• Eurasie

    varang10.jpgGéopolitique européenne :

    l'Eurasie comme destin

    à propos d’un livre de Pierre Béhar

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    Depuis les bouleversements de 1989, l’Europe s’est retrouvée mais ne s’est pas réunie. Malgré les analyses et les essais de géostratégie, malgré les tentatives de « nouvelle donne européenne » et le retour de la géopolitique (retour du mot tout au moins), malgré les débats qu’aura suscité le Traité de Maastricht (des débats bien lointains), les projets BCBG ont été florissants et n’ont fait que renforcer une logique : celle d’une Europe soumise au dogme de l’économie, anti-démocratique, soumise à la synarchie des euro-technocrates. Pourtant présentée comme la « nouvelle Jérusalem céleste », cette Europe ne sera jamais la nôtre.

    Un ouvrage signé Pierre Béhar (1) nous ramène à l’essentiel en nous proposant une « géopolitique pour l’Europe ». Une Europe qui en se réappropriant sa totale continentalité, de l’Atlantique au Pacifique, doit se construire sur la base d’un principe : l’équilibre des peuples et des nations. Une encourageante initiative qui s’inscrit dans notre Combat, celui d’une Europe européenne et « grand-continentale », embryon d’un Empire eurasiatique.

    L'Europe en effervescence : inquiétudes et espoirs

    Effondrement du Mur de Berlin (novembre 1989) et réunification allemande (décembre 1990), éclatement de l’Empire soviétique (décembre 1991), dissolution du Pacte de Varsovie (mars 1991), création de la Communautés des États Indépendants, disparition de la Yougoslavie et guerre balkanique, projet d’union européenne, partition de la Tchécoslovaquie (juin 1992)… décidément, n’en déplaise à M. Fukuyama, l’Histoire continue (2). Certes, cette effervescence n’augure pas obligatoirement d’une histoire conforme à nos aspirations. Mais nous connaissons le tragique de la vie, nous savons que l’Histoire n’est jamais écrite et que « le combat est père de toute chose » (Héraclite). Alors ni états d’âme ni béatitude…

    Des inquiétudes…

    L'écroulement de l’Imperium soviétique et sa spectaculaire et lamentable disparition auront laissé plus d’un analyste désemparé. Au-delà du fécond réveil des peuples qui autoriserait l’optimisme, certains n’y voient « qu’une étape supplémentaire vers l’accomplissement du matérialisme total et de la dépossession des hommes et des peuples par le système du productivisme planétaire et de la logique du capital » (3). Là comme ailleurs le cauchemar pourrait s’installer. De même, passée l’euphorie de la réunification allemande, immédiatement se sont installés fantasme et scepticisme : crainte en particulier de la voir se construire son propre destin et de se tourner vers l’Est ou vers la Mitteleuropa. Au sud, la guerre balkanique entretient une plaie ouverte et démontre toute la perversité du nationalisme, l’obsolescence de l’État-nation et l’absence du mythe fédérateur européen.

    Ailleurs, l’Europe occidentale et communautaire, embryon, nous dit-on, d’une Europe politique, ayant choisi l’économie comme destin, s’enferme dans le juridisme au travers d’un Traite de Maastricht (février 1992) qui accentue le choix originel du Traité de Rome. Cette nouvelle étape sur le long chemin communautaire aura confirmé le décalage flagrant, l’incompréhension entre les élites politiques et les “citoyens européens”. Cette Europe n’est pensée et conçue que comme instrument pour mieux engager la compétition avec les États-Unis et le Japon. n’y parle-t-on pas que “modernisation” et “robotisation” et nos politiciens ne la présentent-ils pas comme une planche de salut pour ses 53 millions de pauvres. Ce que l’on peut d’ores et déjà affirmer, c'est qu’elle comblera les financiers et que « le seul gouvernement qui se profile à l’horizon 2000 risque fort d’être celui des gouverneurs de la banque centrale ». L’homogénéisation marchande et l’intégration à l’économie mondiale s’installent.

    Des espoirs…

    Tout ce bouillonnement aura eu cependant un mérite : précipiter la fin de l’immobilisme géopolitique en Europe et réveiller les stratèges que 45 années de “protectorat américain” avaient plongé dans un coma frisant la mort clinique. Sont réapparus la géographie européennes, ses peuples et ses ethnies, la réflexion géopolitique et géostratégique. Certes, là où se prennent les décisions, dans les sphères où évoluent nos “décideurs”, le statu quo et la frilosité continuent à régner. L’acceptation du leadership américain s’installe et l’originalité n’est pas de mise.

    C'est “Ailleurs” que s’imaginent les véritables projets, ceux qui sont porteurs de destin. L’ouvrage de Pierre Béhar s’inscrit dans cet “Ailleurs” où prend forme et se réalise notre projet grand-européen, cette Europe à vocation confédérale dont bon nombre de nos contemporains ne perçoivent pas l’unité territoriale et a fortiori culturelle. Il contribue également à une mise en forme de ce “Grand Espace” (Großraum) eurasiatique que Karl Haushofer (4) présentait comme l’une des conditions géopolitiques indispensables à toute politique de puissance. Dégageant les caractéristiques géographiques et humaines de notre continent, Pierre Béhar propose une politique d’équilibre interne et intègre l’Eurasie comme composante d’une Europe désireuse de se forger un destin à l’échelle du monde.

    L'Europe, un ensemble mouvant

    Si, pour les Européens conséquents que nous sommes, l’Europe a toujours existé, un mythe ne mourant jamais, si sa totale dimension eurasiatique ne nous a jamais échappé, cette perspective n’est pas partagée par les futurs “citoyens européens”. La ploutocratie mondiale ayant quant à elle allègrement franchi le pas. Cela tient au fait que, comme le soulignait le Général Jordis von Lohausen (5), « l’Europe n’est pas un simple continent au même titre que l’Afrique, l’Australie, l’Antarctique. Elle est l’œuvre des Européens et non un don de la nature, l’Europe n’est ni au-delà ni en-deçà de l’Oural, mais jusqu’au point où elle se défend ».

    En effet, si ses frontières occidentales ont été naturellement perçues et définies, sur le front oriental, elles ont toujours été conventionnelles et incertaines. L’Oural ne signifiant géopolitiquement rien, c'est souvent sur la ligne de front, au point d’arrêt de “l’envahisseur” que l’Europe se définissait. En cette fin de XXe siècle, l’Europe a retrouvé son unité géographique. Des divisions subsistent (économiques, religieuses, …) mais elles doivent s’effacer si l’Europe se veut, de l’Atlantique au Pacifique, autre chose que le “cap de l’Asie”.

    Retrouver notre continentalité

    L'Europe, écrit Pierre Béhar, se présentant comme le « promontoire de l’Asie », point d’aboutissement de toutes les migrations venant de l’Est, laisse apparaître plusieurs ensembles géographiques très contrastés d’où se dégagent des « permanences géopolitiques ».

    ◘ Le relief, trois ensembles :

    • La “grande plaine du Nord”, sans relief, sans frontières naturelles, les peuples qui l’habitent éternellement s’y entrechoquent et s’y mêlent. Germains, Baltes, Polonais, y trouveront maintes sources de conflits.
    • Au sud, un ensemble montagneux, Alpes, Carpathes et Balkans. Ces derniers, “tourmentés et escarpés” nous éclairent sur les difficultés encore actuelles que peuvent y avoir les populations à y constituer des zones d’habitat stables.
    • Ailleurs, l’Europe n’est que presqu’îles ou îles lointaines. Autant de presqu’îles (hellénique, italique, ibérique, Asie Mineure, danoise, norvégienne, …) qui constituent des liens avec le monde arabe (nouvel ennemi d’un Occident en mal de croisade), l’Afrique (que certains voudraient rejeter dans la barbarie), l’Asie et le Grand Nord.


    ◘ Les deux aires humaines : À ce constat dans le relief correspondent des “aires humaines” tout autant contrastées. À l’Ouest, une zone de stabilité, à l’Est, une instabilité chronique dont la résolution de l’équilibre « reste la tache à laquelle l’Europe est actuellement confrontée ».

    ◘ l’Asie jusqu’où ? : Mais l’Europe géopolitique, c'est aussi cet “au-delà”, cette Asie sans laquelle aucun destin ne sera possible. Une nécessité apparaît : « rétablir des relations qui reflètent les liens géographiques qui les unissent ». D’où une question de l’auteur : « Jusqu’où vers l’Est, l’Europe doit-elle étendre des relations géopolitiques privilégiées ? ». La réponse est pour nous sans équivoque.

    ◘ La mer : Enfin, l’Europe, c'est aussi un rapport à la mer constant, d’où une maîtrise nécessaire des mers pour un continent qui a toujours souffert du manque de matières premières. Mais aussi nécessité stratégique parce que la mer est devenue « un élément essentiel du théâtre des opérations terrestres ». Et Pierre Béhar d’affirmer : « L’Europe sera une thalassocratie ou ne sera pas », au même titre qu’elle ne pourra éviter un investissement dans une politique spatiale d’envergure.

    Autant de « permanences géopolitiques » que nous somme gré à l’auteur de nous rappeler tant aujourd'hui elles sont ignorées. Mais ces permanences ont un objectif, amener les Européens à s’engager dans deux directions pour penser une géopolitique européenne : rétablir l’équilibre interne de l’Europe, penser l’Eurasie.

    Rétablir l’équilibre interne du continent

    Cette notion d’équilibre rejette “l’Europe hémiplégique” et réductionniste qu’est la Communauté Économique Européenne (CEE). Une Europe économique dont on nous fait croire qu’en sortira une Europe politique. Rien de plus faux, car inévitablement « elle se fondra sur le principe d’une intégration totale » et renforcera les frustrations nationales. C'est donc vers une Europe confédérée et affirmant le primat du politique qu’il faut se tourner. Abandonner le « présupposé arbitraire du primat de l’économique devenu credo de la réflexion occidentale ».

    Si la confédération apparaît comme le système le mieux adapté, elle demande un dépassement de “l’idéologie nationaliste” qui a “suicidé” l’Europe et un retour au principe d’équilibre qui a toujours guidé l’ancienne diplomatie dont Bismarck fut un remarquable exemple. Une tradition à mettre en œuvre dans une zone, celle du centre-Europe, mais aussi à l’échelle du continent.

    Au centre : l’Allemagne et la Mitteleuropa

    L'Allemagne n’est pas le problème et le « déséquilibre européen ne vient pas de sa réunification (…) mais de la destruction (…) de l’ensemble politique austro-magyaro-slave qui la contrebalançait ». Certes en 1994, l’Allemagne n’a plus de "revendications territoriales" mais comme à toute puissance économique correspond une puissance politique, on peut légitimement craindre une "hégémonie allemande" sur la Mitteleuropa, le choix de Berlin comme nouvelle capitale ne pouvant que renforcer ce mouvement. Si hier l’Empire d’Autriche-Hongrie garantissait cet équilibre, aujourd'hui, il n’en est rien.

    Il faut donc contrebalancer ce déséquilibre et concevoir des nouveaux ensembles, tels qu’une Fédération de l’Europe Centrale (Autriche, Hongrie, Tchécoslovaquie, Slovénie et Croatie), une Fédération balkanique (Serbie / Monténégro, Roumanie, Bulgarie, Albanie, Grèce et Turquie) et même concevoir une Fédération du Nord (Pays Baltes, Finlande, Scandinavie). Cela n’a rien d’artificiel. Penchons-nous sur les relations séculaires des peuples du Nord, souvenons-nous du pacte balkanique (1934), examinons l’espace commun (le Danube) dans lequel ils évoluent. Vienne doit redevenir capitale de l’Europe centrale et l’axe Vienne-Budapest doit renaître. Déjà des regroupements se mettent en place (Pentagonale, Hexagonale, Communauté des régions du Danube…). Ce rééquilibrage au centre de l’Europe ne saurait se passer à l’Ouest du retour de la France à sa double vocation continentale et maritime.

    À l’Ouest : le rôle de la France

    « La France y étant le facteur principal de stabilisation » : Pierre Béhar nous rappelle qu’elle y constitue le « pendant de la Russie », qu’elle est le lien entre l’Europe du Nord et du Sud, l’Europe continentale et atlantique. n’est-elle pas elle-même le croisement de l’Europe, son "point nodal". Regrettant les erreurs et les errements de la diplomatie française qui a parié sur une « Realpolitik de la force et non de la liberté des peuples », Béhar offre à la France de se "rattraper" à condition de mettre ses armes stratégiques et tactiques au service de la défense du continent, d’accroître ses programmes d’équipement naval (surtout de les accorder avec ses ambitions et d’abandonner le prestige pour l’efficacité) et de renforcer son programme spatial plutôt que « s’enfermer pour vingt ans dans la même inefficacité ruineuse ».

    L’Eurasie

    Si l’Atlantique est la dimension indispensable à notre continentalité, si l’Europe occidentale et l’Europe centrale s’inscrivent sans hésitation dans la définition de l’Europe, "l'Au-delà” reste encore un monde inconnu que l’on hésite à y intégrer. Pourtant, c'est vers lui qu’il faut tendre la main, "l'Europe n’aura de fondements économiques et stratégiques fermes (…) que si elle est assurée de son prolongement eurasiatique". Deux mondes se côtoient au sein de cette dimension, un monde slave et un monde turc.

    Le monde slave, lien indispensable avec l’Asie

    Le monde slave oriental, flanc est de l’Europe, contrefort oriental d’une Europe qui n’a aucun intérêt géopolitique à la voir se désagréger, constitue le lien terrestre indispensable avec le monde asiatique. D’où une nécessité : maintenir la coopération entre la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, maintien du "pivot du monde", d’un heartland dont Mackinder (1861-1947) avait souligné la force. Si l’Europe veut compter sur les richesses sibériennes, elle doit rester à l’écoute de la Russie authentique et ne pas hésiter à engager le dialogue avec une "Russie touranienne" dans la perspective d’un "grand ensemble dynamique eurasien".

    Le monde turc : un pont de la Mer du Nord au Golfe Persique

    Barrière psychologique, la "question turque" se pose aux Européens. Un effort intellectuel et historique doit être effectué. Il serait absurde de rejeter la Turquie hors du projet européen. La Turquie souligne Pierre Béhar a et est toujours tentée par un "destin personnel", celui du monde panturc. Dans une optique de non-alignement, ce destin est-il incompatible d’avec une Europe tournée vers l’Eurasie ? Nous ne le croyons pas et, peut-être pour d’autres motifs que l’auteur, nous pensons en effet qu’historiquement, religieusement, philosophiquement, le monde turc est lié à l’Europe. Rappelons pour le mythe, qu’Europe, fille d’Agénor, était originaire d’Asie, que Troie était construite sur les rivages maintenant turcs, qu’Alexandre porta son Empire par delà l’Anatolie jusqu’à l’Indus… l’Empire ottoman ne fut-il pas la continuité de l’Empire byzantin ?

    Mais la Turquie d’un point de vue géopolitique est surtout un pion essentiel pour une Europe, souligne Pierre Béhar, qui se veut présente dans les Balkans, dans le monde méditerranéen et dont la Turquie pourrait être une force de stabilisation au Proche-Orient. Enfin et surtout, nous soulignerons (ce que ne fait pas Béhar) que la Turquie, c'est aussi un "pont tendu" reliant l’Europe centrale et l’Europe du Nord au Golfe Persique. Son territoire est l’élément indispensable d’un "puzzle européen" retrouvant vie et cohésion sur une "diagonale" que les ennemis de l’Europe ont toujours combattue (entretien de la guerre balkanique, guerre du Golfe…).

    En guise de conclusion :

    29042210.jpgL'Europe ou l’Eurasie, tel sera le destin de l’Europe Totale (P. Harmel) sans lequel il n’y aura pas d’Europe. Remercions Pierre Béhar de contribuer à la mise en forme du "grand espace européen autocentré" que nous appelons de nos vœux.Contribution qui n’aura pas osé la dénonciation de « l’Alliance otanesque » qui voue à l’échec toute mise en œuvre de défense authentiquement européenne et la création de ce "nomos eurasien" dont Haushofer et Carl Schmitt souhaitaient la réalisation.

    L'Europe n’a pas de frontières, nous l’écrivions au début de cet exposé, elles se situent au point jusqu’où elle choisira de se défendre. Sa frontière géopolitique pourrait alors consister, à partir d’une "Europe noyau", bâtie sur l’idée de respect d’un équilibre entre ses peuples qui y auraient consenti un "vivre-en-commun", d’étendre ce jus publicum europaeum jusqu’aux limites d’un espace eurasien, voire africain, permettant une large autosuffisance et une sécurité repoussée à ses points extrêmes. Le nouvel ordre américano occidental serait alors frappé à mort. C'est notre plus ardent souhait.

    ► Lucien Favre, Vouloir n°114/118, 1994.

    • Notes :

    (1) Pierre Behar, Une géopolitique pour l’Europe. Vers une nouvelle Eurasie ?, éd. Desjonquères, Paris, 1992.
    (2) Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.
    (3) Cf. Hérodote n°64.
    (4) Karl E. Haushofer, De la géopolitique, Fayard, 1986 (préface et traduction du prof. Jean Klein).
    (5) Heinrich Jordis von Lohausen, Les empires et la puissance, Labyrinthe, 1985.

    • Voir aussi : L’Europe, la géopolitique et Pierre Béhar [site EuropeMaxima]

     

    Eurasie

     

    premon10.jpgEurasisme et atlantisme :

    quelques réflexions intemporelles et impertinentes

     

    ♦ Robert Steuckers, préface à un ouvrage de Maître Jure Vujic (Zagreb, Croatie)

    Il y a plusieurs façons de parler de l’idéologie eurasiste, aujourd’hui, après l’effondrement du bloc soviétique et la disparition du Rideau de Fer :

    • 1) en parler comme s’il était un nouvel avatar du soviétisme ;
    • 2) en faisant référence aux idéologues russes de l’eurasisme des années 20 et 30, toutes tendances idéologiques confondues ;
    • 3) en adoptant, par le truchement d’un eurasisme synthétique, les lignes de force d’une stratégie turco-mongole antérieure, qui deviendrait ainsi alliée à la spécificité russe ; un tel eurasisme est finalement une variante du pantouranisme ou du panturquisme ;
    • 4) faire de l’idéologie eurasiste le travestissement d’un traditionalisme révolutionnaire, reposant in fine sur la figure mythique du “Prêtre Jean”, évoquée par René Guénon ; cet eurasisme-là prendrait appui sur 2 pôles religieux : l’orthodoxie russe et certains linéaments de l’islam centre-asiatique, mêlant soufisme et chiisme, voire des éléments islamisés du chamanisme d’Asie centrale.


    Ces 4 interprétations de l’eurasisme sont certes séduisantes sur le plan intellectuel, sont, de fait, des continents à explorer pour les historiens qui focalisent leurs recherches sur l’histoire des idées, mais d’un point de vue realpolitisch européen, elles laissent le géopolitologue, le stratège et le militaire sur leur faim.

    L’eurasisme, dans notre optique, relève bien plutôt d’un concept géographique et stratégique : il tient compte de la leçon de John Halford Mackinder qui, en 1904, constatait que l’espace centre-asiatique, alors dominé par la Russie des Tsars, était inaccessible à la puissance maritime anglaise, constituait, à terme, un môle de puissance hostile aux “rimlands”, donc, du point de vue britannique, une menace permanente sur l’Inde. L’eurasisme des géopolitologues rationnels, s’inscrivant dans le sillage de John Halford Mackinder, n’est pas tant, dans les premières expressions de la pensée géopolitique, l’antipode d’un atlantisme, mais l’antipode d’une puissance maritime centrée sur l’Océan Indien et possédant le sous-continent indien. Si l’Angleterre est, dès l’époque élisabéthaine, une puissance nord-atlantique en passe de conquérir toute l’Amérique du Nord, au faîte de sa gloire victorienne, elle est essentiellement une thalassocratie maîtresse de l’Océan Indien. La clef de voûte de son empire est l’Inde, qui surplombe un “arc” de puissance dont les assises se situent en Afrique australe et en Australie et dont les points d’appui insulaires sont les Seychelles, l’Île Maurice et Diego Garcia.

    Le premier couple de concepts antagonistes en géopolitique n’est donc pas le dualisme eurasisme / atlantisme mais le dualisme eurasisme / indisme. L’atlantisme ne surviendra qu’ultérieurement avec la guerre hispano-américaine de 1898, avec le développement de la flotte de guerre américaine sous l’impulsion de l’Amiral Alfred Thayer Mahan, avec l’intervention des États-Unis dans la première guerre mondiale, avec le ressac graduel de l’Angleterre dans les années 20 et 30 et, enfin, avec l’indépendance indienne et la relative neutralisation de l’Océan Indien. Qui ne durera, finalement, que jusqu’aux 3 Guerres du Golfe (1980-1988, 1991, 2003) et à l’intervention occidentale en Afghanistan suite aux “attentats” de New York de septembre 2001.

    Route de la Soie et “Greater Middle East”

    Avec l’indépendance des anciennes républiques musulmanes de l’ex-URSS, la Russie cesse paradoxalement d’être une véritable puissance eurasienne, car elle perd les atouts territoriaux de toutes ses conquêtes du XIXe siècle, tout en redécouvrant le punch de l’idéologie eurasiste. Donc la fameuse “Terre du Milieu”, inaccessible aux marines anglo-saxonnes, comprenant le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan, est théoriquement indépendante de toute grande puissance d’Europe ou d’Asie. Un vide de puissance existe ainsi désormais en cette Asie centrale, que convoitent les États-Unis, la Chine, l’Iran et la Turquie, au nom de concepts tour à tour anti-russes, panasiatiques, panislamistes ou pantouraniens. Les États-Unis parlent tout à la fois, avec Zbigniew Brzezinski, de “Route de la Soie” (Silk Road), et, avec d’autres stratégistes, de “Greater Middle East”, comme nouveau débouché potentiel pour une industrie américaine enrayée dans ses exportations en Europe, avec l’émergence d’une UE à 75% autarcique, et en Amérique ibérique avec l’avènement du Mercosur et d’autres regroupements politico-économiques.

    Vu la population turcophone des anciennes républiques musulmanes d’Asie centrale, cet espace, hautement stratégique, ne partage plus aucune racine, ni culturelle ni linguistique, avec l’Europe ou avec la Russie. Un barrage turcophone et islamisé s’étend de l’Égée à la Muraille de Chine, empêchant le regroupement de puissances à matrice européenne : l’Europe, la Russie, la Perse et l’Inde. La conscience de ce destin raté n’effleure même pas l’immense majorité des Européens, Russes, Perses et Indiens.

    L’idée-force qui doit, tout à la fois, ressouder l’espace jadis dominés par les Tsars, de Catherine II à Nicolas II, et donner une conscience historique aux peuples européens, ou d’origine européenne, ou aux peuples d’aujourd’hui qui se réfèrent à un passé historique et mythologique européen, est celle d’un eurasisme indo-européanisant. Cet eurasisme trouve son origine dans la geste des vagues successives de cavaliers et de charistes, dites “proto-iraniennes”, parties de l’ouest de l’Ukraine actuelle pour se répandre en Asie centrale entre 1800 et 1550 avant JC. Deux historiens et cartographes nous aident à comprendre cette dynamique spatiale, à l’aurore de notre histoire : le Britannique Colin McEvedy (1) et le Suisse Jacques Bertin (2).

    L’aventure des cavaliers indo-européens dans la steppe centre-asiatique

    Pour McEvedy, la césure dans le bloc indo-européen initial, dont le foyer primordial se situe en Europe centrale, survient vers 2750 av. JC quand le groupe occidental (cultures de Peterborough et de Seine-Oise-Marne) opte pour un mode de vie principalement sédentaire et le groupe oriental, de l’Elbe à la Mer d’Aral, pour un mode de vie semi-nomade, axé sur la domestication du cheval. Bien que la linguistique contemporaine opte pour une classification des langues indo-européennes plus subtile et moins binaire, reposant sur la théorie des ensembles, McEvedy retient, peu ou prou, l’ancienne distinction entre le groupe “Satem” (oriental : balto-slave, aryen-iranien-avestique, aryen-sanskrit-védique) et le groupe “Centum” (occidental : italique, celtique, germanique), selon le vocable désignant le chiffre “100” dans ces groupes de langues. Pour McEvedy, à cette même époque (-2750), un bloc hittite commence à investir l’Asie Mineure et l’Anatolie ; le groupe tokharien, dont la langue est “indo-européenne occidentale”, s’installe en amont du fleuve Syr-Daria, en direction de la “Steppe de la Faim” et à proximité des bassins du Sari-Sou et du Tchou. Récemment, l’archéologie a exhumé des momies appartenant aux ressortissants de ce peuple indo-européen d’Asie centrale et les a baptisées “Momies du Tarim”.

    À cette époque, les peuples indo-européens orientaux occupent toute l’Ukraine, tout l’espace entre Don et Volga, de même que la “Steppe des Kirghiz”, au nord de la Caspienne et de la Mer d’Aral. De là, ils s’élanceront vers 2250 av. JC au delà de l’Aral, tandis que les Tokhariens entrent dans l’actuel Sinkiang chinois et dans le bassin du Tarim, à l’époque assez fertile. La “Terre du Milieu” de John Halford Mackinder a donc été d’abord indo-européenne avant de devenir altaïque et/ou turco-mongole. À partir de 1800 av. JC, ils font mouvement vers le Sud et pénètrent en Iran, servant d’aristocratie guerrière, cavalière et chariste, à des peuples sémitiques ou élamo-dravidiens. Vers 1575 av. JC, ils encadrent les Hourrites caucasiens lors de leurs conquêtes au Proche-Orient et en Mésopotamie, pénètrent dans le bassin de l’Indus et dans le Sinkiang et le Gansou.

    Ces peuples domineront les steppes centre-asiatiques, des Carpathes à la Chine jusqu’à l’arrivée des Huns d’Attila, au IVe siècle de l’ère chrétienne. Cependant, les empires sédentaires et urbanisés du “rimland”, pour reprendre l’expression consacrée, forgée en 1904 par Mackinder, absorberont très tôt le trop plein démographique de ces cavaliers de la steppe : ce seront surtout les Perses, Parthes et Sassanides qui les utiliseront, de même que les Grecs qui auront des mercenaires thraces et scythes et, plus tard, les Romains qui aligneront des cavaliers iazyges, roxolans et sarmates. Cette réserve militaire et aristocratique s’épuisera progressivement ; pour Jacques Bertin, l’expansion vers l’Océan Pacifique de ces peuples cavaliers sera contrecarrée par des bouleversements climatiques et un assèchement graduel de la steppe, ne permettant finalement plus aucune forme, même saisonnière, de sédentarité. À l’Est, le premier noyau mongol apparaît entre 800 et 600 av. JC, notamment sous la forme de la culture dite “des tombes à dalles”.

    Le reflux vers l’ouest

    Les peuples cavaliers refluent alors principalement vers l’Ouest, même si les Yuezhi (on ne connaît plus que leur nom chinois) se heurtent encore aux Mongols et à la Chine des Qin. La pression démographique des Finno-Ougriens (Issédons) et des Arimaspes de l’Altaï et la détérioration générale des conditions climatiques obligent les Scythes à bousculer les Cimmériens d’Ukraine. Quelques éléments, après avoir bousculé les Zhou chinois, se seraient retrouvés en Indochine, à la suite de ce que les archéologues nomment la “migration pontique”. De 600 à 200 av. JC, la culture mongole-hunnique des “tombes à dalles” va accroître, graduellement et de manière non spectaculaire, son “ager” initial.

    Vers –210, les tribus mongoles-hunniques forment une première confédération, celle des Xiongnu, qui font pression sur la Chine mais bloquent définitivement l’expansion des cavaliers indo-européens (Saces). C’est là que commence véritablement l’histoire de l’Asie mongole-hunnique. Vers 175 av. JC, les Xiongnu dirigés par Mao-Touen, véritables prédécesseurs des Huns, s’emparent, de tout le Gansu, chassent les Yuezhi indo-européens et occupent la Dzoungarie. La vaste région steppique entourant le Lac Balkach cesse d’être dominée par des peuples indo-européens. La Chine intervient et bat la Confédération des Xiongnu, donnant aux empires romain et parthe un répit de quelques centaines d’années.

    Le potentiel démographique indo-européen des steppes se fonde dans les empires périphériques, ceux du “rimland” : les Sarmates de l’Ouest, connus sous les noms de Roxolans et de Iazyges s’installent en Pannonie et, après un premier choc avec les Légions de l’Urbs, deviendront des “foederati” et introduiront les techniques de la cavalerie dans l’armée romaine et, partant, dans toutes les régions de l’Empire où ils seront casernés. L’épopée arthurienne découlerait ainsi d’une matrice sarmate. Les Alains, ancêtres des Ossètes, entrent en Arménie. Les Yuezhi envahissent l’Inde et y fondent l’Empire Kusana / Kouchan. De l’an 1 à l’an 100, 3 blocs impériaux de matrice indo-européenne se juxtaposent sur le rimland eurasien, face aux peuples hunniques désorganisés par les coups que lui ont porté les armées chinoises de Ban Chao, qui poussent jusqu’en Transoxiane. Nous avons l’Empire romain qui inclut dans ses armées les “foederati” sarmates. Ensuite, l’Empire perse qui absorbe une partie des peuples indo-européens de la steppe centre-asiatique, dont les Scythes, qu’il fixera dans la province du Sistan. Enfin l’Empire kouchan, sous l’impulsion des tribus yuezhi réorganisées, englobe toutes les terres de l’Aral au cours moyen du Gange, l’Afghanistan et le Pakistan actuels et une vaste portion de l’actuel Kazakhstan.

    Les Huns arrivent dans l’Oural et dans le bassin de la Volga

    Au cours du IIe siècle de l’ère chrétienne, les Xianbei, issus des forêts, deviennent le peuple dominant au nord de la Mandchourie, provoquant une bousculade de peuples, disloquant les restes des Xiongnu qui, d’une part, entrent en Chine, et d’autre part, se fixent en Altaï, patrie des futurs peuples turcs (les “Tujue” des chroniques chinoises). Les Huns arrivent dans l’Oural, approchent du bassin de la Volga et entrent ainsi dans les faubourgs immédiats du foyer territorial originel des peuples indo-européens que l’archéologue allemand Lothar Kilian situe du Jutland au Don, les peuples préhistoriques et proto-historiques se mouvant sur de vastes territoires, nomadisme oblige. Thèse qu’adopte également Colin McEvedy.

    En 285, les derniers Tokhariens font allégeance aux empereurs de Chine. Sassanides zoroastriens et Kouchans bouddhistes s’affrontent, ce qui conduit au morcellement de l’ensemble kouchan et, ipso facto, à la fragilisation de la barrière des Empires contre les irruptions hunniques venues de la steppe. Chahpour II, Empereur perse, affronte les Romains et les restes des Kouchans. L’Empereur Julien meurt en Mésopotamie en 373 face aux armées sassanides. Dans la patrie originelle des peuples hunniques-mongols, les Ruan Ruan bousculent les Xianbei qui refluent vers l’ouest, bousculant les Turcs, ce qui oblige les Huns à franchir la steppe sud-ouralienne et à se heurter en 375 aux Alains et aux Goths. Le glas de l’Empire romain va sonner. Les Huns ne seront arrêtés qu’en Champagne en 451 (Bataille des Champs Catalauniques). Les Kouchans, désormais vassaux des Sassanides, doivent céder du terrain aux Hephtalites hunniques. Les Tokhariens se soumettent aux Gupta d’Inde.

    D’Urbain II à l’échec de la huitième Croisade

    La chute de l’Empire romain, les débuts chaotiques de l’ère médiévale signalent un ressac de l’Europe, précisément parce qu’elle a perdu l’Asie centrale, le contact avec la Perse et la Chine. L’émergence de l’islam va accentuer le problème en redonnant vie et virulence à la matrice arabique des peuples sémitiques. L’invasion de l’Anatolie byzantine par les Seldjouks au XIe siècle va provoquer une première réaction et enclencher une guerre de près de 900 ans, brièvement interrompue entre la dernière guerre de libération balkanique en 1913 et l’ère de la décolonisation. Le pape Urbain II, dans son discours de Clermont-Ferrand (1095) destiné à galvaniser la noblesse franque pour qu’elle parte en croisade, évoque nettement “l’irruption d’une race étrangère dans la Romania”, prouvant que l’on raisonnait encore en terme de “Romania”, c’est-à-dire d’impérialité romaine, 500 ou 600 ans après la chute de l’Empire romain d’Occident. En 1125, Guillaume de Malmesbury, dans sa Gesta Regum, déplore que la “chrétienté”, donc l’Europe, ait été chassée d’Asie et d’Afrique et que, petite en ses dimensions, elle est constamment harcelée par les Sarazins et les Turcs, qui veulent l’avaler toute entière. Les propos de Guillaume de Malmesbury expriment fort bien le sentiment d’encerclement que ressentaient les Européens de son époque, un sentiment qui devrait réémerger aujourd’hui, où les peuples de la périphérie ne cachent pas leur désir de grignoter notre territoire et/ou de l’occuper de l’intérieur par vagues migratoires ininterrompues, en imaginant que notre ressac démographique est définitif et inéluctable.

    L’épopée des Croisades ne s’achève pas par l’échec total de la huitième croisade, prêchée par Urbain IV en 1263 et où meurt Saint Louis (1270). La chute d’Acre en 1291 met fin aux États latins d’Orient : seul ultime sursaut, la prise de Rhodes en 1310, confiée ensuite aux Hospitaliers. Détail intéressant : en 1274, Grégoire X, successeur d’Urbain IV, tentera en vain d’unir les empires du rimland en un front unique : les Mongols de Perse, les Byzantins et les Européens catholiques (3). Les guerres contre les Ottomans à partir du XIVe siècle et le fiasco de Nicopolis en 1396, à la suite de la défaite serbe du Champs des Merles en 1389, sont des guerres assimilables à des croisades. Le XVe siècle ne connaît pas de répit, avec la défaite européenne de Varna en 1444, prélude immédiat de la chute de Constantinople en 1453. Les XVIe et XVIIe siècles verront l’affrontement entre l’Espagne d’abord, l’Autriche-Hongrie ensuite, et les Ottomans. La défaite des Turcs devant Vienne en 1683, puis la Paix de Karlowitz en 1699, scellent la fin de l’aventure ottomane et le début de l’expansion européenne. Ou, plus exactement, le début d’une riposte européenne, enfin victorieuse depuis les premiers revers des Saces.

    Les Portugais contournent l’Afrique et arrivent dans l’Océan Indien

    Deux réactions ont cependant été déterminantes : d’abord, l’avancée des Russes sur terre, séparant les Tatars de Crimée du gros de la Horde d’Or et du Khanat de Sibir par la conquête du cours de la Volga jusqu’à la Caspienne. Le réveil de la Russie indique le retour d’un peuple indo-européen dans l’espace steppique au sud de l’Oural et un reflux des peuples hunniques et mongols. La Russie poursuivra la conquête jusqu’au Pacifique en deux siècles. Puis reprendra toute l’Asie centrale. Nous avons affaire là au même eurasisme que celui des Proto-Iraniens à l’aurore de notre histoire. Ensuite, deuxième réaction, la conquête portugaise des eaux de l’Atlantique sud et de l’Océan Indien. Elle commence par une maîtrise et une neutralisation du Maroc, d’où disparaissent les Mérinides, remplacés par les Wattasides qui n’ont pas eu les moyens d’empêcher les Portugais de contrôler le littoral marocain. À partir de cette côte, les Portugais exploreront tout le littoral atlantique de l’Afrique avec Cabral et franchiront le Cap de Bonne Espérance avec Vasco de Gama (1498). Les Européens reviennent dans l’Océan Indien et battent la flotte des Mamelouks d’Égypte au large du Goujarat indien.

    La dialectique géopolitique de l’époque consiste, peut-on dire, en une alliance de l’eurasisme européanisant des Russes et de l’indisme thalassocratique des Portugais qui prennent un Empire musulman du rimland en tenaille, une empire à cheval sur 3 continents : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Le tandem Ottomans-Mamelouks disposait effectivement de fenêtres sur l’Océan Indien, via la Mer Rouge et le Golfe Persique et était en quelque sorte “hybride”, à la fois tellurique, avec ses armées de janissaires dans les Balkans, et thalassocratique par son alliance avec les pirates barbaresques de la côte septentrionale de l’Afrique et avec les flottes arabe et mamelouk de la Mer Rouge. Les Portugais ont donc réussi, à partir de Vasco de Gama à parfaire une manœuvre d’encerclement maritime du bloc islamique ottoman et mamelouk, puisque les entreprises terrestres que furent les croisades et les expéditions malheureuses de Nicopolis et de Varna avaient échoué face à l’excellence de l’organisation militaire ottomane. Les héritiers d’Henri le Navigateur, génial précurseur du retour des Européens sur les mers du monde, ont réduit à néant, par leur audace, le sentiment d’angoisse des Européens devant l’encerclement dont ils étaient les victimes depuis l’irruption des Seldjouks dans cette partie de la Romania, qui était alors byzantine.

    L’indisme thalassocratique et l’eurasisme tellurique / continental sont alors alliés, en dépit du fait que les Portugais sont catholiques et honorent le Pape de Rome et que les Russes se proclament les héritiers de Byzance, en tant que “Troisième Rome”, depuis la chute de Constantinople en 1453. Après les succès flamboyants d’Albuquerque entre 1503 et 1515 et la pénétration du Pacifique, les Portugais s’épuiseront, ne bénéficieront plus de l’apport de marins hollandais après le passage des Provinces-Unies des Pays-Bas au calvinisme ou au luthérisme ; les Hollandais feront brillamment cavaliers seuls avec leur “Compagnie des Indes Orientales” fondée en 1602, s’empareront de l’Insulinde, deviendront pendant les deux tiers du XVIIe une puissance à la fois “indiste” et atlantiste, et même partiellement pacifique vu ses comptoirs au Japon, mais ne disposant que d’une base métropolitaine bien trop exigüe, ils cèderont graduellement le gros de leurs prérogatives aux Anglais dans l’Océan Indien et autour de l’Australie.

