• Laqueur

    LaqueurÉmigration blanche, fascisme, stalinisme : approches nouvelles après la chute du communisme

    La généalogie des droites russes chez Walter Laqueur

     

    L'impact des fascismes ouest-européens et du national-socialisme allemand a été important dans les cercles d'émigrés blancs pendant l'entre-deux-guerres. Le fascisme séduisait parce qu'il promettait des solutions rapides aux problèmes de l'époque, alors que les parlements, qui soumettaient tout à d'interminables discussions, étaient accusés de laisser “pourrir les situations”. Ce culte de la “décision rapide”, très présent dans les débats allemands de l'époque et dans les discours tonitruants de Mussolini, débordait les cercles restreints des fascistes russes purs et durs et séduisait des conservateurs, dont Struve, et des modérés, dont Timachev.

    Les “Jeunes Russes”

    Pour propager ce double culte de l'autorité et de la vitesse de décision, plusieurs groupes ont vu le jour dans les années 20. Ils étaient surtout constitués de jeunes gens enthousiastes. Le plus petit de ces groupes était le Mouvement des Jeunes Russes (Mladorossitsy), dirigé par Alexandre Kassem Bek, issu d'une famille aristocratique d'origine persane, russifiée au cours du XIXe siècle. Emigré à Paris, Kassem Bek prend dès l'âge de 21 ans la tête d'un groupe d'étudiants blancs, réclamant l'avènement d'une monarchie totalitaire de type nouveau. Reprenant à leur compte tous les éléments du decorum fasciste, ainsi que la discipline qui caractérisait cette mouvance, les adeptes de K. Bek estimaient, nous explique Laqueur, que l'ancien régime ne pouvait plus être restauré, car il avait été rongé de l'intérieur par la décadence, le “bourgeoisisme” et le “philistinisme”. L'effondrement de ce régime sous les coups des Bolcheviks était donc une punition largement méritée. L'apocalypse de 1917 et l'horreur de la guerre civile auraient donc eu des vertus purgatives, selon les partisans de K. Bek. Propos qui n'ont guère choqué les conservateurs comme Struve (qui ouvre aux Jeunes Russes les colonnes de sa revue) ni Cyrille, le prétendant au trône des Romanovs. Deux grands-princes adhèrent au mouvement.

    Au culte de Mussolini et de Hitler, s'ajoute, curieusement, le culte de Staline. Ce dernier, affirmaient K. Bek et ses Jeunes Russes, avait mis un terme à l'anarchie révolutionnaire, avait rétabli l'autorité de l'exécutif (concentrée entre ses mains) et donné congé à l'internationalisme. Kassem Bek plaidait dès lors pour une symbiose entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, pour une monarchie incarnée par le Grand-Prince Cyrille mais reposant sur les nouvelles institutions soviétiques : bref, pour une monarchie bolchévique !

    Après une tentative de collaboration avec les nationaux-socialistes allemands, qui téléguidaient le ROND (un parti nazi russe établi à Berlin), le rapprochement tourna court : les Allemands reprochant aux Russes d'être des “nationaux-bolchévistes” et non d'authentiques “nationaux-socialistes”. Xénophobes (mais pas officiellement antisémites ; en pratique, pourtant, ils l'étaient), les Jeunes Russes reprenaient aux Eurasiens l'idée que la mission réelle de la Russie est en Asie, et que Moscou doit constituer un glacis pour la race blanche contre le “péril jaune”. Mais K. Bek se méfiait des projets concoctés par les Allemands en Europe orientale : en 1939, il demande aux Jeunes Russes de soutenir la cause des alliés occidentaux et quitte l'Europe pour les États-Unis. En 1956, il revient à Moscou, y devient le secrétaire du Patriarche et meurt en 1977. Il aurait été un agent soviétique tout au long de sa carrière. Laqueur souligne (pp. 111-112) que les Soviétiques ont recruté bon nombre d'agents dans tous les milieux politiques de l'exil russe, y compris chez les Mencheviks, mais que seuls les Blancs fascisants ont été autorisés à rentrer au pays.

    Le monarchisme bolchévique de Solonévitch

    Parmi les idéologues autoritaires, monarchistes-bolcheviks, une figure sort du lot : celle d'Ivan Loukianovitch Solonévitch (1891-1953). Il a commencé sa carrière dans la presse radicale de droite avant la Révolution. Il quitte l'URSS en 1934, en franchissant clandestinement la frontière finlandaise, puis publie le récit de cette évasion, qui devient un best-seller international. Solonévitch devient alors journaliste dans la presse émigrée libérale et modérée. Puis, brusquement, il opère un virage à droite, qui le rapproche des cénacles conspiratifs animés par d'anciens lieutenants et capitaines de l'armée du Tsar. Il termine sa vie en Argentine. Son ouvrage politique majeur, Narodnaïa Monarkhiia  (La Monarchie Populaire), a été réédité à Moscou en 1991, et inspire quelques néo-monarchistes.

    Fascisme russe en Mandchourie

    Les partis fascistes russes ont connu une brève existence en Allemagne, en Mandchourie et aux États-Unis dans les années 30. Le groupe le plus significatif était celui de Mandchourie. Il naît dans la faculté de droit de l'université locale, parmi les jeunes Blancs réfugiés là-bas. Le général tsariste Kosmine les soutient. Ils se regroupent d'abord dans l'Organisation Fasciste Russe (OFR), puis dans le Parti Fasciste Russe (PFR), et éditent 2 revues : Nache Poute (Notre Voie) et Natsia (Nation). De 1931 à 1945, année où l'armée rouge pénètre dans Kharbine, capitale de la Mandchourie, ce fut la figure de Konstantin Rodzayevski qui mèna le parti. Enthousiaste, fougueux mais naïf, il adopte fébrilement les colifichets à croix gammées des nationaux-socialistes allemands, donnant à sa formation des allures quelque peu carnavalesques. De plus, il dépend financièrement du bon vouloir des Japonais. Il espère une victoire de l'Axe Berlin-Tokyo, dont les armées, espère-t-il en dépit de son nationalisme russe, occuperont l'Union Soviétique et placeront à la tête de la nouvelle Russie dé-bolchévisée un “gouvernement national”, dirigé évidemment par lui !

