• Occident

    “Europe” et “Occident” : deux concepts antagonistes

    Nos hommes politiques et nos intellectuels parlent continuellement de l'Europe et de l'Occident, comme s'il était évident que la première était contenue toute entière dans le second. L'Occident, dans une telle acception, indiquerait ainsi un ensemble formé par les pays d'Europe, surtout d'Europe occidentale, et les États-Unis d'Amérique, avec l'appendice canadien. En d'autres mots, l'Occident coïncide avec l'OTAN.

    Mais si nous examinons l'origine du terme “Occident”, non pas au sens géographique évidemment, mais au sens politique, nous découvrons quelque chose de très différent de cette acception “otanienne” : au début du XIXe siècle, aux États-Unis d'Amérique, cette expression est née, non pas pour englober l'Europe dans un contexte atlantique plus vaste, mais, au contraire, pour que le jeune État américain prenne ses distances par rapport aux pays du Vieux Continent.

    L'Occident de Jefferson

    Nous trouvons les premières traces de cette distinction dans les discours de l'un des plus intéressants présidents américains, Thomas Jefferson, dont on a fêté en 1993 le 250ème anniversaire de la naissance. Déjà en 1808, Jefferson affirmait que l'Amérique était un « hémisphère séparé » ; ensuite, en 1812, et plus nettement encore en 1820, il évoquait un méridien destiné à séparer pour toujours « notre hémisphère » de l'Europe. Dans l'hémisphère américain, prophétisait-il, c'est-à-dire l'hémisphère occidental, « le lion et l'agneau vivront en paix l'un à côté de l'autre ».

    L'étape suivante fut celle de la fameuse déclaration du Président Monroe, le 2 décembre 1823, par laquelle il interdit à toute puissance européenne d'intervenir dans l'hémisphère occidental-américain. Depuis lors, l'affirmation de cette spécificité occidentale-américaine est allé crescendo, jusqu'aux prises de position du Président Théodore Roosevelt au début de notre siècle, puis aux déclarations diplomatiques de 1940 et de l'immédiat après-guerre. Ce qui compte, c'est que dans tous ces discours, dans toutes ces déclarations, dans tous ces documents diplomatiques américains, par hémisphère occidental, par Occident, on entend quelque chose de radicalement opposé à l'Europe. Il ne s'agit pas seulement d'indiquer et de délimiter une sphère d'influence ou une zone de défense dans laquelle on exclut la présence de tout ennemi potentiel. Si tel était le cas, l'Occident ne serait que l'une de ces innombrables dénominations utilisées en politique et en diplomatie pour définir un lieu ou une situation géographique ou stratégique.

    Le méridien-barrière

    Il s'agit de bien autre chose. En réalité, l'idée de choisir un méridien qui séparerait l'Europe de l'Occident se fonde sur l'idée que l'Occident, c'est-à-dire l'Amérique comprise comme Occident par opposition à l'Europe, serait fondamentalement différent de l'Europe dans son essence et sa signification. Cette idée se fonde donc sur la présomption que ces deux mondes, le vieux et le nouveau, sont radicalement différents par nature, selon la tradition et la morale. Dans un tel contexte, l'Amérique finit par être différente de l'Europe, parce que l'Amérique est la terre de l'égalité et de la liberté, opposée à l'Europe, terre où existent des stratifications sociales et où règne l'oppression. L'Amérique, comprise comme États-Unis d'Amérique, est la terre où l'homme bon a réussi à créer un ordre social et politique bon, tandis que l'Europe est la terre du vice et de la corruption ; l'Amérique est la terre de la paix, l'Europe, celle de la discorde et de l'esclavage.

    Le méridien, qui devrait séparer l'Occident de l'Europe, revêt donc une fonction de préservation des bons contre les mauvais, signale une opposition radicale et insurmontable, du moins tant que l'Europe ne renonce pas à ses perversités (mais sera-ce un jour possible ?).

    Ce type de raisonnement trouve ses racines dans les plus anciennes traditions politiques américaines, celles des pères fondateurs. Rappelons-nous qu'ils étaient des puritains, des protestants extrémistes, animés par une profonde foi en Dieu et en eux-mêmes, parce qu'ils croyaient être des élus de celui-ci, contraints d'abandonner l'Angleterre pour échapper aux persécutions et aux contacts entre protestants corrompus et papistes diaboliques. Pour eux, l'Amérique était une terre vierge, où ils pouvaient construire un monde nouveau, un monde de “purs”, un monde pour le peuple de Dieu, un monde libéré des règles impies de l'Europe, heureusement séparé de celle-ci par des milliers de miles d'océan.

    Dieu avait donc donné l'Amérique à ses habitants et ceux-ci devaient la garder pure et incorrompue, libre de toutes les turpitudes européennes qu'ils venaient d'abandonner. La Doctrine de Monroe et la notion d'“hémisphère occidental” sont la transposition politique et laïcisée au fil des décennies, de cette mentalité qui, au départ, était religieuse et qui aspirait à une séparation plus nette d'avec l'Europe.

    Ceux qui, aujourd'hui, utilisent indifféremment les termes “Europe” et “Occident”, comme s'ils étaient synonymes, ou comme si le second comprenait la première, et adoptent cet usage erroné, commettent une grave erreur historique et politique. À moins qu'ils n'acceptent, consciemment ou inconsciemment, la vision américaine du monde, espérant de la sorte que l'Europe soit entrée tout entière dans l'Occident.

    Il me semble bon de relever le fait suivant : dans la définition de l'Occident, telle qu'elle est née chez un Jefferson, s'inscrivent d'emblée les deux formes américaines de concevoir les relations internationales, que l'on a coutume de considérer comme exclusive l'une de l'autre : l'interventionnisme et l'isolationnisme. En effet, si l'Occident est le “bien”, est le monde non infecté par les perversités européennes, alors il faut en tirer deux conséquences. D'une part, on peut décider de se refermer sur soi-même, pour empêcher la contagion d'entrer ; d'autre part, on peut décider de sortir de sa propre tranchée pour s'élancer et sauver le monde. C'est cette seconde politique qui a prévalu dans l'histoire américaine, surtout parce que l'idée d'un Occident incorrompu s'est unie à celle du “destin manifeste” des États-Unis (cette expression a été forgée en 1845 durant le contentieux qui opposait les USA à l'Angleterre pour l'Oregon) pour former le pire des impérialismes.

    Ainsi, toute action américaine sur le continent américain relève de la défense des intérêts propres des États-Unis ; toute action outre-mer est dès lors une “mission” du Bien pour sauver le monde. Tandis que la réciproque ne vaut pas pour les Européens, porteurs du “mal”, qui ne pourront jamais s'ingérer de bon droit dans les affaires du continent américain, comme le prétendait précisément la Doctrine de Monroe, qui interdisait aux Européens tout mouvement à l'Ouest du méridien “séparateur”. Ceux qui en Europe aujourd'hui s'imaginent être des paladins de l'Occident, sont tout simplement des individus qui se sont intégrés dans le mode d'être et de penser des Américains et qui, consciemment ou inconsciemment, estiment avoir été “sauvés” par eux et “libérés”. En réalité, ils se sont soumis dans l'âme, en renonçant aux traditions européennes.

    ► Claudio Finzi, Vouloir n°114/118, 1994.

    (article extrait de l'hebdomadaire romain L'Italia Settimanale n°32/1993 ; tr. fr. : RS)

     

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    OccidentPour en finir avec la civilisation occidentale

    [ci-contre : Manhattan par Olivier Carré, servant de couverture pour éléments n°34, avril 1980. Née le jour où le Mayflower jeta l'ancre au cap Cod, la civilisation occidentale ne saurait être confondue avec la civilisation européenne. Ni par l’histoire ni par la culture, ni par la géopolitique, ni par la philosophie, ni par les affinités fondamentales, l’Europe n’est liée aux messianisme du “bible and business”. Ce qui est bon pour les États-Unis (un ordre économique mondial) est rarement bon pour nous. À l’inverse, tout ce qui peut entamer l'hégémonie américaine, tout ce qui peut faire échec à sa politique impérialiste, est à terme bon pour l’Europe. C’est pour cela que l’Europe est naturellement solidaire, non de l’Ouest ni de l’Est, mais des forces nationales et populaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine abusivement regroupées sous le nom de “Tiers-monde” – et qui, trop souvent, servent de boucs émissaires. C’est pour cela aussi que l’Europe ne devrait reculer devant rien de ce qui lui permettrait d’être elle-même et de se réaliser elle-même. L’Europe doit être européenne à tout prix. Ce qui implique sa réunification et l’avènement d’une mentalité nouvelle]

    « Cette Europe qui, dans un incalculable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même — écrit Martin Heidegger dans son Introduction à la métaphysique — est prise aujourd'hui dans un étau entre la Russie d'une part et l'Amérique de l'autre. La Russie et l'Amérique sont, toutes deux, au point de vue métaphysique la même chose : la même frénésie de l'organisation sans racine de l'homme normalisé. Lorsque le dernier petit coin du globe terrestre est devenu exploitable économiquement (…) et que le temps comme provenance a disparu de l'être-là de tous les peuples, alors la question : “Pour quel but ? Où allons nous ? et quoi ensuite ?” est toujours présente et, à la façon d'un spectre, traverse toute cette sorcellerie ».

    Dans les campagnes françaises, on ne danse plus la gigue ou la sardane les jours de fête. Le juke-box et le flipper ont colonisé les derniers refuges de la culture populaire. Dans un collège allemand, un garçon de 18 ans achève de crever d’overdose, recroquevillé au fond d'une pissotière. Dans la banlieue de Lille, trente Maliens vivent entassés dans une cave. À Bangkok ou à Honolulu, vous pouvez, pour 5 dollars, vous envoyer une fillette de 15 ans. « Ce n'est pas de la prostitution puisque toute la population le pratique », précise une brochure touristique américaine. Dans le banlieue de Mexico, une firme américaine de production de skate board licencie une centaine d'ouvrières. Houston estime qu'il est plus rentable de s'installer à Bogota…

    Tel est le visage hideux de la civilisation qui, avec une logique implacable, s'impose à tous les continents, arasant les cultures sous un même mode de vie planétaire et digérant les contestations socio-politiques des peuples qui lui sont soumis dans les mêmes habitudes de mœurs (standard habits). À quoi sert, en effet, de crier US go home si on porte des jeans ? Pour Konrad Lorenz, cette civilisation a trouvé pire que l'asservissement ou l'oppression : elle a inventé la « domestication physiologique ». Et plus efficacement que le marxisme soviétique, elle réalise une expérience sociale de fin de l'histoire. Avec pour objectif d'assurer partout le triomphe du type bourgeois, au terme d'une dynamique homogénéisante et d'un processus d'involution culturelle.

    Cette civilisation dans laquelle les peuples d'Asie, d'Afrique, d'Europe et d'Amérique latine sont aujourd'hui englués, il nous faut bien la désigner par son nom : c'est la civilisation occidentale. La civilisation occidentale n'est pas la civilisation européenne. Elle est le fruit monstrueux de la culture européenne, à laquelle elle a emprunté son dynamisme et son esprit d'entreprise, mais à laquelle elle s'oppose fondamentalement, et des idéologies égalitaires issues du monothéisme judéo-chrétien. Elle s'accomplit dans l'Amérique qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lui a donné son impulsion décisive. La composante monothéiste de la civilisation occidentale est d'ailleurs clairement reconnaissable à son projet, identique en substance à celui de la société soviétique : imposer une civilisation universelle fondée sur la domination de l'économie comme classe-de-vie et dépolitiser les peuples au profit d'une “gestion” mondiale.

    Il convient dès lors de distinguer la civilisation occidentale du système occidental, celui-ci désignant la puissance qui entraîne l’expansion de celle-là. Le système occidental ne peut en outre être décrit sous les traits d'un pouvoir homogène et constitué en tant que tel. Il s'organise en un réseau mondial de micro-décisions, cohérent mais inorganique, ce qui le rend relativement insaisissable et, partant, d'autant plus redoutable. Il regroupe notamment les milieux d'affaires de l'OCDE, les états-majors d'une centaine de firmes transnationales, un fort pourcentage du personnel politique des nations “occidentales”, les sphères dirigeantes des “élites” conservatrices des pays pauvres, une partie des cadres des institutions internationales, et la plupart des rouages supérieurs des institutions bancaires du monde “développé”. Le système occidental tient son épicentre aux États-Unis. Il n'est pas d'essence politique ou étatique, mais procède par mobilisation de l'économie. Négligeant les États, les frontières, les religions, sa “théorie de la praxis” repose moins sur la diffusion d'un corpus idéologique ou sur la contrainte que sur une modification radicale des comportements culturels, orientés vers le modèle américain.

    Mais qui pense “Occident” pense aussitôt “Tiers-Monde”. On dit que c'est Alfred Sauvy qui a créé ce terme, peu après la conférence des pays non-alignés à Bandoeng, en 1955. Mais le Tiers-Monde existe-t-il ? Le léninisme soviétique a en réalité conçu le concept de Tiers-Monde bien avant que le terme n'existât. Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) Lénine fonde la doctrine qui inspire plus que jamais la politique étrangère de l’Union soviétique : utiliser les pays pauvres comme masse de manœuvre contre le capitalisme mondial, les rendre objets de l’histoire de la révolution. Identique en cela au libéralisme occidental, l’idéologie léniniste subordonne l’indépendance des peuples à son projet universaliste. Le léninisme, qui est un occidentalisme en creux, n’envisage pas l’altérité nationale et ne conçoit le nationalisme des peuples non-européens que comme un instrument provisoire au service du même projet que celui de l’occidentalisme : une civilisation mondiale homogène et fondée sur l’économie. Karl Marx lui-même annonce du reste cette parenté entre léninisme et libéralisme occidental. Dans The British Rule in India et dans The Future Results of British Rule in India (1853) [« La domination britannique en Inde » et « Les Résultats éventuels de la domination britannique en Inde », in : Du colonialisme en Asie, Mille et une nuits, 2002], il se félicite de ce que « la domination britannique ait complètement démoli le cadre de la société indienne » et que « cette partie du monde, jusque là restée inférieure, soit désormais annexée au monde occidental » (*). Car il n'est de pire obstacle pour le “socialisme”, que les sociétés traditionnelles. Georges Marchais n'a-t-il pas dit que c'était pour abolir le droit de cuissage que l'armée soviétique avait envahi l’Afghanistan ?

    Marx* : [Il convient de nuancer l'exemple donné sur Marx et l’Inde pour illustrer une inférence polémique. Les articles sur l’Inde, tout comme ceux sur la Chine (lire), ne peuvent surprendre une fois contextualisés, d'autant plus que la méthodologie d'un auteur ne se résume pas à ses prises de position. Si le fondement de ces analyses est l’équivalence entre universalisation du capital et celle de la civilisation (par la conquête, par l’extension du capitalisme, on civilise), il n’en reste pas moins tributaire de la science orientaliste d’alors. Ces articles témoignent, dans leur approche de l’Asie et de l’Orient en général, d’une structure de pensée eurocentrée, largement partagée à l'époque, et qui dispose de plus du privilège de la scientificité lui conférant une pleine autorité. La problématique est autre : il n'y a pas jugement moral sur la colonisation, mais mise en rapport du progrès et de l’émancipation. C'est pourquoi, en 1857, Marx portera intérêt à « l'insurrection indienne » et à celle chinoise provoquée par la guerre de l’opium]

    Le Tiers-Monde engloberait-il alors tous les peuples qui, renonçant à leur identité culturelle propre, porteraient leur candidature à l'occidentalisation, comme les prolétaires à l'embourgeoisement ? Au besoin en nourrissant un ressentiment contre leur modèle ? La force du système occidental, objectivement complice en cela du projet léniniste, c'est de savoir que le désir d'assimilation l'emporte toujours sur le ressentiment : le Tiers-Monde ne le menace pas. Pour le Vénézuélien Carlos Rangel, « l'essence du tiers-mondisme n'est ni la pauvreté ni le sous-développement », mais « un mécontentement qui n'empêche ni un mode de vie à l'occidentale, ni même une richesse tapageuse » (« Pourquoi l'Occident est en train de perdre le Tiers-Monde », in : Politique internationale, printemps 1979). Pour Carlos Rangel, « appartiennent au Tiers-Monde les peuples qui, quoique très dissemblables, partagent le même sentiment profond d'aliénation et d'antagonisme envers les pays non-communistes ayant réussi, et qui se trouvent par rapport à derniers dans une position analogue à celle de populations de couleur dans une société où le pouvoir est entre les mains des Blancs ». Ces peuples, poursuit Carlos Rangel, ne se sentent pas « membres fondateurs du club qui s'appelle civilisation occidentale ». Même le Japon ou l'Espagne, et à la limite la France, « ne seront jamais aussi intégrés dans la société capitaliste occidentale que la Nouvelle-Zélande qui appartient culturellement à la source où le capitalisme a puisé son impulsion », à savoir « l'hégémonie anglo-saxonne instaurée par l'Angleterre et dont les États-Unis ont pris le relais ». Carlos Rangel ajoute : « Le moindre défaut d'identification à la source première des idées et au siège actuel du pouvoir est inexorablement cause d'anxiété et d'insatisfaction nationales ».

    L'appartenance au Tiers-Monde ou à la civilisation occidentale demeure donc un fait culturel. C'est la planète entière qui vit donc un complexe d'identification. Comme l'égalité toujours proclamée et jamais atteinte, le modèle occidental recèle une logique de l’aliénation. La civilisation occidentale se présente explicitement comme un ensemble purement économique dont le principal critère d'appartenance serait le niveau de vie, mais implicitement, cette civilisation se donne une structure hiérarchisée à deux niveaux culturels : les membres du “club” et les “autres”, qui ne seront jamais que des demi-occidentaux et qui n'entreront jamais dans le “club”. Pourquoi ? Parce qu'ils n'appartiennent pas au monde anglo-américain, qui se pense lui-même comme l'épicentre de l'Occident. Aussi la civilisation occidentale, du fait de sa dominante anglo-américaine, rejette elle-même toute identification à la culture européenne, notamment en raison des composantes latines, germaniques, celtiques ou slaves de cette dernière. Mais cette dichotomie peut être poussée plus loin encore : dans la mesure où la civilisation occidentale exprime pleinement le projet américain et où l'Amérique s'est construite sur un refus de l'Europe, l'essence de la civilisation occidentale, c'est la rupture avec la culture européenne, dont elle se venge d'ailleurs en la digérant par ethnocide culturel et par neutralisation politique.

    Le néo-colonialisme occidental, tel qu'il se manifeste dans toutes les parties du monde, de l'Irlande à l'Indonésie, s'appuie essentiellement sur l'idéologie libérale américaine, laquelle s'est imposée aux organisations internationales. On n'en finirait pas de citer les peuples dont les formes propres de souveraineté ont été détruites au profit d'une “démocratie” destinée à intégrer ces peuples à l'ordre économique occidental et marchand. Le néo-colonialisme a institué la pire des dépendances et assassiné la première de libertés, celle qui consiste, pour un peuple, à se gouverner selon sa propre conception du monde. Et ce sont les bourgeoisies locales, formées par l'Occident, qui se font l'instrument de cette dépossession politico-culturelle (1).

    C'est sur l'idée même de développement économique du Tiers-Monde qu'il convient enfin de porter le soupçon. Cette notion présuppose en effet que les peuples du Tiers-Monde doivent nécessairement suivre le chemin de l'industrialisation occidentale. Or cela concorde singulièrement avec le souhait libéral de division internationale du travail et de spécialisation économique des zones, indispensable au capitalisme moderne de libre-échange planétaire. Et qui, sous des camouflages doctrinaux et humanitaires (le “droit au développement”) prône ainsi l'industrialisation du Tiers-Monde ? Ceux qui défendent les intérêts d'un système économique auquel un commerce industriel mondial en croissance est aussi nécessaire que l'eau de mer tiède pour les bancs de maquereaux (2). À plusieurs reprises, François Perroux a montré que le “niveau de vie global” des pays “en voie de développement” que l’on considère comme étant déjà presque développés, était moins élevé que celui qui était atteint dans les sociétés traditionnelles. Inversement, les pays les plus pauvres ou les zones les moins industrialisées connaissent un “niveau de vie” réel supérieur à ce que les chiffres de l'OCDE peuvent laisser croire (3). Et jusqu'à présent, les États-Unis ont été les seuls véritables bénéficiaires de l'industrialisation de l'Asie, de l'Afrique ou de l'Amérique du Sud.

    Mais il ne faut pas se leurrer, l'industrialisation de la planète est irréversible. La part de consommation de l'Asie ou de l'Amérique latine ne cesse de croître. En revanche, c'est la forme de cette industrialisation, libre-échangiste et soumise au modèle de développement occidental, qui doit être critiquée. Dans la mesure où toutes les structures industrielles se ressemblent, les modes de consommation s'uniformisent et s'américanisent. En outre, si cette forme d'industrialisation est un facteur de “développement” pour certains pays, elle est la cause de déséquilibres graves et de sous-développements pour beaucoup d'autres : « Les quatre cinquièmes des exportations industrielles des pays neufs — écrit Jean Lemperière — proviennent de 9 pays : les 4 pays ateliers d'Extrême-Orient, l’Inde, les 3 grands pays d’Amérique latine et Israël » (Le Monde, 22 janvier 1980).

    Enfin, une économie industrielle mondialisée s’avèrera d'une extrême fragilité face aux crises par le réseau de dépendances qu'elle tisse entre les nations. En regard, les idéologies “ethno-nationales” peuvent parfaitement aider certains peuples à se libérer du néo-colonialisme occidental. Ces idéologies sont apparues en Europe dès le début du XIVe siècle (4) et s'opposaient déjà à un universalisme redoutable, celui du pouvoir ecclésiastique. Elles appelaient à la constitution d'un État laïc coïncidant avec la nation et se référaient au mythe mobilisateur de l’imperium romain antique. Reprises par Fichte et Herder au XVIIIe siècle, les idées ethno-nationales aboutirent à une contestation radicale des idéologies universalistes et individualistes, et elles jouèrent un rôle important dans les mouvements de libération nationale, au XIXe et au XXe siècles.

    C'est du reste grâce à l'idéologie nationaliste que les peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique ont pu se mobiliser contre le colonialisme. Aujourd'hui, c'est encore l'ethno-nationalisme qui, seul, pourra briser le carcan du néo-colonialisme occidental (ou soviétique). « Il y a eu adaptation — écrit Marcel Rouvier — du modèle idéologique européen ethno-national parce qu'il correspondait aux exigences de la situation du Tiers-Monde au XXe siècle », et le succès de cette idéologie est prévisible « avec le déclin de l'universalisme marxiste qui était resté son seul concurrent sérieux ». Pour Rouvier, le thème majeur du combat ethno-national est « le développement des idées de quête essentielle de l'identité comme ressort principal de l'histoire, de permanence d'un fondement qui est la transmutation du Volksgeist romantique, de légitimité profonde d'un nationalitarisme sain ».

    Au Mexique, pays mis en coupe réglée par les États-Unis, c'est ainsi que l'on assiste à l'édification, par l’État et par le peuple, d'un nationalisme original, fondé sur la régénération d'une conscience historique qui retrouve ses fondements spécifiques dans les cultures indiennes. Un peuple nouveau se crée ainsi, libéré de l'histoire “occidentale” et pensant son destin à partir d'une re-création de son passé. Belle leçon pour nous, Européens, qui, au-delà de cet “occident chrétien” dans lequel nous ne pouvons plus nous reconnaître, devons aussi repenser notre destin en retrouvant les fondements spécifiques de notre culture, en édifiant un mythe indo-européen.

    En Afrique, l'adaptation de l'idéologie ethno-nationale a également réussi, mais sous une forme moins politique et historique que tribale et communautaire : « La valeur de la culture africaine n'est pas liée à certains fantasmes ou à des complexes refoulés devant les canons de la beauté grecque », dit, non sans malice, le cinéaste sénégalais Sembène Ousmane (Jeune Afrique, 19 septembre 1979). La recherche de l’authenticité, le choix des patronymes et le retour aux coutumes patriarcales traditionnelles, combattues par le christianisme et les Nations Unies, ne peuvent faire sourire que les imbéciles et les salauds.

    Quant au nationalisme islamique, il constitue le plus heureux camouflet jamais infligé à l'utopie civilisatrice du modèle américain. Il remet en cause l'idée occidentale de croissance marchande et de primat du développement économique, tout en rejetant le marxisme, justement considéré comme facteur de déculturation et, accessoirement, comme instrument du néo-colonialisme soviétique.

