• Brzezinski

    Connaître l'ennemi, c'est analyser le Plan Brzezinski !

    ♦ Communication de Max Steens au séminaire de Bruxelles (22/02/2001) et au colloque de Sint-Pieters-Leeuw (21/04/2001)

    blancs10.jpgAprès nos multiples études sur l'impérialisme américain en Europe et ailleurs dans le monde, nous constatons que cette puissance est la première ennemie de l'Europe.

    Mais comment articule-t-elle son inimitié à notre égard ? Les documents les plus probants pour le découvrir sont justement les écrits de Zbigniew Brzezinski, consacrés à la géopolitique et à la géostratégie. Ce stratège américain dévoile au grand jour les intentions des États-Unis, tellement ils sont sûrs de leur puissance. Les thèses de Brzezinski sont connues, publiées ; leur lecture permet de suivre les avancées de la stratégie américaine dans le monde (par ex., dans la Guerre déclenchée pour le Kosovo en 1999).

    Brzezinski a été le conseiller du Président Carter entre 1977 et 1981. Il est d'origine polonaise. Aujourd'hui, il est tout à la fois professeur d'Université (à Baltimore) et attaché au Center for Strategic and Inter-national Studies à Washington DC, bref au Pentagone et à l'OTAN.

    Les thèses géopolitiques de Zbigniew Brzezinski

    Les thèses géopolitiques de Z. Brzezinski sont également des thèses géo-économiques. Elles partent d'un double constat :

    • 1) Les États-Unis d'Amérique possèdent une suprématie mondiale et sont la première puissance globale de l'histoire ;
    • 2) Il tire bon nombre d'enseignements de sa lecture des thèses du géopolitologue britannique Halford John Mackinder [qui, en son temps, démontra que la clef du pouvoir mondial se situe en Eurasie et qui, dès lors, prévoit avec ses homologues britanniques, dont Homer Lea, le containment de toute émergence ou unification politique ou économique en Eurasie].


    Brzezinski reconnaît aux États-Unis d'Amérique le statut de puissance impériale, de puissance hégémonique et mondiale, qui, tel l'Empire romain, se doit de progresser et de durer. En ce sens, Brzezinski ne se différencie pas par rapport à de nombreux stratèges et experts de l'État américain qui étudient les conditions de la puissance passée de l'Empire romain, comme Edward Luttwak. Si Brzezinski et Luttwak comparent les États-Unis à Rome, à la Chine et aux Mongols (dont ils admirent la puissance militaire, ubiquitaire grâce à ses troupes de cavaliers nomades intervenant partout, comme la force de déploiement rapide des USA aujourd'hui), ils savent aussi que, depuis le XVIIe siècle, l'Europe n'a pas, en tant que telle, un statut d'hégémonie, vu la rivalité entre les différents États européens, surtout depuis 1648 (Espagne, Portugal, France, Angleterre, Allemagne,...). Cet intérêt de Brzezinski et de Luttwak pour l'Empire romain et pour le morcellement européen depuis 1648, doit nous induire à étudier, à notre tour, les structures de cet Empire romain et à condamner l'esprit de division de 1648.

    La puissance globale des États-Unis est unique car elle contrôle la totalité des océans et des mers, c'est-à-dire les côtes orientales et occidentales de l'Eurasie, le Golfe Persique et le Pacifique. De plus, elle a des vassaux et des tributaires sur l'ensemble des terres continentales. La puissance globale des États-Unis est prédominante, constate Brzezinski, dans 4 secteurs : l'économie, le domaine militaire, la technologie, la culture, à un point tel qu'aucune autre puissance ne peut rivaliser avec elle. Z. Brzezinski loue la rapidité de décision et de mise en œuvre du domaine militaire et cela, tous azimuts. Sur le plan métapolitique (culturel), Brzezinski constate que l'on admire et accepte dans le monde les modes américaines, comme les gestions de type démo-libéral, les créations musicales, les goûts vestimentaires et alimentaires, etc. Le terrain est donc propice à la mondialisation politique sous l'égide des États-Unis. Par ex. les programmes de cinéma et de télévision présentent des productions qui, aux trois quarts, sont d'origine américaine. Les étudiants du monde entier sont incités à aller étudier aux États-Unis, ce qui leur donne des atouts supplémentaires pour leur carrière future.

    Faire durer l'hégémonie totale des États-Unis

    arc_de10.jpgBrzezinski écrit qu'il entend faire durer cette situation d'hégémonie totale des États-Unis, même après la chute du Mur de Berlin et l'effondrement de l'URSS. Le problème à résoudre pour les stratèges américains, c'est de trouver la formule qui permettra aux États-Unis de garder leur statut d'unique puissance mondiale. Le corrélat en sera la redéfinition du rôle de l'OTAN. C'est ici que Brzezinski est clairement un héritier et un continuateur de Mackinder. Il sait que le lieu de la puissance est l'Eurasie et, plus précisément, cette région centrale que Mackinder nommait le Heartland, qui permet de commander cette grande île qu'est l'ensemble constitué par l'Asie, l'Europe et l'Afrique. À la suite de la puissance anglaise du XIXe siècle, Brzezinski va vouloir veiller à ce qu'aucune puissance n'émerge sur ce territoire que ce soit la France, la Russie, l'Allemagne...

    Tout comme les géopolitologues anglais du début du siècle (Mackinder, Lea), comme Haushofer en Allemagne dans les années 20 et 30, comme notre compatriote Jean Thiriart avant son décès en 1992, ou comme notre camarade Guillaume Faye aujourd'hui, Brzezinski sait que ce territoire comporte plus de cerveaux et de matières premières (minerais, hydrocarbures, gaz) et constitue un espace géostratégique et géo-économique de première importance. En ce sens, Brzezinski redoute une unification et une intégration européennes cohérentes, comme il redoute une véritable puissance asiatique, qu'elle soit chinoise ou japonaise. De ce fait, son projet repose sur une négation voulue des grandes lignes de force de l'histoire européenne, car, à notre sens, l'histoire européenne n'est qu'une longue marche pour que ce continent devienne un sujet historique.

    Pour empêcher l'émergence de ce continent unifié, Brzezinski va :

    • 1) planifier et théoriser l'élargissement de l'OTAN, compris comme instrument de pénétration et de défense des intérêts américains dans le monde. Brzezinski reformule son rôle.
    • 2) Il élabore le fameux projet de “Nouvelle Route de la Soie” (New Silk Road), qui permet de maîtriser à terme les grandes voies de communications au cœur de la masse continentale asiatique et ses accès dans le Caucase et au Moyen-Orient. De cette façon, les États-Unis entendent placer toute l'Asie centrale sous tutelle par le biais de la mainmise américaine sur les ressources énergétiques présentes dans ces zones.


    L'Europe unifiée (l'UE) est dès lors écartée de l'exercice du pouvoir géopolitique, car ces 2 objectifs majeurs de Brzezinski feront en sorte que :

    • 1) l'Europe ne sera jamais une puissance économique auto-suffisante ni, par suite, une puissance militaire indépendante. Ces 2 critères d'indépendance (et de souveraineté) sont bien mis en exergue aujourd'hui par le Prof. Brzezinski et ne sont donc pas de simples souvenirs des théories de Carl Schmitt, de Montesquieu de Clausewitz ou de quelques sbires hitléro-nippons... De toute manière, Brzezinski avoue ses intentions : l'Europe occidentale doit se transformer en simple tête de pont des États-Unis en Eurasie.
    • 2) Par le projet “Nouvelle Route de la Soie”, les États-Unis relancent la pratique du containmentde la Russie, comme Mackinder l'avait préconisé à 2 reprises, en 1904, lors de l'inauguration du Transsibérien, et en 1919, au moment du triomphe des bolcheviques. Conclusion : ôter l'auto-suffisance énergétique de l'Europe, la réduire au rôle de simple tête de pont et contenir la Russie sont autant de stratagèmes qui seront mis en œuvre en jouant la carte islamique, surtout la carte néo-ottomane via le nouvel allié privilégié, la Turquie. Il y a donc désormais convergence d'intérêt entre le monde islamique et les États-Unis, comme l'a souligné avec brio Alexandre Del Valle.


    Écarter la Russie, intégrer la Turquie

    Ces stratégies et l'utilisation des cartes islamique et turque impliquent, chez Brzezinski :

    ♦ 1) Premièrement, la volonté d'isoler l'Europe de la Russie (voire du monde slavo-orthodoxe). Il s'agit, en toute bonne logique héritée de Mackinder et de Lea, d'empêcher la formation d'un grand espace stratégique eurasiatique. Pour parvenir à cette fin, les services américains vont d'abord tout mettre en œuvre pour faire éclater la Russie historique en autant de morceaux que possible. Washington joue dans cette optique la carte des républiques turcophones d'Asie centrale. Brzezinski veut y ajouter la carte ukrainienne, ce qui fait dire à Guennadi Ziouganov que la Russie d'aujourd'hui est réduite à la Moscovie du XVIIe siècle. L'Américain d'origine polonaise Brzezinski confère un rôle important à l'Ukraine et à la Pologne dans son scénario, aussi pour dissocier territorialement l'Allemagne réunifiée de la Russie mutilée. Brzezinski prévoit pour l'Europe un futur dispositif de sécurité reposant sur la France, l'Allemagne, la Pologne et l'Ukraine. En tablant sur les républiques musulmanes et turcophones de l'Asie centrale, il veut, en fait, réactualiser les objectifs britanniques de la Guerre de Crimée (1853-1856). Le but de cette guerre avait été d'empêcher l'accès russe au Bosphore et aux Dardannelles, c'est-à-dire à la Méditerranée orientale, et, via l'Indus, à l'Océan Indien. Bref, empêcher l'Empire russe d'atteindre les mers chaudes. Cette pratique du containment est aujourd'hui réactualisée par la création d'un glacis périphérique intérieur islamo-occidental.

    ♦ Deuxièmement 2), pour verrouiller l'accès de la Russie aux mers chaudes, pour déstabiliser l'unité européenne en devenir, pour dominer la politique et l'économie de l'Asie centrale (que Brzezinski appelle les “Balkans eurasiens”) et pour dominer les Balkans d'Europe, l'Amérique et l'OTAN possèdent un atout majeur : l'allié turc. Brzezinski actualise ainsi une stratégie déjà mise en œuvre jadis lors de la Guerre de Crimée, où l'Angleterre, dans sa campagne anti-russe, vole au secours de l'Empire ottoman moribond, en entraînant la France et la Sardaigne dans son sillage. L'objectif est d'empêcher les Russes d'avoir accès au pétrole d'Asie centrale et de la zone de la Caspienne, d'une part, d'avoir une politique d'ouverture et de collaboration avec l'Europe occidentale (l'UE), d'autre part. Cette politique s'observe clairement dans le choix américain des oléoducs : Washington opte délibérément pour le tracé turc (Bakou-Ceyhan) contre le tracé russe aboutissant en Mer Noire. En échange, notre professeur de stratégie polono-américain donne une consigne aux dirigeants de l'UE : « L'Amérique devrait profiter de son influence en Europe pour soutenir l'influence éventuelle de la Turquie au sein de l'Union européenne et mettre un point d'honneur à la traiter comme européenne ».

