers peuples turcs, lesquels étaient assez bien représentés dans l’élite dirigeante de la Russie. Pour beaucoup d’eurasianistes, RUSSIE-TOURAN supposait un concept suprapolitique, dont la valeur résidait dans sa mission géopolitique. Il ne faut pas s’étonner que certains eurasianistes européens (à la différence de ceux qui vivaient à Kharbin en Mandchourie) se soient unis au national-socialisme, qui défendait des idées géopolitiques quasi identiques (bien que souvent de tendance contraire).

    Nous croyons que l’intuition des eurasistes était juste et que les racines de leurs théories sont en réalité beaucoup plus profondes : elles remontent aux époques qui, non seulement précèdent Gengis Khan et ses partisans, mais sont même antérieures à l’apparition des Slaves eux-mêmes sur les terres russes. D’où provient donc la Russie-Touran ?

    Ex Occidente Lux

    Selon les données archéologiques les plus récentes, l’Eurasie néolithique, malgré toutes les migrations de “cultures” et de types raciaux, possédait un facteur commun déterminé, une orientation fondamentale qui servait de voie à ce que l’on pourrait appeler “la permanence culturelle”. Peu à peu, l’hypothèse d’ex Oriente Lux caractérisant l’archéologie du XIXe siècle, fut remplacée par la théorie atlante qui, du moins, donnait une réponse logique à l’énigme de l’homme de Cro-Magnon. Cette théorie, qui s’attire toujours plus de partisans dans les secteurs scientifiques et qui s’est déjà transformée en axiome stratégique des géopolitiques occidentales modernes, affirme que la culture originaire du néolithique s’étendait strictement du Nord-Est au Sud-Est, en situant son point de départ dans l’Océan Atlantique. Les hommes de Cro-Magnon, porteurs de la culture magdalénienne, sont justement les Atlantes de Platon, marins et gardiens de l’agriculture, colonisateurs de l’Europe occidentale, du Nord de l’Afrique, de l’Arabie, du Sud de l’Inde, jusqu’en Océanie, où la noblesse tribale des Maoris s’auto-désigne comme “aryens” ; à la différence des aborigènes aux traits négroïdes-mongoloïdes, elle possède les traits caractéristiques de l’homme de Cro-Magnon, prédécesseur de l’homme européen de Linné. Ces Atlantes proto-historiques seraient les porteurs des cultes les plus anciens et les inventeurs de l’écriture linéaire la plus ancienne ; son développement hiéroglyphique/naturaliste postérieur mena à la création des écritures égyptienne, assyrienne et chinoise.

    En Occident, on connaissait sans doute la théorie atlante bien avant sa formulation idéologique et géopolitique définitive, survenue au cours de ce siècle. Sans son existence, il serait impossible d’expliquer l’arrogance de l’homme occidental qui dure déjà depuis plus de deux mille ans et qui se reflète dans les qualificatifs “barbare”, “primitif”, “exotique”, “naïf”, “sous-développé”, que nous avait déjà transmis le monde culturel gréco-romain. De plus, cet eurocentrisme atlante ne possède pratiquement pas de connotations raciales ou nationales. Il peut passer d’un peuple à l’autre comme une religion non exprimée, comme un supposé idéologique, qui imprègne toute la culture occidentale.

    L’atlantidisme inspira tant Alexandre le Grand que Rome, tant les empereurs germaniques que Napoléon, l’Empire britannique, Adolf Hitler et les idéologues modernes de l’OTAN. Bien qu’avec le temps, le centre de l’idéologie atlantidiste ait glissé de plus en plus vers l’Ouest, si bien qu’aujourd’hui les USA, la nouvelle société atlantidique du bien-être, en sont devenus les leaders indiscutés.

    Facteur turco-sumérien

    Néanmoins toutes les théories atlantidistes ont un point faible : la prétendue énigme des Sumériens. En réalité, les cultures sumériennes les plus anciennes ne sont pas atlantes, mais pré-atlantes, ce qui ne les empêche cependant pas de montrer un taux élevé de développement intellectuel et spirituel. Curieusement, ce type sumérien de culture, si particulier, ressemble énormément aux monuments néolithiques du Sud de la Russie et du Sud de la Sibérie. Ajoutons-y la ressemblance frappante entre le langage sumérien déchiffré et les idiomes du groupe turc.

    Au néolithique déjà nous pouvons trouver les traces du dualisme culturel géopolitique Occident/Orient, Atlantide/Sibérie. Ces traces s’entrecroisent au Proche-Orient, dans ce creuset de peuples et de cultures, de langues et de races. Et plus précisément dans la région de la Mer Méditerranée : Nord de l’Afrique, Grèce, Anatolie, Arabie, Égypte, où l’on rencontre le maximum d’hétérogénéité raciale et ethnique, ce qui indique la présence d’une multitude de composants différents tant dans la sphère des gènes que dans la sphère spirituelle. Plus nous nous éloignons à l’Ouest, vers les côtes de l’Atlantique ou vers l’Est, en direction de la Sibérie et de l’Océan Pacifique, plus pures seront les formes raciales et culturelles, indépendamment des circonstances historiques ou purement politiques qu’eurent à subir ces régions. Il faut signaler un autre détail curieux. Les peuples turco-mongols ont toujours eu tendance à répéter, à des intervalles de plusieurs siècles ou même de millénaires, les trajets historiques des migrations archaïques : de la Sibérie vers l’Asie antérieure, le Sud de la Russie, les Balkans et l’Anatolie. Mais c’est précisément le long de cette voie que l’on trouve les traces néolithiques les plus anciennes du type sumérien, tant dans les paléographismes que dans les ornements, objets de culte, etc. Il est donc clair que Genghis Khan ne fut pas le premier à parcourir cette voie. Il appartenait à la Grande Tradition du Touran, dont les racines remontent à l’aurore de la civilisation en Eurasie, à cette période la plus ancienne de son Histoire, quand se développait en Sibérie et dans le Nord de la Mongolie une grande civilisation, dont les vestiges persistent en partie dans les couches aurignaciennes de la région sibérienne.