    C'est également grâce à l'éveil d'une conscience nationale que la Chine a pu atténuer l'effet massificateur du marxisme, et opérer ainsi un syncrétisme probablement positif entre les idées venues de l'Ouest et la poursuite de son destin de peuple-continent. Elle a su adapter ses structures culturelles ancestrales de souveraineté et constituer, “en comptant sur ses propres forces”, une puissance historique indépendante du magma occidental comme du bloc soviétique. Ce n'est pas sans bonnes raisons que la Chine ressent le besoin de ne plus mener seule le rôle d'acteur de l'histoire, face aux deux grands universalismes, l'Occident américain et le “soviétisme” russe. Dans ce jeu à trois où elle ne peut s'allier qu'à son contraire — hier l'Union soviétique, aujourd'hui les États-Unis — elle a besoin que lui vienne un acteur-partenaire. C'est pourquoi, elle en appelle à l’Europe, l'incitant à sortir de sa léthargie, à rentrer dans l'histoire, à reconquérir sa liberté.

    Comme la Chine s'est libérée de “soviétisme”, l'Europe doit en effet se libérer de l'Occident et se réapproprier les idéologies ethno-nationales qu'elle a suscitée. Se libérer de la civilisation occidentale, c'est commencer par douter de l'idée de solidarité du bloc occidental imposée à l'Afrique comme à l'Europe ou au Japon. Car il faut bien distinguer, en géopolitique, les solidarités factuelles et les solidarités réelles, c'est-à-dire à la fois souhaitables et conformes aux intérêts historiques des peuples mis en cause. L'Occident et le bloc soviétique ne constituent que des ensembles de solidarité factuelle. La Pologne ou l'Allemagne fédérale, comme le Chili ou l'Afghanistan, ne sont pas insérés à des ensembles de solidarité réelle. Or la gauche “tiers-mondiste” et la droite “occidentaliste” renforcent, par les concepts institués par leur vocabulaire idéologique, ce statu quo mondial de blocs de solidarité factuelle. Une nouvelle géopolitique commence par de nouvelles définitions. L'Occident ou le Tiers-Monde doivent disparaître en tant que concepts géopolitiques. Parlons de l’Europe, des États-Unis, de l’Amérique latine, de l’Union soviétique ou de l’Inde. Il faut repenser le monde en termes d’ensembles organiques de solidarité réelle : des communautés de destin continentales, des groupes de peuples cohérents et “optimalement” homogènes de par leurs traditions, leur géographie, leurs composantes ethno-culturelles.

    « La nation — écrit François Perroux —, réalité vivante et dynamique, devient l'une des sources d'énergie essentielle pour restructurer la société mondiale et son économie (…). Les terriens se coagulent en nations armées, en empires, en communautés hésitantes et tentent économiquement de former des régions de nations (Bertrand Russel). Ces rassemblements s'en trouvent — ni clos, ce qui est impossible, ni accueillants sans réserve (…). Dans ces associations de nations, il faudra des projets collectifs d'infrastructure, d'investissement, de diffusion des produits et des revenus. C'est dans la mesure où les nations, témoins et défenseurs des peuples, favoriseront cette déconcentration des pouvoirs économiques et cette décentralisation de leurs effets, que s'ébauchera une certaine réciprocité dans le développement qui ne se construit pas spontanément par le jeu des intérêts privés » (Le Monde de l'économie, 9 octobre 1979).

    Ces associations de nations sont géopolitiquement possibles, et elles briseraient le cadre économico-stratégique actuel. Chaque grande région planétaire pourrait ainsi voir coïncider dans son espace de vie une relative parenté culturelle, une communauté d'intérêts politiques, une certaine homogénéité ethnique et historique, et des facteurs macro-économiques qui rendent possibles à terme un développement autonome sans recours à la mendicité internationale (5). Un nouveau nomos de la terre, pour reprendre l'expression de Carl Schmitt, pourrait ainsi voir le jour, fondé sur une société de communautés et non plus sur une pseudo-communauté de sociétés.

    Mais les cultures, dira-t-on, ne pourront plus communiquer entre elles. C'est exactement l'inverse qui est vrai. En communiquant entre elles par le référent commun qu'est la civilisation occidentale, les cultures établissent en réalité une pseudo-communication. Ce référent commun aliène en effet la personnalité de celui qui l'utilise. Le signifiant (le langage culturel occidental) se substitue au signifié (la culture locale qui tente de s'expliquer par le langage occidental). Bref, les peuples se connaissent de plus en plus mal, les cultures ne communiquent plus et ne parviennent plus à s'enrichir parce qu'elles utilisent un espéranto infra-culturel qui appartient à tout le monde et à personne. Communiant dans les mêmes mœurs linguistiques, vestimentaires, alimentaires, etc., les hommes ne peuvent plus percevoir les spécificités des autres hommes, quand celles-ci existent encore. Un Italien en Thaïlande va utiliser l’anglais, descendre dans un hôtel international et ne verra des mœurs thaïlandaises qu’un folklore marginalisé. S’il se rend en Afrique, les Africains qu'il côtoiera seront des “costards-trois-pièces-attaché-case”, selon la savoureuse expression du juriste ivoirien Badibanga. Que connaîtra-t-il de l'homme africain ? À l'inverse, quand Marco Polo vint en Chine, la communication fut réelle et féconde malgré l'absence de référent commun, et l'influence de la culture chinoise notable par la suite en Europe. Les cultures sont incommensurables, elles ne peuvent se comprendre de l'intérieur, mais elles peuvent s'influencer “sur les franges” et tirer profit des contacts, non des mélanges. L'idée d'interpénétration des cultures, ou l'illusion mécaniste d'une somme universelle du “meilleur” des cultures, idée défendue notamment par Léopold Senghor, ne peut aboutir qu'à l'appauvrissement de toutes les cultures, qu'au renforcement du langage infra-culturel occidental. Langage aliénant parce qu'il ne repose sur le support anthropologique d'aucun peuple, et qu’à ce titre, il ne véhicule aucun sens.

    Pour Martin Heidegger, le terme d’occidental ne traduit pas l’essence de l'Europe. Il préfère employer ce mot énigmatique, l’hespérial, pour qualifier l'essence de la modernité européenne ou, plus exactement, son possible devenir, sa virtualité. L'avènement de l’hespérial suppose alors, en Europe, la mort de l’occidental.

    ► Guillame Faye, éléments n°34, 1980.

    ◘ notes :

    1 — Cf. les études réalisées par l'africanologue Hubert Deschamp sur la destruction des formes culturelles de souveraineté africaines par la “démocratie”, notamment les systèmes d'anarchie équilibrée et de chefferies propres à certains peuples américains.
    2 — Il est intéressant de noter qu'en dépit des positions théoriques des économistes marxistes, les pays socialistes ont pratiqué vis-à-vis du Tiers-Monde le même mercantilisme économique que les pays capitalistes. La pratique économique extérieure du socialisme est capitaliste et marchande.
    3 — Cf. « La faim n'est qu'une conséquence » de Daniel Joussen (Le Monde, 29 décembre 1979).
    4 — Vers 1300, Pierre Dubon, légiste de Philippe Le Bel, préconise l'abolition du pouvoir papal et ecclésiastique. Au XIVe siècle, en France et en Italie, des intellectuels envisagent une nation étatique comme cadre politique des peuples européens et exaltent l'idée de puissance nationale. Ces thèmes seront repris par Pétrarque et Machiavel, qui s'inspireront aussi de Marsile de Padoue, théoricien, dès 1342, de l’État laïque autonome et de la substitution du nationalisme politique à l'idée théocratique.
    5 — Pour certains économistes libéraux, l'aide au pays sous-développés devrait, il est vrai, se limiter à une aide aux firmes investissant dans ces pays. « En faisant bénéficier l'industrie de l'aide au Tiers-Monde, disait un haut fonctionnaire française, on fera finalement bénéficier le Tiers-Monde de l'aide à l'industrie… »

    ♦ L'article comprenait trois encadrés du même auteur :

    1 — Il n'y a pas de “monde blanc”

    Toutes les idéologies dominantes opposent, dans leur discours, le Tiers-Monde et l’Occident. Quelque soient les critères pris en compte, les définitions fonctionnent toutes selon le même principe d'exclusion. Le christianisme fut ainsi le premier à opposer infidèles et croyants, perpétuant pendant des siècles cette vision manichéenne du monde. Au XVIIIe siècle, le bon sauvage a beau connaître une existence paradisiaque, il n'en demeure pas moins un “sauvage” que les philosophes opposent cette fois au civilisé. Inversant cette proposition, le rationalisme distingue à son tour les peuples occidentaux civilisés des peuples non-civilisés. Dans leur analyse de la croissance économique, les théories libérales ne font, elles aussi, qu’opposer l’Occident développé au Tiers-Monde en voie de développement. Qu'elles soient de droite ou de gauche, progressistes ou réactionnaires, les idéologies occidentalistes restent soumises à cette logique manichéenne. L'occidentalisme nie l’identité de l’Autre, qu’il perçoit d’abord comme non-chrétien, non-civilisé ou non-développé… Sans imaginer un seul instant que cet Autre puisse être tout simplement lui-même. Ce refus de l’altérité relève d'une démarche essentiellement raciste. Implicitement c'est toujours le monde blanc que l’on oppose au monde de couleur. La notion même d'Occident est en fait le produit d'une idéologie et ne recouvre aucune réalité géopolitique, culturelle et même économique (où classer l'Argentine, pays blanc en voie de développement, ou le Japon, pays de couleur hyper-développé ?). Les mots ne sont pas neutres. Le concept d’Occident piège celui qui l'emploie. Parler d’Occident, c'est à la limite reconnaître son existence et admettre la logique qu’il véhicule. C'est adopter implicitement l’idéologie dont il est le produit.

    2 — La décolonisation est à refaire

    L'occidentalisation de la planète est-elle, comme on l'affirme généralement, la conséquence historique du colonialisme européen ? Très répandue dans les milieux progressistes, cette thèse n'apparaît que partiellement vraie. Le colonialisme européen, tel qu'il s'est manifesté du XVIe au XXe siècle, doit être, en effet, clairement distingué du néo-colonialisme occidental qui lui a succédé. Le colonialisme européen traditionnel traduisait une volonté hégémonique et impériale, qui n’impliquait pas nécessairement la destruction des valeurs du colonisé. Mais à partir du XIXe siècle, le colonialisme européen fut également l’expression d’une volonté “civilisatrice” issue de l'universalisme philosophique du siècle des Lumières et d’un égalitarisme qui devait pousser le colonisateur à assimiler le colonisé et à le déposséder de ses valeurs. En condamnant, au nom d’une morale humaniste et messianique, la volonté hégémonique et impériale des puissances européennes, les États-Unis contribuèrent de façon décisive au démantèlement des empires coloniaux. Non pour libérer les peuples colonisés, mais pour substituer à l'ordre colonial traditionnel, d’essence politique, un néo-colonialisme qui n’aurait retenu du colonialisme que la volonté “civilisatrice”. Ainsi, “occidentalisé”, le néo-colonialisme n'a fait que radicaliser les menaces que faisait peser l’ancien colonialisme européen sur l’identité des peuple colonisés. C’est ainsi que des peuples qui avaient jusqu'alors échappé à l’influence coloniale européenne se trouvèrent irrésistiblement soumis au néo-colonialisme occidental, sans que ces peuples pussent réagir. Comment, en effet, se révolter contre un réseau d’influence qui englobe les bourgeoisies locales, les multinationales, les milieux d'affaires, etc. ? Quand un maître est visible, on peut le désigner comme ennemi et s’en affranchir, mais le néo-colonialisme soumet les peuples à un “système de vie”, et non plus au pouvoir politique d’une autre nation, comme dans le colonialisme européen traditionnel. Comment combattre un colonisateur fantôme ? La réponse s'impose : la “néo-décolonisation” sera métapolitique et culturelle.

    3 — Quand l’Occident à oublié la Grèce

    C'est dans La Parole d’Anaximandre, texte exégétique d’un fragment du philosophe présocratique, que Martin Heidegger introduit le concept d’Abend-Land. Il l’oppose à Abendland (Occident) et, dans la traduction de Wolfgang Brockmeir, Abend-Land a été très heureusement rendu par Hespérie et hespérial. L'Hespérie, c'est, comme l'indique la racine grecque, la terre du couchant. Mais il ne désigne pas l’Ouest, ni les régions occidentales du monde, mais bien plutôt un projet d’organisation du monde qui marquerait le couchant, c'est-à-dire l’accomplissement d’une vue-du-monde aurorale exprimée au VIIe siècle avant notre ère par le premier penseur européen. Heidegger écrit : « Commence l’événement le plus vaste, l’oubli de l’être, celui dans lequel l’Histoire hespériale du monde advient et se décide ». Pour Heidegger, l’homme européen a été tout à tour “grec”, “chrétien”, “moderne”, “planétaire” ou encore “occidental” ou “américain” ; il peut aujourd'hui devenir “hespérial” :

    « L’antiquité qui détermine la parole d’Anaximandre — écrit encore Heidegger — appartient au matin de l'aurore de l’Hespérie (…) Si nous persistons si obstinément à penser la pensée des grecs comme les Grecs ont su la penser, ce n'est pas pour l'amour des Grecs ; c'est pour retrouver ce Même qui en des guises diverses concerne les Grecs et nous concerne historialement. C’est cela, qui porte l’aurore de la pensée dans le destin de l’hespérial. C'est conformément à ce destin que les Grecs deviennent seulement les Grecs, au sens historial. Le destin attend ce que devient sa semence ».

    L’hespérial représente en même temps la fin, le couchant de la tradition métaphysique grecque, et le début virtuel d'un autre cycle qui accomplirait la pensée grecque à un autre niveau, celui de la volonté-de-puissance auto-consciente. L'hespérial est donc à la fois un recommencement, un retour profond à l’aurore, c'est-à-dire à la conception grecque du monde, et une rupture avec l’occidental qui, lui, a oublié la Grèce. Revenir en Hespérie, pour nous Européens, consisterait alors à accomplir notre volonté-de-puissance en tant qu’Européens, conscients de notre filiation grecque, et non plus en tant qu'Occidentaux oublieux de cette filiation. L'Hespérial, c'est l'Européen qui redevient conscient qu'il est Grec, et qui pour cela rejette l'Occident comme non-grec, en finit avec l'oubli de lui-même, aura « médité le désarroi du destin présent du monde », et voudra consciemment accomplir la vue-du-monde grecque.

     

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    Critique du système occidental

    INTRODUCTION

    ◊ L’Occident : une notion qui est critère de nouveaux clivages d'idées

    Parmi les révisions d’idées que nous tentons d’imposer à la “droite” au point de la métamorphoser en autre qu’elle-même, il y a la redéfinition du concept central d’Occident. Traditionnellement, les “nationalismes” européens envisageaient l’opposition entre l’Orient (voire l’Orient “rouge”) et l’“Occident”, qui unissait dans la même solidarité toutes les “nations blanches” censées porter les mêmes valeurs. Défenseurs de l’Occident chrétien ou d’un Occident strictement géopolitique regroupant les peuples blancs non-communistes et leurs alliés déclaraient s’opposer à une “menace globale”, interprétée comme l’addition du marxisme soviétique et des forces décolonisatrices du Tiers-Monde.

    Toute cette perspective (et la désignation de l’ennemi qu’elle suppose) mérite d’être inversée par ce qu’elle est historiquement inadéquate. L’Occident est devenu une civilisation mondiale. Il n’exprime plus l’Europe, il s’y oppose. Il compromet l’existence et la renaissance des cultures comme des souverainetés des nations européennes, mais aussi d’autres continents. La prise de conscience idéologique de la menace occidentale, accomplie au nom de la défense de l’Europe, est peut-être la ligne de partage. d’idées qui est appelée à se substituer progressivement à l’opposition vieillissante gauche-droite On trouve d’ailleurs de plus en plus d’hommes de “gauche”, d’anciens révolutionnaires, des progressistes chrétiens qui se mettent à défendre l’Occident et rejoignent les positions libérales de la droite d’affaires d’obédience atlantiste. En face, sont appelés à se regrouper, sur le plan des analyses, une ex-droite et une ex-gauche devenues anti-occidentales par ce qu’anti-cosmopolites. Cette opposition à l’Occident (au nom de la défense des identités nationales et culturelles) va déjà de Régis Debray à la “nouvelle Droite”.

    Quant à la “défense de l’Occident”, elle devient vraiment suspecte. Exemple du retournement pro -occidental : le discours d’un ancien gauchiste jadis anti-colonialiste et révolutionnaire, André Glucksmann. Il écrit dans un article intitulé « L’Europe sera juive ou ne sera pas » (Libération, 16 avril 1982) : « Le vieux continent (…) ne durera pas en simple coalition d’États indépendants (…). On ne pense plus à l’échelle de la nation. Il faudra bien que l’Europe apprenne à défendre son espace de libertés sociales, sa réalité économique (…) qui sont fluides et transnationales ».

    I – DÉFINITIONS

    ◊ Qu'est-ce que la civilisation occidentale ?

    Transnationale, en effet, est devenue la civilisation occidentale. La parenté entre l’Europe et l’Occident n’est plus que généalogique. Par un effet de boomerang, la civilisation occidentale se retourne contre sa matrice, l’Europe. Ce n’est pas une nostalgie historique qui doit alors nous empêcher de faire œuvre de modernisme radical en reniant cette part de nous-mêmes, cette part occidentale, qui a effectivement des racines dans notre passé.

    Mais est-ce bien un meurtre d’une partie de notre passé ? Il s’agirait plus d’un reniement du fils que d’un reniement du père, dans la mesure où l’Occident exprime sans doute la part chrétienne et biblique de nous-mêmes, la part universaliste et égalitaire de notre “tradition”, celle qui s’est exprimée dans l’Amérique, cette “fille” coloniale de l’Europe. Renier l’Occident sera donc à la fois une métamorphose de notre propre définition de nous-mêmes, et peut-être aussi un appel vers un autre passé, qui n’a rien d’occidental, parce que rien de chrétien, et qui n’a cessé dans toute notre histoire européenne de ressurgir sous les for ms les plus diverses, bien longtemps après la fin “officielle” du monde antique.

    Dans ces conditions, renier l’Occident sera peut-être pour l’Europe se redéfinir et se retrouver. Si l’Europe apparente et majoritaire, celle des conciliabules des politiciens et du babil des média, est bien occidentale, l’Europe minoritaire et profond e, celle de la culture de ses peuples, n’est pas occidentale.

    ◊ 1) La mondialisation du modèle américain de société

    Mais comment définir la civilisation occidentale ? Elle est le fruit monstrueux de la technique européenne, à laquelle elle a emprunté son dynamisme entreprenant (mais à laquelle elle finit aussi par s’opposer) et des idéologies égalitaires issues du monothéisme judéo-chrétien. Elle s’accomplit dans l’Amérique du Nord qui lui a donné son impulsion décisive au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Comme la chrétienté, la civilisation occidentale nourrit un projet universaliste et égalitaire : transformer la Terre et ses peuples en une “société”, gouvernée par l’économie, construite sur le modèle de la société américaine telle que les Pères Fondateurs bibliques des États-Unis l’avaient définie : “la poursuite du bonheur dans l’égalité”. Ennemie de toute politique, de toute souveraineté, de toute histoire, de toute appartenance ethnique, nationale ou culturelle, la civilisation occidentale installe une société mondiale technocratique et gestionnaire. Elle a réussi là où le marxisme soviétique (qui a une si profonde parenté idéologique avec la civilisation occidentale) a échoué : transposer dans le social l’utopie chrétienne de la société céleste.

    ◊ 2) Analyse du “système” occidental

    Le système occidental est l’ensemble des pouvoirs et des stratégies qui entraîne la civilisation du même nom. Réseau mondial de décisions décentralisées, ce qui la rend insaisissable, ce système regroupe les milieux d’affaires des pays industriels, les firmes et les banques géantes (qu’elles soient multinationales ou socialisées), le personnel politique et journalistique des nations occidentales, toutes tendances confondues, les sphères dirigeantes des pays pauvres, etc. Ce qui rend ce système fort, c’est qu’il n’a pas de lien, ni de lieu de concertation. Pas de chef d’orchestre clandestin. Comme tout “système”, il fonctionne par intériorisation de ses finalités, et n’a pas besoin de coordination. Tout le monde est implicitement d’accord sur l’idéologie qui l’anime.

    Le système occidental a son épicentre aux États-Unis. Il n’est pas d’essence politique ou étatique mais procède par mobilisation de l’économie. Négligeant les États, les frontières, les religions, sa “théorie de la praxis” ne repose pas sur la diffusion d’un corpus idéologique ou sur la contrainte coercitive, mais sur la déculturation, sur l’aliénation et la persuasion par la propagande dont l’objectif est l’adoption, volontaire, d’un certain style de vie. Le système occidental consacre ainsi une forme douce et “libre” du totalitarisme, sans doute la plus efficace de toutes. Oui : totalitaire. Car l’Occident est tout ; il n’est nulle part, il est en nous ; sa force, c’est de tenter d’“être” en chacun de nous.

    L’Occident n’est déjà plus l’Amérique. Elle a été, elle aussi, dépassée par la civilisation occidentale. Celle-ci est devenue transnationale : c’est-à-dire que les décisions économiques et culturelles qui procèdent de l’Occident peuvent être prises par des Européens ou des Japonais.

    ◊ 3) Les “alliances” géopolitiques occidentales et l'atlantisme

    L’Occident possède évidemment sa “branche” géopolitique : pour nous Européens, c’est l’alliance atlantique, qui nous maintient dans la dépendance stratégique des États-Unis. L’objet de cette alliance n’est pas en fait militaire (nous défendre). Il est de nous inclure dans un ordre économique et culturel, au moyen d’une politique de défense faussement égale à laquelle les États-Unis ne croient même pas eux-mêmes. L’atlantisme occidental, comme son allié objectif le communisme soviétique (autre système qui n’est pas consubstantiel aux peuples. d’Union Soviétique), scindent artificiellement l’Europe. Ils veulent “diviser pour mieux régner”. L’Europe est le centre géopolitique du monde. Détachée de l’Occident, elle serait une menace inacceptable pour les États-Unis. la prétendue solidarité atlantique est un leurre, et les bellicistes qui poussent à un conflit Ouest-Est tentent de retarder le véritable antagonisme, géostratégique et économique, qui se dessine, opposant les deux rives de l’Atlantique et pulvérisant la réalité géopolitique de l’Occident.

    Certes, il ne faut pas négliger la menace militaire soviétique ; mais, au nom de ce constat, a-t-on le droit pour autant d’accepter la solidarité atlantique, qui constitue une menace historique et culturelle pire pour un peuple qu’une invasion armée ? Au surplus, une neutralisation de l’Europe par l’URSS ne desservirait pas de manière dramatique les intérêts des USA. Ils s’en accommoderaient. Souvenons-nous de la Chine et du Vietnam (1).

    L’intérêt des Européens est de ne jamais avoir à se battre entre eux, Est contre Ouest. Une guerre opposant Européens de l’Ouest et Européens de l’Est serait aujourd’hui aussi monstrueusement fratricide que le furent les guerres de 1914-1918 et 1939-1945. Elle aboutirait inéluctablement, à la disparition définitive de toute potentialité européenne et viendrait, ainsi, achever le processus engagé par les guerres de 1914-1918 et 1939-1945, qui ont été les deux premières étapes de la marche de l’Europe vers sa mort. Il ne faut pas qu’il y ait de troisième (et ultime !) étape.

    C’est pourtant à cela que pousse la logique occidentale. Un conflit Est Ouest serait, pour nous, aussi irréel et tragique que la césure politique gauche-droite qui est destinée à masquer un antagonisme beaucoup plus fondamental : les forces des peuples et des nations contre le mondialisme. Il faut bien prendre conscience d’un fait historique : il y a dans le monde des “pouvoirs” qui ont intérêt à ce que le mot “peuple” ou le mot “nation” ne veuillent plus rien dire. Parce qu’ils en ont peur, parce que les réalités que recèlent ces mots contrecarrent leurs intérêts. Pendant un certain temps, c’est l’URSS et l’internationalisme marxiste qui avaient été choisis comme instrument du mondialisme. Cela a échoué. Alors, beaucoup plus logiquement, le cosmopolitisme occidental et les USA ont pris le relais.

    II – L’IDÉOLOGIE OCCIDENTALE COMME DISCOURS TOTALISANT

    ◊ 1) L’héritage du christianisme

    Au “système” et à la “civilisation” occidentaux il convient d’ajouter l’idéologie occidentale, unique et bâtie autour des mêmes postulats et que l’on retrouve dans les différentes familles politiques, en dépit de leur apparente variété. Cette idéologie occidentale est constituée par l’ensemble des doctrines et des philosophies socio-politiques nées de la laïcisation du judéo-christianisme.

    Du marxisme au conservatisme ultra-libéral, en passant par toutes les variétés de centrisme et de social-démocratie, on se trouve en présence de la même vision de la société, de l’État et de l’homme. Le caractère commun des doctrines de l’idéologie occidentale est d’assigner comme unique finalité à la société et à l’État la réalisation du bonheur individuel, sous la forme du bien-être économique, par le moyen de la rationalisation technique et institutionnelle de la vie civique, et par l’uniformisation égalitaire des conditions.