    Concurrent de Rodzayevski en Mandchourie : l'Ataman Semionov, militaire conservateur, nullement attiré par les imitations du folklore nazi, parie sur la solidarité des Cosaques réfugiés en Extrême-Orient. En 1945, Rodzayevski et Semionov sont tous deux condamnés à mort dans un procès commun, assez expéditif. Et l'activiste du PFR introduit alors une demande pour rentrer au service de Staline, considéré comme “leader fasciste russe”, et propose de réactiver ses réseaux pour en faire une “cinquième colonne” au bénéfice de la politique de Moscou. Sa demande n'a pas été retenue.

    Aux États-Unis, un certain Anastase Vozniyatski fonde une Organisation Fasciste Panrusse (OFPR) en 1933, à Windham County dans le Connecticut, avec l'argent de son épouse, une millionaire américaine du nom de Marion Stephens, née Buckingham Ream dans une famille de négociants en bétail et en céréales. Malgré son argent, Vozniyatski n'a pas réussi en politique. La chronique de son mouvement ne révèle rien d'original ni d'extraordinaire.

    Le solidarisme du NTS

    Pendant les vingt premières années d'exil des Blancs et des anti-bolchéviques de toutes opinions, le mouvement qui, incontestablement, a connu le plus de succès, fut le NTS (in extenso : Fédération Nationale du Travail de la Nouvelle Génération). Ce mouvement d'inspiration solidariste et chrétienne-orthodoxe a tenu son premier congrès en 1930 et élu son président, W. M. Baïdalakov, un Cosaque du Don. Objectif : poursuivre le combat pour “l'idée blanche” sous une autre forme, adaptée aux plus jeunes générations. Le NTS travaillait très sérieusement, contrairement aux Jeunes Russes et aux groupuscules fascistes de Mandchourie. À peu près tous les 2 ans, l'organisation tenait un congrès où l'on décidait des nouvelles orientations et où l'on fixait un nouveau programme. Son idéologie sociale était le solidarisme, un solidarisme qui se distinguait toutefois du solidarisme préconisé par les écoles politiques catholiques d'Europe occidentale. Ce solidarisme reposait sur une triade : idéalisme, nationalisme, activisme. L'idéalisme soulignait l'importance des idées pures et des valeurs, formes permanentes et indépassables dans le monde effervescent de la politique. Le nationalisme indiquait que ces valeurs s'inscrivaient toujours dans un contexte et que ce contexte était la nation, en l'occurrence la nation russe. L'activisme correspondait à la volonté de réaliser l'adéquation de la théorie et de la pratique, un peu comme dans le marxisme.

    Ce solidarisme était bel et bien une idéologie conservatrice, dans le sens où l'harmonie entre les classes qu'il prônait le conduisait à rejeter “l'individualisme libéral excessif” et à imposer des limites à la liberté individuelle ; le solidarisme du NTS refusait également la démocratie pluripartite. Les industries-clefs devaient demeurer sous la houlette de l'État. Le NTS reprenait à son compte une idée centrale dans l'héritage slavophile, l'idée de Sobornost,  telle que l'avait théorisée Khomiakov.

    Le NTS ne s'est jamais aligné idéologiquement sur les fascismes européens ou sur le nazisme, car sa dimension religieuse le rapprochait davantage du corporatisme catholique autrichien ou du salazarisme portugais, idéologies éloignées du modernisme industrialiste fasciste-italien ou national-socialiste allemand. Quelques éléments toutefois ont collaboré en Allemagne avec les autorités nationales-socialistes, même si le NTS était interdit et ses adhérants emprisonnés. Cette coopération a eu lieu dans les territoires occupés par l'armée allemande et dans le mouvement du général Vlassov. L'organe de presse de ces militants pro-allemands du NTS était le Novoïé Slovo.

    Après la guerre, le NTS adopte une idéologie de “troisième force”, cherchant à dépasser le marxisme et le capitalisme. Les puissances occidentales ont passé l'éponge sur la collaboration des quelques éléments du NTS (Redlich, Poremski, Tenserov, Vergoune, et Kazantsev) et les Américains, logique de la guerre froide oblige, ont soutenu le mouvement et financé sa propagande à l'intérieur du territoire soviétique. Cette double collaboration avec les ennemis de la Russie, l'Allemagne d'abord, les États-Unis ensuite, n'ont pas donné bonne presse au NTS, en dépit de la pureté de ses idéaux, bien ancrés dans la tradition et le mental du peuple russe. Le citoyen soviétique moyen s'en désintéressait.

    Selon Laqueur, le principal idéologue du NTS fut le Professeur Ivan Ilyine (1881-1954), qui enseignait la philosophie à l'Université de Moscou avant la Révolution. Cet excellent connaisseur de la pensée de Hegel est expulsé d'URSS en 1922, en même temps que Berdiaev. Il publiait ses écrits dans la revue Russkii Kolokol, proche du NTS sans en épouser toutes les thèses : en effet, Ilyine était monarchiste tandis que les militants du NTS ne se prononçaient pas sur cette question et envisageaient l'éventualité d'une République russe non soviétique. Ilyine se faisait l'avocat d'une “démocratie organique”, qui n'aurait plus été ni formelle ni mécanique à la façon occidentale. Dans son livre Pout'k otchevidnosti (La Voie vers l'évidence), Ilyine définit la “vraie politique” comme un “service”, comme le contraire diamétral de la politique envisagée comme “carrière”. La notion de service implique de servir les intérêts du peuple tout entier et non d'une catégorie sociale ou d'un réseau d'intérêts. Cette volonté de servir une entité collective de vastes dimensions fait de la politique un “art de la volonté”, d'une volonté qui sait d'instinct choisir et promouvoir, dans le flot ininterrompu des faits et des événements, ce qui est bon pour le peuple dans son ensemble, pour l'avenir de l'entité nationale. Or cette volonté doit pouvoir se lover dans le moule d'un idéal et ne pas oublier les vertus du cœur, qui donnent impulsion et sagesse aux potentialités créatives de l'homme politique (pour une approche des idées d'Ilyine, cf. Helmut Dahm, Grundzüge russischen Denkens. Persönlichkeiten und Zeugnisse des 19. und 20. Jahrhunderts, Johannes Berchmans Verlag, München, 1979).

