• Douguine

    DouguineEntretien avec Alexandre Douguine

    • Sur l'Union économique eurasienne,
    • sur la nécessité d'une alliance UE / Russie,
    • sur l'hégémonisme américain en Europe


    • Professeur Douguine, le 1er janvier 2015, l'Union Économique Eurasienne deviendra une réalité. Quel potentiel détient cette nouvelle organisation internationale ?

    AD : L'histoire nous enseigne que toute forme d'intégration économique précède une unification politique et surtout géopolitique. C'est là la thèse principale du théoricien de l'économie allemand, Friedrich List, initiateur du Zollverein (de l'Union douanière) allemand dans la première moitié du XIXe siècle. Le dépassement du "petit-étatisme" allemand et la création d'un espace économique unitaire, qui, plus tard, en vient à s'unifier, est toujours, aujourd'hui, un modèle efficace que cherchent à suivre bon nombre de pays. La création de l'Union Économique Eurasienne entraînera à son tour un processus de convergence politique. Si nous posons nos regards sur l'exemple allemand, nous pouvons dire que l'unification du pays a été un succès complet : l'Empire allemand s'est développé très rapidement et est devenu la principale puissance économique européenne. Si nous portons nos regards sur l'Union Économique Eurasienne, on peut s'attendre à un développement analogue. L'espace économique eurasien s'harmonisera et déploiera toute sa force. Les potentialités sont gigantesques.

    • Toutefois, après le putsch de Kiev, l'Ukraine n'y adhèrera pas. Que signifie cette non-adhésion pour l'Union Économique Eurasienne ? Sera-t-elle dès lors incomplète ?

    Sans l'Est et le Sud de l'Ukraine, cette union économique sera effectivement incomplète. Je suis d'accord avec vous.

    • Pourquoi l'Est et le Sud ?

    Pour la constitution d'une Union Économique Eurasienne, les parties économiquement les plus importantes de l'Ukraine se situent effectivement dans l'Est et le Sud du pays. Il y a toutefois un fait dont il faut tenir compte : l'Ukraine, en tant qu’État, a cessé d'exister dans ses frontières anciennes.

    • Que voulez-vous dire ?

    Nous avons aujourd'hui deux entités sur le territoire de l'Ukraine, dont les frontières passent exactement entre les grandes sphères d'influence géopolitique. L'Est et le Sud s'orientent vers la Russie, l'Ouest s'oriente nettement vers l'Europe. Ainsi, les choses sont dans l'ordre et personne ne conteste ces faits géopolitiques. Je pars personnellement du principe que nous n'attendrons pas longtemps, avant de voir ce Sud et cet Est ukrainiens, la “nouvelle Russie”, faire définitivement sécession et s'intégrer dans l'espace économique eurasien. L'Ouest, lui, se tournera vers l'Union Européenne et s'intégrera au système de Bruxelles. L’État ukrainien, avec ses contradictions internes, cessera pratiquement d'exister. Dès ce moment, la situation politique s'apaisera.

    • Si, outre le Kazakhstan, d'autres États centrasiatiques adhèrent à l'Union Économique Eurasienne et que tous entretiennent de bonnes relations avec la Chine, un puissant bloc eurasien continental verra le jour : ce sera un défi géopolitique considérable pour les États-Unis, plus considérable encore que ne le fut jamais l'URSS…

    Non. Je ne crois pas que l'on puisse comparer les 2 situations. Nous n'aurons plus affaire à deux blocs idéologiquement opposés comme dans l'après-guerre. L'idéologie ne joue aucun rôle dans la formation de cette Union Économique Eurasienne. Au contraire : pour l'Europe occidentale, cet immense espace économique sera un partenaire stratégique très attirant. L'Europe est en mesure d'offrir tout ce dont la Russie a besoin et, en échange, la Russie dispose de toutes les matières premières, dont l'Europe a besoin. Les deux partenaires se complètent parfaitement, profiteraient à merveille d'une alliance stratégique.

    • À Bruxelles, en revanche, on voit les choses de manière bien différente… On y voit Moscou et les efforts de convergence eurasiens comme une "menace". On utilise un vocabulaire qui rappelle furieusement la Guerre froide…

    Pour que l'alliance stratégique, que je viens d'esquisser, puisse fonctionner, l'Europe doit d'abord s'auto-libérer.

    • Se libérer de quoi ?

    De la domination américaine. L'UE actuelle est bel et bien dominée par Washington. D'un point de vue historique, c'est intéressant : les Européens ont commencé par coloniser le continent américain et, aujourd'hui, par une sorte de retour de manivelle, les Américains colonisent l'Europe. Pour que l'Europe puisse récupérer ses marges de manœuvre, elle doit se libérer de l'hégémonisme américain. Le continent européen doit retrouver un sens de l'identité européenne, de manière à ce qu'il puisse agir en toute autonomie, en faveur de ses propres intérêts. Si les Européens se libèrent de la tutelle américaine, ils reconnaîtront bien vite que la Russie est leur partenaire stratégique naturel.

    • La crise ukrainienne et les sanctions contre la Russie, auxquelles participent aussi l'UE, révèlent combien l'Europe est sous l'influence de Washington. Pensez-vous vraiment que l'UE est capable de s'émanciper des États-Unis sur le plan de la défense et de la sécurité ?

    Absolument. Aujourd'hui, l'Europe se comporte comme si elle était une entreprise américaine en franchise. Les sanctions contre la Russie ne correspondent en aucune façon aux intérêts économiques et stratégiques de l'Europe. Les sphères économiques européennes le savent bien car elles ne cessent de protester contre cette politique des sanctions. Cependant, une grande partie de l'élite politique européenne est absolument inféodée aux États-Unis. Pour elle, la voix de Washington est plus importante à écouter que les plaintes de ses propres ressortissants. Il est intéressant de noter aussi que la grande majorité des Européens, au contraire de l'élite politique, est critique à l'égard des États-Unis et est, dans le fond, pro-européenne au meilleur sens du terme. Une confrontation politique adviendra en Europe, c'est quasi préprogrammé. Ce sera une sorte de révolution. Il suffit d'attendre.

    • En mai, le traité sur les livraisons de gaz entre la Russie et la Chine a été conclu : ce traité prévoit que les factures seront établies en roubles ou en renminbi (yuan). Peut-on dès lors prévoir la fin de l'hégémonie du dollar, si cet exemple est suivi par d'autres ?

    Par cet accord, la Russie et la Chine cherchent de concert à imposer un ordre mondial multipolaire. Ce sera une multipolarité en tous domaines : économique, stratégique, militaire, politique et idéologique. En Occident, on croit toujours à la pérennité d'un modèle unipolaire, dominé par les États-Unis. L'accord sino-russe de mai dernier marque cependant la fin de ce modèle prisé à l'Ouest. Quelle en sera la conséquence ? Les États-Unis deviendront une puissance régionale et ne seront plus une puissance globale. Mais la Russie et la Chine, elles aussi, demeureront des puissances régionales, de même que l'Europe qui se sera libérée. Le monde multipolaire de demain sera un monde de puissances régionales. L'architecture du monde en sera changée.

    ► Propos recueillis par Bernard Tomaschitz, zur Zeit n°27-28/2014.

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    2012ju10.jpgEntretien avec Alexandre Douguine

    ♦ Q. : Monsieur Douguine, la Russie subit un feu roulant de critiques occidentales, surtout depuis la réélection de Vladimir Poutine à la présidence de la fédération de Russie. Les politiciens et les médias prétendent que les élections ont été truquées, que Poutine n’est pas un démocrate et qu’il bafoue les “droits de l’Homme”…

    AD : Vladimir Poutine, qu’on le veuille ou non, appartient aux vrais grands sur la scène politique internationale. Pourtant, il faut dire que la politique qu’il préconise est très spéciale, ce que bon nombre de politiciens et de médiacrates occidentaux ne sont apparemment pas capables de comprendre. D’une part, Poutine est un libéral, un homme politique résolument tourné vers l’Occident ; d’autre part, il est un défenseur acharné de la souveraineté et de l’indépendance russes. C’est pourquoi il s’oppose de front aux États-Unis et à leurs intérêts géopolitiques. Poutine est donc simultanément libéral-démocrate et souverainiste. Il est ensuite un réaliste politique absolu, une personnalité politique non fantasque. Poutine serait par voie de conséquence le partenaire idéal de tout pays occidental qui accorderait à la souveraineté une valeur identique et aussi élevée. Mais les pays d’Occident ont abandonné depuis longtemps les valeurs du réalisme politique…

    ♦ Que voulez-vous dire par là ?

    Voyez-vous, ce que croit l’Occident aujourd’hui, c’est qu’un jour toutes les démocraties libérales abandonneront leur souveraineté et se fonderont dans une sorte de “super-nation” sous l’hégémonie américaine. Telle est bien l’idée centrale de la globalisation à l’œuvre aujourd’hui. Ce projet est irréalisable avec un Vladimir Poutine car il s’y oppose et défend la souveraineté russe. Ensuite, il ne reconnaît pas la prétention américaine à exercer cette hégémonie en toute exclusivité. C’est là qu’il faut chercher la vraie raison des attaques acharnées que commet l’Occident contre lui et de sa diabolisation. C’est aussi la raison pour laquelle l’Occident soutient de manière aussi spectaculaire l’opposition russe : il s’agit d’acquérir de l’influence et de consolider l’hégémonie occidentale.

    ♦ D’après vous donc, Poutine fait tout ce qu’il faut faire…

    Bien sûr que non. Il a commis des erreurs, notamment lors des dernières élections pour le Parlement. Elles n’ont pas été aussi transparentes qu’elles auraient dû l’être.

    ♦ La critique occidentale s’adresse surtout aux élections présidentielles…

    Pourtant, lors de ces élections-là, c’était le contraire : elles ont été parfaitement transparentes. La grande majorité des électeurs soutient Poutine, voilà tout, même si l’Occident ne peut ni ne veut le comprendre. L’étranger ne soutient qu’une minorité pro-américaine, ultra-libérale et hostile à toute souveraineté russe, pour qu’elle s’attaque à Poutine. Tel est l’enjeu. Voyez-vous, Poutine peut être bon ou mauvais en politique intérieure, cela n’a pas d’importance pour l’Occident. La mobilisation de ses efforts pour maintenir l’idée de souveraineté — et pas seulement la souveraineté russe — et l’existence d’un monde multipolaire fait qu’il est la cible de toutes les attaques occidentales.

    ♦ L’Ukraine aussi subit désormais de lourdes attaques médiatiques en provenance de l’Occident. C’est surtout la détention de Ioulia Timochenko que critiquent les médias. Est-ce que l’enjeu en Ukraine est le même qu’en Russie ?

    La situation en Ukraine est complètement différente, même si les critiques occidentales visent également la souveraineté du pays.

    ♦ Le président ukrainien Viktor Ianoukovitch est considéré par les agences médiatiques occidentales comme “pro-russe”…

    C’est pourtant faux. Ianoukovitch tente de maintenir un équilibre politique entre la Russie et l’Union Européenne. Bien sûr, il n’est pas aussi pro-occidental que ne l’était Mme Timochenko. Ce qui dérange l’Occident, c’est que Ianoukovitch s’est à nouveau rapproché de la Russie. C’est contraire aux intérêts atlantistes. Ioulia Timochenko est aujourd’hui le symbole de ce que l’on a appelé la “révolution orange” — que l’Occident a soutenu matériellement et idéologiquement en Ukraine. C’est pour cette raison que les forces atlantistes la considèrent comme une héroïne.

    ♦ Ce que l’on critique surtout, ce sont les conditions de détention de Ioulia Timochenko. On dit que ces conditions bafouent lourdement les règles convenues quant aux droits de l’Homme…

    L’Occident utilise les droits de l’Homme à tour de bras pour pouvoir exercer influence et chantage sur les gouvernements qui lui déplaisent. Si l’on parle vrai et que l’on dévoile sans détours ses plans hégémoniques et ses véritables intérêts politiques, on obtient moins de succès que si l’on adopte un langage indirect et que l’on évoque sans cesse les droits de l’Homme. Voilà ce qu’il faut toujours avoir en tête.

    ♦ Vous venez d’évoquer la “révolution orange” qui a secoué l’Ukraine en 2004. Les protestations et manifestations contre Poutine à Moscou, il y a quelques mois et quelques semaines, ont-elles, elles aussi, été une nouvelle tentative de “révolution colorée” ?