    Les 3 scenarii de Jacques Attali pour la Turquie

    Ce type de propos reçoit l'appui de toute une série de caisses de résonance en Europe. Je ne résiste pas à vous citer celle, ô combien pernicieuse de Jacques Attali, ex-patron de la BERD, qui, dans son Dictionnaire du XXIe siècle, traite de la Turquie. Attali imagine 3 scénarii possibles pour ce pays :

    • 1) devenir, “s'il est accepté”, un membre parmi d'autres de l'UE, “conférant à celle-ci la dimension musulmane qui lui manque (ndlr : pourquoi ?) pour retrouver sa vocation universelle” (ndlr : nos universités n'ont-elles pas déjà depuis toujours une vocation parfaitement universelle ?) ; et Attali poursuit : « c'est ce choix que les Turcs préfèreraient aujourd'hui” (ndlr : cet optimisme semble être démenti par les manifestations populaires en Turquie). Faut-il dire, merci, Monsieur Erbakan, merci, Monsieur Eçevit, grâce à vous, bientôt, je ne serai plus un barbare intolérant et je recevrai, en même temps que mon identité islamique perdue, mon certificat d'humanisme (ndlr : mais Voltaire aurait-il été d'accord avec cet humanisme-là ?), dûment estampillé par le Pentagone ? Autre question : n'y a-t-il pas d'autres islams que l'ottoman ? ;
    • 2) Deuxième scénario possible pour la Turquie : devenir le cœur d'un empire d'Asie centrale, qu'elle gèrerait pour le compte des États-Unis ou de leurs sociétés pétrolières ; Attali : « C'est ce qui se passerait, si, au bout du compte, les Turcs se résigneraient à admettre que le chemin de l'Europe leur est définitivement fermé ». C'est là, à notre sens, une fausse alternative ; car, dans le premier scénario comme dans le deuxième, les États-Unis sortent gagnants : l'Europe est balkanisée, par le truchement d'une "identité" (?) islamique parachutée, et, ipso facto, fragilisée par le risque permanent d'une guerre civile sur base religieuse ; la Turquie avance les pions américains en Asie centrale, en agissant par procuration, et l'Europe et la Russie perdent tout accès aux voies de communications essentielles qui traversent ces terres et relient notre sous-continent aux aires civilisationnelles indienne et chinoise (d'où, paradoxalement, l'Europe, censée selon Attali devenir universelle par le parachutage d'un islamisme, ne pourrait pas s'universaliser d'une autre façon au contact avec les civilisations indienne et chinoise. Il y a donc de bons universalismes (ceux que veulent les Turcs, Attali et les États-Unis) et de mauvais universalismes (ceux qui vont dans l'intérêts des Européens et des Russes) ;
    • 3) Troisième scénario : la Turquie se scinde en 3 morceaux ; un morceau européen (thrace); un morceau kurde ; un morceau asiatique (anatolien).


    Pour Jacques Attali, le premier scénario serait le meilleur pour l'Europe, qui deviendrait enfin "universelle" (?) ; le deuxième scénario serait le meilleur pour les États-Unis ; mais, à notre avis, les États-Unis visent les deux, avec la Turquie comme pièce centrale d'un grand dispositif stratégique, qui, d'une part, affaiblirait l'Europe, non pas en la rendant “universelle”, mais en la rendant “composite”, donc plus difficilement gérable ; d'autre part, cette même Turquie serait la tête de pont des États-Unis dans les zones riches en gaz et en hydrocarbures de l'Asie centrale et de la Caspienne, tout en éloignant la Russie de l'Océan Indien ; le troisième scénario serait catastrophique, selon Attali, car il génèrerait la guerre dans la région, alors qu'à notre sens, il mettrait plutôt un terme au conflit kurde, avec un Kurdistan qui renouerait avec les autres peuples indo-européens de la région : les Arméniens et les Iraniens. Il mettrait également fin au conflit latent avec les voisins arabes, la Syrie et l'Irak, auxquels l'Europe et la Russie garantiraient le droit à bénéficier des eaux du Tigre et de l'Euphrate que les Turcs pompent pour irriguer (très mal) une partie de l'Anatolie.

    À cette géopolitique boiteuse d'Attali, s'ajoute, sur la place de Paris, lieu d'émergence de tous les délires, les idées tout aussi saugrenues d'un Emmanuel Todd (qui nous avait pourtant habitués à des analyses plus fines). Pour Todd, l'intégration de la Turquie dans l'UE permettrait à la France d'avoir un grand allié jacobin dans l'Union Européenne pour lutter contre les formes de fédéralismes de facture germanique. Alors que ce fédéralisme allemand et autrichien a été imposé par les alliés en 1945 comme antidote à toute dérive totalitaire en Europe centrale ! Todd veut tout simplement restaurer, sous des oripeaux soi-disant républicains et jacobins (dont nous n'avons que faire !), l'alliance calamiteuse du félon François Ier et du Sultan contre le Saint-Empire, la Hongrie et l'Espagne. On voit tout de suite poindre la vieille haine incurable du despotisme gallo-bodinien contre les libertés populaires et symbiotiques, propres de la vertu politique germanique et matrice de toutes les démocraties véritables (Islande médiévale, Habeas Corpus anglais, Charte de Kortenberg en Brabant, Paix de Fexhe en Pays de Liège, Libertés franc-comtoises, Serment du Rütli en Suisse, etc.).

    Face à ces histrions parisiens, à ces traîtres, qui sont les alliés objectifs des traîneurs de sabre du Pentagone et du complexe militaro-mafieux turc, qui osent nous parler d'honneur, nous préférons l'honneur des grands visionnaires, des hommes d'État européens, des généraux de la trempe d'un Eugène de Savoie, qui ont œuvré à l'unité du continent et qui ont si souvent trouvé face à eux cet ennemi implacable : l'Empire ottoman, préfiguration de la Turquie actuelle, membre de l'OTAN, mixtum compositum boiteux de fierté ottomane, de rationalisme caricatural kémaliste et d'islamisme revanchard.

    Rappel : les rapports conflictuels entre l'Europe et le monde ottoman

    Othman, chef d'une tribu turque fuyant les cavaliers de Gengis Khan, s'installe au XIIIe siècle au Nord-Ouest de l'Asie mineure et se convertit à l'Islam. Ses successeurs feront tomber Byzance (en 1453, Constantinople est prise) et entraveront le commerce des Vénitiens et des Génois qui perdent définitivement leurs comptoirs en Méditerranée orientale (Rhodes), en Mer Noire et en Mer d'Azov. À partir de ce moment fatidique, comme l'a démontré Fernand Braudel, l'Occident fut contraint de se tourner vers l'Atlantique, car l'Europe fut bel et bien étranglée par la Sublime Porte qui interdisait la fluidité et le développement des échanges avec l'Extrême-Orient et l'Inde, qui avaient été constants depuis Alexandre et depuis l'Empire romain.

    L'Empire ottoman se fit le champion de l'invasion militaire et politique de l'Europe. En 1389, après la bataille du Kosovo (Champ des Merles), la puissance ottomane atteint le Danube, pièce maîtresse de la fluidité du trafic commercial en Europe, reliant la Mer du Nord au Golfe Persique. En 1453, Constantinople tombe. En 1526, à la bataille de Mohacs, la Hongrie et la Croatie indépendantes, unies depuis la Pacta Conventa de 1102, s'effondrent et cessent d'exister en tant qu'entités politiques.

    En 1529, Charles-Quint, se pare en dernier des gibelins, et veut restaurer le Saint-Empire romain de la Nation germanique ; il est prit en tenaille entre la France félonne de François I, allié à la Turquie qui fait le siège de Vienne. Une trahison que nous ne pouvons pas oublier, quel que soit le cénacle dans lequel nous militons et œuvrons, à “Terre & Peuple/Wallonie”, à “Synergies Européennes / Section de Bruxelles ou de Liège”, au “Bloc wallon” ou ailleurs, dans les colonnes des multiples revues qui existent dans notre ville (Devenir, Occident 2000, Le Bastion, Breuklijn, etc. ; nous devons jurer, tous, comme Philippe le Bon lors du Vœu du Faisan, en fidélité à l'Empereur Maximilien et aux aspects gibelins du règne de Charles-Quint, de la venger un jour, car c'est elle qui a permis à la monarchie puis à la république françaises de grignoter nos frontières légitimes, en commençant par nous enlever les 3 évêchés de Metz, Toul et Verdun en 1552. Plus tard, ce seront l'Artois, le Hainaut méridional, la Flandre gallicane et le Westhoek, puis la Lorraine tout entière.

    Tout cela nous a été arraché parce qu'il y avait l'alliance entre la France et les Turcs. Sans la pression des Turcs à l'Est, nos troupes impériales auraient marché sur Paris, sous la conduite du Comte d'Egmont, et aurait mis un terme définitif aux menées anti-impériales et anti-européennes de l'Ouest gaulois, rebelle et parjure, mettant fin à un particularisme inutile et séditieux. Et garantissant à l'Europe des siècles de paix. Si la restauration impériale de Charles-Quint avait pu avoir lieu, nous n'aurions pas connu le désastre de 1648, que nos historiens ont appelé à juste titre le “Siècle des malheurs”, ni les guerres de Louis XIV, ni les crimes de la révolution française et du bonapartisme, ni les 2 guerres mondiales.

    De Lépante à Potemkine et Catherine II

    À la fin du XVIe siècle, nous avons connu une période de répit, surtout grâce à la victoire magistrale de Don Juan d'Autriche à Lépante en 1571, où Cervantès fut fait prisonnier. Par cette victoire, l'Espagne de Philippe II et l'Europe coalisée reprennent Rhodes et la Méditerranée orientale, mais l'opposition franco-anglaise à la puissance espagnole changent la donne. Le XVIIIe siècle sera le théâtre de l'affrontement russo-turc. Catherine II, Impératrice énergique de la "Troisième Rome" et consciente des enjeux géostratégiques vitaux pour son Empire et pour ses débouchés économiques exprime nettement la volonté, avec son ministre Potemkine, de récupérer la Mer d'Azov et les embouchures du Don et du Dniepr. C'est dans le même ordre d'idée que la fin du XVIIIe siècle connaîtra une alliance porteuse d'Empire, s'il en est, l'alliance entre l'Autriche et la Russie contre l'Empire ottoman (1788-1790), afin de récupérer leurs zones d'influence sur le Danube et la Mer Noire. Mais cette alliance si prometteuse fut ruinée par les troubles révolutionnaires de la populace parisienne, entraînant tout l'hexagone dans son tourbillon de sang et d'horreur. Ces troubles étaient téléguidés par les services de Pitt, afin de menacer nos frontières, d'empêcher la réouverture de l'Escaut, la prise de Constantinople par les armées russes, la prise de Salonique par les troupes autrichiennes, hongroises et croates, le contrôle austro-russe de la Méditerranée orientale, cauchemar de Londres. Au XIXe siècle, les peuples des Balkans se soulèvent eux-mêmes ; la lutte sera âpre de 1821 à 1840, avec pour épopée mémorable la libération de la Grèce, où s'est illustré Lord Byron (contre l'allié principal de l'Angleterre !). La Guerre de Crimée (1853-56) a été, elle, une véritable guerre anti-européenne, qui s'est soldée par la perte des positions russes sur le Danube et l'entrée de l'Angleterre dans les jeux complexes des Balkans.

    En réalité, cette pénétration anglaise dans les Balkans vise à protéger Suez et l'Égypte et empêcher que ces positions clefs ne tombent aux mains d'une autre grande puissance européenne. Les petites puissances balkaniques alliées à l'Angleterre ont toujours été des avant-postes permettant à Londres de conserver l'Égypte. L'inclusion de Chypre dans l'Empire britannique n'avait d'ailleurs pas d'autre objectif. Mais cette présence anglaise provoque l'éclosion de la seule alliance euro-ottomane intéressante pour l'Europe en tant qu'entité civilisationnelle unitaire potentielle. Il s'agit de l'alliance entre l'Allemagne de Guillaume II et l'Empire ottoman. Celui-ci est dès lors satellisé par l'alliance austro-allemande et neutralisé. La puissance germanique, dominante dans cette alliance, impulse une direction géopolitique nouvelle à l'Empire ottoman : vers le Sud, en direction de Bassora et du Golfe Persique, de l'Océan Indien. Ipso facto, l'Empire ottoman abandonne sa volonté de pousser vers Vienne et de s'emparer de tout le cours du Danube, comme l'avait fait l'Empire romain en sens inverse, comme avait voulu le réaliser Byzance au départ de la même base territoriale anatolienne et thrace, mais cette volonté de l'Empire ottoman ne s'appuyait pas sur une logique européenne, eurocentrée, mais se faisait le fer de lance, la pointe avancée, d'une fabrication religieuse universaliste, déterritorialisée dans ses principes, née dans le désert d'Arabie, qui considérait, de ce fait, l'Europe et ses peuples comme un ramassis d'incohérents auxquels il convenait d'apporter la "vraie foi".