    Les écrivains du terroir

    Laqueur, ensuite, passe à une analyse des sources du néo-nationalisme russe contemporain. Ce “parti russe” est né des œuvres des néo-slavophiles et des “écrivains du terroir”. Pionniers à l'ère stalinienne de ce style ruraliste, Vladimir Ovetchkine et Yefim Doroche ont préparé le terrain d'une nouvelle école littéraire populiste et nationaliste. Dans les années 60 et 70, les écrivains de Russie septentrionale et de Sibérie, comme Fiodor Abramov, Vassili Choukchine (Kalina Krasnaïa, Le beau bosquet de boules de neige) et Valentin Raspoutine (Adieu à Matiora).  Cette littérature est loin d'être idyllique, souligne Laqueur. Les conditions de vie dans les villages du Nord et de la Sibérie sont terribles et les villageois décrits par Abramov se haïssent mutuellement, ne forment plus une communauté soudée et solidaire. Belov, pour sa part, est moins pessimiste : ses personnages vivent dans un monde beau et pur, à l'ombre des clochers en bulle, bercé par la musique douce et gaie des cloches des églises, où se côtoient des mystiques et des idiots qui atteignent la sainteté. Soloükhine se déclare disciple du Norvégien Knut Hamsun, qui, lui aussi, a décrit des personnages ruraux non pervertis par la civilisation moderne. Astafiev et Raspoutine évoquent les descendants des pionniers, dispersés dans les immensités sibériennes. Dans les petites villes, les habitants n'ont plus de référants moraux : ils pillent un dépôt en flammes, n'ont plus de racines et plus aucun sens du devoir. Ils ne songent qu'à s'enrichir et saccagent l'environnement naturel. Cette dépravation est le fruit du pouvoir communiste, écrivait Soloükhine, sans pour autant encourir les foudres du régime; au contraire : il a été lauréat du Prix Lénine ! La tonalité générale de cette littérature ruraliste est un scepticisme à l'égard du progrès mécanique, matériel et économique, à l'égard des productions intellectuelles des grandes villes, à l'égard de la culture de masse contemporaine, importée de l'Ouest.

    La thèse du “flux unique”

    Dans le grand public, ce sont des revues littéraires conservatrices, mais fidèles en paroles au régime, qui se sont fait le relais de ce ruralisme, de ce culte de l'enracinement et de ce refus du déracinement : Nache Sovremenik  et Molodaïa Gvardiya. Novii Mir, pour sa part, défendait les thèses progressistes classiques de l'idéologie marxiste. Cet engouement pour le passé intact de la Russie a conduit à une redécouverte de l'héritage slavophile du XIXe siècle, dès la fin des années 70, où Chalmaïev, Lobanov et Kochinov en arrivent à la conclusion que la Russie est devenue un pays décérébré et américanisé, qui perd sa “dimension intérieure”, ses racines, en dépit de sa puissance militaire. La Russie est une “coquille vide”.

    Ce mélange de ruralisme, de slavophilie rénovée, de culte de l'enracinement et d'anti-américanisme, conduit à une critique plus fondamentale de l'idéologie marxiste dominante. Les nationalistes, en effet, évoquent la thèse du “flux unique” de l'histoire russe, thèse qui est en contradiction totale avec le léninisme. En effet, d'après Lénine et ses disciples, l'histoire russe se subdivise en 2 courants, un courant progressiste (Pierre le Grand partiellement, Herzen, Tchernitchevski et Gorki) et un courant obscurantiste composé de réactionnaires, de fanatiques religieux et d'exploiteurs du peuple. À ce dualisme officiel, les ruralistes opposent, sans nier la validité du courant progressiste, une réhabilitation des forces politiques et spirituelles qui ont consolidé la Russie au cours des siècles passés, sans être marquées par la philosophie progressiste, moderniste et occidentaliste. L'histoire russe, dans cette optique slavophile et nationale, draine dans un fleuve unique une masse d'éléments positifs, tantôt frappés du sceau du progressisme, tantôt frappés de celui de l'enracinement ou de la tradition, soit de l'immuable.

    Le Parti ne pouvait pas accepter cette vision sans risque. Car cela aurait impliqué une revalorisation du rôle de la monarchie et de l'église dans l'histoire russe. Et cela aurait également signifié que, lors de la guerre civile, les Rouges comme les Blancs avaient eu des raisons, avaient eu les uns et les autres partiellement ou entièrement raison. Si Nicolas II et Lénine avaient eu tous deux raison, la révolution aurait pu être considérée comme inutile et l'idéal aurait sans doute été un régime à mi-chemin entre le bolchevisme et la monarchie, sans doute une monarchie populaire comme l'envisageait Ivan Solonévitch. Mais lentement la thèse du “flux unique” a fait son chemin, s'est imposée et structure métaphysiquement la convergence que l'on observe actuellement entre nationalistes et anciens communistes. Hors du “flux unique” ne se trouvent désormais plus que les libéraux qui restent fidèles aux thèses “progressistes”, tout en avalisant l'inflation terrible qui secoue la vie russe depuis la libéralisation des prix de janvier 1992, voulue par Gaïdar et son équipe. Aval qui leur fait perdre toute légitimité populaire.

    Déjà pendant les dernières années du règne de Brejnev, la maison d'édition Roman Gazetta, qui publiait des livres de poche bon marché, n'éditait plus que des auteurs populistes, slavophiles ou nationalistes, précise Laqueur (p. 135). Signe de leur victoire : quand Alexander Yakovlev, chef du département idéologique du comité central, prononça en 1972 un discours contre “l'anti-historicisme” des russophiles et critiqua leur culte de la religion orthodoxe, tout en défendant les “démocrates” révolutionnaires du XIXe siècle, il fut promu ambassadeur d'URSS au Canada et y resta de nombreuses années. Eviction déguisée, bien évidemment. Cet incident marqua la victoire des revues Nache Sovremenik et Molodaïa Gvardiya. Novii Mir, dont les collaborateurs “libéraux” et “progressistes” avaient été écartés dès les années 70, tenta de reprendre son combat en faveur du “courant progressiste”. Sans succès. Elle fut réduite au silence pendant 20 ans et ne reparut que dans le sillage de la perestroïka.