    Le cycle évolutif de l’Eurasie

    Gaston Georgel non seulement nous signale que le Pôle se serait situé à l’intersection du 60ème méridien et du cercle polaire arctique mais a également développé la théorie de l’évolution des cultures dans un autre livre, intitulé Les Quatre Âges de l’Humanité [éd. Servir, Besançon, 1949  ; reprint  : Archè, 1976]. Dans ce livre, Georgel explique que la zone d’Eurasie, située au Nord des Monts Ourals, fut un jour le centre de la proto-civilisation nordique, d’où partaient en direction du Sud les migrations des porteurs de la tradition, qui progressaient suivant une diagonale et se déplaçaient le long de la circonférence dont le point le plus bas (extrême sud) se situe à l’intersection avec le 30ème parallèle (près de la ville iranienne de Khelat). Il est important de signaler que c’est exactement sous ce parallèle que se situe la Grande Pyramide d’Égypte ; c’est toujours ce même parallèle qui traverse la plus grande portion de superficie terrestre continentale de tout le globe. Georgel appelle la circonférence dont nous parlons «  le cycle d’évolution de l’Eurasie ».

    Selon l’auteur des Quatre âges de l’humanité, l’Eurasie possédait son propre centre géopolitique, différent du centre de la tradition atlante, hypothétiquement situé à 120° à l’Ouest du centre de l’Europe en suivant le cercle polaire. Ainsi l’homme de Cro-Magnon ne fut pas le premier colonisateur de l’Eurasie, mais l’envoyé d’un autre continent et d’une autre tradition, qui se superposa à la tradition sacrée mystérieuse et difficilement accessible des aborigènes. Georgel souligne surtout l’importance de cette partie du cercle d’évolution qui se situe au Nord-Est de l’Iran, c’est-à-dire, dans le secteur qui s’étend du désert de Gobi au Nord de la Sibérie et à la péninsule de Kamtchatka. C’est là qu’il faut chercher le centre néolithique de Touran. Les guerriers de Gengis Khan suivaient la même route.

    Il faut donc en déduire qu’en plus de l’indubitable composante atlante établie sur l’axe Nord-Ouest/Sud-Est (colonisation des Atlantes), la géopolitique de l’Eurasie est déterminée par la composante proprement touranienne qui se développe dans la direction Nord-Est/Sud-Ouest. Ces deux trajectoires forment ensemble le signe X (“la croix de Saint André”) qui résume la dynamique évolutive de son histoire sacrée. Curieusement le cycle d’évolution de l’Eurasie paraît s’inscrire dans la moitié supérieure de la croix, de façon à ce que le point du cercle situé le plus au Sud se trouve presque sur le même méridien (le 60ème méridien, dont nous parlions !), là où se croisent les deux droites de la croix.

    En tout cas, les hypothèses géopolitiques de Georgel, confirmées par l’analyse des cycles cosmiques, nous permettent d’obtenir les clefs pour déchiffrer l’énigme de Touran. Si la vague atlante a laissé derrière elle quelque chose de culturellement stable, quelque chose de vivant et de remarquable, imbibé de cette «  hauteur européocentrée » et de rationalisme, l’héritage turco-sumérien, sans être moins fort, est plus modeste, est plus intériorisé, n’a pas tant de poids, ne nécessite pas beaucoup de mots et tend en général au minimalisme culturel, capte facilement toute l’Existence dans sa nudité, le flux existentiel d’Eurasie avec sa steppe silencieuse sur laquelle s’étend la haute voûte stellaire. L’atlantidisme parle par lui-même (bien que pour le comprendre, on doive l’écouter en silence, avec attention), alors que nous ne pouvons que ressentir le sens du Touranisme, noua devons le chercher en sachant qu’il s’agit d’une source oubliée de l’évolution continentale. À ce sujet, rappelons-nous la phrase du mystique suédois Swedenborg qui a dit : « Maintenant parmi les sages de Tartarie, nous devons chercher le mot mystérieux, oublié de tous… »

    À travers la Sibérie en direction de notre Moi

    Les eurasianistes russes ont le grand mérite d’avoir fourni une base géopolitique solide aux conceptions slavophiles. Ces dernières ont été dûment certifiées mais se sont avérées trop abstraites pour pouvoir être placées sur un plan pratique (Russie-Paradis) ; ou, en tant qu’autre avatar de la slavophilie, elles défendaient le “panslavisme”, qui ne constituait qu’une tentative artificielle visant à reproduire le “pangermanisme” en version russe. L’utilisation de l’idée de Touran comme une sorte d’“indépendantisme eurasianiste” comportait la renaissance de l’archétype paradisiaque de la “Sainte-Russie” ― la grande proto-civilisation sibérienne provenant du centre sacré situé au nord des Monts Ourals et également le retour aux racines raciales (y compris les racines slaves de l’antiquité) ― en effet, la région polaire hyperboréenne de “inta” ou “indra” fut peuplée en son temps par les Aryens les plus purs, qui se divisèrent plus tard, donnant lieu à l’apparition des peuples indo-européens. Les Turcs, principaux porteurs de l’élan touranien, présentent, au sein de leur classe aristocratique, des traits phénotypiques et génotypiques clairement aryens (rappelons-nous que Genghis Khan lui-même se faisait couramment appeler “Le Roi Blanc” : selon les descriptions qu’on a de sa personne physique, il avait les traita de l’indo-européen le plus pur). La présence du sang mongol ou “paléoasiatique” chez les Turcs ne dépasse pas le pourcentage de sang hongro-finnois chez les Russes. Tout cela transforme le touranisme des eurasianistes en quelque chose de réaliste qui se combine parfaitement avec l’idée patriotique et nationale russe authentique, en quête d’auto-identification.