    Le premier “atlantisme” ibérique : un auxiliaire du dessein “alexandrin”

    L’atlantisme naît évidemment de la découverte des Amériques par Christophe Colomb en 1492. Mais l’objectif premier des puissances européennes, surtout ibériques, sera d’exploiter les richesses du Nouveau Monde pour parfaire un grand dessein romain et “alexandrin”, revenir en Méditerranée orientale, reprendre pied en Afrique du Nord, libérer Constantinople et ramener l’Anatolie actuelle dans le giron de la “Romania”. Le premier atlantisme ibérique n’est donc que l’auxiliaire d’un eurasisme “croisé” ibérique et catholique, allié à la première offensive de l’eurasisme russe, et portée par un dessein “alexandrin”, qui espère une alliance euro-perse. Une telle alliance aurait reconstitué le barrage des empires contre la steppe turco-hunnique, alors que les empires antérieurs, ceux de l’antiquité, se nourrissaient de l’énergie des cavaliers de la steppe quand ceux-ci étaient indo-européens.

    L’atlantisme proprement dit, détaché dans un premier temps de tout projet continentaliste eurasien, nait avec l’avènement de la Reine Élisabeth Ier d’Angleterre. Elle était la fille d’Anne Boleyn, deuxième épouse d’Henri VIII et pion du parti protestant qui avait réussi à évincer la Reine Catherine, catholique et espagnole. Après la décollation d’Anne Boleyn, la jeune Élisabeth ne devait pas monter directement sur le trône à la mort de son père : son demi-frère Édouard VI succède à Henri VIII, puis, à la mort prématurée du jeune roi, sa demi-sœur Marie Tudor, fille de Catherine d’Espagne, qui déclenche une virulente réaction catholique, ramenant l’Angleterre, pendant cinq ans dans le giron catholique et l’alliance espagnole (1553-1558).

    Le décès prématuré de Marie Tudor amène Élisabeth I sur le trône en 1558 ; elle y restera jusqu’en 1603 : motivée partiellement par l’ardent désir de venger sa mère, la nouvelle reine enclenche une réaction anti-catholique extrêmement violente, entraînant une cassure avec le continent qui ne peut être compensée que par une orientation nouvelle, anglicane et protestante, et par une maîtrise de l’Atlantique-Nord, avec la colonisation progressive de la côte atlantique, prenant appui sur la réhabilitation de la piraterie anglaise, hissée au rang de nouvelle noblesse après la disparition de l’ancienne aristocratie et chevalerie anglo-normandes suite à la Guerre des Deux Roses, à la fin du XVe siècle (4).

    L’expansion anglaise en Amérique du Nord

    C’est donc une vendetta familiale, un schisme religieux et une réhabilitation de la piraterie qui créeront l’atlantisme, assorti d’une volonté de créer une culture ésotérique différente de l’humanisme continental et catholique. Elle influence toujours, dans la continuité, les linéaments ésotériques de la pensée des élites anglo-saxonnes (5), notamment ceux qui, en sus du puritanisme proprement dit, sous-tendent la théologie politique américaine. Sous le successeur faible d’Élisabeth commence la colonisation de l’Amérique du Nord, par la fondation d’un premier établissement en 1607 à Jamestown. Elle sera complétée par l’annexion des comptoirs hollandais en 1664, dont “Nieuw Amsterdam” qui deviendra New York. L’inclusion du Delaware et des deux Carolines permet l’occupation de tout le littoral atlantique des futurs États-Unis. En 1670, l’Angleterre patronne la fondation de l’Hudson Bay Company qui lui permet de coincer la “Nouvelle-France”, qui s’étend autour de Montréal, entre les Treize colonies et cette portion importante de l’hinterland du futur territoire canadien. Les liens avec l’Angleterre et l’immigration homogène et massive de Nord-Européens font de l’Atlantique-Nord un lac britannique et le socle d’une future puissance pleinement atlantique.

    L’Angleterre en s’emparant de la totalité du Canada par le Traité de Paris en 1763 consolide sa puissance atlantique. Mais les jeux ne sont pas encore faits : lors de la révolte des “Treize colonies” en 1776, les flottes alliées de la France, de l’Espagne et de la Hollande volent au secours des insurgés américains et délogent les Anglais qui, dans les décennies suivantes, redeviendront une puissance principalement indienne, c’est-à-dire axée sur la maîtrise de l’Océan Indien. À partir du développement de la flotte russe sous Catherine la Grande, la Russie devient une menace pour l’Inde et surtout pour la route maritime qui y mène. Quand le Tsar Paul I propose à Napoléon Bonaparte de marcher de conserve, à travers la steppe, vers l’Inde, source de la puissance anglaise, en bousculant la Perse, Londres focalise toute son attention sur le maintien de son hégémonie sur le sous-continent indien et met en sourdine son ancienne vocation atlantique.

    C’est le “Grand Jeu”, le Great Game disent les historiens anglo-saxons, qui oppose, d’une part, une thalassocratie maîtresse de l’Océan Indien et de la Méditerranée, avec un appendice atlantique, comprenant le Canada comme réserve de matières premières et quelques comptoirs africains sur la route des Indes avant le creusement du Canal de Suez, et, d’autre part, une puissance continentale, tellurique, qui avance lentement vers le Sud et reconquiert la steppe d’Asie centrale sur les peuples turcs qui l’avaient enlevée aux Yuezhi, Saces, Tokhariens et Sarmates. Du coup, la Russie des Tsars devient l’héritière et la vengeresse de ces grands peuples laminés par les invasions hunniques, turques et mongoles. La Russie des Tsars développe donc un eurasisme indo-européanisant et se heurte à une thalassocratie qui a hérité de la stratégie de contournement des Portugais de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Mais cette stratégie de contournement est nouvelle, n’a pas de précédent dans l’histoire, ne s’identifie ni à l’Europe continentale ni à une Romania, disparue mais hissée au rang d’idéal indépassable, ni à un catholicisme qui en exprimerait l’identité sous des oripeaux chrétiens (comme dans le discours d’Urbain II ou le texte de Guillaume de Malmesbury). Le choc de cette thalassocratie et du continentalisme russe va freiner, enrayer et empêcher le parachèvement plein et entier d’un eurasisme indo-européanisant.

    L’affrontement entre l’Empire continental des Tsars et l’Empire maritime des Britanniques

    L’affrontement entre la thalassocratie anglaise et le continentalisme russe débute dès les premières conquêtes de Nicolas Ier, qui règna de 1825 à 1855 et consolida les conquêtes d’Alexandre Ier dans le Caucase, tout en avançant profondément dans les steppes du Kazakhstan, entre 1846 et 1853. Nicolas I désenclave également la Mer Noire, en fait un lac russe : alarmée, l’Angleterre fait signer une convention internationale en 1841, interdisant le franchissement des détroits pour tout navire de guerre non turc. Elle avait soutenu le Sultan contre le Pacha d’Égypte, Mehmet Ali, appuyé par la France. En 1838, elle s’installe à Aden, position stratégique clef dans l’Océan Indien et à la sortie de la Mer Rouge. C’est le début d’une série de conquêtes territoriales, en réponse aux avancées russes dans le Kazakhstan actuel : sont ainsi absorbés dans l’Empire thalassocratique anglais, le Baloutchistan en 1876 et la Birmanie intérieure en 1886. Pour contrer les Russes au nord de l’Himalaya, une expédition est même lancée en direction du Tibet en 1903.

    Dans ce contexte, la Guerre de Crimée (1853-1855), suivie du Traité de Paris (1856), revêt une importance toute particulière. L’Angleterre entraîne la France de Napoléon III et le Piémont-Sardaigne dans une guerre en Mer Noire pour soutenir l’Empire ottoman moribond que la Russie s’apprête à absorber. Les intellectuels russes, à la suite de cette guerre perdue, vont cultiver systématiquement une méfiance à l’égard de l’Occident, posé comme libéral, “dégénéré” et “sénescent”, sans pour autant abandonner, dans les cinq dernières décennies du XIXe leur eurasisme indo-européanisant : l’obsession du danger “mongol”, qualifié de “panmongoliste”, demeure intacte (6). L’Orient de ces intellectuels orthodoxes et slavophiles est russe et byzantin, les référents demeurent donc de matrice grecque-chrétienne et européenne. Dans ce contexte, Vladimir Soloviev prophétise une future nouvelle invasion “mongole” en 1894, à laquelle la Russie devra faire face sans pouvoir compter sur un Occident décadent, prêt à trahir son européanité. Neuf ans plus tard, la défaite russe de Tchouchima laisse entrevoir que cette prophétie était juste, du moins partiellement.

    La thématique du “péril panmongol” dans la littérature russe

    Gogol, dans deux récits fantastiques, “Le portrait” et “Une terrible vengeance”, aligne des personnages de traîtres, dont l’anti-héros Petromihali, qui infusent dans l’âme russe des perversités asiatiques et les préparent ainsi à la soumission. Dostoïevski, dans “La légende de l’Antéchrist”, faire dire à son “Grand Inquisiteur” que le Christ, auquel la Russie doit s’identifier jusqu’à accepter le martyre, a eu tort de refuser une “monarchie universelle” à la Gengis Khan ou à la Tamerlan. Satan l’a proposée au Christ, et le “Grand Inquisiteur” qui est une incarnation du Malin sous le déguisement d’un dignitaire de l’Église du Fils de Dieu, reproche au Christ, revenu sur Terre et qu’il va juger, d’avoir refusé ce pouvoir absolu, séculier et non spirituel. La Russie doit donc refuser un pouvoir de type asiatique, rester fidèle à ses racines européennes et chrétiennes, c’est-à-dire à une liberté de l’âme, à une liberté intérieure qui se passe de l’État ou, du moins, ne le hisse pas au rang d’idole absolue car, sinon, l’humanité entière connaîtra le sort peu enviable de la “fourmilière rassasiée”.

    La liberté scythe et cosaque, en lutte contre les ténèbres asiatiques, doit prévaloir, se maintenir envers et contre tout, même si elle n’est plus qu’une petite flamme ténue. Plus tard, le “totalitarisme” communiste et les dangers impitoyables du “panmongolisme”, annoncés par Soloviev, fusionneront dans l’esprit de la dissidence, jusqu’à l’œuvre de Soljénitsyne. Dimitri Merejkovski ira même plus loin : le monde “s’enchinoisera”, l’Europe sombrera dans la veulerie et la léthargie et le monde entier basculera dans un bourbier insondable de médiocrité. “L’enchinoisement”, craint par Merejkovski, peut certes s’interpréter de multiples manières mais une chose est certaine : il implique un oubli dramatique de l’identité même de l’homme de qualité, en l’occurrence de l’homme russe et européen, oubli qui condamne l’humanité entière à une sortie hors de l’histoire et donc à une plongée dans l’insignifiance et la répétition stérile de modes de comportement figés et stéréotypés. En ce sens, la figure du “Chinois” est métaphorique, tout aussi métaphorique qu’elle le sera chez un Louis-Ferdinand Céline après 1945.

    Jusqu’à la révolution bolchevique, l’eurasisme russe demeure indo-européanisant : il reste dans la logique de la reconquête de l’espace scythique-sarmate, “proto-iranien” dirait-on de nos jours. La Russie est revenue dans les immensités sibériennes et centre-asiatiques : ce n’est pas pour en être délogée comme en furent délogés les peuples cavaliers, à partir du déploiement de la puissance de la Confédération des Xiongnu. Toutefois cet anti-asiatisme, réel ou métaphorique, et cette volonté d’être européen sur un mode non plus repu, comme les Occidentaux, mais sur un mode énergique et héroïque, ne touche pas l’ensemble de la pensée stratégique russe : au lendemain de la Guerre de Crimée, où le Tsar Nicolas Ier avait délibérément voulu passer sur le corps de l’Empire Ottoman pour obtenir une “fenêtre” sur la Méditerranée, Konstantin Leontiev suggère une autre stratégie. Il vise une alliance anti-moderne des chrétiens orthodoxes et des musulmans contre le libéralisme et le démocratisme modernes, diffusés par les puissances occidentales. On ne déboulera pas sur les rives de l’Égée par la violence, en allant soutenir des nationalismes balkaniques ou helléniques entachés de modernisme occidental, mais en soutenant plutôt la Sublime Porte contre les subversions intérieures qui la minent, de façon à apaiser toutes les tensions qui pourraient survenir dans le vaste espace musulman et turcophone fraîchement conquis en Asie centrale et à obtenir des concessions portuaires et navales en Egée et en Méditerranée orientale, tout en annulant les contraintes des traités fomentés par l’Angleterre pour bloquer le passage des Détroits. Leontiev suggère dès lors une alliance entre Russes et Ottomans, qui constituerait un bloc de Tradition contre le modernisme occidental. Cette idée, conservatrice, est reprise aujourd’hui par les néo-eurasistes russes.

    L’idée de Leontiev peut bien sûr se conjuguer à certaines visions de l’anti-mongolisme littéraire, surtout si elle vise, comme ennemi premier, le libéralisme et le positivisme occidentaux, pendants néo-kantiens de l’immobilisme “jaune”, qui engourdissent les âmes. Avec la révolution bolchevique et la rupture avec l’Occident qui s’ensuivit, l’anti-asiatisme va s’estomper et, comme la nouvelle URSS est de facto une synthèse d’Europe et d’Asie, on élaborera, dans un premier temps, “l’idée scythe”. Les “Scythes”, dans cette optique, sont les “Barbares de l’Ouest” dans l’espace russo-sibérien, tandis que les “Barbares de l’Est” sont les cavaliers turco-mongols. On ne spécule plus sur les différences raciales, posées comme fondamentales dans l’eurasisme indo-européanisant, mais sur les points communs de cette civilisation non urbanisée et non bourgeoise, qui abhorre la quiétude et portera l’incendie révolutionnaire dans le monde entier, en balayant toutes les sociétés vermoulues. Du “scythisme”, dont le référent est encore un peuple indo-européen, on passe rapidement à un idéal fusionniste slavo-turc voire slavo-mongol, qui unit dans une même idéologie fantasmagorique tous les peuples de l’URSS, qu’ils soient slaves-scythes ou turco-mongols.

    Du scythisme des années 20 au néo-eurasisme actuel

    Jusqu’à l’effondrement de l’Union Soviétique, l’élément slave et scythe reste implicitement dominant. Quand les républiques musulmanes centre-asiatiques de l’éphémère CEI obtiennent une indépendance pleine et entière, la Russie perd tous les glacis conquis par les Tsars de Catherine la Grande à Nicolas II. Le néo-eurasisme est une réaction face à la dislocation d’un bloc qui fut puissant : il cherche à rallier tous ceux qui en ont fait partie au nom d’une nouvelle idéologie partagée et à constituer ainsi un ersatz à l’internationalisme communiste défunt.

    D’un point de vue eurasiste indo-européanisant, cette position peut se comprendre et s’accepter. Le néo-eurasisme refuse de voir se reconstituer, dans les steppes centre-asiatiques, un môle anti-russe, porté par un nouveau panmongolisme, un pantouranisme, un panislamisme ou une idéologie occidentaliste. L’eurasisme indo-européanisant, le “scythisme” des premières années du bolchevisme et le néo-eurasisme actuel, dont la version propagée par Alexandre Douguine (7) ont pour point commun essentiel de vouloir garder en une seule unité stratégique l’aire maximale d’expansion des peuples indo-européens, en dépit du fait qu’une portion majeure, stratégiquement primordiale, de cette aire soit occupée désormais par des peuples turcophones islamisés, dont le foyer originel se trouve sur le territoire de l’ancienne culture dite des “tombes à dalles” ou dans l’Altaï et dont la direction migratoire traditionnelle, et donc la cible de leurs attaques, porte dans l’autre sens, non plus d’ouest en est, mais d’est en ouest.

    L’idéologie néo-eurasienne, avec sa volonté de consolider un bloc russo-asiatique, s’exprime essentiellement dans les stratégies élaborées par le Groupe de Changhaï et dans les réponses que celui-ci apporte aux actions américaines sur la masse continentale eurasienne.

    L’expansion “bi-océanique” des États-Unis au XIXe siècle

    Face à cet eurasisme, qui se conjugue en trois modes (indo-européanisant, scythique et russo-turco-mongol), qu’en est-il exactement de l’atlantisme, posé comme son adversaire essentiel sinon métaphysique ? À l’aube du XIXe siècle, les “Treize colonies” américaines, qui ont fraîchement acquis leur indépendance face à l’Angleterre, ne possèdent pas encore un poids suffisant pour s’opposer aux puissances européennes. Leur premier accroissement territorial vient de l’acquisition de la Louisiane, qui leur donne une plus grande profondeur territoriale sur le continent nord-américain. En Europe, l’effondrement du système napoléonien fait éclore, avec le Traité de Vienne de 1815, qui ménage la France redevenue royale, une “Sainte-Alliance” ou une “Pentarchie” qui est, ipso facto, eurasienne. La “Pentarchie” s’étend, de fait, de l’Atlantique au Pacifique, puisque la Russie du Tsar Alexandre Ier en fait partie, en constitue même la masse territoriale la plus importante. On oublie trop souvent que l’Europe a été eurasienne et que l’eurasisme n’est pas une lubie nouvelle, imaginée par des intellectuels en mal d’innovation à la suite de la chute du Mur de Berlin et de la disparition du système soviétique. La Pentarchie, système unifiant l’Europe, n’a pas duré longtemps mais elle a existé et rendu notre sous-continent et la Russie-Sibérie inviolables et invincibles. Elle est par conséquent un modèle à imiter, une situation idéale à restaurer.

    Face à ce bloc euro-pentarchique, en apparence inexpugnable, les États-Unis se sentent minorisés, craignent pour leur subsistance et, par une audace inouïe, leur Président, James Monroe proclame sa célèbre Doctrine en 1823 en imaginant, dans un premier temps, que le monde sera divisé en un “ancien monde” et un “nouveau monde”, dont il s’agira d’interdire l’accès à toutes les puissances de la Pentarchie et à l’Espagne, où elle était intervenue pour rétablir l’ordre (8). La proclamation de la Doctrine de Monroe est un premier grand défi au bloc pentarchique eurasiatique, avant même que les États-Unis ne soient devenus une puissance bi-océanique, à la fois atlantique et pacifique. Ils ne possèdent pas encore, en 1823, le Texas, le Nouveau-Mexique, la Californie et l’Alaska. En 1848, suite à la défaite du Mexique, ils deviennent bi-océaniques, ce qui revient à dire qu’ils ne sont pas exclusivement “atlantistes” mais constituent aussi une puissance intervenante dans les immensités du plus grand océan de la planète. Déjà, certains sénateurs envisagent de réorganiser la Chine pour qu’elle devienne le premier débouché des États-Unis et de leur industrie naissante.

    Le Commodore Matthew C. Perry, dès 1853-54, force, sous la menace, le Japon à s’ouvrir au commerce américain : première manifestation musclée d’une volonté claire et nette de dominer le Pacifique, contre les pays riverains du littoral asiatique de ce grand océan. Il faudra attendre la guerre hispano-américaine de 1898 pour que les États-Unis s’emparent d’un territoire insulaire face à l’Asie, en l’occurrence les Philippines, pour donner du poids à leurs revendications. Sous la présidence de Théodore (Teddy) Roosevelt, les États-Unis jettent les bases, non d’un atlantisme, mais d’un mondialisme offensif. L’instrument de cette politique mondialiste sera la flotte que l’Amiral Alfred Thayer Mahan appelle à constituer pour que les États-Unis puissent faire face, avec succès, au reste du monde. En 1912, Homer Lea, officier américain formé à Westpoint mais démis de ses fonctions pour raisons de santé, théorisera, immédiatement après John Halford Mackinder, les règles de l’endiguement de l’Allemagne et de la Russie, avant même que l’alliance anglo-américaine ne soit devenue une réalité.

    Une thalassocratie pluri-océanique

    Avec Teddy Roosevelt et avec Mackinder, nous avons affaire, dans la première décennie du XXe siècle à un mondialisme thalassocratique américain, maître depuis 1898 des Caraïbes et de la “Méditerranée américaine”, mais sans aucune présence dans l’Océan Indien, et à une thalassocratie britannique, présente dans l’Atlantique Nord, dans l’Atlantique Sud (où l’Argentine est un de ses débouchés), dans l’Océan Indien et dans le Pacifique Sud. La puissance découle des capacités des marines de guerre et des fameux “dreadnoughts”, mais elle est toujours au moins bi-océanique, sinon pluri-océanique. Les Centraux en 1918 et l’Axe en 1945 perdent la guerre parce qu’ils ne maîtrisent aucune mer, même pas la Méditerranée, la Mer du Nord et les zones chevauchant l’Atlantique Nord et l’Océan Glacial Arctique, puisque Malte, Gibraltar, Chypre et l’Égypte (avec Suez) resteront toujours aux mains des Britanniques et que le trafic maritime des “liberty ships”, en dépit des pertes infligées par les sous-marins allemands, ne sera jamais interrompu entre l’Amérique du Nord et le port soviétique de Mourmansk. La Seconde Guerre mondiale est une lutte entre, d’une part, les thalassocraties anglo-saxonnes maîtresses des océans et alliées à la puissance eurasiatique soviétique, et, d’autre part, une péninsule européenne riche mais dépourvue d’une réelle puissance navale, alliée à un archipel du Pacifique, surpeuplé et dépourvu de matières premières.

    Le terme d’atlantisme apparaît lors des accords entre Churchill et Roosevelt, scellés au beau milieu de l’Océan en 1941. En 1945, l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale forment un ensemble, qui deviendra l’OTAN, une alliance centrée sur l’Atlantique-Nord, que l’on qualifiera rapidement, dans les écrits polémiques, d’“atlantisme”. Mais l’Atlantique, en tant qu’espace océanique, est-il si déterminant que cela dans les atouts, multiples et variés, qui confèrent aujourd’hui la puissance aux États-Unis ? Non. Car, si la puissance de la Russie, des Tsars à la perestroïka, repose, comme l’avait constaté Mackinder en 1904, sur la possession de la “Terre du Milieu”, celle de l’Empire britannique reposait sur la maîtrise complète de l’“Océan du Milieu”, l’Océan Indien. En 1947, quand l’Inde accède à l’indépendance mais subit simultanément une partition dramatique, opposant une Inde nouvelle majoritairement hindoue à un Pakistan presque totalement musulman, l’Océan Indien, débarrassé de ses maîtres britanniques épuisés par deux guerres mondiales, entre dans une phase de neutralisation provisoire. Il est alors l’espace du non-alignement. L’Inde de Nehru, clef de voûte géographique de l’ancien arc de puissance britannique (du Cap à Perth), propage une logique politique détachée des blocs issus de la bipolarisation de la Guerre froide. Dès les années 60, Mohammed Reza Pahlavi, Shah d’Iran, théorise l’idéal d’une “Grande Civilisation” dans l’Océan Indien, tout en multipliant les démarches diplomatiques pacifiantes avec ses voisins, y compris soviétiques.

    À Washington, on comprend rapidement que la Guerre froide ne se gagnera pas en Europe, sur un front qui correspond au Rideau de Fer, mais qu’il faut endiguer l’URSS, en renouant avec la Chine, comme le fit le tandem Nixon-Kissinger au début des années 70 ; en tablant sur les peuples installés le long de la Route de la Soie et en éveillant les forces centrifuges au sein même de l’Union Soviétique, comme l’envisageait Zbigniew Brzezinski ; en entraînant l’URSS dans le bourbier afghan ; en tablant sur le fanatisme musulman pour lutter contre l’athéisme communiste et pour briser l’alternative locale proposée par le Shah d’Iran, car, en dépit des affrontements irano-américains largement médiatisés depuis la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran au début de l’ère khomeyniste, il ne faut pas oublier que la “révolution islamiste” d’Iran a d’abord été une création des services américains, pour briser la politique énergétique du Shah, casser les relations qu’il entretenait avec l’Europe et mettre l’Iran et ses potentialités au “frigo”, le plus longtemps possible. Ces stratégies avaient toutes pour but de revenir dans l’Océan Indien et dans le Golfe Persique. Elles ont contribué à la reconquête de l’Océan Indien et fait des États-Unis une puissance désormais tri-océanique.

    La maîtrise de l’Océan Indien reste la clef de la puissance mondiale

    La dialectique atlantisme / eurasisme, dont les néo-eurasiens russes actuels font usage dans leurs polémiques anti-américaines, oublie que l’Amérique ne tient pas sa puissance aujourd’hui de sa maîtrise de l’Atlantique, océan pacifié où ne se joue pas l’histoire qui est en train de se faire, mais de son retour offensif dans l’Océan du Milieu. L’abus du vocable “atlantiste” risque de provoquer une sorte d’illusion d’optique et de faire oublier que ce n’est pas la maîtrise des Açores, petit archipel portugais au centre de l’Atlantique, qui a provoqué la désagrégation de l’URSS, puissance eurasienne, mais la maîtrise de Diego Garcia, île au centre de l’Océan Indien, d’où partaient les forteresses volantes qui bombardaient l’Afghanistan et l’Irak. C’est au départ des forces aéronavales massées à Diego Garcia qu’adviendra peut-être le “Greater Middle East”. Si c’est le cas, l’Europe et la Russie seront condamnées à l’isolement, à n’avoir aucune fenêtre sur les espaces où s’est toujours joué, et se joue encore, le destin du monde.

    Certes, l’atlantisme est, pour les Européens, une idéologie engourdissante, aussi engourdissante, sinon plus, que “l’enchinoisement”, réel ou métaphorique, dénoncé par Soloviev ou Merejkovski : Danilevski, lui, parlait de l’Occident comme d’un cimetière pour les plus sublimes vertus spirituelles humaines et l’écrivain russe provocateur et contemporain, Edouard Limonov, parle, lui, d’un “Grand Hospice occidental”. Mais ce n’est pas là un problème géopolitique, c’est un problème théologique, métaphysique, philosophique et éthique. Qu’il convient d’aborder avec force et élan. Pour dégager l’humanité des torpeurs et des enlisements du consumérisme.

    ► Robert Steuckers, fait à Forest-Flotzenberg, du 11 au 15 février 2009.

    • Notes :

    (1) Cf. Colin McEVEDY, The New Penguin Atlas of Ancient History, Penguin, London, 2nd ed., 2002.
    (2) Cf. Jacques BERTIN, Atlas historique universel – Panorama de l’histoire du monde, Minerva, Genève, 1997.
    (3) Robert DELORT (Éd.), Les croisades, Seuil, coll. “Points”, 1988.
    (4) Vicente FERNANDEZ & Dionisio A. CUETO, Los perros de la Reina – Piratas ingleses contra España (s. XVI), Almena Ed., Madrid, 2003.
    (5) Frances A. YATES, Cabbala e occultismo nell’età elisabettiana, Einaudi, Torino, 1982.
    (6) Cf. Georges NIVAT, Vers la fin du mythe russe – Essais sur la culture russe de Gogol à nos jours, L’Âge d’Homme, 1988.
    (7) Cf. Mark J. SEDGWICK, Contre le monde moderne – Le traditionalisme et l’histoire intellectuelle secrète du XXe siècle, Dervy, 2008.
    (8) Dexter PERKINS, Storia della Dottrina di Monroe, Societa Editrice Il Mulino, Bologne, 1960.

     

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    Les trois épicentres de la révolution eurasienne

    L’ambassadeur russe auprès de l’OTAN, Dmitri Rogozine, possède une sorte de sixième sens pour toutes les questions atlantiques : « Selon moi, a-t-il dit le 4 mai 2010, la Géorgie n’a pas encore de réelle prospective en vue pour son adhésion à l’Alliance parce que les problèmes qu’elle affronte en Abkhazie et en Ossétie du Sud demeurent irrésolus » et, par conséquent, « un pays qui n’a pas de frontières définies et est continuellement secoué de guerres civiles ne peut devenir membre de l’OTAN ».

    La Géorgie dans le Caucase

    L’ambassadeur fait référence au cas des deux républiques qui, il y a vingt ans, se sont déclarées indépendantes du gouvernement géorgien et qui, depuis 2008 jusque aujourd’hui, ont été reconnues par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et Nauru. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont toutefois considérées comme des “territoires occupés” par les Géorgiens et aussi par l’eurocratie bruxelloise et par Washington qui, en bonne diligence, ont promis à leur allié Saakashvili de l’aider à remettre les “choses en place”. On veut donc que les deux républiques, ou “territoires occupés”, reviennent sous le contrôle de la Géorgie. En pratique, tout pas en cette direction augmente les possibilités d’un affrontement avec la Russie : le Kremlin, en effet, a promis de protéger la souveraineté territoriale des deux républiques caucasiennes, en vertu d’accords conclus et par la présence de bases militaires aujourd’hui en construction.

    Si la Géorgie entrait effectivement au sein de l’Alliance atlantique, les tensions augmenteraient et présenteraient un réel danger. Pour éviter la guerre, il faut avoir conscience des positions antagonistes et percevoir qu’elles recèlent de fait le danger de mondialiser le conflit.

    Dans cette optique, Rogozine a mis en exergue les dynamiques possibles dans la région : « les Géorgiens seront exploités au maximum afin qu’ils envoient des troupes en Afghanistan ; ils seront traités comme des animaux auxquels on fait miroiter une carotte en la balançant sous leur museau. Tbilissi ne peut adhérer à l’OTAN parce que la Géorgie ne peut en devenir membre; l’Alliance atlantique devra ou reconnaître l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud ou accepter les anciennes frontières de la Géorgie, tracées par Staline. C’est là une éventualité impensable, donc Tbilissi restera partenaire de l’OTAN mais son adhésion ne se fera pas dans un futur proche ».

    EurasieIncertitudes au Kirghizistan

    Passons maintenant du Caucase à l’Asie centrale : nous débouchons dans un espace où la Russie et les intérêts atlantistes s’opposent.

    Cas atypique et, depuis le récent coup d’État, objet de toutes les attentions : le Kirghizistan. Dans cette ex-république soviétique cohabitent très proches les unes des autres des troupes russes et américaines, respectivement stationnées dans les bases de Kant et de Manas. Nous avons là un paradoxe qui pourrait bien ne plus durer très longtemps. Une fois les élections politiques et présidentielles, prévues pour le prochain automne, Bichkek prendra une décision définitive.

    Aujourd’hui déjà, le gouvernement des États-Unis doit débloquer 15 millions de dollars qui serviront à payer partiellement le loyer de la base aérienne concédée aux Américains. Pour terminer, Washington devra débourser un total de 60 millions de dollars (c’est-à-dire trois fois autant que la somme déboursée jusqu’à l’an passé). Cette somme devra être payée chaque année sinon les locataires seront expulsés. Au Kirghizistan, la situation est donc précaire aussi.

    Coopération russo-kazakh

    En revanche, la coopération russo-kazakh, elle, semble de bonne augure. Les rapports entre les deux pays se sont consolidés. Moscou et Astana, depuis l’été, ont scellé un nouvel accord sur l’enrichissement de l’uranium à usage civil. C’est une nouveauté : les pays qui voudront développer leur industrie nucléaire pourront accéder aux technologies d’enrichissement disponibles. C’est tout à la fois une invitation à Téhéran et une garantie pour l’Iran à aller de l’avant dans son programme atomique.

    ► Pietro Fiocchi, Rinascita, 5 mai 2010. (tr. fr. : RS)

     

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    Aspects pratiques des convergences eurasiennes actuelles

    Conférence prononcée par Robert Steuckers pour les “Deuxièmes journées eurasistes” de Bordeaux, 5 septembre 2015

    Bonjour à tous et désolé de ne pouvoir être physiquement présent parmi vous, de ne pouvoir vous parler qu’au travers de “Skype”. Je vais essentiellement vous présenter un travail succinct, une ébauche, car je n’ai que trois quarts d’heure à ma disposition pour brosser une fresque gigantesque, un survol rapide des mutations en cours sur la grande masse continentale eurasiatique aujourd’hui. Je ne vous apporterai ce jour qu’un squelette mais vous promets simultanément un texte bien plus étoffé, comme ce fut d’ailleurs le cas après les “journées eurasistes” d’octobre 2014 à Bruxelles. 

    L’incontournable ouvrage du Professeur Beckwith

    Lors de ces premières rencontres eurasistes de Bruxelles, tenues dans les locaux du vicariat à deux pas de la fameuse Place Flagey, je me suis concentré sur les grandes lignes à retenir de l’histoire des convergences eurasiatiques, en tablant principalement sur l’ouvrage incontournable, fouillé, du Professeur Christopher I. Beckwith de l’Université de Princeton. Pour le Prof. Beckwith, la marque originelle de toute pensée impériale eurasienne vient de la figure du Prince indo-européen, ou plutôt indo-iranien, qui émerge à la proto-histoire, un Prince qui a tout le charisme et l’exemplarité nécessaires, toutes les vertus voulues, pour entraîner derrière lui une “suite” de fidèles, un “comitatus”, comme l’attestent d’ailleurs la figure mythologique du Rama védique et celle de Zarathoustra, fondant ainsi une période axiale, selon la terminologie philosophique forgée par Karl Jaspers et reprise par Karen Armstrong. Le Prince charismatique et son “comitatus” injectent les principes fondamentaux de toute organisation tribale (essentiellement, au départ, de peuples cavaliers) et, par suite, de tout organisation territoriale et impériale, ainsi que le montre le premier empire de facture indo-européenne sur le Grand Continent eurasiatique, l’Empire perse. Ce modèle est ensuite repris par les peuples turco-mongols. Cette translatio au profit des peuples turco-mongols ne doit pas nous faire oublier, ici en Europe, le “droit d’aînesse” des peuples proto-iraniens. 

    J’espère pouvoir aborder la dimension religieuse des convergences eurasiatiques lors de futures rencontres eurasistes, en tablant sur des œuvres fondamentales mais largement ignorées dans nos contextes de “grand oubli”, de “grand effacement”, car nous savons, depuis les travaux de feue Elisabeth Noelle-Neumann que le système dominant procède par omission de thématiques dérangeantes pour n’imposer que du prêt-à-penser, pour ancrer l’oubli dans les masses déboussolées. Parmi ces œuvres à ré-explorer, il y a celle de l’explorateur et anthropologue italien Giuseppe Tucci, dont Payot avait jadis publié l’immense travail sur les religiosités d’Asie centrale, sur les syncrétismes du cœur de l’Asie. Ceux-ci ont émergé sur un socle shamaniste, dont toutes les variantes du bouddhisme, surtout au Tibet, en Mongolie, dans les confins bouriates, ont gardé des éléments clefs. Le “Baron fou”, Fiodor von Ungern-Sternberg, commandeur de la division de cavalerie asiatique du dernier Tsar Nicolas II, était justement fasciné par cette synthèse, étudiée à fond par Tucci. Ensuite, comme le préconise Claudio Mutti, le directeur de la revue de géopolitique italienne Eurasia, une relecture des travaux de Henry Corbin s’avère impérative : elle porte sur les traditions avestiques, sur le culte iranien de la Lumière, sur la transposition de ce culte dans le chiisme duodécimain, sur l’œuvre du mystique perse Sohrawardî, etc. Mutti voit en Corbin le théoricien d’une sagesse eurasiatique qui émergera après l’effacement des religions et confessions actuelles, en phase de ressac et de déliquescence. Le culte de la Lumière, et de la Lumière intérieure, du Xvarnah, de l’auréole charismatique, également évoquée par Beckwith, est appelé à prendre la place de religiosités qui ont lamentablement basculé dans une méchante hystérie ou dans une moraline rédhibitoire. L’avenir ne peut appartenir qu’à un retour triomphal d’une religiosité archangélique et michaëlienne, au service de la transparence lumineuse et du Bien commun en tous points de la planète. 

    Aujourd’hui, cependant, je me montrerai plus prosaïque, davantage géopolitologue, en n’abordant que les innombrables aspects pratiques que prennent aujourd’hui les convergences eurasiatiques. Les initiatives sont nombreuses, en effet. Il y a la diplomatie nouvelle induite par la Russie et son ministre des affaires étrangères Sergueï Lavrov ; il y a ensuite les initiatives chinoises, également diplomatiques avec la volonté d’injecter dans les relations internationales une manière d’agir qui ne soit pas interventionniste et respecte les institutions et les traditions des peuples autochtones, mais surtout la volonté de créer de multiples synergies en communications ferroviaires et maritimes pour relier l’Europe à la Chine. Ensuite, l’Inde, sans doute dans une moindre mesure, participe à ces synergies asiatiques. Le groupe des BRICS suggère un système bancaire international alternatif. L’ASEAN vise à annuler les inconvénients de la balkanisation de l’Asie du Sud-est, en cherchant des modes de relations acceptables et variés avec la Chine et, parfois, avec l’Inde ou la Russie. 

    D’Alexandre II à Poutine

    Pour le dire en quelques mots simples, la Russie actuelle cherche à retrouver la cohérence du règne d’Alexandre II, qui avait tiré les conclusions de la Guerre de Crimée lorsqu’il avait accédé au trône à 37 ans, en 1855, alors que cette guerre n’était pas encore terminée. La Russie de Poutine et de Lavrov rejette en fait les facteurs, toujours présents, toujours activables, des fragilités russes du temps de Nicolas II et de la présidence d’Eltsine, période de la fin du XXe siècle que les Russes assimilent à une nouvelle “Smuta”, soit à une époque de déliquescence au début du XVIIe siècle. L’idée de “smuta”, de déchéance politique totale, est une hantise des Russes et des Chinois (leur XIXe siècle, après les guerres de l’opium) : pour les Européens de l’Ouest, la “smuta” première, c’est l’époque des “rois fainéants”, des mérovingiens tardifs et les historiens, dans un avenir proche, considèreront sans nul doute l’Europe des Hollande, Merkel, Juncker, etc., comme une Europe affligée d’une “smuta” dont les générations futures auront profondément honte. 

    Aujourd’hui, les risques auxquels la Russie est confrontée restent les mêmes que du temps de la guerre de Crimée ou du règne de Nicolas II. Elle est en effet tenue en échec en Mer Noire malgré le retour de la Crimée à la mère-patrie : l’OTAN peut toujours faire jouer le verrou turc. Elle est menacée dans le Caucase, où elle avait soumis les peuples montagnards après des campagnes extrêmement dures, très coûteuses en hommes et en matériels. Sous Alexandre II, elle franchit la ligne Caspienne-Aral pour s’avancer en direction de l’Afghanistan : cette marche en avant vers l’Océan Indien s’avère pénible et Alexandre II prend parfaitement conscience des facteurs temps et espace qui freinent l’élan de ses troupes vers le Sud. Le temps des campagnes doit être réduit, les espaces doivent être franchis plus vite. La solution réside dans la construction de chemins de fer, d’infrastructures modernes. 