    La synthèse de Soljénitsyne  

    LaqueurAu départ de sa carrière d'écrivain persécuté, Alexandre Soljénitsyne se situait plutôt dans le camp libéral. Il en sortira petit à petit pour esquisser les grandes lignes d'un “conservatisme” populiste et slavophile particulier, en marge du conservatisme plus musclé des nationalistes et des paléo-communistes actuels. Au départ, ce sont les libéraux, notamment les rédacteurs de Novii Mir, qui se sont engagés à défendre l'écrivain Soljénitsyne, alors que conservateurs et nationalistes critiquaient ses positions. Mais Soljénitsyne jugeait les libéraux trop mous dans leur défense des dissidents. Son glissement vers un conservatisme populiste et slavophile s'est amorcé dès sa lettre ouverte aux dirigeants soviétiques, où, depuis son exil zurichois, il critiquait cette intelligentsia libérale qui croyait que sa tâche première était de « dépasser la folie nationale et messianique des Russes ». Entreprise impossible, selon Soljénitsyne, car elle aurait réduit la russéité à rien. Dans cette lettre, il exhortait les dirigeants soviétiques à abandonner le marxisme-léninisme, une idéologie qui ne cessait de provoquer des conflits avec l'étranger, affaiblissait la Russie de l'intérieur et instaurait un système du “mensonge permanent”. Ensuite, il demandait l'abrogation du service militaire obligatoire, ce qui hérissait les nationalistes. Sa pensée, au fond, était une synthèse entre le libéralisme national et populaire et le nationalisme dur : le régime qui conviendrait à la Russie serait à la fois éclairé et autoritaire, et s'appuyerait sur les Soviets, car introduire une démocratie à l'occidentale sans transition en Russie conduirait à la catastrophe.

    Cette synthèse, malgré ses relents d'anti-militarisme, ou, au moins, son hostilité à la conscription générale, finit tout de même par plaire davantage aux nationalistes qu'aux libéraux. Sakharov trouvait le nationalisme de Soljénitsyne “exagéré”, voire quelque peu “xénophobe” et déplorait que l'auteur de L'Archipel du Goulag n'entonnât pas un plaidoyer a-critique en faveur de la démocratie à l'occidentale. Le nouveau clivage séparait désormais ceux qui prétendaient que les idées occidentales (dont le marxisme) pervertissaient l'âme russe et ceux qui affirmaient que c'était les défauts de la mentalité russe qui précipitaient la Russie dans le malheur.

    La “Nouvelle Droite” russe, ou plutôt les “nouvelles droites” russes, puisent leurs idées dans des synthèses plus modernes ou chez des auteurs plus actuels et seul Soljénitsyne conserve une influence réelle dans le débat. Son influence est évidement plus nette auprès des nationaux-libéraux et des conservateurs tranquilles qu'auprès des nationaux-bolchéviques plus militants et plus activistes. Les Russes d'aujourd'hui tentent également de découvrir des auteurs occidentaux auxquels ils n'avaient pas accès au temps de la censure. La révolution conservatrice allemande et la ND franco-italienne, de même que les synthèses nationales-révolutionnaires de tous acabits, influencent les conservateurs musclés et les nationaux-bolchéviques, tandis que les travaux de Max Weber, José Ortega y Gasset, etc. intéressent les nationaux-libéraux. L'engouement pour Nietzsche est général et cela va des réceptions caricaturales aux analyses les plus fines. Dans ce bouillonnement, un penseur original : Lev Goumilev, décédé en juin 1992, considéré comme une sorte de “Spengler russe” ; il a élaboré une théorie de “l'ethnogénèse” des peuples, en expliquant que ceux-ci font irruption sur la scène de l'histoire, animés par une passionarnost, une “passion”, un instinct, une pulsion. Cette passionarnost s'épuise petit à petit, forçant les peuples vidés de leurs pulsions créatives, à quitter l'avant-scène de l'histoire, puis à sombrer dans l'insignifiance. Goumilev était “eurasiste” et essuyait les critiques de ceux qui revendiquaient une russéité européenne.

    Les nouvelles synthèses russes se forgeront dans la lutte, dans cette opposition à l'occidentalisation brutale dont ils sont les victimes. Imaginatifs et prenant les idées beaucoup plus au sérieux que les Occidentaux, les concepts mobilisateurs de demain seront à coup sûr originaux. Et provoqueront l'étonnement de ceux qui veulent tout mesurer à l'aune des statistiques et des chiffres, des bilans et des profits. Et aussi l'étonnement de ceux qui croient, sur les rives de la Seine, les neurones assaillis par les gaz d'autos, avoir trouvé la formule politique définitive et indépassable dans cette panade ultra-mixée, suggérée par certains journaux (un peu comme si vous mélangiez des fraises écrasées dans l'huile de vos sardines, avec une cuiller de chocolat chaud et du müesli, le tout arrosé de Curaçao bleu, avec un zeste de pamplemousse, le tout saupoudré d'ail).

    ♦ Walter Laqueur, Der Schoß ist fruchtbar noch : Der militante Nationalismus der russischen Rechten, Kindler, Munich, 1993, 416 p. Tr. fr. : Histoire des droites en Russie : Des centuries noires aux nouveaux extrémistes, chez Michalon, 1996.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°105-108, 1993.

     

    Laqueur

     

    Walter Laqueur : une analyse des droites et du nationalisme russes

    LaqueurDepuis la victoire d'Eltsine lors du réferendum de la mi-avril, un vent d'accalmie souffle sur le Kremlin. Néanmoins, il n'est pas encore sûr que le Président russe viendra définitivement à bout de ses ennemis jurés, coalisés au sein de cette mystérieuse et étonnante alliance parlementaire de nationalistes et de paléo-bolchévistes. Depuis la glasnost, sans que les médias occidentaux ne l'aient remarqué au début, c'est essentiellement un mouvement qui a gagné en influence dans l'opinion publique russe et qui a le vent en poupe depuis l'échec du putsch d'août 1991, perpétré par la vieille garde bolchévique : ce mouvement, c'est celui des nationalistes et des conservateurs.

    Ce phénomène est demeuré longtemps ignoré de la plupart des médias occidentaux et ne mobilise leur intérêt que depuis peu. En Allemagne, le journaliste qui s'y intéresse à fond depuis de longues années est Wolfgang Strauss (que connaissent bien les lecteurs de Vouloir, ndt), un spécialiste des questions russes, auteur d'un livre sur les droites russes en 1992. Récemment, un nouveau livre sur cette question vient de paraître : il est épais, fourmille d'informations inédites et nous donne d'amples renseignements sur ce monde des droites russes qui reste, en Allemagne, terra incognita. Contrairement à Wolfgang Strauss, dont les idées oscillent entre celles de la droite slavophile et celles du nationalisme révolutionnaire et populiste, les options de Walter Laqueur sont libérales ; le titre de son livre est d'ailleurs assez mal choisi : il ressemble à l'un de ces slogans à l'emporte-pièce de l'agitprop antifasciste, (dont les groupuscules gauchistes s'étaient fait une spécialité du temps où ils recevaient beaucoup d'argent des services de la RDA, ndt). Ce titre est effectivement éloquent : “Le ventre est encore fécond. Le nationalisme militant de la droite russe”.