    Le Touranisme, justement, permet de découvrir l’élément oriental de la spécificité géopolitique russe et c’est précisément à travers le Touranisme, à travers l’Orient, la Sibérie, que les Russes doivent se retrouver eux-mêmes, découvrir leur ancien centre sacré, leur “moi” national.

    Les Goths, les runes et la swastika

    Il y a quelques temps, on s’est rendu compte que l’histoire se faisait en silence, loin de l’agitation des masses. De temps à autre, une polémique strictement scientifique entre spécialistes peut déboucher sur une catastrophe mondiale, ou un projet romantique et utopique peut mettre en mouvement des peuples entiers.

    Dans son article « Atlantide et Hyperborée » écrit en 1929, l’ésotériste français René Guénon, maître de G. Georgel, ainsi que tous les traditionalistes occidentaux, parlait de l’erreur consistant à identifier Hyperborée et Atlantide, c’est-à-dire les paléo-continents nordique et occidental. Cette observation s’adressait à l’archéologue et historien allemand des religions Hermann Wirth qui dans son monumental travail Der Aufgang der Menschheit (Les origines de l’humanité), employait encore le terme « nordico-atlantique », en parlant de la tradition hyperboréenne comme de la tradition « atlante ». Évidemment personne n’a tenu compte de la remarque de Guénon puisque cette question n’était pas d’intérêt général.

    Mais, hélas, bien peu de temps devait s’écouler avant que l’erreur signalée ne se traduise dans la vie réelle en millions de morts, en centaines de villages brûlés, de villes détruites ; l’Allemagne allait être écrasée et l’Europe orientale remise aux mains de la dictature communiste. H. Wirth allait bientôt se convertir en l’un des idéologues les plus importants de l’organisation Ahnenerbe (littéralement : “Héritage des ancêtres”), qui prédétermina largement les plans stratégiques et géopolitiques du IIIe Reich ? L’identification d’Hyperborée avec Atlantide, du Nord avec l’Occident dans les travaux de Wirth orienta, dans un sens déterminé, la volonté impériale et militaire de l’Allemagne, en transformant les touranistes en ennemis.

    On pourrait alléguer que cette orientation était la conséquence logique du racisme nazi. En réalité, il n’en est rien. Le racisme des autres idéologues de l’Ahnenerbe, au moins aussi importants que Wirth, était complètement indépendant des préjugés chauvins et “pangermanistes” que cultivaient les nationalistes classiques allemands envers les nations de l’Est. Wirth, pour sa part, soulignait l’universalité de la race aryenne, son caractère supranational et la présence possible de descendants des Aryens parmi les peuples «  non blancs » ainsi que l’existence de nombreux éléments «  non blancs » dans la population considérée comme « blanche ». De plus, Wirth reconnaissait l’identité commune turco-sumérienne et les origines aryennes du sang et de la tradition turcs. Aussi la question de l’identification du Nord et de l’Hyperborée (qui pour les nazis constituait une valeur absolue) avec l’Occident et l’Atlantide a pu avoir une importance cruciale pour le Troisième Reich, en faisant pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre.

    Le même problème se présenta lors de l’occupation de la Russie avec la querelle opposant les pangermanistes de la Wehrmacht et le “panaryen” Rosenberg su sujet du destin des « Territoires de l’Est ». Les “pangermanistes” se comportèrent comme les classiques atlantes-colonisateurs, porteurs d’une conscience européocentrée ; ils furent justement à la base des mesures les plus drastiques prises contre la population locale. Rosenberg de son côté, s’opposant à l’idée d’extermination, insistait sur la nécessité d’une alliance géopolitique avec les Russes, ce qui reflétait les contacts étroits et particuliers que ses services entretenaient avec les patriotes russes d’orientation “eurasianiste”.

    Semblable idée s’était déjà concrétisée historiquement lors de l’alliance entre Goths et Huns qui agirent conjointement comme “barbares” dans l’élan touranien contre une Rome “atlantidisée”. Curieusement, au cours de la Première Guerre mondiale, les Anglais traitèrent péjorativement les Allemands de “Huns”. Il est irréfutable, sous certains aspects, que l’Allemagne de Hitler avait une orientation anti-atlante : sa guerre contre l’Angleterre, la France et l’Amérique le confirme tout comme son alliance avec le Japon, etc. Peut-être la formation des factions lors de la Seconde Guerre mondiale fut-elle prédéterminée par la subtilité théorique, par une nuance subtile de caractère géopolitique dans l’appréciation d’événements préhistoriques qui eurent lieu durant le néolithique et qui ne laissèrent d’autres traces que deux ou trois légendes fantastiques, quelques ossements, des restes de céramique et des haches de pierre gravées de la swastika ou de la roue solaire d’Odin.