    Une rationalité supérieure (objective et “métaphysique”) préside à ce projet : c’est le concept de justice (censé être identique dans toutes les cultures) et dont découle l’idée que tous les hommes doivent avoir les mêmes droits parce qu’ils sont supposés avoir les mêmes besoins. Cette anthropologie et cette sociologie abstraites et universalistes possèdent donc quatre caractéristiques : individualisme, rationalisme métaphysique, eudémonisme économique et égalitarisme. Le socialisme et le libéralisme ne divergent que sur les moyens techniques de réalisation de cette “société individualiste mondiale du bonheur économique rationalisé” qui est le projet planétaire de l’Occident.

    L’inspiration est claire : c’est la société individualiste de l’Éden retrouvé, la Jérusalem Céleste (le Dieu-Père préfigurant l’État-Providence et l’État mondial de demain). C’est aussi le modèle de la “chrétienté”, ce système de civilisation qui entendait abolir les frontières et les appartenances par la persuasion ou par la force. La triade philosophique chrétienne de l’lndividu à la recherche de son Salut individuel face à la Raison divine s’est très exactement transposée dans les diverses versions de l’idéologie occidentale.

    Commencée au XVIIe siècle, cette conversion historique du christianisme de religion en idéologie sociale s’est développée aux XVIIIe et XIXe siècles. De Locke à Horkheimer, en passant par Bentham, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, l’idéologie occidentale s’est déployée en strates successives, formant aujourd’hui une construction achevée qui constitue I’impensé de nos contemporains et forme la toile de fond de leur conception-du-monde. Aujourd’hui, quels que soient les régimes politiques, tous les pays occidentaux se ressemblent et accomplissent la même idéologie sociale : la société de consommation gérée par un État-Providence égalitaire.

    ◊ 2) L’idéologie des Droits de l’Homme et ses fonctions

    C’est pourquoi l’idéologie occidentale, entrant dans son troisième âge, ne produit plus de théories divergentes, mais unifie son discours autour d’un “résumé” commun, réalisant ainsi un processus de rétraction à la fois doctrinale (simplification) et historique (retour en arrière) : ce résumé, c’est la version américaine de la philosophie des Droits de l’Homme qui constitue à la fois le point de départ historique de toute l’idéologie occidentale et le moment de passage de l’Évangile en doctrine sociale. Au moment où le système occidental s’américanise, ce n’est pas un hasard s’il prend comme vulgate, comme doctrine unitaire, les principes mêmes de la révolution américaine.

    La philosophie des Droits de l’Homme devient l’idéologie généra le de l’Occident, le discours mondial hors duquel il n’est pas de légitimité intellectuelle ou culturelle. Sa fonction est d’apporter une légitimité morale globale au système économique et culturel d’arasement des peuples. la version anglo-américaine des Droits de l’Homme, aujourd’hui dominante dans l’opinion comme dans les institutions internationales, défend en effet quatre idées-clés :

    • 1) L’individu importe plus que ses communautés d’appartenance, notamment ethniques et politiques.
    • 2) Les habitudes culturelles sont secondaires (voire illégitimes) face à l’aspiration dite “naturelle” de tous les hommes vers un certain nombre de “droits” absolus, universels et abstraits.
    • 3) Ces droits concernent tous la satisfaction de besoins quantitatifs qui vont dans le sens de la construction d’un homme consommateur et assisté.
    • 4) Une organisation planétaire conçue comme “recours suprême” est préférable aux nations divergentes et souveraines ; autrement dit, l’état “naturel et juste” de la Terre est la prolongation logique du contrat social du XVIIIe siècle, c’est-à-dire l’agrégat d’individus égaux (indifférenciés ?), conçus comme entités économiques, assistés par un système international unique d’ordre à la fois moral et économique.


    ◊ 3) La destruction des nations

    Tout le sens de cette philosophie, qui fait l’unanimité des partis politiques, est de moraliser le projet suivant : détruire les souverainetés, exporter un système juridique homogène, universaliser l’économisme et l’individualisme. Bref, valider un impérialisme économique et juridique.

    Habilement, d’ailleurs, l’idéologie occidentale, qui s’exprime notamment à l’ONU et dans toutes les institutions internationales, n’attaque pas de front les nations. Toute la dextérité doctrinale du droit international occidental, aujourd’hui mondial, consiste à neutraliser les nations en les “départementalisant” à l’intérieur d’un réseau de plus en plus serré d’obligations, d’abandons de compétences et de procédures. Il est faux de dire que l’ONU ait connu sur ce point un échec. Tous les conflits, même s’ils ont lieu, sont “pris en charge”, sont “gérés” par les superpuissances qui sont les interprètes et les garants juridiques de l’ordre occidental. Par exemple, garantir le droit des nations à l’existence grâce au principe de l’intangibilité des frontières et à la non-intervention, c’est très exactement vider de substance l’idée même de nation.

    La Terre est quadrillée de nations intouchables et fixes, en quelque sorte “gelées”. L’histoire politique a été arrêtée par ce statu quo occidental. De la sorte, sous les apparences d’une fausse paix et d’une dénaturation de l’idée de souveraineté très habilement neutralisée, l’impérialisme économique et culturel du système occidental, illustré par des pays comme les USA et le Japon, peut s’exercer de plein droit, sans “violence” reconnue comme telle, puisque la souveraineté a été limitée à son aspect — au fond secondaire — de souveraineté territoriale et militaire. En paraissant garantir les nationalités sur le plan territorial, politique et militaire, le droit occidental frappe paradoxalement d’incapacité toute mesure de défense politique et militaire accomplie par une nation, et valide toutes les formes d’impérialisme économique et culturel. Ce sont bien en tendu les USA qui tirent le plus de profit de cette gigantesque hypocrisie.

    III – LE NÉO-COLONIALISME

    ◊ 1) Le modèle anglo-saxon et le refus de l’Europe

    Pour le vénézuélien Carlos Rangel, tous les peuples « ne se sentent pas membres fondateurs du club qui s’appelle civilisation occidentale » (2). « L’Espagne, l’Italie, la France et l’Allemagne — ajoute-t-il — ne seront jamais aussi intégrées dans la société capitaliste occidentale que la Nouvelle-Zélande, qui appartient culturellement à la source où le capitalisme a puisé son impulsion », à savoir « l’hégémonie anglo-saxonne instaurée par l’Angleterre et dont les États-Unis ont pris le relais ». Il conclut : « Le moindre défaut d’identification à la source première des idées et au siège actuel du pouvoir est inexorablement cause d’anxiété et d’insatisfaction nationale ».

    C’est la planète entière qui vit donc un complexe d’identification. Comme l’égalitarisme, qui proclame l’égalité sans la réaliser, l’Occident, par ses hiérarchies implicites, recèle une logique aliénante et schizophrène, lourde de racisme inavoué. Les membres du “club” occidental se différencient des Blancs occidentaux et, au-delà, des “autres”, les demi-occidentaux pleins de ressentiment et psychologiquement partagés entre l’envie et la haine honteuse d’eux-mêmes. Cette honte, visible dans les pays du Sud, est un puissant moteur d’occidentalisation frénétique : paraître plus “occidentaux” encore que les modèles anglo-saxons, voilà la grande affaire.

    Le “club”, le centre de l’Occident, quant à lui, regroupe les zones où l’Anglais est la langue maternelle, où le biblisme et l’esprit protestant ont façonné la culture, où la version économiste de l’idéologie du contrat social et des Droits de l’Homme a sévi. On a reconnu : l’Angleterre, les pays blancs du Commonwealth, la Hollande et la Scandinavie (pour ces deux pays, l’Anglais n’est pas langue maternelle mais est devenu aujourd’hui outil quotidien), l’Amérique du Nord. Israël a été admis membre d’honneur, la France membre moral en raison de son universalisme militant et du souvenir de la Fayette, l’Allemagne et l’Italie membres associés, parce qu’il le faut bien — pour cause de péripéties militaires et parce que l’incorrigible Allemagne se relève toujours, et avec quelle force, de tous les coups qu’on lui a portés (et que certains auraient voulu mortels) ; quant au Japon, il s’est lui-même institué membre, et les Anglo-saxons commencent à s’en mordre les doigts. Bref, comme le christianisme, il y a les baptisés, les croyants et les convertis, repartis en cercles concentriques.

    Mais bien que cet Occident ait grandi comme une monstrueuse projection de la partie anglo-saxonne de notre propre culture européenne, il exprime néanmoins le projet américain de se construire sur un refus de l’Europe. La civilisation occidentale n’est pas un auto-dépassement de la culture européenne mais une rupture avec elle. Comme jadis la Chrétienté, l’Occident n’a pas pour finalité d’“illustrer” l’Europe, mais de la digérer, de l’araser, de la vider progressivement de sa substance.

    ◊ 2) Les deux stratégies néo-coloniales : économico-culturelle et juridique

    Cette “digestion”, dont sont victimes les Européens et les autres, passe par deux stratégies : économico-culturelle et juridique. C’est tout d’abord par néo-colonialisme économique et culturel que l’Occident (et à sa tête les USA) procède. Les produits culturels ouvrent la voie aux styles de comportement économique, selon une tactique liée.

    Pour faire entrer un pays dans l’orbite du libre-échangisme capitaliste occidental, il convient en même temps de lui imposer comme langue véhiculaire l’Anglais (ou, plus exactement, cet Anglais dégénéré, primarisé, qu’est l’Américain), les Droits de l’Homme, la “culture des jeunes” et les mœurs petites-bourgeoises américaines. Cette déculturation s’appuie bien entendu sur les bourgeoisies locales, qui sont des têtes de pont occidentalisées chez les “sauvages”. C’est évidemment au nom de la justice, de la lutte contre la faim, de l’alphabétisation (bref, comme du temps du premier colonialisme christianomorphe) que l’occidentalisation économique se réalise. Les institutions charitables et humanitaires (Terre des Hommes, Amnesty, Médecins sans frontières, etc.) sont les auxiliaires, volontaires ou non, de cette entreprise dont le dollar est le moteur principal et l’éthique biblique le carburant.

    Sur le plan juridique, l’arme de l’occidentalisation va de l’unification du droit politique autour du modèle universellement présenté comme le seul valable (monopole de la légitimité), celui de la démocratie des partis, à l’inclusion dans des systèmes de défense, dans des organisations régionales, dans des institutions économiques (OTAN, OTASE, OCDE, UNESCO, etc.) qui, ayant pour objectifs annoncés la défense, l’organisation régionale, l’harmonisation économique ou culturelle, ont toutes pour résultat de limiter les souverainetés et de soumettre les États à l’“arbitrage” des grandes puissances. L’évolution culturelle comme l’histoire politique des peuples sont “gelées”.

    ◊ 3) Le Tiers-Monde et la doctrine du “développement”

    Qui pense “Occident” pense aussi “Tiers-Monde”. Cette dénomination, créée par Alfred Sauvy en 1955 après la Conférence de Bandoeng, désigne à la fois le “double” et J’inverse de l’Occident, et par là le légitime. Mais c’est le léninisme, version de gauche de l’idéologie universaliste occidentale, qui a inventé la notion de Tiers-Monde. Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), Lénine conçoit les pays pauvres sous une catégorie unique, comme instruments de la révolution mondiale. Leur spécificité, leur conscience nationale n’est que provisoire et subordonnée au projet occidental de construction d’une civilisation économique “rationnelle”, égalitaire, planétaire et “juste”.

    a) Aspects idéologiques

    Marx lui-même se félicitait de la destruction de la société indienne, dite “arriérée’’, par l’impérialisme britannique (3). Il écrivait : « cette partie du monde jusque là restée inférieure doit désormais être annexée au monde occidental » (4). Le Tiers-Monde est en fait un concept qui permet de désigner les peuples pauvres qui, en renonçant à leur identité culturelle, se portent candidats à l’occidentalisation, comme les prolétaires le sont à l’embourgeoisement. Et les occidentalistes de “gauche” et de “droite” savent bien que le ressentiment nourri par ledit Tiers-Monde est un faux danger, puisque le désir d’assimilation et le mimétisme social déculturant l’emporteront toujours sur l’agressivité, exactement comme pour les prolétaires envers les bourgeois.

    Pour conjurer la menace, d’ailleurs, et préserver leur projet universaliste, léninistes et libéraux utilisent le même argumentaire, celui de la doctrine du développement. Implicitement, un seul modèle est valide parce que juste et humain, conforme aux Droits de l’Homme : le “développement” et l’acquisition du niveau de vie occidental. Comme le vit Carl Schmitt (5), c’est une “éthique” et un “ordre moral” qui valident avec cynisme l’impérialisme économique occidental.

    La doctrine du développement reproduit la discrimination chrétienne entre croyants et infidèles (ou “païens”) “en voie de devenir chrétiens”, ou celle qui opposait les “sauvages” et les “civilisés” dans le progressisme colonial français du XIXe siècle. Libéraux et socialistes opposent implicitement les occidentaux civilisés (parce que développés), aux “non encore occidentalisés” par ce que “non-développés” (“en voie de développement”, selon l’expression consacrée par la stupidité et l’hypocrisie journalistiques) et donc non civilisés.

    Quoique jamais admise, cette discrimination est notamment visible lorsque les humanitaires et les progressistes protestent contre les “pratiques barbares” en cours dans les pays d’Afrique. La doctrine du “développement” présuppose que tous les pays doivent suivre l’industrialisation occidentale, alors que l’on sait par ailleurs que l’écosystème terrestre ne le supporterait pas. Naturellement appuyée sur les Droits de l’Homme, cette doctrine du “développement” a pour fonction, sous son habillage humanitaire, de légitimer moralement les deux grandes formes dominantes du capitalisme occidental, le libre-échangisme et le socialisme d’État. Il leur est, en effet, indispensable que les pays du Sud participent au système économique planétaire, même au prix de leur autodestruction économique et culturelle, car ce système occidental n’est viable que si la menace d’autarcies nationales ou régionales est conjurée, que si le flux d’échanges (ou d’“aides”) sont planétaires.

    b) Libre-échangisme et économie mondiale

    Mais malheureusement l’autarcie n’est pas conjurée. De plus en plus d’économistes prennent conscience que le modèle de l’“économie mondiale” occidentale présente trois inconvénients majeurs aussi bien pour les pays du Sud que pour l’Europe. Premièrement, il casse les économies locales en les spécialisant par produits et par zones, ce qui fragilise et déstructure les sociétés, crée un chômage massif, anéantit l’agriculture, dépossède les souverainetés politiques, tous phénomènes masqués par une comptabilité fallacieuse en termes de progression quantitative de “niveau de vie” calculée en dollars par tête. Deuxièmement, il uniformise les types de consommation et de techniques de production autour d’un modèle unique, celui des réseaux et des firmes transnationales ou américaines, ce qui unifie le régime techno-économique mondial et le rend extrêmement vulnérable à une crise géante globale.

    Troisièmement, il consacre la domination des superpuissances sur un amas de peuples que l’on entend dépolitiser, déculturer et priver, au nom d’un prétexte “moral”, de leurs aspirations à l’indépendance et à la puissance nationales. Face à ces inconvénients, il faut se féliciter de l’apparition de thèses en faveur de blocs de nations vivant en semi-autarcie, selon des modèles d’échange et de croissance économique propres à leur culture. Ces idées sont défendues, par ex., par François Perroux et Régis Debray (6).

    De plus, elles correspondent à la réalité de l’évolution des échanges, puisque dès maintenant se constituent en Asie et en Amérique Latine des zones de co-prospérité, des espaces d’échanges régionaux. L’Europe ne devrait pas en souffrir si, elle aussi, comme le préconise l’économiste André Grjebine (7), mettait en place un développement autocentré, c’est-à-dire une autarcie d’expansion. Associé aux pays du Sud, un tel espace d’intégration économique menacerait l’ordre économique occidental.

    C’est cette menace que tentent de conjurer les “nouveaux économistes” adeptes, en dépit de la crise, d’un libéralisme techniquement dépassé. Ce n’est pas un hasard si ces théoriciens (8) trouvent leur inspiration aux États-Unis, chez l’ex-Autrichien Hayek ou dans l’école néo-libérale de Chicago. Leur propos n’est pas, au fond, l’“économie”, mais la défense des intérêts du système occidental et l’exaltation de la vue du monde qui sous-tend ce système.

    IV – L’ALIÉNATION CULTURELLE

    Pouvons-nous supporter, sur le plan éthique, d’être, en tant qu’Européens, assimilés à un tel système de valeurs ? La honte devrait nous saisir lorsque les non-Européens, comme récemment le roi du Maroc, assimilent la culture européenne aux valeurs délétères de la civilisation occidentale, qui se déversent chaque été sur le monde par le biais du tourisme de masse. Il faut choisir : nous reconnaissons-nous dans Walt Disney ou Dostoïevski ; dans Elvis Presley, le reggae et le rumba-rock ou dans le rembétiko grec ; dans Goldorak, le superman japonais encore plus simplet que son modèle américain, ou dans les personnages du cycle arthurien ?

    Ceux qui se reconnaissent dans les premiers termes sont aliénés. Leurs structures mentales sont occupées. Ils sont manipulés, transformés en “choses réagissantes” par des pouvoirs économiques qui, comme Jean Rostand avec ses grenouilles, pré-fabriquent leurs “réponses culturelles” (les “goûts”…) grâce à l’habile maniement de la réclame publicitaire.

    ◊ 1) La culture de masse américanomorphe

    L’Occident offre au monde le visage hideux et déshonorant d’une culture de masse qu’il faut qualifier de néo-primitivisme. Dans la musique, le cinéma, l’art pictural, le mode de vie, le langage, elle substitue aux mœurs et aux arts spécifiques des nations une culture-marchandise unitaire et simple. Cette homogénéisation dans le simplisme est nécessaire pour établir une fausse “communication” des hommes autour d’un style de vie et de sensibilité primitif et planétaire.

    Sur le plan linguistique, le véhicule de pénétration de l’occidentalisme est le néo-Anglais, construit à base d’Américain simplifié. Films, disques, slogans des jeunes utilisent ce nouveau moyen déculturant de communication planétaire au même titre que les congrès scientifiques et que les ministères nationaux de l’éducation qui, par goût de la facilité et par esprit marchand, font de I’Anglo-américain la deuxième langue de tous les Européens, et bientôt du monde entier. De la sorte, les structures mentale des nouvelles générations sont déformées et préparées a recevoir la culture, l’idéologie et les habitudes de mœurs de cet Occident américanomorphe. Jeans, human rights & walkman : comme cela sonne bien en Anglo-américain. Ce n’est pas un hasard, c’est une conséquence.

    Depuis trente ans, l’imaginaire collectif des enfants et des adultes européens est constitué de mythèmes américains, qui ne sont d’ailleurs même plus “produits” directement par l’Amérique : de la “légende de l’Ouest” jusqu’au rock opera, de Superman jusqu’à la science fiction new-yorkaise, nos références affectives sont peuplées d’“images” américanomorphes, comme nos discours sont encombrés d’idéologèmes de même nature. Pêle-mêle, nos cerveaux auto-reproduisent le même imaginaire global, et disent : New-York, cow-boy, hit-parade, California, dollar, Popeye, Al Capone, Pearl Harbour, Harvard, etc. Les processus intellectuels eux-mêmes sont atteints par un style occidentalo-américain qui est, tout naturellement, recréé par les peuples non-américains eux-mêmes. C’est ce que les sociologues appellent l’aliénation de l’itération mentale ; et c’est ce qu’il y a de plus grave, car de plus inconscient. Quelques exemples : les Suédois et les Hollandais conversent maintenant assez souvent entre eux en Anglo-américain ; les langages informatiques et les banques de données, comme l’accès aux logiciels, dépendent exclusivement de clés linguistiques et mathématiques et de “mémoires” conçues en Américain ; les styles des émissions radiophoniques ou télévisées, les méthodes publicitaires, les tests de capacité sont décalqués sur ce qui se fait aux USA. La liste n’est, malheureusement, pas limitative.

    ◊ 2) Le système socio-mental de la “culture des jeunes”

    Nos références mentales s’organisent alors en un ensemble cohérent d’idées et d’images qui est le système socio-mental de l’Occident. Il prend la place des références régionales, nationales, confrériques, professionnelles, etc., et unifie toutes les visions-du-monde autour des mêmes habitudes. Le “goût” ainsi manipulé, l’aliénation étant aussi parfaitement intériorisée, l’intellect peut bien conserver l’illusion de son “libre-arbitre”. “Ça” parle en nous, comme disait Lacan, et moi, je garde l’illusion que je parle. L’idéologie idolâtre l’ego au moment ou l’“iconologie” (système collectif de sensibilité) le désagrège. Le système occidental est autant à l’extérieur que dans mon cerveau. Il n’est pas dans les gens, il est moi, vous, nous.

    Et les jeunes “contestent”, évidemment. Mais les armes de la contestation, qui agissent dans la culture pratique et quotidienne, relèvent de la grammaire culturelle de l’Occident, et de son aspect central, c’est-à-dire américain. Le phénomène punk, par ex., exprime son néo-anarchisme qui se veut anti-bourgeois, en reprenant mot pour mot les slogans des Sex Pistols (“no future”, “love and crash”). Ils contribuent un peu plus à américaniser la culture, en adoptant des styles vestimentaires, alimentaires, linguistiques copiés sur le rétro américain des années 50 et prônant la “jeanisation” totale de l’habillement, la systématisation des fast food, etc.

    Toute la fonction de la “mode des jeunes” apparue dans les années 50 avec le phénomène rock, puis pour suivie sans changement depuis avec les hippies, la pop-culture, l’underground, la new-wave, etc. n’était absolument pas la rupture contestataire, comme ont fait semblant de le croire les idéologues de la rupture des générations ou de la révolution sexuelle, Marcuse, Reich et les autres. La “nouvelle culture des jeunes”, typiquement américanomorphe par son contenu et ses langages, avait un objectif bien précis : construire la première génération totalement occidentale de l’histoire, par-dessus toutes les frontières.

    C’est sur la génération nombreuse d’après-guerre que l’expérience, partie des USA, puissance “libératrice” et organisatrice du Plan Marshall, a commencé. La génération précédente était encore trop pétrie des cultures nationales. Cette “culture des jeunes” n’avait rien de “jeune” : on le voit puisque les “vieux jeunes” des années 50 la conservent, et que le rétro d’aujourd’hui la reproduit. Il s’agissait (et l’on y est parvenu) de réussir ce que dans le maximum de pays, toutes les générations nées après 1950 adoptent définitivement un style de vie, une sensibilité “artistique”, un imaginaire, une culture qui soient par tout unifiés autour des schémas de l’Occident américain.

    L’invasion générale du code linguistique anglo-americain venait évidemment en prime. De la sorte, une classe mondiale de consommateurs, regroupés autour du même dressage économico-mental, est mise à la disposition d’un système qui a besoin des USA comme centre et du monde “développé” comme marché de produits finis. Le système occidental digère la contestation s’en nourrit. C’est le problème-clef de ceux qui, pour le jeter à bas, veulent faire la révolution.

    ◊ 3) Les fronts de la guerre culturelle

    Sur le plan culturel, on peut donc dire comme Robert Jaulin que l’Occident nous traverse. Son dressage a réussi à pénétrer dans la culture pratique.

    On peut en effet distinguer deux types d’appréhension de la culture : la culture littéraire, gardienne de l’héritage, et la culture pratique, ou quotidienne, qui pénètre les modes de vie. Sur le plan de la culture littéraire, l’opposition anti-occidentale est déjà en voie de construction. Ne citons que pour mémoire les travaux de la “nouvelle droite”, par ex. : renouvellement de l’héritage européen, recours aux plus anciennes traditions “modernisées”, com bat idéologique et linguistique, etc. Ce type d’action est destiné à susciter une opposition à l’Occident dan s le domaine de la “vie de tous les jours”.

    Prenons un exemple. Il existe une unité mentale, ressentie comme telle par les populations, autour d’un style culturel pratique, qui va de la gestuelle à l’alimentation, que l’on pourrait qualifier d’euro-méditerranéen. Il recouvre le Portugal, la France méridionale, l’Espagne du Centre et du Sud, l’Italie moyenne et méridionale, la Grèce, etc. Que cette parenté euro-méditerranéenne n’ait pas grande signification au niveau de la culture littéraire, de la tradition socio-politique, des liens artistiques, c’est une évidence. Mais regardons le monde où nous vivons, et où il faut combattre. Il est aussi important que les livres ; pas plus, mais autant. Et là, on remarque une parenté de style quotidien, de culture pratique, vécue comme telle, qui peut être nommée latino-méditerranéenne. La même remarque peut être faite pour l’ensemble germanique ou slave.