    Absolument.

    ♦ Pourquoi ces manifestations se déroulent-elles maintenant et pourquoi cela ne s’est-il pas passé auparavant ?

    Il me paraît très intéressant d’observer le “timing”. Il y a une explication très simple. Le Président Dmitri Medvedev est considéré en Occident comme une sorte de nouveau Gorbatchev. L’Occident avait espéré que Medvedev aurait introduit des réformes de nature ultra-libérales lors de son éventuel second mandat présidentiel et se serait rapproché des États-Unis et de l’UE. Mais quand Medvedev a déclaré qu’il laisserait sa place de président à Poutine et qu’il redeviendrait chef du gouvernement, la “révolution” a aussitôt commencé en Russie.

    ♦ Les protestations et manifestations visaient cependant les fraudes supposées dans le scrutin et le manque de transparence lors des présidentielles…

    Non, ça, c’est une “dérivation”. Il s’agissait uniquement d’empêcher tout retour de Poutine à la présidence. Une fois de plus, bon nombre d’ONG et de groupes influencés par l’Occident sont entrés dans la danse. Cela a permis d’accroître l’ampleur des manifestations, d’autant plus que certains déboires de la politique de Poutine ont pu être exploités. La politique de Poutine n’a pas vraiment connu le succès sur le plan social et il restait encore quelques sérieux problèmes de corruption dans son système. C’était concrètement les points faibles de sa politique. Mais répétons-le : la révolte contre Poutine a été et demeure inspirée et soutenue par l’étranger et n’a finalement pas grand chose à voir avec ces faiblesses politique : il s’agissait uniquement de barrer la route au souverainisme qu’incarne Poutine.

    ♦ D’après vous, Medvedev serait pro-occidental…

    La politique russe est plus compliquée qu’on ne l’imagine en Occident. Laissez-moi vous donner une explication simple : d’une part, nous avons le souverainiste et le Realpolitiker Poutine, d’autre part, nous avons les “révolutionnaires (colorés)” et les atlantistes ultra-libéraux soutenus par l’Occident. Medvedev se situe entre les deux. Ensuite, les oligarques comme, par ex., Boris Abramovitch Beresovski qui vit à Londres, jouent un rôle important aux côtés des révolutionnaires ultra-libéraux.

    ♦ À ce propos, on ne fait qu’évoquer la figure de Mikhail Khodorkovski, sans cesse arrêté et emprisonné. Dans les médias occidentaux, il passe pour un martyr du libéralisme et de la démocratie. Comment jugez-vous cela ?

    Il représente surtout le crime organisé en Russie. Dans un pays occidental, on n’imagine pas qu’un individu comme Khodorkovski ne se retrouverait pas aussi en prison. Il est tout aussi criminel que les autres oligarques qui ont amassé beaucoup d’argent en très peu de temps.

    ♦ Et pourquoi les autres ne sont-ils pas en prison ?

    C’est là que je critiquerai Poutine : les oligarques qui se montrent loyaux à son égard sont en liberté.

    ♦ Quelle a été la faute de Khodorkovski ?

    Khodorkovski n’a fait que soutenir les positions pro-occidentales, notamment quand il a plaidé pour un désarmement de grande envergure de l’armée russe. Il a soutenu les forces libérales et pro-occidentales en Russie. Pour Khodorkovski, le “désarmement” de la Russie constituait une étape importante dans l’ouverture du pays au libéralisme et à l’occidentalisation. Il fallait troquer l’indépendance et la souveraineté contre un alignement sur les positions atlantistes. Alors qu’il était l’homme le plus riche de Russie, Khodorkovski a annoncé qu’il était en mesure d’acheter non seulement les parlements mais aussi les électeurs. Il est même allé plus loin : il a fait pression sur Poutine pour faire vendre aux Américains la plus grosse entreprise pétrolière russe, “Ioukos”.

    ♦ Khodorkovski était donc opposé à Poutine en bien des domaines ?

    Effectivement. Khodorkovski a ouvertement déclaré la guerre à Poutine. Et Poutine a réagi, fait traduire l’oligarque en justice, où il a été condamné, non pas pour ses vues politiques mais pour les délits qu’il a commis. Pour l’Occident, Khodorkovski est bien entendu un héros. Parce qu’il s’est opposé à Poutine et parce qu’il voulait faire de la Russie une part du “Gros Occident”. Voilà pourquoi de nombreux gouvernements occidentaux, les agences médiatiques et les ONG prétendent que Khodorkovski est un “prisonnier politique”. C’est absurde et ridicule. Ce qui mérite la critique, en revanche, c’est que dans notre pays un grand nombre d’oligarques sont en liberté alors qu’ils ont commis les mêmes délits que Khodorkovski. Ils sont libres parce qu’ils n’ont pas agi contre Poutine. Voilà la véritable injustice et non pas l’emprisonnement que subit Khodorkovski.

    ♦ Peut-on dire que, dans le cas de Khodorkovski, Poutine a, en quelque sorte, usé du “frein de secours” ?

    Oui, on peut le dire. Avant que Khodorkovski ait eu la possibilité de livrer à l’étranger le contrôle des principales ressources de la Russie, Poutine l’a arrêté.

    ♦ Vous parlez de groupes et d’ONG pro-occidentaux qui soutiennent en Russie les adversaires de Poutine et qui, en Ukraine et aussi en Géorgie, ont soutenu les “révolutions colorées”. Qui se profile derrière ces organisations ?

    Celui qui joue un rôle fort important dans toute cette agitation est le milliardaire américain Georges Soros qui, par l’intermédiaire de ses fondations, soutient à grande échelle les groupements pro-occidentaux en Russie. À Soros s’ajoutent d’autres fondations américaines comme par ex. Freedom House dont les activités sont financées à concurrence de 80% par des fonds provenant du gouvernement américain. Freedom House finance par ex. la diffusion de l’ouvrage de Gene Sharp, politologue américain auteur de The Politics of non violent Action, auquel se réfèrent directement les “révolutionnaires colorés” d’Ukraine. Beaucoup d’autres groupements et organisations sont partiellement financés par le gouvernement américain ou par des gouvernements européens en Russie ou dans des pays qui firent jadis partie de l’Union Soviétique. Nous avons affaire à un véritable réseau. Toutes les composantes de ce réseau sont unies autour d’un seul objectif : déstabiliser la Russie pour qu’à terme le pays deviennent une composante de la sphère occidentale.

    ♦ Est-ce là une nouvelle forme de guerre ?

    On peut parfaitement le penser. Les révolutions colorées représentent en effet une nouvelle forme des guerre contre les États souverains. Les attaques produisent des effets à tous les niveaux de la société. Dans cette nouvelle forme de guerre, on ne se pas pas en alignant et avançant des chars ou de l’artillerie mais en utilisant toutes les ressources des agences de propagande, en actionnant la pompe à finances et en manipulant des réseaux avec lesquels on tente de paralyser les centres de décision de l’adversaire. Et l’une des armes les plus importantes dans le nouvel arsenal de cette nouvelle forme de guerre, c’est la notion des “droits de l’Homme”.

    ♦ Monsieur Douguine, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

    ► Propos recueillis par le magazine allemand Zuerst, 23 mai 2012.

     

    Douguine

     

    La Russie, l’Occident et l’Allemagne

    ◘ Extrait d’un entretien accordé par Alexandre Douguine au magazine allemand Zuerst

    ♦ Q.: Monsieur Douguine, l’Occident ne se trouve-t-il pas dans une mauvaise situation ?

    AD : Absolument. Mais la situation dans laquelle se débat l’Occident est différente de celle en laquelle se débat la Russie. Regardez l’Europe : l’UE se trouve dans un état de crise profonde ; la rue en Grèce se rebelle ouvertement, l’Europe centrale et septentrionale croupit sous les charges sociales, politiques et économiques apportée par l’immigration de masse depuis ces dernières décennies. Même les États-Unis sont plongés dans une crise profonde. Mais, pourtant, c’est cette crise qui va faire se corser la situation. Car dans de telles situations d’instabilité et de précarité, ce sont toujours les partisans de lignes dures qui finissent par avoir le dessus. Aux États-Unis, actuellement, on évoque ouvertement une guerre contre l’Iran, même si à New York un bon paquet de citoyens américains manifestent contre Wall Street. On ne discute plus que du moment idéal pour commencer la prochaine guerre. Lénine disait en son temps : hier, c’était trop tôt, demain ce sera trop tard.

    ♦ Vous défendez l’idée d’une alliance eurasiatique. Cette idée n’implique-t-elle pas que les États européens se détachent progressivement de l’UE bruxelloise, un processus à prévoir pour le moyen voire le long terme, et se donnent de nouvelles orientations. Est-ce là une hypothèse réaliste ?

    La Russie est l’allié naturel d’une Europe libre et indépendante. Il n’y a donc pas d’autres options. Bien sûr, l’Europe actuelle n’envisage pas cette option, car elle est systématiquement refoulée par le fan-club transatlantique des égéries des “Pussy riots”. Mais cela pourrait bien vite changer. Qui imaginait, au début de l’été 1989, que le Mur de Berlin allait tomber en automne? Une poignée d’esprits lucides que l’établissement considérait comme fous ou dangereux.

    ♦ Comment voyez-vous l’avenir des relations germano-russes, tout en sachant que celles-ci ont été jadis bien meilleures ?

    Il y a beaucoup de liens entre l’Allemagne et la Russie. Nous avons une longue histoire commune. On aime à l’oublier aujourd’hui, surtout dans le vaste Occident. Lors de la signature de la convention de Tauroggen en 1812, le Lieutenant-Général prussien Johann David von Yorck a négocié de son propre chef un armistice entre le corps prussien, contraint par Napoléon de participer à la campagne de Russie, et l’armée du Tsar Alexandre. La Russie a soutenu la révolte prussienne contre les Français, ce qui a permis de lancer la guerre de libération des peuples contre Napoléon. La diplomatie russe a permis aussi en 1871 que le Reich allemand de Bismarck puisse devenir réalité sur l’échiquier européen. La Russie a toujours soutenu le principe d’une Allemagne forte sur le continent européen. Otto von Bismarck recevait souvent l’appui de Saint-Pétersbourg. Ce ne sont là que 2 exemples : la liste des coopérations germano-russes est longue et, à chaque fois, les deux protagonistes en ont bénéficié. Sur le plan culturel, les relations sont tout aussi étroites : philosophes russes et allemands s’appréciaient, se sentaient sur la même longueur d’onde. Mais nous nous sommes également opposés dans des guerres sanglantes mais, Dieu merci, cette époque est désormais révolue.

    ♦ Et aujourd'hui ?

    L’Allemagne est le pilier porteur de l’économie européenne. L’économie européenne, c’est en réalité l’économie allemande. L’idée sous-jacente de l’économie allemande diffère considérablement de l’idée qui sous-tend la praxis économique du capitalisme occidental et britannique. En Allemagne, on mise sur l’industrie, de même que sur une création de valeurs réelles par le biais de la production de biens et non pas sur le capitalisme financier et bancaire qui, lui, ne repose sur rien de matériel. Aujourd’hui l’Allemagne est contrôlée par une élite exclusivement imprégnée d’idéologie “transatlantique”, qui empêche tout rapprochement avec la Russie. En Russie, on a aujourd’hui des sentiments pro-allemands. Poutine, on le sait, passe pour un grand ami de l’Allemagne. Mais malgré cela, le gouvernement de Berlin, et aussi l’opposition à ce gouvernement, essaie d’intégrer encore davantage l’Allemagne dans une UE en mauvaise posture, tout en renonçant à de larges pans de la souveraineté allemande. Pour l’Allemagne, une telle situation est dramatique !

    ♦ Dans quelle mesure ?

    L’Allemagne est aujourd’hui un pays occupé, déterminé par l’étranger. Les Américains contrôlent tout. L’élite politique allemande n’est pas libre. Conséquence ? Berlin ne peut pas agir pour le bien du pays comme il le faudrait, vu la situation. Pour le moment, l’Allemagne est gouvernée par une élite qui travaille contre ses propres intérêts. Nous, les Russes, pouvons aider l’Allemagne parce que nous comprenons mieux la situation de votre pays, en état de servilité, et parce que nous travaillons à créer des réseaux germano-russes en divers domaines. Nous pourrions travailler avec divers groupes au sein de la République Fédérale, nous pourrions améliorer nos relations culturelles. Je crois fermement qu’un jour se recomposera une Allemagne libre, forte et autonome en Europe, qui lui permettra de jouer un rôle d’intermédiaire entre l’Est et l’Ouest du sous-continent. Le rôle que jouent actuellement les vassaux de l’eurocratie bruxelloise et de Washington ne permet pas de forger un vrai destin pour l’Allemagne.

