• Croatie

    Le destin tragique de la Croatie

    Franjo Tudjman (1922-1999), alors président de la Croatie, lors d'une de ses visites au front en 1991. Ancien compagnon de lutte de Tito, Tudjman estimait que l'État yougoslave avait trahi sa vocation fédéraliste, prônant l'ouverture, en enfermant les peuples de l'espace sud-slave dans un corset nationaliste trop étroit. Sa volonté de quitter la structure yougoslave partait non pas d'une volonté petite-nationaliste mais d'une volonté de bâtir une Europe nouvelle sous l'égide des principes fédéralistes et proudhoniens.


    « La Croatie reçoit en guise de récompense ce que d'autres reçoivent en guise de punition ». Cette phrase, chargée d'amertume, date du temps où la monarchie austro-hongroise venait de mater la révolution de 1848. Le pouvoir impérial autrichien, en effet, récompensa la fidélité des Croates en limitant ou en supprimant leurs droits nationaux. Cette amertume, les Croates ont toutes les raisons de la ressasser aujourd'hui. La nation croate, peuple slave dont l'histoire a plus de mille ans et dont l'identité est bien définie, éprouve de sérieuses difficultés — plus que toute autre nation de l'Europe de l'Est ou du Sud-Est jusqu'ici communiste — à se faire reconnaître par le concert des nations. Et nous ne parlerons même pas des difficultés qu'elle a à se faire aider…

    Pourtant les faits sont clairs, accessibles à monsieur-tout-le-monde : le territoire de l'actuelle “République de Croatie” — qui, loin s'en faut, ne regroupe pas toutes les régions peuplées de Croates — est harcelé depuis août 1990 par des francs-tireurs serbes. Aux côtés de ces unités serbes irrégulières, qui, renouant avec d'anciennes traditions balkaniques se dénomment elles-mêmes “Tchetniks”, s'est rangée “l'armée fédérale yougoslave” quasi exclusivement commandée par des généraux communistes ou serbes. La bataille a d'abord eu pour enjeu la région autour de la ville de Knin (la “Krajina”), où la population est majoritairement serbe, puis la région de la Banija, au sud de Zagreb, et, enfin, la partie orientale de la Slavonie (que l'on ne confondera pas avec la Slovénie), délimitée par le triangle que forment les 3 villes croates de Vinkovci, Vukovar et Osijek.

    Le point de vue serbe

    Du côté serbe, les protagonistes affirment que ces territoires croates doivent être détachés de la République de Croatie parce que leur population est serbe, afin de former soit un État séparé (la “Serbie occidentale”) soit être englobés dans la République de Serbie. Cette revendication doit, si besoin s'en faut, être concrétisée par la force des armes. Quant à “l'armée populaire fédérale yougoslave”, legs de Tito, elle est résolument contre les “séparatistes croates”, en partie par conviction communiste en partie par engouement pour l'idée grande-serbe ; ce qui a pour résultat que les Croates sont confrontés à un adversaire qui leur est très supérieur sur le plan militaire. La défense croate n'a guère enregistré de succès jusqu'ici parce qu'elle n'a pas d'armes lourdes, alors que le camp adverse en a à profusion, grâce aux stocks de l'armée. Ensuite, les Serbes sont parvenus à instrumentaliser dans une large mesure la minorité serbe de Croatie. Les cénacles grands-serbes de Belgrade déclarent ouvertement que l'objectif des actions militaires menées par la Serbie est de réduire la frontière orientale de la Croatie à la ligne Karlobag (sur la côte adriatique) / Karlovac. Ou, comme le formule, en gros titres, le magazine serbe d'informations Nin, qui est largement diffusé : « La Croatie, si elle fait sécession et quitte l'État yougoslave, existera 'ratatinée' ou n'existera pas du tout ».