    Dans ces conditions, la stratégie anti-occidentale en Europe doit comporter l’ouverture, dans chacun des pays considérés, de fronts culturels quotidiens, qui agiront au niveau de la musique, de la mode, des soirées de jeunes, de l’alimentation, du comportement, etc. Ils peuvent parfaitement ne pas “passer” par les circuits commerciaux. L’exemple d’une telle “autonomie” a été donnée par les punks, ou en Italie par les Indiens. Malheureusement, ils se sont fait récupérer.

    Pour faire pièce à l’occidentalisme américain, un front latin peut être constitué dans les pays considérés. La même chose peut être réalisée dans les pays d’Europe du Nord autour de la culture quotidienne de l’aire germanique, qui est très riche et dans laquelle on peut puiser tous les éléments aptes à structurer la vie quotidienne. Les deux pièges à éviter sont, bien entendu, le folklore et la micro-culture. On n’affrontera pas la culture pratique américaine par des micro-rites régionaux.

    Un exemple très précis de victoire culturelle peut être cité à propos de la Grèce. Depuis 1979, les boîtes de nuit “américaines” déclinent grâce à la réouverture de cabarets traditionnels dansants “modernisés”. La même chose peut être accomplie dans d’autres pays où vit encore une culture populaire, comme certaines régions d’Italie, d’Espagne (où le processus de décomposition est malheureusement en cours à vitesse accélérée), de Norvège… Songeons aux fest-noz bretonnes. Certes le cas de la France et de l’Angleterre se pose… Le rôle du combat culturel est précisément d’inventer des solutions. Il faut une audace d’imagination pour vivre l’héritage en lui donnant une force et une forme futuristes.

    V – PATHOLOGIE DE LA “SOCIÉTÉ” OCCIDENTALE

    L’aliénation culturelle serait moins grave si l’Occident, par le type de société qu’il met en œuvre dans chaque État, société technocratique, marchande et “socialisée”, n’affaiblissait pas par avance les réactions de défense. Sur le plan physiologique et intellectuel, sur le plan organique, la société occidentale casse l’énergie des groupes et des individus. Les masses humaines qui nous environnent ne sont pas seulement déculturées et dénationalisées.

    ◊ 1) Une société sans légitimité

    Comme l’a vu Konrad Lorenz, la civilisation occidentale nous entraîne dans une mort tiède. Ses modes de vie ont des incidences physiologiques névrotiques et pathogènes : nous devenons domestiqués et fragilisés dans nos comportements (9). Le déclin démographique, la faiblesse de caractère, la dégradation génétique des Occidentaux sont des faits attestés par les médecins eux-mêmes.

    a) Un monde sans but

    Sur le plan mental, nos contemporains se ressentent de l’absence de finalité ultime, d’ordre de valeurs, bref de “sens” au sein de la société occidentale et de “sens” de cette société elle-même. Jean Baudrillard et Michel Maffesoli ont bien montré que l’État de type occidental, en rationalisant et en homogénéisant la société pour “libérer” l’individu, a détruit toutes les formes de socialité communautaire qui formaient un relais entre le centre souverain et l’individu (10). De sorte que les sociétés occidentales sont sans doute les premières à n’avoir plus de légitimation intellectuelle. Les discours démocratisants et le moralisme des Droits de l’Homme, comme cette légitimation en forme de fantasme négatif qu’est la peur entretenue des “fascismes”, ne sont, au fond, même plus nécessaires. La société tient toute seule, comme un monde sans but. Elle est à elle-même, en tant que pourvoyeuse de marchandises, de services et d’organisation, sa propre finalité. Elle est un ensemble intégré de “secteurs techniques d’activités économiques et bureaucratiques”, qui sont autant de finalités sans fin. Les hommes ressentent confusément cette implosion de sens, cette absence de raisons de vivre et de se mobiliser pour cette société. Mais, en dépit de leur besoin d’autre chose, de leur appel vers d’autres systèmes de valeurs que l’idéologie occidentale, ils acceptent l’absurdité spirituelle de cette société. Pourquoi ? Parce que la “raison d’être” de cette société a été intériorisée en chacun de nous sous la forme de la recherche du bien-être narcissique. Voilà la grande force du Système : il a individualisé sa légitimité. Aussi, les contestations “objectives”, les discours intellectuels, les critiques culturelles de la société présente ont-ils grand mal à faire de l’effet, même s’ils rencontrent de l’approbation.

    b) Une société opaque

    La société occidentale a d’ailleurs mis en place un dispositif anti-contestataire très efficace : ce que l’on peut appeler l’opacification du social. Alors que la gauche progressiste, dans sa manie rationalisante, a toujours voulu “clarifier” et “mécaniser” les rapports sociaux, c’est l’inverse qui s’est produit. La société occidentale, en devenant bureaucratique, redistributrice d’aides financières abstraites, assistée, etc., a fini par devenir incompréhensible. Comme une boîte noire, notre société reçoit, donne, produit, organise, sans que personne ne perçoive plus la réalité des rapports humains. L’État-Providence social-démocrate accuse ces traits plus fortement encore que la société capitaliste traditionnelle. Il a réalisé ce que Marx reprochait au capitalisme primitif : transformer les rapports des hommes entre eux en rapports entre des quasi-marchandises.

    Deuxième phénomène d’opacité sociale : les media. L’abondance de leur discours obscurcit toute communication. Ils fonctionnent comme une drogue collective, et isolent l’individu dans une chambre d’écho. Cette inflation de “discours publics”, tous plus superficiels les uns que les autres, neutralise la contestation. La société occidentale peut tout laisser dire et tout laisser faire. Les chiens aboient, la caravane passe. Avec une réserve pourtant, qui est aussi une espérance : un discours véritablement anti-occidental sera peut-être, à la longue, entendu, car il est de l’ordre de ce que Baudrillard nommait la “révolution symbolique”. De sorte que les attaques menées contre les discours “sacrilèges” de la nouvelle droite constituent un bon signe.

    ◊ 2) Contradictions entre l’Occident et la Modernité

    Mais au-delà de ces inconvénients d’ordre socio-psychologiques qui mettent en danger notre survie politique, culturelle et peut-être même biologique, la civilisation occidentale entre en conflit et en contradiction avec le mon de moderne lui-même. La part “européenne” de cette civilisation, ce que l’on peut nommer sa “rationalité subjective ou pratique”, qui est un héritage gréco-latin et qui exprime des valeurs de volonté-de-puissance, entre en contradiction avec sa, “rationalité objective”, héritée du judéo-christianisme, c’est-à-dire les grands principes qui prétendent fonder la société planétaire du bonheur et accomplir la fin de l’histoire. Cette contradiction se manifeste par des “crises” qui touchent les domaines les plus variés.

    a) Idéologie-Technique

    Contradiction d’abord entre l’idéologie et la technique. La technique moderne celle notamment du nucléaire, du spatial : de la génétique apparaît de plus en plus incompatible avec les idéaux iréniques de l’Occident moral. L’humanitarisme regimbe devant le risque et l’aventure du modernisme ; on essaie de mettre, au service du confort, des sciences et des techniques qui portent en elles-mêmes des valeurs de dépassement, de puissance, de travail. Domesticatrice et homogénéisante, comme le vit Spengler, la technique est aussi mobilisatrice et hétérogénéisante, comme le déplore Habermas (11) et comme il faut nous en féliciter.

    b) Rationalité-Raison

    Contradiction ensuite entre la rationalisation sociale (institutions, mécanismes économiques, exercice des pouvoirs, modes de vie, etc.) et la faillite de toute rationalité intellectuelle et culturelle. Les idéologies dominantes de l’Occident ont bien perdu cette superbe, cette prétention au rationalisme total et à la “clarification” (Aufklärung) de, toutes choses qui fut l’apanage des libéraux et des intellectuels progressistes jusque vers les années 60. L’éthologie, l’anthropologie, la génétique, l’astrophysique, etc., sont venues démentir les postulats des idéologies occidentales rationnelles et égalitaires. Le monde redécouvert par les sciences retrouve l’enchantement et l’irrationalité que les doctrines qui se croyaient “raisonnables” lui avaient fait perdre. La “vérité” occidentale se heurte aujourd’hui au réel. Dès lors, les idéologies deviennent slogans. Les intellectuels avouent, comme Debray ou Lévy, qu’ils ne font plus que de la morale et il ne leur importe plus que leur “vérité” s’oppose à la réalité. La Raison admet ne plus avoir de raison. Même les modes culturelles, comme le vit Daniel Bell, sont incapables depuis trente ans de se renouveler. L’actuel remplace le moderne et l’invention artistique meurt sous la roue du rétro : il en résulte un naufrage dans l’absurde, l’irrationnel, le masochisme, voire le goût du nul ou du nihilisme formel qui marque la culture occidentale (12).

    c) Les trois cultures

    Celle-ci se trouve alors déchirée entre trois tendances : une culture néo-primitive faite pour les masses, simple et sans renouvellement, organisée autour d’une grammaire sub-américaine ; une culture absconse et élitaire, irrationnelle et nihiliste, dont l’abstraction garantit aussi, d’ailleurs, l’universalisme. Et une culture muséifiante, qui répète le passe comme un culte, qui atteste de la décadence des sensibilités par un psychisme répétitif d’adoration stérile de l’“ancien”. Le modernisme qui est au fond l’essence de notre véritable tradition, européenne, inquiète et faustienne, a été tuée par l’Occident après avoir été — il faut le reconnaître — porté par lui. D’autre part, la culture se voit sectorisée, momifiée, soit comme une distraction soit comme véhicule de modes de consommation. Dans les deux cas (culture-loisir ou culture-marchandise), la culture est instrumentalisée, réifiée par la civilisation occidentale.

    d) Consommation-Production

    Troisième contradiction : celle qui apparaît entre, la consommation et la production. L’économie occidentale repose sur la productivité croissante du travail et sur l’esprit d’organisation. Mais, en même temps, les valeurs produites par la consommation et les loisirs de masse construisent un psychisme paresseux et porté vers le non-travail. Ce qui rejoint d’ailleurs le soupçon biblique porté sur le travail créateur… Combien de temps la société du bonheur va-t-elle pouvoir encore se fondre sur l’esprit d’entreprise des scientifiques et des producteurs ?

    La société marchande occidentale et le libéralisme qui se prétendaient créatifs et incitatifs reposent de moins en moins sur l’esprit de gain (qui était malgré tout dynamisant) et de plus en plus sur l’esprit de lucre. Ce dernier est caractéristique de l’homme assisté par l’État social. C’est le mental du rentier que le capitalisme libéral avait cru enterrer mais qu’il ressuscite. L’Est communiste et l’Ouest libéral donnent naissance à des types d’hommes proches et à un idéal commun : l’idéal parasitaire. C’est cette convergence qu’il faut analyser.

    3) L’État social totalitaire

    Contrairement aux prévisions des nouveaux économistes qui répètent inlassablement les manuels de Samuelson, l’Occident libéral et l’Occident socialiste convergent vers un même type de société, relativement apparenté avec le modèle soviétique, militarisme et coercition directe en moins. Cette société occidentale en gestation, c’est l’État-social bureaucratique, dominé par des appareils (partis, syndicats, bureaux) hiérarchisés et innervants.

    a) Mécanismes d’aliénation

    Pour compenser l’autoritarisme et la croissance d’une société réglementée, deux dispositifs sont déjà mis en place : d’une part un langage d’État hyper-démocratique, fonctionnant comme une idéocratie, et un rituel moral, autour du rappel lancinant des grands principes de Liberté, de Justice, etc., mais ayant aussi pour fonction d’éliminer par “incapacitation” tous les opposants à la vulgate idéologique officielle. D’autre part, deuxième dispositif : un développement de la sphère privée qui donne à l’individu l’illusion de son confort et de son autonomie, qui le polarise sur une micro-gestion du quotidien (le “droit au bonheur”), qui le calfeutre dans l“assistance ou dans ses préoccupations intimistes (“droit à l’orgasme” par ex.). L’idéologie de la démocratie de base fait partie de ce dispositif répressif qui a pour objectif de dépolitiser, de démobiliser les ex-“citoyens” qui, préoccupés des droits de leur petit bonheur narcissique, n’iront pas contester le monolithisme oligarchique d’un Système de plus en plus international et hors de tout con trôle réel. L’idéologie thérapeutique et la société d’assistance, de même que le style gris-rose de la presse occidentale, totalement démobilisatrice et inessentielle, concurrent à la même fonction : mettre les pouvoirs hors d’atteinte, en les rendant à la fois invisibles et partout présents.

    L’homo occidentalis est, ainsi, partout en train de naître. Individualiste jusqu’à l’égotisme pathogène, ahuri par l’intimisme sexuel et le loisir de masse, il reflète un type néo-bourgeois qui avait été prophétisé dès 1923 par Sombart (13). Ce petit-bourgeois planétaire, qui est en fait l’assomption laïque du chrétien comme l’avait entrevu Nietzsche (“le dernier homme qui sautille, ricane et dit qu’il est heureux”), n’a conservé de l’esprit de calcul de la société marchande que l’incivisme égoïste de l’assisté et du “salarié garanti”, fuyant toute énergie, toute responsabilité ; son psychisme, incréatif, est celui d’un courtisan et d’un carriériste qui profite d’un gigantesque appareil technocratique qui lui permet de survivre en achetant son silence par des dons de liberté domestique et les largesses de la consommation et des vacances. Panem et circenses. Bien que “libéré” et culturellement pseudo-progressiste, l’homo occidentalis est un conservateur endurci. Les doctrines révolutionnaires sont d’ailleurs passées de mode depuis que les théoriciens de l’École de Francfort se sont avisés que la vraie révolution, celle qui mettrait en avant la Figure du Travailleur, était incompatible avec les Droits de l’Homme et le bonheur occidental. Alors les anciens révolutionnaires sont devenus des recentrés. Leurs “revendications”, celles que théorise par ex. Habermas pour les Jusos allemands dans la doctrine du réformisme radical ou des “révolutions minuscules”, n’ont pour objet que d’accélérer la construction de cette société occidentale planétaire, où la contestation politique vient mourir dans l’aménagement optimal de la vie quotidienne. L’“histoire” et le “peuple”, vous respectivement en tant qu’objet et sujet du politique, ayant été évacués, le conservatisme bourgeois est partout. L’essence de l’Occident, c’est de multiplier les pratiques pour se conserver — et s’améliorer — lui-même comme système économique et socio-mental, comme statu quo et présentisme total.

    b) Mécanismes de pouvoir

    En Occident, le politique est devenu spectacle politicien, et sa fonction est purement acclamative. À la limite, le seul lieu où la substance politique existe encore, c’est là où le projet et l’idéologie de l’Occident sont contestés. La “Nouvelle Droite” française et italienne est peut-être un de ces territoires idéologiquement libérés : contester l’Occident est aujourd’hui la manière privilégiée de faire du politique.

    Cette contestation risque d’autant plus de porter — à long terme (ne pas être “en attente” du résultat journalistique immédiat) — ses fruits, que les discours politiques perdent toute originalité. La fonction critique devient alors plus aisée. En effet, conservateur et autostabllisé, l’Occident va de plus en plus s’adonner au démocratisme d’État. La seule véritable “théorie critique” de notre temps, de cette “ère de rupture” que nous vivons, risque bien d’être le discours anti-occidental et anti-égalitaire, qui s’en prendra à ce “démocratisme”.

    L’esquisse de cette critique pourrait être la suivante : les sociétés occidentales vont d’autant plus donner lieu à un “démocratisme d’État” et à des idéologies de l’intimisme quotidien que le capitalisme, dépassant la différence socialisme/libéralisme, prend partout la forme d’un technocratisme non-patrimonial à croissance ralentie ou nulle et à fort chômage. Firmes d’État et multinationales reposent sur la même logique : elles ont pour fondement l’esprit bureaucratique et le salariat garanti. La vieille morale puritaine et répressive du capitalisme familial n’est plus nécessaire. Pour s’adapter aux nouvelles conditions. économiques, ce n’est plus le dynamisme et l’esprit de compétition qu’il faut diffuser. La nouvelle morale occidentale, dans un objectif d’intégration des nouvelles couches bourgeoises, s’organise au tour d’une autre échelle de valeurs : très libertaire pour la morale privée (logique de l’auto-aliénation), elle encourage l’hédonisme domestique et le quasi fonctionnariat au détriment de l’ambition. C’est normal en période de récession. Il faut neutraliser les gens en les “bonheurisant”.

    Be free and let Big Brother do : “soyez libres et laisser faire le Système”. Ainsi, on perçoit mieux la fonction de l’extraordinaire redondance de toute la culture occidentale actuelle sur le thème de la liberté individuelle déjà préparée dans les années 60 par la mode, née sur les campus universitaires américains, du thème de la libéralisation. La “liberté individuelle” fonctionne comme instrument d’oubli de la liberté collective. Et le démocratisme d’État consiste précisément à innerver toute la société d’un discours officiel extrêmement redondant sur la liberté et l’égalité, concepts regroupés en celui de “democratie”. “Démocratie” voudra dire de plus en plus “bureaucratie” ou “pouvoir d’un appareil”. Par rapport à l’Union Soviétique, la différence est importante : il y aura réellement d “espaces de libertés”, d’autonomie, d’égalité des salaires. La fiction idéocratique de la Démocratie aura son “spectre”. En Union Soviétique, où règne le mensonge grossier, le système est oblige de demeurer militarisé et coercitif. Pas en Occident…

    La bureaucratie donne vraiment aux masses quelque chose, une illusion matérialisée, sous la forme de la gestion du quotidien, des comités de quartier, de la multiplication d’élections de délégués, ou de vote sur l’emplacement des fontaines, de la suppression de la première classe dans le métro, du plafonnement du salaire du chef de service détesté et surtout de l’augmentation de magnétoscopes par tête. Les masses ont réellement quelque chose à “croquer” ; même si elles sont complètement aliénées et si la notion de citoyenneté comme celle de fonction publique critique ont, dans les faits disparu. Le discours démocratique est un simulacre’, mais il produit une hyper-réalité, illusoire et efficace, de démocratie.

    VI – DE QUELQUES ATTITUDES MENTALES

    ◊ 1) Aller jusqu'au bout de l'anti-occidentalisme

    Concluons. La plupart de ceux qui font une critique adéquate de l’Occident et de la société marchande ne vont pas au terme de cette critique, faute de travail idéologique suffisant. Aller jusqu’au bout de la critique de l’Occident, c’est porter le soupçon sur son support philosophique, le christianisme, et sur son instrument idéologique, l’égalitarisme. D’autre part, lutter contre l’égalitarisme et l’universalisme occidental au nom du “Droit des peuples” suppose, pour être logique avec soi même, que l’on se prononce pour les doctrines ethno-nationales, contre le pacifisme, contre l’humanitarisme.

    Jadis, les Pro-Européens étaient colonialistes ; aujourd’hui, tout doit se métamorphoser : les anti-colonialistes ne peuvent que soutenir l’identité européenne et combattre les doctrines humanitaires et égalitaires pour être conséquents. Et les défenseurs de la tradition européenne n’ont pas à s’opposer, mais à s’allier idéologiquement avec les nationalistes des autres continents, comme les Arabes par ex., ou les Mexicains, les Latino-Américains, etc.

    En bref, être anti-occidental mais demeurer humanitaire, mondialiste, adepte des Droits de l’Homme est la première absurdité qu’il faut dénoncer; la deuxième absurdité : se déclarer pro-européen, tout en continuant à défendre l’Occident chrétien, l’unité de la race blanche “occidentale”, etc.

    ◊ 2) Pas de racisme intra-européen

    Mais il y a un troisième danger : c’est le racisme intra-européen. Il consiste à assimiler les parties les moins occidentalisées d’Europe à des zones sous-développées. On reproduit inconsciemment le schéma ethnocidaire Nord-Sud, mais à l’échelle de l’Europe. Prenons comme exemple la Grèce ; mais ce pourrait tout aussi bien être la Corse, la Sicile, la Yougoslavie, etc.

    Ce n’est pas un cas fortuit si la Grèce, depuis cinq ou six ans, est le pays qui subit le plus sévère assaut de la part de l’occidentalisme américain assaut touristique, économique et politique. Ce n’est pas uniquement à cause du “soleil”. la Grèce est le pays le moins occidental d’Europe, par sa culture, mais aussi sur le plan de l’idéologie sociale, et des choix géostratégiques. La Grèce constitue, aujourd’hui encore, un des points les plus européens d’Europe, dans le domaine des structures mentales. Que cette affirmation fasse sourire un grand nombre d’Européens de l’Ouest, prouve à quel point la propagande occidentale a bien réussi son travail.

    Or, la technique idéologique utilisée par l’occidentalisme pro-américain consiste, dans sa subtilité, à répandre l’idée que la Grèce est “orientalisée”. Sans nous arrêter sur cette contre-vérité, posons la question : même si cela était vrai, ne vaudrait-il pas mieux une culture orientalisée au primitivisme de masse anglo-jamaïcain ? Deuxième argument : ce pays est “sous-développé” (sous-entendu : elle a mieux résisté à la pénétration occidentale, parce qu'elle était soi-disant “arriérée” économiquement…). C'est le grand argument du système occidental, qui repose sur un racisme intra-européen en défaveur du Sud de notre continent.

    Ce racisme se manifeste, de manière latente, chez les troupeaux touristiques qui vont chercher le soleil. Il reproduit toujours la même logique de l'ethnocide, le même “culturocentrisme” calqué sur le christianisme : les “cultures locales” sont “moins valables”, moins “humaines”, moins “développées”, plus barbares que les mœurs occidentales. Une chose est sûre : en Irlande, en Bretagne, en Corse, en Grèce, en Sicile, au Portugal, en Provence, en Castille, les touristes occidentalisés sont réellement des barbares par rapport aux populations locales, tout au moins d'après les critères aristocratiques (et non pas bourgeois) de la “culture”.

    Bref, de même qu’il serait dangereux et stupide d’assimiler les cultures du Nord de l’Europe, en particulier la germanité et la celtitude, à la matrice de l’Occident ; de même, tout mépris implicite envers les Européens du Sud, tendant à suggérer qu’ils sont “moins” européens que d’autres, reviendrait à faire le jeu de ceux qui veulent nous diviser pour régner. Ceux-là, on les connaît bien ; on sait d’où ils viennent.

    Des pierres levées de Stonehenge aux symboles tauriques de Cnossos, la même parole est dite : le sang vaut plus que l’or. Voilà le cauchemar des véritables fondateurs de l’Occident.

    3) Enracinement et désinstallation

    Mais prenons garde : un tel recours à la tradition, contre le présentisme occidental, ne signifie pas l’abandon mais l’acceptation du modernisme, y compris technique et économique. Il appartient à notre génération d’accomplir cette rupture métamorphique qui consistera à inventer une modernité non-occidentale, opposée à “l’actualité” occidentale. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si une nouvelle culture européenne, néo-païenne, et si des révoltes anti-occidentales se font jour dans les pays les plus avancés technologiquement et les plus soumis à la présence américaine. L’œuvre de Tolkien et son succès, des films comme Excalibur ou comme ceux du jeune cinéma allemand, des mouvements comme le neutralisme en RFA, témoignent, à des titres divers, d’une prise de conscience capitale. Il reste à lui donner un discours, une idéologie…

    Celle-ci aura comme ligne de force l’alliance de l’enracinement et de la désinstallation. Déjà, de telles alliances d’idées en apparence contraires ont laissé fulgurer de prodigieuses énergies… les valeurs d’enracinement : recours aux rites, aux traditions populaires, respect des aïeux, amour du pays, souci de l’environnement naturel, des patrimoines, des héritages. Les valeurs de désinstallation : conquête, recherche scientifique, aventures au-delà des mers et du cosmos, volonté inquiète et risquée de se dépasser et d'outrepasser aussi les autres peuples. Si l'Europe n'est qu’“enracinée”, elle se trahira et fera le jeu d'un Occident qui aimerait nous transformer en bororos développés, folklorisés, sans destin autre que “domestique”. La “désinstallation” n'est ni le nomadisme ni l'universalisme de l'Occident. Elle indique à l'Europe qu'elle a une vocation mondiale : dominer, s'affermir, faire respecter sa loi ; mais non plus : coloniser, convertir, se dépouiller de son identité en l'universalisant, exporter ses valeurs.

    L'universalisme de l'Occident n'est ni la diffusion d'une “vérité”, c'est-à-dire d’une abstraction, d'une construction d'universaux fédérés par une seule et même Loi dont l'origine remonte au monothéisme biblique. La désinstallation de l'Europe sera au contraire l'affirmation — mondiale — d'une réalité, c'est-à-dire d'une culture, d'un peuple.