    Ce rôle subalterne est inacceptable pour nous. L'objectif de toute impérialité européenne est de se donner les moyens militaires et économiques pour dégager notre territoire de toute emprise hégémonique ou religieuse venue des steppes d'Asie ou des sables du Nedjed. Telle a été de toute façon la logique unique de l'histoire européenne, avant la décadence que nous subissons aujourd'hui. L'alliance de Guillaume II avec le Sultan visait à transformer l'Empire ottoman en fer de lance, non plus d'une fabrication religieuse d'origine arabique, mais de la culture et du savoir-faire germaniques, dont les peuples d'Anatolie, de Mésopotamie et de la péninsule arabique seraient les heureux bénéficiaires, notamment sur les plans économique et médical, la structure politique ottomane sur le déclin n'ayant plus été capable de développer de solides infrastructures pour le transport des personnes ou des biens ni un système hospitalier moderne.

    Binôme fleuves-fer : Guillaume II sur le Chatt El 'Arab

    En 1898, Guillaume II effectue un voyage triomphal au Proche-Orient (Syrie, Palestine, Turquie). En 1903, il obtient du Sultan Abdul Hamid la création du tracé de chemin de fer Hambourg — Berlin — Byzance — Bagdad — Bassora. Caractéristique géopolitique et stratégique majeure de cette alliance et de ce voyage triomphal : on prend en compte le trafic fluvial, que l'on cherche à combiner à un réseau de chemin de fer, pour créer une double fluidité terrestre. Comme le Transsibérien en 1904, la mobilité ferroviaire est, à l'époque, la grande angoisse des Britanniques, qui craignent de perdre l'atout majeur de leur empire : la mobilité maritime. Les puissances continentales, grâce aux chemins de fer et à l'organisation des fleuves et des canaux, cessent d'être des masses territoriales enclavées, à mobilité réduite. En l'occurrence, dans le tandem germano-turc en Mésopotamie, le port de Bassorah, terminus de la ligne Hambourg-Golfe Persique, se situe sur le Chatt El 'Arab, qui unit les arrière-pays irakien et perse et constitue une formidable fenêtre sur l'Océan Indien, espace maritime que les Britanniques considéraient comme leur chasse gardée. En asseyant leur présence dans le Golfe, les Allemands disposaient d'une bonne base de départ pour aborder le marché indien. À ce titre, l'Allemagne de Guillaume II encadrera le personnel dirigeant ottoman et enverra en Mésopotamie de nombreux ingénieurs et des instructeurs militaires (la Belgique, dans cette synergie, formant la gendarmerie et l'artillerie ottomanes). Une collaboration identique se mettra sur pied, à l'époque, avec la Perse (dont les troupes d'élite seront, elles, formées par des officiers suédois).

    La leçon à tirer de l'alliance (éphémère) entre l'Allemagne de Guillaume II et l'Empire ottoman, c'est qu'une collaboration avec la Turquie, quelle qu'elle soit, ne peut se faire que selon un axe nord-sud, selon une logique longitudinale, comme l'a expliqué magistralement Haushofer, dans un de ses derniers articles en 1943.

    Il s'agit d'être intraitable concernant toutes les pénétrations américano-islamiques, qui entendent briser toute unification hégémonique sur le continent eurasiatique. Il s'agit de s'opposer à la ceinture verte, à la ceinture mise en place par les États-Unis qui se profilent derrière leur allié turc, parce qu'un tel verrou territorial est en totale contradiction avec la vision de Karl Haushofer, qui pensait en terme globaux, mais non globalitaires, dans le sens où son monde idéal reste multipolaire, alors que le Plan Bzrezinski poursuit le rêve d'un monde unipolaire sous la domination des États-Unis.

    Or nous savons, au moins depuis Carl Schmitt, que le monde n'est pas un universum politique mais un pluriversum, une juxtaposition plus ou moins bellogène plus ou moins pacifique d'entités de dimensions diverses ou de sphères hégémoniques. Ensuite, nous savons aussi, à la lecture de Carl Schmitt, qu'un pluriversum est finalement moins bellogène qu'en apparence, parce que les puissances s'équilibrent et parce que, dans un jeu pluriel, l'adversaire d'hier peut devenir l'allié de demain et vice-versa (comme Sun Tsu nous l'a enseigné par ailleurs). Et surtout, un pluriversum est moins injuste, car chacun agence son territoire comme il l'entend, comme le lui dictent son passé et ses traditions. En dépit de ce constat pertinent, qui part de Sun Tsu dans l'antiquité chinoise, pour aboutir à Carl Schmitt et à ses disciples, la force de persuasion de Bzrezinski (ou d'Attali) réside :

    • 1) dans l'apparente finesse de leur discours, en réalité un tissu de simplismes sommaires, face à des masses de télé-consommateurs complètement abruties et incultes ;
    • 2) dans l'alternative qu'ils nous proposent et qui fait peur aux belles âmes écervelées sans mémoire historique : soit la domination US (le paradis de la consommation) soit l'anarchie (avec de méchants dictateurs en uniforme).


    Nous, nous vous exhortons à refuser ce Charybde et Sylla otanesque ; retrouvons plutôt l'héroïsme inhérent à l'Europe depuis Homère. Battons-nous sur tous les fronts. Faisons feu de tous bois. N'oublions pas que la force d'une civilisation se mesure à sa capacité de renaître.

     

    Amerika

     

    Étonnantes révisions chez les grands stratégistes américains

    Quand Brzezinski et Luttwak révisent leurs propres doctrines !

    Notes complémentaires à une conférence tenue à la tribune de l’ASIN (“Association pour une Suisse Indépendante et Neutre”), le 31 octobre 2012, à Genève, et à la tribune du “Cercle non-conforme”, le 14 novembre 2012, à Lille.

    Le glissement le plus important dans la pensée stratégique et géopolitique s’est observé l’an dernier, en 2012, dans les travaux des plus grands stratégistes américains, Edward Luttwak et Zbignew Brzezinski. Nous pouvons parler d’un véritable “coup de théâtre” du printemps et de l’été 2012. “Zbig”, comme on le surnomme” à Washington, avait été un adversaire du statu quo, de la “coexistence pacifique” au temps de Nixon et de Kissinger (quand ce dernier avait adopté les règles de la diplomatie classique, selon Metternich, son modèle favori à l’époque). Brzezinski refusait toute forme de “coexistence pacifique”, qu’il dénonçait comme “coexistence passive” : à ses yeux, il fallait que Washington gagne activement la guerre (froide), tout en évitant la confrontation directe, ce que les armements nucléaires cumulés rendaient de toutes les façons impossible. La compilation de ses suggestions offensives a été consignée dans un volume, devenu bien vite un best-seller international et intitulé The Grand Chessboard (Le Grand échiquier).

    Toute la stratégie de Brzezinski a abouti à l’échec

    Dans The Grand Chessboard, Brzezinski suggère de briser la puissance soviétique (russe) en soutenant systématiquement les dissidents musulmans et, surtout, dès l’entrée des troupes soviétiques à Kaboul, en armant les mudjahiddins afghans (pour “Zbig”, il s’agissait de “musulmans déboussolés”, bref d’“idiots utiles” pour les desseins de l’impérialisme américain), de manière à ce que ces combattants de la foi épuisent les ressources soviétiques par une guerre de partisans lente et coûteuse. L’objectif final, bien mis en évidence dans The Grand Chessboard était de contrôler la “Route de la Soie” (Silk Road), une route non plus caravanière mais jalonnée de “pipelines”, d’oléoducs et de gazoducs, entre l’Europe et la Chine. Pour y parvenir, il fallait également détacher l’Ukraine de la Russie et soutenir, dans un premier temps, à l’époque de Türgüt Özal en Turquie, le panturquisme, de façon à attirer dans un nouvel ensemble toutes les républiques ex-soviétiques à majorité musulmane, qui se seraient alors, spontanément croyait-on, tournées vers l’allié turc au sein de l’OTAN. Le soutien aux mudjahiddins (puis aux talibans) a créé l’imbroglio afghan, toujours irrésolu, puis de nouveaux problèmes avec le fidèle allié pakistanais, chargé d’armer et d’instruire les mudjahiddins et les talibans puis sommé de les laisser tomber en dépit de l’étroite imbrication entre le système militaire d’Islamabad et les réseaux islamo-terroristes en Afghanistan et au Cachemire. Quant à la “Route de la Soie”, elle est plutôt, au bout de trente ans d’efforts vains pour la contrôler, aux mains des puissances du “Groupe de Shanghaï”, car le Turkestan, pièce centrale du dispositif et vaste espace entre l’écoumène euro-russe et la Chine, n’a pas marché dans la combine. L’Ukraine, malgré la “révolution orange” de 2004-2005, n’a pas vraiment rompu avec la Russie, au contraire, les “orangistes” ukrainiens, favorables à une adhésion à l’OTAN n’ont plus du tout le vent en poupe et leur figure de proue, Ioulia Timochenko, est en prison pour corruption. Les tentatives d’Özal, pour réaliser une sorte d’union panturque ou pantouranienne, n’ont abouti à rien. Et, finalement, ce sont plutôt les ressources américaines qui s’épuisent dans une guerre longue, dont on n’entrevoit pas encore la fin. L’ennemi numéro un demeure la Russie, certes, mais les tentatives de l’éliminer définitivement ont constitué autant d’échecs.

    Les déclarations de Luttwak à “La Stampa”

    Même constat de révision déchirante chez Edward Luttwak, à qui l’on doit deux maîtres ouvrages, appelés à devenir des classiques de la littérature stratégique, l’un sur la “grande stratégie” de l’Empire romain, avec l’accent sur la maîtrise de la Pannonie (la plaine hongroise) et de la Dobroudja (l’embouchure du Danube), deux “trouées” permettant l’invasion de l’Europe par des peuples cavaliers venus de l’Est ; l’autre sur la “grande stratégie” de l’Empire byzantin, dont la Turquie ottomane hérite de l’espace-noyau stratégique entre 1369 et 1453, en s’opposant tout à la fois à l’Europe (à l’héritage papal de l’Empire romain d’Occident) et à la Perse. Contrairement à l’Empire romain classique, avant la scission entre en Occident latinisé et un Orient hellénisé, l’Empire byzantin déploie une stratégie basée moins sur la force que sur la persuasion (diplomatique) et sur l’endiguement des adversaires (quitte à créer des querelles au sein de leurs états). Le 19 septembre 2012, Edward Luttwak déclare au journal italien La Stampa que le “printemps arabe” est un échec malgré l’appui des ONG occidentales, qu’il n’a pas abouti à l’établissement d’une démocratie réelle et solide, que les Frères musulmans donnent le ton en Tunisie et en Égypte (ce qui déplait tout à la fois aux Saoudiens et aux militaires égyptiens). Le seul succès de toute cette agitation, pour Luttwak, a été de neutraliser le Hamas. En Libye, la volonté occidentale de provoquer un changement brutal a débouché sur un chaos incontrôlable et le désir de s’emparer de la manne pétrolière libyenne est remis aux calendes grecques, tant pour les consortiums anglo-saxons que pour les Français de Total (qui avaient participé à la curée). La mort tragique de l’ambassadeur américain Stevens est la preuve la plus emblématique que les réseaux rebelles, hostiles à Khadafi, sont hétérogènes et non contrôlables, en tous cas, ne se montrent pas reconnaissants à l’égard des puissances occidentales qui les ont armés (à moins que ce soit le Qatar ?). Autre exemple : un colonel rallié au nouveau régime, prétendument pro-occidental, a été abattu pour avoir servi Khadafi jadis, sans qu’on n’ait pu se saisir de ses assassins.

    Pour Luttwak : une politique minimale

    Pour Luttwak, il aurait fallu préserver le statu quo politique dans le monde arabe. Si un régime arabe s’était montré hostile aux États-Unis, ajoute Luttwak, ou s’il avait accumulé des armes de destruction massive ou s’il avait représenté un danger quelconque, il aurait fallu le frapper durement puis se retirer immédiatement, comme cela avait été pratiqué en Libye en 1986. Les États-Unis n’auraient jamais dû s’incruster dans des “terrains minés” et auraient dû laisser “les peuples se débrouiller”. Pour Luttwak, Washington doit se retirer d’Afghanistan car, contrairement au projet initial de réaménagement de ce pays dans le sens des intérêts américains, les pétroliers texans ne peuvent y installer les oléoducs et gazoducs prévus et d’autres consortiums américains ne peuvent y exploiter les gisements de minerais! Seule la culture du pavot rapporte dans la région! Luttwak appelle le gouvernement Obama à ne pas intervenir en Syrie, ou, à la limite, de charger Turcs et Français de faire le travail. Dans la région, les puissances anglo-saxonnes doivent se limiter à tenir la Jordanie, vieil allié, pour protéger Israël de tout débordement. Les seuls objectifs valables de toute politique extérieure américaine sainement conçue devraient être : 1) de se défendre et 2) d’assurer les approvisionnements énergétiques.