    Le clivage profond, qui sépare les Serbes des Croates ne s'est jamais effacé, malgré septante ans d'existence commune au sein de l'État yougoslave (avec une interruption d'un peu moins de 4 ans lors de la Seconde Guerre mondiale). Cependant — et cela peut paraître paradoxal aujourd'hui — l'idée “yougoslave”, le rêve d'unir toutes les nations slaves méridionales, est née, pour une bonne part, dans le cerveau des hommes politiques et des intellectuels croates du XIXe et du début du XXe. Ces hommes espéraient, de cette façon, échapper à la colossale puissance germanique et à l'oppression que faisait peser sur les Slaves du Sud la tutrice hongroise. Dans ce rêve, il est évident que l'influence du panslavisme a joué un rôle.

    Les racines du conflit

    Avec l'effondrement de la monarchie austro-hongroise, à la suite de la Première Guerre mondiale, ce vœu des intellectuels croates a été exaucé d'une certaine manière, mais l'unité des Slaves du Sud s'est accomplie dans des conditions radicalement autres que celles qu'avaient souhaitées Croates et Slovènes. Le Royaume de Serbie, en tant que puissance victorieuse, a pris en charge le direction de l'État nouvellement constitué et lui a imposé son hégémonie. La Croatie perdit toutes les prérogatives que l'Autriche-Hongrie avait fini par lui accorder : not. un parlement national croate et un gouvernement propre, bien qu'aux compétences limitées. Dès 1918, on s'aperçut que, malgré la langue commune, aux variantes régionales finalement peu accusées, Serbes et Croates ne partageaient pas du tout la même mentalité, n'avaient pas le même mode de vie ni les mêmes intérêts. Les Croates, depuis près de mille ans, avaient appartenu au monde occidental latin et catholique, dont l'esprit les a profondément marqués. Aujourd'hui encore, les conceptions croates de la politique et de l'État se réfèrent à ces racines et c'est au nom de ces racines que les Croates ont défendu, de façon constante, leurs intérêts particuliers contre Vienne et Budapest.

    Les conceptions serbes de l'État, en revanche, sont marquées par une appartenance également pluriséculaire au monde oriental-byzantin, conquis par la suite par les Ottomans. Au XIXe siècle, s'est ajouté, de surcroît, une orientation nouvelle : celle impulsée par la Principauté, puis Royaume, de Serbie, fraîchement libérée de la domination turque, et tournée vers la France et la Russie tsariste, 2 puissances qui, sur le plan de l'organisation politique, étaient “centralisatrices”. L'unitarisme serbe n'a pas cessé d'agir depuis : nous nous en apercevons quand le Président national-communiste de Serbie, Slobodan Milosevic, annonce que tous les Serbes ont le droit de vivre dans un État commun, ce qui, vu l'éparpillement des populations et l'inextricable mélange des zones de peuplement non seulement entre Serbes et Croates mais entre Serbes et Musulmans (en Bosnie), ne pourra amener que le chaos généralisé et de nouveaux conflits de nationalité. En même temps, à Belgrade, on cherche à imposer la vieille recette “un homme, une voix”, en cas d'élections, pour résoudre la crise yougoslave. Ce qui aurait pour conséquence que toute minorité nationale en viendrait à être soumise à la majorité. Les Croates s'appuient sur le droit traditionnel et insistent sur son application : ils sont en Croatie le peuple porteur de l'État. Ce que les Serbes refusent de comprendre, même si leurs hommes politiques revendiquent, face aux Albanais du Kossovo, le “droit historique” à administrer le sol sacré serbe du “Amselfeld”, lieu où ils ont affronté les Turcs, alors que ce territoire est peuplé aujourd'hui d'une majorité albanaise à 90 %.