    ♦ Monsieur Douguine, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

    ► Propos recueillis par le magazine allemand Zuerst, octobre 2012.

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    dug-mu10.jpgEntretien avec Alexandre Douguine,

    éditeur traditionaliste à Moscou

    ◘ Q. : Monsieur Douguine, vous êtes éditeur à Moscou depuis que la perestroïka permet ce genre d'activité indépendante. Vous avez édité ou vous allez éditer les Rig-Véda, La Volonté de puissance de Nietzsche, Le Golem et L'Ange à la fenêtre d'Occident de Gustav Meyrink, Chevaucher le tigre et Impérialisme païen de Julius Evola, La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps de René Guénon, Ungern le Baron fou de Jean Mabire, Méphistophélès et l'Androgyne de Mircea Eliade, etc. Tout cela dans le cadre des éditions Aïon et de l'association Arctogaïa. Mais ces textes, m'avez-vous dit lors de notre première rencontre en juillet 1990, circulaient déjà en samizdat depuis longtemps. Pouvez-vous nous raconter brièvement cette odyssée ? Quel impact ont eu ces livres clandestins ?

    [Ci-dessus : C. Mutti en compagnie d'A. Douguine, 1990]

    AD : Le samizdat en général, les Russes le faisaient pour rire. Mais avec Evola et Nietzsche, qui circulaient en samizdat, il y avait rupture. Leurs écrits tranchaient par rapport au samizdat conventionnel, anti-communiste et démocratique. Ces livres étaient agaçants. On nous prenait d'abord pour des “satanistes”, des êtres immoraux, des gens agités par de sombres desseins. L'impact global de nos livres était assez insignifiant parce que la liberté de penser n'a été qu'un résultat de la liberté d'expression. Les gens n'étaient intéressés que par le nom des auteurs qui avaient des relents scandaleux et non par le contenu de leurs œuvres. Aujourd'hui, le public montre davantage d'intérêt pour le contenu. Il s'habitue peu à peu à des idées comme l'inégalité, l'élitisme, la métaphysique, l'aryanité, la métaphysique juive, la tradition indo-européenne, le traditionalisme, l'eschatologie (mot totalement inconnu avant nos interventions éditoriales). Toutes ces réactions du public sont encore superficielles mais le déclic s'est produit. Le public n'est pas encore capable d'opérer des distinctions entre les diverses écoles de pensée (traditionalisme, néo-spiritualisme, nouvelle droite, troisième voie, New Age, catholicisme, etc.). Il est difficile d'évaluer le tirage de nos titres en samizdat. Nous en imprimions 50 ou 100 et les gens les reproduisaient par dactylographie ou tout autre moyen, surtout en Sibérie, à Krasnoïarsk par ex. À l'époque, ce type d'édition clandestine était dangereux. Nous risquions la prison ou le camp. Mais c'est en fait la radicalité des théories de Nietzsche et d'Evola qui nous a sauvés. On nous prenait pour des fous ; personnellement, j'ai été enfermé pendant un mois dans un asile psychiatrique, avec traitement médical approprié de façon à ce que “j'oublie”. Au cours de cette détention, une psychiatre m'a fait administrer un traitement spécial parce que j'avais dit que Heidegger écrivait en allemand, alors qu'elle était persuadée qu'il écrivait en anglais ! J'ai eu aussi des ennuis pour des chansons et chansonnettes que je chantais dans nos cercles…

    ◘ Quels ouvrages comptez-vous éditer dans un avenir très proche ?

    La chronique de l'Oera-Linda (1) ; Le Dominicain blanc de Meyrink et ses contes ; ensuite les contes de Lovecraft ainsi que certains de ses articles. Nous aimerions éditer Jean Ray. Plusieurs ouvrages de Guénon, comme Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues. D'Evola, nous envisageons la publication de La Tradition hermétique et de Révolte contre le monde moderne sans oublier Métaphysique du sexe. Nous éditerons aussi nos propres livres : Les voies de l'Absolu de moi-même, un ouvrage consacré à l'eschatologie et à la cyclologie traditionnelle ; L'Orientation du Nord du grand théoricien musulman Djemal Haïdar.

    ◘ Vous enclenchez une “révolution conservatrice” en Russie. Mais quels sont vos modèles russes ? Leontiev indubitablement… Dostoïevski ? Berdiaev ? Valentin Raspoutine, qui siège dans le Conseil de Gorbatchev ? Soljénitsyne et son projet de confédération grande-slave ?

    im211.gifNous sommes plutôt des traditionalistes métaphysiciens. Mais nous estimons qu'il est nécessaire d'appliquer les éternels principes de la Tradition à la situation actuelle et cela, d'une manière différente de celle imaginée par le scénario conservateur de ces 3 derniers siècles. C'est la raison pour laquelle nous ne nous posons pas comme des “traditionalistes” au sens politique du terme mais comme des révolutionnaires, des innovateurs radicaux. Léontiev nous intéresse beaucoup, parce qu'il envisage l'union des traditionalistes orthodoxes-byzantins et islamiques contre le libéralisme occidental, mais simultanément nous nous intéressons aussi au “critique de la russéité”, Tchadaïev (2). Aujourd'hui, Chafarévitch nous apparaît très intéressant parce qu'il est le seul penseur au vrai sens du terme. Raspoutine nous intéresse moins parce qu'il est un traditionaliste politique sans être un révolutionnaire. Deux choses nous distinguent de la droite russe conventionnelle. D'abord, nous sommes des “patriotes du Nord de l'Europe”, des défenseurs de la spécificité intrinsèque du Nord de l'Europe, et non seulement de la Russie. Ensuite, à rebours des droites, nous ressentons la dimension proprement eschatologique de notre engagement. Ces 2 positions exigent des méthodes radicalement différentes par rapport aux engagements politiques conventionnels. Quant à Dostoïevski, nous ne retenons pas chez lui sa réponse mais son questionner génial. Son personnage Chatov n'est pas pour nous le reflet de sa propre personne ; Dostoïevski se retrouve plutôt dans Kirilov mais aussi, en même temps, dans Stavroguine, Verkovenski et tous les autres. Berdiaev, pour nous, n'incarne pas une pensée profonde mais superficielle, trop éclectique. Soljénitsyne apporte du nouveau, dans une perspective qui n'est pas celle de la droite conventionnelle (qui, elle, est impérialiste) ; son nationalisme est populiste/ethniste, dépourvu de toute arrogance impérialiste. Il veut se débarrasser de l'empire soviétique artificiel, cette construction contre-nature. Nous soutenons ses propositions mais nous souhaiterions les compléter par la célèbre perspective eurasienne/touranienne (3). Le NTS a été intéressant, notamment sur le plan politique, mais il semble avoir été récupéré par quelque force mondialiste, téléguidée depuis Washington.

    ◘ La perestroïka vous a permis d'être éditeur, d'amorcer votre “révolution conservatrice” sur la place publique. Mais vous la jugez négative pour le peuple russe. Pourquoi ?

    Chez nous, en Russie, la situation politique intérieure bascule dans le grotesque et l'absurdité. Deux courants majeurs s'imposent aujourd'hui à la société soviétique, les droites et les gauches. Tous deux sont des mélanges idéologiques presque impossible à définir. Les droites sont représentées par les communistes conservateurs, staliniens ou brejnéviens, les écrivains patriotiques non communistes voire parfois anti-communistes, le clergé orthodoxe, les groupuscules antisémites et les patriotes radicaux (c'est cette variété hétéroclite que recouvre l’appellation Pamiat). Les gauches représentent les diverses variantes du pro-américanisme, les libéraux, les sociaux-démocrates, les anarchistes, soit, en résumé, les gens qui adhèrent à une philosophie économiste et la représentent dans ses aspects les plus purs. Paradoxalement — c'est un résultat du soviétisme — les droites sont profondément imprégnées par les idéologèmes du gauchisme, du marxisme, du léninisme. À droite, on nie la propriété privée et on cultive une fidélité inconditionnelle au militarisme socialiste. Pire, les droites soviétiques rassemblent les conformistes de tous poils, ceux qui, par le négativisme spirituel soviétique, sont totalement corrompus de l'intérieur. Les droites soviétiques actuelles reconnaissent comme acceptable les pires tares du socialisme soviétique : la servitude personnelle, la castration des volontés, la servilité et la docilité. Le front des droites, par conséquence, défend le système, tout en critiquant ses modifications démocratiques. Dans une telle droite, il n'y a aucun trait de la contestation véritable. Ajoutez-y la germanophobie et la frousse irrationnelle devant tout ce qui est taxé, à tort ou à raison, de fascisme ou de nazisme, et vous aurez devant vous le triste spectacle qu'offre cette parodie qu'est la droite soviétique de l'ère perestroïkiste. Cette droite est schizophrène : elle veut conserver frileusement toute une série de tares du régime soviétique et s'engoue simultanément pour les archaïsmes grotesques, tout en voulant reproduire formellement les attributs de l'époque d'avant 1917. Par ailleurs, autre trait caractéristique : cette droite identifie tout ce qui provient de l'Occident au judaïsme et toute forme d'intellectualité à la “maçonnerie”.

    Quant aux gauches, elles ne sont pas plus cohérentes. Elles pensent que la propriété privée, la valeur de la personnalité, le retour des terres aux paysans, la philosophie ontologique, etc., sont les signes les plus purs du gauchisme radical ! Tous ces hommes de gauche sont des anti-communistes farouches, les ennemis jurés du marxisme, du léninisme, de l'histoire soviétique, de la Révolution d'Octobre. Leur nouveau mot d'ordre : les valeurs communes à toute l'humanité. Ils sont désormais partisans de la religion et du capitalisme.

    De ce bric-à-brac idéologique des gauches et des droites ressort tout de même un clivage : celui induit par la question juive ou, inversement, la question de l'antisémitisme. Pour les droites, le “Juif”, c'est le mal absolu, même si, dans les discours, elles masquent, par démagogie, l'âpreté de cette affirmation. Pour ces droites, donc, l'origine de tous les troubles actuels et passés réside dans le “sionisme”. Dans cet “antisionisme”, toutes les variantes de la droite se rejoignent. Inversement, les gauches pensent que l'origine de tous nos maux vient de l'antisémitisme. Les gauches raisonnent ainsi : “l'anti-sémitisme, c'est la jalousie des pauvres (matériellement, intellectuellement, spirituellement, etc.) pour les riches, de ceux qui sont au bas de l'échelle sociale pour ceux qui sont en haut”. Cette jalousie, pour eux, explique tout, y compris la révolution d'Octobre, ce qui est le comble de l'absurdité, le stalinisme, le bureaucratisme, le brejnévisme, etc. Un exemple : une femme, le chef du secteur culturel du Conseil du district de Moscou, m'a dit un jour cette sottise incroyable, typique de la gauche perestroïkiste : « Je n'ai pas lu l'article de Soljénitsyne, “Comment devons-nous reconstruire la Russie”. J'ai voulu voir ce qu'il disait de l'avalanche d'antisémitisme sauvage qui nous tombe dessus. Il ne le mentionne même pas. Tout est clair ! C'est un nazi ! Je ne le lirai jamais ! ».

    Mais ce qui est le plus frappant dans la Russie d'aujourd'hui, c'est qu'il n'y a aucune volonté d'indépendance d'esprit dans tous ces mouvements politiques. Aucune sincérité ne ressort de ce magma. Tout y est manipulation habile, manipulation qui calcule et spécule sur l'inertie immense de notre peuple russe, abattu et perverti, incapable de quoi que ce soit qui aille dans le sens d'une restauration nationale. Les manifestations d'extrémisme, comme l'antisémitisme de certains cénacles de droite, restent parfaitement contrôlées et sont donc sans danger. Les communistes les plus à droite de Moscou, donc les plus braillards en matière d'“anti-sionisme”, sont les premiers à fonder des “entreprises mixtes” avec l'aide des monopoles capitalistes et de la Banque mondiale, dont les représentants à Moscou sont de nationalité juive. Pire : les droites sabotent le processus de libéralisation et aident de la sorte les dirigeants actuels de l'URSS à ne libéraliser que ce qu'ils veulent bien libéraliser et à ne privatiser que ce qu'ils veulent s'approprier à leur entier bénéfice. Quand les “conservateurs” s'efforcent de limiter et d'arrêter le processus de libéralisation, ils ne font du tort qu'aux citoyens ordinaires, les habituelles victimes des ignominies soviétiques !