    La “vérité” et la Loi du dieu unique et hors-du-monde contre les “réalités” des dieux civiques et politiques, dieux du ciel et de la terre, dieux des patries charnelles, riches de cette complémentarité que symbolise si bien le couple Dionysos-Apollon (14). La guerre des conceptions du monde poursuit la guerre des dieux. « Que faire dans la nuit — écrit Alain de Benoist — sinon affirmer la possibilité de la lumière ? Et pour commencer, s’employer à briser le langage de vingt siècles d’égalitarisme judéo-chrétien, ce langage qui n’est que le lieu d’une “carcéritude universelle”. Que voulons-nous ? Nous voulons par un nouveau commencement (…) opposer la Foi à la Loi, la légitimité de la volonté qui tend vers la puissance à l’exaltation de la servitude et de l’humilité, (…) le désir d’histoire à la fin de l’histoire » (15).

    Un tel vouloir commence par une guerre de la parole et de l’esprit — ces armes redoutables — contre l’Occident, son ordre planétaire carcéral, sa culture ahurissante, sa société désenchantée, sa parole mensongère. Afin qu’un jour, que nous ne verrons pas, chez les générations futures de l’Europe, dans le tonnerre des moteurs et la foudre des réacteurs qui hantent nos rêves d’une modernité assassinée, dans l’oubli des fausses traditions et dans le retour transfiguré d’un passé immémorial, surgisse ce qui pour nous encore est énigme et ce que Nietzsche a nommé : AURORE.

    ► Guillaume Faye, Orientations n°5, 1984.

    [version espagnole dans Elementos n°79]

    Notes

    • (1) voir sur ce point Jordis von Lohausen, Mut zur Macht, Vowinckel, 1981 ; Mary Kaldor, The Desintegrating West, Penguin Books, 1978 ; Guillaume Faye, in : éléments n°41, mars-avril 1982.
    • (2) in : Politique Internationale, printemps 1979, Pourquoi l’Occident est en train de perdre le Tiers-Monde ; voir à ce propos, éléments n°34, avril-mai 1980.
    • (3) in : The British Rule in India, Londres, 1953.
    • (4) op. cit. p.64.
    • (5) in : La Notion du politique, Calmann-Lévy, 1972. Ed. allemande : Der Begriff des Politischen, Duncker & Humblot, Berlin, 1963.
    • (6) François Perroux, Pour une politique du nouveau développement, Aubier, 1981.
    • (7) in : La Nouvelle économie internationale, PUF, 1981.
    • (8) Pour connaître les inspirateurs des “nouveaux” économistes “français”, et pour éviter de faire le détour (inutile) de leur lecture, on se reportera à Paul Samuelson, Economics, An Introductory Analysis, McGraw Hill books, 1961 (tr. fr. : L'économique, A. Colin, 1964) ; Friedrich Hayek, The Mirage of Social Justice, Routledge and Kegan Paul, London, 1976 (tr. fr. : Le mirage de la justice sociale, PUF, 1981) et, d'une manière générale, aux travaux de Milton Friedmann ou, mieux encore, à la célèbre Richesse des Nations d' Adam Smith.
    • (9) Konrad Lorenz, L'homme dans le fleuve du vivant, Flammarion, 1981.
    • (10) Cf. Michel Maffesoli, L’ombre de Dionysos, Méridiens / Anthropos, 1982.
    • (11) Cf. Jürgen Habermas, Theorie und Praxis, Luchterhand, 1963 (tr. fr. : Théorie et pratique, Payot, 1975).
    • (12) Cf. Daniel Bell, The Cultural Contradictions of Capitalism, Basic Books, New York, 1976 (tr. fr. : Les contradictions culturelles du capitalisme, PUF, 1979).
    • (13) in : Der Bürger, Duncker & Humblot, Berlin, 1926 (tr. fr. : Le Bourgeois, Payot, 1928). Une édition de poche est toujours disponible dans la Petite Bibliothèque Payot.
    • (14) Pierre Vial, « Apollon et Dionysos », in : éléments n°36.
    • (15) in : Comment peut-on être païen ?, Albin Michel, 1981.


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    ♦ Du même auteur, son premier ouvrage : Le Système à tuer les peuples. Il y expliquait le passage de la “civilisation” au “système”, y dénonçait le meurtre des territoires et des histoires l’économie totale, l’américanosphère, l’ère des régulateurs, la religion des droits de l’homme, l’entropie sociale et plaidait pour la Cause des peuples. Un ouvrage qui ouvre les yeux, qui oblige à réviser tous les schémas classiques.

     

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    L’Occident : Concept polémique

    Si la critique de la notion d’Occident, opérée par Guillaume Faye, s’axe essentiellement sur les structures mentales dérivées de l’économisme américain, sur les modes et les goûts qui permettent à cet économisme de survivre et de se fortifier, sur le gel de toute évolution politique que cet économisme implique pour l’Europe, celle de Richard Faber s’axe davantage sur l’Histoire tant événementielle qu’intellectuelle, sur le passé plutôt que sur le présent. Son point de départ, dans Die Verkündigung Vergils (1975), était une critique de la Théologie politique du juriste allemand Carl Schmitt, jugée “romaine” et “catholique” (1). Dans Abendland : Ein politischer Kampfbegriff (1979), il tente de cerner, avec un maximum de précision, ce que le terme “Occident” (Abendland) a signifié pour les polémistes qui se sont mis au service de sa défense. Richard Faber se perd quelque peu dans son travail de décryptage. On ne saurait le lui reprocher, tant la matière est vaste.

    Déjà en 1951, Heinz Gollwitzer, dans Europabild und Europa gedanke (2), avait constaté les chevauchements terminologiques qui font que les notions d’Europe et d’Occident sont souvent confondues. Il écrivait : « La fausse équation Occident = Europe s’est répandue au XIXe siècle et, de nos jours, sans doute a cause du titre du principal ouvrage d’Oswald Spengler, les deux termes sont indistinctement pris l’un pour l’autre. Il faut cependant admettre que jadis — la recherche étymologique le confirme — il n’a existé aucune convention de vocabulaire qui ait tranché avec précision entre “Europe” et “Occident” ». Gollwitzer en conclut que le terme “Europe” nous vient de la Haute Antiquité et des études classiques tandis qu’“Occident” est issu du Bas Empire, lorsque l’Empire Romain s’est scindé en Empire Romain d’Occident et en Empire Romain d’Orient. De là, nous distinguons un Occident médiéval et latin, héritier de Rome et revitalisé par les peuples germaniques, peuples jeunes, mais dont le nouveau centre spirituel et religieux se situe à Jérusalem. Le pôle adverse de cet Occident est d’abord la “chrétienté grecque”, puis tout le Levant, le “Morgenland”. Au haut Moyen-Âge [fin du Ve-IXe s.], le terme “Europe” ne survit plus que chez les érudits. La Renaissance humaniste le redécouvre et, aux XVIe et XVIIe siècles, il connaît un succès général, dû à la division confessionnelle instaurée par la Réforme (qui oppose le Nord au Sud et non plus l’Ouest à l’Est) et à l’expansion des Européens dans le monde entier. Les États nationaux émergent, se renforcent et donnent à l’Europe sa configuration “plurielle”. Les capitales augmentent en nombre : à Rome se juxtaposent désormais Paris, Madrid, Londres puis Vienne, la Haye, Berlin et Saint-Pétersbourg. Malgré ces divergences et les conflits qui en résultent, l’Europe garde sa cohésion civilisationnelle ; le monde devient européo-centrique. Jérusalem disparaît de l’horizon, les peuples protestants ne reconnaissent plus Rome comme centre spirituel. C’est là un processus de sécularisation qu’une part active du monde catholique jugera involutif.

    Ce chassé-croisé de valeurs, de visions politiques fait que l’Occident médiéval (Rome + Jérusalem, combinatoire où se conjuguent maladroitement des potentialités contradictoires) survit dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles qui, elle, ne cherche son centre et ses valeurs qu’en elle-même. L’Occident survit ainsi à Madrid dans la volonté missionnaire des conquistadores et dans celle des rois qui se posent en champions de Rome. Il survit aussi à Vienne dans la lutte contre les Ottomans, lutte où l’on aime à se comparer aux Romains face aux “Barbares de la Steppe”.

    Mais l’Europe moderne, elle, aplanit les tensions anciennes entre chrétientés grecque et latine, entre Slaves et Germano-Latins. L’Europe, contrairement à l’Occident, ouvre des dialogues et met en sourdine les impérialismes idéologiques de nature missionnaire. L’Occident nous est revenu en deux temps : en 1917, quand la Russie adopte un autre système d’organisation socio-politique, tout en ne parvenant pas à l’exporter, et au moment où, à Washington hors d’Europe, la guerre froide se décide contre l’URSS à la fin des années 40. Les résistances à cet effondrement du Concert proprement européen ne manquent pas : Rathenau et Tchitcherine signent le Traité de Rapallo en 1922 ; le Pacte germano-soviétique de 1939 se fait inconsciemment contre cette évolution ; à cause de Versailles, il se crée un vide en Europe Orientale que combleront les armées de Staline (3) ; la social-démocratie allemande et les mouvements neutralistes des années 50 et d’aujourd’hui, la stratégie diplomatique élaborée par le chancelier autrichien Kreisky, sont des réactions contre cette césure que la Renaissance et le XVIIe siècle de Bodin et de Hobbes avaient effacée. Depuis la guerre froide et sa réactivation par Reagan et son équipe, une césure réapparaît, opposant l’Occident libéral à l’Orient communiste.

    C’est cette réapparition que Faber ne perçoit pas clairement. En effet, dans les premières pages de son Abendland (cf. supra), il critique la vision de Carl Schmitt, sans tenir compte de l’ambiguïté qui réside dans l’œuvre de ce grand juriste et politologue. Cette ambiguïté est due à une double adhésion : 1) à l’œcumène catholique médiéval qui unissait l’Europe autour d’une seule spiritualité et en faisait un grand espace de la Scandinavie à la Sicile et de l’Andalousie à l’Ukraine ; 2) au XVIIe siècle de Bodin et Hobbes, au Concert des Nations et à l’âge de la naissance et de l’affermissement des États. Chez Schmitt existent donc deux nostalgies : celle de l’unité spirituelle de notre continent et celle d’un âge résolument politique ou l’État s’instaurait en toute conscience de cause. Schmitt ne tranche pas entre la vision catholique/habsbourgeoise (médiévale) et la volonté d’autonomie prussienne/ luthérienne (issue du XVIIe siècle). Faber croit percevoir chez lui et chez son disciple Christoph Steding (4) un occidentalisme, un “romanisme” ayant subi un aggiornamento néo-païen et prussien (le militarisme prussien étant l’héritier du militarisme romain) tout en restant intrinsèquement lui-même. L’œuvre de Schmitt et celle de Steding, encore totalement inconnue dans l’espace linguistique francophone, sont des pensées transitoires, des pensées de l’interrègne. Cet interrègne est la longue, lente et difficile transition entre une vision occidentale de la politique et de la géopolitique européennes et une vision véritablement autochtone, épurée de toute référence extérieure ou périphérique, que ce soit la Rome partiellement syriaque et numide des derniers empereurs et des papes ou la Jérusalem des prophètes proche-orientaux.

    Cette transition sera accomplie quand les Européens trouveront leur “centre”, leur “équilibre” en eux-mêmes et sur leur propre territoire. Quand ils s’apercevront tous, à l’instar des grandes écoles contemporaines d’archéologie britannique, allemandes, françaises, hongroises et soviétiques, que leur spécificité ne doit rien ou presque rien à des foyers extérieurs de civilisation, sumérien, mésopotamien ou autre (5). L’Europe de demain reconnaîtra ses ancêtres réels : 1) les tribus indo-européennes dont le foyer de dispersion centre-européen a été déterminé par Kilian, Haudry, Gimbutas, etc. (6) ; 2) les peuples porteurs des civilisations mégalithiques (7). Ce ne sera qu’à ce moment que la Réforme s’achèvera, que l’Europe se rééquilibrera et résoudra ses contradictions. L’ambiguïté, repérée par Faber chez Schmitt, sera levée. L’élan européen ne pourra plus être freiné par cette schizophrénie latente inculquée aux Européens par les cultes orientaux, bibliques ou autres.

    En attendant, Faber nous soumet une critique de la vision occidentaliste et humaniste de l’Histoire européenne, qui sera une sérieuse contribution au discours politique à venir. L’analogie entre sa critique et celle du “national-bolchéviste” Ernst Niekisch est frappante (8). On y repère également des bribes de la vision politique du général Erich Ludenforff et de son épouse Mathilde (9). Leurs objectifs, cependant, divergent. Niekisch souhaite renforcer le rapprochement germano-soviétique de Rapallo (1922) et s’opposer à l’anti-communisme hitlérien, qu’il juge inspiré, consciemment ou inconsciemment, d’un héritage catholique bavarois. Niekisch, lui, prétend parachever l’œuvre de Luther et des rois de Prusse, ainsi que des partisans de l’alliance prusso-russe contre Napoléon (10). Faber se limite a une démarche critique qu’il cherche à rendre la plus complète et la plus précise possible. Quelles sont les grandes lignes de cette démarche ?

    Son point de départ est sa critique de la “vision impériale de Virgile”, c’est-à-dire la vision humaniste, à la fois catholique et gréco-latine, qu’il préfère, sans doute par pudeur, ne pas nommer telle. Cette vision humaniste forme l’épine dorsale de tous les conservatismes. Elle vise à créer des espaces fermés sur eux-mêmes, comme jadis l’Empire Romain d’Auguste où l’on distingue les “barbares” des “citoyens romains” ou, aujourd’hui, l’Euramérique atlantiste du culte hypocrite, individualiste et purement rituel des “droits de l’Homme”, où le barbare devient le “communiste”, figure finalement aussi vague qu’irréelle.

    Entre l’Empire d’Auguste et l’atlantisme actuel, l’Occident a connu d’autres avatars. Il faudrait retracer chronologiquement la succession de ces avatars. Faber choisit, au détriment de la clarté de son exposé, de décrire d’abord la situation actuelle : l’Occident tel qu’il se perçoit aujourd’hui comme Euramérique. Cet Occident se considère comme “espace élu” qu’il faut défendre, comme “espace du Bien” qu’il faut protéger du “mal”, des “ténèbres extérieures”. L’Occident, les idéologies et les discours “occidentalistes” assoient leurs stratégies sur un réflexe de défense, un réflexe de fermeture. Fermeture à l’Est et condamnation de toute Ostpolitik (11) comme “démission” ou “trahison” ; fermeture au reste du monde et aux autres peuples, sauf en cas de soumission et d’acceptation du modèle culturel et économique occidental ; fermeture aux peuples et aux régimes qui affirment leur identité en dehors des critères “humanistes” et deviennent ainsi, aux yeux des occidentalistes, des suppôts du “mal” (sandinistes, kadhafistes, intégristes musulmans, …), en l’occurrence des complices du “communisme oriental”. Certes, à cet esprit de fermeture, correspond, comme un négatif photographique, la fermeture territoriale communiste, avec son Rideau de Fer et son Mur de Berlin. Deux systèmes qui ne peuvent convenir à l’Europe qui ne survit qu’en exportant ses virtualités et en répondant sans cesse aux défis du monde.

    Contrairement à la vision plurielle et multipolaire du “concert Européen”, respectueuse de toutes les différences et prête, à tout moment, à ouvrir des dialogues, l’esprit occidental empêche les Européens d’aujourd’hui, par chantage aux sentiments, d’entretenir des relations normales avec les forces de changement dans le monde. C’était le cas quand Castro ou Kadhafi n’étaient pas encore philo-soviétiques, avec l’OLP quand elle représentait encore un certain poids, avec Khomeiny ou avec les sandinistes. La raison de cette fermeture, c’est aussi que l’Occident ne connaît que des ennemis “absolus”, des “hérétiques” à exterminer, des “clients rétifs” à affamer. L’Europe ne connaît que des ennemis “provisoires” avec lesquels on règle des différents pour, ensuite, pactiser.

    Faber démontre, avec malheureusement beaucoup de désordre dans ses citations et beaucoup de flou dans ses explications, quels sont ces mécanismes de fermeture et nous apprend quels en sont les principaux théoriciens. Sa démonstration procède par juxtaposition et ces juxtapositions nous révèlent le vocabulaire incantatoire de l’occidentalisme. Celui-ci procède en effet par rhétorique, par appel aux “grands principes” plutôt que par empirisme ou par recours aux faits. C’est à la fois sa force et sa faiblesse. Ainsi, Henri Massis se déclare “Latin”, “légionnaire romain”, “défenseur de l’Occident sous le signe des aigles romaines” avant d’affirmer que cette Europe héritière de Rome est solidaire du continent américain. Couden Hove-Kalergi, apôtre de la “Pan-Europe” et maître à penser d’Otto de Habsbourg, veut, lui, dresser un mur infranchissable le long de l’ancienne frontière polono-russe (12). Robert Schumann veut préserver l’Europe du “danger asiatique”, reprenant ainsi le vocabulaire de la propagande allemande de 1941 à 1945. D’autres veulent la protéger des “Huns” et gagner une nouvelle bataille des “champs Catalauniques”.

    Dans ce schéma manichéen de l’Occident, c’est toujours “l’Orient” qui constitue l’ennemi. Le critère de base de ce manichéisme demeure la référence à la “tradition” romaine. Pour les nationalistes français, l’Allemagne et surtout l’Allemagne prussienne, même si elle se considère comme un rempart de l’Occident contre l’Orient tataro-asiatique, est considérée comme un avant-poste asiate. Le Rhin devient alors la frontière extrême-orientale de l’Europe. Face au classicisme de Corneille et de Racine, l’Allemagne, selon Barrès, vomit « un fleuve de nihilisme » et de « sombres délires » qui ne peut provenir que des « profondeurs » (?) de l’Asie. Ce schéma mental oppose donc un Orient asiatique, slavo-asiatique ou germano-asiatique (selon les circonstances) à un Occident lumineux, “intelligent” et catholique mais dont le catholicisme peut parfois se muer en un humanisme libéral dérivé des Lumières.

    Ce schématisme, grossièrement simpliste, n’est pas le seul fait de nationalistes français, écrit Faber, des nationalistes allemands, dont Hitler, le reprennent à leur compte, excluant le monde slave de l’œcumène européen, apanage des seuls Latins, Celtes et Germains. La frontière extrême-orientale de l’Europe se fixe alors sur la Vistule. L’invasion de l’Union Soviétique devient ainsi une croisade pour l’Occident tout comme le Débarquement de Normandie, l’amorce d’une croisade pour la démocratie selon Roosevelt. Chacun cherchant ainsi à régler le compte de “ses” Asiatiques. Hitler a trouve un écho plus ou moins favorable dans le monde catholique qui se reconnaissait dans ses discours et dans ses appels à la croisade anti-bolchéviste. Pie XII, une semaine après le fatidique 22 juin 1941, proclame à la radio qu’il espère le triomphe des panzers de von Reichenau et demande aux Catholiques d’entamer une croisade de la prière pour soutenir le combat de l’Allemagne, de l’Italie, de la Hongrie et de la Slovaquie de Monseigneur Tiso.

    Cette hostilité catholique, pense Faber à la suite de Ludendorff et de Niekisch, n’est pas exclusivement anti-marxiste ; après la chute de Constantinople en 1453, sous l’assaut des Turcs, c’est la Russie qui hérite de la fonction de Contre-Rome qu’exerçait auparavant Byzance. C’est dans cette optique qu’il faut voir le soutien apporté par le Vatican aux Oustachis croates dans leur lutte contre les Orthodoxes serbes. Le Vatican a ainsi spéculé sur la conversion des apostats “byzantins” devenus marxistes. Rome voulait expédier massivement prêtres, prédicateurs et moines derrière le front allemand pour regagner à la religion catholique les pieuses masses russes, ébranlées par la violence de la propagande anti-religieuse des commissaires soviétiques. Agents de cette initiative étaient le général des Jésuites, le Polonais Ledochowski et Franz von Papen. Les Allemands, protestants, militaires et nationaux-socialistes, n’ont pas prêté leur concours à cette entreprise et le Vatican a dû se contenter du maigre soutien des unités hongroises et italiennes. N’est-ce pas cette perspective qui a poussé le clergé orthodoxe russe dans les bras de son ancien ennemi mortel, Staline ?

    Mais l’anti-bolchévisme n’exclut pas pour autant l’anti-national-socialisme. Le mouvement de Hitler, pour certains conservateurs anti-communistes allemands ou étrangers, est aussi une “émanation de l’esprit asiatique”. Ainsi, Curtius qui écrivait en 1932 : « L’esprit allemand ne peut vivre de lui-même. Celui qui le coupe de l’Ouest et du Sud le pousse vers l’Est, c’est-à-dire vers l’abîme. L’hostilité à l’esprit de notre nationalisme, dans des circonstances historiques normales, ne conduirait qu’à la barbarie. Ce n’est pas peu de choses. Mais aujourd’hui, où sonne, pour l’Europe, l’heure du destin, cette barbarie serait la première étape vers le bolchevisme. Un mouvement qui se débarrasse si facilement de l’esprit, se fera dévorer par le matérialisme, qui n’est plus aujourd’hui une manie inoffensive pour cercles de libres penseurs, mais une puissance mondiale armée jusqu’aux dents ». Cet anti-nazisme-là s’est perpétué après 1945.

    L’anti-soviétisme catholique et l’anti-nazisme des mêmes milieux ont alimenté le discours d’Adenauer et de ses successeurs, scellant définitivement la division de l’Allemagne. Adenauer ne souhaitait pas, en effet, que la parité entre protestants et catholiques demeure telle quelle. La RFA contient une majorité de catholiques. Une Allemagne englobant les actuelles RFA et RDA contiendrait une majorité de Protestants. Adenauer a tablé sur l’anti-communisme, mais sa motivation profonde était essentiellement catholique. Affirmer aujourd’hui que l’Allemagne doit sa division au communisme est un non-sens.

    Le discours tenu jadis par Adenauer est le discours de toute la “droite”, qu’elle soit modérée ou “musclée”. C’est ce discours qui transparaît, parfois laïcisé, dans l’extrême-droite d’un Jean-Marie Le Pen en France, d’un Almirante en Italie, d’un Émile Lecerf en Belgique. Leo Tindemans (13), Franz-Josef Strauss, Otto de Habsbourg, Fraga Iribarne, etc. ne disent, au fond, rien de bien dissemblable. Pour ces hommes, l’histoire immédiate n’est rien d’autre qu’une croisade permanente, autre trait caractéristique de l’idéologie occidentaliste que souligne Richard Faber. Ils s’estiment les héritiers des croisés du Moyen Âge ou de l’époque baroque, des zouaves pontificaux du XIXe siècle.

    Avant-guerre, la croisade par excellence, c’était la guerre d’Espagne qui opposait, soi-disant, un “communisme pur” à un “catholicisme pur”. L’intervention allemande aux côtés de Franco est ainsi interprétée, a posteriori, en 1956, par l’Allemand Ludwig, comme la véritable “Resistenza” contre l’esprit “moderne”, comme la montée probable d’un vaste Imperium atlantique dirigé par une alliance ibéro-germanique ; dans la même foulée, Ludwig écrit que l’Espagne est l’héritière “éthiopique” (?) de l’antique virtus romaine. Ici, la référence à Charles-Quint est évidente ; le trotskyste Westphal constatait, en 1953, que les pays dominés par Hitler, Mussolini et Franco englobaient presque la totalité des territoires jadis contrôlés par le monarque habsbourgeois et constituaient un bloc anti-soviétique comme, quelques siècles auparavant, ils avaient constitué un bloc contre les Osmans [Ottomans]. De la Contre-Réforme à l’épopée franquiste, on aperçoit une constante : l’hispanophilie de cette internationale qu’est l’extrême-droite catholique en Europe méridionale et ailleurs. Sans doute empreint d’une certaine légitimité et valorisant pour les Espagnols, ce discours est fondamentalement pernicieux en Allemagne ou en Belgique où la “reconquista” des XVIe et XVIIe siècles a ruiné la vocation historique des peuples, les a forcés à accepter le catholicisme qu’ils avaient rejeté vigoureusement. La subsistance, au travers des autres idéologies contemporaines, de reliquats de la “protestation” anti-catholique révèle une guerre civile permanente et larvée qui empêche le rassemblement des forces réelles des peuples vers un but commun (14).

    La constance du catholicisme strict et des attitudes socio-psychologiques qu’il génère, s’explique, en Espagne ou au Portugal, par l’histoire. Espagnols et Portugais ont reçu leur Empire du Pape Alexandre VI qui, en 1493, leur conféra le monopole en matière de “missions” outre-mer. Le Pape partait du principe que l’absence de monopole en ce domaine ruinerait l’efficacité réelle des missions. Contre le droit international qui avalisait ce partage, le juriste néerlandais Hugo Grotius a dû proclamer la “liberté des mers” et, ipso facto, la liberté du commerce. Ces prémisses du libéralisme philosophique et économique dérivent donc de l’exclusion, par le Pape, des Anglais et des Hollandais dans la course aux débouchés, puis aux marchés, extra-européens. L’attachement à la notion de “liberté” et l’hostilité au “papisme” et au monde catholique, toujours observables chez les Britanniques et les Néerlandais, provient de cet état de chose.