    L'assassinat de Stjepan Radic

    Les relations entre Serbes et Croates ont tourné à la catastrophe, dès le début de l'hégémonie exercée par Belgrade ; en 1928, en effet, un député serbe du Monténégro tire plusieurs coups de pistolet sur Stjepan Radic, le populaire Président du Parti Paysan Croate, pendant une séance du Parlement de Belgrade. Radic succomba à ses blessures. Du coup, tous les liens qui existaient entre Serbes et Croates étaient rompus. Le Mouvement Oustacha, radical, national-révolutionnaire et terroriste, d'abord favorisé par Mussolini, puis par Hitler, créa, pendant la Seconde Guerre mondiale, un éphémère “État indépendant de Croatie” : telle fut la réponse, radicale et extrémiste, des Croates frustrés. La tentative des Oustachis de régler la question posée par les populations serbes de Croatie par la violence, le meurtre politique et la terreur, les Serbes la feront payer cher aux Croates. Aujourd'hui encore, la propagande serbe répand l'exagération que les Croates sont, dans leur ensemble, un “peuple génocidaire” et se sont rendus coupables, pendant la Seconde Guerre mondiale, de massacres à l'endroit de la minorité serbe. Comme souvent dans ces cas, de tels reproches ne relèvent pas de la morale mais servent sans ambages à imposer des objectifs politiques, visant à accroître sa propre puissance ; désigner le coupable devient alors une opération rentable. L'un des écrivains serbes les plus célèbres, Matija Beckovic, expliquait naguère que les Croates, à cause du comportement qu'ils avaient eu pendant la Seconde Guerre mondiale, avaient perdu le droit à l'indépendance et à avoir un État propre. La joie ouverte, que l'on entend non seulement dans les médias de Belgrade mais dans l'opinion publique serbe, quand on énonce la liste des villages croates détruits, quand on évoque l'assassinat de policiers croates et l'exode en masse des civils croates, s'explique par cette haine brute que l'on cultive à l'égard des “traîtres”.

    Pour la conscience serbe, la guerre menée contre la Croatie est justifiée, car elle permet de garantir l'unité de la nation serbe par l'acquisition de nouveaux territoires et punit collectivement le peuple croate pour des actions qu'un autre régime croate a commises il y a un demi-siècle. Ce qui explique pourquoi le gouvernement croate, issu d'élections démocratiques, est décrit comme “néo-oustachiste”, alors que la plupart des hommes politiques croates en vue, à commencer par le Président Franjo Tudjman, sont d'anciens communistes qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont combattu les Oustachis en tant que partisans communistes, du moins s'ils étaient adultes en ce temps-là.

    L'homme politique croate et communiste Miko Tripalo, jadis limogé par Tito, déclarait, résigné, que, pour les Serbes, tous les Croates sans distinction étaient des oustachistes ou des fascistes, y compris les communistes et les hommes de gauche. Il me semble nécessaire de rappeler, ici, que Karl Marx, déjà, considérait les Croates comme un peuple “contre-révolutionnaire”, parce qu'ils avaient lutté du “mauvais côté” en 1848. Et même si, pendant la Seconde Guerre mondiale, il n'y a pas eu que des atrocités commises par les Oustachis croates contre les Serbes, mais aussi beaucoup d'atrocités serbes contre les Croates et les Musulmans de Bosnie et d'innombrables atrocités et massacres collectifs perpétrés par les communistes contre les anti-communistes de toutes nationalités et obédiences, à l'Ouest et en Europe occidentale, aujourd'hui, c'est l'hypothèque oustachiste qui pèse le plus lourd dans la balance, au détriment des Croates.

    La Yougoslavie, instrument de l'Occident et de Staline

    Tout cela n'a que peu de choses à voir avec le sens de la justice. L'enjeu est bien plutôt le suivant : les Croates, en demandant à disposer d'un État propre, portent un coup mortel à l'ordre de Versailles, de Saint-Germain et du Trianon, imposé après la Première Guerre mondiale. La Yougoslavie, en effet, a été une construction politique destinée, dans le cadre de la Petite Entente, à veiller aux intérêts de l'Ouest et à bloquer les pénétrations allemande et autrichienne —celles des puissances centrales, comme on disait à l'époque — dans les Balkans. Après 1945, Staline a voulu instrumentaliser la Yougoslavie de Tito dans le même sens. Cela a duré jusqu'en 1948, année de la rupture entre Belgrade et Moscou, où la Yougoslavie a œuvré dans le sens des intérêts occidentaux, en devenant un brise-lames contre l'expansion soviétique en direction de la Méditerranée.