    Des ONG qui jouent sur tous les registres de la russophobie

    La réalisation de ces projets de grande ampleur postule une modernisation pratique et non idéologique de la société russe, avec, à la clef, une émancipation des larges strates populaires. Le nombre réduit de la classe noble ne permettant pas le recrutement optimal de cadres pour de tels projets. Dès 1873, dès l’avancée réelle des forces du Tsar vers l’Afghanistan donc potentiellement vers le sous-continent indien, clef de voûte de l’Empire britannique dans l’Océan Indien, dit “l’Océan du Milieu”, commence le “Grand Jeu”, soit la confrontation entre la thalassocratie britannique et la puissance continentale russe. De 1877 à 1879, la Russie prend indirectement pied dans les Balkans, en tablant sur les petites puissances orthodoxes qui viennent de s’émanciper du joug ottoman. Entre 1879 et 1881, la Russie d’Alexandre II est secouée par une vague d’attentats perpétrés par les sociaux-révolutionnaires qui finiront par assassiner le monarque. La Russie faisait face à des révolutionnaires fanatiques, sans nul doute téléguidés par la thalassocratie adverse, tout comme, aujourd’hui, la Russie de Poutine, parce qu’elle renoue en quelque sorte avec la pratique des grands projets infrastructurels inaugurée par Alexandre II, doit faire face à des ONG mal intentionnées ou à des terroristes tchétchènes ou daghestanais manipulés de l’extérieur. Alexandre III et Nicolas II prennent le relais du Tsar assassiné. Nicolas II sera également fustigé par les propagandes extérieures, campé comme un Tsar sanguinaire, modèle d’une “barbarie asiatique”. Cette propagande exploite toutes les ressources de la russophobie que l’essayiste suisse Guy Mettan vient de très bien mettre en exergue dans Russie-Occident – Une guerre de mille ans. Curieusement, la Russie de Nicolas II est décrite comme une “puissance asiatique”, comme l’expression féroce et inacceptable d’une gigantomanie territoriale mongole et gengiskhanide, alors que toute la littérature russe de l’époque dépréciait toutes les formes d’asiatisme, se moquait des engouements pour le bouddhisme et posait la Chine et son mandarinat figé comme un modèle à ne pas imiter. L’eurasisme, ultérieur, postérieur à la révolution bolchevique de 1917, est partiellement une réaction à cette propagande occidentale qui tenait absolument à “asiatiser” la Russie : puisque vous nous décrivez comme des “Asiates”, se sont dit quelques penseurs politiques russes, nous reprenons ce reproche à notre compte, nous le faisons nôtre, et nous élaborons une synthèse entre impérialité romano-byzantine et khanat gengiskhanide, que nous actualiserons, fusionnerons avec le système léniniste et stalinien, etc. 

    Pour affaiblir l’empire de Nicolas II, en dépit de l’appui français qu’il reçoit depuis la visite d’Alexandre III à Paris dans les années 1890, l’Angleterre cherche un allié de revers et table sur une puissance émergente d’Extrême-Orient, le Japon, qui, lui, tentait alors de contrôler les côtes du continent asiatique qui lui font immédiatement face : déjà maître de Taïwan et de la Corée après avoir vaincu la Chine déclinante en 1895, le Japon devient le puissant voisin tout proche de la portion pacifique de la Sibérie désormais russe. Londres attisera le conflit qui se terminera par la défaite russe de 1904, face à un Japon qui, suite à l’ère Meiji, avait réussi son passage à la modernité industrielle. Les navires russes en partance pour le Pacifique n’avaient pas pu s’approvisionner en charbon dans les relais britanniques, au nom d’une neutralité affichée, en toute hypocrisie, mais qui ne l’était évidemment pas... 

    Le Transsibérien bouleverse la donne géostratégique

    Les troupes russes au sol, elles, s’étaient déplacées beaucoup plus rapidement qu’auparavant grâce aux premiers tronçons du Transsibérien. L’état-major britannique est alarmé et se rappelle du coup de bélier des armées tsaristes contre la Chine, lorsqu’il s’était agi de dégager le quartier des légations à Pékin, lors du siège de 55 jours imposé aux étrangers, suite à la révolte des Boxers entre juin et août 1900. Le géographe Sir Halford John Mackinder énonce aussitôt les fameuses théories géopolitiques de la dialectique Terre/Mer et de la “Terre du Milieu”, du “Heartland”, inaccessible à la puissance de feu et à la capacité de contrôle des rimlands dont disposait à l’époque la puissance maritime anglaise. Le Transsibérien permettait à la Russie de Nicolas II de sortir des limites spatio-temporelles imposées par le gigantisme territorial, qui avait, au temps des guerres napoléoniennes, empêché Paul I de joindre ses forces à celles de Napoléon pour marcher vers les Indes. Henri Troyat explique avec grande clarté à ses lecteurs français tous ces projets dans la monographie qu’il consacre à Paul I. De même, la Russie avait perdu la Guerre de Crimée notamment parce que sa logistique lente, à cause des trop longues distances terrestres à franchir pour fantassins et cavaliers, ne lui avait pas permis d’acheminer rapidement des troupes vers le front, tandis que les navires de transport anglais et français pouvaient débarquer sans entraves des troupes venues de la métropole anglaise, de Marseille ou d’Algérie. L’élément thalassocratique avait été déterminant dans la victoire anglo-française en Crimée. 

    La Russie de Nicolas II, bien présente en Asie centrale, va dès lors, dans un premier temps, payer la note que les Britanniques avaient déjà voulu faire payer à Alexandre II, le conquérant de l’Asie centrale, assassiné en 1881 par une bande de révolutionnaires radicaux, appartenant à Narodnaïa Voljia. La Russie d’Alexandre II pacifie le Caucase, le soustrayant définitivement à toute influence ottomane ou perse, donc à toute tentative anglaise d’utiliser les empires ottoman et perse pour contribuer à l’endiguement de cette Russie tsariste, conquiert l’Asie centrale et affirme sa présence en Extrême-Orient, notamment dans l’île de Sakhaline. Au même moment, les marines passent entièrement des voiles et de la vapeur (et donc du charbon) au pétrole. La Russie détient celui de Bakou en Azerbaïdjan. La possession de cette aire sud-caucasienne, la proximité entre les troupes russes et les zones pétrolifères iraniennes fait de la Russie l’ennemi potentiel le plus redoutable de l’Angleterre qui, pour conserver l’atout militaire majeur qu’est sa flotte, doit garder la mainmise absolue sur ces ressources énergétiques, en contrôler une quantité maximale sur la planète. 

    L’assassinat de Stolypine

    StolypinCrop.JPGComme le danger allemand devient aux yeux des Britannique plus préoccupant que le danger russe - parce que la nouvelle puissance industrielle germanique risque de débouler dans l’Égée et en Égypte grâce à son alliance avec l’Empire ottoman moribond - l’Empire de Nicolas II est attiré dans l’alliance franco-anglaise, dans l’Entente, à partir de 1904. Stolypine, partisan et artisan d’une modernisation de la société russe pour faire face aux nouveaux défis planétaires, aurait sans doute déconstruit progressivement et habilement le corset qu’impliquait cette alliance, au nom d’un pacifisme de bon aloi, mais il est assassiné par un fanatique social-révolutionnaire en 1911 (les spéculations sont ouvertes : qui a armé le bras de ce tueur fou ?). Stolypine, qui aurait pu, comme Jaurès, être un frein aux multiples bellicismes qui animaient la scène européenne avant la Grande Guerre, disparaît du monde politique sans avoir pu parachever son œuvre de redressement et de modernisation. La voie est libre pour les bellicistes russes qui joindront leurs efforts à ceux de France et d’Angleterre. Ce qui fait dire à quelques observateurs actuels que Poutine est en somme un Stolypine qui a réussi. 

    Dès que la Russie s’ancre plus solidement dans l’Entente, la propagande hostile à Nicolas II, orchestrée depuis Londres, fait volte-face : le Tsar cesse d’un coup d’être un abominable monarque sanguinaire et devient, comme par miracle, un empereur bon, paternel, qui aime ses sujets. Staline connaîtra un destin similaire : horrible boucher sanguinaire pour ses purges des années 1930, “bon petit père des peuples” pendant la Seconde Guerre mondiale, tyran antidémocratique dès que s’amorce la guerre froide. Avant Orwell, Lord Ponsonby décortiquera les mécanismes de cette propagande bien huilée, capable de changer de cap, de désigner comme ennemi l’ami d’hier et vice-versa, exactement comme dans l’Oceania de Big Brother. La Russie entre dans la Grande Guerre aux côtés des autres puissances de l’Entente : ce sera sa perte. Dmitri Merejkovski l’avait prévu. Les analyses de Soljénitsyne abondent également dans ce sens. L’affaire désastreuse des Dardanelles, voulue par Churchill en 1915, avait pour objectif inavoué d’arriver à Constantinople avant les Russes et de verrouiller les détroits turcs comme en 1877-78 : la duplicité londonienne ne s’était pas effacée au nom de la fraternité d’armes de 1914. 

    Au temps des deux “géants rouges”

    La Russie actuelle, celle de Poutine, entend conserver la cohérence territoriale de l’Union Soviétique défunte mais sans la rigidité idéologique communiste. Le communisme était une « idéologie froide » (Papaioannou) et un « système réductionniste » (Koestler), dont les retombées pratiques s’avéraient désastreuses, notamment sur le plan de la nécessaire autarcie agricole que devrait détenir toute grande puissance de dimensions continentales. Toute puissance de cet ordre de grandeur a pour obligation pratique de maintenir une “cohérence territoriale”, de colmater toutes les brèches qui pourraient survenir au fil du temps, que celles-ci soient le fait de dissidences intérieures ou d’une subversion organisée par l’ennemi. Sous d’autres oripeaux que ceux du communisme, Poutine cherche à rétablir les atouts dont disposait l’Union soviétique entre 1949 et 1972, quand elle formait, avec la Chine, un bloc communiste de très grande profondeur territoriale. La Chine maoïste et l’URSS, de Staline à Brejnev, étaient certes des puissances continentales dont l’idéologie officielle était posée comme “progressiste”. Elles ont toutefois été marquées par une régression industrielle et technologique permanente par rapport aux États-Unis, au Japon ou à l’Europe occidentale, corroborant la théorie américaine du technological gap. Les développements internes à l’ère communiste ont certes balayé quelques archaïsmes, il faut le reconnaître, mais à quel prix ? Aujourd’hui, la situation est différente. La Chine est à la pointe de nombreuses innovations techniques. Elle est capable de développer des réseaux de chemins de fer performants, de construire des infrastructures aéroportuaires ultra-modernes, de gérer les flux de trafic urbain par d’audacieuses innovations technologiques, de fabriquer des porte-avions à double piste, etc. 

    Même si on ne peut pas dire que la Russie et la Chine n’ont plus aucun contentieux, le binôme sino-russe tient parce qu’à Moscou comme à Beijing les diplomates savent que le déclin de l’URSS a commencé en 1972 quand Nixon et Kissinger déploient une intense activité diplomatique en direction de la Chine et transforment celle-ci en un allié de revers contre Moscou. 1972, il faut s’en souvenir, a été une année charnière : l’URSS était encerclée, coincée entre l’OTAN et la Chine, son déclin s’est automatiquement amorcé, tandis que la Chine, attelée à cette alliance de facto avec les Etats-Unis, était contrainte d’opter pour un développement continental, soit de tourner le dos au Pacifique, de ne plus y contrarier les intérêts stratégiques américains. Kissinger faisait ainsi d’une pierre deux coups : il affaiblissait la Russie et détournait la Chine maoïste des eaux du Pacifique (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, comme l’attestent les incidents récurrents en Mer de Chine du Sud). 

    De l’alliance sino-américaine au déclin de l’Union Soviétique

    mao_wideweb__470x282,0.jpgWashington consolidait ainsi son hégémonisme planétaire et unipolaire : De Gaulle était mort, l’Allemagne et l’Europe toujours divisées, les stratégistes américains planifiaient déjà la chute du Shah, coupable d’avoir soutenu les revendications des pays producteurs de pétrole et de développer une puissance régionale sérieuse, appuyée par des forces aériennes et navales efficaces, dans une zone hautement stratégique. Pour le monde musulman, 1979, année de la prise du pouvoir par Khomeiny, appuyé par les services américains, britanniques et israéliens dans un premier temps, sera l’année-charnière car, dès ce moment, il sera travaillé par des forces hostiles à l’ordre du monde de type “westphalien”, ce qui nous conduira au chaos non maîtrisable que nous connaissons aujourd’hui. Avec ce désordre anti-westphalien sur son flanc sud, Poutine cherche tout simplement un pôle de stabilité alternative, permettant un développement normal de la Fédération de Russie dans un cadre impérial cohérent, combinant in fine les acquis d’Alexandre II ­ -qui avait déclenché le “Grand Jeu” -  et la sécurité stratégique obtenue par l’URSS après la seconde guerre mondiale et surtout à l’époque entre 1949 et 1972, quand la Chine ne dépendait en aucune façon des États-Unis et de leurs alliances sur les rimlands d’Eurasie. Cette sécurité, offrant la stabilité, doit aussi se refléter sur les plans religieux et idéologique : la pluralité des confessions ou des approches idéologiques ou, encore, des politiques économiques, ne doit pas nécessairement provoquer des dynamiques centrifuges. Au-delà de tous les clivages établis par l’histoire sur la masse continentale centre-asiatique, la politique générale doit être convergente et ne plus admettre les divergences qui conduisent inexorablement à une “smuta”. Cette volonté de convergence devrait valoir aussi pour l’Europe, au sens le plus strict du terme : cette idée était déjà présente chez le Tsar Alexandre I qui, après les troubles de l’ère révolutionnaire et napoléonienne, avait envisagé une convergence religieuse en Europe, une fusion de l’orthodoxie, du catholicisme et du protestantisme, pour consolider la première ébauche d’union eurasienne qu’était la Sainte-Alliance. 

    Ukraine et “Corridor 5”

    Suite à la petite “smuta” de l’ère eltsinienne, la Russie n’a même pas pu conserver le projet d’une union entre les trois républiques slaves de l’ex-URSS, rêvée par Alexandre Soljénitsyne dès son exil américain. Les forces hostiles à toute union (formelle ou informelle) de l’Eurasie, à toute résurrection de la Sainte-Alliance, aux convergences générées par des communications optimales ont visé l’Ukraine, appelée à se détacher de la symbiose voulue par Soljénitsyne. Deux raisonnements historico-stratégiques ont conduit à cette politique : 

    • 1) l’Ukraine redessinée par Khrouchtchev dans les années 1950 contenait la Crimée, presqu’île dans l’espace maritime pontique sans laquelle la Russie n’a plus aucune projection vers la Méditerranée et ne peut plus être une grande puissance qui compte ;

    • 2) ensuite, l’Ukraine, dans la partie occidentale de la masse continentale eurasiatique, est un espace de transit, que les géopolitologues appellent, en anglais, a gateway region. Pour infliger une paralysie à l’adversaire, il convient en effet de bloquer tout transit en de telles régions, a fortiori si l’on veut bloquer les communications entre les puissances situées de part et d’autre de cet espace de transit. De Cadix à Kiev, l’Europe est traversée par ce qu’il est convenu d’appeler le “Corridor 5”. À partir de Kiev, ce “corridor”, poursuivi, mène en Inde, en Chine et sur les côtes du Pacifique : ce sont les tronçons de l’antique “route de la soie”, empruntés par Marco Polo. 

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    Pour toute puissance hégémonique hostile à la fois à la Russie et à l’Europe (centrée autour du pôle industriel allemand), le “Corridor  5” doit être bloqué en tout lieu où l’on peut réanimer un conflit ancien moyennant les stratégies habituelles de subversion. La subversion de l’Ukraine -au nom de conflits anciens et au bénéfice apparent de forces idéologiques autochtones, ultranationalistes, dont on combat pourtant les homologues partout ailleurs dans le monde-  est par conséquent, un modèle d’école. On a délibérément choisit l’Ukraine parce qu’elle est une zone de transit des gazoducs russes en direction de l’Europe. En transformant l’Ukraine en une zone de turbulences, on oblige Russes et Européens à investir inutilement dans des projets alternatifs, pour contourner un pays désormais hostile, non pas parce qu’il entend défendre ses propres intérêts légitimes, mais, au contraire, parce qu’il veut, en dépit du bon sens, faire triompher les intérêts d’une puissance hégémonique, étrangère aux espaces russe et européen. Le nouveau gouvernement ukrainien se détache de la sorte de l’espace civilisationnel européen dont il fait partie. 

    Par ailleurs, la subversion, inspirée par certains préceptes de Sun Tzu, vise aussi à anéantir les ressorts traditionnels d’une puissance ennemie : à l’heure des grands médias, cette forme de subversion déploie des spectacles ou des provocations déliquescentes, à l’instar des “pussy riots” ou des “femens”. Ce type d’actions subversives sape les fondements éthiques d’une société, en tablant sur les bas instincts et les carences en discernement du grand nombre, et, partant, détruit la cohésion de la politie, en ruine les structures sociales, les assises religieuses. La Russie de Poutine a veillé à annuler les capacités de nuisance de ces entreprises, fautrices de déliquescence irrémédiable, au grand dam des officines, généralement américaines, qui les avaient activées dans la ferme intention de saper les assises de la société russe et d’ébranler l’édifice étatique de la Fédération de Russie. 

    Le mythe occidental des “sociétés ouvertes”

    La Russie de Poutine, comme toute autre Russie qui chercherait à se consolider sur le long terme, doit donc retrouver une stabilité territoriale et géopolitique englobant les atouts de la Russie d’Alexandre II et ceux de l’URSS entre 1949 et 1972, quand la longue frontière centre-asiatique avec la Chine était sécurisée : face à la Chine post-communiste, Poutine ne répétera pas l’hostilité sourde et sournoise de Staline et de ses successeurs à l’égard de la Chine maoïste, en dépit d’une unité idéologique de façade qui faisait parler des deux “géants rouges”. La cohérence qu’il vise, à la fois tsariste et communiste, doit se compléter par une ouverture à d’autres zones de grande importance géostratégique dans le monde, afin de pallier les désavantages énormes que les fermetures communistes avaient entrainés. Dans la dialectique Sociétés ouvertes / Sociétés fermées, imaginée par Karl Popper, les sociétés russe et chinoise d’aujourd’hui optent pour un équilibre entre ouverture et fermeture : elles refusent l’ouverture tous azimuts, préconisée par les tenants du globalisme néolibéral (Soros, etc.) ; elles refusent tout autant les fermetures rigides pratiquées par les communismes stalinien, brejnevien, albanais et maoïste. Ce double refus passe par un retour en Chine à la pensée pragmatique de Confucius (condamné par les nervis maoïstes de la “révolution culturelle” des années 1960) et en Russie à des étatistes pragmatiques et bâtisseurs tels qu’en a connus l’histoire russe de la fin du XIXe siècle à 1914. Cette synthèse nouvelle entre ouverture et fermeture, pour reprendre la terminologie inaugurée par Popper, postule un rejet de l’extrémisme néolibéral, un planisme souple de gaullienne mémoire, une volonté de provoquer la “dé-dollarisation” de l’économie planétaire et de créer une alternative solide au système anglo-saxon, manchestérien et néolibéral. Cette synthèse, que l’on vise mais qui n’a pas encore été réalisée, loin s’en faut, permet déjà de forger des économies hétérodoxes, chaque fois adaptées aux contextes historiques et sociaux dans lesquelles elles sont censées s’appliquer. Disparaît alors la volonté enragée et monomaniaque de vouloir imposer à toutes les économies du monde un seul et même modèle. 

    Le monde est un “pluriversum”

    Russes et Chinois espèrent trouver dans le BRICS des cohérences nouvelles dans une diversité bien équilibrée, dans un “pluriversum” apte à respecter la diversité du monde contre toutes les tentatives de l’homogénéiser. Le groupe BRICS constitue une alternative plurielle au système dominant et américano-centré, le monde des États n’étant pas un “univers” mais bien un “plurivers” comme le disait le philosophe allemand du politique Bernhard Willms, décédé en 1991, et comme l’affirme aujourd’hui l’analyste géopolitique russe Leonid Savin. La recherche d’une économie hétérodoxe, souple et contextualisée (selon le vocabulaire du MAUSS, Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), correspond aussi à la volonté chinoise de déployer, à l’échelle planétaire, une diplomatie souple, hostile à toute pratique hystérique de l’immixtion, comme celles que préconisent les néo-conservateurs américains, les nouveaux philosophes regroupés peu ou prou derrière le pompon de Bernard-Henri Lévy ou les extrémistes salafistes stipendiés par l’Arabie Saoudite. 

    La Chine préconise ainsi une diplomatie de la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats tiers. La généralisation de ce principe, plus doux et plus pacifique que les modes de fonctionnement occidentaux actuels, devrait conduire à terme à supprimer ces facteurs d’ingérence et de conflits inutiles que sont bon nombre d’ONG américaines : en Chine, elles ne fonctionnent guère, sauf quand elles font appel à des fondamentalistes salafistes du Turkestan chinois, soutenus par les Turcs et les Saoudiens, ou à des sectes pseudo-religieuses farfelues ou quand elles instrumentalisent le Dalaï Lama. La Russie a commencé ce travail de neutralisation des organismes fauteurs de troubles et de guerres en jugulant le travail subversif des ONG d’Outre-Atlantique, considérées à juste titre comme des facteurs de “smuta”, et en amorçant le contrôle des médias, de Google, etc. 

    Le but premier d’un mouvement eurasien serait dès lors de participer à ces nouvelles forces à l’œuvre sur la planète, à favoriser les innovations qu’elles apportent pour nous sortir d’impasses mortifères. 

    Empêcher le basculement de l’Europe vers la Russie, l’Eurasie, la Chine et l’Iran

    Mais cette vaste panoplie d’innovations, qui cherchent à s’imposer partout dans le monde, va, bien entendu, provoquer une riposte de l’hegemon. Les conflits d’Ukraine et de Syrie ont été activés par des stratégistes mal intentionnés pour entraver la marche en avant de cet ensemble alternatif, englobant l’Europe. En effet, l’objectif premier des stratégistes de l’hegemon est d’empêcher à tout prix le glissement de l’Europe vers les puissances eurasiennes du groupe BRICS et vers l’Iran. C’est donc en premier lieu vers les zones possibles de connexion entre notre sous-continent et le reste de l’Eurasie que l’hegemon doit agir pour bloquer cette synergie grande-continentale. L’Ukraine avec, notamment, les ports de Crimée, était en quelque sorte l’interface entre la civilisation grecque, puis byzantine, et les voies terrestres vers le centre de l’Asie, l’Inde et la Chine ; elle a gardé cette fonction aux temps médiévaux des entreprises génoises qui demeuraient branchées sur les “routes de la soie” du nord, en dépit des tentatives de blocage perpétrées au Sud et au niveau du Bosphore par les Seldjouks puis par les Ottomans. La façade maritime méditerranéenne du Levant, soit du Liban et de la Syrie actuels, donnait accès aux routes de la soie menant, par la Mésopotamie et l’espace perse, aux Indes et à la Chine. Aujourd’hui, la Chine a développé les capacités de créer des réseaux ferroviaires trans-eurasiens, où les territoires de la Fédération de Russie, du Kazakhstan et de quelques autres anciennes républiques majoritairement musulmanes de l’ex-URSS, servent de jonction entre les deux espaces, l’européen et le chinois, que Leibniz jugeait déjà les « plus élevés en civilisation ». 

    Les stratégistes mal intentionnés prévoient d’autres blocages dans la zone de connexion entre notre Europe et le reste de l’Eurasie. D’abord il y a la possibilité de créer une zone de turbulences durables, un abcès de fixation, en Transnistrie et en Moldavie, en bloquant tout transit entre l’Ukraine et l’Europe, tandis que le territoire du Donbass empêche déjà toute communication fluide entre l’Ukraine et la Russie du Don, de la Volga et de la Caspienne. Au sud, un général américain, Ben Hodges, commandant de l’OTAN jusqu’en 2014, envisage de soulever le Caucase du Nord en réactivant les conflits russo-tchétchène et russo-ingouche, de façon à troubler l’acheminement des hydrocarbures de la Caspienne et de créer une zone de turbulences sur le long terme entre les territoires russe et iranien. De même, ces stratégistes envisagent de réanimer le conflit russo-géorgien, placé au frigidaire depuis août 2008. Ou de déclencher un nouveau conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour la région du Nagorny-Karabach, ce qui aurait pour effet de bloquer toute liaison territoriale entre la Russie et l’Iran, surtout après le faux dégel entre l’Occident et Téhéran que l’on observe depuis les dernières semaines de l’année 2015. Plus à l’est, les mêmes stratégistes envisagent un projet de “chaotisation complète” de l’Asie centrale post-soviétique. Au départ de l’Afghanistan, ils envisagent de faire pénétrer au Turkménistan, au Tadjikistan, au Kirghizistan voire en Ouzbékistan des éléments fondamentalistes (talibans, partisans d’Al Qaeda, avatars de l’Etat islamique, etc., les golems ne manqueront pas…) qui feront subir à ces pays, s’ils se montrent récalcitrants, le sort de l’Irak ou de la Syrie. Le Turkménistan, riverain de la Caspienne et voisin de l’Afghanistan, pourrait être transformé en une zone de turbulences s’il ne cède pas aux pressions de l’OTAN qui lui fait miroiter une aide économique. Des terroristes afghans, que l’on posera comme “incontrôlables” en dépit de la présence américaine là-bas, passeront la frontière pour semer le chaos dans ce pays qui est un producteur d’hydrocarbures et un riverain de la Caspienne. 

    Un chaos créé artificiellement

    Ce chaos créé artificiellement est une application agressive de la stratégie ancienne de “l’endiguement”. Non seulement il freinera l’acheminement de matières premières et d’hydrocarbures vers l’Europe mais troublera durablement les voies de communication entre la Russie, l’Inde et la Chine, où un pari possible sur des fondamentalistes pakistanais permettrait aussi de bloquer à nouveau les régions du Cachemire-Jammu et de l’Aksai Chin, ruinant toutes les tentatives d’apaisement entre Beijing et New Delhi, lesquelles avaient toujours été laborieuses. 

    L’objectif impératif que doivent se fixer les cercles eurasistes, c’est d’œuvrer et de militer pour ne pas que nos contemporains s’embarquent dans de telles manœuvres bellicistes, pour qu’ils soient toujours rétifs aux sirènes des propagandes.  

    Cependant, saper la cohésion européenne, œuvrer à disloquer les sociétés européennes et à affaiblir ses économies nationales et régionales ne passe pas seulement par l’organisation de conflits à ses frontières (Libye, Donbass, Syrie, Caucase) mais aussi, comme certains faits des années 1990 et 2000 semblent l’attester, de provoquer de mystérieux accidents dans le tunnel du Mont Blanc pour bloquer le “Corridor 5” (toujours lui !), d’organiser des grèves sauvages pour paralyser les communications dans l’Hexagone et autour de lui, comme en 1995 pour mettre Chirac sous pression afin qu’il abandonne son programme nucléaire  –Jean Parvulesco se plaisait à le signaler et à rappeler les liens anciens entre certains syndicats socialistes français et l’OSS ou la CIA. Aujourd’hui, les clandestins bloquent parfois le tunnel sous la Manche à Calais, avec l’appui d’associations bizarres, se réclamant d’une xénophilie délirante ou d’une forme d’antifascisme fantasmagorique, dont l’objectif ne peut nullement être qualifié de “rationnel”. Est-ce pour rompre les liens entre la Grande-Bretagne et l’Europe ?

    Cet ensemble de pressions constantes, s’exerçant sur les communications entre l’Europe et le reste de la masse continentale eurasiatique, a pour but essentiel d’empêcher la constitution d’un réseau efficace, la réalisation du vœu de Leibniz : faire de la “Moscovie” le pont entre l’Europe et la Chine. Les actuels projets ferroviaires chinois sont en effet très impressionnants. Le nouveau poids de la Chine, certes relatif, pourrait, estiment les stratégistes américains, provoquer un basculement de l’Europe vers l’Asie. Une telle éventualité a été un jour explicitée par Dominique de Villepin : celui-ci estimait que la concrétisation finale des projets ferroviaires et des routes maritimes envisagées par la Chine offrait potentiellement à la France et aux autres pays européens d’innombrables occasions de forger des accords lucratifs avec la Russie, les pays d’Asie centrale et la Chine dans les domaines des transports et des services urbains. Dans un article des Echos, de Villepin écrivait : « C’est là une tâche qui devrait non seulement mobiliser l’Union Européenne et ses Etats membres mais aussi les autorités locales, les chambres de commerce et les hommes d’affaires pour ne même pas mentionner les universités et les boîtes-à-penser ». Grande sagesse. Et clairement exprimée ! En termes très diplomatiques, de Villepin poursuit : le projet de route de la soie « est une vision politique qui induit les pays européens à renouveler le dialogue avec des partenaires du continent asiatique, permettant de forger, par exemple, des projets souples avec la Russie, notamment pour trouver les fonds nécessaires pour re-stabiliser l’Ukraine. Le lien entre l’Est et l’Ouest doit se maintenir ». Mieux : « Nous avons là une vision économique qui adapte la planification chinoise à la coopération économique internationale. Dans un monde financièrement volatile et instable, il s’avère nécessaire d’opter pour la bonne approche dans les projets à long terme, utilisant des outils nouveaux, de type multilatéral ». 

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    Le grand projet OBOR des Chinois

    La Chine envisage l’émergence de six corridors économiques, à replacer dans un projet plus vaste, baptisé OBOR (One Belt, One Road - soit “une ceinture (maritime), une route”). Cet OBOR entend consolider une route maritime de la Chine à l’Iran voire à la Mer Rouge et créer de solides liaisons ferroviaires entre l’Europe et la Chine. Il vise surtout à relier la Chine à soixante pays. Les six corridors majeurs sont : le CMREC ou Corridor économique Chine / Mongolie / Russie ; le NELB ou “Nouveau Pont Terrestre eurasien” (New Eurasian Land Bridge) ; le CCWAEC ou Corridor économique Chine / Asie centrale et occidentale ; le CICPEC ou Corridor économique Chine / Péninsule indochinoise ; le CPEC ou Corridor économique Chine / Pakistan ; et, enfin, le BCIMEC ou Corridor économique Bengladesh / Chine / Inde / Myanmar. À ces projets chinois, tous nécessaires d’un point de vue asiatique, s’ajoute celui du “Canal Eurasia”, élaboré par les Russes et les Kazakhs. Ce canal doit relier la Caspienne à la Mer d’Azov (face à la Crimée !), permettant notamment d’acheminer du brut vers la Mer Noire donc vers les confins orientaux de l’Europe. L’enjeu ukrainien/criméen prend ici toute son ampleur. 

    De Marx à List

    Ces projets, dont on pourrait dresser une longue liste, démontrent que les puissances du BRICS, du moins la Chine et la Russie, ne sont plus guère affectées, comme jadis, par l’idéologie prêtée à Marx et à Engels mais tentent d’appliquer ou de ré-appliquer les principes pragmatiques de l’économiste Friedrich List (1789-1846). Ce dernier était considéré comme un “libéral” mais, à coup sûr, un libéral “hétérodoxe”, soucieux de tenir compte des contextes historiques dans lesquels se déployait l’économie. List était un idéologue du développement. Pour qu’une économie puisse se développer à un rythme correct, l’Etat ne doit nullement jouer un rôle de “veilleur de nuit”, à l’instar de ce que souhaitent les théoriciens libéraux anglo-saxons. Au contraire, List pose l’Etat comme une instance constructrice, investisseuse. L’Etat est là pour construire des lignes de chemin de fer et des canaux. C’est List qui planifiera le premier réseau ferroviaire allemand, au sein du Zollverein, de l’Union douanière, dont il fut aussi un père fondateur. En Belgique et aux États-Unis, il préconisera le creusement de canaux. En France, il inspirera les praticiens de la “colonisation intérieure”. L’idée du Transsibérien en Russie, les suggestions pratiques des économistes et ingénieurs du Kuo Min Tang chinois s’inspirent toutes d’idées dérivées de List, après sa mort. La politique des grands projets gaulliens est “listienne”, de même que le sont les pratiques chinoises, après la parenthèse maoïste et le ressac dû à la tristement célèbre “révolution culturelle” des années 1960. À partir de Deng Xiaoping, la Chine redevient “listienne” et “confucéenne” : c’est à cette double mutation de référence qu’elle doit son succès actuel. Ce serait à un retour à Aristote et à List que l’Europe pourrait devoir son hypothétique renaissance, du moins si l’avenir permettra l’élimination impitoyable des pseudo-élites déchues et abjectes qui nous gouvernent actuellement, exactement comme la Chine maoïste a éliminé sa “bande des quatre”, pour ne pas sombrer dans les délires manichéens et idéologiques, dans un remake de la calamiteuse “éthique de conviction” de la “révolution culturelle” et de ses avatars malsains. 

    Le clivage dans le monde ne passe plus par la dichotomie capitalisme / communisme ni par la piètre distinction entre sociétés ouvertes et sociétés fermées mais par une dichotomie entre “listiens” et néolibéraux qui recoupe aussi la distinction qu’opérait Max Weber entre “éthique de la conviction” et “éthique de la responsabilité”. Les néolibéraux, et le cortège à la Jérôme Bosch que constituent leurs alliés festivistes, gauchistes ou féministes, adhèrent à des éthiques farfelues de la conviction. Leurs adversaires les plus sérieux à une éthique “listienne” de la responsabilité. 

    L’Allemagne dans ce grand jeu eurasien

    Les projets chinois séduisent les Allemands. Ce n’est ni nouveau ni étonnant. Le moteur économique de l’Europe participe aux synergies suggérées par Beijing, en tire de substantiels bénéfices que la délirante “juridification” de la sphère économique tente de réduire par l’artifice de procès farfelus comme celui intenté contre Volkswagen en 2015. Est-ce la raison pour laquelle on tente de faire basculer l’Allemagne de Merkel dans le chaos, en lui imposant des flots d’hères inassimilables, flanqués d’activistes formés au terrorisme et à d’autres formes de guerres de la “quatrième génération”, qui n’y produisent que du désordre et de la violence ? 

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    Jusqu’ici, l’Allemagne avait réussi à desserrer la cangue américaine en se branchant sur les gazoducs russes, dont la gestion a été placée sous le patronage et l’impulsion des anciens chanceliers Helmut Schmidt et Gerhard Schröder. Leur socialisme, pragmatique et non idéologique, “listien” et wébérien, conjuguait ses efforts pour parfaire une diplomatie de l’apaisement, une Ostpolitik fructueuse. Ces efforts avaient abouti aux accords permettant, à terme, de construire le tracé des gazoducs “North Stream 1 & 2”, accentuant certes la dépendance allemande par rapport au gaz russe mais déconstruisant simultanément son extrême dépendance politique face au système atlantiste, tandis que le “South Stream” alimente l’Italie, l’Autriche et la Hongrie (où Orban refuse les sanctions contre la Russie, sur fond d’un revival marginal de l’idéologie eurasiste en pays magyar). 

    Hans Kundnani, dans un article magistral de la revue américaine Foreign Affairs (janvier-février 2015), évoque une « Allemagne post-occidentale », c’est-à-dire une Allemagne qui se serait détachée de ses liens avec l’Occident anglo-saxon, de sa Westbindung, pour se mouvoir vers un espace essentiellement industriel, commercial et énergétique dont les pôles majeurs seraient la Russie et la Chine voire l’Inde. Pour la première fois dans l’histoire de la République Fédérale, une minorité de 45% seulement est encore en faveur du statu quo pro-occidental, impliquant l’adhésion à l’OTAN et/ou à l’UE comme seules possibilités diplomatiques. 49% des Allemands contemporains sont désormais en faveur d’une “position médiatrice”, où l’Allemagne équilibrerait le jeu de ses relations entre l’Europe occidentale et la Russie. C’est le résultat tangible d’un anti-américanisme qui s’est sans cesse amplifié depuis la guerre du Golfe, déclenchée par Bush junior en 2003 et depuis les révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage systématique pratiqué par la NSA. Les liens commerciaux avec la Russie et la Chine se sont considérablement accrus, accroissement qui permettait, jusqu’il y a peu de temps, le maintien de l’opulence allemande, assorti de l’espoir de voir celle-ci se consolider et se perpétuer. Ce lent glissement de l’Allemagne, cœur industriel et territorial du sous-continent européen, vers un Est eurasien très vaste, explique sans nul doute les attaques qu’elle subit depuis le printemps 2015. Par ailleurs, des stratégistes de l’ombre veillent à créer un espace pro-occidental, agité ou non de turbulences, entre l’Allemagne et la Russie que l’on baptisera pompeusement “Intermarium”. Cet “Intermarium”, cet entre-deux-mers entre la Baltique et la mer Noire, est la ré-activation d’un projet concocté à Londres pendant la seconde guerre mondiale par les gouvernements polonais et tchèque en exil, avec la bénédiction de Churchill, que l’alliance avec Staline avait rendu nul et non avenu : on a sacrifié, à Londres, les velléités d’indépendance polonaises et tchèques pour pouvoir exploiter à fond la chair à canon soviétique. Moscou ne voulait pas de ce bloc polono-tchèque, même à un moment où la guerre contre l’Allemagne hitlérienne atteignait un paroxysme inégalé. 

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    Du “Cordon sanitaire” de Lord Curzon à l’Intermarium

    Même si l’on peut considérer que ce projet d’un Intermarium n’est pas, a priori, une mauvaise idée en soi, qu’il est une application actuelle de projets géopolitiques très anciens, visant toujours à relier les mers du nord à celles du sud parce l’Europe, petite presqu’île à l’ouest de la très grande Eurasie, est géographiquement constituée de trois axes nord/sud : celui qui va de la Mer du Nord au bassin occidental de la Méditerranée (l’espace lotharingien du partage de Verdun en 843), celui envisagé mais non réalisé au moyen-âge par le roi de Bohème Ottokar II Premysl qui va de la Baltique à l’Adriatique (de Stettin à Venise ou Trieste, cités aujourd’hui reliées par une voie de chemin de fer directe et rapide) et, enfin, l’axe dit “gothique”, reliant depuis les Goths, bousculés par les Huns, la Baltique à la mer Noire et à l’Egée, au bassin oriental de la Méditerranée. Aujourd’hui, les stratégistes ennemis de toute vigueur européenne et de toute synergie euro-russe, veulent constituer un Intermarium, sur l’ancien axe gothique, qui serait une résurrection du “cordon sanitaire” de Lord Curzon, destiné à empêcher toute influence de l’Allemagne et de ses dynamismes sur la Russie, posée depuis le géopolitologue Halford John Mackinder comme le “cœur du monde” mais un “cœur de monde” qui ne peut être optimalement activé que par une forte injection d’énergie allemande. Toute alliance germano-russe étant, dans cette optique, considérée comme irrémédiablement invincible, invincibilité qu’il faut toujours combattre et réduire à néant, avant même qu’elle n’émerge sur la scène internationale. 