    Iran Noir – Iran Blanc

    La doctrine eurasianiste comporte un autre point important : l’opposition Touran-Iran, du nomadisme de la steppe du nord au sédentarisme du sud, du dynamisme au statisme, de l’esprit à la culture. En plus des paramètres purement psychiques, qui reflètent avec exactitude la spécificité de “l’âme steppique”, on ne peut expliquer cette opposition que comme le résultat de la réactivation des archétypes géopolitiques et impériaux profonds de l’inconscient collectif touranien des habitants d’Eurasie qui ont été réveillés par le choc de la révolution. En ce qui concerne le cycle de l’évolution, l’Iran se situe en son point le plus méridional.

    Comme le Nord possède une orientation mise en relation avec l’Hyperborée, avec le Pôle, il devint l’extrême spirituel positif, le Sud, quant à lui, se voit attribuer une signification négative. D’ici dérive tant l’opposition mythique que l’antagonisme actuel entre ces deux courants d’énergie et d’orientation géopolitique.

    D’autre part, on peut comparer le cycle évolutif de l’Eurasie avec la projection des signes du zodiaque sur la terre. Cependant, le point du cycle évolutif situé en Iran correspondrait au point du Solstice d’Hiver, c’est-à-dire au point situé entre le signe (mais non la constellation) du Sagittaire et le signe du Capricorne.

    Le Solstice d’Hiver équivalait aux plus anciennes célébrations de l’An Nouveau (des Aryens, Sumériens, Turcs, etc.). C’est un symbole de temps et d’espace, le “Lieu Secret”, le “Lieu de Force”, mais en même temps aussi le “Lieu de la Mort”, le “Lieu de la Tombe”. C’est ici que s’arrête, que meurt le mouvement du soleil ou du moins c’est ce qui arrive dans l’Arctique, où le soleil, en cette période, ne se lève pas sur l’horizon. C’est le pays symbolique de l’Obscurité et de la Nuit. Et en relation avec ce symbolisme, les tombeaux les plus anciens découverts en Iran témoignent, dans cette région, de la présence de la race noire, des proto-dravidiens de type négroïde. Ce n’est que pendant l’Âge du Fer et du Bronze que les Aryens blancs, porteurs de la tradition nordique et d’éléments atlantes arrivèrent en Iran. Alors que ce cadre pré-aryen d’Iran peut justement s’être gravé dans la “conscience” touranienne d’Eurasie, cadre pré-aryen où le symbolisme du calendrier coïncidait de manière exacte avec le symbolisme racial.

    D’un autre côté, la position de l’Iran juste au point de l’An Nouveau sur le cycle d’évolution de l’Eurasie pourrait également posséder une signification strictement positive (du point de vue du symbolisme). Dans les traditions les plus anciennes, le “lieu de la mort” au sein de l’année sacrée était à la fois le “lieu de la résurrection”, le lieu du changement dans le parcours annuel du soleil : de la descente à la montée. Par conséquent, pour être complète, la géopolitique touranienne ne peut ignorer la mission archétypique des territoires iraniens, en tenant compte en plus que, dans un sens racial et symbolique, il y a longtemps que l’Iran est devenue “blanche”, ce qu’indique même son nom actuel : Iran ― le “pays des Aryens” ― image vivante de la très ancienne région arctique hyperboréenne (aryana vaedza), qui dans un certain sens, constitue le centre symbolique de l’Eurasie.

    Ces observations nous montrent les frontières raisonnables de l’opposition entre Touran et Iran, hors desquelles, au contraire, il faut prouver la perspective de la fondation d’une nouvelle Sainte Alliance entre le Nord et le Sud de l’Eurasie, laquelle est d’actualité surtout aujourd’hui, alors que sur le territoire d’Iran réellement (et non potentiellement) a commencé la Résurrection de l’Esprit après la longue période d’obscurité, de recul géopolitique et de léthargie nationale.

    S’unir avec l’Orient

    Les eurasianistes et leurs prédécesseurs, comme le baron Ungern von Sternberg ou le docteur Badmaïev, non seulement développèrent le projet théorique de la renaissance de l’esprit touranien au sein des frontières de l’empire russe, mais pensèrent également à renforcer les relations avec la Mongolie et la Chine. Il s’agissait de “refermer la boucle” avec l’aide de la région opposée à l’Europe. Semblables plana géopolitiques prétendaient à davantage qu’à la fondation d’une nouvelle alliance : ils voulaient découvrir métaphysiquement l’Orient, rendre à la Russie les enseignements anciens de l’hindouisme, du taoïsme, du confucianisme, du bouddhisme. Redécouverte qui transformerait la conscience russe, en l’écartant du contexte athée, utilitaire, étroitement rationaliste et depuis longtemps, spirituellement stagnant, hérité de l’ambiance culturelle européenne vis-à-vis du monde vivant et complet de la tradition totale de l’Orient, en fécondant la Russie avec l’énergie spirituelle du Tibet et de l’Himalaya.