    Né à Breslau en 1921, Walter Laqueur est devenu un véritable spécialiste des questions russes, dont la scientificité des propos ne peut être mise en doute. Son enquête est sérieuse, précise ; il ne se contente pas d'énumérer ce qui existe, mais procède aussi à une véritable généalogie de ces courants nationalistes ou conservateurs russes. Laqueur préside le Conseil scientifique du Center for Strategic and International Studies de Washington. Grâce à l'aide d'amis russes, ce professeur d'histoire contemporaine, mondialement célèbre, a pu analyser des documents difficilement accessibles. Et même si Laqueur observe et décrit le monde des droites russes avec les yeux d'un libéral d'Occident, son ouvrage est intéressant, mérite d'être lu et constitue un instrument de référence indispensable pour le chercheur d'aujourd'hui.

    Sauver les traditions russes...

    Ce qui s'annonce, menaçant, là-bas à l'Est, a des racines qui remontent au siècle passé et qui retrouvent subitement une actualité avec l'effondrement de l'imperium soviétique. L'occidentalisation de la Russie, qui avait déjà commencé sous Gorbatchev et qui avance à marche forcée depuis l'échec du putsch d'août 1991, inquiète désormais aussi les démocrates conservateurs et modérés. Beaucoup de citoyens russes qui ont opéré un virage à droite au cours de ces 2 dernières années, l'ont fait dans le souci de sauver les traditions russes qui pouvaient encore être sauvées. Ces forces conservatrices pensent que le pays a besoin d'une renaissance spirituelle et politique, d'un retour aux valeurs nationales et religieuses du peuple russe, qu'il va falloir exhumer des ruines accumulées par 70 ans de domination bolchévique et réactiver. La tentation de vouloir importer sans discernement des normes “occidentales” est à leurs yeux condamnée à l'échec.

    Or pour comprendre cette renaissance de la pensée nationale et conservatrice russe, il faut retourner à ses racines spirituelles d'avant la Révolution d'Octobre. Laqueur s'est efforcé de donner à ses lecteurs une vision panoramique de ces traditions conservatrices russes, qui donnaient le ton à l'époque des derniers tsars et qui étaient modelées sur les idées de Dostoïevski, des slavophiles et de l'Église orthodoxe. Parmi les éléments de la pensée russe, il convient toutefois d'étudier avec grande attention ce qui la rapproche de la conviction américaine d'être ressortissant du God's own country. Je veux parler du mythe de la “mission russe”. Déjà aux XIIIe et XIVe siècles, l'Église russe-orthodoxe a développé l'idée que Moscou était la “Troisième Rome”. C'est le mythème de la “Sainte-Russie”. De tous les pays européens, la Russie est le plus isolé ; pendant des siècles, elle est quasiment restée à l'abri de toutes les évolutions intellectuelles et culturelles de l'Europe.

    Malgré les efforts de Pierre le Grand, qui avait ouvert le pays aux influences de l'Ouest, les Russes sont restés méfiants à l'endroit des influences étrangères. Au cours du siècle dernier, cette méfiance atavique a généré des traditions spirituelles anti-occidentales et bien profilées, auxquelles les nationalistes d'aujourd'hui se réfèrent volontiers. Laqueur nous en décrit les 2 principaux courants : d'une part, les nationalistes conservateurs ; d'autre part, les slavophiles. Les nationaux-conservateurs jettent un regard pessimiste sur la nature humaine en général et sur le peuple russe en particulier mais admettent le patriotisme, tout en acceptant l'autocratie, l'orthodoxie et la Narodnost (la monarchie populaire). Les slavophiles, pour leur part, exaltaient un nationalisme imprégné de romantisme et de références à la paysannerie. Souvent, dans ce courant slavophile, on rencontre des militants ou des idéologues convaincus qu'il n'existe aucun groupe organisé en Europe occidentale qui ne complote contre la Russie et cherche à lui nuire. Par ailleurs, les slavophiles luttent pour la justice sociale et la liberté de l'esprit. 

    De Dostoïevsky à la “Centurie noire”

    Dans l'ouvrage de base de l'un des plus grands slavophiles du XIXe siècle, Danilevski, dont le titre est La Russie et l'Europe, l'auteur se fait le propagandiste de la mission impériale de la Russie et prophétise le déclin inéluctable de l'Occident. Sur le plan intérieur, ces militants prônaient l'instauration d'un socialisme populiste et paysan. Mais la slavophilie, en tant que courant philosophique, disparaît vers la fin du XIXe siècle. Parmi les slavophiles les plus célèbres : l'écrivain Dostoïevski, qui n'est plus tant lu pour ses romans dans la Russie d'aujourd'hui que pour son Journal d'un écrivain et ses articles de presse. En effet, son Journal d'un écrivain l'avait déjà rendu célèbre dans toute la Russie de son temps. Dostoïevski décrit le peuple russe comme un “instrument de Dieu” et maudit les Polonais et les Juifs, tout en exaltant le régime tsariste.

    Le nationalisme russe, comme tous les nationalismes européens, provient du romantisme, mais sa spécificité, son propre, ce qui fait son intransmissible russéité, réside dans son caractère religieux très marqué, voire messianique. Il se plaçait sous la protection de l'Eglise et la bénédiction de la monarchie. État de choses qui a conditionné le succès, au début du XXe siècle d'un nouveau mouvement nationaliste russe : la Centurie Noire, née pendant la crise du régime tsariste de 1904/1905 et que l'on pourrait comparer avec l'Action Française. En effet, ces 2 mouvements politiques se trouvent à l'intersection des mouvements passéistes, vieux style, du XIXe, d'une part, et des partis populistes-fascistes du XXe, d'autre part. La Centurie Noire s'était formée comme une sorte de parti et entretenait des liens étroits avec la monarchie et l'Église, mais, contrairement aux conservateurs de l'ancienne école, elle n'était pas élitiste. Elle offrait ses services à la monarchie, dans la mesure où elle organisait des mouvements de masse patriotiques pour soutenir et sauver le tsarisme.

    Sur le plan du contenu, elle défendait des positions que le national-socialisme allait défendre à son tour 15 ans plus tard : la croyance en un complot mondial des Juifs et des francs-maçons. Par la suite, les mêmes idéologues diront que la Révolution d'Octobre est le résultat d'un complot des francs-maçons, des bolchévistes juifs et des capitalistes. Le Tsar Nicolas II croyait en cette théorie que la “juiverie internationale” voulait renverser la monarchie russe. Par conséquent, le monarque finançait le mouvement, qui s'opposait également à la démocratie pluripartite et organisait des coups de main contre des personnalités ou des communautés juives. Le fondement de l'idéologie de la Centurie Noire était les fameux Protocoles des Sages de Sion, pamphlet qui affirmait que le monde était menacé par un gouvernement occulte judéo-maçon. On a évidemment pu prouver ultérieurement que ces Protocoles étaient un faux. Mais la Centurie Noire recevait également le soutien de l'Église orthodoxe-russe. Toutes deux croyaient à l'existence de Satan et à l'arrivée prochaine de l'Antéchrist (pour la Centurie Noire, c'était l'avènement du “gouvernement mondial”).