    La submersion démographique que subit l’Allemagne depuis les derniers mois de l’année 2015, qui provoquera des troubles civils et ruinera le système social exemplaire de la République Fédérale, qui compte déjà plus de 12 millions de pauvres, a été plus que probablement téléguidée depuis certaines officines de subversion : plusieurs observateurs ont ainsi constaté que les nouvelles alarmantes sur la présence de migrants délinquants en Allemagne viennent de serveurs basés aux Etats-Unis ou en Angleterre, de même que les tweets ou autres messages sur Facebook incitant les migrants à commettre des déprédations ou des viols ou, inversement, incitant les Allemands à manifester contre la submersion démographique ou contre la Chancelière Merkel. Le conflit civil semble être fabriqué de toutes pièces, avec, au milieu du flot des réfugiés, l’armée de réserve du système, composée de djihadistes qui combattent le régime baathiste syrien ou le pouvoir chiite irakien ou l’armée russe en Tchétchénie mais se recyclent en Europe pour déborder les polices des Etats de l’UE en menant la guerre planétaire selon d’autres méthodes.

    Spykman, les “rimlands” et l’endiguement

    Si la submersion de l’Allemagne a pour but essentiel de briser les potentialités immenses d’un tandem germano-russe, elle vise aussi, bien sûr, à ruiner les bonnes relations économiques entre l’Allemagne et la Chine, d’autant plus que les chemins de fer allemands, la Deutsche Bundesbahn, sont partie prenante dans la construction des voies de trains à grande vitesse entre Hambourg et Shanghai. L’Allemagne et, partant, les pays du Benelux, sont fortement dépendants du commerce avec la Chine. Le but de l’hegemon est donc de briser à tout prix ces synergies et ces convergences. Affirmer cela n’est pas l’expression d’un complotisme découlant d’une mentalité obsidionale mais bel et bien un constat, tiré d’une analyse de l’histoire contemporaine : la réalisation du Transsibérien russe sous l’impulsion du ministre Witte a entraîné la théorisation et la mise en pratique de la stratégie de l’endiguement par Halford John Mackinder d’abord, par son disciple hollando-américain Nicholas Spykman ensuite. Sans Mackinder et Spykman, les États-Unis n’auraient sans doute jamais élaboré leur géostratégie planétaire visant à rassembler des alliances hétéroclites, parfois composées d’ennemis héréditaires, sur les franges du grand continent eurasien, avec l’OTAN de l’Islande à la frontière perse, le CENTO du Bosphore à l’Indus et l’OTASE en Asie du Sud-Est. 

    Finalement, ces stratégies de l’endiguement sont une application de la fameuse “Doctrine de Monroe”, dite de “l’Amérique aux Américains”. Derrière cette apparente revendication d’indépendance se camouflait une volonté de soumettre totalement l’Amérique ibérique au bon vouloir des Etats-Unis. Mais elle s’opposait aussi à la terrible menace qu’aurait pu faire peser sur le continent américain une Sainte-Alliance européenne inébranlable qui s’étendait de l’Atlantique Nord au Pacifique, puisque l’empire du Tsar Alexandre Ier en faisait partie. Cette Sainte-Alliance aurait parfaitement pu défendre les intérêts espagnols dans les Amériques ou les européaniser. À l’époque, la Russie avait une frontière commune avec l’Espagne en… Californie, à hauteur du poste russe de Fort Ross, abandonné seulement en 1842. Le Vieux Monde européen était uni –mais cette union n’allait durer qu’une petite quinzaine d’années- tandis que le Nouveau Monde américain était fragmenté. La Sainte-Alliance, pour le Nouveau Monde et pour les Etats-Unis, encore en gestation mais sûrs de pouvoir mener à terme une mission civilisatrice déduite de leur idéologie religieuse puritaine, constituait par voie de conséquence un double danger : celui de perpétuer le morcellement politique du Nouveau Monde au bénéfice de l’Euro-Russie et celui de se maintenir comme une unité indissoluble et de contrôler le monde pour le très long terme. 

    “Doctrine de Monroe” et pratique de la table rase

    La “Doctrine de Monroe” est donc un rejet de l’Europe et des vieilles civilisations qu’elle représentait, de même qu’un rejet malsain et pervers de toute civilisation ancienne, quelle qu’elle soit, et, surtout, de toute grande profondeur temporelle : là, les délires puritains des sectes protestantes farfelues hostiles à la culture classique gréco-latine de l’Europe catholique ou même anglicane-élisabéthaine, rejoignait les folies de certains avatars incontrôlés de l’idéologie des Lumières. La conjonction de ces deux formes de folie et de nuisance idéologique, qui sévit toujours aujourd’hui, génère un fantasme criminel de destruction systématique d’acquis positifs et de legs historiques. 

    La “Doctrine de Monroe”, bien davantage que les socialismes messianiques qui pointaient à l’horizon avec la maturation des idées de Karl Marx, est donc une pratique perverse et sournoise de la table rase que tente de parachever de nos jours le néolibéralisme, né aux Etats-Unis à partir de la fin des années 1960 : toute démarche eurasiste constitue donc une révolte contre ce projet d’arasement total, représente une défense des vieilles civilisations, des traditions primordiales, et une revendication du primat de toute profondeur temporelle par rapport à des innovations-élucubrations inventées par des iconoclastes avides de pouvoir absolu, un pouvoir total qui ne peut s’exercer que sur des masses amorphes et amnésiques. 

    Face aux avatars actualisés de la “Doctrine de Monroe”, qui est passée d’une défense affichée de l’autonomie des Etats américains et des Etats créoles de l’Amérique ibérique à la volonté de contrôler les rives atlantiques et pacifiques qui font face à la bi-océanité étatsunienne, l’eurasisme bien compris vise, au contraire, à éradiquer les blocages et fermetures que génèrent les pratiques géopolitiques et la pactomanie américaines sur le continent eurasien, d’abord en Europe et en Asie. Ce rejet des verrouillages incapacitants induit tout naturellement la promotion volontaire d’une politique grande-continentale d’ouvertures rationnelles aux flux qui vivifient et ont jadis vivifié les territoires eurasiatiques. 

    Ce volontarisme eurasiste réduit à néant le discours stratégique né de la distinction opérée par Karl Popper entre sociétés ouvertes et sociétés fermées, où les États-Unis se posent comme les promoteurs et les garants des “sociétés ouvertes”, tout en pratiquant des fermetures calamiteuses dues à la pactomanie qu’ils pratiquent sur les rimlands eurasiens de l’Europe à l’Indochine. À l’Eurasie des fermetures, produit de la Guerre Froide, doit succéder une Eurasie des communications sans entraves entre l’Europe et la Chine : le monde réellement fermé est donc celui qu’ont établi les tenants de la “société ouverte” (de Popper et de Soros), tandis que l’Eurasie des communications ouvertes est le fait en gestation de ceux qui sont accusés, dans les médias dominants, d’être les adeptes des “sociétés fermées”, d’hégélienne ou de marxienne mémoires. Sur cette contradiction flagrante, mais ignorée délibérément dans les discours médiatiques occidentaux, reposent toutes les ambigüités de la propagande, tout le flou incapacitant dans lequel marinent nos décideurs et nos concitoyens. 

    Trois ouvertures historiques

    Trois ouvertures historiques en Eurasie doivent nous servir de modèles : l’Empire de Kubilaï Khan, visité par Marco Polo, qui ne s’opposait pas à la libre circulation des biens, des caravanes et des idées, contrairement aux verrouillages seldjouk et ottoman ; les rapports espérés entre la Chine et l’Europe quand le jésuite Ferdinand Verbist exerçait son haut mandarinat en Chine au XVIIe siècle ; l’alliance informelle sous Louis XVI entre la France, l’Autriche et la Russie, où la première veillait à contrôler l’Atlantique Nord, les seconde et troisième à faire sauter le verrou ottoman. À ces trois modèles, il convient d’ajouter la notion de syncrétisme religieux, porté par une volonté de ne rien éradiquer, d’opérer des fusions fécondes et de générer de l’harmonie : c’était la préoccupation principale d’Alexandre Ier après les tumultes révolutionnaires et napoléoniens ; c’est la notion de “djadidisme” qui prévaut aujourd’hui dans l’islam de la Fédération de Russie, notamment au Tatarstan où se situe le grand centre spirituel de Kazan ; le djadidisme s’interdit de chercher querelle avec les autres confessions, contrairement aux formes diverses et pernicieuses qu’un certain islam a prises ailleurs dans le monde, soit le salafisme, le wahhabisme ou le mouvement des Frères musulmans, formes virulentes aujourd’hui en Occident et génératrices à court terme de graves conflits civils ; ces formes inacceptables ont cherché à s’implanter en Russie, à partir de la période de “smuta” que fut le premier gouvernement d’Eltsine : elles ont échoué ; ce n’est qu’à Kazan et au Tatarstan qu’un véritable “euro-islam” s’est constitué ; il n’y en a pas d’autres possibles et les constructions boiteuses d’un Tarik Ramadan, dont les prédécesseurs et collatéraux ont été financés et soutenus par les services américains, ne sont que des déguisements maladroits pour gruger les Occidentaux écervelés. Outre la volonté de convergence religieuse du Tsar Alexandre Ier, outre le syncrétisme centre-asiatique promu en Asie centrale au temps de la domination mongole, outre le djadidisme actuel de la Fédération de Russie, nous ne voyons guère d’autres filons religieux traditionnels qui tiennent vraiment compte de la profondeur temporelle voire immémoriale, nécessaire à l’établissement de véritables ferveurs structurantes, indispensables pour contrer les déliquescences du monde moderne. L’ouverture des communications, le rejet des véritables sociétés fermées par les intransigeances occidentales ou wahhabites/salafistes implique l’émergence d’un syncrétisme harmonisateur qui ne raisonne pas par exclusion (“ou bien… ou bien…”) mais par inclusion (“et… et…”). 

    Quelques mots sur l’Inde

    Cachemire-aujourd-hui-carte-simplifiee.gifMa démonstration, ici, que j’annonçais d’emblée “succincte” et incomplète, ne peut donc prétendre à l’exhaustivité. Mais elle ne saurait omettre d’évoquer l’Inde dans ce survol des convergences eurasiatiques. Depuis son indépendance en 1947, l’Inde est traditionnellement alliée à la Russie, hostile à la Chine, contre laquelle elle a mené une guerre sur les hauteurs de l’Himalaya. La volonté de convergence eurasiatique s’occupe de gommer ce conflit. Les régions himalayennes contestées permettraient, une fois pacifiées, un passage entre l’Inde et les territoires anciennement soviétiques et entre l’Inde et la Chine. L’affaire se corse parce que la Chine, du temps de son conflit avec l’Inde, avait soutenu le Pakistan pour obtenir un port sur l’Océan Indien et des voies de communications entre ces installations portuaires avec la région chinoise de Kachgar, via le tracé en montagne dit de “Karakoroum”, partant d’Islamabad pour rejoindre le poste-frontière d’Aliabad au Cachemire. Le gros problème est que l’Inde revendique cette partie du Cachemire pour avoir un lien avec le Tadjikistan ex-soviétique. Par ailleurs, comme le soulignent deux historiens insignes des faits indiens, le Britannique Ian Morris et l’Indien Pankaj Mishra, l’Inde souhaite consolider la cohésion du commerce entre le Golfe et la mer Rouge d’une part, le Golfe du Bengale et les eaux de l’Asie du Sud-Est, d’autre part. L’objectif géopolitique de l’Inde est d’affirmer sa présence dans l’Océan Indien, surtout dans l’archipel d’Andaman et dans les Iles Nicobar, face aux côtes thaïlandaises. Cette volonté entend créer un chapelet de relais entre la Mer Rouge et l’Insulinde, le même que celui voulu par la Chine, qui le prolongerait jusqu’à ses propres ports du Pacifique, ce qui explique le conflit actuel pour les îles et îlots, naturels ou artificiels, dans la Mer de Chine du Sud.  La consolidation de ce chapelet de relais maritimes, sans possibilité de le couper ou de le fragmenter, rendrait à l’ensemble des Etats d’Eurasie une autonomie commerciale et navale sur son flanc sud, tandis que la Russie rétablirait les communications par l’Arctique, de Hambourg au Japon. Une Égypte militaire, débarrassée du danger que représentent les Frères musulmans et les autres adversaires des syncrétismes féconds, ouvrirait, par Suez, l’espace méditerranéen au commerce eurasien, réalisant du même coup le vœu des Génois et des Vénitiens de notre moyen-âge, tout en isolant la Turquie, du moins si cette dernière entend encore jouer le rôle d’un verrou et non pas d’un pont, comme le souhaitent les Chinois qui leur proposent la construction, entre l’Iran et l’Egée, d’un chemin de fer les liant tout à la fois à l’Asie et à l’Europe. Erdogan se trouve devant un choix : abandonner les “otâneries” et les sottises fondamentalistes ou renouer avec un laïcisme et un syncrétisme turcs qui n’apporteraient que des bienfaits. 

    La Chine, le chapelet de relais et l’Océan Pacifique

    La consolidation du chapelet de relais maritimes de Cadix à Shanghai permettrait à l’Europe, à son centre germanique et à la Russie de se projeter vers le Pacifique, impératif géopolitique qu’avaient compris des hommes aussi différents que Louis XVI, La Pérouse, Lord Kitchener et Karl Haushofer. Kitchener prévoyait, dans une conversation avec Haushofer, que les puissances européennes (Royaume-Uni compris !) qui n’auraient pas de bases solides dans le Pacifique, seraient irrémédiablement condamnées au déclin. Haushofer avait tiré la conclusion suivante : l’Allemagne, présente dans les Mariannes, suite au retrait espagnol, avait des chances ce consolider ses positions mais, dans la foulée, rencontrait automatiquement l’hostilité des Etats-Unis qui cherchaient  -depuis 1848, date à laquelle ils acquièrent l’atout géostratégique majeur de la bi-océanité-  à dominer le marché chinois, quantitativement le plus important à l’époque, comme de nos jours. Le destin a décidé qu’après la rétrocession des Mariannes à Tokyo par l’Allemagne au Traité de Versailles de 1919, la lutte pour le Pacifique se déroulerait entre un Japon, agrandi de cette immense Micronésie, et les Etats-Unis, maîtres des Philippines depuis leur victoire sur l’Espagne en 1898. La seconde guerre mondiale donnera aux Etats-Unis la maîtrise absolue du Pacifique, atout qui scelle leur hégémonisme planétaire. Aujourd’hui, le télescopage géopolitique ne s’effectue pas entre une puissance européenne présente au centre du Pacifique (comme le furent successivement l’Espagne puis l’Allemagne de Guillaume II) ou le Japon shintoïste et les Etats-Unis, mais entre les Etats-Unis et la Chine, où cette dernière est endiguée par une chaîne de petites puissances (Japon vaincu en 1945 compris) entièrement contrôlées par le système des alliances américaines. Cette chaîne vise à empêcher la Chine de s’élancer vers le large et à doter les Etats-Unis des bases insulaires nécessaires pour harceler, le cas échéant, les convois et l’acheminement d’hydrocarbures vers les ports du littoral pacifique chinois, pour rendre précaire cette ligne vitale de communications maritimes. 

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    Chine : double stratégie maritime et continentale

    L’application de cette stratégie de harcèlement en Mer de Chine du Sud pourra soit étouffer la Chine soit épuiser les Etats-Unis (où le taux de pauvreté augmente dangereusement). La Chine avait jadis deux stratégies possibles : une stratégie continentale, d’expansion vers le Tibet et le Turkestan/Sinkiang, qui ne dérangeait pas les Américains puisqu’elle inquiétait les Soviétiques. Ou une stratégie maritime, à laquelle le maoïsme avait renoncé, permettant, à partir de 1972, de nouer une alliance informelle avec les Etats-Unis. Aujourd’hui, la Chine cherche à échapper à son endiguement par une double stratégie : à la fois continentale, vers le Kazakhstan et au-delà, par le truchement de chemins de fer trans-asiatiques, et maritime, par la consolidation d’un chapelet de relais dans le Pacifique et l’Océan Indien, dans la mesure du possible en harmonie avec son concurrent potentiel, l’Inde. L’Europe, centrée sur l’Allemagne, et, partant, le tandem euro-russe ont donc intérêt à assurer des projections sans obstacles vers l’Inde et la Chine, tout en évitant qu’une puissance comme le Japon continue à faire partie de la barrière maritime américaine. Or le Japon se débat de nos jours, coincé qu’il est dans le dilemme suivant : éviter l’absorption par la Chine, ce qui serait humiliant, eu égard aux conflits sino-japonais depuis 1895 et éviter l’inféodation perpétuelle à une puissance étrangère à l’espace asiatique comme les Etats-Unis. Attiser les contentieux sino-japonais va dans le sens des intérêts de l’hegemon. Harmoniser les rapports futurs entre le Céleste Empire et l’Empire du Soleil Levant est une tâche des cénacles eurasistes partout dans le monde.

    La pacification des rapports entre toutes les composantes de la masse continentale eurasiste (flanquée du Japon) permettra l’avènement de ce que Jean Parvulesco appelait « l’Empire eurasiatique de la Fin », dans toute son acception eschatologique. Cela signifie-t-il une “fin de l’histoire”, un peu comme celle qu’avait envisagée Francis Fukuyama au moment de l’effondrement du système soviétique et de la plongée de la Russie dans la “smuta” eltsinienne ? Non, Fukuyama a déjà été réfuté par les faits : l’histoire ne s’est pas arrêtée, bien au contraire, elle s’est accélérée. Cet « Empire eurasiatique de la Fin » signifierait essentiellement la fin des divisions rédhibitoires, des interventions belligènes potentielles, inutiles et néfastes que déploraient Carl Schmitt ou Otto Hoetzsch. Ce serait le retour définitif de l’alliance informelle du XVIIIe siècle ou, enfin, un retour de la Sainte-Alliance, de l’Atlantique au Pacifique. 

    Douze pistes pour une “pax eurasiatica”

    J’emprunte ma conclusion au géopolitologue italien Alfonso Piscitelli qui suggère une douzaine de pistes pour aboutir à cette pax eurasiatica :

    • 01. Ne jamais renoncer à la coopération énergétique, ce qui signifie poursuivre envers et contre tout la politique des gazoducs North et South Stream, selon les modalités fixées par l’ancien Chancelier allemand Gerhard Schröder.

    • 02. Re-nationaliser les sources énergétiques pour les soustraire aux fluctuations erratiques d’un libéralisme mal conçu.

    • 03. Parier sur les BRICS et s’acheminer progressivement vers un “Euro-BRICS”.

    • 04. Viser des continuités politiques sur un plus long terme en généralisant les régimes présidentiels, façon gaullienne, avec élection directe du Président comme en France et en Russie, assorti d’un re-dimensionnement des pouvoirs non élus (des potestates indirectae, des pouvoirs indirects, dont la nuisance a été soulignée par Carl Schmitt). Le but final est un retour à une sorte de “monarchie populaire”.

    • 05. Proposer un islam modéré, calqué sur le djadidisme soviétique, russe et tatar, compatible, dans le monde arabe, avec des régimes militaires et civils détachés des extrémismes religieux, comme ce fut le cas dans l’Egypte nassérienne, dans l’Iran du Shah, dans la Libye de Khadafi et dans les régimes baathistes de Syrie et d’Irak. Toute pensée politique exprimée par les musulmans des diasporas doit s’inspirer de ces formes de panarabisme, de personnalisme baathiste, de kémalisme ou de valorisation de la chose militaire et non plus de délires salafistes ou wahhabites qui n’ont apporté que le chaos et la misère dans le monde arabo-musulman.

    • 06. Favoriser l’intégration militaire de l’Europe, puis de l’Europe et de la Russie et, enfin de l’Euro-Russie et des BRICS, le tout évidemment hors de cette structure vermoulue qu’est l’OTAN qui ne peut conduire qu’au ressac européen, comme on l’observe très nettement aujourd’hui.

    • 07. Plaider pour un monde multipolaire contre l’unipolarité voulue par Washington, selon les axes conceptuels mis au point par les équipes eurasistes russe autour d’Alexandre Douguine, Natella Speranskaya et Leonid Savin.

    • 08. Travailler à une réglementation positive des migrations, comme l’ont préconisé le Président Poutine dans son discours à la Douma, le 4 février 2013, et Philippe Migault, quand il a plaidé pour une entente euro-russe en Méditerranée, sur fond du triple enjeu grec, syrien et cypriote.

    • 09. Favoriser une politique familiale traditionnelle comme en Russie pour pallier le ressac démographique européen.

    • 10. Entamer un dialogue culturel inter-européen qui inclut les linéaments de la pensée organique russe, comme l’avaient souhaité des figures allemandes comme l’éditeur Eugen Diederichs dès la fin du XIXe siècle ou le Prof. Otto Hoetzsch, grand artisan d’un réel dialogue germano-russe ou euro-russe de l’ère wilhelminienne à Weimar et de Weimar à l’ère nationale-socialiste, malgré l’hostilité du régime en place.

    • 11. Entamer un dialogue entre civilisations et grandes traditions religieuses, comme le voulait le Tsar Alexandre Ier et selon certains axes préconisés par les leaders religieux iraniens, comme le Président Rohani.

    • 12. Revenir à l’idée universelle romaine. L’eurasisme est un projet impérial, pan-impérial, qui est une actualisation des pouvoirs impériaux romain (et donc byzantin, allemand et russe), perse et chinois. 

    J’ajouterai à cette douzaine de pistes une treizième, celle qui doit déboucher sur une dé-dollarisation définitive de l’économie mondiale. Quelques initiatives, surtout au départ des BRICS, ont déjà marqué des points dans ce sens.

    Pour réaliser ce programme suggéré par Alfonso Piscitelli, il convient évidemment d’éviter deux écueils :

    • 1. Présenter ces pistes sous la forme d’un discours d’excité, truffé de rêveries ridicules, risquant de faire interpréter toute démarche eurasiste comme un irréalisme extrémiste, lequel serait automatiquement discrédité dans les médias.

    • 2. Éviter les polémiques gratuites contre les autres sujets de l’histoire européenne : pas de russophobie ou de germanophobie anachroniques, pas de sinophobie rappelant les discours sur le “péril jaune”, etc. Et pas davantage de discours anti-grecs, sous prétexte que la Grèce aurait mal gérée ses finances, ou de discours hispanophobes, prenant le relais des “légendes noires” colportées contre l’Espagne impériale par les protestants dès la XVIe siècle.

    Vous constaterez qu’il y a un immense chantier devant nous. Au travail !

    ► Robert Steuckers, Forest-Flotzenberg, septembre 2015, février 2016.

    ♦ Bibliographie :  

    • Nota bene : les articles repris sur le blog euro-synergies sont indiqués par l'abréviation [ES]

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    - Leonid SAVIN, Myth, Utopia & Pluriversal Realism, 30 sept. 2015 [ES]

    - Leonid SAVIN, El futuro de Eurasia : prolegomenos para la integracion geopolitica del continente, 5 mars 2015 [ES]

    - Leonid SAVIN, The Big Five, Eurasian Security and Other Projects, 5 septembre 2015 [ES]

    - Matthias SCHEPP & Cornelia SCHMERGAL, « Der Bumerang-Effekt », Der Spiegel n°30/2014

    - T. SEIFERT, Die Pazifische Epoche – Wie Europa gegen die neue Weltmacht Asien bestehen kann, Deuticke, Wien, 2015

    - Sébastien SENEPART, « Inde, Chine, Pakistan – L’Inde prise à revers », Conflits n°7, oct-déc. 2015

    - Laid SERAGHNI, Le Nouvel Ordre Mondial passe par Damas, 6 oct. 2015 [ES]

    - Evgeny SERGEEV, « El establecimiento del Turquestàn ruso (1864-1873) », Desperta Ferro n°11, août-sept. 2014

    - Evgeny SERGEEV, « La conquista rusa de Turkmenistàn (1879-1884) », Desperta Ferro n°11, août-sept. 2014

    - Rushir SHARMA, « Broken BRICs », Foreign Affairs n°6, vol. 91, nov-déc. 2012

    - Thomas SNEGAROFF, « Les USA entre Inde et Chine. Un triangle à haut risque », Conflits n°7, oct-déc. 2015

    - Natella SPERANSKAJA, Eurasia y Europa : dialogo de “Grandes Espacios”, 12 juin 2015

    - Prof. Dr. Albert A. STAHEL, Chinas maritime und eiserne Seidenstrassen : Mittel zur Weltherrschaft ?, 18 juin 2015 [ES]

    - Marcos SUAREZ SIPMANN, « China, Japon e India : desconflanza y entendimiento », Economia Exterior n°73, été 2015

    - Michael SULLIVAN, Gazprom’s partners ready to participate in Nord Stream-2 project despite sanctions (therussophile.org, 4 sept. 2015) [sur Gazprom, voir la thèse de Eric S. Swinn, 2013]

    - Mary SWICK, Construction for the new Silk Route underway, 24 avril 2015

    - Bernhard TOMASCHITZ, Tödliche Mission – Das gefährliche Sendungsbewusstsein der USA, Aula-Verlag, Graz, 2012

    - Bernhard TOMASCHITZ, Der Drache wehrt sich – Uncle Sams Griff nach Asien, Aula-Verlag, Graz, 2014

    - XINHUA, Maritime Silk Road may help Indonesia reboot marine economy, 16 avril 2015.

    - Marco ZENONI, Le elezioni tedesche e la politica estera, 3 oct. 2013 [ES]

    - Runyu ZHENG, « Some reflections on Sino-Russian relations after the visit of President Xi Jinping to Russia », Journal of Eurasian Affairs n°1, vol. 1, 2013

    ♦ Articles anonymes :

    - La nouvelle route de la soie, une arme de destruction massive de l’étau géopolitique anglo-américain, 26 août 2013

    - Nazarbaev rieletto Presidente del Kazakhstan : significato e reinterpretazioni, 27 avril 2015, [ES]

    - La Russie étend son influence au sud, 26 mai 2015 [version révisée 29 mai] [ES]

    - Chinese pledge S600m to Khorgos Free Economic Zone, 4 sept. 2015

    - Essar company hopes Russia will become India’s prime oil, gas supplier, 4 sept. 2015

    - Le grand échiquier, 11 oct. 2015

    - Mackinder, bouche tes oreilles !, 4 nov. 2015

    - Les seigneurs de l’anneau, 10 nov. 2015 [ES]

    - Moscou ou la technique du rhinocéros, 10 nov. 2015 [ES]

     

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    Pour une Grande Alliance eurasienne et ibéro-américaine

     

    ◘ Synergies européennes - Bruxelles/Nancy - Février 2007

    Henri de Grossouvre a publié naguère un ouvrage important, suggérant à ses lecteurs les bases concrètes d’une alliance Paris / Berlin / Moscou. Cette alliance, nécessaire, ne pouvait être que défensive, n’être qu’une première étape en direction d’un projet plus vaste, dans la mesure où les territoires de cette “Triplice” étaient dépourvus de glacis, surtout en Asie centrale, après la dissolution de l’URSS, héritière de l’empire des tsars dans cette région. Pour être complète, l’alliance doit également comprendre l’Iran, l’Inde, la Chine et le Japon. De cette façon, la puissance thalassocratique du Nouveau Monde éprouverait d’immenses difficultés à se fixer et s’incruster dans les rimlands et à y disloquer les cohésions impériales.

    Les cinq premières puissances de cette alliance à sept, jusqu’ici hypothétique, sont indo-européennes, c’est-à-dire qu’elles ont des références à un passé indo-européen, en dépit de l’adstrat chrétien ou musulman, le bouddhisme étant une émanation particulière de la psyché indo-européenne de l’Inde, portée au départ par un prince indien, issu de la classe des kshatriyas [guerriers]. L’Iran n’est islamiste aujourd’hui que parce les États-Unis ont soutenu Khomeiny au départ, pour éliminer le Shah et son programme de retour aux racines perses de l’Antiquité, assorti d’une vision diplomatique active axée sur l’organisation du pourtour de l’Océan Indien. Le projet géopolitique du Shah était visionnaire et intéressant : Zaki Laïdi et Mohammed Reza Djalili, géopolitologues de langue française, originaires du monde musulman et, de ce fait, excellents connaisseurs des sources arabes, iraniennes, pakistanaises et indiennes, l’ont bien mis en exergue dans leurs divers travaux. La nouvelle campagne médiatique contre l’Iran, engagée à fond depuis cet automne, au nom de la non-prolifération des armements nucléaires, est un prétexte, un de plus, pour intervenir sur le rimland eurasien, et élargir les conquêtes effectuées en Afghanistan et en Irak.

    Le projet de « Grand Moyen Orient »

    Comme le titrait le Corriere de la Sera du 25 novembre 2005, l’Iran envisage de traiter son uranium sur le sol russe, échappant de la sorte à d’éventuelles représailles américaines ou israéliennes. Beijing soutient ce projet, tout simplement parce que l’apport de pétroles iraniens est vital pour la Chine en pleine expansion, une expansion que tente de contrecarrer Washington.

    L’Europe, pour sa part, n’a aucun intérêt à ce qu’un embargo général, dans le cadre de sanctions décidées par Washington, soit imposé à l’Iran : elle en ferait les frais, car les échanges entre les États-Unis et l’Iran sont infimes. De ce fait, les manques à gagner frapperaient uniquement les exportateurs européens de technologies, qui, en ne commerçant pas avec l’Iran, ne bénéficieraient pas de fonds suffisants pour investir ultérieurement dans la recherche et les innovations. L’affaire iranienne, si elle est analysée au départ des règles éternelles de la géopolitique, pourrait contribuer à consolider, de manière effective, un projet de défense commun sur la masse continentale eurasienne [cf. dernièrement réaction du gouvernement russe], car, en frappant l’Iran, les États-Unis frapperaient le cœur géopolitique de l’espace central de cette immense masse territoriale, feraient tomber le dernier obstacle politique à leurs projets. Ils veulent en effet fabriquer un “Grand Moyen Orient”, équivalant au territoire de l’USCENTCOM, et qui serait le débouché majeur de leurs industries de consommation, tout en excluant toutes les autres puissances économiques de ce marché juteux. Ni Moscou ni Beijing ne peuvent le tolérer, car ce réagencement géostratégique réduirait leurs territoires respectifs à une périphérie affaiblie, sans accès à l’Océan du Milieu, objet de toutes les convoitises impériales depuis la plus haute Antiquité.

    Dans cette synergie, qui se dessine actuellement, les sixième et septième puissances de l’hypothétique “Grande Alliance” (GA), que nous appelons de nos vœux, soit la Chine et le Japon, commenceraient par restaurer la fameuse “sphère de co-prospérité est-asiatique”, qui donnerait ipso facto cohérence à l’aire orientale de la masse continentale eurasienne. Sur le plan spirituel et métaphysique, ces deux puissances reposent sur des religions autochtones non prosélytes, non messianiques. On ne peut donc pas se servir d’une religion de ce type, dans ces deux pays, pour déclencher désordres et révolutions, comme on le fait avec l’islam, ou pour enclencher un processus d’auto-dénigrement masochiste, comme on le fait avec le christianisme en Europe, et plus particulièrement en Allemagne et dans les pays protestants. L’héritage religieux, en Chine et au Japon, y est un faisceau de legs ancestraux, de rites et de coutumes qui échappent à toute manipulation, car elles sont fixes et immuables, tout en permettant la modernité technologique.

    La Chine se défend

    Dans l’espace de co-prospérité est-asiatique, il y a certes l’Indonésie, agitée par quelques sectes fondamentalistes musulmanes, mais ses réseaux nationalistes, arrivé au pouvoir après 1945, ont participé aux efforts japonais, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour que cette sphère voie le jour et se consolide. Le projet de “Grande Alliance” —qui comprendra aussi la Thaïlande, autre ancien allié des Japonais, considéré pendant longtemps comme “pays ennemi des Nations-Unies”— implique la défense, dans ce pays, de la tradition nationale bouddhiste contre les menées subversives d’éléments fanatiques musulmans dans le sud, qui entendent déstabiliser le pays et freiner son élan économique.

    La Chine, de son côté, s’est toujours défendue contre les désordres provoqués par les nomades hunniques et turco-mongols : c’est sa raison d’être, le secret de sa continuité politique pluri-millénaire. De ce fait, fidèle à cette continuité, à cette longue durée, en dépit des idéologies occidentales et modernistes qui l’ont travaillée, elle n’est pas prête à lâcher du lest dans le Sinkiang, anciennement dénommé le “Turkestan chinois”, ni à y accepter l’émergence de bandes insurrectionnelles musulmanes, turco-ouïghoures, téléguidées par un panturquisme activé en ultime instance par les États-Unis. Et qui viserait à détacher ce Sinkiang de la sphère d’influence chinoise (et russe) pour en faire un éventuel appendice du “Grand Moyen-Orient”. Les États-Unis réaliseraient par personnes interposées le projet arabo-musulman jadis avorté de conquérir les avant-postes turkestanais de la Chine et, dans une phase ultérieure, se serviraient, pendant longtemps, du trop-plein démographique musulman pour contenir la Chine sur ses confins occidentaux.

    Le problème de l’Islam, et plus exactement de ses factions les plus extrémistes, c’est qu’il est allié des États-Unis, en dépit des proclamations et des rodomontades, des attentats et des croquemitaines que l’on agite dans les médias. L’espace du “Grand Moyen Orient” (GMO), voulu par les Américains, sera musulman, si possible rétrograde pour éviter tout envol industriel et économique (comme l’envisageaient les agents de la CIA qui ont mis Khomeiny en selle), de préférence prosélyte pour grignoter les territoires adjacents comme en Thaïlande, mais aussi, à terme, dans la vallée de la Volga et de la Kama sur le territoire de la Fédération Russe, dans le Sin-Kiang contre la Chine et dans les communautés immigrées en Europe occidentale (qui serviront, le cas échéant, quand il le faudra, de leviers pour provoquer des désordres ingérables, déstabiliser les systèmes de sécurité sociale et affaiblir financièrement les concurrents européens sur tous les plans, comme on le voit aujourd’hui, en novembre 2005, dans les banlieues des grandes villes françaises).

    • Carte géopolitique spéculant sur le nouveau Moyen-Orient dans l’optique impérialiste américaine (Armed Forces Journal, Journal des forces armées américaines). "Ce que nous voyons ici, d’une certaine manière, c'est le commencement de la naissance d’un nouveau Moyen-Orient et quoique nous fassions, nous devons être certains que nous allons vers ce nouveau Moyen-Orient et que nous ne retournerons pas à l’ancien". Condoleezza Rice. source : Département d’État, 21 juillet 2006.


    La leçon de Naipaul, Prix Nobel de littérature

    L’antidote idéologique à ce prosélytisme virulent nous est livré aujourd’hui par le Prix Nobel de littérature V. S. Naipaul, un Indo-Britannique auquel nous devons plusieurs livres très intéressants sur le destin de la civilisation indienne, minée par le prosélytisme islamique. Naipaul, notamment dans India : a wounded civilization et Among the believers, an islamic journey, démontre la nocivité de tout prosélytisme, car il mutile en profondeur les peuples ou les civilisations qui le subissent. Le premier de ces livres a été écrit en 1975, à la suite d’une troisième visite en Inde, patrie de ses ancêtres qui l’avaient quittée pour se fixer en Jamaïque. Ses pérégrinations d’émigré, qui revient à ses sources, lui révèlent la profonde mutilation de l’Inde hindouiste, après des siècles de domination étrangère, musulmane et britannique.

    Cette blessure fait que l’Inde n’avait pas encore trouvé l’idéologie de sa régénérescence, car le gandhisme, malgré qu’il ait in fine obtenu l’indépendance du sous-continent, se solde, aux yeux de Naipaul, par un échec. Le gandhisme ne fait pas revivre le passé, ne donne pas les recettes d’un État efficace, viable sur le long terme. Il exprime les sentiments d’une Inde qui résiste, mais nous pas d’une Inde qui guérit et ressuscite, se fortifie et s’impose. Sous les coups d’un prosélytisme étranger, un “vieil équilibre” a été rompu, constatait Naipaul en 1975, la règle qu’il énonce là pouvant s’appliquer à tous les prosélytismes et à tous les “vieux équilibres” qu’ils ont rompus au cours de l’histoire.

    Prosélytisme islamique et prosélytisme médiatique

    Le second livre, que nous évoquons ici, montre la rage que les nouveaux convertis développent pour détruire les legs de leur civilisation-mère. L’apport de la Chine et du Japon serait dès lors, dans la “Grande Alliance”, celui d’une force qui résiste aux prosélytismes, qui leur demeure imperméable, qui permet de garder ses forces originelles intactes, de ne pas rompre le “vieil équilibre”. Au XXIe siècle, cette force servirait à résister à deux formes de pénétrations mutilantes, de prosélytismes actuels, l’un laïc, l’autre religieux : celle du discours médiatique véhiculé par les grandes agences de presse américaines et celui de l’Islam, sur le terrain, à la périphérie du “Grand Moyen Orient” (GMO).

    Les médias américains servent à endormir et distraire les esprits en Europe et en Russie, à oblitérer la conscience géopolitique. Le prosélytisme islamique sert à élargir l’espace du GMO par une application dosée et bien téléguidée de la djihad contre les minorités non musulmanes ou contre des pays limitrophes afin de grignoter leurs frontières (comme ce fut le cas avec les mudjahiddins et les talibans : argent saoudien et armes américaines) ; ensuite ce prosélytisme sert à disloquer la paix intérieure dans les pays européens accueillant une forte immigration islamique (les événements de la France en novembre 2005 deviendront à ce titre un exemple d’école).

    Les deux prosélytismes ont pour objectif de gommer des mémoires vives, de briser des continuités historiques, d’instaurer des systèmes manipulatoires. Sans mémoire vive, sans le sentiment de vivre dans une continuité historique, les peuples, comme le peuple indien selon Naipaul, tombent dans l’apathie, chavirent dans le désordre et la putréfaction, après des crises de fanatisme et d’iconoclasme.

    HUIT AXES D’ACTION

    Concrètement, la Grande Alliance émergera, si les dirigeants européens, russes, chinois, iraniens, indiens et japonais appliquent 8 axes d’action :

    • 1. Réaliser de concert un réseau indépendant d’oléoducs et de gazoducs dans toute l’Eurasie (cf. les articles de Gerhoch Reisegger dans Au fil de l’épée / Arcana Imperii ; [voir aussi projet du gazoduc caspien, mai 2007]). La visite récente de Poutine au Japon, où les pourparlers ont été concluants, abonde dans ce sens. Poutine vise à arbitrer un équilibre entre la Chine et le Japon, alors que les grandes agences médiatiques excitent les deux puissances asiatiques l’une contre l’autre, au nom de différends issus des années 30 et 40. Cette politique vise à raviver de vieux conflits, aujourd’hui dépourvus de pertinence, et à entraver toute synergie commune en matière de communication et de transport de l’énergie dans cette région à très forte densité démographique. Notre objectif doit être de contrer cette propagande, de créer les conditions idéologiques qui la rendraient inopérante, de faire éclore les réflexes psychologiques forts qui les rendraient nulles et non avenues.