    Avec Grotius se crée donc une sorte de droit international alternatif, pour lequel chaque nation européenne constitue son propre “centre” et se soustrait à Rome ou à Madrid.

    À l’aube de l’Âge Moderne, pour la pensée politique espagnole, christianisation et hispanisation étaient une seule et même chose. Le Nouveau Monde était destiné à devenir une “plus grande Espagne”, un plus grand Imperium. Campanella, dans sa Monarchia Hispanica, évoque la monarchie universelle que les conquistadores doivent forger par leurs luttes. L’Empire Romain n’a soumis à ses aigles qu’un territoire exigu ; l’Espagne réalisera un Imperium à l’échelle du globe. Campanella cherche à gagner le monarque espagnol à un vaste plan : celui du métissage généralisé de tous les habitants de l’Empire, de façon à n’avoir qu’un seul peuple homogène, “somatiquement uni dans le Christ” (?). L’Espagne doit planifier, envers et contre toutes les volontés rétives, des mariages forcés entre ses soldats et les indigènes d’Amérique, d’Afrique, de Flandre et d’Italie. Les élites africaines et amérindiennes doivent être baptisées, transplantées en Espagne et mises sur pied d’égalité avec la vieille noblesse espagnole de souche suèbe ou wisigothique. Le moteur de cette homogénéisation étant, bien sûr, la planification par la violence. Un aspect de l’“anti-racisme” militant qui rappelle curieusement les pires méthodes “totalitaires”. L’œcumène catholique actuel n’a pas oublié ces leçons : il encourage systématiquement l’assimilation de populations méditerranéennes en Europe du Nord, cherche à séduire les musulmans d’Afrique du Nord résidant sous nos latitudes (ce qui, par réaction, suscite l’intégrisme des religieux islamiques ; une réponse naturelle qui est à encourager), favorise de préférence les adoptions d’enfants “baptisés” de Corée, d’Indochine (“boat-people”), des Philippines (15), d’Afrique Noire, etc. Ce maquignonnage honteux et, finalement, irréalisable globalement, est l’aspect le plus utopique de l’universalisme catholique. Par ailleurs, Salazar a tenté la même homogénéisation en Angola et au Mozambique.

    Parallèlement à l’Espagne, le Portugal se déclare, à partir des dernières années du XVe siècle, l’héritier de Rome par translatio imperii . Le poète épique Camões, dans ses Lusiades, évoque un Portugal appelé à dépasser la gloire antique de la Grèce et de Rome.

    Au début des “Temps Modernes”, l’Angleterre cherche, elle aussi, à reprendre l’héritage romain à son compte. Elle rompt les ponts avec la Rome Vaticane mais renoue avec la Rome césarienne. Henri VIII devient à la fois “pape” et “empereur”. Le mythe de la machine étatique romaine est ainsi successivement repris par les nations occidentales colonialistes. Et, finalement, il aboutit aux États-Unis. Quand Monroe, en 1823, proclame sa célèbre doctrine (“l’Amérique aux Américains”), il vise à interdire aux puissances européennes de la Sainte-Alliance tout accès au Nouveau Monde. Cet anti-colonialisme apparent permet aux États-Unis de remplacer l’Espagne et le Portugal en Amérique Latine et de s’assurer une base de départ géographique pour pratiquer un interventionnisme sans limites, tant militaire qu’économique. “l’Amérique aux Américains” a surtout signifié “les Amériques aux Nord-Américains”. Théodore Roosevelt veut faire des États-Unis la puissance policière du globe. L’expansion américaine dans les îles du Pacifique et les interventions de 1917 et de 1942 s’expliquent à partir de ce rôle de “policier du globe”. La doctrine de Monroe, toujours pierre angulaire de la stratégie politique des États-Unis, implique Le “conservatisme”, le maintien du statu quo partout dans le monde. L’adhésion d’une nation au marxisme-léninisme (16) ou à un populisme quelconque, dans le Nouveau Monde ou ailleurs, signifie, aux yeux de la diplomatie américaine, “rupture d’unité” et amoindrissement de l’influence américaine. Les États-Unis ne tolèrent ni repli sur soi ni défi. Ils se moquent des petites autarcies, où le consumérisme ne prend pas son envol parce qu’il y a refus de l’interdépendance économique mondiale, et s’insurgent, avec toutes les ressources de leur propagande faisant appel aux plus bas instincts de l’homme, contre les nations capables de les concurrencer et de les dépasser (seul un bloc européen est susceptible de le faire, d’où la coïncidence du film Holocauste et leur appel incessant, dans la presse, du passé “fasciste” européen ; Giscard et Schmidt étaient tout particulièrement visés. Depuis, ils ont été remplacés par Mitterrand et Kohl, atlantistes plus inconditionnels).

    En outre, les projets américains visent la création, partout dans le monde, d’une bourgeoisie aux mœurs américaines, participant aux profits de l’industrie américaine. L’émergence de cette classe sociale, plus spéculatrice que créatrice, postule l’urbanisation généralisée et la modernisation pour éviter l’avènement de tout populisme paysan, susceptible de contrarier le processus.

    Point commun entre l’Espagne, championne et missionnaire du catholicisme, et les États-Unis, champions et exportateurs du consumérisme et du capitalisme : l’intolérance envers toute forme d’auto-détermination, tant sur le plan économique que sur les plans politique et culturel. La Révolte des Pays-Bas, au XVIe siècle, est, sur ce plan, exemplaire. Face au catholicisme et à l’américanisme, le devise du Prince Guillaume d’Orange garde toute sa valeur et toute sa vigueur : “Je Maintiendrai”. Guillaume d’Orange oppose à l’universalisme hispano-catholique l’auto-détermination fédérale de petites entités, unies dans une même diplomatie, une même conception des libertés et une même stratégie défensive, selon le modèle helvétique. C’est là le seul projet aujourd’hui valable pour toute l’Europe, à la fois contre les États-Unis et contre les vieux États-Nations, crispés sur leur nationalisme étroit, caricature imaginaire de l’Empire Romain. L’auto-détermination fédérale implique le rejet de tout universalisme, la dissolution des blocs militaires et la création d’armées autochtones, axées sur la défensive.

    Autre point commun de tous les occidentalismes (espagnol, portugais, anglais, français, américain, …) : l’ignorance complète de l’autre. Concrètement, nous constatons aujourd’hui, dans un monde devenu petit grâce aux progrès des moyens de communications, une ignorance totale des peuples, des civilisations, des modes de vie différents de ceux issus de la matrice “classique”, c’est-à-dire l’addition d’un hellénisme caricaturé à cause des textes manipulés lors de la Christianisation puis de la Contre-Réforme, d’un “romanisme” dévié en alibi pour toutes les praxis autoritaires et pour l’élimination des pouvoirs intermédiaires, et, enfin, du souvenir de l’Empire carolingien. Au sein même de l’Europe, l’intellectuel occidental continue à ignorer superbement l’histoire, l’orientation géopolitique, les aspirations scandinaves, finno-ougriennes, baltes, slaves, scythes, ottomanes, grecques médiévales, etc. (17). Il semble donc que l’occidentalisme fasse abstraction de deux faits majeurs : la géographie et l’histoire, disciplines qui relativisent les absolus métaphysiques, tout en reconnaissant les altérités, la diversité du monde. L’occidentalisme, qui se prétend, grâce à son évocation d’un hellénisme et d’un romanisme artificiels et à sa fidélité aux absolus catholiques, la seule idéologie capable de faire l’Europe est en réalité le premier frein à la constitution d’une Europe forte, indépendante des blocs. Comment, dans ce culte de l’espace carolingien, s’y retrouveraient Norvégiens, Irlandais, Écossais, Grecs, Baltes, Basques, Croates, Roumains, Finlandais, Russes, etc. ?

    C’est parce qu’il ne s’est pas référé explicitement à cette Europe alternative, celle du Serment de Grütli (18) et de l’Union d’Utrecht (19), que Faber a produit un ouvrage confus, truffé d’une masse impressionnante de détails mais où le lecteur ne perçoit pas le fil conducteur et imagine se trouver en présence d’une critique absolument négative, d’où rien de concret ne peut être déduit. Certes, les détails nous aident à comprendre l’occidentalisme sous tous ses aspects mais l’absence de références positives nous empêche d’opposer à l’Europe autoritaire et liberticide des romano-occidentalistes une Europe réellement alternative. C’est d’ailleurs là le drame des gauches depuis un siècle : celui de n’avoir opposé à l’universalisme catholique qu’une vague idéologie internationaliste sans proposer à la fois du global et du particulier, sans penser simultanément la décentralisation démocratique et la centralisation en tant que facteur d’historicité. La gauche a été victime de la vieille logique du tiers exclu, matrice des dualismes stérilisants ( 20).

    La critique de Faber semble se porter contre toute unification européenne, dans le sens où il juge “romano-occidentaliste” toute approche globale du fait européen, y compris la nostalgie du jus publicum europæum, présente chez Carl Schmitt. Nous avons déjà évoqué, dans le présent article, la double préoccupation de Schmitt, sa double nostalgie et de l’œcumène médiéval et du Concert des Nations européennes. Le souhait de Carl Schmitt a été de restaurer ce Concert Européen voire, avec l’avènement du national-socialisme et ses premiers succès militaires, de retrouver un “nouvel espace impérial” (21).

    Avant 1890, l’Europe dominait la politique internationale. Avec la chute des derniers lambeaux de l’Empire américain de l’Espagne (22), les États-Unis entrent sur la scène politique internationale et contestent l’européo-centrisme du jus publicum europæum. Peu après, le Japon fait, à son tour, son entrée sur la scène politique internationale. Schmitt, tout en demeurant catholique, salue l’avènement de Hitler, avec l’espoir que celui-ci restaurera le jus publicum europæum. L’erreur de Schmitt semble double : 1) anti-communiste, il exclut la Russie soviétique et ses possessions sibériennes du Concert Européen qu’il appelle de ses vœux, a lorsque l’École du géopoliticien Haushofer voyait dans le communisme léniniste un facteur de modification du statu quo de Versailles, hostile tant à l’Europe qu’à l’Allemagne, et envisageait une collaboration étroite entre l’Europe et les peuples d’Asie (23) ; 2) Schmitt ne perçoit pas, qu’avec l’accession des États-Unis au premier plan des relations internationales, nous assistons à l’avènement d’un Concert Européen, d’un européo-centrisme élargi. En 1890 et en 1917, ce sont les États-Unis de la côte atlantique qui déterminent encore le jeu politique américain. Et leur tradition s’ancre toujours dans l’hellénisme et le romanisme des “humanités”, remis aujourd’hui en question par les récentes découvertes de l’archéologie et de l’ethnohistoire, et dans le christianisme d’Augustin et parfois de Thomas d’Aquin (24). Richard Faber souligne avec justesse cet élargissement de l’Europe des occidentalistes.

    En revanche, Schmitt, qui connaissait les thèses géopolitiques de Haushofer, Hennig, Lautensach, Obst, Maull, etc. (mais ne semblait pas admettre leur Ostpolitik), percevait que les États-Unis allaient évoluer en dehors de cette tradition “humaniste”, que, sans doute, les diverses sectes, consubstantielles à la société américaine, allaient éliminer cet humanisme au profit d’un biblisme foncièrement hostile à l’Europe et que la politique américaine allait résolument se tourner vers le Pacifique et la Chine.

    Tant Schmitt que Faber ont à la fois tort et raison. Schmitt a tort de mettre la Russie hors jeu en prônant, peut-être inconsciemment, la thèse de Couden Hove-Kalergi qui, en 1923, évoquait et souhaitait l’émergence d’une “Pan-Europe” (sans l’Angleterre et sans la Russie), liée à l’Afrique Noire. Ce projet s’est concrétisé, partiellement, dans la CEE et ses dix-huit pays africains associés. Les États-Unis, surtout depuis deux décennies, ont suivi une autre voie que celle de l’Europe et vont devenir, eux, le seul “Occident” et, ainsi, obliger l’Europe à s’assumer comme européenne et non plus comme “occidentale”. Les valeurs qui naissent actuellement en Europe et celles qui ravagent les États-Unis d’aujourd’hui sont radicalement antinomiques (25). Le fossé se creuse sur les plans militaire, économique, industriel, religieux et idéologique.

    Faber a tort de ne pas percevoir la cassure qui s’instaure entre l’Europe et les États-Unis. Il raisonne comme pendant les années 50 et 60, où les liens euro-américains ont été imposés par Adenauer et sa clique. Par ailleurs, il a raison de critiquer la vision “humaniste” classique, grosse d’un complexe de supériorité dérisoire ; il ne propose cependant rien pour remplacer cet humanisme, pour promouvoir les valeurs qui le relayeront, le savoir qui en réfutera les assises historiques (26). En ne proposant rien, il laisse, en quelque sorte, la forteresse à l’ennemi ; il lui laisse le monopole de la “culture” et ne lui oppose qu’une protestation stérile.

    Sa protestation s’oriente tous azimuts. Le corps de l’ouvrage, succédant à une présentation du fait occidental sur les plans terminologique et idéologique, est constitué d’une analyse des différentes conceptions du Großraum (grand-espace) européen. Faber aborde ainsi, successivement, les différents avatars de la notion d’Occident. Ce dernier a été, tour à tour, Pan-Europe, Occident chrétien, Europe Occidentale (à économie intégrée ou, plutôt, en voie d’intégration), Europe latine, Occident virgilien (27), Europe chrétienne et humaniste, Europe catholique, Occident romain, Chrétienté occidentale, Occident fasciste (28), Imperium Europæum national-socialiste (29), Europe contre-révolutionnaire (30), Internationale carolingienne (31), “Romania”, Europe franco-allemande (32), Europe française (33), etc.

    Dans deux chapitres, perdus au milieu de ces nombreuses définitions, Faber évoque l’anti-prussianisme des occidentalistes et la tentation gaulliste de certains cercles politiques allemands (34).

    L’anti-prussianisme remonte à la Contre-Réforme. En effet, la Prusse, royaume protestant, constituait au XVIIe siècle, un défi au monde catholique. Elle incarnait la possibilité, pour le protestantisme nord-européen, de devenir “État” et de rendre impossible la “reconquista” de l’Europe du Nord. La Prusse, en plus, est un État non-confessionnel, ouvert à l’Est, au Nord et à l’Islam. Elle est, écrit le catholique Th. Haecker, le “grand obstacle” qui interdit de sauver l’Europe de la décadence. Étant “décadent”, ici, tout ce qui se détache des projets pontificaux. Pour Jörg, historien du XIXe siècle, la fondation du Reich bismarckien (1871), avec sa politique internationale d’équilibre pentapolaire (35), est un événement anti-occidental. Adenauer qui, par catholicisme, rejette la Prusse et ses traditions pour rejeter ultérieurement la RDA et son marxisme, s’inscrit dans cette tradition de haine ; ses arguments sont parfois d’une brutalité et d’une vulgarité étonnantes. L’Allemagne, en dehors de la Rhénanie, du Wurtemberg et de la Bavière, c’est pour Adenauer, l’Asie, la Terre des Huns. Faber illustre sa démonstration en rapportant des propos qui étonneront plus d’un non-Allemand. En contemplant un de ses propres portraits, Adenauer dit un jour : « Je ressemble à un Hun. Pas étonnant. J’avais une grand-mère originaire du Harz ».

    Dans les années 20, Adenauer affirma : « Pour moi, la steppe asiatique commence à Braunschweig ; à Magdeburg, j’abaisse le rideau du compartiment ; lorsque je traverse l’Elbe, je crache trois fois par la fenêtre ». Propos pour le moins bizarres de la part d’un homme réputé “Père de l’Europe”. Ces obsessions, Adenauer les a conservées après la guerre, après l’anti-slavisme hitlérien. Il n’a jamais caché sa joie de voir l’État prussien abrogé par les Alliés, après avoir déjà été abrogé par Hitler ! Mais, si la Prusse a disparu, il s’est constitué de l’Elbe au Pacifique, une Super-Prusse, une puissance mondiale “asiatique et athée”. Ernst Niekisch, chef de file des “nationaux-bolchévistes” de 1920 à 1937 (date de son incarcération), a formulé son pro-slavisme et son pro-prussianisme en réaction contre ces délires obsessionnels occidentalistes. Pour Adenauer, la tolérance confessionnelle prussienne, l’ouverture au monde des philosophes de tradition protestante ou “post-protestante”, relativisent les certitudes du catholicisme et du romanisme. Elles relativisent la prétention à la supériorité qu’ils revendiquent.

    La troisième partie de l’ouvrage de Faber est consacrée au romanisme des nationaux-socialistes et au culte du Moyen Âge que certaines factions du NSDAP ont entretenu. Cette quinzaine de pages sont l’amorce d’un ouvrage ultérieur, Roma Aeterna : Zur Kritik der “Konservativen Revolution”, où Faber passe au crible les idéologies et les thèmes de la Konservative Revolution (36). Il aborde les problèmes de la désagrégation de l’organon médiéval, de la fin de l’humanisme chrétien, du césarisme technocratique. Il brosse un tableau de la situation issue de la Première Guerre mondiale, en Allemagne, où l’idée d’un déclin inéluctable de l’Occident se couple à l’effondrement de la vieille société bourgeoise et impériale et à la révolution spartakiste. Dans cette République de Weimar, l’intelligentsia est partagée, écrit Faber, entre le défi “oriental” communiste et la réplique occidentale “fascisante” (Italie). Faber insiste surtout sur le néo-romanisme et l’anti-protestantisme de certains cercles de la Konservative Revolution. Il analyse davantage les projets de société, baptisés a posteriori “clérico-fascistes” ou “néo-catholiques”. Les projets de restauration médiévale, élaborés pour répondre à l’échec du libéralisme, consistaient, le plus souvent, à promouvoir un État corporatif chrétien (Christlicher Ständestaat). Faber rappelle que ces projets ne se sont pas évanouis en 1945 mais ont partiellement été réactivés dans des cercles “démocrates-chrétiens”, sous l’impulsion notamment d’un archevêque de Cologne, J. Höffner (37).

    La “Konservative Revolution”, c’est aussi la réhabilitation de la métaphysique, présentée sous diverses étiquettes comme, par exemple, “philosophie naturelle”, “philosophie chrétienne”, “science de la foi”. Faber passe en revue les doctrines monarchistes et autoritaires, nostalgies des “monarchies populaires” d’Allemagne du Sud, de la monarchie sacrée du Moyen Âge, de la monarchie moderne institutionnelle. Dans cet univers mental, les notions d’ordre et d’obéissance sont primordiales et les autorités charismatiques occupent une place prépondérante.

    Le césarisme romain et le papalisme catholique ont fait l’objet de spéculations aussi intéressantes sur le plan théorique et historique que stériles sur le plan pratique. Dans l’optique des adeptes de ces philosophies politiques, Hitler a fini par apparaître comme un “nouvel Auguste”. Faber, comme Niekisch jadis dans ses polémiques, souligne les aspects “catholiques” du Troisième Reich. Il termine son ouvrage par quatre “ex-cursus” dont “Spengler, Jünger, Niekisch et la technocratie”, “Ernst Niekisch et la revue nationale-bolchéviste Widerstand contre les systèmes de Versailles, Weimar et Bonn”, et, enfin, “Walter Benjamin, Karl Marx et le sauvetage révolutionnaire du passé”. Le premier de ces textes se rapporte précisément aux thèmes de la Révolution conservatrice (38) qui permettent de sortir de l’occidentalisme. Le second est un hommage à Niekisch et le dernier, une analyse de textes de Walter Benjamin, où celui-ci affirme que les sociaux-révolutionnaires de l’avenir devront, contrairement à ceux du XIXe siècle, puiser leur “poésie” dans un avenir mythique et non plus dans un passé révolu. Pour Marx, écrivait Benjamin, le besoin de se référer à des époques historiques révolues est preuve d’un manque, d’une incomplétude révolutionnaire, de pathos auto-glorificateur. Benjamin, en revanche, estime qu’il faut accomplir ce qui n’a pas été accompli ou n’a pas pu être accompli dans le passé. Pourquoi Engels se serait-il inspiré de la Guerre des Paysans du XVIe siècle [1524-1526], si ce n’est pour reprendre ce flambeau ?

    Un flambeau dont les marxistes actuels ne comprennent plus le sens, aveuglés qu’ils sont par les détails de la lutte sociale. Pourtant, ce flambeau protestataire, anti-catholique, anti-papiste, anti-césariste, populiste, libertaire et communautaire doit être repris. En France, il est susceptible de s’allier au vieux courant proudhonien du socialisme. L’Europe de demain devra donc s’inscrire dans cette tradition. Plus dans celle de la réaction et des États-nations. Il faudra un printemps des peuples.

    Les ouvrages de Faber apporteront une pierre non négligeable à l’édifice. Ils nous aideront à ne pas succomber aux tentations du vocabulaire incantatoire ni aux mirages passéistes. En ce sens, ils sont une leçon de réalisme, même s’ils ne proposent pas de conclusions claires. Même s’ils ne se bornent qu’à critiquer, sans suggérer d’alternative.

    ► Robert Steuckers, Orientations n°5, 1984.

    ♦ Références :

    • Richard Faber, Abendland : Ein “politischer Kampfbegriff”, Gerstenberg Verlag, Hildesheim, 1979, 261 pages.
    • Richard Faber, Roma Aetema : Zur Kritik der “Konservative Revolution”, Verlag Konigshausen + Neumann, Würzburg, 1981, 395 pages.


    ♦ Notes :

    (1) Dans son livre The Challenge of Exception : An Introduction to the Political Ideas of Carl Schmitt between 1921 and 1936 (Berlin, Duncker & Humblot, 1970), George Schwab analyse l’héritage intellectuel. de C. S., son admiration pour l’Église Catholique, sa stabilité et sa perfection juridique. Schwab rappelle également l’influence de Donoso Cortès, de Bonald et de Joseph de Maistre sur C. S. Cette influence se perçoit notamment dans Politische Romantik (Berlin, Duncker & Humblot, 1968).

    (2) Heinz Gollwitzer, Europabild und Europagedanke, Beiträge zur deutschen Geistesgeschichte des 18. und 19. Jahrhunderts, C.H. Beck’sche Verlagsbuchhandlung, München, 1951.

    (3) À ce propos, il convient de lire un ouvrage collectif, 1914-1945, Untergang des Weltzentrums Europa (Kurt Vowinckel Verlag, Berg am See, 1974), dans lequel les auteurs expliquent qu’avant 1919, l’Europe orientale constituait un bloc politiquement homogène. Versailles a rompu cet équilibre et créé une quantité de petits états pluri-ethniques inviables. En 1945, ces états sont tous tombés sous la domination soviétique, n’ayant pas d’assises historiques suffisamment fortes pour résister.

    À propos de Rapallo et du dialogue germano-soviétique, on lira, en français, l’ouvrage de Renato Bournazel, Rapallo : Naissance d’un mythe (Fondation nationale des sciences politiques, A. Colin, 1974). À propos des mouvements neutralistes, hostiles à la constitution des blocs, actifs en Allemagne au cours des années 50, on se référera au livre de Rainer Dohse, Der Dritte Weg (La Troisième Voie), où sont analysés les idées d’Ulrich Noack, Theodor Kögler, Wolf Schenke, Gustav Heinemann et Otto Strasser (Holsten Verlag, Hamburg, 1974). Pour comprendre le point de vue du chancelier autrichien Kreisky : Bruno Kreisky, « Die Zeit in der wir leben : Betrachtungen zur internationalen Politik », DTV n° 1618, München, 1978).

    (4) Cf. Christoph Steding, Das Reich und die Krankheit der europäischen Kultur, Hanseatische Verlagsanstalt, Hamburg, 1938. Et aussi, Christoph Steding, Das Reich und die Neutralen, Hanseatische Verlagsanstalt, Hamburg, 1941. Dans ces deux ouvrages, Steding affirme que les neutralités suisse, scandinave et néerlandaise ont généré une culture apolitique, purement contemplative.

    (5) L’ouvrage capital à lire à ce sujet est celui de Colin Renfrew, Before Civilization : The Radio Carbon Revolution and Prehistoric Europe, Penguin, Harmondsworth, 1976. Traduction française : Les origines de l’Europe, Flammarion, 1983.

    (6) Lothar Kilian, Zum Ursprung des Indogermanen, Forschungen aus Linguistik, Prehistorie und Anthropologie, Dr. Rudolf Habelt GmbH, Bonn, 1983. Jean Haudry, Les Indo-Européens, PUF (coll. Que sais-je ?, n°1965), 1981. Marija Gimbutas, « The Transformation of European and Anatolian Culture 4500-2500 B.C. and its Legacy », deux numéros spéciaux de la revue américaine The Journal of Indo-European Studies (Vol. 8, nos. 1 & 2 et 3 & 4, 1980 ; adresse : 1629K Street, N.W., Suite 520, Washington D.C. 20006, USA).