    Laqueur nous démontre avec brio que le nationalisme reste vivant sous Staline. Le slogan stalinien du “socialisme dans un seul pays” s'est mué après l'appel à la “Grande Guerre patriotique” en 1941 en un socialisme national-russe. Malgré cette mutation, les idées des slavophiles et de la Centurie Noire restent proscrites en Union Soviétique et tout appel au retour à la monarchie rigoureusement interdit. Mais les choses ont changé avec la glasnost et la perestroïka de Gorbatchev. Après l'échec du putsch tenté par la vieille garde communiste en 1991, les mouvements d'inspiration conservatrice ou nationaliste et les groupuscules de droite acquièrent une pleine liberté d'action. Mais, paradoxalement, alors que cet échec paléo-communiste leur procure une liberté de manœuvre absolue, bon nombre de conservateurs et de nationalistes voient dans cet insuccès une “victoire des pluralistes”, qu'il convient de condamner.

    Après août 1991, le retour des droites et des nationalismes

    Dès la fin du communisme, une quantité de partis, d'organisations et de revues sont nées, qui renouent avec les traditions du tsarisme, de la slavophilie et de la Centurie Noire. Plus récemment, s'est profilé un courant qui se dénomme lui-même “national-bolchévique” et entend prendre une position de neutralité dans le clivage séparant paléo-communistes et néo-nationalistes. Ainsi, on chante les louanges de la politique de Staline et on réclame le retour à une politique de puissance grand-russe. Ces nationaux-bolchéviques sont surtout représentés au sein du Parlement russe, où ils sont assez nombreux.

    D'autres courants au sein de ces droites nouvelles refusent cependant tout recours aux programmes des paléo-bolchéviques. Ainsi, par ex., les néo-monarchistes qui revendiquent un retour pur et simple du tsarisme. Une minorité réclame l'avènement d'une monarchie constitutionnelle, selon le modèle britannique ou espagnol. Mais comme il n'y a plus d'héritier légitime du trône, les néo-monarchistes ont essuyé un échec : ils n'ont pas pu donner forme et consistance à leur “rassemblement électoral”, amorcé en 1991. Les monarchistes ne peuvent guère compter sur un appui des masses. Outre le mouvement Pamiat, éclaté en une myriade de groupes et groupuscules, ou la fraction Soyous   antiséparatiste du Colonel Alksnis (surnommé le “Colonel Noir”), c'est surtout le groupe Union Russe qui est fortement représenté au sein du Parlement russe. Les conservateurs modérés (et non les radicaux) soutiennent la candidature à la présidence du général Alexander Routskoï, qui fit jadis la campagne d'Afghanistan et est devenu le porte-paroles d'Eltsine. Tous les courants néo-conservateurs ou néo-nationalistes rejettent de concert le modèle démocratique libéral-occidental et l'économie de marché. Sur le plan de la politique extérieure, tous réclament le retour à une “politique grand-russe”, de façon à ce que la grandeur perdue à la suite de l'effondrement de l'Union Soviétique puisse être rétablie. On songe enfin à forger un axe Berlin-Moscou, comme contre-poids aux États-Unis, ennemi principal. La fraction slavophile de cette nébuleuse de droite réclame l'intervention de la Russie en faveur des frères slaves de Serbie.

    Ce qui nous apparaît intéressant, c'est que les idées de la Nouvelle Droite française et de son chef de file, Alain de Benoist, ont été lues et intégrées par les intellectuels de la droite russe et sont désormais véhiculées par un organe de presse au tirage impressionnant (il s'agit d'Elementy, la revue dirigée par Alexandre Douguine, ndt). Dans son livre, Laqueur nous explique clairement combien les nouvelles formations de la droite russe ont gagné en influence, dans la politique, dans les médias et dans le discours des intellectuels. Les démocrates autour d'Eltsine ont certes gagné une manche dans la lutte en emportant le référendum d'avril, ce qui leur permet de reprendre leur souffle, mais ils n'ont certainement pas gagné la guerre contre la coalition des forces d'opposition anti-libérales.

    ► Markus Zehme, Vouloir n°105-108, 1993. 

     (article tiré de Junge Freiheit, juin 1993)  

    Laqueur

     

    Fondements du nationalisme russe

    La Russie, dans son histoire, a toujours été étrangère aux dynamiques euro­péennes. Son nationalisme, son idéologie nationale, sont marquées par un double jeu d’attraction et de répulsion envers l’Europe en particulier et l’Occident en général. Le célèbre slaviste italien Aldo Ferrari nous le rappel­le : du Xe au XIIIe siècles, la Russie de Kiev est bien inserée dans le sys­tème économique médiéval. L’invasion tatare l’arrache à l’Occident, puis la Principauté de Moscou, en se réorganisant et en combattant les résidus de l’Empire Tatar, se veut une nouvelle Byzance orthodoxe, différente de l’Oc­cident romain ou protestant. La victoire de Moscou amorce l’élan de la Rus­sie vers les immensités sibériennes. De l’avènement de Pierre le Grand au règne de Catherine II et au XIXe siècle, s’opère un timide rapprochement avec l’Ouest. Pour bon nombre d’observateurs, la révolution communiste inaugure une nouvelle phase de fermeture autarcique, de désoccidentalisation, en dépit de l’origine ouest-européenne de son idéologie, le marxisme.

    Mais l’occidentalisation du XIXe siècle n’a pas été unanimement acceptée. Dès le début du siècle, un courant fondamentaliste, romantique, nationaliste, se manifeste avec véhémence dans toute la Russie : contre les “occidentalistes”, il se veut “slavophile”. Le clivage majeur opposant la gauche et la droite ve­nait de naître en Russie, dans le sillage du romantisme allemand. Il est tou­jours vivant aujourd’hui, où le débat est de plus en plus vif à Moscou. Le chef de file des occidentalistes du XIXe était Piotr Tchaadaïev. Les figures les plus marquantes du camp “slavophile” étaient Kiréïevski, Khomiakhov et Axakov. L’occidentalisme russe s’est éparpillé en plusieurs directions : libé­raux, anarchistes, socialistes. Les slavophiles développèrent un courant i­déologique reposant sur deux systèmes de valeurs : la chrétienté orthodoxe et la communauté paysanne. En termes moins propagandistes, cela signifie l’autonomie des églises nationales (“autocéphales”) et un anti-individualis­me farouche qui considèrent le libéralisme occidental, surtout l’anglo-sa­xon, comme une véritable abomination. 