    • 2. Créer un réseau de routes et de chemins de fer entre la Russie, la Chine, les Corées et le Japon, d’une part, la Russie et l’Inde, d’autre part. La nécessité d’assurer des liaisons terrestres optimales entre la Russie et l’Inde donne tout leur relief aux questions tadjiks et cachemirites. En effet, le Tadjikistan et le Cachemire sont des terres indo-européennes, partiellement islamisées mais persophones au Tadjikistan, qu’il convient de dégager de toutes influences étrangères. Le soutien à l’Inde, dans ses revendications légitimes à l’endroit du Cachemire, est un impératif incontournable de la future nouvelle géopolitique de la Grande Alliance. En aucun cas, le Cachemire et le Tadjikistan ne doivent être inclus dans le GMO.

    Le projet GALILEO

    • 3. Sous l’impulsion de l’UE, le Grande Alliance (GA) doit se constituer autour du projet satellitaire GALILEO, qui doit être la réponse européenne, russe, chinoise et indienne à la domination américaine dans l’espace et, partant, dans le domaine des télécommunications. La demande d’Israël, de participer à ce projet, doit être vue avec la plus grande méfiance, vu les liens trop étroits de vassalité qui lient ce petit pays du Moyen Orient au géant américain.

    • 4. Il faut soutenir et amplifier le projet de gazoduc de la Baltique, créant de facto un axe économique germano-russe. Ce projet, en voie de réalisation grâce à l’entêtement de l’ancien Chancelier Schröder, permet de contourner les pays de la “Nouvelle Europe”, satellisés par les États-Unis, comme l’Ukraine, après sa “révolution” orange, comme la Pologne, entièrement inféodée à l’OTAN, et la Lituanie, qui suit la même détestable orientation. Le gazoduc de la Baltique a permis de réduire à néant la nouvelle stratégie du “cordon sanitaire”, soit la création d’un chapelet de puissances petites et moyennes entre l’UE (jadis l’Allemagne) et la Fédération de Russie (jadis l’URSS), auxquelles on accorde une garantie parce qu’elles s’inféodent à l’OTAN. Cette contre-stratégie germano-russe avait connu un antécédent en 1986, avec le projet de relier, par un système de ferries et de gros transporteurs, le port de Memel / Klaipeda en Prusse-Orientale à Kiel, et via le canal de Kiel, à la Mer du Nord. Avant que ces tractations n’aboutissent, tout au début de l’ère Gorbatchev, le ministre-président du Slesvig-Holstein avait été retrouvé mort, assassiné, dans sa baignoire… (cf. Vouloir, n°30 & 31). On n’a jamais retrouvé les assassins. Si la future Grande Alliance ne peut atteindre l’Océan Indien, vu la présence militaire américaine dans les eaux de cet “Océan du Milieu”, elle doit avoir une ouverture sur le large en Mer Baltique. Ainsi se réalisera le rêve de Haushofer : celui de la “Troïka” eurasiatique, avec les trois chevaux que sont l’Allemagne (l’UE), la Russie et le Japon. Une autre stratégie de “désétranglement” est en train de se mettre en place dans l’Arctique : les brise-glace russes de la nouvelle génération, qui sont simultanément des usines nucléaires flottantes, générant leur propre énergie, ouvriront bientôt la voie du Nord et relieront Hambourg au Japon.

    Briser l’alliance entre Washington et Ankara

    • 5. Autre objectif : faire sauter l’alliance entre les États-Unis et la Turquie. Cette alliance, indéfectible jusqu’aux prémisses de l’invasion de l’Irak en mars 2003, bloquait l’Europe dans les Balkans, visait l’endiguement de l’UE sur le cours du Danube à hauteur de Belgrade, empêchait une voie terrestre directe entre la plaine hongroise et l’Égée, et endiguait ensuite la Russie en Mer Noire et dans le Caucase. Clinton, dans les discours qu’il avait tenus à Istanbul et à Ankara lors de sa dernière visite officielle en Turquie, jouait à fond la carte de l’alliance américano-turque : il exerçait des pressions constantes pour faire entrer la Turquie dans l’UE, de façon à ce que les Européens épongent les déficits turcs et accueillent son trop-plein démographique. Bush ne suit pas exactement la même politique, une politique qui était dictée, certes par les droits de l’homme, mais encore pour une bonne partie par le jeu classique des alliances. Bush II, lui, privilégie une stratégie pétrolière, bien dans la tradition de sa famille et des lobbies qui la soutiennent. La guerre en Irak est, à l’évidence, une guerre pour le pétrole. Les pétroliers américains veulent s’assurer la gestion de toutes les nappes pétrolifères du pays, voire de la région, pour trois raisons essentiellement :

    • Maximiser leurs profits dans l’immédiat et couvrir les frais des opérations militaires.
    • Pomper le pétrole partout et diminuer ainsi la dépendance à l’égard du pétrole saoudien, vu l’ambiguïté de la politique saoudienne, qui proclame, d’une part, sa fidélité à l’alliance américaine, mais, d’autre part, est “mouillée” dans l’affaire d’Al Qaeda, un réseau de la stratégie anglo-saxonne de l’insurgency, mais qui a suivi sa propre piste, jouant double ou triple jeu (cf. les ouvrages d’Eric Laurent à ce sujet).
    • Ôter la gestion du pétrole à toutes les autres puissances de la masse continentale eurasienne, exploiter les champs pétrolifères pendant les années de “pic pétrolier” et au cours des premières décennies du déclin annoncé du pétrole, afin d’engranger des plus-values pour financer les technologies de l’après-pétrole et continuer de la sorte à dominer la planète.


    Avec les promesses de Clinton, les Turcs avaient espéré récupérer la région du Kurdistan irakien autour des champs pétrolifères de Mossoul, quitte à envahir cette province septentrionale de l’Irak, à y liquider les implantations du PKK kurde et à l’annexer de facto, de manière à gagner une certaine indépendance énergétique, dont ils étaient privés depuis les accords de Lausanne en 1923. La stratégie américaine aurait dans ce cas parié sur son allié de longue date et fait jouer la position centrale de la Turquie dans l’arc de crises qui va des Balkans à la frontière iranienne. Mais faire jouer l’armée turque, comme le voulait la dernière administration démocrate, impliquait de renoncer à des puits particulièrement abondants. La stratégie pétrolière de Bush II ne pouvait l’accepter. Faire la guerre contre Saddam Hussein exigeait une mise énorme, qui, à terme, en butin, devait rapporter gros. Les puits du Kurdistan irakien ont constitué ce butin idéal. Pas question donc de le laisser aux Turcs.

    Depuis les préliminaires de la guerre contre l’Irak, les relations américano-turques se sont considérablement refroidies. L’opinion publique turque se sent trahie. Non récompensée pour son indéfectible fidélité à l’Alliance Atlantique, depuis les prémisses de la Guerre froide et la Guerre de Corée, où les troupes turques avaient payé le prix du sang pour se faire accepter dans la “communauté atlantique”.

    Pire : pour conserver cette place qu’elle estimait valorisante, la Turquie avait créé les conditions matérielles de sa rupture avec les pays arabes du Croissant Fertile. Le barrage Atatürk, inauguré par l’ancien homme fort de la Turquie, Özal, entre bel et bien dans la ligne kémaliste, occidentaliste et libérale. La construction des barrages reflète une volonté de couper avec le monde arabe, avec les sources du pétrole, avec le passé ottoman. En coupant le cours des fleuves du Croissant Fertile, en limitant leur débit, les Turcs fragilisent ipso facto les économies et les agricultures de leurs voisins arabes. Ce qui va dans l’intérêt des États-Unis, qui, à terme, pourront pratiquer leur éternelle politique d’aide alimentaire (Food Aid) contre des matières premières ou des concessions politiques, et à consolider ainsi leur emprise sur les États.

    • Carte ci-dessus : tracé du nouvel oléoduc stratégique Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), inauguré en juillet 2006, visant à acheminer le pétrole de la Caspienne vers les marchés mondiaux, de son point de départ de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, jusqu’au terminal turc de Ceyhan. Il serpente sur 1 774 kilomètres, ce qui en fait l’un des plus longs du monde. Le BTC est conçu pour transporter, à terme, jusqu’à 50 millions de tonnes de brut par an vers les marchés occidentaux, c'est-à-dire 6 à 7 % du pétrole mondial, selon les responsables turcs. Les gisements du Kazakhstan y seront également raccordés. Washington s’est beaucoup impliqué dans la réalisation du projet depuis ses origines (ainsi que Londres via le groupe pétrolier BP actionnaire à 30 %). En effet, outre sa portée commerciale, l’oléoduc a aussi une importance géostratégique : il permet de contourner non seulement la Russie, qui contrôlait jusqu’à présent la quasi-totalité du transit vers l’Europe des hydrocarbures de l’espace post-soviétique, mais aussi le territoire iranien. Ainsi, si le nouvel oléoduc ajoute de la valeur au pétrole issu de la mer Caspienne en conduisant dans une région de forte consommation, il diminue aussi la dépendance américaine envers le pétrole du Moyen-Orient. La Turquie mise sur le BTC pour transformer Ceyhan en "un Rotterdam". Le pétrole irakien des gisements de Kirkouk (Nord) est déjà acheminé depuis vingt-huit ans vers Ceyhan. Le gouvernement turc projette en outre de construire un autre oléoduc entre le port de Samsun, dans le nord de la Turquie, sur la Méditerranée, et ce terminal pour tenter de décongestionner les détroits turcs du Nord-Ouest, d’où transitent en grande partie les pétroliers russes.


    Soutien total à l’Arménie

    • 6. Faire sauter l’alliance américano-turque implique un soutien à l’Arménie enclavée dans le massif caucasien. L’an dernier, en août 2004, quelques semaines à peine avant l’abominable massacre des écoliers de Beslan en Ossétie, l’armée arménienne avait organisée des manœuvres remarquées dans la région, avec l’appui russe, démontrant par là même que le pays constituait un solide abcès de fixation, empêchant le projet panturquiste de s’élancer de l’Égée aux confins chinois, comme l’avait espéré Özal. Il faut avoir en tête que la dynamique du projet panturquiste, ou pantouranien, est l’un des ingrédients qui sert les États-Unis à créer le « Grand Moyen Orient » ou à asseoir leur domination sur la « nouvelle Route de la Soie », comme l’a théorisé Zbigniew Brzezinski (New Silk Road Project). L’objectif de toute bonne politique eurasienne serait dès lors de ralentir ou de contrer tous ces projets, en mobilisant les forces hostiles au panturquisme. Le hérisson militaire arménien est de première utilité dans toute contre-stratégie de la « Grande Alliance » que nous appelons de nos vœux.

    • 7. Il convient ensuite d’organiser l’espace pontique, les pays riverains de la Mer Noire. Les grands axes fluviaux que sont le Danube, le Dniepr, le Don et, via le canal Don-Volga, la Volga et le bassin de la Caspienne doivent être organisé en synergies, en en excluant la Turquie, qui est étrangère à l’espace pontique, vu qu’aucun fleuve important ne provient du territoire anatolien et ne participe à la synergie hydrographique de la région. L’espace pontique doit être dominé par les puissances qui lui donnent l’eau de leurs fleuves, dans la perspective des puissances européennes qui ont voulu soustraire cet espace de civilisation à l’emprise de conquérants étrangers, des Seldjoukides aux Ottomans. Pour notre tradition politique, la reconquête de cet espace pontique, pour la consolidation de l’Europe, est inscrite à l’ordre du jour depuis plus de six siècles, depuis le Duc de Bourgogne Jean Sans Peur et la création de l’Ordre de la Toison d’Or : tous ceux qui s’y opposent, à commencer par les sinistres souverainistes gallicans qui suivent la détestable tradition de François Ier, sont de vils traîtres, qu’il faut empêcher de nuire et combattre sans merci. L’espace pontique sera dès demain le site sur lequel transitera le brut de la Caspienne et les gaz de Russie et du Kazakhstan : aucune puissance qui n’est pas européenne de souche ne devrait avoir barre sur l’acheminement de ces matières premières.

    Soutien total à Chavez

    • 8. Enfin, il convient de défendre les intérêts communs des principales composantes eurasiatiques de la « Grande Alliance » en Amérique ibérique et d’englober ce continent dans le combat planétaire contre Washington. Dans l’immédiat, cela implique un soutien sans faille à Chavez, président du Venezuela. L’Espagne, au nom de l’hispanité, a un rôle-clef à jouer dans cette stratégie. La présence de Zapatero au sommet latino-américain de la fin de l’année 2005 avait été un signe prometteur : Zapatero y avait affirmé le refus de tout boycott contre Cuba, qui, pour nous, demeure une province espagnole, puisque nous n’acceptons pas les retombées de la guerre hispano-américaine de 1898, déclenchée après un casus belli fallacieux et une campagne de presse hystérique et mensongère, orchestrée par l’infâme Teddy Roosevelt. Condoleeza Rice a évidemment refusé de mettre un terme à ce boycott, ce qui a créé l’unanimité contre elle et donné le rôle de la vedette à Zapatero, qui ne tiendra évidemment pas ses promesses de faux socialistes à la mode. Le premier ministre espagnol a promis de vendre des armes au Venezuela, de façon à ce que celui-ci puisse, disent les autorités américaines, « exporter sa révolution bolivariste » partout en Amérique ibérique. Lors de ce sommet, dont les travaux permettent de dégager les grandes lignes d’une éventuelle politique eurasiatico-ibéro-américaine, la promesse de vendre des armes espagnoles à Chavez est une riposte parfaitement justifiée à la vente de F-16 et d’autres matériels performants au Maroc, juste avant l’invasion de l’îlot de Perejil en juillet 2002, un acte de guerre que l’on peut considérer comme purement « symbolique ». Mais l’Europe ne peut se permettre de perdre une bataille « symbolique » supplémentaire, surtout dans le bassin occidental de la Méditerranée.

    Conclusion prospective

    La vulgarisation de ce programme, son ancrage dans les pratiques diplomatiques, est le but de notre combat. Notre combat est identitaire ; il vise un retour à notre identité, à notre authenticité profonde. Mais cette authenticité ne saurait demeurer une petite pièce de musée que l’on admire avec tendresse, sans agir. Hegel nous a enseigné qu’être homme, cela ne se faisait pas seul, mais que cela se faisait au sein de « nous collectifs ». Hier, ces « nous collectifs » étaient des identités régionales ou nationales. Aujourd’hui, nous visons l’avènement d’un « nous collectif » plus vaste, celui de la communauté des peuples européens et des peuples qui refusent la logique du prosélytisme qui, comme nous l’a enseigné Naipaul, éradique les identités et rend les hommes malheureux. Hegel disait que nous ne pouvions vivre notre liberté que si nous donnions un sens, notre sens, à la réalité concrète du monde qui nous entoure. L’humanité est un mot vide de sens, ajoutait-il, si les hommes ne retournaient pas à leur moi profond avant d’arraisonner une réalité concrète, ici et maintenant, une réalité concrète qui subit sans cesse des mutations et des changements qu’il s’agit aussi d’affronter. Et l’ « humanité » de nos adversaires est effectivement un mot vide de sens, puisqu’ils refusent ce retour à l’authenticité profonde des peuples pour adopter les schémas figés, dépourvus de dialectique combattante, invitant à la démission, que leur suggèrent les prosélytes de tous poils, surtout ceux qui véhiculent les discours médiatiques. Washington représente la thèse, le pouvoir mondial en place, figé, dépourvu de sens pour les autres ; notre Grande Alliance représente l’antithèse, encore fragile, encore en jachère, mais seule pourvue d’un réel dynamisme. Je vous invite à y participer.

    ► Robert Steuckers (extrait d’une conférence prononcée à la tribune de l’association Terre & Peuple de Nancy, 26 nov. 2005).

     

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    Archives de SYNERGIES EUROPÉENNES - 2003

    La “Première Rome” a abdiqué…

    Plaidoyer italien pour l’Union et l’Idée eurasistes

    Chers amis, En Italie, indubitablement, nous trouvons les meilleurs textes en matières politi­ques. Le mouvement “Eurasien” y a pris pied. La preuve ? Les pages sur la grande toile : http://utenti.lycos.it/progettoeurasia/ ; le texte de Francesco Boco, que nous vous présentons ici, nous rappelle quelques faits bien réels : nous ne sommes pas indépendants, les élites poli­tiques ont failli, sont totalement incapables de comprendre les nouvelles dynamiques géopoli­tiques à l’œuvre dans le monde. Boco propose une Union Eurasienne, en tant que bloc géostra­tégique contre la tentative américaine de contrôler le globe. Pour ce qui concerne l’Eurasie, n’oublions pas qu’ici, à Bruxelles, la section de l’émigration russe blanche a connu des ten­dances eurasistes (voir à ce propos le livre du Prof. Wim COUDENYS, Leven voor de Tsaar. Rus­sische ballingen, samenzweerders en collaborateurs in België, Davidsfonds, Leuven, 2004, ISBN 90-5826-252-9).

    Nous nous trouvons au beau milieu d’une époque de grands bouleversements. Aux peuples d’Europe et du monde s’ouvrent des perspectives de longue haleine et de diverses sortes, que l’on peut résumer, en substance, à deux positions principales : les pays collaborateurs seront absorbés par la puissance océanique, afin de former un bloc — la seconde possibilité — contre les pays “non alignés”, c’est-à-dire contre les pays qui cherchent à se soustraire au joug américain et choisissent la voie de l’indépendance.

    Depuis quelque temps, face à cette perspective, on parle de la Russie comme de la puissance potentielle capable de guider la résurrection européenne et eurasiatique. Les dernières élections russes donne bon espoir pour l’avenir. Mais il vaut quand même mieux dire que la politique et la géopolitique ne se fondent pas sur des espérances mais sur des faits. La dure réalité nous contraint de dire, effectivement, que, si, à l’Est la “Troisième Rome” reprend du poil de la bête et que l’ours russe se remet à rugir, le “Première Rome”, elle, la vraie Rome, a abandonné depuis fort longtemps le rôle qui lui revient de droit et qu’elle ne semble plus vouloir assumer.

    Un processus d’unification stratégique de l’Eurasie

    Le problème, dont question, se pose surtout dans la perspective des scenarii politiques qui se manifesteront dans les prochaines décennies. Inexorablement, l’effondrement du capitalisme est prévisible, prévu par divers observateurs comme inéluctable. Nous devons dès lors prendre conscience de la situation : si, avant que cet effondrement ne soit effectif, nous ne sommes pas prêts, en tant qu’Européens et qu’Italiens, et si nous ne sommes pas suffisamment indépendants des États-Unis sur le plan économique, alors nous risquons de subir une crise très dure, aux aléas peu clairs. Acquérir cette nécessaire indépendance économique ne peut venir que d’une alliance territoriale, économique et militaire avec la Russie et ses satellites, c’est-à-dire amorcer le processus d’unification stratégique de l’Eurasie. Depuis longtemps déjà les États-Unis entreprennent d’encercler le territoire de la Russie, mais, indépendamment de cette stratégie, nous devons prendre en considération le cas de l’Italie, tel qu’il se présente à l’heure actuelle, et tel qu’il se développera à coup sûr, et avec une intensité accrue, dans le futur.

    En admettant qu’il faille d’ores et déjà envisager la possibilité concrète de former le continent-Eurasie, nous devons nous demander quels seront, dans ce contexte, le rôle et la fonction de l’Italie, nous demander si nous sommes prêts ou non pour ce grand bouleversement épocal.

    Vu la situation qui prévaut aujourd’hui, la réponse à ces questions est évidemment négative sur toute la ligne.

    Si, soudain, le bloc eurasiatique, dont nous espérons l’avènement, venait à se former, l’Italie serait en état d’impréparation totale, surtout à cause de l’absence d’une classe dirigeante qui serait en mesure de devenir un interlocuteur valable pour la Russie et qui pourrait faire valoir les droits et les intérêts de la “Première Rome”. Depuis plusieurs décennies, l’Italie est un pays asservi. Et le restera très probable­ment même si le “patron” change, à la suite de toute une série de circonstances fortuites.

    L’unique alternative possible…

    Le fait majeur qui nous préoccupe est double : d’une part, le projet eurasien est l’unique alternative possible pour échapper à la domination de la puissance d’Outre Atlantique; d’autre part, on s’est jusqu’ici bien trop peu préoccupé de savoir qui devra prendre les rênes du pouvoir dans notre pays quand et si le changement survient. Nous pourrions tenir le même discours en changeant d’échelle, en passant au niveau européen… Le “Mouvement Panrusse Eurasia” est puissant et influent en Russie ; il est devenu un lobby proprement dit, un centre d’influence politique et culturel ; il suffit de se rappeler qu’Alexandre Douguine, Président du Mouvement, dirige aujourd’hui une université où les idées eurasistes trouvent un très large écho.

    Dans notre pays, nous devons déplorer l’absence d’un lobby eurasiste, d’un groupe de pression qui, au moment opportun, pourra s’imposer par l’action d’une classe dirigeante préparée, capable de mettre en valeur le rôle de l’Italie, un pays dont l’importance est fondamentale pour nouer des contacts avec les pays de la Méditerranée et pour jouer le rôle de médiateur incontournable dans les rapports avec les pays arabes. Cependant les idées eurasistes en Italie ont pris pied depuis quelques années ; elles ont connu une diffusion plutôt satisfaisante, si bien que, désormais, le concept d’”Eurasie” n’est plus inconnu. Toutefois, la lacune que présenterait l’Italie résiderait dans l’absence d’une classe dirigeante qui pourrait devenir un allié valable, et non une caste servile, pour la nouvelle Russie impériale.

    Donner vie à un mouvement eurasiste

    Il existe des maisons d’édition et des intellectuels italiens qui diffusent inlassablement le message eurasiste; leur présence s’avère fondamentale pour notre avenir, mais elle est évidemment insuffisante. Le problème se pose donc en Italie : il faut donner vie à un Mouvement Eurasiste hypothétique, prêt à coopérer avec un mouvement analogue basé à Moscou, et capable de coordonner les ambitions d’unifi­cation continentale, par le biais d’une activité de propagande bien capillarisée et bien ajustée.

    Or, aujourd’hui, le problème premier est de former les futurs cadres dirigeants de ce mouvement appelé à garantir le destin grand-continental de notre peuple et de tous les peuples d’Europe. Le milieu, que l’on qualifie à tort ou à raison de “néo-fasciste”, est, qu’on le veuille ou non, le premier à avoir pris cons­cience de l’importance du projet “Eurasie” et des potentialités qu’il représente.

    La création d’un centre d’influence, d’inspiration eurasiste, passe nécessairement par l’union des forces de tous ceux qui, indépendamment de leur formation politique, se sentent proches des positions eurasistes ; mais chez la frange “anti-système” de la nébuleuse dite “néo-fasciste” qui représente, de fait, le principal réservoir d’hommes, d’esprits et de moyen pour réaliser cette tâche de rassemblement général.

    Soyons toutefois bien clairs : dans l’appel à l’union que nous formulons ici, nous utilisons l’expression consacrée de “néo-fascisme” surtout pour identifier une aire politico-culturelle qui, finalement, s’avère vaste et variée, où se bousculent des conceptions politiques très diverses, mais que les médiats classent sous cette étiquette, qu’ils veulent infâmante et qu’ils assimilent systématiquement à des dérapages ta­pageurs, bien visibilisés et mis en scène par les services de désinformation ou de provocations en tous genres. Nous ne prendrons, dans cette aire politico-culturelle, que les éléments de fonds, indispensables à la formation des futures élites eurasistes, c’est-à-dire :

    • Il faut que ces milieux abandonnent tout nostalgisme absurde, cessent de cultiver les clichés incapacitants et mettent en terme à toutes les “führerites” personnelles.
    • Sans renoncer à leur passé politique, sans renoncer aux devoirs qu’ils impliquent, ces milieux devront nécessairement regarder vers l’avenir et se préparer en permanence à comprendre les dynamiques géopolitiques qui animeront la planète demain et après-demain.
    • En premier lieu, il s’agit de consolider le sincère sentiment européiste présent dans ces milieux (ndt : depuis Drieu La Rochelle) et de le hisser à la dimension supérieure, c’est-à-dire à la dimension “eurasiste”; en Italie, cet européisme et ce passage à l’eurasisme devra s’allier à la conscience que notre pays est le réceptacle de la “Première Rome” et que ce statut l’empêchera d’accepter un rôle servile dans la nouvelle donne, c’est-à-dire dans l’hypothétique union eurasiatique.


    Une lutte radicale contre le néo-libéralisme

    • Ces milieux devront développer les axes idéologiques d’une lutte radicale contre le capitalisme et le néo-libéralisme, que génère toute “démocratie” à la sauce américaine, et qui constituent des menaces mortelles pour tous les peuples d’Europe, car le message politique, historique et génétique, qu’ont légué au fil des siècles, les peuples d’Europe, est celui d’une fusion entre l’idéal communautaire et l’idéal impérial.
    • Si nous concevons l’aire dite “néo-fasciste” dans cette perspective, et si nous nous adressons à elle, parce qu’elle est la plus idoine pour réceptionner notre message eurasiste, alors, en bout de course, le processus d’union continental euro-russe s’en trouvera facilité et accéléré.
    • Dans le cas où, dans le processus de formation du bloc eurasiatique, l’Italie ne se serait pas préparée à la nouvelle donne, et si les élites, dont nous entendons favoriser l’avènement, auraient été contrecarrées dans leurs desseins, rien ne changera, ou quasi rien, par rapport à la situation actuelle, comme toujours dans notre pays, la classe dirigeante sera formée d’opportunistes serviles, obséquieux devant le patron du jour, indignes d’assumer la fonction qu’ils occupent, installés au pouvoir par pur intérêt personnel.
    • Nous devons nous rappeler, ici, les enseignements de Machiavel, qui nous disait que l’aide des armes d’autrui est utile en soi, mais calamiteuse dans ses conséquences, “parce que, si l’on perd, on reste vaincu, si l’on gagne, on demeure leur prisonnier”. Dans les conditions actuelles, donc, qui découlent de la victoire américaine de 1945 en Europe, nous ne pouvons espérer être libres un jour, sauf si nous conquerrons le pouvoir à l’aide de nos seules forces et de notre détermination; nous ne le serons que si nous obtenons une Europe souveraine, indépendante et armée, prélude à une Eurasie impériale, fédérale et armée.
    • L’Union avec la “Troisième Rome” ne signifie pas une soumission servile aux volontés de Moscou, au contraire, elle signifie la réaffirmation des valeurs et de l’importance de la “Première Rome” — et pas seulement sur le plan géopolitique — une “Première Rome” dont nous devons nous enorgueillir d’appartenir et dont nous devons nous faire les nouveaux hérauts.
    • L’Eurasie est un destin, une union continentale à laquelle l’Europe et la Russie ont toujours secrètement aspiré, comme soutenues par un esprit, un moteur invisible. Dans le passé, cette union a échoué. Cet échec nous enjoint à ne plus commettre les erreurs du passé, à nous préparer pour les bouleversements de l’avenir.


    ► Francesco Boco, Belluno, 30 déc. 2003.


     

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    Archives de SYNERGIES EUROPÉENNES - 2003

    Les États-Unis et l’Eurasie : fin de partie pour l’ère industrielle

    Avec l’aube du XXIe siècle, le monde est entré dans une nouvelle phase du combat géopolitique. La première moitié du XXe siècle peut être comprise comme une longue guerre entre la Grande-Bretagne (et des alliés variables) et l’Allemagne (et des alliés variables) pour la suprématie européenne. La seconde moitié du siècle fut dominée par une Guerre froide entre les États-Unis, qui émergèrent comme la principale puissance militaro-industrielle du monde après la Seconde  Guerre mondiale, et l’Union Soviétique et son bloc de protectorats. Les guerres américaines en Afghanistan (en 2001-2002) et en Irak (qui, en comptant les sanctions économiques et les bombardements périodiques, s’est poursuivie de 1990 jusqu’au moment présent) ont inauguré la dernière phase, qui promet d’être le combat géopolitique final de la période industrielle — un combat pour le contrôle de l’Eurasie et de ses ressources d’énergie.

    Mon but est ici de tracer les contours généraux de ce chapitre culminant de l’histoire tel qu’il est actuellement en train de s’écrire. D’abord, il est nécessaire de discuter de géopolitique en général et depuis une perspective historique, en relation avec les ressources, la géographie, la technologie militaire, les monnaies nationales, et la psychologie de ses praticiens.

    Les fins et les moyens de la géopolitique

    Il n’est jamais suffisant de dire que la géopolitique concerne le “pouvoir”, le “contrôle”, ou “l’hégémonie” dans l’abstrait. Ces mots n’ont un sens qu’en relation avec des objectifs et des moyens spécifiques : pouvoir sur quoi ou sur qui, exercé par quelles méthodes ? Les réponses différeront quelque peu dans chaque situation ; cependant, la plupart des objectifs et des moyens stratégiques tend à avoir certaines caractéristiques en commun.

    Comme les autres organismes, les humains sont sujets aux perpétuelles contraintes écologiques de l’accroissement de la population et de l’appauvrissement des ressources. S’il est peut-être simpliste de dire que tous les conflits entre sociétés sont motivés par le désir de surmonter des contraintes écologiques, la plupart le sont certainement. Les guerres sont généralement menées pour des ressources — terre, forêts, voies maritimes, minerais, et (durant le siècle passé) pétrole. Les gens combattent occasionnellement pour des idéologies et des religions. Mais même alors les rivalités pour les ressources sont rarement loin de la surface. Ainsi les tentatives d’expliquer la géopolitique sans référence aux ressources (un récent exemple est Le choc des civilisations de Samuel Huntington) sont soit erronées soit délibérément trompeuses.

    L’ère industrielle diffère des périodes précédentes de l’histoire humaine par l’exploitation à grande échelle des ressources en énergie (charbon, pétrole, gaz naturel, et uranium) pour les objectifs de production et de transport — et pour l’objectif plus profond d’accroître la capacité de notre environ­nement terrestre à supporter les humains. La totalité des réalisations scientifiques, des consolidations politiques, et des immenses accroissements de population des deux derniers siècles sont des effets prévisibles de l’utilisation croissante et coordonnée des ressources en énergie. Dans les premières dé­cennies du XXe siècle, le pétrole a émergé comme la plus importante ressource en énergie à cause de son faible coût et de sa facilité d’utilisation. Le monde industriel dépend maintenant d’une manière écrasante du pétrole pour l’agriculture et le transport.

    La géopolitique mondiale moderne, parce qu’elle implique des systèmes de transport et de communication à l’échelle mondiale basés sur les ressources en énergie fossile, est par conséquent un phénomène unique de l’ère industrielle. Le contrôle des ressources est largement une question de géographie, et secondairement une question de technologie militaire et de contrôle sur les monnaies d’échange. Les États-Unis et la Russie étaient tous deux géographiquement bénis, étant auto-suffisants en ressources énergétiques durant la première moitié du siècle. L’Allemagne et le Japon ne parvinrent pas à atteindre l’hégémonie régionale en grande partie parce qu’ils manquaient de ressources énergétiques domestiques suffisantes et parce qu’ils ne parvinrent pas à gagner et à conserver l’accès à des ressources à un autre endroit (en URSS pour l’une et dans les Indes Néerlandaises pour l’autre).

    Néanmoins si les États-Unis et la Russie furent tous deux bien dotés par la nature, tous deux ont dépassé leurs pics de production pétrolière (qui furent atteints en 1970 et 1987, respectivement). La Russie reste un exportateur net de pétrole parce que son niveau de consommation est faible, mais les États-Unis sont de plus en plus dépendants des importations de pétrole tout comme de gaz naturel.

    Les deux nations ont commencé depuis longtemps à investir une grande partie de leur richesse basée sur l’énergie dans la production de systèmes d’armes fonctionnant avec du carburant pour accroître et défendre leur intérêts en ressources à l’échelle mondiale. En d’autres mots, tous deux ont décidé il y a des décennies d’être des joueurs géopolitiques, ou des concurrents pour l’hégémonie mondiale.

    À peu près les trois-quarts des réserves pétrolières cruciales restantes du monde se trouvent à l’intérieur des frontières des nations à prédominance musulmane du Moyen-Orient et d’Asie Centrale — des nations qui, pour des raisons historiques, géographiques et politiques, furent incapables de développer des économies militaro-industrielles indépendantes à grande échelle et qui ont, au long du dernier siècle, surtout servi de pions des Grandes Puissances (Grande-Bretagne, États-Unis, et l’ex-URSS). Dans les récentes décennies, ces nations riches en pétrole à prédominance musulmane ont rassemblé leurs intérêts dans un cartel, l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP)

    Si les ressources, la géographie et la technologie militaire sont essentielles à la géopolitique, elles ne sont pas suffisantes sans un moyen financier de dominer les termes du commerce international. L’hégémonie a eu une composante financière aussi bien que militaire déjà depuis l’adoption de l’argent par les empires agricoles de l’Âge de Bronze ; l’argent, après tout, est une revendication sur les ressources, et la capacité à contrôler la monnaie d’échange peut affecter un subtil transfert en cours de richesse réelle. Celui qui émet une monnaie — particulièrement une monnaie fiduciaire, c’est-à-dire une monnaie qui n’est pas soutenue par des métaux précieux — a un pouvoir sur elle : chaque transaction devient une prime pour celui qui frappe ou imprime l’argent.

    Durant l’ère coloniale, les rivalités entre le real espagnol, le franc français et la livre britannique furent aussi décisives que des batailles militaires pour déterminer la puissance hégémonique. Pendant le dernier demi-siècle, le dollar US a été la monnaie internationale de référence pour presque toutes les nations, et c’est la monnaie avec laquelle toutes les nations importatrices de pétrole doivent payer leur carburant. C’est un arrangement qui a fonctionné à l’avantage de l’OPEP, qui conserve un consommateur stable avec les États-Unis (le plus grand consommateur de pétrole du monde et une puissance militaire capable de défendre les royaumes pétroliers arabes), et aussi des États-Unis eux-mêmes, qui perçoivent une subtile dîme financière pour chaque baril de pétrole consommé par toutes les autres nations importatrices. Ce sont quelques-uns des faits essentiels à garder à l’esprit lorsqu’on examine le paysage géopolitique actuel.

    La psychologie et la sociologie de la géopolitique

    Les objectifs géopolitiques sont poursuivis dans des environnements spécifiques, et ils sont poursuivis par des acteurs spécifiques — par des êtres humains particuliers avec des caractéristiques sociales, culturelles et psychologiques identifiables. Ces acteurs sont, dans une certaine mesure, les incarnations de leur société dans son ensemble, recherchant des bénéfices pour cette société en compétition ou en coopération avec d’autres sociétés. Cependant, de tels individus puissants sont inévitablement tirés d’une classe sociale particulière à l’intérieur de leur société — généralement, la classe riche, possédante — et tendent à agir d’une manière telle qu’elle bénéficie de préférence à cette classe, même si agir ainsi signifie ignorer les intérêts du reste de la société. De plus, les acteurs géopolitiques individuels sont aussi des êtres humains uniques, avec des connaissances, des préjugés et des obsessions religieuses qui peuvent occasionnellement les conduire à agir en représentants non seulement de leur société, mais aussi de leur classe.

    Du point de vue de la société, la géopolitique est un combat darwinien collectif pour une capacité de support accrue ; mais du point de vue du géostratège individuel, c’est un jeu. En effet, la géopolitique pourrait être considérée comme le jeu humain absolu — un jeu avec d’immenses conséquences, et un jeu qui ne peut être joué qu’à l’intérieur d’un petit club d’élites.

    Depuis qu’il y a eu des civilisations et des empires, les rois et les empereurs ont joué une certaine version de ce jeu. Le jeu attire un type particulier de personnalités, et il favorise une certaine manière de pensée et de perception concernant le monde et les autres êtres humains. L’acte de participer au jeu confère un sentiment d’immense supériorité, de distance, de pouvoir, et d’importance. On peut commencer à apprécier la drogue suprêmement excitante que constitue le fait de participer au jeu géopolitique en lisant les documents rédigés par les principaux géostratèges — des textes sur la sécurité nationale signés par des gens comme George Kennan et Richard Perle, ou les livres d’Henry Kissinger et de Zbigniew Brzezinski. Prenons, par ex., ce passage de l’Étude de Planification Politique n°23 du Département d’État, par Kennan en 1948 : « Nous avons 50 pour cent de la richesse mondiale, mais seulement 6,3 pour cent de sa population. Dans cette situation, notre véritable travail pour la période à venir est de concevoir un modèle de relations qui nous permette de maintenir cette position de disparité. Pour ce faire, nous devons nous dispenser de toute sentimentalité … nous devons cesser de penser aux droits de l’homme, à l’élévation des niveaux de vie et à la démocratisation ».

    Une prose aussi sèche et fonctionnelle est à sa place dans un monde de services, de téléphones et de limousines, mais c’est un monde totalement coupé des millions — peut-être des centaines de millions ou des milliards — de gens dont les vies subiront l’impact écrasant d’une phrase par-ci, d’un mot par là. À un niveau, le géostratège est simplement un homme (après tout, le club est presque entièrement un club d’hommes) faisant son travail, et tentant de la faire de manière compétente aux yeux des spectateurs. Mais quel travail ! — déterminer le cours de l’histoire, décider du sort des nations. Le géostratège est un Surhomme, un Olympien déguisé en mortel, un Titan en tenue de travail. Un bon poste, si vous pouvez l’obtenir.

    L’Eurasie — le Grand Prix du Grand Jeu

    En regardant leur cartes et leurs globes terrestres, les géostratèges britanniques des XVIIIe et XIXe siècles ne pouvaient pas manquer de noter que les masses de terre du globe sont hautement asymétriques ; l’Eurasie est de loin le plus grand des continents. Il est clair que s’ils voulaient eux-mêmes bâtir et maintenir un empire vraiment mondial, il serait d’abord essentiel pour les Britanniques d’établir et de défendre des positions stratégiques dans tout ce continent riche en minerais, densément peuplé, et chargé d’histoire.