    Les fractions de gauche et de droite se lancent à la tête les injures de “fascistes” et de “nazis” à qui mieux-mieux. Pour les droites le fascisme, c'est la privatisation et la libéralisation proclamées par les gauches, selon la bonne vieille équation instrumentalisée par les patriotes : Occident = sionisme = hitlérisme = capitalisme. Les gauches définissent comme “fascistes” ou “nazies” la “brutalité populiste” des patriotes et leur servilité par rapport au pouvoir.

    Pour résumer ce que je viens de dire, la perestroïka soviétique, c'est le spectacle organisé et orchestré par les dirigeants du parti (qui, aujourd'hui, se sont déplacés dans le Conseil du Président ou ailleurs). Ils ont créé les marionnettes monstrueuses que sont les droites et les gauches, de façon à ce qu'elles discutent et argumentent à l'infini, dans une cacophonie idiote qui ne mène nulle part. De l'autre côté, le peuple ne manifeste que de l'inertie et ne prouve que son impotence absolue. Il est sans vigueur, passif, titube comme un somnambule, incapable de répondre à cette énorme provocation du pouvoir.

    La lacune principale, c'est l'absence de contestation véritable, de volonté politique et idéologique indépendante. C'est vrai pour toutes les strates du peuple russe ; les autres républiques et nationalités sont différentes mais pas trop différentes ! Dans ce capharnaüm, il n'y a ni clarté ni cohérence idéologique. Un écrivain russe, très profond et très réaliste, Youri Mamleev, m'a dit un jour : « Il ne faut pas craindre l'américanisation de notre peuple. Ce peuple russe si étrange et énigmatique est capable de défigurer tellement l'américanisme que l'on nous aura imposé que lorsque l'Amérique verra le résultat, elle tournera de l'œil ; ce qu'elle aura provoqué aura basculé dans l'horreur. Les Russes ont déjà tué le communisme en l'idiotisant à l'extrême. Si les États-Unis veulent perdre leur MacDonald ou leur Mickey Mouse, qu'ils les envoient en Russie ! Il n'existe pas de force au monde qui soit plus grande que la force gigantesque et lente de l'idiotisme russe ». Ces paroles de Mamleev sont assez brutales mais elles sont réalistes. Elles proviennent d'un écrivain qui porte un grand intérêt à toutes les formes de pathologie.

    Les Occidentaux semblent l'ignorer : au niveau idéologique et politique, il ne se produit rigoureusement rien en Russie, mis à part une petite dose homéopathique de libéralisation. Mais celle-ci n'a aucune utilité pour le commun des mortels en Russie. Donc au lieu d'admirer béatement la politique de Gorbatchev, il faut se méfier plus que jamais des changements troublants d'aujourd'hui. Le “Prince de ce monde” ne rencontre plus le moindre obstacle, sauf peut-être l'inertie ou les résidus archaïques des structures psycho-ethniques. Si on compte sur la Russie pour faire advenir les vraies valeurs positives et traditionnelles ou pour déclencher la révolte contre le monde moderne, on se trompe, on s'illusionne. Les peuples des autres républiques auront peut-être plus de chance que les Russes qui ont assimilé l'idéologie destructrice du communisme importé et en ont fait leur idéologie nationale. La dissolution de l'empire soviétique, les Russes la perçoivent comme la fin de leur mission impériale. Or la nation impériale russe est morte. Peut-être qu'un jour surgira une nouvelle nation russe revivifiée et réveillée… Mais ce ne sont pas les droites soviétiques actuelles qui contribueront à ce réveil. Le réveil de la Russie et de l'Europe se produira non pas grâce à tout cela mais malgré tout cela.

    ◘ Rejoignez-vous Zinoviev qui parle de “catastroïka” ?

    Pas tout à fait. La perestroïka est négative ; elle est une catamorphose. Mais Zinoviev néglige l'action des forces occultes et ignore les lois cycliques. Nous, nous mettons l'accent sur les lois cycliques. Après la perestroïka, il adviendra un monde pire encore que celui du prolétarisme communiste, même si cela doit sonner paradoxal. Nous aurons un monde correspondant à ce que l'eschatologie chrétienne et traditionnelle désigne par l'avènement de l'Antéchrist incarné, par l'Apocalypse qui sévira brièvement mais terriblement. Nous pensons que la “deuxième religiosité” et les États-Unis joueront un rôle-clef dans ce processus. Nous considérons l'Amérique, dans ce contexte précis, non pas seulement dans une optique politico-sociale mais plutôt dans la perspective de la géographie sacrée traditionnelle. Pour nous, c'est l'île qui a réapparu sur la scène historique pour accomplir vers la fin des temps la mission fatale. Tout cela s'aperçoit dans les facettes occultes, troublantes, de la découverte de ce continent, juste au moment où la tradition occidentale commence à s'étioler définitivement. Sur ce continent, les positions de l'Orient et de l'Occident s'inversent, ce qui coïncide avec les prophéties traditionnelles pour lesquelles, à la fin des temps, le Soleil se lèvera en Occident et se couchera en Orient. C'est Djemal Haïdar qui, parmi nous, a été le premier à nous le faire remarquer. La perestroïka, pour nous, n'est pas envisageable sans le facteur Amérique qui en est le moteur invisible, sur les plans politique et métapolitique. Zinoviev omet d'étudier le facteur occulte “Amérique” qui, pour nous, est essentiel.

    ◘ Dans la perspective de Léontiev, vous envisagez un grand front traditionnel, alliant les Orthodoxes et les Musulmans et vous y ajoutez la “Tradition nordique”… Pour les Russes et les autres peuples slaves ou baltes, l'idée de la Lumière du Nord est compréhensible… Mais pour les Musulmans ? Comment vos amis musulmans l'interprètent-ils ?

    Pour vous répondre, j'évoquerais d'abord le livre de Henry Corbin qui montre bien que la lumière spirituelle de l'ésotérisme musulman était exactement le lumière du Nord. Un jour, Djemal Haïdar a rencontré un jeune musulman azéri qui lui a révélé que le sang sacré des 5 Imams est attiré vers le pôle magnétique, donc vers le Nord. Il a affirmé que circule parmi les tarikas azéris une légende qui veut que Hitler était un Imam caché, descendant d'Ali. Cette idée peut paraître bizarre mais certains musulmans du Caucase, plus sérieux, n'excluent pas le rôle géopolitique et mystique du Nord pour l'Umma musulmane dans la dernière phase de notre cycle. Un autre jeune intellectuel azéri, connu pour ses positions radicales et fondamentalistes, Heretchi, affirme que l'eugénisme avait d'abord été inventé par l'imâmat avant d'être repris par le IIIe Reich…

    ◘ Oui, mais les intégristes musulmans n'ont-ils pas oublié la phase ésotériste de l'Islam ? Il existe dans les milieux traditionalistes en Europe occidentale un engouement pour le fondamentalisme musulman, alors que celui-ci se réfère beaucoup plus au Coran qu'à un véritable ésotérisme…

    Le réveil de l'Islam est un phénomène indéniable. Il est évidemment assez confus et porte en soi la tendance wahabitique, c'est-à-dire la tendance moraliste et puritaine, exotériste donc farouchement anti-ésotériste. D'autre part, nous assistons au réveil des tarikas et du soufisme, soit de l'ésotérisme islamique. Ce qui est curieux, c'est que l'on a parfois des Wahabites qui sont en même temps pro-ésotéristes. Cette confusion est bien caractéristique pour tout l'univers de l'Islam soviétique. Parfois certains ésotéristes sont cosmopolites et, dans certains cas, anti-traditionnels. Parmi les représentants de l'Islam populaire, dans ses aspects les plus simples, on rencontre des éléments qui relèvent d'un véritable ésotérisme opératif. Certains tarikas sont devenus de vrais musées et ont cessé d'être des centres spirituels, ce qui joue en faveur des tendances anti-traditionnelles. Il y a comme un renversement des rapports.

    ◘ Quand Gorbatchev parle de “maison commune” européenne, comment réagissez-vous ?

    Les Russes en général pensent qu'il s'agit de l'abolition de leur empire soviétique, donc de quelque chose de destructeur. Les gens doutent de la capacité de la population soviétique à devenir membre à part entière de la communauté des peuples européens. L'isolement du monde soviétique, du temps de Staline à Brejnev, a donné aux Russes le sentiment d'être normaux parce qu'il n'y avait aucun repère. Aujourd'hui, avec l'ouverture des frontières, les Russes ont un sentiment d'infériorité ; ils se sentent comme des idiots, des inférieurs, des “Asiatiques”, des sauvages. Moi, personnellement, je suis pour l'unité des peuples européens mais sur la base de la restauration de la Tradition commune spirituelle et nordique. On peut interpréter la “maison commune” de Gorbatchev dans notre sens. C'est sans doute différent de ses intentions mais c'est cela qui est important. De l'Europe unie spirituellement, on pourra passer à l'Eurasie unie spirituellement. Et parler alors de “maison commune” eurasienne.

    ◘ Quels rapports entretenez-vous, traditionalistes russes, avec des traditionalistes chinois ou japonais ?

    AD : À présent, nous n'en avons aucun. Mais nous l'envisageons avec intérêt. Ces contacts devront s'opérer sur la base d'études communes de la Tradition primordiale.

    ◘ Vous utilisez l'expression “Kontinent Rossiya” (Continent Russie). Pouvez-vous nous le préciser ?

    Il s'agit de visualiser la Russie d'une manière nouvelle. Comme un phénomène en soi, énigmatique, que nous devrons examiner petit à petit dans la perspective d'un bloc continental eurasien.

    ◘ Vous envisagez donc une réorganisation géopolitique de la planète ?

    La logique eschatologique postule nécessairement un changement brusque et global, objectif en quelque sorte, de l'état géopolitique du monde. Notre propos serait d'instaurer à travers tous ces cataclysmes, l'orientation septentrionale et, de ce fait, transcendantale.

    ◘ Plusieurs revues se sont créées à Moscou : Kontinent Rossiya, Miliy Anguel, Posledniy Polus, Tawhid, Wahdad ainsi qu'une association, Arctogaïa ; quels sont leurs objectifs, leurs thèmes ?

    Pour ce qui concerne l'association Arctogaïa, votre revue Vouloir a publié, dans son numéro 68/70, la déclaration de principe. Je viens de vous remettre celles des revues Kontinent Rossiya et Miliy Anguel (cf. encarts, ndlr). Posledniy Polus est un supplément à Kontinent Rossiya, où paraissent des textes plus actuels, politiques et artistiques. Tawhid est la revue de l'avant-garde métaphysique islamique fondamentaliste, fondée et animée par le grand penseur et métaphysicien de notre époque, Djemal Haïdar. On y considère l'Islam sous la lumière initiatique et géopolitique, eschatologique, raciale, ethnique, économique, scientifique, artistique. C'est un curieux et génial mélange d'a-vant-garde intellectuelle et de traditionalisme radical. Wahdad est le journal édité par le parti musulman Renaissance, mouvement fondamentaliste de la plus grande envergure en URSS aujourd'hui.

    ◘ Monsieur Douguine, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

    ► Propos recueillis par Robert Steuckers et Arnaud Dubreuil, Vouloir n°71/72, 1991.

     

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    ♦ Entretiens :


    ♦ Articles archivés :


    ♦ Bibliographie :


    [Александр Гельевич Дугин]

     

    Douguine

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    Evola, Révolution conservatrice et Métaphysique

    (Intervention d'Alexandre Douguine au colloque de la Fondation Evola)

    En juin de cette année, Alexandre Douguine s'est rendu en France, en Es­pagne et en Italie. Accueilli par la police dès sa descente d'avion à Paris, Ale­xandre Douguine a été interrogé pendant trois heures par des pandores gros­siers, a dû remettre les numéros de sa revue Elementy (pour qu'ils soient sou­mis à la censure!!!), privant de la sorte plusieurs instituts officiels français (CNRS, etc.) de ces textes, qu'ils avaient demandés en service de presse ! La police a-t-elle le droit d'interdire à des chercheurs de se fournir en documenta­tion ? En Italie, il a été reçu triomphalement à l'Institut des relations internatio­nales à Milan, par le Général Jean au ministère de la défense nationale ita­lien, par plusieurs organisations culturelles. Nos lecteurs apprécieront la diffé­rence entre un pays gouverné par des hommes politiques normaux et un pays gouverné par des brutes incultes, des mufles et des goujats.