    Mais ce projet élaboré par les eurasianistes radicaux ne supposait en aucune façon la “déchristianisation” de la Russie. Tout au contraire, tourner le dos à l’Occident, dont le christianisme s’était transformé, depuis belle lurette, en une religiosité purement extérieure et moralisante et se tourner vers la tradition réelle de l’Orient (surtout de l’Extrême-Orient), susciterait naturellement la renaissance du véritable esprit chrétien en Russie, le retour de cette tradition totale qui, jadis, déterminait et orientait toutes les sphères de la vie nationale. En dialoguant avec les traditions d’Orient, l’Église orthodoxe devrait retourner aux sources métaphysiques de la foi, s’enfoncer dans l’étude des dogmes et des principes religieux, et, par suite, ressusciter et restaurer ce noyau intellectuel et initiatique de la tradition qui fut discrédité, de manière préméditée, par les forces anti-traditionnelles du sein même de l’Église : par les modernistes, moralistes à l’empreinte protestante, les esthètes et finalement, par les “conservateurs” douteux qui, sous l’apparence de la tradition et de l’orthodoxie, défendaient les sous-produits de l’inertie et ne comblaient pas le manque d’aptitudes spirituelles des générations précédentes, gardait telle quelle la coquille vide au lieu d’aviver la flamme de la foi authentique.

    La projection de la Russie vers l’Orient supposait également une attention spéciale pour l’Inde (qui occupa à l’excès les nouveaux Atlantes de Grande-Bretagne, cherchant à détruire méthodiquement sa structure spirituelle) et surtout pour les pays et les peuples islamiques. Et si, dans le cas de l’Inde, le contact spirituel pouvait s’établir avec, comme base, les ressemblances raciales et linguistiques et l’unité fondamentale des plus anciennes strates mythologiques, dans le cas des pays islamiques (à l’exception de l’Iran, peuplé en grande partie par les Aryens), l’élément ethnique turc pourrait servir. d’intermédiaire, cet élément ethnique constituant en plus le principal bouillon de culture du touranisme, excepté le fait que la majorité des peuples turcs appartiennent à l’Islam.

    Touran à l’envers

    L’union de la Russie avec l’Orient et la renaissance du Touran spirituel créerait les prémisses nécessaires à l’organisation d’une forte opposition à “l’atlantidisme” au niveau planétaire, vu que dans les derniers siècles de son histoire, “l’atlantidisme” s’est définitivement transformé en synonyme de civilisation matérialiste et anti-spirituelle, consistant en “pure quantité”, en “utilitarisme” et en injustice sociale. Cette possibilité fut confirmée (hélas !) par la parodie du pseudo-eurasianisme, c’est-à-dire par l’impérialisme stalinien qui, au lieu d’apporter d’Orient, la Vie et la Lumière, apporta en Orient la Mort et l’Obscurité, et les répandit même en Occident, en empoisonnant les pays d’Europe orientale avec le virus de la dictature communiste, plus terrible encore que “l’atlantidisme” dépourvu d’esprit. Le bloc eurasien s’est réellement formé au sein de ce que l’on appelle le “bloc socialiste”, mais en changeant de tendance, en se transformant en Empire infernal euroasiatique, autrement dit le Touran à l’envers. En général, la révolution bolchévique en Russie joua très clairement un rôle démoniaque su sein du processus de réveil de l’Eurasie. Si en Russie, le pouvoir ne s’était pas trouvé aux mains des ennemis absolus de l’esprit et de la Tradition, on ne sait pas encore quel traitement le IIIe Reich aurait dispensé aux territoires de l’Est car, dans ce cas, les éléments anti-russes de la Wehrmacht et des cadres supérieurs nazis auraient perdu leur principal argument : “les Russes sont devenus rouges”. En général, le facteur positif (ou du moins neutre) touranien eut pu changer radicalement le développement des événements du XXe siècle, en créant une alternative réelle au niveau planétaire à ce que l’on trouve aujourd’hui sous le signe de l’OTAN, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, dans laquelle entre également la Turquie, selon cette omniprésente et terrible logique inversante.

    De même que Staline n’était qu’un anti-tsar, son empire communiste, anciennement eurasien, était en réalité un anti-empire, de telle sorte que tout le Touran, y compris l’Extrême-Orient, annexé au bloc communiste par le dictateur Mao, reçut un coup terrible au cœur même de son archétype spirituel. Les athées totalitaires massacrèrent et écrasèrent l’élément le plus important pour les régions du Touran : son Esprit sacré, sa Tradition très ancienne, ce souffle du ciel qui se reflète, tant dans l’ancien nom de la Chine (“Empire Céleste”) que dans le terme “Sainte-Russie”. L’activation des énergies géopolitiques du Touran au sein du “bloc de l’Est” fut en réalité une parodie infernale du Touran spirituel, ce qui, probablement, fit encore plus de mal que la simple introduction éventuelle de la Russie, conquise par les rouges, au sein de l’espace démocratique européen, ce que prétendaient justement au début les sociaux-démocrates philo-occidentaux.

    Mais examinons un autre détail encore plus surprenant : une légende existe dans la tradition, concernant la transformation infernale de la “Terre des Vivants” en “Terre des Morts”. La région polaire d’Eurasie, proche de la ville de Inta, fut, en son temps, le centre de la civilisation spirituelle de la “Terre des Vivants”, d’où partaient les rayons des migrations en direction de l’intérieur de l’Eurasie. Avec Staline, cette région fut transformée en l’un des centres les plus sinistres de l’Archipel du GOULAG, où le sadisme des communistes atteignait les sommets les plus élevés en comparaison avec les autres centres de terreur bolchévique.

    Si au XIXe siècle déjà, la Sibérie devint synonyme d’“exil” (ce qui suppose en soi une déviation du mythe touranien), avec Staline, la Sibérie s’identifia définitivement avec l’enfer, tout comme le mot “Nord” lui-même. “Sibérie”, “Nord” signifiait maintenant mort, torture, camp de concentration, terreur, fin.