    Mais les géostratèges britanniques savaient parfaitement bien que la Grande-Bretagne elle-même est seulement une île au large du nord-ouest de l’Eurasie. Sur ce plus grand des continents, la nation la plus étendue était de loin la Russie, qui dominait géographiquement l’Eurasie ainsi que l’Eurasie dominait le globe. Ainsi les Britanniques savaient que leurs tentatives pour contrôler l’Eurasie se heurteraient inévitablement aux instincts d’auto-préservation de l’Empire Russe. Durant tout le XIXe siècle et au début du XXe, des conflits russo-britanniques éclatèrent à maintes reprises sur la frontière indienne, notamment en Afghanistan. Un fonctionnaire impérial nommé Sir John Kaye appela cela le « Grand Jeu », une expression immortalisée par Kipling dans Kim.

    Deux guerres mondiales coûteuses et un siècle de soulèvements anti-coloniaux ont largement guéri la Grande-Bretagne de ses obsessions impériales, mais l’Eurasie ne pouvait pas manquer de rester centrale pour tout plan sérieux de domination mondiale.

    Ainsi en 1997, dans son livre The Grand Chessboard : American Primacy and its Geostrategic Imperatives [Le grand échiquier : la primauté américaine et ses impératifs géostratégiques], Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la Sécurité Nationale du président américain Jimmy Carter et géostratège par excellence, soulignait que l’Eurasie devait être au centre des futurs efforts des États-Unis pour projeter leur propre puissance à l’échelle mondiale. « Pour l’Amérique — écrivait-il —, le grand prix géopolitique est l’Eurasie. Pendant un demi-millénaire, les affaires mondiales ont été dominées par des puissances et des peuples eurasiens qui se combattaient les uns les autres pour la domination régionale et qui aspiraient à la puissance mondiale. Maintenant une puissance non-eurasienne est prééminente en Eurasie — et la primauté mondiale de l’Amérique dépend directement de la durée et de l’efficacité avec lesquelles sa prépondérance sera soutenue » [1].

    L’Eurasie a un rôle de pivot, d’après Brzezinski, parce qu’elle « compte pour 60 pour cent du PNB mondial et environ les trois-quarts des ressources énergétiques connues du monde ». De plus, elle contient les trois-quarts de la population mondiale, « toutes les puissances nucléaires déclarées sauf une et toutes les [puissances nucléaires] secrètes sauf une » [2].

    Dans la vision de Brzezinski, de même que les États-Unis ont besoin du reste du monde pour les marchés et les ressources, l’Eurasie a besoin de la domination américaine pour sa stabilité. Malheureusement, cependant, les Américains ne sont pas accoutumés aux responsabilités impériales : « La recherche de la puissance n’est pas un but qui soulève la passion populaire, sauf dans des conditions d’une menace ou d’un défi soudain pour le sens public du bien-être domestique » [3].

    Quelque chose de fondamental a basculé dans le monde de la géopolitique avec les attaques terroristes du 11 septembre 2001 — qui a clairement présenté « une menace soudaine … pour le sens public du bien-être do­mestique ». Ce basculement a été de nouveau perçu avec la détermination de la nouvelle administration américaine — exprimée avec une insistance croissante en 2002 et pendant les premières semaines de 2003 — d’envahir l’Irak. Ces changements géostratégiques semblent s’être centrés dans une nouvelle attitude américaine envers l’Eurasie.

    À la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand les États-Unis et l’URSS émergèrent comme les puissances dominantes du monde, les États-Unis avaient établi des bases permanentes en Allemagne, au Japon, et en Corée du Sud, toutes pour encercler l’Union Soviétique. L’Amérique mena même une guerre manquée et extrêmement coûteuse en Asie du Sud-Est pour acquérir encore un autre vecteur d’encerclement de l’Eurasie.

    Quand l’URSS s’écroula à la fin des années 80, les États-Unis semblèrent libres de dominer l’Eurasie, et donc le monde, plus complètement que toute autre nation dans l’histoire mondiale. La décennie qui suivit fut surtout caractérisée par la mondialisation — la consolidation de la puissance économique collective largement centrée aux États-Unis. Il sembla que l’hégémonie US serait maintenue économiquement plutôt que militairement. Le livre de Brzezinski reflète l’esprit de ces temps, recommandant le maintien et la consolidation des liens de l’Amérique avec les alliés de longue date (Europe de l’Ouest, Japon et Corée du Sud) et la protection ou la cooptation des nouveaux États indépendants de l’ancienne Union Soviétique.

    Contrairement avec cette prescription, la nouvelle administration de George W. Bush sembla prendre un virage plus brutal — un virage qui tenait pour acquis les vieux alliés dans son unilatéralisme sans complexes. Par son viol des accords internationaux pour l’environnement, les droits de l’homme, et le contrôle des armes ; par sa poursuite d’une doctrine d’action militaire préventive ; et particulièrement par son obsession apparemment inexplicable de l’invasion de l’Irak, Bush dépensa un énorme capital politique et diplomatique, se créant inutilement des ennemis même parmi les alliés éprouvés. Son motif de guerre — l’élimination des armes de destruction massive de l’Irak — était manifestement ridicule, puisque les États-Unis avaient fourni beaucoup de ces armes et que l’Irak ne constituait alors une menace pour personne ; de plus, une nouvelle guerre du Golfe risquait de déstabiliser tout le Moyen-Orient [4]. Qu’est-ce qui pouvait bien justifier un tel risque ? Quelle était la motivation de ce bizarre nouveau changement de stratégie ? A nouveau, une discussion d’arrière-plan est nécessaire avant de pouvoir répondre à cette question.

    Les États-Unis : un colosse à cheval sur le globe

    À l’aube du nouveau millénaire, les États-Unis avaient la technologie militaire la plus avancée du monde et la monnaie la plus forte du monde. Tout au long du XXe siècle, l’Amérique avait patiemment bâti son empire, d’abord en Amérique Centrale et en Amérique du Sud, à Hawaï, à Puerto Rico, et aux Philippines, et ensuite (après la Secondee Guerre mondiale) par des alliances et des protectorats en Europe, au Japon, en Corée, et au Moyen-Orient. Son armée et son agence de renseignement étaient actives dans presque tous les pays du monde alors que son immense puissance semblait tempérée par sa défense ostensible de la démocratie et des droits de l’homme.

    Dans les années 80, le gouvernement US tomba sous le contrôle d’un groupe de stratèges néo-conservateurs entourant Ronald Reagan et George Herbert Walker Bush. Pendant des années, ces stratèges travaillèrent à détruire l’URSS (ce qu’ils réussirent à faire en minant l’économie soviétique) et à consolider leur puissance en Amérique Centrale et au Moyen-Orient. Ce dernier projet culmina avec la première guerre USA-Irak en 1990-91. Leur but ouvertement déclaré n’était rien moins que la domination mondiale.

    Alors que l’administration Clinton-Gore insistait sur la coopération multilatérale, son effort pour la mondialisation commerciale — qui transférait impitoyablement la richesse des nations pauvres aux nations riches — était essentiellement une prolongation des politiques Reagan-Bush. Pourtant, les néo-conservateurs enrageaient d’être exclus des reines du pouvoir. Ils se considéraient comme le leadership légitime du pays, et regardaient Clinton et ses partisans comme des usurpateurs. Quand la Cour Suprême nomma George W. Bush Président en 2000, les néo-conservateurs eurent leur revanche. Avec l’assistance des médias serviles, Bush — le fils choyé d’une famille de la côte Est, riche et avec de puissants liens politiques qui avait fait sa fortune dans la banque, les armes, et le pétrole — réussit à se présenter comme un pur Texan « homme du peuple ». Il s’entoura immédiatement du groupe des stratèges géopolitiques — Donald Rumsfeld, Dick Cheney, Paul Wolfowitz, et Richard Perle — qui avaient développé la politique internationale de la première administration Bush.

    Dans son récent article « La poussée pour la guerre », l’analyste des affaires internationales Anatol Lieven fait remonter les racines du programme stratégique d’extrême-droite à une mentalité persistante de Guerre froide, au fondamentalisme chrétien, à des politiques intérieures de plus en plus diviseuse, et à un soutien inconditionnel à Israël. Le but basique de domination militaire totale du globe — écrivait Lieven — « était partagé par Colin Powell et le reste de l’establishment de sécurité. Ce fut, après tout, Powell qui, en tant que Président du Conseil des Chefs d’État-Major, déclara en 1992 que les États-Unis avaient besoin d’une puissance suffisante “pour dissuader n’importe quel rival de simplement rêver à nous défier sur la scène mondiale. Cependant, l’idée de défense préventive, à présent doctrine officielle, pousse cela un pas plus loin, beaucoup plus loin que Powell aurait souhaité aller. En principe, elle peut être utilisée pour justifier la destruction de tout autre État s’il semble même que cet État puisse être capable de défier les États-Unis dans le futur. Quand ces idées furent émises pour la première fois par Paul Wolfowitz et d’autres après la fin de la Guerre froide, elles se heurtèrent à une critique générale, même de la part des conservateurs. Aujourd’hui, grâce à l’ascendance des nationalistes radicaux dans l’Administration et à l’effet des attaques du 11 septembre sur la psyché américaine, elles ont une influence majeure sur la politique US » [5].

    Que l’administration ait orchestré d’une certaine manière les événements du 11 septembre — comme cela fut suggéré par les commentateurs Michael Ruppert et Michel Chossudovsky — ou pas, elle était clairement prête à en tirer avantage [6]. Bush proclama immédiatement au monde que « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes ».

    Avec un budget militaire gonflé, un établissement médiatique craintif et obéissant, et un public effrayé au point d’abandonner volontairement les protections constitutionnelles de base, les néo-conservateurs semblaient avoir gagné le plein contrôle de la nation et être devenus les maîtres de son empire mondial. Mais même alors que leur victoire semblait complète, des rumeurs de dissidence commençaient à se répandre.

    Insubordination dans les rangs

    La résistance populaire à la mondialisation commerciale commença à se matérialiser à la fin des années 90, s’unissant pour la première fois dans la manifestation massive anti-OMC à Seattle en novembre 1998. Dès lors, le mouvement anti-mondialisation sembla grandir avec chaque année qui passait, se transformant en un mouvement anti-guerre mondial en réponse aux plans US d’envahir d’abord l’Afghanistan et ensuite l’Irak.

    Mais le mécontentement vis-à-vis de la domination US du globe ne se limita pas à des gauchistes brandissant des marionnettes géantes dans des manifestations. Alors que les bases militaires américaines s’installaient dans les Balkans dans les années 90, et en Asie Centrale après la campagne d’Afghanistan, les géostratèges en Russie, en Chine, au Japon et en Europe de l’Ouest commencèrent à examiner leurs options. Seule la Grande-Bretagne semblait rester ferme dans son alliance avec le colosse américain.

    Une réponse apparemment inoffensive à l’hégémonie US mondiale fut l’effort de 11 nations européennes pour établir une monnaie commune : l’Euro. Quand l’Euro fut lancé au tournant du millénaire, beaucoup prédirent qu’il serait incapable de rivaliser avec le dollar. En effet, pendant des mois la valeur comparative de l’Euro se fit attendre. Cependant, elle se stabilisa bientôt et commença à monter.

    Un développement plus inquiétant, du point de vue de Washington, fut la tendance croissante de nations de second ou de troisième rang à abandonner ouvertement les politiques économiques néo-libérales au cœur du projet de mondialisation, puisque les nouveaux gouvernements du Venezuela, du Brésil et de l’Equateur rompirent publiquement avec la Banque Mondiale et déclarèrent leur désir d’indépendance vis-à-vis du contrôle financier américain.

    En même temps, en Russie le théoricien politique Alexandre Douguine gagnait une influence croissante avec ses écrits géostratégiques anti-américains. En 1997, la même année où parut le livre de Brzezinski Le grand échiquier, Douguine publia son propre manifeste, Les fondements de la géopolitique, recommandant un Empire Russe reconstitué, composé d’un bloc continental d’États alliés pour nettoyer la masse terrestre eurasienne de l’influence US. Au centre de ce bloc, Douguine plaçait un « axe eurasien » avec la Russie, l’Allemagne, l’Iran, et le Japon.

    Alors que les idées de Douguine avaient été bannies à l’époque soviétique à cause de leurs échos de fantaisies pan-eurasiennes nazies, elles gagnaient graduellement de l’influence parmi les officiels russes post-soviétiques. Par ex., le ministère russe des Affaires étrangères a récemment décrié la « tendance croissante vers la formation d’un monde unipolaire sous la domination financière et militaire des États-Unis » et a appelé à un « ordre mondial multipolaire », tout en soulignant la « position géopolitique [de la Russie] en tant que plus grand État eurasien ». Le parti communiste russe a adopté les idées de Douguine dans sa plate-forme ; Gennady Zyouganov, président du parti communiste, a même publié son premier ouvrage de géopolitique, intitulé La géographie de la victoire. Bien que Douguine reste une figure marginale sur le plan international, ses idées ne peuvent qu’avoir une résonance dans un pays et un continent de plus en plus cernés et manipulés par une nation hégémonique puissante et arrogante de l’autre coté du globe.

    Extérieurement, la Russie — comme l’Allemagne, la France, le Japon, et la Chine — est encore déférente avec les États-Unis. Même la dissidence vis-à-vis du montage de Bush pour la guerre en Irak est restée assez modérée. Mais en privé, les dirigeants de tous ces pays sont sans aucun doute en train de faire de nouveaux plans. Peu iraient cependant jusqu’à approuver l’idée d’Alexandre Douguine que l’Eurasie finira par dominer les États-Unis, ni l’idée inverse. Néanmoins, en seulement 3 ans, l’attitude de nombreux dirigeants eurasiens envers l’hégémonie américaine est passée de l’acceptation tranquille à une critique mordante associée à un examen sérieux des alternatives.

    Le dilemme américain

    Douguine et d’autres critiques eurasiens de la puissance américaine commencent par une prémisse qui semblerait ridicule pour la plupart des Américains. Pour Douguine, les États-Unis agissent non par force, mais par faiblesse.

    Pendant de longues années, l’Amérique a supporté une balance commerciale très fortement négative — qu’elle pouvait se permettre seulement à cause du dollar fort, permis à son tour par la coopération de l’OPEP dans la facturation des exportations pétrolières en dollars. La balance commerciale de l’Amérique est négative en partie parce que sa production intérieure de pétrole et de gaz naturel a atteint son point culminant et que la nation dépend maintenant de plus en plus des importations. De même, la plupart des sociétés américaines ont transféré leurs opérations de fabrication outre-mer. Une autre faiblesse systémique vient de la corruption largement répandue dans les sociétés — révélée de façon aveuglante par l’effondrement de Enron — et des liens étroits entre les sociétés et l’establishment politique américain. Bulle après bulle — haute technologie, télécommunications, dérivés, immobilier — ont déjà éclaté ou sont sur le point de le faire.

    Après le dollar fort, l’autre pilier de la force géopolitique US est son pilier militaire. Mais même dans ce cas il y a des fissures dans la façade. Personne ne doute que l’Amérique possède des armes de destruction massive suffisantes pour détruire le monde plusieurs fois. Mais les États-Unis utilisent en fait leur armement de plus en plus à des fins de ce que l’historien français Emmanuel Todd a appelé du « militarisme théâtral ». Dans un essai intitulé Les États-Unis et l’Eurasie : militarisme théâtral, le journaliste Pepe Escobar note que cette stratégie implique que Washington … ne doit jamais apporter une solution définitive à un problème géopolitique, parce que l’instabilité est la seule chose qui peut justifier des actions militaires à l’infini de la part de l’unique superpuissance, n’importe quand, n’importe où… Washington sait qu’elle est incapable de se mesurer aux véritables joueurs dans le monde — Europe, Russie, Japon, Chine. Elle cherche donc à rester politiquement au sommet en brutalisant des joueurs mineurs comme l’Axe du Mal, ou des joueurs encore plus mineurs comme Cuba [7].

    Ainsi les attaques américaines contre l’Afghanistan et l’Irak révèlent simultanément la sophistication de la technologie militaire US et les fragilités inhérentes de la position géopolitique US. Le militarisme théâtral a le double but de projeter l’image de l’invincibilité et de la puissance américaines tout en maintenant ou en accroissant la domination militaire US sur les nations du tiers-monde riches en ressources. Cela explique largement la récente invasion de l’Afghanistan et l’attaque imminente contre Bagdad. Cette stratégie implique que les actions terroristes contre les États-Unis doivent être secrètement encouragées comme justification pour davantage de répression intérieure et d’aventures militaires à l’étranger.

    Néanmoins nous n’avons pas pleinement répondu à la question posée précédemment — pourquoi la présente administration veut-elle dépenser un si grand capital politique intérieur et international pour mener la guerre imminente en Irak ? Les critiques de l’administration soulignent que c’est une guerre pour le pétrole, mais la situation est en fait plus compliquée et ne peut être comprise qu’à la lumière de deux facteurs cruciaux non pleinement reconnus.

    La puissance du dollar est remise en question

    Le premier est que le maintien de la puissance du dollar est en question. En novembre 2000, l’Irak annonça qu’il cesserait d’accepter des dollars en échange de son pétrole, et n’accepterait plus que des Euros. À l’époque, les analystes financiers suggérèrent que l’Irak perdrait des dizaines de millions de dollars à cause de ce changement de monnaie ; en fait, dans les deux années suivantes, l’Irak gagna des millions. D’autres nations exportatrices de pétrole, incluant l’Iran et le Venezuela, ont déclaré qu’elles prévoyaient un changement similaire. Si toute l’OPEP passait des dollars aux Euros, les conséquences pour l’économie US seraient catastrophiques. Les investissements fuiraient le pays, les valeurs immobilières plongeraient, et les Américains se retrouveraient rapidement dans des conditions de vie du Tiers-Monde [8].

    Actuellement, si un pays souhaite obtenir des dollars pour acheter du pétrole, il ne peut le faire qu’en vendant ses ressources aux États-Unis, en souscrivant un emprunt à une banque américaine (ou à la Banque Mondiale — en pratique la même chose), ou en échangeant sa monnaie sur le marché libre et ainsi en la dévaluant. Les États-Unis importent en effet des biens et des services pour presque rien, son déficit commercial massif représentant un énorme emprunt sans intérêts au reste du monde. Si le dollar devait cesser d’être la devise de réserve mondiale, tout cela changerait du jour au lendemain.

    Un article du New York Times daté du 31 janvier 2003, intitulé « Pour les indicateurs russes, l’Euro dépasse le dollar », notait que « les Russes semblent avoir accumulé jusqu’à 50 milliards de dollars américains en paquets de café et sous leurs matelas, la plus grande réserve parmi toutes les nations ». Mais les Russes échangent tranquillement leurs dollars contre des Euros, et des articles de luxe comme les voitures affichent maintenant des prix en Euros. Plus loin, « La banque centrale de Russie a dit aujourd’hui qu’elle a accru ses avoirs en Euros durant l’année passée jusqu’à 10 pour cent de ses réserves [en devises] étrangères, partant de 5 pour cent, alors que la part de dollars a chuté de 90 à 75 pour cent, reflétant le faible retour d’investissements en dollars » [9].

    Ironiquement, même l’Union Européenne est préoccupée par cette tendance, parce que si le dollar chute trop bas alors les firmes européennes verront leurs investissements aux États-Unis perdre de la valeur. Néanmoins, à mesure que l’UE grandit (elle a programmé l’entrée de dix nouveaux membres en 2004), sa puissance économique est de plus en plus perçue comme dépassant inévitablement celle des États-Unis.

    Pour les géostratèges US, la prévention d’un passage de l’OPEP des dollars aux Euros doit donc sembler capitale. Une invasion et une occupation de l’Irak donnerait effectivement aux États-Unis une voix dans l’OPEP tout en plaçant de nouvelles bases américaines à bonne distance de frappe de l’Arabie Saoudite, de l’Iran, et de plusieurs autres pays-clés de l’OPEP.

    Le second facteur pesant probablement sur la décision de Bush d’envahir l’Irak est l’appauvrissement des ressources énergétiques US et donc la dépendance américaine croissante vis-à-vis de ses importations pétrolières. La production pétrolière de tous les pays non-membres de l’OPEP, pris ensemble, a probablement culminé en 2002. À partir de maintenant, l’OPEP aura toujours plus de pouvoir économique dans le monde. De plus, la production pétrolière mondiale culminera probablement dans quelques années. Comme je l’ai expliqué ailleurs, les alternatives aux carburants fossiles n’ont pas été suffisamment développés pour permettre un processus coordonné de substitution dès que le pétrole et le gaz naturel se feront plus rares. Les implications — particulièrement pour les principales nations consommatrices comme les États-Unis — seront finalement ruineuses [10].

    Les deux problèmes sont d’une urgence écrasante. La stratégie de Bush en Irak est apparemment une stratégie offensive pour élargir l’empire américain, mais en réalité elle est principalement d’un caractère défensif puisque son but profond est de devancer un cataclysme économique.

    Ce sont les deux facteurs de l’hégémonie du dollar et de l’épuisement du pétrole — encore plus que l’arrogance des stratèges néo-conservateurs à Washington — qui incitent à un total mépris des alliances de longue date avec l’Europe, le Japon et la Corée du Sud, et au déploiement croissant de troupes US au Moyen-Orient et en Asie Centrale.

    Même si personne n’en parle ouvertement, les échelons supérieurs dans les gouvernements de la Russie, de la Chine, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de la France, de l’Arabie Saoudite et d’autres pays sont pleinement conscients de ces facteurs — d’où les changements d’alliance, les menaces de veto, et les négociations d’arrière-salle conduisant à l’inévitable invasion US de l’Irak.

    Mais la guerre, bien que devenue inévitable, reste un coup hautement risqué. Même s’il se termine en quelques jours ou en quelques semaines par une victoire américaine décisive, nous ne saurons pas immédiatement si ce coup a payé.

    Qui contrôlera l’Eurasie ?

    Alors que j’écris ces lignes, les États-Unis préparent des plans pour bombarder Bagdad, une ville de 5 millions d’habitants, et pour déverser pendant les deux premiers jours de l’attaque deux fois plus de missiles de croisière qu’il n’en fut utilisé dans toute la première guerre du Golfe. Les obus et les balles à uranium appauvri seront à nouveau employés, transformant une grande partie de l’Irak en désert radioactif et condamnant les futures générations d’Irakiens (et les soldats américains et leurs familles) à des malformations de naissance, à des maladies et à des morts prématurées. Il est difficile d’imaginer que le spectacle de tant de mort et de destruction non-provoquées ne puisse manquer d’inspirer des pensées de vengeance dans les cœurs de millions d’Arabes et de musulmans.

    Les stratèges géopolitiques américains diront que l’attaque est un succès si la guerre se termine rapidement, si la production des champs pétrolifères irakiens remonte rapidement, et si les nations de l’OPEP sont contraintes de conserver le dollar comme monnaie courante. Mais cette opération (on ne peut pas réellement l’appeler une guerre), entreprise comme un acte de désespoir économique, ne peut que temporairement endiguer une marée montante.

    Quelles sont les conséquences à long terme pour les États-Unis et l’Eurasie ? Beaucoup sont imprévisibles. Les forces qui sont en train d’être libérées pourraient être difficiles à contenir. Les tendances à long terme les mieux prévisibles ne sont pas favorables. Épuisement des ressources et pression démographique ont toujours été annonciateurs de guerre. La Chine, avec une population de 1,2 milliards, sera bientôt le plus grand consommateur de ressources dans le monde. Dans une époque d’abondance, cette nation peut être vue comme un immense marché ouvert : il y a déjà plus de réfrigérateurs, de téléphones mobiles et de télévisions en Chine qu’aux États-Unis. La Chine ne souhaite pas défier les États-Unis militairement et a récemment obtenu des privilèges commerciaux en soutenant tranquillement les opérations militaires américaines en Asie Centrale. Mais alors que le pétrole — la base de tout le système industriel — se fait de plus en plus rare et que ses réserves sont plus chaudement disputées, on ne peut pas s’attendre à ce que la Chine reste docile.

    La Corée du Nord, un quasi-allié de la Chine, était tranquillement neutralisée au moyen de négociations pendant l’ère Clinton, mais s’irrite maintenant d’être classée par Bush dans « l’axe du mal » et de voir un embargo US imposé à ses importations en ressources énergétiques cruciales. Par désespoir, elle tente d’attirer l’attention de Washington en réactivant son programme d’armes nucléaires. En même temps, le nouveau gouvernement sud-coréen est totalement opposé à l’unilatéralisme US et veut négocier avec le Nord. Les États-Unis menacent de détruire les installations nucléaires de la Corée du Nord par des frappes aériennes, mais cela provoquerait la formation d’un nuage nucléaire mortel sur toute l’Asie du nord-est.

    Dans le même temps, l’Inde et le Pakistan ont aussi des intérêts qui finiront probablement par diverger de ceux des États-Unis. Ces nations voisines sont, bien sûr, des puissances nucléaires et des ennemis jurés avec des querelles frontalières de longue date. Le Pakistan, actuellement un allié des États-Unis, est aussi un fournisseur important de matières nucléaires pour la Corée du Nord, et a apporté une aide aux Talibans et à Al-Qaïda — des faits qui soulignent bien à quel point la stratégie de Washington est devenue tortueuse et contre-productive ces derniers temps.

    Pour les États-Unis, le danger est clair : une hypothétique alliance entre l’Europe, la Russie, la Chine et l’OPEP

    Le pire cauchemar des Américains serait une alliance stratégique et économique entre l’Europe, la Russie, la Chine, et l’OPEP. Une telle alliance possède une logique inhérente du point de vue de chacun des participants potentiels. Si les États-Unis devaient tenter d’empêcher une telle alliance en jouant la seule bonne carte encore dans leurs mains — leur armement de destruction massive — alors le Grand Jeu pourrait se terminer par une tragédie finale.

    Même dans le meilleur cas, les ressources en pétrole sont limitées et, puisqu’elles vont progressivement diminuer pendant les prochaines décennies, elles seront incapables de supporter l’industrialisation prochaine de la Chine ou le maintien de l’infrastructure industrielle en Europe, en Russie, au Japon, en Corée, ou aux États-Unis.

    Qui dominera l’Eurasie ? Finalement, aucune puissance isolée ne sera capable de le faire, parce que la base de ressources énergétiques sera insuffisante pour supporter un système de transport, de communication et de contrôle à l’échelle du continent. Ainsi les fantaisies géopolitiques russes sont tout aussi vaines que celles des États-Unis. Pour le prochain demi-siècle il restera juste assez de ressources énergétiques pour permettre soit un combat horrible et futile pour les parts restantes, soit un effort héroïque de coopération pour une conservation radicale et une transition vers un régime d’énergie post-carburant fossile.

    Le prochain siècle verra la fin de la géopolitique mondiale, d’une manière ou d’une autre. Si nos descendants ont de la chance, le résultat final sera un monde formé de petites communautés, bio-régionalement organisées, vivant de l’énergie solaire. Les rivalités locales continueront, comme elles l’ont fait tout au long de l’histoire humaine, mais l’arrogance des stratèges géopolitiques ne menacera jamais plus des milliards d’humains d’extinction.

    C’est-à-dire si tout se passe bien et si tout le monde agit rationnellement.

    ► Richard Heinberg, New Dawn n°77, mars-avril 2003.

    ◘ Richard Heinberg, journaliste et enseignant, est membre de la faculté du New College de Californie à Santa Rosa, où il enseigne un programme sur la culture, l’écologie, et la communauté viable. Il rédige et publie la Muse Letter mensuelle : http://www.newdawnmagazine.com/articles/www.museletter.com. Cet article est une adaptation de son livre à paraître, The Party’s Over : Oil, War, and the Fate of Industrial Societies [La partie est finie : pétrole, guerre, et le sort des sociétés industrielles] (New Society Publishers)

    Notes :


     

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    PANORAMA DES FOYERS DE CRISE EN EURASIE

    Guerre du Golfe, Guerre du Kosovo, Guerre médiatique contre l’Autriche

    ♦ Conférence de Robert Steuckers à la tribune de la Brühner Burschenschaft “Libertas”, Aix-la-Chapelle, 3 février 2000

    Intervenir aujourd'hui sur la Guerre du Golfe seulement, comme c'était prévu au départ, n’est plus possible, car le Golfe n’est plus le seul foyer de tension au Moyen-Orient, même si les bombardements anglo-américains continuent, tout aussi cruellement pour les populations civiles, mais dans une relative discrétion médiatique. Ailleurs, les conflits se sont succédé en chaîne depuis la victoire américaine sur les troupes de Saddam Hussein en 1991. Le Golfe a été le prélude d’une guerre de grande ampleur et à strates multiples, une guerre rendue possible par l’effondrement de l’URSS et de la Russie.

    Autour du Golfe, mer intérieure de l’Océan Indien qui s’enfonce le plus profondément dans la masse continentale eurasiatique, quatre espaces géopolitiques importants, reliés entre eux, se juxtaposent.

    Au Sud, l’Océan Indien (avec la base américaine de Diego Garcia), la péninsule arabique (l'Arabie Saoudite et les Émirats), la Corne de l’Afrique, forment un complexe géostratégique, auparavant structuré par l’Empire britannique.

    Le pétrole de Mossoul et le Kurdistan

    Au Nord du Golfe, nous avons la Mésopotamie, irriguée par les deux grands fleuves que sont le Tigre et l’Euphrate, qui est depuis des millénaires une région œcuménique et le foyer d’empires successifs. Ce territoire est aujourd'hui celui de l’Irak, objet de la Guerre du Golfe en même temps que le Golfe lui-même. Au Nord de la Mésopotamie proprement dite, se trouve le Kurdistan, animé par des revendications indépendantistes et sécessionnistes.

    À l’Est, l’espace iranien/persan, aux frontières relativement stables depuis près de 500 ans.

    À l’Ouest, la portion occidentale du “Croissant Fertile”, avec le Liban et la Palestine/Israël, où les futurs conflits tourneront autour de la problématique de l’eau, denrée rare en Israël, motif des principaux contentieux qui opposent le peuplement juif récent et les Arabes de Palestine, concentrée en Cisjordanie. Les négociations récentes entre Israël et la Syrie pour la rétrocession des hauteurs du Golan occupées par Tsahal, apportent un éclairage nouveau sur cette problématique épineuse.

    Les zones d’affrontement chaudes, à l’heure actuelle, se situent également dans le prolongement géographique du territoire irakien, en direction du Nord, et ont le même objet : le pétrole. En effet, la principale zone d’affrontement aujourd'hui est l’espace qui couvre d’Est en Ouest la Mer Caspienne, le Caucase, la Mer Noire, les Balkans, le cours du Danube (ce qui nous amène directement chez nous en Mitteleuropa) et englobe, plus au Sud, le bassin oriental de la Méditerranée, avec, en son centre, une île hautement stratégique, Chypre, scindée en deux portions, l’une grecque, l’autre turque, depuis l’invasion des troupes turques de l’été 1974.

    Remarques d’ordre méthodologique

    Selon la projection cartographique habituelle, ancrée dans le crâne des Européens “toutes nationalités confondues” les effervescences politiques, révolutionnaires et guerrières de ces grandes régions à risque semblent se dérouler en marge de l’Europe, dans des territoires hermétiquement fermé aux forces qui animent notre continent. Rien n’est moins vrai. Une cartographie qui engloberait le Moyen-Orient jusqu’aux côtes et à l’hinterland iraniens du Golfe, le Caucase, la Caspienne, la Mer d’Aral et la Transoxiane, et, par ailleurs, le Sinaï, serait plus représentative des flux, forces et voies de communication qui ont innervé et traversé l’Europe et sa périphérie immédiate et ont mobilisé les volontés politiques au cours de l’histoire.

    Le géographe, historien et cartographe britannique Colin McEvedy, dans les atlas scolaires qu’il a rédigés et établis, nous suggère justement une projection plus précise et plus adéquate. Elle montre les liens de communication entre l’Europe occidentale, l’Europe orientale (des Balkans à l’Ukraine et au Caucase, au Nord, des Balkans à Chypre, voie maritime, au Sud), l’Anatolie, la Mésopotamie (où, dans les ports du Golfe, commence la voie maritime vers les épices indiennes), l’Iran (amorce de la voie terrestre “la fameuse Route de la Soie” vers la Chine, d’Hamadan à Merv). Depuis la plus haute antiquité, voire la fin des ères préhistoriques, ces voies sont celles qu’ont emprunté d’Ouest en Est les peuples de souche indo-européenne. Le libre accès à ces voies donne force et puissance à l’Europe. Leur verrouillage marque les époques de stagnation, de déclin et de misère. Une Europe qui maîtrise intellectuellement, militairement et commercialement ces voies est une Europe forte. Une Europe qui perd le contrôle de ces voies est une Europe affaiblie. Toute élite européenne incapable de penser et de comprendre les dynamiques à l’œuvre sur ces voies est une élite qui mérite de disparaître dans le mépris et d’être rapidement et légitimement éliminée, par tous les moyens, mêmes violents, car son maintien au pouvoir peut s’avérer mortel, aussi à court terme (quand l’ignorance est simultanément trahison!). L’Europe a dû lutter pendant des millénaires pour dégager ces voies, quand d’autres peuples (bédouins islamisés, turcs ou hunniques/mongols) ont tenté de les occuper et de les exploiter contre nos intérêts.

    Vasco de Gama : dans le dos des Ottomans

    Quand Constantinople tombe en 1453, sous les coups de boutoir des Turcs, et que les Balkans sont désormais pour longtemps sous la coupe des Ottomans, l’Europe doit trouver par la mer une voie d’accès aux Indes (et aux épices) et à la Chine (et à la soie). C'est la motivation majeure des grandes expéditions maritimes portugaises et espagnoles, puis anglaises et hollandaises. Vasco de Gama contourne l’Afrique pour arriver aux Indes dans le dos des Ottomans, annulant du même coup leur verrou terrestre.

    L'Empire britannique, en dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher (logique capitaliste et impérialiste), a été une construction politique reposant sur la nécessité de conserver un accès aux Indes, par la mer et non pas par la terre, par la Méditerranée et Suez, et non plus par la Scythie et la Transoxiane (l'option des Tsars) ou par le contournement de la masse continentale africaine (l'option des Portugais). L’atout des Britanniques “qu’ils ont légué aux Américains” est la connaissance naturelle et partagée de ces grandes routes maritimes et terrestres et une bonne évaluation de leur importance vitale.

    Si mon exposé parvient à bien vous faire retenir l’importance de la cartographie de Colin McEvedy (pour ne citer qu’un contemporain, auteur d’ouvrages largement diffusés), j'estimerai ne pas avoir perdu mon temps. Je viens de vous communiquer l’essentiel de mon message d’aujourd'hui.

    Revenons toutefois au Golfe. Pourquoi le Golfe a-t-il été, voici près de dix ans, l’enjeu d’une aussi formidable mobilisation de moyens civils et militaires ?

    1. D’abord, parce que le Golfe, en tant que golfe, est justement une portion de mer qui s’enfonce très profondément dans la masse continentale eurasienne, qui plus est, au beau milieu des plus grandes réserves de pétrole du globe. Les mers intérieures ou les golfes pénétrant profondément dans les terres sont des atouts stratégiques majeurs pour les puissances maritimes. Les États-Unis, principale thalassocratie actuelle, ne peuvent abandonner à d’autres la maîtrise d’un tel atout stratégique. D’où leur détermination à en découdre en 1990-91.

    L'enjeu du Chatt-al-‘Arab

    2. Ensuite, au fond du Golfe, nous trouvons deux grands fleuves navigables, unis au terme de leurs cours, dans la voie mi-maritime mi-fluviale qu’est le Chatt-al-'Arab. Ce Chatt-al-'Arab n’est exploitable que pour un seul port maritime en eaux profondes, situé sur le territoire de la Perse : Abadan. Au temps de la tutelle britannique, l’Irak obtient la pleine souveraineté sur le Chatt-al-'Arab, confisquant cet atout majeur à l’Iran, mais sans pouvoir l’exploiter à fond, le seul port irakien, Basra, étant situé trop à l’intérieur des terres. Les seuls ports accessibles dans la région se trouvent au Koweit, province détachée de l’Irak par les dominateurs britanniques. Le Shah d’Iran a joué serré face à Saddam Hussein, président de l’Irak depuis 1979. La flotte iranienne remonte le Chatt-al-'Arab sans que les Irakiens ne réagissent. De plus, le Shah tente de déstabiliser Saddam Hussein en misant sur des opposants à son régime. La tentative de putsch échoue, mais, de cette querelle, l’Iran sort vainqueur, grâce à l’excellence de sa flotte et de ses forces d’intervention rapide, équipées d’aéroglisseurs, dont le développement est observé avec inquiétude à Washington. Saddam Hussein compose, puis suggère et accepte une souveraineté partagée sur le Chatt-al-'Arab et une internationalisation de cette voie d’eau : le Traité d’Alger en 1975 sanctionne officiellement ce partage de souveraineté, expression d’une réelle sagesse politique et d’une application rationnelle de la Realpolitik. Dans cette optique, l’Irak et ses dirigeants finiront par se convaincre que les concessions faites pour le Chatt-al-'Arab en 1975 à Alger devaient recevoir, à terme, pour compensation une absorption directe ou indirecte du Koweït, ancienne province de l’Irak ottoman, disposant des seuls ports utilisables du Golfe, à portée du potentiel agricole et industriel irakien. A fortiori, quand, après la chute du Shah, l’Irak dame le pion à la République Islamique d’Iran, à la suite de la longue guerre de 1980 à 1988, il s’attend à recevoir à titre de réparation les ports de la côte koweïtienne, avec la bénédiction des États-Unis, ennemis officiels des mollahs iraniens.

    3. L’hinterland irakien, derrière la côte du Golfe et au-delà du Chatt-al-'Arab, est un pays riche, fertile depuis la plus haute antiquité, capable de conjuguer ses atouts agricoles avec un développement industriel rapide. L’Irak était donc potentiellement une puissance économique et militaire à la veille du conflit de janvier-février 1991, qui n’est nullement achevé, neuf ans après, puisque les forces aériennes et navales américaines et britanniques pilonnent encore régulièrement les installations industrielles irakiennes et appliquent un blocus sévère, condamnant la population civile à subir des souffrances inacceptables et injustes.