    Revenons aux révisions auxquelles procède Zbrignew Brzezinski : en février 2012, il présente à un public choisi de stratégistes et de décideurs son nouvel ouvrage, qui porte pour titre “Strategic Vision”. Dans la prestigieuse revue “Blätter für deutsche und internationale Politik” (juillet 2012 – à lire sur http://www.blaetter.de/archiv ), Hauke Ritz, dans son article intitulé “Warum der Westen Russland braucht”, résume clairement la position prise par Brzezinski dès la fin de l’hiver 2011-2012 : “Si, dans son dernier et célèbre ouvrage The Grand Chessboard, il s’agissait encore, pour lui, d’obtenir le contrôle politique sur l’Asie Centrale, et s’il évoquait encore en 2008 l’idée d’une “seconde chance” pour bâtir un monde unipolaire (ndt : sous hégémonie américaine), aujourd’hui Brzezinski admet que les États-Unis ont partout perdu de la puissance et que le monde multipolaire est devenu une réalité. Fort de ce constat, il ébauche toute une série de nouvelles perspectives. La plus étonnante de celles-ci, c’est qu’il abandonne son hostilité radicale à l’endroit de la Russie, hostilité qui était présente de manière explicite ou implicite dans tous ses ouvrages antérieurs. Qui plus est, il affirme désormais que, pour la survie de l’Occident, il est impératif d’intégrer la Russie”.

    Les éléments clefs de la nouvelle stratégie suggérée par Brzezinski

    Brzezinski suggère une nouvelle stratégie puisque toutes celles qu’il a échafaudées jusqu’ici n’ont conduit qu’à des échecs. Les éléments clefs de cette nouvelle stratégie sont :

    • Élargir la notion d’Occident à la Russie : à la lecture de cette étonnante suggestion, on constatera que Brzezinski ne retient plus la distinction opérée par Samuel Huntington dans son fameux article de Foreign Affairs de 1993 (puis dans son célèbre livre “Le choc des civilisations”) entre une civilisation occidentale euro-américaine et catholico-protestante, d’une part, et une civilisation orthodoxe, d’autre part. Cette distinction est donc désormais caduque.
    • Il ne faudra pas, dans l’avenir, démoniser la Chine comme on a démonisé la Russie (ou le Japon ou l’Allemagne, ou l’Irak, l’Iran ou la Libye, etc.). Brzezinski reste logique avec lui-même. Il sait que la Chine était un allié tacite puis officiel des États-Unis depuis les affrontements sino-soviétiques de la fin des années 60 le long du fleuve Amour et depuis le coup diplomatique de Kissinger en 1972. La logique du Grand Chessboard était finalement de dominer l’espace de l’antique “Route de la Soie” pour relier l’Euramérique à la Chine par une chaîne de petits États faibles et contrôlables, incapables de reprendre le rôle de Gengis Khan, de Koubilaï Khan, de Tamerlan, du Tsar Alexandre II ou de Staline. Dans les nouvelles propositions de Brzezinski, toute démonisation de la Chine par l’ubiquitaire soft power, constitué par l’appareil médiatique global contrôlé in fine par les services américains, entraînera les Chinois à démoniser l’Amérique, créant une situation ingérable; en effet, la Chine est le plus gros détenteur de la dette américaine (+ de 25%), tant et si bien qu’ont a pu parler d’une “Chinamérique” ou d’un “G2”.
    • Il faudra empêcher Israël d’agresser l’Iran (est-ce un indice que les États-Unis sont progressivement en train de lâcher Tel Aviv ?). Toute attaque israélienne, conventionnelle ou nucléaire, limitée ou non aux installations atomiques iraniennes, déclenchera une guerre totale que personne ne gagnera. La région du Golfe Persique sera en flammes, à feu et à sang, et le prix du pétrole augmentera dans des proportions inouïes, ajoute “Zbig”. Pire : le chaos dans les zones pétrolifères du Golfe conduira fatalement à un rapprochement énergétique euro-russe, ce qui pourrait s’avérer bien contrariant (et là, “Zbig” reste parfaitement logique avec lui-même, avec ses stratégies d’avant 2012 !).


    Une dynamique d’auto-destruction

    Brzezinski constate que la dynamique de superpuissance, poursuivie par les États-Unis, surtout par les cercles néo-conservateurs qui y ont longtemps fait la pluie et le beau temps, est une dynamique d’auto-destruction, comparable à celle qui a fait s’effondrer l’URSS à la fin des années 80. Étonnant d’entendre cela de la bouche même du plus grand “conseiller du Prince” que l’histoire ait jamais connu, un “conseiller du Prince” qui a eu l’oreille de chefs d’État ayant disposé de la plus formidable panoplie guerrière de tous les temps. Brzezinski vient de rompre définitivement avec l’idéologie néo-conservatrice. Les signes avant-coureurs de cette rupture datent pourtant déjà de 2007-2008. Avant cette rupture graduelle, Brzezinski et les néo-conservateurs n’avaient pas, à l’analyse, la même approche intellectuelle des faits et des événements, mais, en fin de compte, les effets de leurs suggestions revenaient au même : il fallait mener une guerre à outrance contre les challengeurs de l’Amérique sur la masse continentale eurasiatique.

    En 2007, Brzezinski sort son ouvrage “Second Chance”, où il constate déjà un certain nombre d’échecs dans la politique extérieure américaine. Pour parachever la réalisation du plan néo-conservateur d’un “nouveau siècle américain”, dont il admet le principe général, il suggérait une “seconde chance”, tout en précisant bien qu’il n’y en aurait pas de troisième. Dans Second Chance, Brzezinski signalait que le discours de Bush sur la “guerre contre le terrorisme” était perçu dans les rimlands musulmans de l’Eurasie et du pourtour de l’Océan Indien comme une “guerre contre l’Islam”. Cette perception conduisait au déclin de l’influence américaine dans cette région, la plus cruciale, la plus impérative à dominer, sur l’échiquier géostratégique mondial. Brzezinski, en dépit de ses remarques cyniques sur les “musulmans déboussolés”, reste ici logique avec sa géopolitique antérieure, visant à forger une alliance entre le fondamentalisme islamiste et les États-Unis.

    La “deuxième chance” a été loupée...

    Ensuite, “Second Chance” rappelle que la politique extérieure de Bush n’a jamais critiqué l’Axe Pékin-Moscou ni été assez dure à l’endroit de la Russie, une dureté qui aurait pu, à l’époque, porter ses fruits. Normal : Bush avait besoin de l’aval de Poutine pour pouvoir se servir des bases russes ou autres, turkmènes, kirghizes, tadjiks ou ouzbeks, situées dans ce que Moscou appelle son “étranger proche”. C’est donc en heurtant la sensibilité des musulmans, en ne tentant pas de disloquer l’Axe Pékin-Moscou et en ménageant la Russie de Poutine que les néo-conservateurs, en misant trop sur le Proche- et le Moyen-Orient pétrolier, en négligeant bon nombre d’autres politiques possibles dans l’environnement immédiat de cette région, risquaient, en 2007-2008, de louper la “deuxième chance”. Or, si Washington rate cette “seconde chance”, ce sera, à terme, la fin de “l’ère atlantique”, qui a duré 500 ans (et l’avènement d’une multipolarité où l’espace pacifique entre Singapour et le Japon, l’Océan Indien voire l’Atlantique-Sud acquerront autant de poids que l’Atlantique-Nord, dont l’importance est née du déclin de la Méditerranée à l’époque de Philippe II d’Espagne, comme l’avait naguère démontré Fernand Braudel). Mais, ce déclin de l’Atlantique septentrional ne sera pas pour autant l’avènement de la Chine, pense Brzezinski. Pourquoi ? Parce que le contentieux sino-indien ne sera pas effacé de sitôt.

    Strategic Vision, en cette fin février 2012, constate le recul de la mainmise américaine sur la Géorgie (où les dernières élections n’ont pas porté au pouvoir le favori des États-Unis), sur Taïwan, sur la Corée du Sud, sur l’Ukraine (où les effets de la “révolution orange” des années 2004-2005 se sont évanouis), sur l’Afghanistan et le Pakistan, sur Israël (que Washington s’apprête à abandonner?) et sur quelques autres têtes de pont au Proche- et au Moyen-Orient. Ce recul ne signifie pas pour autant un affaiblissement fatal pour l’Occident, explique Brzezinski : si le tandem euro-américain s’allie à la Russie, alors un espace stratégique inaccessible et inexpugnable se formera sur tout l’hémisphère nord de la planète, de Vancouver à Vladisvostok. Cette grande alliance “boréale” potentielle devra absolument compter sur l’alliance turque, car la Turquie est le “hub”, le moyeu, qui unit géographiquement l’Europe, la Russie (l’espace pontique), l’Afrique (le canal de Suez + l’espace nilotique de l’Égypte au Soudan et à la Corne de l’Afrique), l’Asie (l’espace de la turcophonie + les bassins du Tigre et de l’Euphrate + la péninsule arabique). Sans ce moyeu, l’alliance “boréale” ne pourrait fonctionner de manière optimale.

    “La démocratie ne s’impose pas de l’extérieur”

    Strategic Vision entend aussi mettre un terme à la démonisation systématique de la Russie par les médias américains : pour Brzezinski, la Russie doit dorénavant être considérée comme un pays démocratique à part entière. Il ne ménage pas ses critiques à l’endroit des médias et des ONG qui ont travaillé à exciter les opposants russes les plus délirants et les plus farfelus (jusqu’aux “pussy riots” et aux “femens”), à cultiver et amplifier la “légende noire” dont on accable la Russie, au moins depuis la Guerre de Crimée au XIXe siècle. Le noyau dur de sa critique est de dire que ce travail de harcèlement par les ONG est inutile dans la mesure où une démocratie ne s’impose jamais de l’extérieur, par le jeu des propagandes étrangères, mais uniquement par l’exemple. Il faut donner l’exemple de la démocratie la plus parfaite, d’une bonne gouvernance à toute épreuve (hum!) et alors on sera tout logiquement le modèle que tous voudront imiter.

    Strategic Vision constate aussi que les aventures militaires n’ont pas atteint les résultats escomptés. Il y a eu “hétérotélie” pour reprendre l’expression de Jules Monnerot, soit un résultat très différent des visées initiales, hétérogène par rapport au but fixé. Le coût de ces aventures militaires risque, même à très court terme, de déstabiliser les budgets militaires voire d’entraîner la faillite du pays. Le modèle américain du bien-être matériel pour tous risque alors d’être définitivement ruiné alors qu’il avait été vanté comme le meilleur de la Terre, ce qui, quand il ne fonctionnera plus très bien, entraînera fatalement des désordres intérieurs comme ailleurs dans le monde. Déjà les soupes populaires attirent de plus en plus de citoyens ruinés dans les villes américaines. L’American Way of Life ne sera plus un modèle universellement admiré, craint “Zbig”.

    Les États-Unis, ajoute Brzezinski, sont comme l’URSS dans les années 1980-1985. Six raisons le poussent à énoncer ce verdict :

    • 1. Le système est irréformable (mais il l’est partout dans l’Euramérique...) ;
    • 2. La faillite du système est due au coût des guerres ;
    • 3. L’effondrement du bien-être dans la société américaine entraîne une déliquescence généralisée ;
    • 4. La classe dirigeante n’est plus au diapason (comme en Europe) ;
    • 5. La classe dirigeante tente de compenser les échecs extérieurs (et intérieurs) par la désignation d’un ennemi extérieur, qui serait “coupable” à sa place ;
    • 6. La politique extérieure, telle qu’elle est pratiquée, mène à l’isolement diplomatique, à l’auto-isolement.