    L’anti-tsar rouge éleva des monuments cyniques le long des routes de migration des proto-tribus eurasiennes sous forme de kilomètres et de kilomètres de fil de fer barbelé, ils s’étendaient d’Inta à l’Est, au Sud et à l’Ouest, jusqu’en Mongolie et en Chine, où les “Eurasiens inversés” du cru intégrèrent les territoires jadis sacrés dans l’Empire Oriental du Mal, en annihilant tous les héritiers du véritable Esprit touranien.

    Depuis le double abîme

    Aujourd’hui, nous avons à nouveau le droit de parler, de penser et de voir, droits que les bolchéviques nous ôtèrent il y a plus de 70 ans. Aussi pouvons-nous maintenant connaître les travaux des eurasianistes, ces patriotes de la Russie authentique. Avec eux, revient l’idée de Touran, du grand empire dynamique eurasien, orienté d’Est en Ouest ou du Nord-est su Sud-ouest en opposition à l’orientation de l’OTAN Groenland-Turquie (malheureusement !). Aujourd’hui plus que jamais, il faut approfondir le mythe eurasianiste, le débarrasser de détails politiques secondaires et opportunistes, lui rendre ou, mieux encore, remonter sa dimension métaphysique, son sens métahistorique à la surface. De plus, et en premier lieu, il faut clairement séparer le projet pur et non réalisé d’Eurasie émancipée de sa parodie en forme de “bloc de l’Est”, qui non seulement n’est pas le Touran, mais est l’anti-Touran, une caricature infernale, éloignée de l’idée de la renaissance de l’Eurasie plus encore que l’orientation atlantidiste.

    L’Eurasie spirituelle est l’objectif de la nouvelle sacralité géopolitique, l’empire futur de la métaphysique, de la contemplation et de la création et non le camp de concentration totalitaire du socialisme.

    Actuellement, la désintégration du bloc socialiste entraîne nécessairement la victoire de “l’atlantidisme”. Ce stalinisme inerte qui oppose encore une résistance ne constitue aucun obstacle sérieux à l’avance de “l’atlantidisme” car son destin historique est clairement pré-déterminé. En bref, la voie qui mène à une nouvelle colonisation atlantidiste (peut-être à nuance économique et pacifiste) va s’ouvrir. Les eurasistes modernes n’ont qu’un chemin à suivre : conclure une alliance sacrée avec ces pays et nations de l’Orient et de l’Europe de l’Est qui luttent pour leur autarcie politique et pour la restauration des valeurs traditionnelles. C’est là le pari pour une troisième voie non atlantidiste et encore moins stalinienne. Pour renaître, le Touran doit sortir de ce double abîme. Mais même ainsi, celui qui connaît les profondeurs de l’inconscient de l’Eurasie, la fermeté de ses archétypes impériaux, le pouvoir du Pôle et ses traces dans les traditions des nations et des races, ne cessera jamais de détenir Espérance et Foi dans le Grand Réveil. Ce réveil portera son courant puissant vers tous ceux qui respirent encore après le bain de sang perpétré par les expérimentateurs sociaux, les usurpateurs de symboles et de doctrines. Et il sauvera l’Esprit du continent, le cœur du Touran.

    ► Alexandre Douguine (Moscou 1990), Vouloir n°76/79, 1991.

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    • Du même auteur, lire : « Panorama de la "Révolution conservatrice" en Russie ».

    Eurasie

    Extraites de Dr. Franz Braun b A. Hillen-Ziegfeld, Geopolitischer Geschichtsatlas (Verlag v. L. Ehlermann, Dresden, 1934), ces cartes montrent, à gauche, les grands courants culturels eurasiens de l’âge de la pierre, et, à droite, les culture de base de l’âge diluvien. On perçoit un chassé-croisé à travers la zone steppique et la zone des toundras. La Glockenbecherkultur correspond à la culture atlante d’A. Douguine, tandis que la Kammkeramikkultur correspond à sa culture nord-russe, ouralienne. La Knochen-Kultur correspond à une migration vers l’ouest d’une civilisation pré-touranienne. En Iran se croisent, à quelques siècles d’intervalle, la migration indo-européenne et la migration de la Klingenkultur chinoise.

    Eurasie

    L’Empire du mongol Gengis Khan vers 1227. Ses successeurs s’empareront du Tibet, de la Chine des Sung et de la plus grande partie de la Russie, envahissant même l’Anatolie seldjoucide. En pointillé les voyage de Roebroek et de Marco Polo. Un empire que la baron balte Ungern von Sternberg a voulu reconstituer dans les tumultes qui ont suivi la révolution russe.

    Eurasie

    En haut, d’après Paul Borchardt, les grandes voies de communication Est/Ouest en Eurasie. En hachuré vertical, le territoire d’origine des peuples ouralo-altaïques ; en hachuré oblique, le territoire d’origine des peuplades finno-tchoudes. En bas, d’après K. von Boeckmann, l’espace culturel atlantique, ne regroupant que le Canada, les États-Unis (côte Est), la Grande-Bretagne et l’Irlande, la France occidentale et l’Ibérie des bassins fluviaux conduisant à l’Atlantique (Portugal + Castille sans le bassin de l’Ebre). L’ensemble du Nouveau Monde tombe sous la dépendance culturelle de cette zone atlantique, ainsi qu’une partie de l’Europe, située à la charnière de la Mer et de la Steppe. La vallée du Danube, depuis la Forêt Noire jusqu’à la Mer Noire, ne fait pas partie du monde atlantique et n’en est guère influencée.