    Le Koweït ou de la tactique d’occuper les embouchures des fleuves

    4. Le Koweït, zone côtière abritant de bons ports naturels, a été rendu “indépendant” par les Britanniques, selon une pratique héritée de Richelieu et des Suédois, et appliquée lors des Traités de Westphalie en 1648. En effet, l’indépendance formelle de la Hollande a servi à occuper l’embouchure du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, pour la soustraire à l’hinterland du Saint-Empire (Brabant, Hainaut et Rhénanie). La fermeture de l’Escaut durera jusqu’en 1863, en dépit des efforts de l’Empereur Joseph II, lors de la fameuse “guerre de la marmite”, pour forcer le barrage hollandais au-delà d’Anvers. De même, les Traités de Westphalie accordent à la Suède et au Danemark le droit d’occuper l’embouchure : — de la Weser (Brème va à la Suède jusqu’en 1719, année où la ville et son territoire passent au Hanovre, lié à la couronne britannique ; selon la même logique, le Comté d’Oldenburg appartiendra au Danemark jusqu’en 1773) ; — de l’Elbe (Brème, rive gauche, à la Suède, le Holstein méridional jusqu’à Hambourg, au Danemark) ; — de l’Oder (la ‘Vorpommern’ ou Poméranie occidentale, sera rattachée à la Suède jusqu’en 1720, quand la région passera à la Prusse).

    Brabant et Hainaut : principales victimes de la stratégie de Richelieu

    Le Brabant et le Hainaut industriel, avec la fermeture l’Escaut, sont donc restés les principales victimes de Richelieu et des pratiques britanniques ultérieures. Logique : en 1458, le Pape Pie II, alias Æneas Silvius Piccolomini, l’humaniste de la Renaissance italienne et le conseiller de l’Empereur germanique Frédéric III, avait écrit dans son manifeste De Europa, que le Saint-Empire Romain de la Nation Germanique reposait sur la solidité des économies brabançonne et bohémienne. Pour abattre la puissance impériale germanique, donc briser les reins au continent européen, il faut donc empêcher l’éclosion économique optimale des Pays-Bas espagnols et autrichiens, les couper de leur environnement géographique (Hollande, Nord/Pas-de-Calais, Lorraine, Rhénanie), verrouiller l’Escaut et détacher par tous les moyens la Bohème du Reich (appui à Masaryk en 1918-19, appui franco-britannique à l’entité tchécoslovaque, acceptation tacite du coup de Prague en 1948 et de l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie en 1968).

    Revenons au Golfe Persique. La maîtrise des ports, via la souveraineté koweïtienne, permet donc un contrôle de tout le commerce de la région du Golfe, a fortiori, du commerce du pétrole. Cette stratégie vise à soustraire ces atouts naturels à l’influence irakienne, donc à un projet inspiré par l’idéologie nationale panarabe. L’ “Idéologie nationale panarabe” a eu la volonté de dépasser les clivages confessionnels, entre l’islam et les diverses formes du christianisme arabe/sémitique, car des pays comme le Liban, la Syrie, l’Égypte, la Palestine et l’Irak sont bi-confessionnels. Ainsi, Tarik Aziz, ministre irakien des affaires étrangères au moment de la guerre du Golfe, est chrétien. Le Baath, idéologie officielle de l’Irak, a été théorisé par le Libanais Michel Aflak, influencé par le personnalisme français, notamment celui d’Emmanuel Mounier.

    Saddam Hussein et l’héritage babylonien, le Shah d’Iran et l’héritage persique

    En plus de cet apport direct et contemporain du Baath, l’Irak de Saddam Hussein a réhabilité la figure antique de Nabukhodonozor, grand roi de Babylone, qui a unit tout le Proche-Orient et le Moyen-Orient du Golfe à la Méditerranée. L’affect anti-israélien des nationalistes arabes d’Irak portait d’autant plus à une revalorisation du roi babylonien, que celui-ci avait balayé l’État juif du roi hébreu Yoyakhin. La référence babylonienne de Saddam Hussein permettait aussi de renouer avec le culte très politique et impérial de Mardouk, divinité suprême du panthéon babylonien, protecteur du peuple de Babel, que servait le roi pour le bien de la population.

    Le Shah : restaurer la Perse aryenne et mazdéenne

    Au même moment, le Shah d’Iran renouait avec le passé le plus antique de la Perse aryenne et mazdéenne, imposant également des références pré-islamiques et pré-chrétiennes, renouant de la sorte avec une impérialité immémoriale de facture indo-européenne. Ce retour aux sources vives de la Perse la plus ancienne, appuyé par une flotte bien aguerrie, pourrait très bien avoir scellé le sort du Shah. Et conduit certains stratèges de Washington à organiser son lynchage médiatique. Avec le Traité d’Alger, l’Irak, avec ses références babyloniennes au culte de Mardouk et la Perse avec sa volonté de raviver l’héritage aryen-mazdéen ont prouvé qu’ils pouvaient vivre en harmonie et selon les règles du bon voisinage, sans s’étrangler économiquement, sans s’imposer d’obstacles inutiles comme la fermeture du Chatt-al-'Arab. La promotion de “révolutions fondamentalistes islamiques” et puis de “républiques islamiques” par Kissinger et Brzezinski (cf. Houchang Nahavandi, La révolution iranienne, l’Âge d’Homme, 1999) a conduit à une guerre atroce de huit années entre les deux puissances et à l’élimination politique et géopolitique de l’une et de l’autre.

    Lorsque l’Irak, fort de sa victoire de facto contre l’Iran islamiste, s’empare du Koweït, les États-Unis et la Grande-Bretagne ne peuvent le tolérer, même s’ils avaient feint de n’y voir aucune objection (la fameuse entrevue entre les responsables irakiens et l’ambassadrice des États-Unis à Bagdad). L’Occident ne peut tolérer aucune modification à l’organisation territoriale de l’ancien Empire britannique. Les règles d’aménagement des territoires, les fermetures opportunes (comme celle du Chatt-al-'Arab contre l’Iran), etc. restent valables et nul n’est autorisé à les transgresser : successivement le Shah et Saddam Hussein l’ont appris à leurs dépens.

    Comme je viens de le dire, l’Irak, potentiellement, était une puissance du premier monde, car il est un pays riche en ressources agricoles et minières, susceptible de devenir un pôle d’attraction économique pour tout le Proche- et le Moyen-Orient. Pour une bonne part, l’Irak était capable de vivre en autarcie, bien davantage que l’allié principal actuel des États-Unis dans la région, l’Arabie Saoudite.

    L'Inde dans le collimateur

    La Guerre du Golfe a donc été une guerre pour maîtriser les voies d’accès maritimes aux sources de pétrole. Dans l’Océan Indien, emprunté par les pétroliers qui apportent l’énergie nécessaire au Japon, l’Inde reste un challengeur potentiel du statu quo. D’abord, l’Inde a toujours cherché à coopérer sur le plan stratégique avec l’Union Soviétique, puis avec la Russie. Récemment, la Russie a livré deux navires de guerre, construits dans les arsenaux de la mer Blanche, à la marine indienne, qui marque une claire volonté de se renforcer, surtout depuis l’accession au pouvoir du BJP nationaliste en Inde. Ensuite, force est de constater que l’Inde est tenue en échec, de manière permanente, par le Pakistan et par les mouvements insurrectionnels et terroristes d’inspiration fondamentaliste musulmane (émules des Talibans afghans, guérillas islamistes au Cachemire ; voir le récent détournement d’avion). L’Inde est également tenue en échec par la présence stratégique américaine sur l’Ile de Diego Garcia dans l’Océan Indien, point d’appui capital, situé au beau milieu géographique de cette masse océanique et juste au Sud du sous-continent indien. Enfin, les thalassocraties occidentales, surtout les États-Unis, souhaitent éviter toute coopération entre l’Inde, le Japon et l’Indonésie, et empêcher l’armement de la marine indienne par des capitaux japonais. Les États-Unis se sont surtout inquiétés d’un prochain nippo-indien de construire un porte-avions pour la marine indienne, dont la mission aurait été de protéger le transport de pétrole d’Ormuz au Japon, en passant par Singapour. La crise financière qui a secoué le Japon et l’Indonésie ces deux dernières années s’expliquera peut-être par la volonté de briser l’élan d’une coopération entre ces trois puissances d’Asie.

    Le sort des Kurdes était scellé

    Au Nord de l’Irak, nous trouvons une autre zone de crise, celle du Kurdistan. La stratégie adoptée à l’égard des Kurdes a été double : d’une part, on protégeait les Kurdes du Nord de l’Irak pour déstabiliser Saddam Hussein dans la région pétrolifère de Mossoul. Mais, par ailleurs, la rébellion kurde, regroupée autour Abdullah Öçalan, déstabilisait l’allié principal des États-Unis dans l’Europe d’aujourd'hui, la Turquie. Pour cette raison, le sort des Kurdes a été rapidement scellé :

    — La Turquie devient le principal allié régional d’Israël et fournit de l’eau à ce pays qui en manque, ce qui lui permet dans la foulée de faire la paix avec la Syrie, en lui rendant les hauteurs du Golan, occupées depuis les guerres israélo-arabes. Grâce à la garantie turque de fournir de l’eau à Israël, la paix peut être signée avec la Syrie, comme elle a été signée auparavant avec l’Égypte.

    — Turcs et Israéliens coopèrent désormais étroitement sur le plan militaire et au niveau de leurs services secrets.

    — l’élimination du facteur kurde et d’Öçalan permet d’amorcer le projet d’un oléoduc de Bakou (Azerbaïdjan turcophone) à Ceyhan (sur la côte méditerranéenne de la Turquie), qui détournera le pétrole azéri, ouzbek et kazakh des oléoducs russes passant par le Caucase du Nord. Le tracé de l’oléoduc Bakou-Ceyhan traverse effectivement le Kurdistan, la zone troublée par la guérilla d’Öçalan. Pour rendre ce projet possible et crédible, la résistance kurde devait avoir les reins brisés.

    Après Catherine la Grande, la Russie devient un pays “dangereux”

    Au cours de l’histoire, en dépit de la présence russe dans la région depuis 1801-1829, les Britanniques ont toujours souhaité contrôler le Caucase. À l’époque napoléonienne, les Britanniques soutiennent tour à tour la Perse et l’Empire Ottoman contre l’avance des Russes vers le Sud. Après Napoléon, la Grande-Bretagne devient la protectrice de l’Empire Ottoman, “l’homme malade de l’Europe”. La Guerre de Crimée, menée par la Grande-Bretagne, la France et la Turquie contre la Russie en 1854, se conclut par le Traité de Paris de 1856, où les vainqueurs imposent à la Russie l’interdiction de contrôler les deux rives de la Mer Noire (et donc les Dardanelles). L’Angleterre préparait en fait son coup depuis très longtemps : après la prise du Khanat de la Crimée par les troupes de Catherine la Grande entre 1774 et 1783 et par la mise sur pied de guerre d’une flotte russe dans la Mer Noire, la Russie était devenue un pays “dangereux” pour l’Angleterre, dont elle menaçait les voies de communications en Méditerranée orientale. Rien n’empêchait plus la flotte de la Tsarine et de ses successeurs de forcer le passage du Bosphore, d’appuyer les Grecs orthodoxes contre les Ottomans, de prendre pied à Chypre et en Palestine et d’avancer vers l’Égypte.

    De Pitt à la Guerre de Crimée

    Un groupe d’étude resté anonyme transmet alors à Pitt un mémorandum en 1791, qui est intitulé Russian Armament et qui prescrit le “containment” de la Russie au Nord de la mer Noire. Dans ce document, nous trouvons toutes les prémisses de la politique de “containment” que l’Empire britannique d’abord, les États-Unis et l’OTAN ensuite, vont pratiquer dans la région. Même le Rideau de Fer a servi à éloigner les Soviétiques de la Méditerranée orientale : l’alliance américano-turque n’a pas d’autre objectif, de même que le sacrifice des Kurdes, des Chypriotes grecs et des Palestiniens (musulmans et chrétiens). Au milieu du XIXe siècle, la Guerre de Crimée a donc été une application pratique du mémorandum remis à Pitt en 1791, tout comme la rétrocession de la région de Kars par l’URSS en 1921 et les opérations menées de nos jours dans le Caucase : elles visent à faire perdre les atouts gagnés par la Russie depuis Catherine la Grande dans cette région du monde. Le calcul britannique hier, le calcul américain aujourd'hui a pour objectif de soutenir un allié structurellement plus faible (la Turquie), mais ayant une forte croissance démographique (réserve de chair à canon) contre une puissance européenne disposant d’un hinterland aux réserves inépuisables et susceptible de bénéficier d’une alliance et d’un appui économique de l’Allemagne, de la Suède et de l’Italie.

    Rappelons aussi, dans ce contexte, que le philosophe Herder suggérait à la Grande Tsarine Catherine, non pas un plan de “containment” (ce qui est négatif de tous points de vue) mais, au contraire, un projet grandiose visant à créer une culture nouvelle, à la fois enracinée et éclairée, sur tout le territoire partant des Pays Baltes pour aboutir à la Crimée, afin d’y faire éclore une nouvelle hellénité, portée par un mixte d’héritage grec, de germanité et de slavité. Projet autrement plus séduisant que la volonté d’étouffer un grand pays européen, à qui il aurait fallu plutôt déclarer une fraternité pleine et inconditionnelle.

    L'Entente et les Dardanelles

    Après 1904-1905, quand l’Entente s’est mise à fonctionner, l’Europe a vécu un renversement des alliances, où la traditionnelle amitié entre la Prusse et la Russie, notamment au temps de la Guerre de Crimée a cessé d’être bénéfique à la paix et l’équilibre du continent. Tous les diplomates sérieux regrettent ce que l’on a appelé “l’équilibre bismarckien”, reposant sur une sorte de tandem germano-russe. Le rapprochement franco-russe à partir des années 1890, l’adhésion de l’Angleterre d’Édouard VII à l’Entente, conduit à un rapprochement germano-turc, puis à l’alliance germano-turque en 1914. Quand éclate la première guerre mondiale, la Turquie ottomane est donc l’alliée de Guillaume II et l’adversaire de sa protectrice traditionnelle, l’Angleterre. L’avancée des troupes russes dans le Caucase et au-delà (prise de Trébizonde et Erzeroum), l’effondrement de la Serbie sous les coups de boutoir allemands, l’invasion russe de la Galicie autrichienne (Tarnov, Przemsyl, Lemberg/Lvov) laissait prévoir une occupation définitive des Dardanelles par la Russie, selon la promesse secrète faite par la France et l’Angleterre. Malgré les contre-offensives allemandes (qui éloignent la Russie de la Galicie et du Danube) et les attaques navales turques contre les ports russes de la Mer Noire (Odessa, Nikolaïev, Sébastopol et Novorossisk), l’Angleterre craint une présence russe à Constantinople et en Thrace.

    Les sacrifices de Gallipoli

    L'entreprise des Dardanelles, le siège de Gallipoli, le sacrifice des régiments australiens et néo-zélandais, est en fait une guerre camouflée et préventive contre la Russie, une volonté de s’installer et de s’accrocher sur les rives du Bosphore pour que Moscou n’y prenne pas le relais de Byzance. La promesse franco-anglaise de donner la région des Dardanelles (Constantinople, Midye, Enez, Scutari/Uzkudar, Çanakkale) à la Russie était certes un marché de dupes. L’Angleterre et la France promettaient exactement ce qu’elles avaient voulu éviter lors de la Guerre de Crimée et du Traité de Paris de 1856. L’envoi d’un corps expéditionnaire à Gallipoli en 1915 procédait évidemment d’une volonté de s’y accrocher avant l’arrivée des Russes. Au même moment, venues d’Inde et d’Océanie, des troupes britanniques débarquent dans le Golfe et s’emparent de Basra et d’Ahwaz, amorçant la conquête de la Mésopotamie, sous prétexte d’épauler les Russes dans le Caucase. L’Empire britannique, dans le jeu complexe des alliances de la première guerre mondiale, dans la zone s’étendant du Bosphore au Golfe Persique, a su tout à la fois préserver la future souveraineté turque contre la Russie dans les Dardanelles et s’emparer de la Mésopotamie et des zones pétrolifères de la péninsule arabique, contre l’Empire Ottoman et son allié allemand.

    À partir de 1917, quand éclate la Révolution bolchevique, les troupes turques s’emparent du Caucase méridional tout entier et occupent Bakou. Des troupes britanniques prendront leur relais, en s’accrochant surtout en Arménie, pays orthodoxe pro-russe (et, ensuite, pro-soviétique), à la suite du génocide perpétré à partir de 1916 par les Ottomans. Entre 1918 et 1921, les Britanniques apporteront leur soutien à toutes les guerillas contre-révolutionnaires islamiques, notamment en Azerbaïdjan. En 1921, l’URSS cède à la Turquie la région de Kars. Les événements actuels ne sont que la réactivation de cette politique de subversion dans le Caucase, cette fois orchestrée depuis Washington. En 1940-41, à l’époque du pacte germano-soviétique, des plans franco-anglo-turcs existaient pour s’emparer du Caucase et d’une partie du littoral de la Caspienne, afin de confisquer les réserves pétrolières de l’URSS, de paralyser sa machine de guerre et de l’empêcher de livrer des matières premières à l’Allemagne.

    1941 au Proche-Orient

    L'année 1941 a été une année clef dans le déroulement de la Seconde Guerre mondiale. On peut même avancer l’hypothèse que le théâtre d’opération du Proche-Orient a été déterminant dans l’issue du conflit, en dépit des moyens finalement fort modestes, en hommes et en matériel, qui ont été mis en œuvre par les Britanniques pour en assurer le contrôle.

    En 1941, en effet, les forces de la France de Vichy sont éliminées au Liban et en Syrie, ne permettant plus à l’Axe de disposer d’une tête de pont en Méditerranée orientale. Au même moment, l’Irak de Rachid Ali est également neutralisé et, après l’entrée des troupes allemandes, finlandaises, hongroises, roumaines, italiennes, croates et bulgares en URSS, des armées britanniques et soviétiques occupent l’Iran, dégageant ainsi deux axes routiers et ferroviaires pour alimenter les armées soviétiques aux prises avec les Allemands et leurs alliés. Ces axes routiers et ferroviaires partaient tous deux du Golfe (axe n°1 : Khorram Shah, Ahwas, Kazvin, Chalus sur la Caspienne ; axe n°2 : Bushire, Ispahan, Teheran, Chalus ou Bandar Shah, deux ports de la Caspienne). De Chalus partaient des convois maritimes en direction de Bakou, d’Astrakhan dans le delta de la Volga, de Gourev en direction des installations industrielles de l’Oural. De Bandar Shah, les convois ferroviaires filaient vers l’Asie centrale. Les Etats-Unis géraient les opérations logistiques sur l’axe n°1 (de Khorram Shah vers Chalus). Au total, les Etats-Unis ont livré 17.150.000 tonnes de matériels en passant par ces axes iraniens. Les cargos américains ont transporté dans le Golfe 1.250.000 tonnes de pétrole, 1.000.000 tonnes de vivres, 880.000 tonnes de véhicules (camions et tous terrains), 150.000 tonnes de munitions, d’armes à feu et de pièces d’artillerie légère, 70.000 tonnes de véhicules de combat et 40.000 tonnes d’avions.

    La bataille de Stalingrad a été décisive dans la mesure où la prise de la ville par les Allemands aurait permis à l’Axe de s’emparer rapidement d’Astrakhan (où ont pénétré des éclaireurs russes et cosaques de l’armée allemande, déguisés en soldats soviétiques), de bloquer le trafic sur la Caspienne, de prendre Bakou et les réserves pétrolières du Caucase, de remonter vers Moscou en empruntant l’axe fluvial majeur qu’est la Volga, de contrôler le Canal Don-Volga (qui lie le complexe de la Caspienne au cœur industriel de l’Ukraine et au système de la Mer Noire et du Danube). Les régions du Proche-Orient, du Caucase, de la Mésopotamie, la région de la Caspienne, l’Iran et, in fine, le Golfe Persique qui y donne accès, sont les régions stratégiques clef permettant un contrôle total du continent européen. L’historiographie vulgaire et dominante ne parle jamais de l’enjeu que constituent ces régions. Désinformation ? Cette historiographie vulgaire focalise les attentions sur des événements plus spectaculaires mais moins décisifs et plus périphériques, afin, sans doute, que les Européens ne puissent pas penser sans médiation inutile leur destin. L’excellente organisation logistique du plateau iranien, du Golfe et de la Mésopotamie a permis aux Américains d’être les vainqueurs de la deuxième guerre mondiale. Ils connaissent l’enjeu stratégique de cette région. Leur hégémonie sur la planète dépend des atouts stratégiques proche-orientaux. Ils ne vont évidemment pas les lâcher.

    La conquête actuelle du Caucase

    Mis a part l’arrivée au pouvoir en Iran du Docteur Mossadegh en 1954, l’Occident a conservé la mainmise sur l’Iran sans interruption, mais avec la volonté de garder ce pays en état de faiblesse stratégique. Dès que le Shah a fait mine d’organiser son armée pour contrôler éventuellement les deux rives du Golfe, les services spéciaux lui ont balancé dans les pattes une “révolution islamique” qui “gèle” le pays et l’isole sur l’échiquier mondial. Après l’effondrement de l’Union Soviétique, en bons héritiers des stratégies de l’Empire britannique, les Etats-Unis tentent, avec succès, d’absorber l’Azerbaïdjan (qui est désormais de facto dans l’OTAN, avec un appui massif de la part de la Turquie), l’Arménie, bien que surarmée par son allié traditionnel russe, est isolée et enclavée et la Géorgie suit, avec Chevarnadze, une ligne pro-occidentale. Dans le Caucase du Nord, où les Britanniques n’avaient pas eu les moyens d’intervenir entre 1918 et 1921, Washington arme, non plus des contre-révolutionnaires anti-soviétiques de confession musulmane, mais des guérilleros islamistes hostiles aux Russes. Les derniers événements de la Tchétchénie et du Daghestan sont des applications de cette stratégie, a fortiori quand des oléoducs, passant par ces territoires, acheminent le pétrole azéri et turkmène vers le cœur de la Russie et vers la Mer Noire (donc vers l’Europe centrale via le Danube).

    L’enjeu : le contrôle des oléoducs

    J'ai déjà eu maintes fois l’occasion d’expliquer que l’enjeu des guerres actuelles est le contrôle de ces oléoducs. Les oléoducs russes permettent d’acheminer le pétrole de la Caspienne vers la Mer Noire et le Danube, où le contrôle du transport est aux mains de seules puissances, petites et grandes, de l’espace danubien. Les Américains ne souhaitent pas la dynamisation de cet axe. Ils optent pour une autre solution, de concert avec leur allié principal actuel, la Turquie. Ils veulent que le pétrole de la Caspienne et de l’Azerbaïdjan transite par la Turquie orientale, c'est-à-dire le territoire du peuplement kurde, pour aboutir à Ceyhan, un port turc de la Méditerranée orientale, situé en face de Chypre, occupée illégalement par l’armée turque. Washington suggère également un transit sud-caucasien, par l’Azerbaïdjan et la Géorgie (à l’exclusion de l’Arménie), débouchant en Mer Noire mais pour aboutir non pas à Constanza en Roumanie dans le delta du Danube, mais à Varna en Bulgarie, où un nouvel oléoduc amènerait le pétrole à travers la Macédoine (occupée par l’OTAN) et l’Albanie favorable à la Turquie. Ce transit permettrait d’éviter le goulot d’étranglement qu’est le Bosphore, pour déboucher en Méditerranée et non pas, par voie fluviale, en Europe centrale. La maîtrise du transit pétrolier resterait aux mains des armateurs habituels qui utilisent la Méditerranée jadis sécurisée par l’Empire Britannique qui en contrôlait tous les verrous (Gibraltar, Malte, Suez, Chypre).

    Une guerre contre l’Irak, l’Iran, l’Inde, la Russie, la Serbie, l’Autriche et l’Allemagne

    Ce tour d’horizon de la situation bellogène d’aujourd'hui explique pourquoi, de mars 1999 à janvier 2000, la Serbie et l’Autriche ont été démonisées dans les médias, de même que le Chancelier Kohl, l’homme politique allemand qui a réalisé le voeu millénaire du Reich et de Charlemagne : relier les bassins du Rhin et du Danube, en faisant achever le Canal Main-Danube en 1991.. Le destin de l’Autriche et de la Serbie est d’être des puissances danubiennes, capables de donner corps au transit Caspienne-Europe Centrale. La guerre mondiale qui est train de se dérouler sous nos yeux est donc une guerre contre l’Irak (et, dans une mesure moins spectaculaire, mais tout aussi efficace, contre l’Iran et l’Inde), contre la Russie (qui en est la plus pitoyable victime), contre la Serbie, contre l’Autriche (guerre qui n’est encore que médiatique), contre l’Allemagne (par l’élimination de Kohl, adversaire des politiques sociales-démocrates plus favorables à l’Axe Londres-Washington) et, somme toute, contre le tronc impérial de l’Europe. Cette guerre a commencé dès la mise en oeuvre du Canal Main-Danube et culmine aujourd'hui dans l’élimination de Kohl, la campagne médiatique contre Schüssel et Haider, l’instrumentalisation du gouvernement belge pour organiser le boycott contre l’Autriche, etc. L’Europe actuelle n’a pas retenu les leçons du Pape Pie II ni celles des opérations de 1915 au Proche-Orient ni l’organisation de la logistique alliée en Iran de 1941 à 1945. Navrante myopie historique et politique…

    ► Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°44, 2000.

     

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    De l’Europe à l’Eurasie militaire

    À la demande de Reinhard Staveaux, prématurément décédé voici quelques années, et de Karim Van Overmeire (député de Flandre orientale), j’ai prononcé l’allocution suivante dans un débat contradictoire en février 1994, lors de la “Fête” du parti flamand. Mon honorable contradicteur, lors de cette table ronde, était l’écrivain flamand Mark Joris, qui a surtout mis l’accent sur le “danger islamique” et a rappelé les doctrines militaires successives de l’Alliance atlantique. J’ai ajouté au texte initial quelques éléments nouveaux, dictés par l’actualité.

    Depuis l’effondrement de l’URSS, la situation militaire de l’Europe est devenue extrêmement compliquée. La disparition de “l’ennemi” crée un flou artistique, si bien que le commun des citoyens n’y voit plus clair.

    D’une part, nous avons les institutions européennes (la CEE, l’AELE/EFTA — ou ce qu’il en reste— le Groupe de Visegrad avec la Pologne, la Hongrie et la République tchèque), qui n’ont aucune compétence militaire ; ensuite, nous avons le vaste ensemble que constitue la CSCE, qui regroupe certes tous les pays européens et toutes les républiques de l’ex-URSS mais aussi le Canada et les États-Unis, qui appartiennent à un autre hémisphère, au nouveau monde, selon la planisphère établie jadis par Mercator. Cette projection ne nous permet pas d’apercevoir l’importance cruciale de la zone arctique, où Canadiens, Américains et Russes sont mitoyens, ce qui pourrait nous amener, un jour, à parler d’un hémisphère nord, plutôt que d’une juxtaposition d’un “vieux” et d’un “nouveau” monde, d’un hémisphère occidental américain et d’un hémisphère oriental eurasien.

    Enfin, nous avons l’UEO, qui a en théorie des compétences militaires, mais où le poids de la France et de la Grande-Bretagne est très nettement marqué, au détriment peut-être des autres puissances européennes. Dans cet imbroglio institutionnel, force est de constater que l’OTAN est la seule structure qui a fonctionné au cours des décennies qui viennent de s’écouler. Mais, sans rideau de fer, cette institution militaire (et civile, on l’oublie trop souvent) doit se donner des objectifs nouveaux, pour ne pas demeurer en porte-à-faux par rapport à la nouvelle donne stratégique.

    Nos souhaits se portent vers une redéfinition globale de la CSCE et de l’UEO : les territoires européens et ex-soviétiques de la CSCE devraient représenter le nouvel espace stratégique, le nouveau sanctuaire, où aucune puissance extérieure ne devrait intervenir. L’intérêt de l’UEO dans cette optique, c’est qu’elle est exclusivement européenne, n’implique ni les États-Unis ni une autre puissance de “l’hémisphère occidental”, et qu’elle s’est donné un instrument militaire, l’Eurocorps, qui considère l’Allemagne comme un partenaire à part entière. Cependant l’Eurocorps ne peut nullement demeurer l’affaire du tandem franco-allemand : l’adjonction récente de troupes espagnoles et belges lui confère une dimension plus européenne ; les manœuvres germano-polono-tchèques préparent, avec des unités allemandes qui ne sont ni inféodées à l’OTAN ni à l’Eurocorps, un élargissement centre-européen de la défense du continent sans ingérence américaine. Effectivement, il nous semble bon de prévoir l’inclusion de troupes est-européennes dans une structure militaire hors OTAN, où il n’y a pas de présence américaine. Ce processus pourrait s’amorcer dès que les pays de l’ex-COMECON trouveront la stabilité.

    En effet, l’Eurocorps ou tout embryon d’armée européenne, ne peut être réservé aux seules puissances de l’Ouest, aux pays fondateurs de la CEE. Militairement et stratégiquement, nous concevons l’Europe comme un bloc indivisible, dont l’Ouest n’est qu’une partie, une frange atlantique.

    Certes, la marche vers cet idéal d’unité sera longue. Les événements dans l’ex-Yougoslavie ont prouvé l’incapacité des Européens à agir de leur propre chef, sur leur propre territoire. Dans le conflit sud-slave, diplomates et militaires européens devraient s’abstenir de toute phobie : ni croatophobie, ni serbophobie, ni islamophobie en Bosnie (à ce propos, je rappelle que hier le délégué croate, qui est aussi le Président de l’association Flandre-Croatie, a réfuté l’islamophobie anti-bosniaque). L’attitude froide et mesurée que devraient prendre les décideurs européens, extérieurs à ce conflit, doit conduire à réfléchir sur la notion de “frontière juste et claire”. Tous les peuples de l’ancienne fédération yougoslave doivent avoir accès à l’Adriatique (les Serbes l’ont via le Montenegro dans la nouvelle fédération yougoslave ; les Bosniaques doivent l’obtenir en Dalmatie méridionale) ; de même, à l’intérieur des terres, les peuples doivent avoir accès aux grandes rivières (Save, Danube) pour autant que le cours de ces fleuves ait eu une importance à un moment de leur histoire. C’est sur ces réalités concrètes que doivent s’axer les négociations et non sur des découpages artificiels, tracés dans des états-majors étrangers, dans des cabinets, où règne la méconnaissance du terrain. Le découpage farfelu de Lord Owen a conduit à la tragédie bosniaque plus que la férocité des combattants !

    En ex-Yougoslavie, une Europe adulte ne pourrait tolérer l’immixtion globale de l’ONU ; sans doute, pourrait-elle tolérer que les intervenants supranationaux soient à la fois membres de l’ONU et de la CSCE (hémisphère oriental uniquement !), préparant du même coup une “continentalisation” au sein de la structure planétaire, “continentalisation” qui impliquerait automatiquement des « interdictions d’intervention pour les puissances extérieures à un espace donné » (donc pas de casques bleus européens en Amérique ou dans les Caraïbes ou en Extrême-Orient, de la même façon qu’au Rwanda, il ne devrait y avoir que des soldats onusiens issus d’Afrique noire). Il nous apparaît aberrant de voir des soldats pakistanais, kenyans ou nigérians monter la garde à Sarajevo, à Vukovar ou à Mostar.

    Dernière remarque concernant la catastrophe sud-slave : l’idéologie de la paix absolue, l’irénisme idéologique, sont mauvais conseillers ; la guerre en ce monde est trop souvent inévitable. L’objectif ne doit donc pas être de la supprimer — ce qui serait impossible — mais de la limiter dans certaines proportions. La présence de troupes onusiennes empêchent une solution militaire du conflit, où les protagonistes directement concernés mettraient, eux-mêmes, de leurs propres forces, un point final (provisoire) à la guerre. Le hasard des combats décide du destin, en bonne logique traditionnelle. L’ONU pérennise le conflit en voulant le supprimer.

    Dans un concert européen, les nouveaux États doivent être des États fédéraux, prévoyant la protection des minorités, sur le modèle des cantons de l’Est en Belgique et des minorités danoises et sorabes en Allemagne. Ce respect des minorités implique un gouvernement tenant compte de toutes les formes de subsidiarité. Les voies de communication doivent être respectées au bénéfice de tous. Les coopérations interrégionales, dont Alpe-Adria est l’exemple le plus probant, sont une solution d’avenir, qui contribue à surmonter les divisions bétonnées par les États nationaux pour créer des fora européens adaptés à l’immense diversité de notre continent, mais dans le respect des identités locales, économiques et humaines.

    Nous sommes donc en faveur d’un système de défense purement européen, capable d’intégrer les pays occidentaux de l’OTAN, les pays de l’ex-Pacte de Varsovie, les neutres et, peut-être dans un pilier autonome, les forces des nouveaux États issus de l’ex-URSS. Entre le pilier occidental et le pilier oriental, soit entre l’Europe de l’Atlantique au Boug et la Russie du Boug au Pacifique, un accord pourrait être signé pour maintenir la présence russe en Asie centrale et pour contenir toute avancée chinoise en direction de la Sibérie voire du Turkestan (Européens et Russes n’ont pas intérêt d’ailleurs à ce que la Chine mette la main définitivement sur le Sinkiang et sur le Tibet ; de concert, nous devons réclamer la protection des minorités dans ces deux régions contrôlées par la Chine, à la suite de l’essoufflement russe et européen consécutif à la Seconde Guerre mondiale).

    Quant à l’Eurocorps, nous souhaitons que son fonctionnement soit plurilingue comme celui de l’OTAN, quitte à trouver une koiné. Ensuite, nous souhaitons que la France mette fin à l’ambiguïté qu’elle entretient : se placera-t-elle avec l’Eurocorps en dehors de la structure intégrée de l’OTAN ou retournera-t-elle avec l’Eurocorps dans la cette structure intégrée ? Cette valse-hésitation ne permet pas de clarifier le problème.

    Les États-Unis craignent de voir se constituer une Europe totalement indépendante du point de vue militaire ; déjà, les velléités de construire un pôle européen autour de l’UEO, avant même qu’on ne parle d’Eurocorps, avaient suscité le désaccord de Washington. Mais à l’heure où les États-Unis veulent se donner un nouveau destin américain en formant l’ALENA (NAFTA), comment pourraient-ils contester aux Européens le droit de conjuguer leurs efforts au niveau de leur propre continent ? Aux États-Unis, trois écoles s’affrontent : les isolationnistes, qui veulent se dégager des affaires européennes (ce que nous souhaitons) ; les internationalistes qui se subdivisent en deux groupes : les unilatéralistes et les multilatéralistes. Avec les unilatéralistes, pas de discussion possible. C’était l’option de Bush : le monde entier devait s’aligner derrière les positions américaines sans discuter. Dans cette optique, l’Eurocorps devrait être entièrement intégré dans l’OTAN, contrôlé par Washington. C’est la logique de la guerre froide, qui ne nous semble plus de mise. Les multilatéralistes veulent un partage des tâches et des responsabilités : avec eux la discussion est possible, surtout si l’on tient compte du facteur arctique, que nous oublions trop souvent tant nous sommes accoutumés aux projections de Mercator.

    Dans l’immédiat, la position minimaliste, la première petite pierre à poser dans les circonstances actuelles, reflets de notre misère politique, c’est d’exiger que l’Eurocorps, même s’il doit rester provisoirement dans l’OTAN, fasse respecter scrupuleusement la souveraineté des États européens face à la centrale américaine. Du respect de cette souveraineté, on pourra aisément passer à l’élaboration d’un pilier européen plus étoffé que l’UEO, dans lequel l’Eurocorps serait le bras armé et où seraient progressivement incluses les armées des neutres (Suède, Finlande, Autriche, Slovénie) et des pays du Groupe de Visegrad. Des manœuvres communes auraient lieu, à une étape ultérieure, avec les armées des pays de la CEI, Russes compris. Autre objectif : développer une logistique grande-continentale pour venir éventuellement en aide aux fronts centre-asiatique et extrême-oriental. Progressivement, la CSCE, pilier oriental, se doterait d’une armature militaire cohérente.

    ► Robert Steuckers, février 1994.

     

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    D'urgence, nous devons prendre position idéologiquement et  stratégiquement !

    L’actuelle contre-offensive générale des États-Unis

    contre la réunification continentale eurasiatique

     

    Le spectre d’un danger de mort s’appesantit à présent, de plus en plus, au-dessus des États-Unis : le spectre de l’émergence à terme rapproché d’un Empire grand-continental eurasiatique mobilisé au-tour de l’axe impérial Paris ­ Berlin ­ Moscou ­ New York ­ Tokyo.

    Car le problème ainsi posé apparaît aussitôt comme étant à la fois d’une importance et d’une simplicité prodigieuse : si “l’Île Eurasiatique” parvenait à retrouver son unité polaire antérieure, unité qu’il faut tenir en quelque sorte pour supra-temporelle, à retrouver sa prédestination impériale contenue implicitement dans les données mêmes du problème, si ce grand Empire Eurasiatique, s’étendant “de Tokyo à Dublin”, émergeait offensivement à la face de l’histoire mondiale en cours, du même coup, les États-Unis cesseraient d’être l’unique superpuissance planétaire totale qu’ils sont à l’heure actuelle, et qu’ils se veulent être, hégémoniquement, à l’avenir, pour se retrouver rétrogradés au rang d’une puissance de second, si ce n’est de troisième ordre.

    Ce que, de toute évidence, les États-Unis, constitués, à l’heure présente, en “première superpuissance planétaire”, ne peuvent en aucun cas se résigner à envisager. D’où la constante, impérieusement fondamentale, de tout projet géopolitique américain de dimensions décisives, présent ou à venir : empêcher, par tous les moyens — même au prix d’une conflagration nucléaire planétaire — que le grand continent eurasiatique en vienne à être à même de pouvoir retrouver à échéance rapprochée sa propre communauté de destin historique et supra-historique, son unité impériale finale.

    Or, comme le mouvement de réintégration impériale du continent eurasiatique commence à prendre, à présent, de plus en plus forme, les cercles décisionnels occultes politiques des États-Unis, viennent de comprendre qu’il fallait qu’ils prennent l’initiative — que le moment en était venu — de devancer ce qui est en train de se faire en Europe et partant dans l’ensemble même du “Grand Continent” eurasiatique. Qu’ils passent donc, brusquement, et “comme en avance d’un mouvement”, à une contre-offensive politico-stratégique planétaire visant d’empêcher l’émergence effective d’une réintégration impériale grand-continentale européenne. Et cette contre-offensive américaine devenant urgente, et plus qu’urgente, de par la prise du pouvoir, à Moscou, par le Président Vladimir Poutine, qui apparaît déjà comme fermement décidé à assumer, personnellement, la direction politique de cette réintégration impériale grand-continentale européenne “eurasiatique”, contre laquelle les États-Unis sont à l’heure actuelle réellement disposés à tout jouer. Et tout de suite.