    Zbigniew Brzezinski doit cependant battre sa coulpe. En effet,

    • 1. La réconcialiation avec la Russie aurait dû se faire dès les années 90, quand les thèses exposées dans The Grand Chessboard constituaient la référence politique des décideurs américains en matière de politique étrangère.
    • 2. Brzezinski n’a pas contribué à l’apaisement nécessaire puisqu’il a jeté de l’huile sur le feu jusqu’en 2008 ! Mais, malgré son grand âge, il est capable de tirer les conclusions de l’échec patent des suggestions qu’il a formulées au cours de sa très longue carrière.


    L’interventionnisme tous azimuts est une impossibilité pratique

    Brzezinski déplore, comme nous, l’ignorance générale des faits d’histoire, dont sont responsables les médias et les réseaux d’enseignement (dans son entretien accordé à Nathalie Nougayrède, cf. infra, il dit : “...ce qui m’inquiète le plus à propos de l’Amérique, c’est cette espèce d’ignorance satisfaite dont elle fait preuve” et “...sur beaucoup de questions concernant les affaires étrangères, on se heurte à une ignorance si infiniment profonde qu’elle en est embarrassante. C’est un gros problème”). En conclusion, l’auteur de The Grand Chessboard constate, dans son nouvel ouvrage, que l’intervention tous azimuts est une impossibilité pratique ; elle est, ajouterions-nous, le fruit d’une idéologie universaliste qui se croit infaillible et refuse de prendre en compte les limites inhérentes à toute action humaine, fût-elle l’action d’un hegemon, doté de l’arsenal le plus formidable de l’histoire ; or toute action a des bornes, nous enseignait déjà Aristote. Si on persiste à prendre les idéologèmes universalistes pour des vérités impassables, pour des dogmes intangibles, et si on tente obstinément de les traduire en pratique par un interventionnisme tous azimuts, on risque à coup sûr l’enlisement. Pour un autre observateur américain, Charles A. Kupchan (2), en effet, le système général de la globalisation, mis en place par les “bâtards de Voltaire” qui se piquent d’économie et de néo-libéralisme, n’est pas un système qu’il faut croire éternel, définitif, mais, au contraire, “un système momentané et transitoire qui fera forcément place à une alternative différente, qu’il ne nous est pas encore possible de définir avec précision” (p. 87). Par voie de conséquence, ceux qui pensent dans les termes mêmes du système actuellement en place sont des sots incapables d’imaginer une réalité différente, ou de travailler à en préparer une. Ceux qui, en revanche, refusent de croire béatement à la pérennité du système globaliste actuel, font davantage usage de leur raison, une raison vitale et vitaliste cette fois, héritée en droite ligne de la philosophie tonifiante de José Ortega y Gasset, et non pas d’une raison viciée et devenue caricaturale, comme celle des “bâtards de Voltaire”. Ce sont eux qui préparent la transition vers un autre monde, qui l’anticipent, toute raison vitale étant prospective.

    Neutralité, non-immixtion, différencialisme

    Avec les vérités toutes faites, avec les préconceptions figées de la vulgate des Lumières révisée par Bernard-Henri Lévy (hors de laquelle il n’y aurait aucun salut), du républicanisme obligatoire et incantatoire qui fait sombrer la France hollandouillée dans un marasme intellectuel navrant, du puritanisme américain de Bush derrière lequel se profile le trotskisme déguisé des bellicistes néo-conservateurs, avec les vérités médiatiques préfabriquées dans les arsenaux du soft power américain, avec un islam dévoyé et non plus traditionnel (au sens noble du terme) qui considère toutes les autres formes politiques nées de l’histoire des hommes comme relevant de la “djalliliyâh”, on n’aboutit à rien, sinon au chaos total, à la négation de tous les fleurons de l’intelligence, nés au sein de toutes les cultures : d’autres options sont donc nécessaires, même si certaines d’entre elles ont été, jusqu’il y a peu de temps, considérées comme néfastes, régressistes ou inacceptables. Parmi ces options, citons 1) la volonté de neutralité en Europe, d’alignement sur la sagesse helvétique, récurrente, sans doute sous d’autres oripeaux, depuis les années 50 en Allemagne et en France (sous la forme du gaullisme de la fin des années 60 et de la diplomatie d’un Couve de Murville ou d’un Michel Jobert, dans l’esprit du discours de Charles de Gaulle à Phnom Penh en 1966), ensuite théorisée, sous une forme “mitteleuropäisch” par les neutralistes allemands des années 80, lassés de l’OTAN, notamment par le Général Jochen Löser immédiatement avant la perestroïka de Gorbatchev ; 2) le principe chinois de non immixtion dans les affaires intérieures de pays tiers, qui a rapporté à Pékin les succès que l’on sait dans les pays d’Afrique, fatigués des interventions occidentales si intrusives et si blessantes pour l’amour-propre des dirigeants africains; pour la Chine, chaque entité politique peut interpréter les droits de l’homme à sa façon (on se rappellera alors, en Europe, de Frédéric II de Prusse, l’ami de Voltaire ; il aimait à répéter : “Ein jeder kann selig werden nach seiner Façon”) ; 3) l’acceptation des différences sans chercher à faire de prosélytisme, comme le veulent les principes qui sous-tendent la civilisation indienne (cf. l’œuvre de Naipaul, prix Nobel de littérature en 2007). L’islamisme wahhabite et le messianisme américain, le laïcisme à relents messianistes d’un BHL et du républicanisme français, ce mixte délétère de messianismes camouflés et de “nuisances idéologiques” modernes (Raymond Ruyer), le faux “rationalisme” des “bâtards de Voltaire”, tel qu’il a été décrit par John R. Saul aux États-Unis dans un livre qui n’a pas été pris en considération à sa juste mesure par les vrais cercles contestataires du désordre établi dans nos pays (1), sont, dans cette triple optique neutraliste européenne, anti-immixtionniste chinoise et différentialiste indienne, des options dangereuses, belligènes et déstabilisantes. On a vu le résultat en Libye, où les discours préfabriqués d’un BHL, conseiller de Sarközy, et “bâtard de Voltaire” emblématique et “auto-yavhéïsé”, n’ont pas généré un ordre stable et démocratique mais un chaos abominable, risquant de s’exporter dans toute l’Afrique du Nord et dans la région sahélienne.

    Wall Street et télé-évangélisme

    Pour combattre l’influence néfaste de toutes ces formes de messianisme politique, il faut entamer un combat métapolitique dont l’objectif premier doit être de rendre caducs les effets de la “théologie américaine”. La nature de cette théologie et la teneur de son message ont été analysées par une quantité d’auteurs anglo-saxons dont Clifford Longley (3) et Kevin Phillips (4). Si Longley examine le processus d’émergence de cette notion d’élection divine en Angleterre et aux États-Unis et nous permet d’en connaître les étapes, tout en s’inquiétant, en tant que Catholique anglais, des dérives possibles d’un fondamentalisme trop puissant et devenu fou, Phillips montre clairement les nuisances de ce fondamentalisme protestant et bibliste dans la réalité concrète actuelle, celle de l’échiquier international et, forcément, du “Grand Chessboard” centre-asiatique, cher à Brzezinski. Mieux : Phillips démontre, documents à l’appui, quels effets nocifs a eu et aura la combinaison a) de ce fondamentalisme et de cet “évangélisme” ou ‘télé-évangélisme” et b) de la politique économique et financière de Wall Street — qui a renoncé à toute forme de finance saine et hypothéqué la santé économique des États-Unis, en donnant libre cours à la spéculation la plus éhontée et en précipitant le pays dans une dette publique et privée sans précédent. Ces délires religieux et financiers vont plonger à terme les États-Unis, hegemon du monde unipolaire (espéré par Brzezinski), dans un marasme ponctué de prêches évangélistes, marqué par un endettement inédit dans l’histoire mondiale.

    Phillips espère un retour aux finances saines des anciennes administrations républicaines pré-bushistes et au pragmatisme diplomatique de Nixon, cette fois dans un contexte qui aura réellement dépassé les clivages de la “Guerre froide” (Strategic Vision de Brzezinski ne le contrariera pas) et se déploiera dans un monde plutôt multipolaire, même si “Zbig”prévoyait plutôt, tout juste avant que ne paraisse Strategic Vision, une sorte de duopole sino-américain en état de “coexistence pacifique”, dans un monde plus “asymétrique” que “multipolaire” (5).

    Un refus de tout fondamentalisme simplificateur

    La perspective métapolitique et géopolitique, que nous souhaiterions propager par nos diverses actions et interventions, repose donc sur un refus de tout pari sur un quelconque fondamentalisme simplificateur et forcément belliciste pathologique à cause même de ses hyper-simplifications. En matière de diplomatie et dans les commentaires diffusés dans les médias, nous souhaitons voir triompher l’attitude de la “tempérance requise”, prônée surtout par l’Inde, et non pas cet engouement, cher au belliciste néo-conservateur Robert Kagan, pour un Mars américain tout-puissant et roulant en permanence les mécaniques, s’opposant — à l’encontre de la dualité Mars/Vénus, Arès/Aphrodite, de la mythologie classique — à Vénus, c’est-à-dire à l’Europe, à la tempérance et à la diplomatie classique, inspirée du “jus publicum europaeum”. La perspective, que nous entendons faire nôtre, refuse les visions du monde basées sur une césure dans le temps, comme la “djalliliyâh” des wahhabites ou l’idée folle d’une “Nouvelle Jérusalem” du Massachussets (cf. Longley, op. cit., pp. 35-65). Pour restructurer l’Europe, après l’effondrement proche des “nuisances idéologiques” et des “messianismes”, il faut donner primauté aux héritages helléniques, romains et germaniques (slaves-byzantins dans l’aire qu’attribuait Huntington à ce complexe à fondements également grecs). Pour le protestantisme, il ne s’agit donc plus de valoriser les “iconoclastes” de 1566 (6) ou les “dissidences” religieuses de l’Angleterre du XVIIe siècle ou les visions des “Pélerins du Mayflower”, noyaux de l’idéologie et de la théologie américaines actuelles, etc. mais plutôt de se référer à la renaissance élizabéthaine, celle de l’époque où Christopher Marlow et William Shakespeare créaient leurs œuvres immortelles (7), à l’œuvre culturelle de Gustav-Adolf de Suède, aux fleurons du “Siècle d’or” hollandais.

    De même, si l’Occident doit se débarrasser de ses propres fondamentalismes protestants et “voltairo-bâtards”, une “dé-messianisation”, c’est-à-dire une “dé-wahhabitisation” et une “dé-salafisation”, doit avoir lieu dans le monde musulman, qui possède assez de ressources en lui-même pour dépasser ces folies qui ne lui apportent que des malheurs, comme dans les années 90 en Algérie, comme en Libye aujourd’hui, et demain en Tunisie et en Égypte. L’aire civilisationnelle islamique peut se référer au chiisme duodécimain quiétiste (éliminé en Iran par Khomeiny, au départ à l’instigation des services américains), l’ibaditisme d’Oman, le soufisme libyen (étrillé par les milices salafistes qui ont agi avec la bénédiction de BHL et de Sarközy), l’islam de Tombouctou (presque éradiqué par les milices salafistes au Mali pour le plus grand malheur de l’Afrique sahélienne), la définition de l’islam par Seyyed Hossein Nasr et surtout l’islam tel que l’a théorisé Henry Corbin et ses disciples. Forces auxquelles on peut ajouter les bonnes traditions militaires, d’ordre, de discipline et de sens du service que l’on a vues à l’œuvre, notamment en Égypte, sous Nasser, et en Syrie depuis la fin des années 50. Si le wahhabisme et le salafisme génèrent incontestablement l’islamophobie en Europe, en Thaïlande et ailleurs, et souvent à juste titre, les formes d’islam que nous aimons, dont nous prenons sereinement et humblement connaissance, ne généreront certainement jamais d’islamophobie mais, sans renier aucune de nos traditions, un bon petit engouement orientaliste et goethéen.

    ► Robert Steuckers, article préparé en novembre 2012 et parachevé à Villeneuve-d’Ascq, Forest-Flotzenberg, El Campello, Almuñecar et Fessevillers.