     

    [cliquer sur les cartes pour les agrandir]

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    EurasianismeLev Nikolaïevitch Goumilev (1912–1992)

    Lev Nikolaïevitch Goumiliev [en russe : Лев Никола́евич Гумилёв] naquit le 1er octobre 1912. C’était encore l'époque de la Russie impériale, mais la Première Guerre mondiale et la Révolution n’étaient distantes que de quelques années.

    Son père, Nikolaï Goumilev, était un poète très connu. C’était aussi un voyageur, un aventurier, et un officier de l’armée impériale russe. Il avait une très haute conception de l’honneur, et ce fut une raison très suffisante pour que les bolcheviques le liquident en 1921. Lev Goumilev hérita de ce sens de l’honneur, ce qui lui créa des difficultés pour faire une carrière universitaire en Union Soviétique. Sa mère, Anna Akhmatova, était une poétesse, l’une des plus grandes que la Russie ait connue.

    Lev Goumilev était né en Russie impériale, mais étudia dans une grande école soviétique, d’où il sortit diplômé en 1930. Après cela il s’inscrivit à l’Université, mais il fut refusé car il était issu d’une famille noble (et cela était un problème dans l’Union Soviétique des années 30). Goumilev trouva un emploi dans quelques expéditions scientifiques (Sayany, Pamir). Au Pamir (Asie Centrale), il apprit le tadjik et le kirghize populaires.

    • 1934 : Goumilev, âgé de 22 ans, s’inscrit finalement au Département d’Études Orientales de l’Université de Léningrad. Parmi ses maîtres il y eut Tarle, Struve, et d’autres scientifiques qui étaient très connus dans cette discipline. 

    • 1935 : Goumilev est expulsé pour ne pas avoir informé les autorités de conversations dans son milieu familial (mais une personne de « bonne volonté » donna anonymement des informations sur lui). Il est libéré de prison avec quelques autres étudiants après des appels de Anna Akhmatova auprès du gouvernement (les autorités ne trouvent aucune charge). Mais Goumilev ne fut pas réintégré dans l’Université, et il trouva un emploi à la Section de Léningrad de l’Institut d’Études Orientales. Pendant son temps libre, il étudiait des documents sur l’histoire des anciens Turcs. En même temps il continuait à suivre des cours à l’Université. 

    • 1937 : Goumilev est réintégré à l’Université.

    • 1938 : (janvier) Goumilev est à nouveau arrêté sur une dénonciation, déclaré coupable et condamné à 5 ans de stricte isolation. L’endroit où il devait purger sa peine était Bielomorcanal. Mais ensuite les autorités trouvèrent cela trop doux et ordonnèrent son exécution, et ensuite ils changèrent finalement cela en réclusion au goulag de Norilsk. Plus tard Goumilev revint souvent sur cette période, en parlant des systèmes de punition de Rome, d’Espagne, de Chine et de Perse : les galeries et les mines, comme il le disait, étaient les pires punitions – parce que ce n’étaient pas seulement un travail dur mais un travail forcé. Ce fut dans ce goulag que Goumilev écrivit sa thèse (qui parut plus tard sous le titre Les Huns) sur du papier d’emballage.

    • 1943 : la peine de réclusion se termine. Goumilev se porta volontaire pour l’armée ; c’était la Deuxième Guerre mondiale. Mais il ne fut pas autorisé à entrer dans l’armée d’active avant l’automne 1944 – dans le bataillon “disciplinaire” spécial (réservé à ceux qui devaient prouver leur loyauté ; ces bataillons étaient considérés comme toujours à disposition et subirent de très lourdes pertes dans chaque opération) de l’Armée de Choc Spéciale du premier front biélorusse. Il participa à la bataille de Berlin en tant que simple soldat.

    • 1945 : Goumilev est réintégré dans l’Université.

    • 1946 : Goumilev passe les dix examens d’État pour terminer son cursus d’études et sort diplômé en connaissant quatre langues : français, allemand, ancien turc, et latin. Il se concentre sur l’histoire des Huns et des premières civilisations mongoles.

    • 1946 : (printemps) Goumilev passe les examens d’entrée et s’inscrit à l’École des diplômés de la Branche de Léningrad de l’Institut des Études Orientales de l’URSS. Il participe à des expéditions archéologiques en Ukraine, dans l’Altaï et au Kazakhstan.

    • 1946 : une nouvelle vague de purges communistes commence. Goumilev est expulsé de l’École pour une fausse raison et est exclu de la direction de l’expédition archéologique. Il trouva difficilement un emploi de bibliothécaire à l’hôpital psycho-thérapeutique de la ville de Léningrad, et seulement plus tard grâce à une recommandation de l’hôpital il fut autorisé à soutenir sa thèse pour une maîtrise d’histoire. Ce fut le premier pas de son activité scientifique, et ce ne fut pas facile. À cause des circonstances, cette voie était difficile. Goumilev était déjà âgé de 36 ans.

    • 1948 : (7 nov.) Goumilev est à nouveau arrêté, comme il le dit : « à cause de la mère » (la première fois en 1935 : « à cause de lui-même » ; en 1938 : « à cause du père »). Il est déclaré coupable et condamné à dix ans de camp (goulag) pour « activités contre-révolutionnaires ».

    • 1956 : Goumilev est relâché « pour absence de charges ». Il est alors âgé de 44 ans. Il travaille à nouveau en tant que bibliothécaire au musée de l’Ermitage [Léningrad], et après quelques années il soutient sa thèse de doctorat (elle fut publiée en 1967 sous forme d’un livre : Les Anciens Turcs).