    (7) Cf. Alastair Service & Jean Bradbery, A Guide to the Megaliths of Europe, Granada, Frogmore/St.Albans, 1981.

    (8) Ernst Niekisch fut le polémiste le plus hostile à l’Occident dans l’Allemagne de Weimar. Pour comprendre sa position, on lira avec profit les ouvrages suivants : Uwe Sauermann, Ernst Niekisch zwischen allen Fronten, Herbig, München, 1980. Ensuite, la thèse universitaire d’Uwe Sauermann, consacrée au même sujet : Die Zeitschrift ’Widerstand’ und ihr Kreis : Die publizistische Entwicklung eines Organs des extremen Nationalismus und sein Wirkungsbereich in der politischen Kultur Deutschlands 1926-1934, Université d’Augsburg, 1984. Enfin, une anthologie de textes de Niekisch, intitulée Widerstand (Sinus Verlag, Krefeld 1982).

    (9) Erich et Mathilde Ludendorff et leurs disciples ont lutté depuis 1919 jusqu’aujourd’hui contre les internationales catholique, marxiste et maçonnique. Parmi les chercheurs de cette école, on citera Walter Löhde, dont les ouvrages principaux sont : Die Deutschen sind an allem Schuld : Bismarck und der Wegzur deutschen Einheit (Verlag Hohe Warte, Pähl/Obb., 1959) ; Das päpstliche Rom und das Deutsche Reich : Eine einzigartige zeitnahe und aufschlussreich Dokumentation (Hans Pfeiffer Verlag, Hannover, 1964) ; sous le pseudonyme de Wilhelm Leonhardt, Kreml und Vatikun : Ein Kampf um die Macht durch fünf Jahrhunderte, Hans Pfeiffer Verlag, Hannover, 1965). Ces trois ouvrages retracent les épisodes de la lutte entre le catholicisme et le nationalisme allemand.

    (10) Cf. Orientations n°4 (nov-déc. 1983). Plus spécialement l’article de Robert Steuckers, « Les origines d’une certaine russophilie allemande ».

    (11) L’occidentalisme ne se montre pas seulement hostile à l’Ostpolitik de Brandt. L’affaire Pegard qui secoue la Belgique depuis juillet 1984 en est un bel exemple. Envers et contre les intérêts de leur peuple, les politiciens atlantistes jouent, par fanatisme idéologique, la carte de Washington et de son allié, le Vatican.

    (12) Un prélude au mur de Berlin ? Il y a, dans le mental catholique, un mythe du “limes”. Par ailleurs, Couden Hove-Kalergi prônait la panmixie raciale sur tout le territoire Eurafricain. Ce goût pour la destruction de tous les peuples provient d’une équation personnelle : Couden Hove-Kalergi était lui-même à demi asiatique.

    (13) Cf. Luk Mariën, Op zoek naar Tindemans, Kritak, Leuven, 1979. Cet ouvrage concis dévoile l’Internationale cléricale dans laquelle l’ancien Premier ministre belge est une figure importante.

    (14) Cf. note (9). Il suffit d’évoquer l’émigration de toutes les élites des Pays-Bas méridionaux vers la Hollande, l’Allemagne du Nord, la Suède et l’Angleterre. Les provinces qui allaient constituer la “Belgique” de 1830 ont définitivement perdu le rôle civilisateur qu’elles avaient connu avant cette émigration. La pauvreté, la misère culturelle, moquée par les étrangers, provient de là. De même, l’absence de ressort de l’Allemagne jusqu’au romantisme. Actuellement, tant l’Allemagne que la Belgique souffrent de la particratie, dominée par les chrétiens-démocrates. Adenauer est le type même du politicien qui s’envisage comme pro-consul d’une puissance étrangère à son peuple ; en l’occurrence Rome ou Washington. Lire à ce sujet : E.N. Dzelepy, Le Mythe Adenauer, Les Éditions Politiques, Bruxelles, 1959.

    (15) L’hebdomadaire hambourgeois Der Spiegel et le sociologue Hennig Eichberg (dans Das da-Magazin, 3/1981) se sont insurgés contre ce nouvel esclavagisme qui consiste à importer, via des annonces dans la presse, des jeunes filles philippines pour faire le ménage, satisfaire les fantasmes sexuels, soigner de vieux retraités importants, etc. Les textes des annonces sont explicites. On lit, notamment : “la plupart d’entre elles sont catholiques et vierges par-dessus le marché !”.

    (16) Il faut rester circonspect dans l’attribution, par les Américains, de l’adjectif marxiste-léniniste. Ainsi ni Sandino, le révolutionnaire nicaraguayen, ni Castro n’étaient “marxistes” au départ. Ce sont essentiellement des leaders populistes, souffrant de de voir leur peuple croupir sous le joug des marchands de bananes ou de cannes à sucre yankees. Pour ce qui concerne l’Europe, la politologue britannique Mary Kaldor (in : The Desintegrating West, Penguin, 1978) explique que la grande hantise de la diplomatie américaine, c’est de voir se constituer une Europe à la fois sociale-démocrate et bonapartiste. Une Europe où socialisme (solidaire des révolutionnaires latino-américains) et militarisme se conjugueraient. Les Américains nomment parfois cette éventualité une éventualité “gaulliste”. C’est aussi l’avis du social-démocrate néerlandais W.L. Brugsma (cf. son ouvrage Europa, Europa, De Haan, 1983).

    (17) Cf. à ce propos, Franz Altheim, Niedergang der alten Welt : Eine Untersuchung der Ursachen, Band I, Die Ausserrömische Welt, Vittorio Kloslermann, Frankfurt am Main, 1952. Cet ouvrage aborde l’histoire de la périphérie de Rome et relativise du même coup l’histoire romano-centrée. En Scandinavie et en Angleterre, l’hostilité à la CEE provient du fait que cette institution est trop calquée sur un passé carolingien, un passé où ces peuples avaient un rôle de second plan. La Suède, par ex., n’entretient des relations avec le Vatican que depuis deux ou trois ans.

    (18) Pour comprendre l’esprit qui a présidé à la fondation de la Confédération Helvétique, il convient de lire : Adolf Gasser, Geschichte der Volksfreiheit und der Demokratie, Aarau (Suisse), Verlag H.R. Sauerländer & Co., 1939. En français : Adolf Gasser, L’autonomie communale et la reconstruction de l’Europe : Principes d’une interprétation éthique de l’histoire, éd. de la Baconnière, Neuchâtel, 1946. André Siegfried, La Suisse, démocratie-témoin, éd. de la Baconnière, Boudry (Suisse), 1948. Pour comprendre le phénomène à l’échelle européenne, lire : B.H. Slicher van Bath, « Boeren-vrijheid », in : B.H. Slicher van Bath & A.C. van Oss, Geschiedenis van maatschappij en cultuur, Ambo, Baarn (NL), 1978.

    (19) La révolte des Pays-Bas est, en fait, une revendication de fédéralisme. Lire à ce sujet : Geoffrey Parker, The Dutch Revolt, Penguin, Harmondsworth, 1979. Et : Pieter Geyl, The Revolt of the Netherlands 1555-1609, Ernst Benn (London) / Barnes & Noble (New York), 1958/1980. Enfin : Frans de Hoon, « L’idée d’État dans les Grands Pays-Bas », in : Orientations n°1, janvier 1982.

    (20) Cf. Alain de Benoist, « Les fausses alternatives », in : La Troisième Voie, Actes du XVIIe Colloque national du GRECE, éd. Le Labyrinthe, Paris, 1984.

    (21) Sur cet aspect de la pensée de Carl Schmitt, il faut consulter : Pier Paolo Portinaro, La crisi : dello jus publicum europæum - Saggio su Carl Schmitt, edizioni di comunità, Milano, 1982. Une anthologie des textes de Schmitt sur la notion de “nouvel espace impérial” est également parue en Italie, sous la direction d’Alessandro Campi : Scritti politico-giuridici 1933-1942, Edizioni Bacco & Arianna, Perugia, 1983.

    (22) La perte des dernières possessions américaines a été ressentie comme une catastrophe en Espagne. L’ouvrage qui exprime le mieux cette “douleur nationale” est celui de José Ortega y Gasset, España invertebrada, Bosquejo de algunos pensiamentos historicos, Espasa-Calpe, coleccion Austral, Madrid, 1964-1979.

    (23) Haushofer prônait une collaboration étroite entre l’Allemagne et les pays du Moyen-Orient (Turquie, Afghanistan, Perse, etc.). Il visait ainsi à déstabiliser l’Empire Britannique et à fomenter des troubles aux Indes. Dans ce sens, la pensée géopolitique de Haushofer n’est pas européo-centrique ; il refuse l’enfermement de l’Europe sur elle-même. Cf. Hans-Adolf Jacobsen, Karl Haushofer : Leben und Werk, 2 vol., Harald Boldt Verlag, Boppard am Rhein, 1979. La pensée de Haushofer est planétaire mais non universaliste.

    (24) Pour comprendre l’humanisme occidental classique propre aux États-Unis, lire l’ouvrage du philosophe-sociologue conservateur américain Robert Nisbet, History of the Idea of Progress, Basic Books, New York, 1980. Nisbet y expose un syncrétisme mêlant traditions gréco-latines et chrétiennes.

    (25) Lire à ce propos, l’ouvrage du correspondant de La Stampa à New York, Furio Colombo : Il Dio d’America, Religione, Ribellione e Nuova Destra, Mondadori, Milano, 1983. Colombo y analyse le rôle des sectes dans l’accession de Reagan au pouvoir. Derrière le néo-libéralisme, le néo-conservatisme et la politique-spectacle, se profile une théocratie totalitaire. La prière est redevenue obligatoire et les théories darwiniennes ne peuvent plus être enseignées. Et les atlantistes libéraux européens, défenseurs de la libre pensée, se moquent de Khomeiny… S’ils étaient logiques, ils changeraient de modèle…

    (26) Cf. notes (5), (6) et (7). Une fois de plus, cet état de choses implique la nécessité d’avoir une stratégie métapolitique,aussi efficace que celle de l’Église qui a su, lors de la Christianisation et de la Contre-Réforme, interpréter, dans le sens de son message et au profit de sa stratégie concrète, le patrimoine culturel gréco-latin.

    (27) Selon cette optique, Moenius affirmait que la latinité romaine était la seule base possible pour construire l’Europe. On est en droit de se demander ce qu’en pensent Norvégiens, Russes, Grecs, etc. C’est contre ces affirmations partielles et partisanes que Faber s’est insurgé et a, dès son premier ouvrage, pris le contre-pied d’une assertion de Haecker : « Le secret de la civilisation occidentale réside dans le symbole de Virgile ».

    (28) L’Occident fasciste découle de la tradition maurrassienne. Mais, rappelle Faber, Maurras a eu plus d’équivalents en Allemagne qu’en France. La fascination pour la latinité catholique militante s’est exercée chez Moenius, Sachse, Pannwitz, Heimpel, Ziegler. Moenius et Sachse ont vu en Mussolini un nouveau César, alors qu’ils combattaient le NSDAP comme “héritage bismarckien”, comme avatar de la “Prusse hérétique”.

    (29) Cf. note (21).

    (30) C’est cette Europe qui a été mobilisée pour la “croisade” anti-bolchéviste. Elle avait l’aval de Franco, Horthy, Pavelic, Tiso, Maurras, Poulet, etc.

    (31) Dès la fin de la Première Guerre mondiale, il a existé, dans les milieux conservateurs, une volonté de recréer l’Empire carolingien. Hausenstein, ambassadeur d’Adenauer à Paris, a repris cette idée après la Seconde Guerre mondiale. Schumann et de Gasperi, tous deux catholiques, ont participé à sa diffusion et à sa concrétisation. De fait, le territoire de la CEE du Traité de Rome, “l’Europe des Six”, correspond à celui de l’Empire Carolingien. Ce discours sur l’unité européenne est fallacieux ; il vise en fait le contraire de ce qu’il postule puisqu’aucune nation située en dehors de cet espace carolingien initial ne se sent concernée et constate qu’elle ne sera jamais qu’une nation de second rang par rapport aux vieux membres du club. En plus, le centralisme administratif ne sied guère aux Suisses, Scandinaves, etc. Quant aux Orthodoxes, ils rejettent le catholicisme qui postule une religiosité basée sur un rapport père-fils entre le divin et les hommes. Les Orthodoxes voient davantage la divinité comme fraternelle. De la, découle une vision politique de la camaraderie, de la solidarité plutôt que de l’obéissance.

    (32) L’idée d’un axe franco-allemand est, elle aussi, une vieille idée catholique. Le catholicisme est, pour les adeptes de l’axe franco-allemand, la puissance idéologique qui aplanira les contentieux entre Allemands et Français. Romain Rolland parle des « deux ailes de l’Occident ».

    (33) L’idée d’une Europe française, après 1919, dérive des écrits de Jacques Bainville qui, se référant à Mazarin et à Bonaparte, voulait accrocher aux destinées de la France, la Rhénanie et l’Allemagne Méridionale, de façon à détacher celles-ci des « tribus les plus barbares de l’Allemagne » (entendons : protestantes et prussiennes). Le Roi de France doit devenir le protecteur des “libertés allemandes”. C’est le souvenir de cette orientation politique, ou l’Allemagne n’aurait plus qu’un rôle subalterne à jouer, qui fait douter les Allemands d’aujourd’hui de la sincérité de François Mitterrand, quand il offre son “parapluie nucléaire” à la RFA.

    (34) Cf. à ce propos, le livre d’Armin Mohler, Die Fünfte Republik : Was steht hinter de Gaulle ?, Piper, München, 1963.

    (35) Pour comprendre les grands axes de la politique internationale bismarckienne, on se référera au petit ouvrage concis et didactique de Fritz Vater, Hauptprobleme des Bismarck-Reiches (1871 bis 1918), Verlag Hohe Warte, Ptihl/ Obb., 1972.

    (36) Références en fin d’article.

    (37) La Belgique aussi a connu pareille évolution. Certains projets “corporatistes”, après avoir été accrochés à l’épopée fasciste ou nationale-socialiste, ont été édulcorés après-guerre pour entrer dans le cadre général de la politique démocrate-chrétienne. Il existe peu de documentation sur cette mutation ; seul un ouvrage polémique, sans grande valeur historique, écrit dans la perspective d’un “anti-fascisme” rituel, a abordé la question : Walter De Bock, De mooiste jaren van een generatie : De Nieuwe Orde in België voor, tijdens en na WO II, EPO, Berchem, 1982. Une traduction française de l’ouvrage est parue chez le même éditeur.

    (38) On se sera aperçu, à la lecture de cet article, que Faber donne au terme de Konservative Revolution une acception différente de celle que lui donne un Armin Mohler ou un Alain de Benoist. Pour Faber, “Révolution conservatrice” a un sens catholique et carolingien. Pour Mohler, un sens plus large englobant toutes les orientations culturelles et philosophiques se situant, en dehors des grands systèmes du XIXe siècle, hégéliens ou marxistes. Pour de Benoist, l’expression a un sens plus “völkisch”, plus national, plus nietzschéen.

     

    Libéralisme

     

    Pourquoi nous sommes Européens et non pas Occidentaux

    Les tenants des vieilles droites dans la partie ouest de notre continent s’engagent pour la “défense de l’Occident”. La Nouvelle Droite, dans le sillage des critiques conservatrices-révolutionnaires et nationales-révolutionnaires allemandes, avec Alain de Benoist et Guillaume Faye, ont soumis la notion d’Occident à une critique serrée, au nom de l’Europe. Du coup, dans l’espace linguistique francophone, les droites sont désormais divisées en deux camps : celui des Occidentalistes et celui des Européens ou Néo-Européens (l’expression est de Faye, soucieux de donner une dimension projectuelle et “futuriste” à son engagement et de le détacher de tout ancrage passéiste et démobilisateur). Ce clivage oppose aussi souvent, à de très rares exceptions près, ceux qui s’accommodent du libéralisme et de l’américanisation des mœurs en gardant comme alibi ou comme colifichet un christianisme intégriste ou moderniste, d’une part, à ceux qui luttent pour un socialisme enraciné, contre le nivellement culturel venu d’outre-Atlantique, d’autre part, tout en refusant le discours manipulatoire des christianismes historiques et des sectes actuelles (Moon, scientologistes, etc.), lesquelles cherchent à recréer artificiellement des “suppléments d’âme”, dans une société désertifiée par le matérialisme.

    À l’Occident des premiers, les seconds opposent l’Europe, parce qu’ils sont conscients que notre continent ne pourra survivre que s’il demeure entier, s’il s’unit, s’il fait retour sur lui-même, s’il recentre ses énergies pour les mettre au service de tous. Or l’idée d’Occident ne séduit que les droites françaises, belges, espagnoles et britanniques, qui se posent comme héritières de l’Empire Romain d’Occident, issu de la scission de 395, et de l’Europe carolingienne, destructrice de l’autonomie économique des sociétés paysannes, notamment en Allemagne du Nord. Cet occidentalisme des droites, surtout lorsqu’il est vulgarisé outrancièrement, conduit implicitement à dévaloriser l’histoire des régions d’Europe situées en dehors des limites de l’Empire Romain d’Occident ou du vaste territoire jadis soumis à Charlemagne, à ignorer délibérément les productions culturelles des espaces germaniques, slaves, celtiques, scandinaves, grecs, magyars, roumains, finnois, etc. L’occidentalisme est une vision hémiplégique de l’Europe. Une réduction délétère. Et dangereuse car elle ne valorise qu’une frange atlantique de notre continent au détriment de son centre (la Mitteleuropa), de la synthèse balkanique et de l’immensité territoriale russo-sibérienne, marquée du génie slave. L’occidentalisme ne valorise donc qu’une petite portion d’Europe ; pire : il valorise dans la foulée le greffon monstrueux que cette portion d’Europe a crée en Amérique du Nord, cette implosion culturelle, où toutes les énergies créatrices s’annulent lamentablement.

    L’historiographie russe du XIXe siècle a réagi vertement contre cette réduction. Des historiens ou philosophes de l’histoire comme Danilevski ou Leontiev, un écrivain aussi important que Dostoïevski, ont dénoncé l’Occident comme le terreau où a germé la maladie libérale, où l’individualisme a brisé les réflexes communautaires, provoquant une irrémédiable décadence. Leurs arguments consistaient souvent en des laïcisations didactiques des reproches adressés par le christianisme orthodoxe/byzantin aux catholiques et aux protestants. Basée sur le “mir”, c’est-à-dire la communauté paysanne et villageoise russe, l’orthodoxie slave dénonce l’autoritarisme catholique et l’individualisme protestant. En effet, l’église catholique nomme des prêtres étrangers aux paroisses, condamnés par dogme à ne pas avoir de descendance donc à être des individus nomadisés, qui appliquent le plus souvent des politiques allant dans le sens des intérêts de l’église et non dans celui de l’intérêt vital, biologique et immédiat du peuple. Le protestantisme, pour sa part, laisse la porte ouverte à tous les subjectivismes, donc favorise la dissolution des communautés. De plus, l’église catholique a progressé en Germanie grâce à son alliance avec l’appareil militaire carolingien, lequel délègue à ses officiers démobilisés des fiefs, privant de la sorte les élites enracinées, nées au sein du peuple lui-même, de leur rôle naturel de guide. L’église catholique enclenche ainsi un processus d’aliénation catastrophique, qui creusera, tout au long du Moyen Âge, un fossé profond entre la culture des élites et la culture du peuple (cette distinction a été bien mise en lumière par Robert Muchembled, historien français). Qui plus est, l’officier carolingien démobilisé devient individuellement propriétaire du sol, jusqu’alors propriété collective d’une communauté villageoise et transmise telle quelle de génération en génération (lire à ce propos le splendide roman de Henri Béraud : Le Bois du Templier pendu). Le peuple devient économiquement dépendant du bon vouloir d’un officier allochtone.

    Quand nous refusons l’occidentalisme aujourd’hui, nous ne rejetons pas simplement les enfantillages de l’American Way of Life, la fadeur de l’idéologie américaine, les horreurs de la décadence américaine par l’héroïne ou le crack, nous nous insurgeons avec une égale vigueur contre toutes les idéologies qui refusent de tenir compte de l’enracinement comme valeur primordiale. Nous sommes, pour reprendre le vocabulaire de Muchembled, du côté de la « culture du peuple » contre la « culture des élites » (nécessairement allochtones dans la définition de l’historien). Nous nions au christianisme manipulateur, à l’autoritarisme carolingien et catholique, au cléricalisme, au monarchisme coupé du peuple, toute valeur potentielle parce qu’ils nient et tuent la force jaillissante et vivifiante de l’enracinement. Les critiques protestantes, libérales, illuministes (l’idéologie des Lumières), marxistes, etc., n’ont pas constitué des révolutions (au sens étymologique de “retour sur soi”) véritables ; elles sont restées détachées des glèbes et des chairs; elles ont tiré des plans sur la comète sans retomber dans la lourde concrétude du sol et de l’histoire ; elles sont restées des joujoux d’élites bourgeoises ou embourgeoisées vivant de leurs rentes ou aux crochets de leurs amis (Marx !). Elles sont des manifestations d’occidentalisme dans le sens où l’Occident est l’assemblage hétéroclite de toutes les pensées et pratiques détachées des glèbes et des chairs. Lorsque nous privilégions l’usage des termes “Europe” et “européen” pour désigner notre vision continentale des choses, nous opérons mentalement une révolution réelle, une révolution qui nous reconduit à l’essentiel immédiat et concret, que Barrès désignait par sa belle expression : « La Terre et les Morts ».

    De ce choix philosophique, découle évidemment la nécessité de lutter sans relâche contre toutes les idéologies de manipulation que je viens de citer, de réhabiliter les réflexes religieux spontanés de nos populations, de se pencher sur le passé, de soutenir dans la pratique les cercles d’archéologie locale, de créer et d’instituer des formes d’économie qui assurent à tous les membres de notre communauté de quoi vivre décemment et de fonder des familles, de privilégier les droits collectifs et enracinés des peuples plutôt que les droits bourgeois, déracinés et individualistes que l’on nomme fallacieusement “droits de l’homme”, sans apercevoir que l’humanité ne peut survivre que si les hommes concrets tendent la main à d’autres hommes concrets, vivent dans des foyers avec des femmes et des enfants concrets, travaillent dans des ateliers ou des fermes avec d’autres hommes concrets, sans jamais être isolés comme Robinson sur son île. L’Occident a raisonné depuis mille ans en termes de salut individuel, lors de la phase religieuse de son développement, en termes de profit individuel, lors de sa phase bourgeoise et matérialiste, en termes de narcissisme hédoniste, dans la phase de déliquescence totale qu’il traverse aujourd’hui. Le centre et l’est de notre continent ont su mieux conserver l’idée de communauté charnelle. En Allemagne et en Scandinavie, les idéaux populistes de toutes sortes ont su donner une harmonie intérieure à la société depuis deux siècles, laquelle s’est traduite par des progrès considérables tant sur le plan intellectuel que sur le plan technique. L’Allemagne et la Suède enregistrent des succès industriels et sociaux considérables précisément parce que l’individualisme occidental les a moins marquées. Les peuples slaves et baltes ont traversé l’âge sombre de l’ère marxiste sans oublier leurs racines, comme le prouve quantité de faits divers de l’actualité récente, notamment en Estonie, en Moldavie, en Lithuanie et en Azerbaïdjan.

    Dans cette optique, le recentrage de l’Europe sur elle-même ne peut se faire sur base des idéaux occidentaux et des pratiques sociales qu’ils ont générées. Le recentrage de l’Europe se fera sur base des idéaux fructueux que la philosophie de Herder a fait germer de Dunkerque au Détroit de Bering. Ces idéaux placent au sommet de la hiérarchie des valeurs le peuple comme porteur et vecteur d’une culture spécifique et inaliénable, hissent la solidarité communautaire au rang de principe social cardinal. Dans cette optique, l’autre est toujours un frère, non pas un gogo à berner, à qui soutirer du fric, un péquenaud que l’on administre à coups d’ukases, que l’on écrase d’impôts en lui contant qu’il jouit tout de même des “droits de l’homme” et qu’il n’a qu’à être bien content et s’esbaudir à la pensée que les p’tits chinois, eux, ils n’en bénéficient pas. Tous les défenseurs de beaux principes idéalistes sont des escobars, des escrocs, des distilleurs d’opium du peuple. L’Occident des réactionnaires et le One-World aseptisé des américanolâtres, libéraux ou ex-soixante-huitards, sont des principes de nature manipulatoire. Notre Europe, elle, n’est pas un principe, elle une terre, une terre-mère qui a enfanté dans la douleur quelques races d’hommes qui se sont entrecroisés (des Méditerranéens et des Nordiques, des Ostbaltiques et des Dinariques, etc.) puis ont produit des tas de choses magnifiques qui étaient déjà inscrites virtuellement dans les gènes de leurs plus lointains ancêtres. Il faut continuer l’aventure. Il faut faire passer toutes nos énergies du virtuel au réel.