    Notes :

    • (1) John SAUL, Les bâtards de Voltaire – La dictature de la raison en Occident, Payot, 1993.
    • (2) Charles A. KUPCHAN, The End of the American Era – U.S. Foreign Policy and the Geopolitics of the Twenty-First Century, Vintage Books, New York, 2002.
    • (3) Clifford LONGLEY, Chosen People – The Big Idea that Shpaes England and America, Hodder & Stoughton, London, 2002-2003 (2nd ed.).
    • (4) Kevin PHILLIPS, American Theocracy – The Peril and Politics of Radical Religion, Oil, and Borrowed Money in the 21st Century, Viking/Penguin Group, London, 2006.
    • (5) Zbigniew BRZEZINSKI, “Nous sommes dans un monde très asymétrique”, entretien, propos recueillis par Nathalie Nougayrède, in Le Monde – Bilan géostratégique – 2011.
    • (6) Solange DEYON & Alain LOTTIN, Les casseurs de l’été 1566, Hachette, 1981.
    • (7) Lacey Baldwin SMITH, The Elizabethan Epic, Jonathan Cape, London, 1966.

     

     

    Amerika

     

    LES IMPÉRATIFS DE LA GÉOPOLITIQUE EURASIENNE

    Quelles règles géopolitiques ont joué dans le conflit du Kosovo ?

     

    rs-sma10.jpg♦ Robert Steuckers, 1999

    Avec le déclenchement du conflit en Yougoslavie, le 25 mars 1999, toute géopolitique européenne, russe, euro-russe, eurasienne ou germano-russe (peu importe désormais les adjectifs !), doit :  

    • Premièrement : être une réponse au projet de Zbigniew Brzezinski, esquissé dans son livre The Grand Chessboard. 

    • Deuxièmement : organiser une riposte à la stratégie pratique et réelle qui découle de la lecture par les états-majors de ces thèses de Brzezinski. Cette stratégie s’appelle "New Silk Road Land Bridge Project", comme vient de le rappeler Michael Wiesberg dans l’éditorial de Junge Freiheit, la semaine dernière. Le Projet "New Silk Road Land Bridge" (Pont Terrestre sur le Nouvelle Route de la Soie) repose cependant sur des réflexions géopolitiques et géostratégiques très anciennes. Elle est une réactualisation de la stratégie du containment appliquée pendant la guerre froide. Le containment dérive des théories géopolitiques : 

    • 1. d’Homer Lea, dont Jean-Jacques Langendorf, expert militaire suisse, a réédité le maître-ouvrage en allemand au début des années 80. Dans The Day of the Saxons, Lea fixait la stratégie britannique du containment de l’Empire russe, du Bosphore à l’Indus. Lea expliquait que les Russes ne pouvaient pas s’emparer des Dardanelles ou les contrôler indirectement (on se souvient de la Guerre de Crimée et des clauses très dures imposées à l’Empire russe par le Traité de Paris de 1856), qu’ils ne pouvaient pas franchir le Caucase ni dépasser la ligne Téhéran-Kaboul.  
    • 2. d’Halford John Mackinder, pour qui les puissances maritimes, dont l’Angleterre, devaient contrôler les rimlands, pour que ceux-ci ne tombent pas sous l’hégémonie du heartland, des puissances du milieu, des puissances continentales. La dynamique de l’histoire russe, plus précisément de la Principauté de Moscovie, est centripète, dans la mesure où la capitale russe est idéalement située : au départ de Moscou, on peut aisément contrôler le cours de tous les fleuves russes, comme, au départ de Paris, on peut aisément contrôler tous les fleuves français et les régions qu’ils baignent. Moscou et Paris exercent une attraction sur leur périphérie grâce à la configuration hydrographique du pays qu’elles contrôlent.


    La dynamique centrifuge de l’histoire allemande

    Au contraire, la dynamique de l’histoire allemande est centrifuge parce que les bassins fluviaux qui innervent le territoire germanique sont parallèles les uns aux autres et ne permettent pas une dynamique centripète comme en Russie d’Europe et en France. Un pays dont les fleuves sont parallèles ne peut être aisément centralisé. Les bassins fluviaux restent bien séparés les uns des autres, ce qui sépare également les populations qui se fixent dans les zones très œcuméniques que sont les vallées.  L’unification politique des pays à fleuves parallèles est très difficile. Face à cet inconvénient du territoire allemand, plus spécialement de la plaine nord-européenne de l’Yser au Niémen et, plus particulièrement encore, au territoire du Royaume de Prusse (du Rhin à la Vistule), l’économiste Friedrich List préconisera la construction de chemins de fer et le creusement de canaux d’une vallée parallèle à l’autre, de façon à les désenclaver les unes par rapport aux autres.

    Outre l’Allemagne (et la Prusse), d’autres régions du monde connaissent ce parallélisme problématique des fleuves et des vallées. 

    ♦ 1. La Belgique, dont la configuration hydrographique consiste en une juxtaposition des bassins de l’Yser, de l’Escaut et de la Meuse, avec un quasi parallélisme de leurs affluents (pour l’Escaut : la Lys, la Dendre ; puis la Senne, la Dyle et le Demer), connaît en petit ce que la grande plaine nord-européenne connaît en grand. Au début de l’histoire de la Belgique indépendante, le Roi Léopold I a fait appel à List, qui lui a conseillé une politique de chemin de fer et le creusement de canaux permettant de relier les bassins de l’Escaut et de la Meuse, puis de la Meuse et du Rhin, en connexion avec le système allemand. De ce projet, discuté très tôt entre Léopold I et F. List, sont nés le Canal Albert en 1928 seulement (d’Anvers à Liège) et le Canal du Centre (reliant la Haine, affluent de l’Escaut, à la Sambre, principal affluent de la Meuse). Ensuite, autre épine dorsale du système politico-économique belge, le Canal ABC (Anvers-Bruxelles-Charleroi). L’unité belge, pourtant très contestée politiquement, doit sa survie à ce système de canaux. Sans eux, les habitants de ces multiples microrégions flamandes ou wallonnes, auraient continué à s’ignorer et n’auraient jamais vu ni compris l’utilité d’une certaine forme d’unité politique. L’idée belge est vivace à Charleroi parce qu’elle repose, consciemment ou inconsciemment, sur le Canal ABC, lien majeur de la ville avec le large (les ports de mer de Bruxelles et d’Anvers) (le Ministre-Président flamand,  Luc Van den Brande, confronté récemment à de jeunes étudiants wallons de Charleroi, dans un débat sur la confédéralisation des régions de Belgique, a entendu de vibrants plaidoyers unitaristes, que l’on n’entend plus ailleurs en Wallonie ; dans leur subconscient, ces jeunes savent ou croient encore que leur avenir dépend de la fluidité du trafic sur le Canal ABC). 

    ♦ 2. La Sibérie, comme Ergänzungsraum [espace complementaire] de la Russie moscovienne, connaît également un parallélisme des grands fleuves (Ob, Iénisséï, Léna). Si la Russie semble être, par son hydrographie, une unité géographique et politique inébranlable, en dépit d’un certain particularisme ukrainien, les immenses prolongements territoriaux de Sibérie, eux, semblent avoir, sur le plan hydrographique, les mêmes difficultés que l’Allemagne et la Belgique en plus petit ou en très petit. Raison pour laquelle le Ministre du Tsar Sergueï Witte, au début de ce siècle, a réalisé au forceps le Transsibérien, qui alarmait les Anglais car les armées russes acquéraient, grâce à cette voie ferroviaire transcontinentale, une mobilité et une vélocité inégalées. La réalisation du Transsibérien donne l’occasion à Mackinder de formuler sa géopolitique, qui repose essentiellement sur la dynamique et l’opposition Terre/Mer. Parce que les voies ferrées et les canaux donnent aux puissances continentales une forte mobilité, comparable à celle des navires des thalassocraties, Mackinder théorise le containment, bien avant la guerre froide, au moment où la moindre mobilité habituelle de la puissance continentale russe cesse d’être véritablement un handicap. 

    ♦ 3. L’Indochine possède également une configuration hydrographique de type parallèle (avec le Hong rouge, le Mékong, le Ping, le Yom, le Salween, l’Irrawaddy). Cette configuration explique la "Kleinstaaterei" de l’ensemble indochinois, manipulé par les Français à la fin du XIXe siècle, par les Américains après 1945.  

    ♦ 4. La Chine a aussi des fleuves parallèles, mais elle a pu y pallier en organisant des liaisons par une navigation côtière bien organisée. Autre caractéristique de l’hydrographie chinoise : les sources des grands fleuves se trouvent pour une bonne part sur les hauts plateaux du Tibet, ce qui explique l’acharnement chinois à conserver ce pays conquis dans les années 50. Qui contrôle les sources tibétaines des grands fleuves chinois et indochinois risque à terme de contrôler l’alimentation en eau de la Chine.

    Ce regard jeté sur l’hydrographie démontre surtout que la géopolitique est bien souvent une hydropolitique. 

    Le projet "New Silk Road Land Bridge"

    Revenons au projet américain de "New Silk Road Land Bridge". Ce projet vise à créer une barrière d’Etats et de bases contenant la Russie loin des mers et de l’Océan Indien. Cette barrière commence à l’Ouest sur l’Adriatique (avec l’Albanie) et se termine en Chine. Elle relie, comme la Route de la Soie du temps de Marco Polo, les 2 parties les plus peuplées de la masse continentale eurasienne. En termes militaires, cette barrière serait constituée de l’Albanie réorganisée par les partisans de l’UCK, encadrés par des officiers américains et turcs, une Macédoine où l’on aura sciemment minorisé les Slaves au profit des Albanais renforcés par les réfugiés du Kosovo, une Turquie comme pièce centrale de la nouvelle OTAN, l’Azerbaïdjan qui vient de mettre à la disposition de l’OTAN la plus importante base aérienne de l’ex-Armée Rouge, l’Ouzbékistan à proximité de la Caspienne qui vient de dénoncer le pacte qui le liait à la Russie (dans le cadre de la CEI).

    À ce dispositif turcocentré, s’ajoutera très vite la Géorgie (qui vient aussi de se désolidariser du Pacte d’entraide de la CEI), la Tchétchénie qui a déjà perturbé l’acheminement par oléoduc des pétroles de la Caspienne en direction du port russe en Mer Noire, Novorossisk. Plus au nord, dans la région de l’Oural, 2 républiques autonomes musulmanes de la Fédération de Russie, le Tatarstan, le Bachkortostan et, au Sud, l’Ingouchie (voisine de la Tchétchénie et également musulmane), par la bouche de leurs présidents respectifs, ont exprimé leurs réticences face à la solidarité qu’exprimait l’immense majorité des Russes à l’égard des Serbes dans le combat qui oppose ceux-ci à l’OTAN et aux Kosovars albanais de l’UCK, manipulés par Washington et Ankara. À l’Est de Moscou mais à l’Ouest de l’Oural, sur le cours d’un affluent important de la Volga, la Kama, au sud des régions moins œcuméniques du nord de l’Oural, se trouvent donc des régions susceptibles d’entrer en rébellion ouverte contre Moscou, si le pouvoir russe cherche à disloquer la barrière américano-turque de l’Adriatique aux confins chinois.

    Dans The Grand Chessboard, Zbigniew Brzezinski table clairement sur la turcophonie d’Asie centrale, appelée à être organisée par Ankara, et, par ailleurs, évoque la possibilité d’étendre la sphère d’influence chinoise jusqu’au Kazakhstan, rejoignant ainsi le pôle turcophile et turcophone s’étendant de Tirana à l’Ouzbékistan. La barrière serait ainsi soudée, le verrou serait complet. Les Russes de Sibérie et d’Asie centrale seraient "contenus". La barrière serait consolidée par un appui inconditionnel à une Turquie de 70 millions d’habitants (et bientôt 100 millions !). Ankara recevrait des armes et un équipement technologique de pointe. Les États-Unis donneraient ainsi aux Turcs l’accès à des satellites de télécommunications, leur permettant d’inonder l’Asie centrale turcophone d’émissions de télévision orientées. Des fondations apparemment "neutres" offrent d’ores et déjà des bourses d’étude à des étudiants turcophones d’Asie centrale pour étudier à Istanbul et à Ankara. Washington ferme les yeux sur le génocide que subissent les Kurdes, non turcophones et locuteurs d’une langue indo-européenne proche du persan. Les Kurdes pourraient disloquer le verrou en proclamant leur indépendance et en s’alliant aux autres indo-européophones de la région : les Arméniens, orthodoxes et alliés traditionnels des Russes, ennemis jurés de la Turquie depuis le génocide de 1916, et l’Iran, adversaire des États-Unis et alliés potentiels de Moscou. 