    Pour nos lecteurs, l'intervention d'Alexandre Douguine lors du Colloque de la Fondation Julius Evola de Rome, en juin 1994. C'est au titre de traducteur russe de textes d'Evola qu'Alexandre Douguine a été invité à cette tribune où pre­naient place les meilleurs spécialistes universitaires italiens de l'œuvre évolienne.

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    ◘ 1. Il est certain que Julius Evola est l'une des figures centra­les de ce phénomène idéologique que l'on nomme la Révo­lution conservatrice. En effet, il était très proche des repré­sentants de ce courant idéologique et politique en Alle­magne. À titre d'exemple, on peut citer des hommes comme Heinrich von Gleichen, le Prince Karl Anton Rohan du Her­renklub, filiation du Juniklub fondé par Arthur Moeller van den Bruck, grande figure fondatrice de la Révolution conser­vatrice allemande.

    ◘ 2. La participation d’Evola à la politique italienne peut égale­ment être qualifiée de “révolutionnaire-conservatrice”. La for­mule même de “Révolution conservatrice” définit parfaite­ment l'essence de la Weltanschauung évolienne, au-delà des aspects plus contingents de son œuvre.

    ◘ 3. Il faut préciser que la RC n'a jamais été un phénomène réactionnaire. Les 2 éléments lexicaux de l'expression “RC”, expression en apparence paradoxale, sont très significatifs et reflètent la profonde originalité de ce phénomène qui dépasse considérablement le cadre du mouvement alle­mand, plus généralement connu sous ce nom.

    ◘ 4. La RC est une vision conservatrice de la Révolution, c'est­-à-dire une Révolution vue de droite, et aussi la vision révolu­tionnaire du conservatisme, c'est-à-dire le conservatisme vu de gauche.

    ◘  5. Politiquement, Evola se positionne sur l'aile droite de la Révolution conservatrice et se qualifie volontairement de “réactionnaire”. Mais l'ensemble de l'œuvre d’Evola et sur­tout ses premiers et ses derniers livres, montre clairement et incontestablement la présence en lui d'une sensibilité au­thentiquement révolutionnaire. Cette sensibilité ne peut être comprise que comme étant de gauche dans la terminologie actuelle.

    ◘ 6. À ce propos, on parle souvent d'un anarchisme de droite, ce qui revient au même puisque l'anarchisme est un concept indissociablement lié à la gauche.

    ◘ 7. Le paradoxe de la RC chez Evola est beaucoup plus mar­qué au niveau métaphysique qu'au niveau politique. Si, au niveau politique, Evola semble attiré par la droite ou l'extrê­me-droite conservatrice (ex. : sa collaboration à la re­vue Contre-révolution avec Emmanuel Malynski et Léon de Poncins), au niveau métaphysique, il est indéniable que ses sympathies vont à des courants spirituels nettement moins orthodoxes. Contrairement à des conservateurs politiques et religieux comme Léon de Poncins et Heinrich von Gleichen, Evola reste fidèle à la voie de la spiritualité, voie profondé­ment non conformiste, que l'on pourrait parfaitement qualifier de “gauche métaphysique”. L'expression indienne “voie de la main gauche” est très significative à cet égard, surtout quand Evola se définit explicitement comme un adepte de cette voie.

    ◘ 8. La célèbre équation personnelle d’Evola, qui se définissait lui-même comme un “brahmane-kschatrya”, entre elle aussi dans le cadre de cette “gauche métaphysique”.

    ◘ 9. S'il reste à droite sur le plan politique, au niveau métaphy­sique, il reste fidèle à la Révolution. Et quand je parle de “ré­volution métaphysique” chez Evola, je pense non seulement à Chevaucher le Tigre, mais aussi et surtout à des œuvres comme Yoga della potenza et La Doctrine de l'Éveil, voire à d'autres textes sur le tantrisme, sur la magie ou le zen.

    ◘ 10. Evola voit dans le tantrisme la forme traditionnelle qui re­flète sa propre nature spirituelle. Le vīra tantrique (*) est son propre archétype. Mais la figure du vīra tantrique qui nie les liens traditionnels védiques, qui s'occupe de pratiques ob­scures et terrifiantes dans les cimetières, est-elle vraiment orthodoxe ? Parler ici d'orthodoxie stricte est impossible. Il s'agit bien plutôt d'une certaine “orthodoxie hétérodoxe” et donc de “Révolution conservatrice”, soit d'une métaphysique paradoxale. On peut également rappeler l'attitude plutôt po­sitive qu'Evola a eue à l'endroit de personnages fort sus­pects tels Aleister Crowley, Giuliano Kremmerz, Gustav Meyrinck, etc.

    (*) Littéralement "héros". Le terme vīra désigne une catégorie spé­ciale d'initiés tantriques caractérisés par une qualification virile, le courage et une inclination vers les rites outrés à caractère "diony­siaque".

    ◘ 11. La voie de la main gauche consiste essentiellement en une négation totale de la sacralité extérieure (c'est là une at­titude foncièrement révolutionnaire) dans le but d'atteindre et de réaliser une sacralité intérieure (c'est là une affirmation conservatrice). Paradoxalement, ce sont là la négation et l'affirmation qui coïncident dans les synthèses supranatio­nales et paradoxales. Pour cette raison, le vīra tantrique (comme les moines bouddhistes) nie les castes, les liens tra­ditionnels, les normes, les règles. La voie tantrique est la ré­volution conservatrice par excellence.

    ◘ 12. Selon moi, l'essence du message évolien consiste préci­sément en une “troisième voie” spirituelle, en une “orthodo­xie hétérodoxe”, en une révolution conservatrice métaphysi­que.

    ◘ 13. Qualifier Evola d'homme de droite (c'est-à-dire affirmer qu'il est implicitement orthodoxe) est une erreur. Le qualifier d'homme de gauche (c'est-à-dire un vecteur de la subver­sion de l'orthodoxie) en est une autre.

    ◘ 14. Pour comprendre Evola, il faut rejeter la dichotomie en­tre politique et spirituel. L'essence de son message est avant toute chose paradoxale. D'après le conseil que nous ont donné les maîtres antiques de l'alchimie occidentale, il faut expliciter le paradoxe par le paradoxe, comprendre l'ob­scur par l'obscur.

    ◘ 15. La lecture d’Evola qu'a faite la droite est désormais épui­sée. Considérer Evola comme un penseur de droite est ba­nal et c'est en raison même de cette banalité que ce raison­nement n'est pas vrai. Il faut redécouvrir la dimension “gau­chiste” d’Evola, surtout la gauche métaphysique qu'il véhi­cule, pour comprendre la vraie nature de la RC chez l'un des personnages les plus grands de notre siècle.

    ► Alexandre Douguine, Nouvelles de Synergies Européennes n°6, 1994.

    (version italienne parue dans Orion n°9/1994)

     Russie

    La redécouverte des facteurs “Russie”, “Sibérie”, et “Eurasie” dans la “nouvelle droite” en France

    Entretien avec Robert Steuckers, 1999

    - Au cours de ces 30 dernières années, la vision néo-droitiste sur la Russie a considérablement changé ? Comment ?

    Dans les années 60 et 70, la Russie était quasi inexistante dans la pensée néo-droitiste (plus exactement ; dans les instances, courants, mouvements, clubs, etc. qui ont précédé la ND proprement dite). On imaginait en Europe occidentale que la division de notre sous-continent allait durer plus d'un siècle. Personne n'émettait l'hypothèse d'un effondrement du système soviétique. Amalrik faisait figure d'original quand il publiait son fameux livre prophétique : L'URSS survivra-t-elle en 1984 ? On le prenait pour un plaisantin. Or, un an après 1984, la perestroïka commençait ! La Russie était considérée à l'époque comme “orientale”, comme porteuse d'un “despotisme oriental” (Wittfogel, Toynbee), la plaçant définitivement en porte-à-faux par rapport à un “Occident” que l'on posait comme quintessentiellement “libéral”. Par ailleurs, les cénacles catholiques évoluaient soit vers le progressisme chrétien (panade idéologique insipide) soit vers un occidentalisme plus musclé conduisant à accepter la tutelle américaine sur l'Europe et l'Amérique latine, Washington jouant, dans ce scénario purement artificiel et propagandiste, le rôle du “bras séculier” d'une nouvelle Rome vaticane en lutte contre l'hérésie grecque-moscovite. L'Église poursuivait ainsi sa lutte contre ce qu'elle croyait être un avatar laïque et matérialiste de “l'hérésie byzantine”. Ce clivage existe toujours : ce n'est pas un hasard si Samuel Huntington, dans Le choc des civilisations, prend en compte la division de l'Europe entre un “Occident” protestant/catholique et un “Orient” orthodoxe-byzantin, escomptant sans nul doute exploiter en Europe certains réflexes catholiques anti-byzantins, pour les mobiliser contre un réveil éventuel de la Russie, sous l'enseigne d'un mixte d'orthodoxie et de post-communisme militarisé. 

    Dostoïevski et Moeller van den Bruck

    Dans le cadre restreint de la ND française, la redécouverte du facteur “Russie”, et sa valorisation positive, s'est déroulée en plusieurs étapes. À la fin des années 70, Alain de Benoist lit une traduction non éditée d'un ouvrage consacré à la personnalité et l’œuvre d'un précurseur et fondateur du courant révolutionnaire-conservateur allemand, Arthur Moeller van den Bruck. L'ouvrage avait été rédigé par un professeur allemand nommé Schwierskott. Un militant resté dans l'ombre — et pour cause ! — avait réalisé une traduction de ce livre pour le chef de file de la ND parisienne. Moeller van den Bruck avait, comme on le sait, parié pour une alliance germano-soviétique après Versailles, pour réduire à néant les entraves imposées à l'Allemagne par Clemenceau et Wilson. Il tirait ses arguments du Journal d'un écrivain de Dostoïevski, dont il avait assuré la première traduction allemande. Dostoïevski, en analysant les tenants et aboutissants de la guerre de Crimée, avait démontré l'hostilité fondamentale de l'Occident, orchestrée par l'Angleterre, contre la Russie, que l'on cherchait à contenir sur les rives septentrionales de la Mer Noire. Le libéralisme, idéologie de pays riches, n'était qu'une dangereuse subversion pour les pays qui devaient encore se développer ou qui avaient connu un ressac historique (Moeller van den Bruck faisait directement un parallèle avec l'Allemagne de Weimar). 

    L'étude de Schwierskott, introduite dans la ND parisienne grâce au traducteur demeuré secret – et pour cause ! –  d'Alain de Benoist, révèle au public néo-droitiste les potentialités immenses d'un tandem euro-russe ou euro-sibérien (comme dira Guillaume Faye plus tard), à constituer en dehors ou au-delà de l'idéologie communiste-soviétique. En restant fidèle à l'héritage de la Révolution conservatrice, en se référant à l'un de ses pères fondateurs, on pouvait justifier, sans se trahir, la nécessité d'un pacte non plus simplement germano-soviétique, mais euro-soviétique. De son côté, Armin Mohler, dans deux “portraits” d'écrivain pour la revue Criticón, croque l'essentiel de la pensée et de la démarche dErnst Niekisch, autre avocat (ex-communiste du gouvernement des conseils de bavière) du tandem germano-soviétique sous Weimar, et du géopolitologue Karl Haushofer, dont on se rappelle l'esquisse d'un “bloc continental”, alliance entre l'Allemagne, l'Italie, l'URSS et le Japon (je m'étais donné la mission de résumé ces deux articles capitaux dans Pour une renaissance européenne, le bulletin de Georges Hupin, alors Président du GRECE-Bruxelles). La triple influence de Moeller van den Bruck, Niekisch et Haushofer induit la ND à réviser ses positions de départ, qui étaient occidentalistes (WACL, participation à la presse du groupe Bourgine, etc.), comme d'ailleurs toutes les visions du monde que l'on classait, à tort ou à raison, à “droite” dans la France pompidolienne et giscardienne. 