    ► Robert Steuckers, Discours et réponses, 1990.

     

     

    intertitre

    pièces-jointes :

     

    ◘ Régis Debray : un portrait critique de l'Occident

    Le basculement du monde et l’essor des pays dits “émergents” semblent avoir relégué l’Occident dans une crise sans fin et sonné le glas de sa prééminence. Entre son aveuglant complexe de supériorité et sa capacité d’être l’école des cadres de la planète, sa mélancolie de la grandeur perdue et sa cohésion sans précédent, l’Occident est-il sorti de l’Histoire ?

    Car l’heure est au chant du départ. L’époque est au glas, davantage qu’à la gloire. Essayistes et éditorialistes ne cessent de disserter sur la perte d’aura et la mise à mal de la civilisation occidentale. Dans Le Déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine (éd. du Toucan, 384 p., 20 €), l’historien David Engels fait même un parallèle saisissant entre la chute du monde romain et la crise du Vieux Continent.

    L’essor de “l’histoire globale”, ce courant historiographique qui raconte le passé du point de vue des dominés et des ex-colonisés, ne cesse de diagnostiquer la « provincialisation de l’Europe », comme l’écrit le Bengali Dipesh Chakrabarty. Et de lui faire perdre son sens de gravité, par une approche de l’Histoire non ethnocentrée, qui démontre notamment que la domination occidentale ne pourrait avoir été qu’une longue parenthèse à l’échelle de l’histoire de l’humanité.

    La France est une puissance moyenne engluée dans le chômage, l’Europe un immense marché fortement concurrencé et politiquement divisé, l’Occident une autorité contestée, un gendarme dépassé par une planète déchirée. Après les échecs en Afghanistan et en Irak, l’interventionnisme militaire a fatigué les opinions publiques qui ont contrecarré les velléités des États-Unis et du Royaume-Uni de frapper la Syrie de Bachar Al-Assad. L’Occident a perdu de sa centralité et semble également touché par de gigantesques crises de l’avenir. Car si l’Occident sait encore d’où il vient, il peine à savoir où il va et ne cesse de ressasser sa gloire passée.

    L'Occident une autorité contestée

    D’où l’idée de demander à Régis Debray de dresser un état des lieux, d’établir une “fiche clinique” de l’Occident afin de sortir de la désorientation généralisée. Romancier, essayiste, philosophe, écrivain, Régis Debray est un auteur polymorphe doublé d’un styliste hors pair. Dans son œuvre dense, il décrypte aussi bien l’inconscient religieux que l’histoire du regard en Occident, il fait l’éloge des frontières comme de la fraternité, défend à la fois le « bel âge » des anciens et la jeunesse du sacré, mais aussi « l’honneur des funambules », c’est-à-dire celui des poètes ou encore celui de Pierre Bérégovoy. Ce « gaulliste d’extrême gauche », qui adore les oxymores et ne veut pas en finir avec les États‐nations, a théorisé « la révolution dans la révolution » et mené une critique de la révolte libertaire de Mai 68, qui fut aussi, selon lui, le berceau de la restauration libérale.

    Entre 1918 et 1922, le philosophe allemand Oswald Spengler (1880-1936), auteur phare de la Révolution conservatrice de la République de Weimar, publia un ouvrage qui le fit passer à la postérité, Le Déclin de l’Occident (Gal., 1931). Anti-humaniste et antidémocratique, écrite par un auteur attiré par le fascisme italien davantage que par l’Allemagne nazie qui chercha en vain à l’enrôler, cette œuvre reste néanmoins une référence pour tous ceux qui décryptent l’érosion de l’hégémonie occidentale, qu’ils s’en félicitent ou la déplorent (voir « L’histoire de l’Occident », hors-série Le Monde-La Vie, 186 p., 12 €).

    Ni occidentaliste, ni décliniste, ni optimiste forcené, Régis Debray fait ici un portrait critique d’une aire géopolitique contestée. Et dialogue en filigrane avec cette œuvre incontournable et sulfureuse. L’étymologie latine de l’Occident, Occidere (“tomber”) renvoie à la chute, au coucher du soleil et s’oppose à Orior, “l’Orient”, la naissance du jour et le lever du soleil. Cette racine sémantique nous renseigne‐t-elle sur ce qu’est l’Occident ? Surtout sur sa géolocalisation, a répondu Régis Debray, lors des “Controverses du Monde”, le 13 juillet, qui se tiennent au Festival d’Avignon.

    Peut-être davantage. Car l’Occident semble n’avoir cessé de penser, souhaiter ou craindre sa propre destitution, sa propre chute, son propre déclin. Une conversation pour changer de regard, déjouer le fatalisme du déclinisme, remonter la pente et voir plus loin.

    ► Nicolas Truong, Le Monde du 17 juillet 2014.

    • nota bene : En octobre 2014, Régis Debray fera paraître aux éditions Grasset, avec le journaliste Renaud Girard, Que reste-il de l’Occident ?

    ***

    De la cohésion à l’arrogance, les forces et faiblesses du monde de l’Ouest

    OccidentEntretien avec Régis Debray, 2014

    • De quoi parle-t-on lorsque nous parlons d’Occident ?

    L’Occident, c’est à la fois une zone, une organisation et un projet. La zone correspond à l’espace euro-atlantique, ce « premier monde » jadis nommé par opposition au « second monde », le bloc communiste, et au tiers-monde. C’est l’aire chrétienne moins le monde orthodoxe. L’Occident, c’est en deuxième lieu, une organisation politico-militaire, offensive et expansive, l’OTAN, « l’instrument de l’hégémonie américaine », comme disait de Gaulle. Malgré son nom, elle n’est plus liée à l’Atlantique Nord, puisqu’elle opère en Afrique comme en Asie centrale, dans ce qu’on appelait le hors-zone. L’Occident, c’est enfin un projet, la volonté de moderniser la planète selon l’acception qu’il donne de la modernité, à savoir un mélange de marché libre, d’hyperindividualisme – l’individu roi, sans tradition ni appartenance, ces boulets aux pieds du consommateur – et de la bonne gouvernance, qui serait l’art de gouverner sans faire de politique, et donc de gérer les pays comme des entreprises.

    Ce n’est pas un complot mais une utopie, une folie, qui sous-tend l’occidentalisme de nos gouvernants et de nos communicants, si on peut encore les distinguer.

    • Est-ce qu’à l’instar de l’historien Jacques Le Goff vous diriez que l’Occident est né au Moyen Âge avec l’avènement de la chrétienté, la naissance des universités et l’essor des villes ?

    Oui, dans la mesure où l’empire carolingien, avec sa double commande, césarienne et papiste, prend la relève de l’empire romain d’Occident, créé en l’an 395. La chrétienté médiévale est la forme achevée de l’Occident, y compris dans ses croisades contre les musulmans. Mais l’éveil me semble pointer vers le quattrocento. Je crois que l’Occident est né le jour où Pétrarque est monté sur le mont Ventoux. Car l’Occident, c’est l’idée qu’il faut passer de la contemplation à la domination du monde, et donc pas seulement observer le mont Olympe comme le faisaient les Grecs, mais le gravir.

    C’est avec ce projet d’intervention qui convertit le temps en histoire fléchée et l’espace en confins à conquérir que « l’âme faustienne » se développe, disait le philosophe Oswald Spengler, dans Le Déclin de l’Occident. Toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus fort : c’est la devise olympique. Il faut être le premier, le champion, avant les autres. Et tout mesurer.

    • Pourquoi parle-t-on aujourd’hui du déclin de l’Occident ? De Platon à Spengler, l’idée d’une perte de grandeur n’est pas nouvelle…

    Oswald Spengler a cristallisé une narration poétique de l’Histoire qui a beaucoup influencé André Malraux et impressionné Julien Gracq. Son idée est que la volonté de conquérir le monde supposait que l’on vende son âme au diable, c’est-à-dire à la machine. Chez nous, la théorie est d’emblée une hypothèse de travail : le savant antique contemple le monde, le savant arabe cherche la formule magique qui va lui permettre de conquérir des trésors sans trop bouger, mais le savant occidental devient un ingénieur.

    En Orient, on invente la poudre, et on en fait des feux d’artifice. En Occident, on en fait des canons. Il en va de même avec la boussole : on découvre l’Amérique. C’est l’Occident qui sait passer de la connaissance à la technique. Spengler a prévu que la nature finirait par se rebeller, ce sera l’écologie. Mais il s’est trompé sur un point : il n’a pas vu que le faustien pouvait devenir planétaire, que l’Inde et la Chine pourraient un jour se doter d’ingénieurs, de techniques, de brevets industriels.

    • À quel moment la référence à l’Occident est-elle redevenue centrale ?

    Autour de l’an 2000, nous avons assisté à une renaissance du mot Occident, qui avait disparu après la guerre. Avant, on parlait de l’Europe et du concert des nations. Et puis la submersion démographique, la désindustrialisation, la pollution de l’environnement, la perte de foi dans le modèle de croissance ont sonné l’heure de la mélancolie d’une grandeur perdue.

    • Pourquoi cette obsession ?

    L’Europe ayant renoncé à définir une personnalité propre et à se fixer des frontières, tant idéales que spatiales, elle a dû trouver un moyen de se représenter et de se présenter aux autres. N’être qu’un grand marché, ce n’est pas très glorieux. Par contre, l’Occident, cela en impose, ça a fait de l’usage. Par ailleurs, la France républicaine ayant renoncé à son système de valeurs et à son autonomie diplomatique, elle a réintégré les commandements de l’OTAN, décision anecdotique mais symbolique du président gallo-ricain Sarkozy, entérinée par son sosie Hollande. Et nous voilà de retour dans « la famille occidentale ». La double mort historique de Jaurès et de De Gaulle a donné à cette abdication le sens d’un retour à la normale.

    • On ne se pose qu’en s’opposant. À quoi s’oppose l’Occident ?

    Au diable. Satan a changé de nom au cours des siècles : l’hérétique byzantin, le sarrasin, l’Ottoman, les sauvages, le communisme stalinien, et maintenant l’islamisme. La référence un peu nébuleuse à l’Occident, c’est l’avantage d’une polarité implicite sans les inconvénients d’une polémique ouverte. C’est une façon de s’opposer sans dire à quoi tout en le disant.

    • Dans les années 1960, un groupe d’extrême droite prend, en France, le nom d’Occident pour défendre son idéologie. En 1983, l’écrivain tchèque Milan Kundera écrit un article phare de la pensée dissidente qui s’intitule « L’Occident kidnappé ». Comment expliquer l’usage dissonant et opposé d’un même référent ?

    L’ambiguïté de la notion d’Occident fait sa force. Il y a un Occident des valeurs, qui sont des valeurs humanistes, disons de gauche : l’émancipation par la raison, l’universalité du droit, l’égalité des êtres humains. Et il y a un racisme civilisationnel (je dis le droit parce que je suis le plus fort). Il y a même eu, en 1934, un manifeste dit « pour la défense de l’Occident », qui soutenait l’agression italienne sur l’Éthiopie et proclamait la légitimité des Occidentaux à coloniser au nom de sa supériorité ontologique. À ce manifeste a répondu un autre manifeste, signé par François Mauriac et quelques autres. Preuve qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. En tout cas, voir le thème de la défense de l’Occident repris par des organes supposés de gauche est un curieux retournement des choses.

    • Quels sont les points forts de l’Occident ?

    Premièrement, une cohésion sans précédent sous l’égide de Washington, accepté en définitif par tous. Dans un monde multipolaire, l’Occident est le seul ensemble unipolaire. Jamais un Chinois ne se laisserait représenter par un Indien, et vice versa. Jamais un Brésilien par l’Argentine, ou un Nigérien par l’Afrique du Sud. L’Occident n’a qu’un numéro de téléphone en cas de crise, la Maison Blanche.

    Deuxièmement, le monopole de l’universel : l’Occident est la seule fraction du monde capable de représenter ses intérêts particuliers comme ceux de l’humanité en général. L’expression la plus élevée de la conscience universelle, l’ONU, se situe à New York, au cœur de l’hyperpuissance, la seule qui dispose de bases militaires sur les cinq continents. Preuve que le droit est là où se tient la force. Personnellement, j’aurais préféré que l’ONU ait pour siège Jérusalem, ville sainte, frontière de l’Orient et de l’Occident, où 180 pays auraient à cœur la sécurité de leur personnel.

    Troisièmement, l’Occident c’est aussi l’école des cadres de la planète. L’Amérique n’a pas d’émigrants, mais 42 millions d’immigrés. Elle a des fils adoptifs partout. Y compris les fils des dirigeants chinois qui viennent se former dans ses business et universités. L’Amérique est “multidiasporique”, ce qui est un cas unique.

    Quatrièmement, le formatage des sensibilités humaines, ce qu’on appelle aussi le soft power, qui est une façon d’imprimer l’imaginaire du monde entier.

    • Malgré la décolonisation et le monde multipolaire, l’Occident a donc gagné la bataille pour l’hégémonie culturelle ?

    L’Ouest a gagné la guerre froide par le jazz, les Beatles et les seins nus autant que par la force financière et militaire. Aujourd’hui, les dix premières agences de pub sont occidentales. Les prix Nobel et les brevets assurent à l’Occident une formidable suprématie. Les rapports de puissance ne sont pas réductibles à des rapports de forces matériels et quantifiables. Le fait que la Chine redevienne la première puissance économique mondiale en 2030, comme elle l’était en 1830, ne signifie pas qu’elle devient la première puissance hégémonique.

    Les États-Unis n’ont même pas besoin d’avoir des instituts culturels à l’étranger. Au Vietnam, les GI ont perdu, mais Coca-Cola a gagné la guerre. L’hégémonie, c’est quand une domination est rendue non seulement acceptable mais désirable par les dominés. M. Sarkozy était fier d’arborer le tee-shirt NYPD [de la police de New York], et M. Hollande est fier qu’Obama lui mette la main sur l’épaule.

    • Quels sont les points faibles de l’Occident ?

    Tout d’abord l’hybris, la folie des grandeurs. Une ignorance condescendante du monde extérieur : The West and the Rest, dit-on outre-Atlantique. L’Occident a mis huit ans à comprendre que ses troupes étaient des occupants en Afghanistan. La perte du sacré et le déni du sacrifice ensuite : le 26 août 1914, 26 000 soldats français ont été tués et le président Poincaré n’est pas sorti de son bureau. C’était normal. Aujourd’hui, un soldat est tué au Mali et c’est un drame. Notre relation à la mort a fondamentalement changé, d’où la recherche de la guerre zéro mort ou du drone de guerre. Le sacré est ce qui commande le sacrifice et interdit le sacrilège. Il n’y a pas d’Européens prêts à mourir pour l’Europe. L’Orient a gardé le sens du sacré, donc du sacrifice, et c’est son point fort.

    • Pourtant neuf Américains sur dix croient en Dieu, et même les séances du Sénat s’ouvrent sur une prière. Les États-Unis ne seraient-ils pas le lieu du sacré occidental ?

    Oui. Sa religion biblico-patriotique en fait une nation soudée, imperméable et dominatrice, structurée par une verticale. L’alliance du dollar et du bon Dieu, de l’hypermodernité scientifique et d’un archaïsme métaphysique, c’est l’équation souveraine. Elle vaut pour l’Amérique comme pour Israël, qui n’est pas une colonie mais la métropole symbolique des États-Unis en tant que terre promise.

    • L’Occident, c’est aussi le règne du présentisme ?

    C’est sa grande faiblesse. On pense et on gouverne au rythme du journal de TF1, on veut des actions éclairs et des frappes instantanées. Les “adversaires”, eux, vivent dans un temps plus long. Les humiliés ont toujours plus de mémoire que les maîtres. Parce que l’on se souvient plus des gifles que l’on a reçues que de celles que l’on a données. Leurs maîtres mots s’appellent résistance et résilience. Voir l’Irak, l’Afghanistan et la Libye, ces démences amplement punies. En plus, à force de casser les États nationaux, le prétendu droit d’ingérence dissémine le perturbateur.

    À court terme, on bombe le torse. À long terme, on fiche le camp. Se pose toujours la question de l’après, à quoi nous n’avons pas de réponses. À supposer qu’Israël puisse détruire le Hamas, il aura sur le dos des organisations beaucoup plus radicales, sans numéro de téléphone.

    • N’oubliez-vous pas la singularité occidentale qui réside dans la critique et le doute permanent qui en font une exception, à l’heure du retour des orthodoxies ?

    Vous avez raison, la distance à soi et l’insubordination critique sont notre principal atout. Sauf que chaque fois que l’on demande à l’Occident de répondre de ses actes, il brandit ses valeurs. Avec l’Islam c’est l’inverse : on parle des actes des extrémistes de l’Islam mais non des valeurs de l’Islam. Bref, l’Occident est toujours ce qu’il n’est pas et n’est jamais ce qu’il est.

    • N’évacuez-vous pas trop vite cette Europe culturelle, encore vivante, qui n’a cessé de remettre en cause sa propre tradition, qui nourrit la contestation de sa domination ?

    L’Occident de Montaigne, de Lévi-Strauss, de Zeev Sternhell et de Snowden, je suis prêt à me battre pour lui. L’Occident des ethnologues, de la curiosité, du courage civique, pour qui l’Autre existe, c’est celui qu’il faut défendre. Le coin de monde où il est permis de douter. Nous avons même le privilège de pouvoir absorber la négativité critique. Quand on a un dissident, on le coopte. Quand on a un opposant radical, on l’intègre. Regardez, on a fait de Daniel Cohn-Bendit la grande notabilité de l’Europe néolibérale !

    • Cet Occident culturel n’est-il pas indissociable de l’Occident politique ?

    Il me semble que c’est plutôt son alibi. L’alibi d’une volonté de domination aussi hypocrite qu’imbécile. C’est vrai que l’Europe politique est une Europe de la délibération et non de la décision. Alors, bien évidemment, il y a des passerelles entre les universités et les chancelleries, mais le culturel, hélas, a tout d’une peau de chagrin. L’argent a gagné la partie.

    La fameuse phrase d’Hegel qui, à propos de Napoléon, disait avoir vu passer « l’Esprit du monde à cheval » n’a-t-elle aucun fondement ? N’y a-t-il pas de valeurs universelles qui s’imposent par la force, voire la conquête ?

    Non. Tout ce qui s’impose par la force suscite une résistance, et le recours à des contre-valeurs. La renaissance de l’islamisme, c’est un peu ça : une réaction d’immunité identitaire. La croyance, le ramadan, les interdits culturels ne peuvent être bombardés sans retour de bâton.

    • Aujourd’hui, les ennemis de l’Occident semblent clairement identifiés, c’est l’islamisme radical et le djihadisme. Nouveau choc des civilisations ?

    L’Occident a un projet universel depuis qu’il est devenu chrétien. Saint Paul a dit : « Allez enseigner à toutes les nations. » Après lui est venue une autre religion également universelle avec un Dieu unique : Allah. La première a les moyens de sa fin, la seconde ne les a pas. Le djihad global est un fantasme. Ce que le taliban afghan cherche, c’est simplement qu’on n’envahisse pas sa vallée, il ne veut pas convertir le monde entier. On a fait de l’islam un mot-valise où on met les assassins et les assassinés ensemble. La division entre chiites et sunnites, qui évoque celle des protestants et des catholiques au XVIe siècle, n’a plus de répondant chez nous au XXIe. Aucune capitale sunnite ou chiite n’a fait sienne la théorie du djihad global. Il y a une “internationale occidentale”, il n’y a pas d’“internationale islamique”.

    • Depuis Thomas d’Aquin, les Occidentaux n’ont cessé de théoriser un interventionnisme militaire ou humanitaire. N’y a-t-il pas de guerre juste ?

    Tout pays qui commence une guerre la déclare juste. Suivons Jaurès sur ce point : une guerre juste est une guerre de défense nationale. Quand un peuple occupé ou agressé par un tiers entre en résistance. Mais aller occuper un pays aux antipodes qui ne vous a pas déclaré la guerre, c’est du colonialisme, lequel a toujours eu une couverture humanitaire.

    Dans une tribune au Monde, la philosophe Valérie Charolles se demande pourquoi seuls des hommes décrivent le « déclin » de la France. Et émet l’hypothèse que la nostalgie d’un âge d’or perdu est le signe de l’affaiblissement de la position des hommes dans la société française. Parce que, pour les femmes occidentales, ces trente dernières années ne relèvent pas du déclin, mais du tremplin vers l’émancipation. Le déclinisme est-il un machisme ?

    C’est une intuition juste et une observation judicieuse. Mais je ne suis pas un décliniste. L’émancipation féminine, avec le passage de l’égalité abstraite à l’égalité concrète, est une des plus grandes réussites de l’Occident. L’historien Ibn Khaldoun (1332-1406) n’aurait pas dit ça en son temps, parce que pour lui les sociétés commencent avec des cavaliers et s’affaissent dans le sérail avec des odalisques.

    • À l’occasion de la crise ukrainienne, Vladimir Poutine n’est-il pas en train de réinvestir une civilisation, qui pourrait être, avec le monde musulman, l’autre grand Autre de l’Occident, à savoir l’Eurasie ?

    Il y a eu, en 1054, le schisme du Filioque et, en 1204, le sac de Constantinople par les croisés latins. Depuis lors, la ligne Riga-Split coupe l’Europe en deux. N’oublions pas que Moscou, c’est la troisième Rome, et nous avons complètement oublié la seconde Constantinople. L’Empire byzantin, euro-asiatique lui aussi, et césaro-papiste luttait à la fois contre Rome et contre l’Islam.

    Avec la crise ukrainienne, on a vu resurgir un refoulé historique, à base civilisationnelle donc religieuse. L’histoire a plus de mémoire que nous. Malheureusement, pour les anciens élèves de l’ENA, elle commence en 1944 au débarquement en Normandie, et pour les plus archéologues en 1914. Ce moulin à gaufres, école d’inculture historique et géographique, produit des têtes légères qui réduisent l’Univers à l’économie. Il serait bon peut-être de fermer l’ENA, sans quoi nous irons de bourde en bourde, par arrogance et par ignorance.

    • Sommes-nous en train d’assister à une tribalisation du monde plutôt qu’à un choc des civilisations ?

    On s’est longtemps imaginé en effet qu’on allait sortir du monde des États-nations par le haut, par des organisations mondiales, et on découvre qu’on en sort par le bas, c’est-à-dire par la tribu. On voit aujourd’hui resurgir des formations archaïques, à fondement ethnique ou religieux. Ce serait le moment ou jamais de remettre en selle de bonnes vieilles idées nées en Occident telles que la citoyenneté, communauté fondée sur une même loi pour tous et non sur l’origine des uns ou des autres, ou encore la laïcité, notion difficilement exportable mais essentielle à la survie. On n’en prend pas le chemin quand on voit par exemple le sionisme laïque des fondateurs se transformer en nationalisme religieux. Même chose en Palestine où ce n’est plus la lutte politique du Fatah qui prime, mais les islamistes du Hamas.

    L’Inde de même redevient hindouiste comme d’autres redeviennent bouddhistes, là où les bonzes prennent les armes. La France, si elle avait encore un peu d’indépendance d’esprit, aurait pu rappeler l’Occident et ses partisans à ses principes culturels fondateurs, au lieu de plonger la tête dans le sable, notamment au Proche et au Moyen-Orient.

    • L’Occident n’est donc plus en proie au « désenchantement du monde » ?

    L’inventeur de l’expression, le sociologue Max Weber, avait parié sur une rationalisation des sociétés, qui renverrait dans le passé les religions et les croyances. C’est vrai que le désenchantement de la Belgique ou de la France est incontestable. Mais l’Europe de l’Ouest est désormais à la marge et non au centre du devenir humain. Il faut se faire à l’idée que la modernisation est régressive et la mondialisation une balkanisation. Plus le monde s’uniformise par la technique et par l’économie, plus il a besoin de retrouver des identités perdues. C’est ce qu’on appelle l’« effet jogging » en médiologie : on disait qu’à force d’aller dans des automobiles les gens allaient devenir des hommes-troncs. Mais depuis que les citadins ne marchent plus, ils courent, ils joggent. Le siècle des Lumières n’a pas supprimé notre part nocturne et romantique, il l’a refoulée, et le refoulé fait retour dès qu’un adulte ou une culture entrent en crise. Poursuivre le travail des Lumières, me semble-t-il, cela consiste aujourd’hui à rendre raison de l’irrationnel, et non à le glisser sous le tapis comme une chose impensable.

    ► Propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde du 17 juillet 2014.

     


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