    Carte musulmane obligatoire pour la Russie

    Cette carte musulmane jouée par les États-Unis jette le désarroi à Moscou. Evguenii Primakov sait désormais qu’il doit trouver une parade mais sans brusquer les 20 millions de musulmans de la Fédération de Russie et les ressortissants des ex-républiques musulmanes et turcophones de l’URSS, constituant l’"étranger proche". La Russie est contrainte de forger à son tour un projet cohérent pour les peuples turcophones, sous peine de bétonner définitivement son propre encerclement, mis en œuvre par les Américains. C’est ce qui explique, notamment, l’intérêt que porte notre ami Alexandre Douguine à l’Islam, en tant que force traditionaliste que l’on pourrait opposer à l’Ouest. Douguine fonde sa théorie de l’Islam sur l’œuvre de 2 auteurs : Constantin Leontiev et René Guénon. Constantin Leontiev voulait au XIXe siècle une alliance des Orthodoxes et des Musulmans contre l’Ouest (catholique, protestant et libéral). Leontiev s’opposait au soutien russe apporté aux petits peuples slaves des Balkans, parce que ceux-ci, disait-il, étaient animés par des idéologies émancipatrices et libérales, téléguidées depuis Vienne, Paris et Londres. Leontiev s’opposait ainsi au théoricien du nationalisme serbe Ilia Garasanin (Garachanine), qui liait l’orthodoxie balkanique à une revendication anti-ottomane et émancipatrice des communautés paysannes slaves. Garasanin demandait l’aide russe, mais ne souhaitait pas introduire l’autocratisme dans les Balkans. À ce titre, il apparaissait comme subversif pour les traditionalistes, dont Leontiev. La référence à Guénon, qui s’est converti à l’Islam et retiré au Caire, participe essentiellement, chez Douguine, d’une critique générale du "règne de la quantité". Diverses instances en Russie cherchent donc à justifier et à consolider intellectuellement une politique d’ouverture à l’Islam qui puisse faire pièce à celle que déploient les États-Unis autour de la turcophonie centre-asiatique. 

    Hydropolitique carolingienne

    treaty10.gifEn Europe, en prenant pied dans les Balkans (en Albanie, au Kosovo et en Macédoine) et en frappant Belgrade et Novi Sad sur le Danube, les États-Unis tentent de barrer la nouvelle grande voie d’eau qui traverse l’Europe, de l’embouchure du Rhin à Rotterdam en passant par le Main, le nouveau canal Main-Danube et le cours du Danube lui-même jusqu’à Constantza en Roumanie. Cette volonté d’entretenir une liaison fluviale à travers le continent est très ancienne. Déjà Charlemagne avait eu ce projet, à l’aube de l’histoire européenne occidentale. On oublie très souvent que les Carolingiens raisonnaient en termes d’hydropolitique. Charlemagne, doté d’une solide santé physique, s’est rendu compte des difficultés géographiques et physiques à centraliser son empire. Pour maintenir l’édifice en place, il a été obligé, pendant toute sa vie, de voyager sans cesse d’un château palatin à l’autre. Les missi dominici ont pris le relais, transmettant les consignes à travers tout l’empire. Les seules voies de communication permanentes et faciles à l’époque étaient les fleuves. Les Francs, par ex., pour s’emparer de ce qui allait devenir l’Île-de-France et en faire le centre de leur puissance politique, ont descendu le cours de l’Oise sur des radeaux. Seuls les fleuves permettaient d’acheminer d’énormes quantités de marchandises dans des temps raisonnables.

    Pour ceux qui ne perçoivent pas l’importance des fleuves après la disparition des routes romaines, le partage de l’empire à Verdun en 843, entre les 3 petits-fils de Charlemagne, apparaît absurde. Pourtant, ce partage est d’une logique limpide pour qui raisonne en termes d’hydropolitique. Charles le Chauve, roi de la Francie occidentale (qui deviendra la France), reçoit les bassins de la Somme, de la Seine, de la Loire et de la Garonne. Lothaire, empereur, reçoit la Lotharingie, de la Frise au Latium, ce qui apparaît illogique voire aberrant, sauf si l’on regarde bien la carte hydrographique : Lothaire reçoit les bassins du Rhin (avec la Moselle), de la Meuse, du Rhône (avec la Saône et le Doubs) et du Pô. Louis le Germanique, avec la Francie orientale (qui deviendra l’Allemagne) reçoit en héritage la dualité allemande qui repose, physiquement parlant, sur la dualité de la configuration hydrographique du pays : il hérite des fleuves parallèles de la plaine nord-européenne (Ems, Weser, Elbe, Oder) et, surtout, du Danube qui ouvre d’immenses perspectives en aval.

    L’héritage de Louis le Germanique, qui s’emparera de la Lotharingie, scelle la dualité de l’histoire allemande, où, plus tard, la Prusse organisera la grande zone des fleuves parallèles, tandis que l’Autriche prendra en charge le système danubien. Cet état de choses explique pourquoi les Allemands se sont immédiatement entendus avec les Hongrois et qu’ensemble, ils ont guerroyé des siècles durant contre l’Empire ottoman qui entendait, lui aussi, s’emparer du Danube en en remontant le cours pour s’emparer de la "Pomme d’Or" (Vienne). Après les premières tentatives de Frédéric II de Prusse, au XVIIIe siècle, de doter son royaume d’un bon système de canaux raccourcissant les distances pour les marchandises à transporter, réalisations qu’il récapitule lui-même dans son Testament politique de 1752, l’économiste du XIXe siècle Friedrich List élabore des projets pour tous les pays d’Europe et pour l’Allemagne en particulier. Il demande aux hommes d’État d’« organiser le Danube » et d’accélérer le creusement du Canal joignant le Main au Danube. De là vient cette grande idée de relier Rotterdam à Constantza et la navigation fluviale danubienne au système de la Mer Noire et des fleuves russes qui s’y jettent.

    Plus tard, cette idée récurrente dans les politiques d’aménagement du territoire se retrouve chez le géopolitologue Walther Pahl, qui signale que la majeure partie des exportations russes en céréales, en pétrole et en produits sidérurgiques empruntent les voies et les ports de la Mer Noire pour se répandre dans le monde. Plus précis, le géopolitologue Arthur Dix, en 1923, quelques mois après la signature des accords germano-russes de Rapallo, entre Rathenau et Tchitchérine, dessine une carte montrant la synergie potentielle entre les systèmes fluviaux russes, allemands et danubiens, permettant d’organiser l’Europe centrale et orientale, éventuellement contre les politiques anti-européennes de la France et de l’Angleterre. Max Klüver, historien controversé des prolégomènes de l’affrontement germano-russe de 1941-45, étudie dans son ouvrage Präventivschlag, les requêtes successives de Molotov auprès de Ribbentrop dans la période du pacte germano-soviétique de 39-41, demandant une participation soviétique dans la gestion du trafic fluvial danubien. Klüver rappelle que Ribbentrop devait tenir compte de réticences roumaines et hongroises et d’abord apaiser le conflit qui opposait ces 2 petites puissances danubiennes entre elles. Ce sera l’objet des 2 arbitrages de Vienne, œuvre diplomatique de Ribbentrop. 

    La maîtrise du Danube : cauchemar britannique

    L’ouverture d’un trafic transeuropéen via le Danube a toujours été le cauchemar des Britanniques, depuis 1801.Cette année-là, le Tsar Paul I, allié de Napoléon, demande à celui-ci d’envoyer des troupes via le Danube et la Mer Noire, pour amorcer une campagne contre les possessions indiennes de l’Angleterre en passant par la Perse. Le Danube devait remplacer la Méditerranée comme voie de communication rapide par eau, parce que Nelson en avait chassé les Français et anéanti les projets napoléoniens en Égypte. L’hostilité britannique à tout trafic danubien s’explique :  

    • Parce que le Danube relativise les voies maritimes méditerranéennes contrôlées par les Britanniques ;  

    • En 1942, pendant la seconde guerre mondiale, des journalistes anglais publient une carte montrant un "Très Grand Reich allemand" centré autour d’un système "Rhin-Main-Danube", lui permettant d’exercer son hégémonie sur l’Ukraine et le Caucase. Pour une certaine opinion à Londres en 1942, le danger nazi n’est donc pas incarné par une idéologie totalitaire ou raciste, ou par un dictateur arbitraire aux réactions imprévisibles, mais par un simple projet d’aménagement du territoire et des voies fluviales, vieux de mille ans. Comme quoi, selon cette "logique", Charlemagne était déjà "nazi" sans le savoir ! Et bien avant la fondation de la NSDAP ! Aujourd’hui, pour dénoncer le processus d’unification européen en cours, un géopolitologue français germanophobe, Paul-Marie Coûteaux, ressort la même carte dans un article récent de la revue Géopolitique (mars 1999). Coûteaux se situe ainsi dans la même logique qu’un de ses prédécesseurs, André Chéradame, géopolitologue durant la première guerre mondiale et architecte oublié du système de Versailles, notamment pour ce qui concerne ses plans d’accroissement démesuré de la Roumanie et de la Yougoslavie, et de destruction de la Hongrie et de la Bulgarie. Chéradame cherchait à morceler le cours du Danube après Vienne en autant de tronçons nationaux possibles. Sa géopolitique rencontrait davantage les intérêts anglais que les intérêts français.  

    • Tout accroissement du trafic fluvial danubien limite le monopole des transports maritimes exercé par les armateurs de la Méditerranée, généralement britanniques ou financés par la City. Rappelons à ce propos qu’au moment où Soviétiques et Allemands signent le Traité de Rapallo, les Américains, par les Accords de Washington de 1922, imposent à la France et à l’Italie une réduction considérable de leur tonnage, limité à 175.000 tonnes. 

    Une succession de crises bien préparées

    Quelle est la situation actuelle, en tenant compte de tous les facteurs historiques que nous venons de mentionner ? 

    ♦ A. Depuis quelques années, le système Rhin-Main-Danube est devenu une réalité, vu le percement du Canal Main-Danube sous l’avant-dernier gouvernement Kohl en Allemagne. Notons que la postérité reconnaîtra forcément le mérite de Kohl, d’avoir réalisé après 1.100 ans d’attente un projet de Charlemagne. Mais, inévitablement, en connaissant l’hostilité foncière de la Grande-Bretagne à ce projet, on pouvait s’attendre à des manœuvres de diversion, dont la guerre contre la Serbie, avec le bombardement des ponts de Novi Sad et de Belgrade, a constitué un prétexte en or. 