    Au fil des décennies, ce dualisme va se complexifier. La gauche va, dans cer­taines de ses composantes, évoluer vers un particularisme russe, vers un so­cialisme anarcho-paysan anti-capitaliste. La droite slavophile va se muer en un “panslavisme” manipulé par le pouvoir pour assurer l’expansion russe en direction des Balkans (appui aux Roumains, aux Serbes, aux Bulgares et aux Grecs contre les Ottomans). Parmi ces “panslavistes”, le philosophe Ni­kolaï Danilevski, auteur d’une fresque historique audacieuse où l’Europe est considérée comme une communauté de peuples vieux, vidés de leurs é­nergies historiques, et les Slaves comme une phalange de peuples jeunes, appelés à régir le monde. Sous la direction de la Russie, les Slaves doivent s’emparer de Constantinople, reprendre le rôle de Byzance et construire un empire impérissable.

    Face à ce programme de Danilevski, le philosophe Konstantin Leontiev, lui, veut une alliance entre l’Islam et l’Orthodoxie contre les ferments de disso­lution libérale que véhicule l’Occident. Il s’oppose à toute guerre entre Rus­ses et Ottomans dans les Balkans. L’ennemi est surtout anglo-saxon. La pers­pective de Leontiev séduit encore beaucoup de Russes aujourd’hui. Enfin, dans le Journal d’un écrivain, Dostoïevski développe des idées simi­laires (jeunesse des peuples slaves, perversion de l’Occident libéral) auxquelles il ajoute un anti-catholicisme radical qui inspirera notamment les “natio­naux-bolchéviques” allemands du temps de Weimar (Niekisch, Paetel, Moeller van den Bruck qui fut son traducteur).  

    À la suite de la construction du chemin de fer transsibérien sous l’énergique impulsion du Ministre Witte, émerge une idéologie pragmatique et autar­cique, l’“eurasisme” qui veut se mettre au service de l’espace russe, que ce­lui-ci soit dirigé par un Tsar ou par un Vojd (Chef) soviétique. Les idéologues “eurasiens” sont Troubetzkoï, Savitski et Vernadsky. Pour eux, la Russie n’est pas un élément oriental de l’Europe mais un continent en soi, qui occupe le centre des terres émergées que le géopoliticien britannique Halford John Mackinder appelait la “Terre du Milieu”. Pour Mackinder, la puissance qui parvenait à contrôler la “Terre du Milieu” se rendait automa­tiquement maîtresse de la planète. En effet, cette “Terre du Milieu”, en l’oc­currence la zone s’étendant de Moscou à l’Oural et de l’Oural à la Transbaï­kalie, était inaccessible aux puissances maritimes comme l’Angleterre et les États-Unis. Elle pouvait donc les tenir en échec. La politique soviétique, sur­tout à l’heure de la guerre froide, a toujours tenté de réaliser dans les faits les craintes du géopoliticien Mackinder, c’est-à-dire à rendre le centre russo-sibérien de l’URSS inexpugnable. Même à l’ère du nucléaire, de l’aviation et des missiles transcontinentaux. Cette “sanctuarisation” de la “Terre du Milieu” soviétique a constitué l’idéologie officieuse de l’Armée Rouge, de Staline à Brejnev. Les néo-nationalistes impériaux, les nationaux-commu­nistes, les patriotes actuels s’opposent à Gorbatchev et à Eltsine parce qu’ils les accusent d’avoir dégarni les glacis est-européens, ukrainiens, baltes et centre-asiatiques de cette “Terre du Milieu”. 

    Voilà pour les prémisses du nationalisme russe, dont les multiples va­rian­tes actuelles oscillent entre un pôle populiste-slavophile (“narodniki”, de narod, peuple), un pôle panslaviste et un pôle eurasien. Pour Aldo Fer­rari, le nationalisme russe actuel se subdivise entre 4 courants : a) les néoslavophiles ; b) les eurasistes ; c) les nationaux-communistes ; d) les natio­nalistes ethniques. 

    • Les néoslavophiles sont essentiellement ceux qui épousent les thèses de Sol­jénitsyne. Dans Comment réaménager notre Russie ?, l'écrivain exilé aux États-Unis prône une cure d’amaigrissement pour la Russie : elle doit aban­donner toutes ses velléités impériales et reconnaître pleinement le droit à l’auto-détermination des peuples de sa périphérie. Soljénitsyne préconise ensuite une fédération des 3 grandes nations slaves de l’ex-URSS (Rus­sie, Biélorussie et Ukraine). Il vise ensuite la rentabilisation maximale de la Sibérie et suggère une démocratie basée sur de petites communautés, un peu sur le modèle helvétique. Les autres néo-nationalistes lui repro­chent de mutiler la patrie impériale et de propager un utopisme ruraliste, irréalisable dans le monde hyper-moderne où nous vivons. 
    • Les eurasistes sont partout dans l’arène politique russe actuelle. Le philoso­phe auquel ils se réfèrent est Lev Goumilev, une sorte de Spengler russe qui analyse les événements de l’histoire d’après le degré de passion qui anime les peuples. Quand les peuples sont passionnés, ils créent de grandes choses. Quand la passion intérieure s’estompe, les peuples déclinent et meurent. Tel est le sort de l’Occident. Pour Goumilev, les frontières sovié­tiques sont intangibles mais la Russie nouvelle doit respecter le principe du pluri­ethnisme. Pas question donc de russifier les peuples de la périphérie mais d’en faire des alliés définitifs du “peuple impérial”. Goumilev, décédé en juin 1992, interprétait dans un sens laïc les idées de Leontiev : peuples turco­phones d’Asie centrale et Russes devaient faire cause commune, sans tenir compte de leurs différences religieuses. Aujourd’hui, l’héritage de Goumi­lev se retrouve dans les colonnes d’Elementy, la revue de la “nouvelle droi­te” russe d’Alexandre Douguine, et de Dyeïnn (devenu Zavtra, après l’in­terdiction d’octobre 1993), le journal d’Alexandre Prokhanov, chef de file des écrivains et journalistes nationaux-patriotiques. Mais on le retrouve aussi chez certains musulmans du Parti de la Renaissance Islamique, no­tamment Djemal Haïdar. Plus curieux, 2 membres du staff d’Eltsine, Rahr et Tolz, sont des adeptes de l’eurasisme. Leurs conseils n’ont guère été suivis d’effet jusqu’ici.
    • Les nationaux-communistes revendiquent la continuité de l’État soviétique en tant qu’entité historique et espace géopolitique autonome, précise Aldo Ferrari. Mais ils ont compris que les recettes marxistes n’étaient plus vala­bles. Ils se revendiquent aujourd’hui d’une “troisième voie” où la notion de solidarité nationale est cardinale. C’est notamment le cas du chef du PC de la Fédération de Russie, Guennadi Zouganov.
    • Les nationalistes ethniques s’inspirent davantage de l’extrême-droite russe d’avant 1914, qui entend préserver la “pureté ethnique” du peuple. En un certain sens, ils sont xénophobes et populistes. Ils souhaitent le retour des Caucasiens dans leur pays et manifestent parfois un antisémitisme virulent, selon la tradition russe.