    Cette rétrospective historique nous permet de constater que toute analyse du cas yougoslave implique un large faisceau d'intérêts stratégiques et (géo)politiques, qui viennent tant de l'Ouest que de l'Est. Quelques jours avant le putsch raté de Moscou, le Ministre soviétique des affaires étrangères, Bessmertnykh, lançait un “avertissement” à l'Autriche en disant que le petit État alpin devait se garder de pratiquer une politique “dépassée” dans les Balkans. Dans certains cénacles moscovites, on craint, en effet, que Vienne se pose en porte-parole des Croates et des Slovènes et, de cette façon, renoue avec la politique du Prince héritier Franz-Ferdinand, qui, à cause de ses idées austro-slaves fut assassiné le 28 juin 1914 à Sarajevo par des membres de l'organisation conspirative grande-serbe La Main Noire (connue également sous le nom de L'Unité ou la mort).

    Les observateurs auront également remarqué que les hautes sphères de la politique américaine sont plus que réservées à l'égard du combat des Croates et des Slovènes pour obtenir la reconnaissance internationale de leurs républiques. L'ambassadeur américain Warren Zimmermann parlait encore, fin mai à Belgrade, du peuple serbe comme d'un allié des États-Unis pendant les 2 guerres mondiales. Certes, lorsque le Président Bush a condamné publiquement le nationalisme et a utilisé une formule, bizarre pour un président américain, qui disait que la liberté était plus importante que l'indépendance nationale, il s'adressait en première instance aux Ukrainiens, qui du coup, à Kiev, ont manifesté leur mécontentement à l'endroit de leur hôte venu de Washington. De telles déclarations reflètent non seulement l'incompréhension américaine pour les mouvements d'indépendance nationale mais aussi le désir de Washington d'avoir affaire à des partenaires “compréhensibles”, “conventionnels”, que ce soit Moscou ou Belgrade. De telles motivations expliquent également l'engouement tenace de Washington pour Gorbatchev.

    Incompréhension occidentale

    Tant l'Amérique que l'Europe occidentale ne comprennent guère la complexité historique et ethnique de l'Est et du Sud-Est européens. Les puissances victorieuses des deux guerres mondiales continuent, envers et contre tout, à défendre leurs erreurs antérieures. Celles de Versailles comme celles de Yalta. Or les nations qui ont été les victimes de ces erreurs sont celles qui éprouvent aujourd'hui le plus de difficultés à trouver le chemin de la liberté sans aide occidentale et surtout sans la compréhension de l'Ouest pour leurs problèmes.

    Les Allemands et les Autrichiens, grâce à leur expérience historique et grâce à la proximité géographique, peuvent bien plus aisément les aider et intervenir de façon à ce que s'instaure un ordre cohérent, sans effusion de sang. Mais ils ont peur de susciter des réactions négatives auprès de leurs partenaires et alliés occidentaux et perdent les pédales quand la propagande serbe leur attribue la volonté de bâtir un “Quatrième Reich” dans les Balkans. Mais Berlin et Vienne ne pourront échapper à la question croate. Dans cette question, l'Allemagne ne pourra pas éternellement se cacher derrière la CEE : elle devra avoir le courage d'agir seule, même au risque d'être mal aimée par l'une des parties actuellement en conflit. On parle toujours de défendre les “principes occidentaux” ; or les Croates, même s'ils sont maladroits et commettent des erreurs, luttent pour la promotion de ces “principes occidentaux”, en l'occurrence le droit à l'auto-détermination et la démocratie. L'Occident défend-t-il encore ces principes ? Nous attendons qu'il en donne les preuves.