    ♦ B. Depuis l’annonce de la fin des travaux du percement du Canal Main-Danube, bon nombre de voies de communication dans le système euro-russe du Danube, de la Mer Noire et de la Caspienne subissent des crises violentes, provoquant des instabilités de longue durée, avec :  

    • 1. le conflit de la Tchétchénie, où un oléoduc important acheminant le pétrole de la Caspienne vers un terminal russe sur la Mer Noire, a été bloqué par les troubles qui ont affecté cette république ethnique de la Fédération de Russie.  
    • 2. Une intensification observable des liens entre la Turquie, fermement appuyée par les Etats-Unis, et les ex-républiques soviétiques turcophones, qui quitte l’orbite de la CEI et donc de la Russie.  
    • 3. Un conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour l’enclave arménienne du Nagorno-Karabach, où l’Arménie, sans accès à la mer, est coincée entre son adversaire et l’allié de celui-ci, la Turquie.  
    • 4. Un chaos permanent dans les Balkans, surtout depuis la crise bosniaque et la démonisation médiatique de la Serbie, décrite comme une sorte de croquemitaine politique en Europe.  
    • 5. L’échec d’un plan complémentaire, du temps de Kohl et de Mitterrand, visant à joindre le Rhin au Rhône et donc le système Rhin-Main-Danube au bassin occidental de la Méditerranée ; ce projet "carolingien" a été torpillé par l’aile pro-socialiste du parti des Verts en France, orchestrée par une certaine Madame Voynet, aujourd’hui ministre dans le gouvernement Jospin.  
    • 6. La crise financière qui secoue l’Extrême-Orient et affaiblit ainsi des alliés potentiels de la Russie et de l’Europe. 
    • 7. L’arrestation du leader kurde Öcalan, quelques semaines avant le déclenchement des opérations de l’OTAN, afin que le mouvement de résistance kurde soit neutralisé et ne puisse organiser de diversion contre les opérations américano-turques dans les Balkans, avec l'appui militaire de leurs mercenaires et de leurs vassaux européens.  
    • 8. Le bombardement des ponts sur le Danube en Serbie et en Voïvodine, coupant la voie fluviale la plus importante d’Europe et annulant l’effort financier qu’avait consenti le gouvernement allemand du temps de Kohl pour réaliser le canal Main-Danube. Les frappes contre ces ponts sont des frappes contre l’Europe et, plus spécialement, contre l’Autriche, dont le commerce extérieur a connu un boom spectaculaire depuis la chute du Rideau de fer et l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, et contre l’Allemagne. Ainsi, selon un article du Washington Times, un armateur allemand de Passau en Bavière risque la ruine de son entreprise parce que le Danube n’est plus navigable au-delà de Belgrade ; de même, un armateur autrichien, disposant d’une flotte plus considérable, a vu 60 de ses embarcations bloquées à l’Est de la frontière yougoslave. La Bulgarie et la Roumanie sont isolées et coupées du reste de l’Europe. Ces pays sont contraints d’accepter les conditions de l’OTAN et de mettre leurs espaces aériens à la disposition de l’alliance.  
    • 9. Fin mars, début avril 1999, 3 républiques de la CEI, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan déclarent se désolidariser du pacte de défense collective qui les liait à la Russie. Ce qui conduit à l’encerclement complet de l’Arménie, enclavée entre 3 pays ennemis, avec pour seule issue l’Iran. Les oléoducs passeront donc par la Turquie pour aboutir au terminal de Ceyhan sur la côte méditerranéenne, se soustrayant de la sorte à la dynamique Danube/Mer Noire.


    De cette façon, le "Pont terrestre" (Land Bridge) sur la nouvelle Route de la Soie devient une réalité géopolitique, au détriment de l’Europe et de la Russie. 

    Une riposte est-elle encore possible ?

    Quelle stratégie opposer à ce gigantesque verrou qui coupe l’Europe et la Russie de leurs principales sources d’approvisionnement énergétique ? Il a été un moment question de forger une nouvelle alliance entre la Russie et :  

    • 1) La Serbie  
    • 2) La Macédoine, à condition qu’elle reste majoritairement slave et orthodoxe ;  
    • 3) La Grèce, qui se détacherait de l’OTAN pour manifester sa solidarité avec les autres puissances orthodoxes, mais se verrait coincée entre une Albanie surarmée et appuyée par les États-Unis et une Turquie qui n’a jamais cessé de la menacer en Mer Ionienne.  
    • 4) Chypre, qui serait libérée des Turcs qui occupent sa portion septentrionale, et deviendrait une base de missiles de la marine russe. On doit rappeler ici l’enjeu important que constitue cette île, véritable porte-avions dans la Méditerranée orientale. Chypre se situe à 200 km des côtes syriennes et libanaises, à 500 km des côtes égyptiennes. Elle est passée sous domination britannique en 1878 et quasiment annexée en 1914, année où les Cypriotes ont pu acquérir des passeports britanniques. Ce n’est qu’en 1936 que l’armée, la marine et l’aviation britanniques transforment cette île en forteresse, au même moment où les Italiens font de Rhodes, qu’ils possèdent à l’époque, une forteresse et une base aérienne. Rhodes se situe à 400 km à l’Ouest de Chypre et également à 500 km des côtes égyptiennes, à hauteur d’Alexandrie. En 1974, la Turquie occupe le Nord de l’île et y constitue une république fantoche qu’elle est la seule à reconnaître. L’an passé, de graves incidents ont opposé des manifestants grecs à des policiers de l’État fantoche turc de l’île. Un manifestant grec a été abattu froidement par cette police, devant les caméras du monde entier, sans que cela ne suscite d’indignation médiatique ni d’intervention militaire occidentale.  
    • 5) La Syrie, dont les fleuves, le Tigre et l’Euphrate, sont asséchés par la politique des barrages turcs, installés en Anatolie du temps d’Özal. Seule la Syrie ne peut résister à la Turquie ; au sein d’une alliance avec la Russie (et si possible, avec l’Europe), elle serait à nouveau en mesure de faire valoir ses droits.  
    • 6) Le Kurdistan, de manière à dégager l’Arménie de son enclavement et, si possible, de lui donner un accès à la Mer Noire ;  
    • 7) L’Irak, qui serait le prolongement mésopotamien de cette alliance et une ouverture sur le Golfe Persique.  
    • 8) L’Iran qui échapperait aux sanctions américaines (mais on apprend que l’Iran soutient les positions de l’OTAN au Kosovo !) 
    • 9) L’Inde, dont le gouvernement nationaliste vient de tomber à la date du samedi 17 avril 1999, alors qu’il avait déployé une politique de défense et d’armement indépendante, pourrait donner corps à cette alliance planétaire, visant à encercler le "Land Bridge" entre l’Europe et la Russie au Nord, et une chaîne de puissances du rimland au Sud. 
    • 10) L’Indonésie et le Japon, puissances extrême-orientales affaiblies par la crise financière qui les a frappées l’an passé. L’alliance éventuelle du Japon et de l’Indonésie, avec le Japon finançant la consolidation de la marine de guerre indienne (notamment les porte-avions), afin de protéger la route du pétrole du Golfe au Japon. Cette alliance avait inquiété les géopolitologues américain et australien Friedmann et Lebard, il y a quelques années (cf. The Coming War with Japan, St. Martin’s Press, New York, 1991). Dans son éditorial du Courrier International (n°441, 15/21 avril 1999), Alexandre Adler, dont les positions sont très souvent occidentalistes, craint les hommes politiques japonais hostiles aux États-Unis. Il cite notamment Shintaro Ishihara, devenu gouverneur de Tokyo. Il écrit : « Si un Japon nationaliste et communautaire décide de devenir le banquier de la Russie néo-nationaliste, nous aurons encore beaucoup à réfléchir sur les effets à long terme de la crise serbe que nous vivons pour l’instant avec autant d’intensité ». Le flanc extrême-oriental de cette alliance potentielle s’opposerait au tandem Chine-Pakistan, soudé à l’ensemble albano-turco-centre-asiatique. 


    Deux stratégies face à la Chine

    china-10.jpgDans ce contexte, nous devons réfléchir sur l’ambiguïté de la position chinoise. Brzezinski veut utiliser la Chine dans la constitution du barrage anti-européen et anti-russe ; il cherche à en faire l’élément le plus solide du flanc oriental de cette barrière, de ce "Land Bridge" sur la Route de la Soie, dont l’aboutissement — “on le sait depuis Marco Polo” — est le "Céleste Empire". Une alliance sino-pakistanaise tiendrait ainsi en échec l’Inde, allié potentiel du Japon dans l’Océan Indien. D’autres observateurs américains, au contraire, voient en la Chine un adversaire potentiel des États-Unis, qui pourrait devenir autarcique et développer une économie fermée, inaccessible aux productions américaines, ou se transformer en "hegemon" en Indochine et en Mer de Chine. C’est pourquoi on reproche régulièrement à la Chine de ne pas respecter les droits de l’homme. À ce reproche la Chine répond qu’elle entend généraliser une pratique des droits de l’homme "à la carte", chaque civilisation étant libre de les interpréter et de les appliquer selon des critères qui lui sont propres et qui dérivent de ses héritages religieux, philosophiques, mythologiques, etc. Les États-Unis développent donc vis-à-vis de la Chine 2 concepts stratégiques :  

    • a) Ils veulent "contenir" la Chine avec l’aide du Japon et de l’Indonésie, voire du Vietnam.  

    • b) ou bien ils veulent l’arrimer à la barrière anti-russe, favoriser son influence dans le Kazakhstan et renforcer l’alliance anti-indienne qui la lie au Pakistan (l’optique américaine est tout à la fois anti-européenne sur le Danube et dans les Balkans ; anti-russe dans les Balkans, en Mer Noire, dans le Caucase et en Asie centrale turcophone ; anti-indienne dans d’Himalaya et dans l’Océan Indien ; en toute logique les diplomaties européennes, russes et indiennes devraient faire bloc et afficher une politique globale du grand refus).  

    • c) Reste la question irrésolue du Tibet. Si la Chine accepte le rôle que lui assignent les disciples de Brzezinski, l’Europe, la Russie et l’Inde doivent donner leur plein appui au Tibet, prolongement himalayen de la puissance indienne. Le Tibet offre l’avantage de pouvoir contrôler les sources de tous les grands fleuves chinois et indochinois ainsi que les réserves d’eau du massif himalayen, vu que l’eau devient de plus en plus un enjeu capital dans les confrontations entre les États (cf. Jacques Sironneau, L’eau, nouvel enjeu stratégique mondial, Economica, 1996). La Chine tient à garder une mainmise absolue sur le Tibet pour ces motifs d’hydropolitique. 

    Trois pistes à suivre impérativement

    31204510.jpgEn conclusion, ce tour d’horizon des questions stratégiques actuelles nous montre l’absence tragique de l’Europe sur l’échiquier de la planète. Politiquement et géopolitiquement, l’Europe est morte. Ses assemblées ne discutent plus que des problèmes impolitiques. Aucune école de géopolitique connue n’a pignon sur rue en Europe. Que reste-t-il à faire dans une situation aussi triste ? 

    ♦ A. Développer une politique turque européenne, qui rejette tout retour de la Turquie dans les Balkans, terre d’Europe, mais, au contraire, favorise une orientation des potentialités turques vers le Proche-Orient et la Mésopotamie, en synergie avec les puissances arabo-musulmanes de la région. La Turquie ne doit plus être instrumentalisée contre l’Europe et contre la Russie. Elle doit permettre l’accès aux flottes européennes et russe à la Méditerranée via les Dardanelles. Elle doit cesser de pratiquer la désastreuse politique d’assécher la Syrie et l’Irak qu’avait amorcée Özal, en dressant des barrages haut en aval du cours de l’Euphrate et du Tigre. Elle doit renouer avec l’esprit qui l’animait au temps du grand projet de chemin de fer Berlin-Bagdad (autre hantise de l’Empire britannique). 

    ♦ B. Généraliser une politique écologique et énergétique qui dégage l’Europe de la dépendance du pétrole. C’est le contrôle des sources du pétrole au Koweit, à Mossoul, dans le Caucase et le pourtour de la Mer Caspienne qui induit les États-Unis à développer des stratégies de containment. Un désengagement vis-à-vis du pétrole doit forcément nous conduire à adopter des énergies plus propres, comme l'énergie solaire et l'énergie éolienne. Ces énergies seraient dans un premier temps un complément, dans un deuxième temps, un moyen pour réduire la dépendance. De Gaulle avait compris que la diversification des sources d’énergies était favorable à l’indépendance nationale. Sous De Gaulle, de nouvelles techniques ont été mises en oeuvre, comme les usines marémotrices de la Rance, l’énergie solaire dans les Pyrénées, une politique de construction de barrages dans tout le pays et le pari sur l’énergie nucléaire (qui n’est plus une alternative absolue depuis la catastrophe de Tchernobyl). L’objectif de toute politique réelle est d’assurer l’indépendance alimentaire et l’indépendance énergétique, nous enseignait déjà Aristote.

    ♦ C. Vu que la supériorité militaire américaine dérive, depuis le Golfe et la guerre contre la Yougoslavie, d’une bonne maîtrise des satellites d’information, il est évident qu’une coopération spatiale plus étroite entre l’Europe et la Russie s’impose, de façon à offrir à terme une alternative aux monopoles américains dans le domaine de l’information (médias, internet, etc.). Il est évident aussi que l’utilisation militaire des satellites s’avère impérative, tant pour les Européens que pour les Russes. La minorisation de l’Europe vient de son absence de l’espace. 

    ► Intervention de Robert Steuckers au Colloque de "Synergon-Deutschland", 24-25 avril 1999 &  à la Conférence sur la Guerre en Yougoslavie de la Lega Nord, Milan, 6 mai 1999. 

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