    Rupture avec l'américanisme : de Phnom Penh (1966) à Nouvelle école (1975)

    Une rupture était déjà survenue en 1975, par la parution d'un numéro assez copieux de Nouvelle école, impulsé par Giorgio Locchi (alias Hans-Jürgen Nigra) et consacré à une critique serrée de l'américanisme (la version allemande de cette critique est parue sous forme de livre, Europas mißratenes Kind, dans une collection de l'éditeur Herbig de Munich). Cette critique italo-française de l'american way of life se profilait sur un fond de gaullisme post-gaullien (le Général était mort en 1970), où certains clubs français tentaient de maintenir en selle une sorte de non-alignement à la française, en fidélité au fameux discours de Phnom Penh (1966), où Charles de Gaulle avait tenté de positionner la France comme championne des non-alignés, face au duopole impérialiste Washington/Moscou. De Gaulle était animé par une volonté de désengagement vis-à-vis des États-Unis. Cette option n'était possible, concrètement, que si l'on battait en brèche les poncifs de la propagande anti-soviétique et secrètement russophobe, si l'on rétablissait la pratique des relations bilatérales entre États souverains (et non entre blocs), vœu de la diplomatie soviétique de Staline à Brejnev. De plus, cette volonté de désengagement s'accompagnait d'une volonté de dégager la France (et le reste de l'Europe) de l'étau culturel américain, imposé depuis 1948 au gouvernement français de Léon Blum, en échange des fonds du Plan Marshall, nécessaires pour redresser le pays après les combats de la Seconde Guerre mondiale. On oublie trop souvent que pour obtenir les fonds de ce Plan, la France a dû passer sous les fourches caudines d'un diktat américain, imposant des quotas élevés de films américains dans les salles de cinéma françaises.

    La guerre culturelle et l'Europe colonisée

    À la même époque, le professeur Henri Gobard, linguiste et spécialiste de Nietzsche, publie dans la maison d'édition de la ND, Copernic, un petit livre manifeste impétueux et corrosif sur “l'usaïfication” (La guerre culturelle : Logique du désastre, 1979). Dans ce livre, Gobard dénonçait la décomposition, la putréfaction, de la culture sous les assauts de l'économisme et de l'américanisme. Ce processus était une guerre culturelle : « La guerre culturelle vise la tête pour paralyser sans tuer, pour conquérir par le pourrissement et s'enrichir par la décomposition des cultures et des peuples ». L'instrument de cette décomposition était le bric-à-brac culturello-médiatique américain qui envahissait les marchés européens des loisirs, en marginalisant définitivement les productions culturelles locales. 

    L'année suivante, l'énarque Jacques Thibau engageait à son tour le combat, en publiant La France colonisée (Flammarion, 1980). Pour lui, la guerre culturelle faisait basculer les Européens dans la glu d'une représentation mythique de l'Amérique, présentant celle-ci comme le nec plus ultra de la modernité et dévalorisant ipso facto toutes les autres cultures comme des archaïsmes, proches d'une disparition inéluctable voire méritée. Les américanophiles développent dans ce contexte le complexe du colonisé, qui cherche à se débarrasser de ses oripeaux ancestraux. Par l'offensive de Hollywood et de Disneyland, l'imaginaire des Français (et des autres Européens, Africains, Asiatiques) se voyait colonisé, tandis que sur le plan hard des technologies de pointe, les États-Unis organisaient la dépendance de leurs alliés, en branchant les premiers ordinateurs sur leurs réseaux, en mettant la main sur les signes de la communication future, en profitant des budgets de recherche réduits en Europe. Il concluait, à rebours des souverainistes actuels : “L'Europe et la France, même combat !”. Il réclamait une fermeté européenne face à la volonté américaine de maintenir le continent en état d'assujettissement. Thibau pariait pour un binôme franco-allemand (réactualisation du tandem De Gaulle-Adenauer), qui serait le noyau de la future Europe indépendante, qui aurait amorcé une Ostpolitik, c'est-à-dire des négociations avec l'URSS ou d'autres États du bloc socialiste, conduisant à terme à une neutralité européenne dans la guerre des blocs. Thibau était proche du ministre français des Affaires étrangères, Michel Jobert, futur préfacier du Nouveau Discours à la Nation européenne de Guillaume Faye, paru en 1985. Hélas, la faiblesse morale et les courtes vues du personnel politique européen ont réduit ces projets à néant. 

    Dans l'orbite des droites françaises dans les années 70, véritable pot-pourri d'idées divergentes battues en brèche par l'offensive soixante-huitarde, on a donc assisté à un glissement : tandis qu'une bonne frange de la droite libérale et/ou nationaliste, hostile à De Gaulle et secouée par l'aventure de l'OAS en Algérie, marquait une nette tendance à l'occidentalisme et se montrait favorable à l'alliance américaine parce que De Gaulle s'était détaché de l'OTAN, une faction européiste, dont quelques cénacles anticipant la ND, se rapprochait des idéaux politiques gaulliens (et non pas du gaullisme historique et politicien qu'elle continuait à mépriser), parce que De Gaulle, dans les années 60, avait affronté les États-Unis, principale puissance hégémonique en Europe occidentale. Cet européisme est sans doute le noyau fondamental de la ND, car, ultérieurement, même dans sa phase actuelle de déliquescence, elle n'a pas adhéré au néo-nationalisme de Le Pen dans les années 80 et 90 (“un repli sur le bunker national”, disait de Benoist) ni au nouvel engouement “souverainiste” de ces cinq dernières années (qui se réclame assez souvent de De Gaulle, avec des personnalités comme Régis Debray, Chevènement, Coûteau, Gallois, Seguin, Pasqua, partiellement De Villiers, etc.). Notons que l'infléchissement de de Benoist, jadis proche des milieux OAS anti-gaullistes au début des années 60, vers une option néo-gaullienne, est sans doute dû à l'influence de Mohler, partisan d'une réconciliation franco-allemande (Adenauer/De Gaulle, 1963), dont l'objectif final serait d'échapper à la logique binaire de Yalta (cf. in : Von rechts gesehen, "Chicagoer Konferenzpapier über den Gaullismus", rédigé en anglais, et "Charles de Gaulle und die Gaullismus"). Petite remarque concernant votre question : les Allemands non-conformistes devraient tout de même savoir clairement que les positions anti-occidentalistes, néo-gaulliennes et anti-américaines que de Benoist a prises au cours de sa carrière trouvent leur source dans les travaux de Mohler. Sans l'impulsion de Mohler, dont les propos étaient d'une clarté limpide, de Benoist aurait continué à grenouiller dans une sorte d'occidentalisme de droite, mixte de John Wayne et de national-libéralisme conservateur français, sauce IVe République, ou sauce Bourgine. Il faut aussi dire que de Benoist n'a pas fait grand chose pour approfondir et élargir les projets de politique internationale de Mohler : sa peur panique de l'histoire l'empêche de formuler une pensée géopolitique étayée, argumentée et cohérente.

    Yanov, critique des “nouvelles droites” néo-slavophiles soviétiques 

    Pour revenir à la Russie, rappelons encore l'apport direct de Wolfgang Strauss, dans l'éclosion d'une russophilie néo-droitiste. Dans un article de Criticón, en 1978, consacré au renouveau slavophile dans la littérature et le cinéma russes de la seconde moitié des années 70 (Belov, Raspoutine, etc.), celui-ci, observateur attentif des mouvements d'idées en Russie, attire l'attention de ses lecteurs sur l'ouvrage d'un dissident libéral émigré en Californie, Yanov (Janow). Ce dernier, hostile aux néo-slavophiles, démontre que le monde intellectuel russe n'est pas divisé en deux camps, celui du régime et celui de la dissidence, mais que la slavophilie nationaliste et grand-russienne, est présente dans les instances du régime comme dans la dissidence, et que l'occidentalisme rationaliste (marxiste ou libéral) a également ses régimistes et ses dissidents. Quatre mouvances traversaient dès lors l'URSS : les régimistes slavophiles, les régimistes occidentalo-marxistes, les dissidents libéraux-occidentalistes et les dissidents slavophiles et nationalistes. J'ai résumé l'article de Strauss pour le bulletin de l'antenne belge du GRECE (Pour une renaissance européenne dirigée par Georges Hupin) et notre équipe étudiante a aussitôt commandé une bonne demi-douzaine d'exemplaires du livre de Yanov (Janow), afin de nous familiariser avec les multiples aspects de la pensée russe, des slavophiles du XIXe siècle aux néo-slavophiles de l'ère Brejnev. Plus tard, Alain de Benoist, qui avait pris langue avec moi pour la première fois juste après la parution de mon résumé du long article de Strauss dans Pour une renaissance européenne, a présenté l'ouvrage de Yanov (Janow) dans les colonnes du Figaro-Magazine. Notre point de vue était, bien entendu, de réconcilier les slavophiles régimistes et dissidents contre les efforts des occidentalistes, quel que soit leur camp, afin de donner corps à une Russie hostile à l'hégémonie culturelle, économique et militaire des États-Unis. Pour notre petit groupe de réflexion, à Bruxelles, l'essentiel était de défendre l'identité russe et la fidélité à l'aventure géopolitique de la Russie des Tsars et des Soviets en Asie centrale et dans le Caucase, en Sibérie et sur les confins de la Chine, par solidarité grande-européenne, voire euro-sibérienne. Alain de Benoist, après son article sur le travail de Yanov (Janow) dans le Figaro-Magazine et après un dossier sur la Russie éternelle (en dépit du communisme) dans éléments, n'a plus jamais adopté de positions claires sur le sujet, sans doute parce que l'histoire russe, comme toutes les autres grandes thématiques historiques, ne l'intéresse pas. Ce désintérêt — et donc cette lacune intellectuelle — explique l'hostilité actuelle d'Alain de Benoist et de son secrétaire, Charles Champetier, aux brillantes esquisses géopolitiques d'un jeune auteur comme Alexandre Del Valle, qui s'efforce, avec un incontestable brio, d'apporter une réponse européenne, solide et cohérente, aux projets américains de Zbigniew Brzezinski, exposés dans The Grand Chessboard (1996). Ce vigoureux infléchissement de notre pensée-monde alternative vers une Realpolitik planétaire a valu à Del Valle la haine tenace du tandem de Benoist/Champetier qui veulent mordicus réduire la ND à un aimable club feutré de sociologues amateurs, maniant avec un snobisme risible des concepts ronflants, creux et peu pertinents. L'anti-américanisme de de Benoist et les quelques rares expressions de russophilie que l'on trouve au fil de ses articles et réflexions ne relèvent pas de la Realpolitik mais d'un esthétisme onaniste et désuet, finalement fort infécond et très désincarné. Une pensée de l'impuissance ! Triste épilogue !

    1981 : l'exposition sur la Prusse à Berlin

    Dans le cadre de la ND, l'exposition de 1981 à Berlin sur l'histoire prussienne a joué un rôle non négligeable dans l'infléchissement de la géopolitique implicite du mouvement vers une certaine russophilie. Les travaux de Peter Brandt (fils de Willy Brandt), de Wolfgang Venohr, de Bernt Engelmann, de Christian von Krockow et de Sebastian Haffner ont fait prendre conscience à une vaste frange de l'opinion publique allemande du destin qui liait l'Allemagne à la Russie. Dans le camp national, les travaux de Gustav Sichelschmidt, Wolfgang Strauss, Ernst von Salomon, Berthold Maack, Helmut Diwald et Joachim Fernau ont également effacé les derniers réflexes pro-américains. L'abondance de la littérature sur la Prusse a étonné de Benoist, dans un premier temps, les sympathisants plus ou moins proches de la ND française ensuite. Tout d'un coup, on se rappelait l'amitié de Voltaire avec Frédéric II (bien mise en exergue par Haffner et Venohr). Plus fondamentalement, au-delà d'un certain engouement esthétique pour l'art classique prussien (Gilly, Schinckel, von Klenze) ou pour le redoutable art militaire des officiers de Frédéric II, les néo-droitistes français s'apercevaient, bien après les stratèges et diplomates français d'après 1870, que la profondeur stratégique d'une alliance prusso-russe rendait la forteresse Europe invincible. Contrairement aux artisans de la “revanche” française entre 1871 et 1919, quelques néo-droitistes français, férus de géopolitique, dont Faye, entendaient, par option européiste radicale, ajouter la masse territoriale de l'Hexagone et la force de frappe atomique française à ce bloc potentiel, que laissait espérer l'exposition berlinoise sur la Prusse. Le bloc se serait alors étendu de l'Atlantique au Pacifique. 