    Ainsi l’intervention politico-militaire des États-Unis contre la Serbie, dans le Sud-Est européen, sous le faux prétexte de la défense des minorités islamiques bosniaques et kosovares — alors qu’en fait c'étaient bien celles-ci qui étaient l’agresseur, et que de toutes les façons les États-Unis n’avaient rien à faire dans ce conflit intérieur européen — marque les débuts de l’actuelle guerre planétaire engagée par la conspiration mondialiste des États-Unis contre le continent européen. Guerre planétaire actuelle qui ne fait que continuer ouvertement une guerre politique secrètement menée par les États-Unis contre la réunification continentale européenne, et particulièrement contre la France, depuis déjà la fin de la deuxième guerre mondiale, quand le général De Gaulle avait lancé, déjà en 1949, le premier signal d’alerte pour le rassemblement continental européen dans le sens de son intégration impériale totale.

    En effet, c'est en 1949, que le général De Gaulle avait, pour la première fois, évoqué, tout à fait prophétiquement, lors d’une conférence de presse tenue à ce sujet, le concept de la plus Grande Europe, axée sur le Pôle Carolingien franco-allemand en relation directe et fondamentale avec la Russie. « Moi je dis qu’il faut faire l’Europe — déclarait, en 1949, le général De Gaulle — avec pour base un accord entre Français et Allemands. Une fois l’Europe faite sur ces bases, alors, on pourra se tourner vers la Russie. Alors, on pourra essayer, une bonne fois pour toutes, de faire l’Europe tout entière avec la Russie aussi, dut-elle changer de régime. Voilà les programmes des vrais Européens. Voilà le mien ».

    À l’heure actuelle, l’entreprise de guerre politique totale poursuivie par les États-Unis contre la réintégration continentale grand-européenne, “eurasiatique”, réintégration en cours d’émergence révolutionnaire, compte cinq grandes directions stratégiques offensives :

    • 1) celle de la déstabilisation politique permanente de l’Europe,
    • 2) celle de l’encerclement politico-stratégique de la Russie,
    • 3) celle de l’investissement politico-militaire du Sud-Est européen et de l’Asie centrale, 
    • 4) celle de l’entreprise stratégico-diversionniste tentant d’opposer au bloc continental européen le “bloc du Pacifique”, incluant, fondamentalement, la Chine, base avancée vers le centre géopolitique du continent eurasiatique, constituée comme une tête de pont des États-Unis,
    • et  5) celle qui prévoit d’englober l’Europe et la Russie dans une fausse unité “atlantique” comprenant les États-Unis, l’Europe et la Chine, où les États-Unis détiendraient un pouvoir hégémonique de blocage décisif, d’orientation anti-continentale et anti-impériale européenne.


    Malgré qu’elles soient dialectiquement antagonistes, les directions stratégiques offensives (4) et (5), actuellement en cours d’exploitation par les États-Unis, se retrouvent, dialectiquement aussi, à l’intérieur d’un même front d’attaque des États-Unis, un front d’attaque dialectique. Parce que c'est une guerre dialectique secrète qui oppose, actuellement, la conspiration mondialiste des États-Unis et les puissances déjà stratégiquement actives, voire suractivées, du grand continent eurasiatique ayant relevé le défi qui vient de leur être signifié.

    Alors, de l’Atlantique au Pacifique, les États-Unis mènent à présent, de front, leur grande contre-offensive politico-stratégique destinée à faire barrage, et à neutraliser, l’émergence impériale grand-européenne en marche. 

    Les 5 directions actuelles de la contre-offensive stratégique des États-Unis contre la Grande Europe

    Les cinq principales directions offensives de l’actuelle contre-stratégie des États-Unis face à l’émergence à terme d’une réintégration impériale de l’Europe continentale et, partant, du “Grand Continent” eurasiatique, apparaissent comme étant les suivantes, dont j'analyserai, pour chacune, l’engagement conceptuel de base et les développements politico-stratégiques en action :

    • 1. Pour empêcher que les nations européennes ne puissent finir par retrouver, à nouveau, leur propre conscience nationale d’elles-mêmes, Washington n’a pas fini de s’efforcer, depuis déjà une cinquantaine d’années, de subversivement imposer et installer, partout en Europe, des régimes “démocratiques”, libéraux ou social-démocratiques, socialo-communistes ou gauchistes (en fait, trotskistes sous le masque diversionniste du socialisme, comme c'est le cas aujourd'hui en France). Et cette structure de situation se révélant d’une manière tout à fait flagrante en France, direction d’attaque fondamentale de l’entreprise de subversion anti-nationale de la conspiration mondialiste des États-Unis à l’œuvre en Europe.

    En effet, depuis 1945, l’histoire intérieure de la France n’est plus que l’histoire du combat souterrain, sournois, acharné et sans cesse ramené à l’ordre du jour, entre, d’une part, l’action subversive des services secrets de Washington chargés de poursuivre l’auto-destitution politique de la France, d’empêcher l’arrivée au pouvoir des puissances nationales françaises et, d’autre part, la volonté — mais de plus en plus affaiblie, de plus en plus aliénée, retournée — de la France et de ses forces nationales de se retrouver à nouveau entièrement responsables de leurs propres destinées politico-historiques. Autrement dit, d’éliminer totalement la tare intolérable, mortelle, des forces obscures anti-nationales se dissimulant derrière la subversion socialo-communiste, “trotskiste”, qui ne se maintenaient au pouvoir qu’à travers la permanente tromperie organisée des élections faussées d’avance par l’approbation subversive et le contrôle souterrain de la conscience — et de l’inconscience — des masses ainsi totalement manipulées en continuité.

    Aussi l’avènement au pouvoir du général De Gaulle et l’action politico-stratégique du gaullisme ont-ils été toujours considérés par Washington comme un accident de parcours qu’il fallait à tout prix et par tous les moyens finir par destituer. D’où la grande entreprise menée à travers le soulèvement anti-national de 1968, qui devait finir par l’emporter quand même sur le gaullisme. Et plus tard, toute la série des grèves insurrectionnelles télécommandées, par Washington, à travers, notamment, la centrale syndicale FO et le leader de celle-ci, Marc Blondel, totalement sous la coupe de son entourage trotskiste, quand le Premier ministre Alain Juppé avait essayé de redresser à nouveau la France, par la reconsidération révolutionnaire en profondeur de ses structures politico-administratives, et de redresser aussi, en même temps, l’axe franco-allemand et la ligne gaulliste de la plus Grande Europe.

    L’auto-destitution politico-historique de la France poursuivie sans relâche par les États-Unis se justifiant par le fait que c'est à la France que reviendrait le devoir de conduire opérativement la mise en place de la plus Grande Europe — à travers le Pôle Carolingien franco-allemand et sa grande politique d’intégration européenne de la Russie — vers l’accomplissement de ses destinées impériales grand-continentales, “eurasiatiques”. Si  la France se trouve — comme c'est bien le cas à présent — en état d’auto-destitution avancée, et même, peut-être, d’auto-destitution déjà achevée, tout l’édifice impérial grand-européen en cours d’édification s’écroule de par cela même. Or c'est très précisément ce qui est à l’heure actuelle en train de se produire. Et, délité, le Pôle Carolingien franco-allemand s’en trouvant ainsi défait, la Russie se voyant mise, de par cela même, en porte-à-faux dans son dialogue grand-continental révolutionnaire avec l’ensemble de l’Europe de l’Ouest, et l’Inde, ainsi que le Japon, réduits à un dialogue tronqué avec la Russie seule.

    Vainement donc, à l’heure présente, le chancelier allemand Gerhard Schröder essaye-t-il de maintenir, avec la seule Allemagne, la ligne grand-européenne du Pôle Carolingien en état de dialogue, en continuation avec la Russie. Absente du cœur de l’Europe, tout comme elle a fini par être absente d’elle-même, la France destituée destitue l’ensemble tout entier de ce dont elle avait été conçue pour être le pilier central, l’entité révolutionnaire axiale devant assumer la responsabilité visible du rassemblement des forces impériales constituant la plus Grande Europe.

    Assujettissement politique inconditionnel et permanent de l’Europe

    La France ainsi abattue, c'est l’ensemble de l’Europe — de la plus Grande Europe — qui se trouve abattu par l’actuelle offensive contre-stratégique poursuivie sans relâche par les États-Unis pour faire barrage à l’émergence d’une communauté de destin grand-continentale européenne, “eurasiatique”. Aussi la destitution politico-historique de la France constitue-t-elle le suprême objectif contre-stratégique de l’actuelle grande politique occulte de Washington, qui vise en priorité absolue la neutralisation et l’assujettissement politique inconditionnel et permanent de l’Europe. De cette grande Europe continentale qui constitue, pour aujourd'hui et pour l’avenir, le seul danger réel pour la sécurité extérieure des États-Unis. Donc l’actuelle offensive anti-européenne n’est en réalité qu’une défensive permanente et préventive, déguisée, opérativement dissimulée.

    • 2. Mais il se fait aussi que, d’une manière plutôt inespérée — comme pour compenser ainsi l’auto-destitution en cours du Pôle Carolingien franco-allemand à cause de la défection de la France et de son actuel démantèlement politique — le centre de gravité géopolitique de l’Europe en vint brusquement à se déplacer, à présent, de l’Europe de l’Ouest vers l’Europe de l’Est, vers la Russie. Laquelle, avec l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, semblerait tout à fait décidée de prendre sur elle-même de se poser en puissance prédestinée pour qu’elle force, pousse en avant et contrôle l’émergence définitive de la plus Grande Europe continentale, “eurasiatique”, la “Nouvelle Russie” de Vladimir Poutine reprenant ainsi la doctrine du “gaullisme de la fin” — héritée du concept géopolitique fondamental de Kontinentalblock forgé par Karl Haushofer — concernant l’axe transcontinental Paris ­ Berlin ­ Moscou ­ New Delhi ­ Tokyo.

    Cependant, alors qu’elle s’était déjà libérée du communisme, la Russie avait quand même eu à faire un long chemin dans les ténèbres avant que Vladimir Poutine ne vienne à s’emparer du pouvoir présidentiel, et ne retrouve l’horizon du salut et de la libération, vraiment finales, de la “Nouvelle Russie” dont il a pris en main les destinées révolutionnaires immédiatement à venir, ainsi que son identité impériale antérieure, recommencée. Miraculeusement recommencée, providentiellement intacte, vivante, inspirée, fondée en sainteté.

    On sait à présent que l’auto-dissolution de l’Union Soviétique avait été — tout au moins à un premier niveau politique — le résultat d’un long travail, extraordinaire — d’un long travail politico-stratégique souterrain — de Washington, qui, ayant dans un premier temps retourné l’ambassadeur de l’Union Soviétique à Ottawa, au Canada, Alexander Yakovlev, avait par la suite réussi à placer celui-ci auprès de Mikhail Gorbatchev, pour qu’ensemble ils procèdent à une opération de haute cosmétique politique, de reconsidération plus ou moins “démocratique” de l’Union Soviétique. Opération qui, sur son parcours même, avait dérapé — avec le concours, dans l’ombre, de certains services stratégiques ultra-secrets de Bonn, spécialement mobilisés à cette tâche — parce qu’au lieu de la “démocratisation” approximative voulue par les hiérarchies soviétiques entrées en débandade, c'est la fin de l’Union Soviétique elle-même qui a fini par avoir lieu, lors d’une réunion conspirative, présidée par Boris Eltsine, dans une “résidence de chasse au fond de la forêt de Bialovej, tout près de la frontière polonaise”. Le 8 décembre 1991, et non sans certains dangers immédiats.

    Dix années au juste sont passées depuis. Et seul Helmut Kohl doit pouvoir se souvenir encore à qui devrait-on adresser tous nos remerciements — à quel haut fonctionnaire allemand sans nom et sans visage, responsable de certains services spéciaux fédéraux allemands ultra-secrets — pour le “tournant décisif”, pour le “tournant national” que l’on avait alors su faire prendre à la Russie en pleine “mutation ontologique”, à la “Russie d’après le communisme”. Et remercier, aussi, Helmut Kohl encore, pour la “miraculeuse apparition” de Vladimir Poutine qui, comme on le sait, avait longtemps dû travailler en Allemagne, et qui a, depuis son accession au Kremlin, su ramener la Russie à ses propres destinées nationales et supra-historiques. Et Vladimir Poutine, de son côté, sachant se souvenir, de reconnaître ce que la Russie actuelle doit à l’Allemagne, ainsi qu’il l’a montré, le 25 septembre 2001, à Berlin, devant le chancelier Gerhard Schröder et tout son gouvernement, devant le Bundestag au grand complet. Et cela d’autant plus qu’il s’était exprimé exclusivement en allemand, avec un accent parfait et sans aucune faute. Et là, comment pourrait-on ne pas être tenté par le message confidentiel des signes ?

    La stratégie américaine de l’investissement progressif

    Il apparaît donc comme tout à fait évident qu’un impératif catégorique mobilise désormais les États-Unis pour qu’ils obtiennent que le destin impérial grand-continental, “eurasiatique”, de Vladimir Poutine ne puisse en aucun cas se réaliser, prendre corps. Cela, bien entendu, tout en veillant à éviter l’épreuve conflagrationnelle suprême, l’épreuve nucléaire.

    D'où la “stratégie de l’investissement progressif”, le Strategical Progressive Investments (SPI) des zones critiques et de contrôle, des “zones décisives” de l’espace géopolitique intérieur du continent eurasiatique, mise en œuvre actuellement par Washington : empêcher politiquement et économiquement que la Russie ne puisse se ressaisir d’une manière significative, “totale et offensive”, et prise de position stratégique — la doctrine des “têtes de pont continentaux” — dans l’espace intérieur du grand continent eurasiatique proche du “noyau central” — du Heartland — de l’ensemble impérial en voie de reconstitution représenté aujourd'hui par la “Nouvelle Russie” de Vladimir Poutine.

    Et d’où, aussi, la mise en place des têtes de pont politico-militaires américains dans le Sud-Est européen, ainsi que l’actuelle intervention des États-Unis en Asie Centrale, où la prise en main, à terme, de l’Afghanistan et du Pakistan équivaut, par contre-coup, au blocage de la chaîne des républiques islamiques de l’ancienne Union Soviétique.

    Ce qui implique et commande, aussi, le blocage par interruption de la continuité dans l’espace géopolitique intérieur eurasiatique assuré par l’axe transcontinental Paris ­ Berlin ­ Moscou ­ New Delhi ­ Tokyo.

    Enfin, sur le plan de la situation politique et économique intérieure de la Russie actuelle, la conspiration mondialiste des États-Unis ne cesse d’essayer de reprendre subversivement — par des relais économiques aux objectifs dissimulés — l’influence, voire le contrôle sur le terrain qu’ils ont perdu avec l’avènement au pouvoir présidentiel de Vladimir Poutine. Dont l’œuvre suractivée d’assainissement des structures politico-administratives intérieures de la Russie y va tout droit, ainsi que Mikhail Gorbatchev le reconnaît lui-même dans un retentissant article repris par toute la grande presse européenne (La Stampa, Le Monde, etc. !). 

    La volonté révolutionnaire de Poutine

    Car, au regard de Washington, à peine libérée du communisme, la Russie eût dû devenir, d’une manière quasi-automatique, une colonie d’exploitation super-capitaliste américaine, régie par le FMI et les garnitures proconsulaires mises d’urgence en place par les agences opérationnelles spéciales “chargées du travail” sous la supervision de la CIA. Comme cela avait déjà commencé à être fait. Avant que le fondamentalisme national grand-russien ne parvienne à l’emporter quand même sur tout, à travers le syndrome “gaulliste” de Vladimir Poutine et le renversement total de la situation que celui-ci avait su opérer dès qu’il avait accédé à la présidence de la Russie. Dont Vladimir Poutine n’a pas manqué de mettre aussitôt en redressement les structures politico-administratives intérieures, tout en redéfinissant les nouvelles — et très anciennes — doctrines géopolitiques de sa prédestination eurasiatique, impériale et eschatologique, “apocalyptique”. En retrouvant ainsi l’être national de la Russie, et l’horizon de sa plus grande histoire recommencée. Ceci, en s’appuyant, comme le général De Gaulle avait également su le faire en son temps, à la fois sur la volonté profonde du peuple, sur sa vitalité et sur sa foi secrète, et sur les Forces Armées, les hiérarchies politico-administratives intermédiaires réduites ainsi à ne plus être que l’outil de terrain de la volonté révolutionnaire présidentielle. Remise en ordre qui n’avait quand même pas pu se faire sans mal, ni sans de terribles efforts, à la limite parfois dangereusement proche de la rupture intérieure.

    • 3. Ainsi que l’on vient déjà de le dire, la conspiration mondialiste des États-Unis a récemment franchi la “ligne fatale” de l’action stratégique directe en intervenant, à découvert, sur un plan politico-militaire, dans le Sud-Est du continent européen, en Serbie et dans le Kosovo, ainsi que dans la Macédoine, et ensuite en Asie Centrale. En préparant d’autres agressions, en Somalie et en Irak.

    L'intervention politico-militaire des États-Unis dans le Sud-Est européen représente un acte d’ingérence directe, absolument inadmissible, dans l’espace intérieur européen, de même que leur intervention en Asie Centrale, où le même processus d’ingérence politico-militaire se trouve répété à une échelle infiniment plus grande. Sous le prétexte plus ou moins fallacieux d’une action de représailles contre le terrorisme fondamentalisme islamique, les États-Unis en sont ainsi venus à prendre pied en Afghanistan et au Pakistan, établissant leur présence stratégique, décisive, sur le flanc Sud de la Russie et, partant, de “l’Île Eurasiatique” dans son ensemble.

    Ce sont là autant d’actions de guerre dissimulée sous des couvertures diversionnelles de circonstances, qui visent l’encerclement stratégique de la Russie et de l’Europe grand-continentale en train d’émerger politiquement. Des actes politico-militaires de guerre, auxquels il faudrait répondre par des actes politico-militaires de guerre, normalement.

    En même temps, la dénonciation unilatérale, par les États-Unis, du traité de sécurité nucléaire planétaire ABM, marque la nette volonté, à Washington, de certains milieux proches du pouvoir central, de rompre préventivement l’équilibre nucléaire de sécurité établi, pour le moment, entre les États-Unis et la Russie, les séquelles de la “guerre froide” y jouant encore fortement dans les coulisses (ou faisant semblant comme si, à des buts très obscurs et même, après tout, pas si obscurs que cela ; au contraire, pourrait-on même dire).

    Ce qui de toutes les façons montre la décision irrévocablement résolue des États-Unis de poursuivre et d’exploiter au maximum leur actuel avantage d’une manière urgente, inconsidérée, mais pleinement conscients des terribles enjeux ultimes de ces batailles — déjà finales — pour la domination politico-économique planétaire des années décisives à venir. Domination politico-économique, pourtant, qui en cache une autre, civilisationnelle et religieuse, donnant raison aux thèses de Samuel Huntington. Car les enjeux ultimes, il est grand temps non seulement qu’on le comprenne, mais qu’on l’affirme aussi, des batailles finales actuelles, apparaissent comme étant, en dernière analyse, des enjeux fondamentalement spirituels, religieux.

    • 4. En tout cela, en attendant aussi que la poussée politico-stratégique des États-Unis dans le Pacifique parvienne à mettre les bases d’une “grande entente” avec la Chine — ce que l’on appelle, aujourd'hui, à Washington, le Projet Final — qui, engagée dans une alliance fondamentale avec les États-Unis, leur livrerait ainsi le cœur même du “Grand Continent” européen. Et cela malgré la présence, dans la région même, de l’Inde et du Japon sur les positions irréductiblement anti-chinoises qui sont actuellement les leurs dans le cadre de la participation à part entière qu’ils assurent au projet impérial eurasiatique engagé par l’axe Paris ­ Berlin ­ Moscou ­ New Delhi ­ Tokyo.

    La Chine sera-t-elle l’allié principal des États-Unis ?

    Mais, de toutes les façons, l’option d’un déplacement prochain de la géopolitique planétaire offensive des États-Unis vers le Pacifique n’est en réalité qu’un leurre, qu’un piège, destiné à attirer opérationnellement la Chine dans l’entreprise offensive finale des États-Unis contre la communauté impériale eurasiatique.

    L'entente planétaire des États-Unis avec la Chine et le renversement de l’ensemble de la “grande politique” américaine en direction du Pacifique constitue, on le sait, une constante obsessionnelle, un projet souterrain permanent d’une certaine diplomatie américaine parallèle, mais toujours sur la brèche, guettant l’occasion de se manifester et qui, parfois, y parvient même. Ce qui pourrait être le cas, aussi, actuellement.

    • 5. Cependant, outre l’option d’un rapprochement et d’une entente avec la Chine et de la réorientation de la “grande politique” des États-Unis vers le Pacifique, une autre option stratégique fondamentale mobilise aujourd'hui les desseins en chantier de la politique planétaire des États-Unis, qui essayent, en même temps, d’arriver à une “intégration atlantique” des États-Unis aux côtés de l’Europe et de la Russie — George Bush vient de faire des propositions extrêmement avancées dans ce sens — dont il faut néanmoins comprendre qu’elle ne représente qu’une contre-stratégie supplémentaire des États-Unis dans leur entreprise en cours de démantèlement de la Grande Europe de ligne “eurasiatique”. En effet, en se faisant admettre au sein de l’unité continentale de l’Europe et de la Russie, les États-Unis ne font que tenter de faire déraper l’intégration grand-continentale eurasiatique dans un sens contraire à ses propres buts. Orienté, fondamentalement contre la domination planétaire des États-Unis, le projet de la réintégration impériale de l’Europe — de la plus Grande Europe, Russie y incluse — deviendrait, en acceptant que les États-Unis les rejoignent, un outil supplémentaire du dessein de domination planétaire finale qui est actuellement le leur.

    Les États-Unis jouent donc, en même temps, sur deux options stratégiques fondamentales, où “l’option chinoise” ou l’option du Pacifique, s’oppose dialectiquement à “l’option européenne”, à l’option atlantique, dans le cadre d’une même grande entreprise contre-stratégique visant le démantèlement de l’unité impériale eurasiatique. Alors que c'est en restant indéfectiblement identique à elle-même, et en s’appuyant sur le Tibet, l’Inde et le Japon, que la fédération impériale eurasiatique finale se posera comme une volonté et unité totale de destin supra-historique, parvenant ainsi à imposer — suivant la géniale vision géopolitique de Guido Giannettini — le futur partage sécessionnel de la Chine entre la “Chine du Nord”, de substance “mongole et ouralo-altaïque”, et la “Chine du Sud”, appartenant à l’espace océanique du Pacifique et de l’Insulinde.

    Et ce sera, à ce moment-là, par un juste retour des choses, au Tibet ayant retrouvé sa liberté, qu’il reviendra de régenter, comme du temps de “l’empire tibétain de la Chine”, la nouvelle ­ et très ancienne ­ communauté mongole et ouralo-altaïque de la “Chine du Nord”, portée alors à venir s’adjoindre tout naturellement à notre propre unité de combat impérial eurasiatique.

    Les États-Unis jouent donc à la fois en direction d’une entente fondamentale avec la Chine, et en direction d’une intégration atlantique diversionniste États-Unis, Europe, Russie : le dédoublement stratégique de l’action planétaire actuelle des États-Unis vise donc à la fois le Pacifique et l’Atlantique, engageant les dimensions d’une entreprise de domination planétaire intégrale, celle de l’hégémonie impériale finale.

    Or c'est bien ce qu’il s’agit, pour nous autres, tenants de la ligne grand-continentale eurasiatique, la ligne haushoferienne du Kontinentalblock, d’empêcher, dans les termes d’une entreprise contre-stratégique d’horizon supra-historique, “transcendantal”. Car le parti eurasiatique de l’histoire mondiale à sa fin comporte, fondamentalement, une contre-partie religieuse, eschatologique, apocalyptique même, concernant les destinées ultimes du Regnum Sanctum, qui s’ouvre au-delà de l’histoire.

    Ce qui introduit donc dans l’actuelle compétition planétaire des puissances au combat pour la domination finale du monde et de l’histoire une composante transcendantale étrangère au monde où s’exercent ces puissances et leur historia propre, une composante fondamentalement surnaturelle, en provenance de “l’autre monde”. Et tel étant, d’ailleurs, le “grand secret” de la doctrine impériale eschatologique de l’orthodoxie intraitable de Vladimir Poutine et des buts à couvert de son action d’ensemble, tant sur le plan de la délivrance finale de la Russie que sur celui de l’assomption de l’Europe dont parlait Raymond Abellio, qui sera une assomption eurasiatique.

    Dans l’interrègne de la guerre dialectique planétaire

    Un essayiste russe, Anatole Ivanov, écrivait récemment que « l’action terroriste du 11 septembre a changé le sens de la marche de l’histoire mondiale ». Je crois qu’Anatole Ivanov a entièrement raison : devant la menace devenue paroxystique du terrorisme islamiste planétaire, un réflexe vital de concertation, d’unité d’action politico-stratégique, a joué à l’intérieur du camp assiégé, qui avait atteint son point le plus significatif lors de la déclaration commune, à Shanghai, en septembre 2001, des États-Unis, de la Russie et de la Chine, déclaration qui, en principe, mettait les bases d’une communauté contre-terroriste planétaire. La réponse affirmative de Vladimir Poutine à l’offre de George Bush concernant la mise en œuvre d’une unité d’action contre-terroriste commune comprenant les États-Unis, l’Europe et la Russie s’expliquerait donc, non point comme je ne sais quelle reculade de la Russie, mais tout simplement par l’engagement dialectique de celui-ci qui, en entrant — ou faisant semblant d’entrer — dans le jeu des États-Unis, bloquait momentanément leur action offensive anti-continentale, tout en gagnant du temps par rapport à la mise en place du dispositif d’ensemble de la conspiration mondialiste des États-Unis. Qui doit prendre de vitesse l’émergence politico-historique impériale de l’unité continentale eurasiatique, ou perdre, d’avance, la partie.

    Car, les choses en étant venues où elles sont, le temps devient, à l’heure actuelle, un facteur absolument décisif dans la conduite opérationnelle de la conflagration politique larvaire, secrète, en cours ; la guerre planétaire entre les deux camps, celui de la conspiration mondialiste des États-Unis et celui de la mise en œuvre accélérée de l’intégration impériale finale grand-continentale eurasiatique, entreprise, soutenue et poussée en avant par la “Nouvelle Russie” de Vladimir Poutine, devenant, aujourd'hui, fondamentalement une guerre dialectique, où les deux camps en confrontation se combattent tout en se rapprochant et se rapprochent tout en se combattant. Chaque camp essaie, de son côté, de gagner du temps par rapport à l’autre, et, pour cela, les uns comme les autres vont jusqu’à suspendre, ensemble, leurs hostilités, pour mieux pouvoir les reprendre quand l’heure en sera vraiment venue. Et chaque camp mettant à profit le temps gagné pour mieux assurer ses propres positions offensives, pour placer occultement, et d’une manière plus décisive, le plus en avant possible, ses propres instances d’intervention.

    Ce qui exige une maîtrise extraordinaire du jeu dialectique des puissances antagonistes en action tout en définissant, de par cela même, le “moment actuel” de la conflagration planétaire en cours d’une manière encore relativement dissimulée. Et dont les définitions de sa propre actualité ne sauraient pas ne pas être elles-mêmes dissimulées, mais de moins en moins.

    Et les choses à présent s’affirmant, très ouvertement, comme si la “ligne de rupture et de séparation ontologique” des deux camps ne passait plus seulement entre ceux-ci, entre les deux camps antagonistes se faisant face, mais aussi à l’intérieur même de chacun de ces deux camps. Cela se vérifie tant dans le cas de la Chine que dans celui des États-Unis, et aussi en ce qui concerne l’Europe elle-même, divisée dans son identité par les résultats terrifiants du travail de subversion poursuivi, pendant des années, par le libéralisme et la socialo-démocratie au service des puissances nocturnes que l’on sait. Ou que l’on ne sait même pas.

    Le combat dialectique intérieur du camp européen en crise

    On comprendra qu’en ce qui nous concerne nous autres, ceux du camp grand-continental eurasiatique, le problème qui se pose à nous, à présent, d’une manière tout à fait incontournable, est celui d’une prise de conscience, d’une auto-révélation totale au sujet de la situation qui nous est faite sur le double plan (1) de notre propre identité dans ses ultimes positions supra-historiques, de notre identité dogmatique, et (2) de notre situation politico-historique d’ensemble, de notre identité du moment. En effet, en tant que parti de l’être, nous sommes, à un niveau transcendantal supra-historique, gagnants d’avance. Alors qu’au niveau de notre situation historique du moment, nous sommes perdants d’avance.

    Ainsi nous est-il donc demandé, dans les termes d’une guerre révolutionnaire des consciences, d’une guerre dialectique totale, de mobiliser révolutionnairement la conscience d’ensemble des actuelles nations de “l’Île Eurasiatique” sur le concept supra-historique de la grande communauté de destin — de prédestination eschatologique — qui est la nôtre, faire comprendre le secret polaire de l’unité abyssale de notre civilisation et de notre être propre.

    Il s’agit donc d’une double révolution idéologique et spirituelle à déclencher à l’intérieur de notre propre camp, et de parvenir à la mener à son but ultime : la constitution d’un bloc monolithique de conscience révolutionnaire et supra-historique planétaire, engagée dans une contre-conspiration opposée à la conspiration mondialiste des États-Unis et de ce qui se cache derrière ceux-ci. Et cette contre-conspiration des nôtres devant amener, à terme, la grande “Île Eurasiatique” à sa situation finale de suprême superpuissance du Troisième Millénaire.

    Car nous disposons déjà de tout ce dont nous avons besoin maintenant : pour que notre plus grand destin finalement s’accomplisse, il ne nous faut plus qu’une révolution dialectique, l’émergence et l’affirmation révolutionnaire directe de la nouvelle conscience impériale eurasiatique engagée dans le sens de son accomplissement politico-militaire immédiat.

    Aussi peut-on dire que la plus Grande Europe, ce n’est désormais plus que notre propre prise de conscience de la plus Grande Europe.

    Il faudra donc que, nous tous, nous devenions les agents secrets d’influence et d’intervention souterraine de cette nouvelle conscience révolutionnaire grand-continentale, qui est la conscience même de notre salut et de notre délivrance, de la libération finale de l’Europe et de l’ensemble du “Grand Continent” eurasiatique, suivant le mystérieux concept heideggerien de Wieder, d’“encore une fois”.

    Car encore une fois nous briserons l’histoire.

    C'est bien ce qui ne manquera pas de faire ressortir en force le rôle fondamental de l’encadrement idéologique révolutionnaire à mettre d’urgence en place dans notre propre camp, de “Tokyo à Dublin”. Ainsi que la double intervention idéologique révolutionnaire qui devra être menée à fond par nous autres, simultanément et à couvert, à l’intérieur même des camps antagonistes de la Chine et des États-Unis, qui s’opposent, chacun de son côté, à notre camp, tout en s’opposant aussi entre eux.

    Provoquer des ruptures sécessionnelles en Chine et aux États-Unis

    Car c'est la même rupture ontologique, et dialectiquement sécessionnelle, que nous allons devoir faire intervenir, quand le “moment en sera venu”, à la fois à l’intérieur de la Chine tout comme à l’intérieur des États-Unis : de même que la Chine devra alors se trouver séparée en elle-même, la “Chine du Nord” amenée — suivant les doctrines géopolitiques visionnaires de Guido Giannettini — à faire sécession de la “Chine du Sud”, de la Chine “océanique”, axée sur le Pacifique, nous devrons également faire que se produise, à l’intérieur aussi des États-Unis, une rupture sécessionnelle, définitive, entre la fraction encore saine, nationale républicaine du peuple américain, et la composante négative, dégénérée, de celui-ci, sa composante “progressiste”, “démocratique”.

    Étant prévisible que, dans ce cas-là, tant la “Chine du Nord” que la fraction saine, nationale républicaine, sécessionnelle, des États-Unis, devront finir par se ranger de notre côté dans la conflagration finale des deux mondes en opposition ontologique totale, le monde de l’être et le monde du non-être, le monde de “l’Empire de la Fin” et le monde de “l’Anti-Empire”, de l’inexistence et du vide chaotique.

    Il n’y a donc pas pour nous autres de tâche, de “mission révolutionnaire” plus impérieusement à suivre que celle de la mise en place des structures d’instruction idéologique, approfondies et avancées, engagées à faire émerger la supra-conscience ontologique de la contre-conspiration impériale eurasiatique face à la conspiration mondialiste des États-Unis, qui est la conspiration agissante du non-être.

    Une supra-conscience ontologique qui sera fondement révolutionnaire de la nouvelle histoire occidentale du monde, et du nouvel Occident de l’histoire à sa fin.

    Des batailles immédiates

    À l’heure présente, l’axe transcontinental eurasiatique Paris ­ Berlin ­ Moscou ­ New Delhi ­ Tokyo apparaît comme répondant à une double structure constitutionnelle intérieure : car, si ses trois premières instances, situées dans l’Est du “Grand Continent” eurasiatique, Moscou, New Delhi, Tokyo, correspondent à des pays ayant pleinement retrouvé — à travers les régimes nationaux en place de Vladimir Poutine, d’Atal Behari Vajpayee et de Junichiro Koizumi — leur intégrité nationale la plus profonde, leur propre être et leur propre destin de dimensions continentales et planétaires, par contre, ses deux instances européennes de base, Paris et Berlin, se trouvent plongées l’une et l’autre dans un état de catastrophe politique totale, à cause des régimes socialisto-trotskistes et sociaux-démocrates actuellement au pouvoir en France et en Allemagne.

    Avec, pour l’Allemagne, la “circonstance atténuante” des actuelles relations, avancées, vitales, suractivées, du chancelier Gerhard Schröder avec la “Nouvelle Russie” de Vladimir Poutine. Alors que la France s’obstine à se maintenir sur une ligne politique essentiellement anti-russe, sans doute à cause de son gouvernement actuel, qui, sous un masque socialiste, est un gouvernement trotskiste d’une part ; et, d’autre part, à cause des grands choix religieux orthodoxes, “eschatologiques”, de Vladimir Poutine, qui insupportent les infrastructures fondamentalement matérialistes, anti-religieuses, secrètement “satanistes” du pouvoir occulte régissant, dans l’ombre, les destinées politiques actuelles de la France. Les intraitables ressentiments anti-russes d’un gouvernement trotskiste, soutenu par l’hostilité agissante dans l’ombre d’un super-pouvoir occulte souterrainement en place, tout-puissant, contre la “Nouvelle Russie” ayant retrouvé sa grande foi orthodoxe antérieure, cela fait un barrage infranchissable, c'est certain ; mais un barrage qu’il s’agit d’abattre, et que nous saurons anéantir.

    Ainsi, la France, qui, de par ses origines mêmes, de par son identité secrètement “archaïque”, de par la nature eschatologique finale de ses missions historiques propres, se devait d’être en continuation le pilier axial, la centrale suractivée et suractivante de la plus Grande Europe naissante, se trouve-t-elle aujourd'hui réduite à une situation désespérée, sans plus aucune issue autre que celles des “derniers choix”, les choix de l’action révolutionnaire directe, de la “guerre civile”.

    Heureusement que les élections législatives de juin 2002, qui vont sans doute renvoyer l’actuel gouvernement socialo-trotskiste au néant d’où il était sorti, et éloigneront ainsi le spectre sanglant de la guerre civile, de la “guerre politique totale”, comme cela avait été le cas lors de la guerre de libération nationale espagnole de 1936-1939. Une certaine France clandestine va alors pouvoir faire surface. Mais l’horizon reste sombre, très sombre.

    Il reste pourtant à relever qu’un processus en chaîne de libération national-révolutionnaire anti-socialo-communiste de ligne grand-européenne est déjà en cours d’affirmation, un certain nombre de pays européens — l’Espagne, l’Italie, la Serbie, l’Autriche, et plus récemment le Danemark et le Portugal — étant malgré tout parvenus à s’auto-libérer démocratiquement des régimes d’aliénation anti-nationale qui leur avaient été imposés à dessein par les machinations subversives de la conspiration mondialiste des États-Unis. À s’en libérer plus ou moins, mais le fait est là, indiscutable, dont la signification ne peut pas ne pas être prise en compte.

    Pour un “Komintern” national-révolutionnaire

    La création et la mise en marche immédiate d’une “centrale secrète” de direction et de contrôle politico-stratégique de l’ensemble des mouvements nationaux arrivés actuellement au pouvoir à l’intérieur de l’espace géopolitique grand-européen, la mobilisation, par nous autres, d’une sorte de “Komintern” national-révolutionnaire, semblerait, par conséquent, devenir, à présent, une nécessité opérative devant marquer le grand tournant politico-historique dont l’avènement paraît ainsi s’annoncer. Nécessité opérative impliquant que, réellement, l’on saute le pas, et à laquelle il ne nous est déjà plus possible de ne pas donner cours, et cela d’une manière d’autant plus pressante que la tâche de l’installation immédiatement active de cette “centrale secrète” des mouvements nationaux-révolutionnaires, actuellement en ligne dans les pays européens déjà libérés du socialo-communisme, nous concerne directement, nous revient de droit à nous autres, “ceux des ultimes limites”.

    Tout concourt en effet à laisser croire que l’été 2002 verra se produire le “grand tournant”, pour lequel il faudra que nous nous trouvions tout à fait prêts. Dans un certain sens, il se fera sans doute qu’il ne nous faille même plus alors avoir à tenir compte de la situation politico-historique en cours. Car ce ne seront plus les événements, quels qu’ils soient, ni surtout pas les rapports des forces objectivement en présence qui, le moment venu, auront à décider de ce qui doit mystérieusement se passer : c'est le secret abyssal de l’histoire elle-même, de la “grande histoire”, qui va devoir agir là, suivant une volonté non-humaine, extérieure à ce monde, fondamentalement surnaturelle et qui, pour le moment, nous reste encore inconcevable. Totalement inconcevable. Et déjà, à présent, nous sommes portés en avant par un flux occulte de l’histoire, à la fois impénétrable et auquel rien ne pourra plus résister.

    Tout ce qu’il nous fallait savoir, idéologiquement et stratégiquement, du “moment politique planétaire” actuel, vient d’être dit, ici même, et tout ce qu’il nous reste encore à faire, c'est d’en prendre conscience en profondeur, afin qu’aussitôt après, nous puissions faire ce qui doit être fait. Notre chemin est tracé, nous sommes pris en charge.

    ► Jean Parvulesco, Au fil de l’épée, octobre 2002.

     


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