    À partir de 1966, pendant vingt ans, Goumilev assura son programme spécial de conférences au Département de Géographie. Le cours était intitulé narodovedenie (science de l’ethnologie). Lev Goumilev travailla à l’Institut de Recherche de l’Université de Léningrad jusqu’en 1986, date à laquelle il prit sa retraite. Ses conférences ont formé plusieurs générations de disciples, qui étaient des chercheurs et des étudiants des départements d’histoire, de physique, de biologie, de mathématique, etc. Goumilev est en effet le “père” de l'ethnologie, science nouvelle qui n’existait pas auparavant, ni en URSS ni à l’étranger.

    Les écoles d’ethnologues et d’orientalistes acquis à l’idéologie soviétique n’acceptaient pas Goumilev, dont les théories contredisaient leurs conceptions bien établies. En Union Soviétique, la science avait son propre code implicite de “politiquement correct”, et Goumilev ne cadrait justement pas avec cela. Aujourd’hui ces accusations sonnent d’une manière très amusante, mais à cette époque, quand la science était surveillée par le Parti Communiste, cela signifiait ostracisme. Goumilev fut accusé d’être un « anti-marxiste », un « déterministe géographique », un « biologiste mystique », un « solipsiste bourgeois », un « behaviouriste », un « anarchiste », etc. Il fut accusé d’oublier la lutte des classes et la haine de classe comme base et comme force motrice de l’histoire … Il est vraiment difficile de croire que des gens instruits (et les accusateurs étaient des professeurs et des académiciens !) aient pu se livrer à de telles stupidités, mais c’était la réalité à cette époque.

    Goumilev fut ostracisé par les académies soviétiques idéologisées et politisées. Les seuls scientifiques qui appréciaient ses travaux étaient des exilés, Vernadsky et Savitsky, qui vivaient alors à l’étranger.

    • 1974 : Goumilev soutient sa seconde thèse de doctorat, cette fois en géographie. Cette thèse de Goumilev portait le même nom que son livre qui fut publié quinze ans plus tard : L’ethnogenèse et la biosphère. Le jury politisé trouva que la thèse était une thèse de science, « d’un niveau supérieur au doctorat », par conséquent le doctorat fut refusé à Goumilev ! C’était une combine typique de la bureaucratie idéologique soviétique !

    Ensuite certains groupes se considérant comme des patriotes (des patriotes pro-communistes) accusèrent Goumilev de certains actes mutuellement exclusifs : d’être pro-occidental et d’être pro-asiatique. Il fut accusé de « suivre aveuglément l’orthodoxie chrétienne conservatrice » et ainsi de suite. Il fut accusé de pan-turkisme et de pan-mongolisme… Certains provocateurs expliquèrent leur haine pour Goumilev par le fait qu’ils trouvaient que le Parti Communiste était visé par les Mongols et le combat de la Russie médiévale contre les Mongols, ceci revenant à une attaque contre le Parti (sans commentaire…). Goumilev ne se livra même pas à une réfutation de ces accusations, répondant : « on ne peut pas réfuter une absurdité ». Goumilev fut accusé d’être un idéologue de l’Armée Blanche contre-révolutionnaire et de l’eurasisme, etc.

    Ses travaux furent interdits de publication dans la maison d’édition Nauka (Science), alors politisée (à l’époque où le Parti Communiste décidait de ce qui pouvait être publié et de ce qui ne pouvait pas l’être). Il ne fut jamais accepté à l’Académie des Sciences – les idées de Goumilev étaient trop audacieuses pour l’Académie Soviétique, et ses conclusions déplaisaient à de nombreuses autorités établies…

    Goumilev vécut le début de la perestroïka (ou, comme il l’appelait, « la recombinaison des défauts génétiques de la société »). Il la regardait avec le scepticisme d’un homme qui en avait beaucoup vu dans sa vie.

    En juin 1992, Goumilev apparut à la télévision et à la radio. Il lut ses conférences, et ses livres furent publiés. Lorsqu’il mourut le 15 juin 1992, beaucoup de gens ressentirent cela comme une grande perte. Lev Nikolaïevitch Goumilev fut enterré à la Alexandro-Nievskaya Lavra, où se trouvent aussi les restes d’Alexandre Nievski. 

    Lev Goumilev avait une très profonde connaissance et compréhension des interactions entre les diverses cultures, entre les groupes ethniques (il utilise le terme ethnoï dans ses livres) et à une plus grande échelle, entre les civilisations. Il était un historien et un géographe. Lorsqu’il parlait de l’histoire de diverses régions, il connaissait leur géographie. Lev Goumilev était le maître de l’histoire géographique et de la géographie historique.

    Lev Goumilev est le père de la théorie de l’ethnogenèse, l’une des théories les plus intéressantes et les plus révolutionnaires en histoire, en géographie et en ethnologie. Il fut à l’origine des découvertes archéologiques du royaume khazar. Lev Goumilev fut aussi un interprète professionnel entre plusieurs langues et le russe. Ses travaux sont un apport intéressant pour la pensée, non seulement pour les historiens et les géographes, mais aussi pour les climatologues, les archéologues, les physiciens, les ethnologues, les anthropologues culturels, et pour tous ceux qui sont intéressés par ces sujets. 

    ► Article du site Cossack Web, basé sur l’article de Aider Kurkchi : « L.N. Gumiliev and his time ».

    [version anglaise] (tr. fr. : Franz Destrebecq)

    ♦ Version abrégée du livre fondamental de Gumiliev : Ethnogenesis and the Biosphere (en anglais).

     

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