    Après l'exposition de Berlin, l'Allemagne connaît la vague du “national-neutralisme”, où un ensemble impressionnant de scenarii sont élaborés par des hommes et des femmes venus de tous les horizons idéologiques, en vue de sortir de l'impasse du duopole de Yalta et de la division allemande. Chacun de ces scenarii doit évidemment tenir compte d'un fait historique majeur : les propositions de Staline en 1952, envisageant la réunification de l'Allemagne en échange de sa neutralisation, ce qui aurait restauré peu ou prou la neutralité bienveillante de Bismarck dans les conflits opposant la Russie à l'Ouest (Guerre de Crimée). Les débats allemands d'avant la perestroïka nous ont forcé à relire les traités, à explorer leur genèse, à ne plus raisonner, en politique, en termes d'idéologie. En plein débat sur l'installation des missiles et sur l'utilité de l'OTAN (“une bombe à retardement” disait Alfred Mechtersheimer à l'époque), j'ai publié un dossier d'Orientations (n°3, 1982) et prononcé une conférence au Cercle Héraclite de Paris, réservé aux cadres du GRECE. En 1986, lors du colloque annuel de cette association néo-droitiste, j'ai énuméré et commenté les projets de neutralisation (sans désarmement incapacitant) au niveau européen. Toutefois, cette thématique, ô combien importante et cruciale, n'a été que très superficiellement abordée dans le cadre de la ND française, contrairement à ce qui se passait au même moment en Allemagne, notamment dans les colonnes de la revue Wir Selbst de Siegfried Bublies. Je n'ai jamais cessé de le déplorer.

    Le voyage à Moscou 

    Dans les derniers jours de mars et les premiers jours d'avril 1992, quand je me suis retrouvé aux côtés d'Alain de Benoist, à l'invitation d'Alexandre Douguine, à Moscou pour faire face aux questions de la presse russe puis à celles de Guennadi Ziouganov et d'Edouard Volodine, j'ai bien dû constater que le leader de la ND française esquivait systématiquement les questions relatives à l'histoire diplomatique européenne, aux traités, aux implications de la Guerre de Crimée, etc., alors que ces questions intéressent voire passionnent les Russes. Un groupe de trois jeunes rédacteurs de Nach Sovremenik souhaitait des éclaircissements sur la position des NDs ouest-européennes dans l'éternelle question balkanique, après les évènements violents de Slovénie et de Croatie en 1991-92. Une réponse raisonnable nécessitait de récapituler les clauses et conditions des divers traités ayant, au cours de l'histoire récente, agencé les fragiles équilibres et déséquilibres balkaniques et danubiens (Traité de San Stefano de 1878, Traité de Berlin de la même année, Versailles, contentieux entre Hongrois et Roumains, réglementation de la navigation sur le Danube avec ou sans participation russe/soviétique, etc.). Nos interlocuteurs russes avaient l'intention de nous replonger dans l'histoire, de gré ou de force, et n'attendaient pas de recevoir de nous une recette miracle à la mode médiatique occidentale, un éventail d'idées toute faites qui ne résolvent aucun problème. C'est grâce à une lecture attentive et régulière des volumes de la revue Forschungen zur osteuropäischen Geschichte, publié à Wiesbaden par l'éditeur Otto Harrassowitz que j'ai pu participer à ce débat. Alain de Benoist, manifestement, ne tenait pas à faire ce plongeon dans l'histoire. Car il n'y était pas préparé. L'homme a dans la tête une quantité d'idées, fort belles mais totalement désincarnées. L'histoire ne l'intéresse pas. 

    D'où sa panique un an plus tard quand a éclaté la fameuse affaire pariso-parisienne des “rouges-bruns”, où il fut la principale tête de Turc d'une brochette de journalistes de bas étage en mal de sensationnel. Il ne s'agit pas, dans mon chef, de faire de l'idéologie, rouge, brune, verte, bleue ou jaune, mais de récapituler l'histoire européenne par l'intermédiaire d'une lecture attentive des traités qui l'ont jalonnée, et cela, à un moment où l'Europe aurait vraiment pu faire un saut qualitatif décisif. Bien que la guerre du Golfe, en janvier-février 1991, avait déjà largement prouvé l'aveuglement géopolitique de l'Europe et sa servilité à l'égard des États-Unis. Quand, avec Michel Schneider, Christiane Pigacé, Ramon Blanc-Colin, Jacques Marlaud et quelques autres, nous tentions d'apporter une réponse à ce défi géopolitique américain dans les colonnes de la revue Nationalisme & République, Alain de Benoist n'a rien trouvé de plus intelligent que d'amorcer une campagne obstinée et hargneuse de calomnies et de dénigrement contre ce nouvel organe de presse. J'ai refusé de me laisser embobiner dans cette entreprise ; Jacques Marlaud, lui, a capitulé et pris pour argent comptant les bobards que faisait circuler de Benoist. Apparemment, les raisons du chef de file du GRECE étaient d'ordre bassement commercial : Nationalisme & République constituait une concurrence pour ses propres feuilles ! On a les ambitions qu'on peut ! 

    En résumé,  le facteur “Russie” a été abordé par la ND parisienne au départ d'une redécouverte de Moeller van den Bruck et, partant, des thèses énoncées par Dostoïevski dans son Journal d'un écrivain ; ensuite, sur le plan realpolitisch  — qui n'a malheureusement pas été pensé systématiquement et jusqu'au bout par le chef de file de la ND parisienne, au contraire de Mohler —, la revalorisation de ce facteur “Russie” était la réponse adéquate à l'emprise trop étouffante de la tutelle américaine, dont la guerre culturelle est un des aspects majeurs. La russophilie d'inspiration moellerienne-dostoïevskienne permettait de rester dans le giron de la pensée conservatrice-révolutionnaire, de ne pas basculer dans une sorte de pseudo-marxisme opportuniste (comme certains aspects du “gaullisme de gauche”) et de répondre au défi américain en se replongeant dans l'histoire réelle et tragique de l'Europe et de la Russie. 

    ► Extrait de l'entretien accordé à M. Lüdders (président de Synergon-Deutschland), Vouloir n°146/148, 1999.

     

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    pièce-jointe :

     

    Les positions philosophiques d’Alexandre Douguine

    (Synergies Européennes, nov 2005) – À la suite des 2 conférences données à Anvers et à Bruxelles par Alexandre Douguine, les 11 et 12 novembre 2005, plusieurs participants aux congrès de “Tekos” et du “Pôle Identitaire” ont réclamé des précisions quant aux positions de ce philosophe russe contemporain. Voici, pour ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de le lire, l’article de Denis Carpentier, paru à son sujet dans les colonnes de la revue Terre & Peuple.

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    dugin010.jpgAlexandre Douguine, qui avait pris la parole au colloque du GRECE en 1991, aux côtés d’Alain de Benoist, de Jacques Marlaud et de Charles Champetier, a fait un sacré bonhomme de chemin depuis lors. Incroyablement actif sur internet, écrivain très prolifique, homme orchestre de plusieurs média audio-visuels russes où on l’appelle le “disk-jockey de la métaphysique”, il a creusé son trou dans l’entourage du Président Poutine et participe, intellectuellement, au réarmement moral et politique de sa patrie russe. Le Chilien Sergio Fritz, de la Nueva Derecha Chilena, et son ami italien Daniele Scalea, qui participe à son site Eurazia, ont brossé en quelques paragraphes clairs et succincts la pensée de ce Russe étonnant, sorti de la marginalité dissidente des années 80 pour se hisser, petit à petit, sans jamais se renier ou se dédouaner, aux plus hautes sphères du pouvoir russe actuel. Examinons en bref les idées qui l’animent depuis toujours :

    ◘ Douguine développe des idées géopolitiques “eurasiennes”, dans la mesure où il inverse la thèse énoncée par Mackinder en 1904, qui prévoyait l’endiguement et l’encerclement de la Russie ; comme Carl Schmitt, il conçoit l’histoire comme l’affrontement éternel entre un “Léviathan” et un “Béhémoth”, soit entre la “Terre” et la “Mer”. L’Allemagne et la Russie sont, pour le juriste allemand d’hier comme pour le traditionaliste russe actuel, les forces de la Terre en lutte contre les forces malfaisantes et déliquescentes de la Mer, représentées aujourd’hui par les États-Unis.

    ◘ Douguine s’inscrit dans la tradition de la “politique hermétique” : ce sont en effet des forces spirituelles qui guident le monde et l’ont toujours guidé. Originalité de sa position : le communisme russe, après l’éviction des comploteurs “atlanto-trotskistes” (selon sa terminologie), est devenu une sorte de “voie de la main gauche”. Cette expression un peu énigmatique est tirée de l’œuvre d’Evola et de la tradition indienne ; elle signifie qu’une force en apparence anti-traditionnelle peut en réalité dissimuler une puissance active et positive qui va subrepticement dans le sens de la Tradition, donc de l’esprit de la “Terre” par opposition à celui de la “Mer”. On songe au tantrisme indien, en apparence débauché, mais poussant la débauche si loin qu’elle se mue en force rénovatrice et restauratrice.

    ◘ Douguine se place tout naturellement dans le sillage de la Révolution conservatrice allemande des années 20 et 30. Il est l’homme qui a réintroduit en Russie les thèses énoncées par le néo-nationalisme soldatique allemand d’après 1918, période de défaite pour Berlin, comme l’effondrement de l’URSS était, finalement, une période de défaite pour la puissance russe. Douguine est évidemment séduit par la russophilie des “révolutionnaires conservateurs”, dont la première source d’inspiration a été l’œuvre de Dostoïevski, traduite à l’époque en allemand par l’exposant principal de la Révolution conservatrice, Arthur Moeller van den Bruck, dont toutes les idées politiques dérivent de l’œuvre du grand romancier russe du XIXe siècle. La Révolution conservatrice allemande est donc essentiellement “dostoïevskienne” pour le Russe Douguine. Il est donc naturel et licite de la ramener en Russie, où, espère-t-il, elle trouvera un terreau plus fécond.

    ◘ Douguine a introduit ensuite la “pensée traditionaliste” en Russie en y vulgarisant, en y traduisant et en y publiant les œuvres de René Guénon et Julius Evola. Dans cette optique, Douguine n’adopte pas entièrement les mêmes positions que ses homologues ouest-européens. À l’influence des 2 traditionalistes français et italien, il ajoute celle du Russe Constantin Leontiev pour qui la Tradition est ou bien othodoxe ou bien islamique. Pour Leontiev, le catholicisme et le protestantisme sont des voies résolument anti-traditionnelles, produits de “l’Occident dégénéré” (Leontiev, Danilevski). L’autre objectif de Douguine, en diffusant la pensée d’Evola et de Guénon, est de lutter contre toutes les entreprises de vulgarisation spirituelle du “New Age” californien, qui risquait fort bien de s’abattre sur une Russie déboussolée et tentée par toutes les expériences occidentales, dont cette confusion des genres, ce bazar de pseudo-spiritualités de pacotille qu’est ce New Age.

    freda◘ Douguine plaide en politique pour une “convergence des extrêmes”, à l’instar de l’activiste italien des années 70, Giorgio Freda, auquel les journalistes mal intentionnés avaient collé l’étiquette de “nazi-maoïste”. Les activistes et les militants considérés par les bien-pensants comme des “extrémistes” veulent tous, quelles que soient les étiquettes dont ils s’affublent, la “désintégration du système” (Freda). Il faut unir ces forces et non pas les maintenir en un état de division, où des antagonismes artificiels vont les faire s’exterminer mutuellement. La figure emblématique de cette “convergence des extrêmes” est l’irlando-argentin Che Guevara, que Jean Cau avait chanté en son temps, pourtant après sa rupture avec Sartre !