    Le néo-nationalisme russe s’inscrit bel et bien dans la tradition nationale et s’enracine dans des corpus doctrinaux du XIXe siècle. En littérature, dans les années 60, les néo-ruralistes (Valentin Raspoutine, Vassili Belov, Soloükhi­ne, Fiodor Abramov, etc.) parviennent à évincer totalement les “libéraux occidentalistes”, amorçant de la sorte une véritable “révolution conservatri­ce”, avec la bénédiction du pouvoir soviétique ! La revue littéraire Nache Sovremenik  s’est faite le véhicule de cette idéologie néo-orthodoxe, paysan­ne, conservatrice, soucieuse des valeurs éthiques, écologiste. Le communis­me, disent-ils, a extirpé la “conscience mythique” et créé une “humanité de monstres amoraux”, totalement “dépravés”, prêts à accepter les mirages oc­cidentaux. Enfin, cette “révolution conservatrice” s’imposait tranquille­ment en Russie tandis qu’en Occident la “chienlit” soixante-huitarde (De Gaulle) provoquait la catastrophe culturelle que nous subissons encore. Les conservateurs russes mettaient aussi un terme au fantasme communiste du “filon progressiste de l’histoire”. Les communistes, en effet, sélectionnaient dans le passé russe ce qui annonçait la révolution et rejetaient tout le reste. Au “filon progressiste et sélectif”, les conservateurs op­posaient le “flux uni­que” : ils valorisaient du même coup toutes les traditions historiques russes et relativisaient mortellement la conception linéaire du marxisme. 

    ► Robert Steuckers, Le Crapouillot, 1994.

    ◘ Bibliographie : 

    • Aldo FERRARI, « Radici e prospettive del nazionalismo russe », in Relazioni internazionali, janvier 1994
    • Robert STEUCKERS (éd.), Dossier «National-communisme», in : Vouloir n°105/108, juillet-sept. 1993 (textes sur les variantes du nationalisme russe d’aujourd’hui, sur le “national-bolchévisme” russe des années 20 et 30, sur le fascisme russe, sur V. Raspoutine, sur la polé­mique parisienne de l’été 93)
    • Gerd KOENEN / Karla HIELSCHER, Die schwarze Front, Rowohlt, Reinbeck, 1991
    • Walter LAQUEUR, Der Schoß ist fruchtbar noch : Der militante Nationalismus der russi­schen Rechten, Kindler, München, 1993
    • Mikhaïl AGURSKI, La Terza Roma. Il nazionalbolscevismo in Unione Sovietico, Il Mulino, Bologne, 1989
    • Alexandre SOLJENITSYNE, Comment réaménager notre Russie ?, Fayard, 1990
    • Alexandre DOUGUINE (DUGHIN), Continente Russia, ed. all’insegna del Veltro, Parme, 1991. Extrait dans Vouloir n°76/79, 1991, « L’inconscient de l’Eurasie : Réflexions sur la pensée “eurasiatique” en Russie » ; « La révolution conservatrice russe »
    •  Konstantin LEONTIEV, Bizantinismo e Mondo Slavo, Ed. all’insegna del Veltro, Parme, 1987 (trad. d’Aldo FERRARI).
    • N.I. DANILEVSKY, Rußland und Europa, Otto Zeller Verlag, 1965
    • Michael PAULWITZ, Gott, Zar, Muttererde : Solschenizyn und die Neo-Slawophilen im heutigen Rußland, Burschenschaft Danubia, München, 1990
    • Hans KOHN, Le panslavisme : Son histoire et son idéologie, Payot, 1963
    • Walter SCHUBART, Russia and Western Man, F. Ungar, New York, 1950 ; Europa und die Seele des Ostens, G. Neske, Pfullingen, 1951
    • Johan DEVRIENDT, Op zoek naar de verloren harmonie – mens, natuur, gemeenschap en spi­ritualiteit bij Valentin Raspoetin, Mémoire, Rijksuniversiteit Gent/Université d’État de Gand, 1992 (non publié)
    • Koenraad LOGGHE, « Valentin Grigorjevitsj Raspoetin en de Russische traditie », in : Teksten, Kommentaren en Studies n°71, 1993
    • Alexander YANOV, The Russian New Right. Right-Wing Ideologies in the Contemporary USSR,  IIS/University of California, Berkeley, 1978
    • Wolfgang STRAUSS, Rußland, was nun ?, Österreichische Landmannschaft / Eckart-Schriften 124, Vienne, 1993
    • Pierre PASCAL, Strömungen russischen Denkens 1850-1950, Âge d’Homme / Karolinger Verlag, Vienne (Autriche), 1981
    • Raymond BEAZLEY, Nevill FORBES & G.A. BIRKETT, Russia from the Varangians to the Bolsheviks, Clarendon Press, Oxford, 1918
    • Jean LOTHE, Gleb Ivanovitch Uspenskij et le populisme russe, E.J. Brill, Leiden, 1963
    • Richard MOELLER, Russland. Wesen und Werden, Goldmann, Leipzig, 1939
    • Viatcheslav OGRYZKO, Entretien avec Lev GOUMILEV, in : Lettres Soviétiques n°376, 1990
    • Thierry MASURE, « De cultuurmorfologie van Nikolaj Danilevski », in : Dietsland Europa n°3 et n°4, 1984 (version française à paraître dans Vouloir).
     

     

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