    ◘ Douguine travaille certes dans l’entourage de l’actuelle présidence russe mais ce soutien apporté à Poutine n’est pas a-critique et inconditionnel. Pour Douguine, Poutine est pour le moment un “moindre mal” (explique-t-il dans un entretien accordé à Scalea pour le site et le journal Italia Sociale). Il reproche au Président russe d’avoir laissé tomber Chevarnadze en Géorgie et Yanoukovitch en Ukraine, ce qui pourrait inquiéter les présidences fidèles à Moscou en Biélorussie (Loukatchenko), au Kazakstan (Nazarbaïev) et ailleurs. Il préférerait voir l’ancien militaire Pavel Ivanov au pouvoir à Moscou mais Poutine, selon lui, a eu le mérite insigne de mettre fin à l’ère de totale déliquescence qu’avait provoquée le clan Eltsine. Pour Douguine, Poutine avance toutefois trop lentement : il n’est pas assez ferme contre les “oligarques”, il ne cherche pas à créer une élite alternative mentalement bien structurée, prête à prendre les rênes du pouvoir et à barrer la route à tous les charlatans sans cervelle et sans tripes que manipulent les services américains via les “révolutions colorées”, rose ou orange. Le risque de cette faiblesse chronique est de voir la Russie exposée à une “menace orange” en 2008, lors des prochaines présidentielles.

    Autre danger : la reconstitution tacite d’un cordon sanitaire autour de la Russie et la création d’antagonismes de pure fabrication pour susciter des conflits permanents, retardateurs, à l’intérieur même de l’espace eurasiatique, qui doit s’unir s’il veut rester libre. La stratégie du “divide ut impera”, pratiquée par Washington, implique dans un premier temps, par ex., un soutien à Sakachvili en Géorgie contre la Russie, puis un soutien à Poutine contre Sakachvili, de façon à maintenir et à entretenir un désordre permanent dans la région, permettant toutes les politiques manipulatoires. Après la Géorgie et l’Ukraine, le scénario de “révolution spontanée” ou de “révolution colorée” se répète au Kirghizistan, où le président Akaïev, ni pro-russe ni pro-américain mais “eurasien”, est déstabilisé parce que l’US Army entend, à terme, utiliser le territoire kirghize comme base pour encercler la Chine. Alors qu’Akaïev voulait que son pays soit la plaque tournante des communications routières et ferroviaires entre la Russie, l’Inde et la Chine. Dès lors est-ce un hasard s’il est dans le collimateur… et tout d’un coup considéré comme “corrompu” par notre bonne presse… ?

    Suivre Douguine sur internet est captivant. La matière est vaste et apporte chaque jour son bon petit lot d’informations originales et explosives. En parfaite contradiction avec la pensée dominante, “politiquement correcte”.

    ► Denis Carpentier, Terre & peuple n°24, 2005.

    ♦ Bibliographie :

     

    Douguine 

     

    Unthinking Liberalism : Alexander Dugin’s The Fourth Political Theory

    ◊ Alexander Dugin : The Fourth Political Theory, London, Arktos, 2012.

    DuginArktos recently published what we can only hope will be the first of many more English translations of Alexander Dugin’s work. Head of the sociology department in Moscow State University, and a leading Eurasianist with ties to the Russian military, this man is, today, influencing official Kremlin policy.

    The Fourth Political Theory is a thoroughly refreshing monograph, combining clarity of analysis, philosophical rigor, and intellectual creativity. It is Dugin’s attempt to sort through the confusion of modern political theory and establish the foundations for a political philosophy that will decisively challenge the dominant liberal paradigm. It is not, however, a new complete political theory, but rather the beginning of a project. The name is provisional, the theory under construction. Dugin sees this not as the work of one man, but, because difficult, a collective heroic effort.

    The book first sets out the historical topology of modern political theories. In Dugin’s account, liberalism, the oldest and most stable ideology, was in modernity the first political theory. Marxism, a critique of liberalism via capitalism, was the second. Fascism/National Socialism, a critique of both liberalism and Marxism, was the third. Dugin says that Fascism/National Socialism was defeated by Marxism (1945), that Marxism was defeated by liberalism (1989), leaving liberalism triumphant and therefore free to expand around the globe.

    According to Dugin, the triumph of liberalism has been so definitive, in fact, that in the West it has ceased to be political, or ideological, and become a taken-for-granted practice. Westerners think in liberal terms by default, assuming that no sane, rational, educated person could think differently, accusing dissenters of being ideological, without realizing that their own assumptions have ideological origins.

    The definitive triumph of liberalism has also meant that it is now so fully identified with modernity that it is difficult to separate the two, whereas control of modernity was once contested by political theory number one against political theories two and three. The advent of postmodernity, however, has marked the complete exhaustion of liberalism. It has nothing new to say, so it is reduced endlessly to recycle and reiterate itself.

    Looking to identify what may be useful to salvage, Dugin proceeds to break down each of the three ideologies into its component parts. In the process of doing so, he detoxifies the two discredited critiques of liberalism, which is necessary to be able to cannibalize them. His analysis of liberalism follows Alain de Benoist. Because it is crucial, I will avail myself of de Benoist’s insights and infuse some of my own in Dugin’s explication of liberalism.

    Dugin says that liberalism’s historical subject is the individual. The idea behind liberalism was to “liberate” the individual from everything that was external to him (faith, tradition, authority). Out of this springs the rest : when you get rid of the transcendent, you end up with a world that is entirely rational and material. Happiness then becomes a question of material increase. This leads to productivism and economism, which, when the individual is paramount, demands capitalism. When you get rid of the transcendent, you also eliminate hierarchy : all men become equal. If all men are equal, then what applies to one must apply to all, which means universalism. Similarly, if all men are equal, then all deserve an equal slice of the pie, so full democracy, with universal suffrage, becomes the ideal form of government. Liberalism has since developed flavors, and the idea of liberation acquires 2 competing meanings : “freedom from”, which in America is embodied by libertarians and the Tea Party ; and “freedom to”, embodied by Democrats.

    Marxism’s historical subject is class. Marxism is concerned chiefly with critiquing the inequities arising from capitalism. Otherwise, it shares with liberalism an ethos of liberation, a materialist worldview, and an egalitarian morality.

    Fascism’s historical subject is the state, and National Socialism’s race. Both critique Marxism’s and liberalism’s materialist worldview and egalitarian morality. Hence, the simultaneous application of hierarchy and socialism.

    With all the parts laid out on the table, Dugin then selects what he finds useful and discards the rest. Unsurprisingly, Dugin finds nothing useful in liberalism. The idea is to unthink it, after all.

    Spread out across several chapters, Dugin provides a typology of the different factions in the modern political landscape— e.g., fundamental conservatism (traditionalism), Left-wing conservatism (Strasserism, National Bolshevism, Niekisch), conservative revolution (Spengler, Jünger, Schmitt, Niekisch), New Left, National Communism, etc. It is essential that readers understand these so that they may easily recognize them, because doing so will clarify much and help them avoid the errors arising from opaque, confused, contradictory, or misleading labels.

    Liberal conservatism is a key category in this typology. It may sound contradictory on the surface, because in colloquial discourse mainstream politics is about the opposition of liberals vs. conservatives. Yet, and as I have repeatedly stated, when one examines their fundamentals, so-called “conservatives” (a misleading label), even palaeoconservatives (another misleading label), are all ideologically liberals, only they wish to conserve liberalism, or go a little slower, or take a few steps back. Hence, the alternative designation for this type : “status-quo conservative.”

    Another key category is National Communism. This is, according to Dugin, a unique phenomenon, and enjoys a healthy life in Latin America, suggesting it will be around for some time to come. Evo Morales and Hugo Chavez are contemporary practitioners of National Communism.

    Setting out the suggested foundations of a fourth political ideology takes up the rest of Dugin’s book. Besides elements salvaged from earlier critiques of liberalism, Dugin also looks at the debris that in the philosophical contest for modernity was left in the periphery. These are the ideas for which none of the ideologies of modernity have had any use. For Dugin this is essential to an outsider, counter-propositional political theory. He does not state this in as many words, but it should be obvious that if we are to unthink liberalism, then liberalism should find its nemesis unthinkable.

    But the process of construction begins, of course, with ontology. Dugin refers to Heidegger’s Dasein. Working from this concept he would like the fourth political theory to conceptualize the world as a pluriverse, with different peoples who have different moralities and even different conceptions of time. In other words, in the fourth political theory the idea of a universal history would be absurd, because time is conceived differently in different cultures — nothing is ahistorical or universal ; everything is bound and specific. This would imply a morality of difference, something I have proposed as counter-propositional to the liberal morality of equality. In the last consequence, for Dugin there needs to be also a peculiar ontology of the future. The parts of The Fourth Political Theory dealing with these topics are the most challenging, requiring some grounding in philosophy, but, unsurprisingly, they are also where the pioneering work is being done.

    Also pioneering, and presumably more difficult still, is Dugin’s call to “attack the individual”. By this he means, obviously, destabilizing the taken-for-granted construct that comprises the minimum social unit in liberalism — the discrete social atom that acts on the basis of rational self-interest, a construct that should be distinguished from “a man” or “a woman” or “a human”. Dugin makes some suggestions, but these seem nebulous and not very persuasive at this stage. Also, this seems quite a logical necessity within the framework of this project, but Dugin’s seeds will find barren soil in the West, where the individual is almost sacrosanct and where individualism results from what is possibly an evolved bias in Northern European societies, where this trait may have been more adaptive than elsewhere. A cataclysmic event may be required to open up the way for a redefinition of what it is to be a person. Evidently the idea is that the fourth political theory conceptualizes a man not as an “individual” but as something else, presumably as part of a collectivity. This is probably a very Russian way of looking at things.

    The foregoing may all seem highly abstract, and I suspect practically minded readers will not take to it. It is hard to see how the abstract theorizing will satisfy the pragmatic Anglo-Saxon, who is suspicious of philosophy generally. (Jonathan Bowden was an oddity in this regard.) Yet there are real-world implications to the theory, and in Dugin’s work the geopolitical dimension must never be kept out of sight.

    For Dugin, triumphant liberalism is embodied by Americanism ; the United States, through its origins as an Enlightenment project, and through its superpower status in the twentieth and twenty-first century, is the global driver of liberal practice. As such, with the defeat of Marxism, it has created, and sought to perpetuate, a unipolar world defined by American, or Atlanticist, liberal hegemony. Russia has a long anti-Western, anti-liberal tradition, and for Dugin this planetary liberal hegemony is the enemy. Dugin would like the world to be multipolar, with Atlanticism counterbalanced by Eurasianism, and maybe other “isms.” In geopolitics, the need for a fourth political theory arises from a need to keep liberalism permanently challenged, confined to its native hemisphere, and, in a word, out of Russia.

    While this dimension exists, and while there may be a certain anti-Americanism in Dugin’s work, Americans should not dismiss this book out of hand, because it is not anti-America. As Michael O’Meara has pointed out in relation to Yockey’s anti-Americanism, Americanism and America, or Americans, are different things and stand often in opposition. Engaging with this kind of oppositional thinking is, then, necessary for Americans. And the reason is this : liberalism served America well for two hundred years, but ideologies have a life-cycle like everything else, and liberalism has by now become hypertrophic and hypertelic ; it is, in other words, killing America and, in particular, the European-descended presence in America.

    If European-descended Americans are to save themselves, and to continue having a presence in the North American continent, rather than being subsumed by liberal egalitarianism and the consequent economic bankruptcy, Hispanization, and Africanization, the American identity, so tied up with liberalism because of the philosophical bases of its founding documents, would need to be re-imagined. Though admittedly difficult, the modern American identity must be understood as one that is possible out of many. Sources for a re-imagined identity may be found in the archaic substratum permeating the parts of American heritage that preceded systematic liberalism (the early colonial period) as well as in the parts that were, at least for a time, beyond it (the frontier and the Wild West). In other words, the most mystical and also the least “civilized” parts of American history. Yet even this may be problematic, since they were products of late “Faustian” civilization. A descent into barbarism may be in the cards. Only time will tell.

    For Westerners in general, Dugin’s project may well prove too radical, even at this late stage in the game — contemplating it would seem first to necessitate a decisive rupture. Unless/until that happens, conservative prescriptions calling for a return to a previous state of affairs (in the West), or a closer reading of the founding documents (in America), will remain a feature of Western dissidence. In other words, even the dissidents will remain conservative restorationists of the classical ideas of the center, or the ideas that led to the center. Truly revolutionary thinking — the re-imagining and reinvention of ourselves — will, however, ultimately come from the periphery rather than the center.

    ►Alex Kurtagic, Counter-Currents Publishing, sept. 2012.


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