    ► Carl Gustaf Ströhm, Vouloir n°80-82, sept.-oct. 1991.

    [article issu de Criticón n°127/1991, Munich]

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    La guerre contre les Slovènes a-t-elle été une guerre contre l'Allemagne ?

     


    La mosaïque ethnique de feu la “Yougoslavie” en 1991 [cliquer pour agrandir]. La victoire slovène tient au fait que ce nouvel État est largement homogène sur le plan ethnique. La Croatie est plus fragile car elle contient 11,5 % de Serbes. Le Kosovo est à 90 % albanais mais colonisé par la Serbie. La Bosnie-Herzégovine a une majorité relative musulmane (39 %). Chaque ethnie tient à inclure tous ses ressortissants dans un même État, ce qui s'avère presque impossible, vu l'éparpillement des populations.

    Depuis quelques décennies, en Carinthie, règne une peur, une psychose née de l'histoire, parce qu'au cours de ce siècle, le voisin yougoslave a pénétré 2 fois sur le territoire de cette province méridionale de l'Autriche. Mais au cours de ces 2 dernières décennies, il avait été de bon ton de se moquer de cette peur. On la décrétait désormais injustifiée. La gauche, qui entendait dominer l'esprit du temps et régentait le prêt-à-penser des Églises et du PC, des vieux partis et des universités, affirmait que notre bonne vieille Europe avait enfin atteint l'ère de l'amitié entre les peuples et que les traités de désarmement signés en Europe centrale rendaient impossibles toute attaque militaire ou toutes revendications territoriales. La “peur de Carinthie”, disaient les prophètes de la gauche, était une débilité réactionnaire et il fallait s'en débarrasser à tout prix.

    Puis, coup de tonnerre cet été, au-delà de la frontière méridionale de l'Autriche, éclatent des combats acharnés. Sur les passages frontaliers de Carinthie et de Styrie, bombes et obus sont tombés dru comme la grêle, le son hâché des rafales de mitrailleuses a déchiré l'air. Des centaines de morts, des maisons et des camions écrasés par les chars, des postes de douane incendiés : voilà le bilan. Mais la poudrière balkanique n'a pas encore explosé pour autant. Les violations de la frontière autrichienne ont été nombreuses. Les bombardiers yougoslaves ont violé notre espace aérien et les aléas des combats feront sans doute que l'une ou l'autre formation militaire s'égarera sur notre territoire national autrichien.

    Washington et Paris alliés aux Fédéraux

    Washington et Paris ont permis aux Staliniens serbes d'écraser la démocratie en Slovénie et en Croatie par la force des armes. Depuis que le statu quo de 1945 s'est effondré, le combat des forces et des puissances réactionnaires, qui entendent toujours régenter la planète, se concentrent contre toutes les remises en question du système des États mis en place après la Première Guerre mondiale. La reconstruction de la Mitteleuropa, le retour d'un ordre européen correspondant à la réelle dynamique de l'histoire, dynamique qui a pu se déployer jusqu'en 1914, doivent être contrecarrés à tout prix, fût-ce au prix d'un refus de la démocratie et du droit à l'auto-détermination.

    Le ministre américain des affaires étrangères, Baker, avait à peine quitté Belgrade, la CEE, surtout sous la pression de la France, venait à peine de répéter sa solidarité à l'égard de l'État yougoslave, que déjà les militaires serbes frappaient : la petite Slovénie, en apparence toute fragile, habituée à tenir des propos modérés dans les querelles inter-yougoslaves, devait être knock-outée la première, de façon à pouvoir prendre en tenaille la Croatie, jugée beaucoup plus dangereuse. Les unités de l'armée yougoslave, appuyées par des chars, ont quitté leurs casernes, avec, pour mission première, de "défendre les frontières de la Yougoslavie". En réalité, l'objectif de cette manœuvre était de couper du monde extérieur les États slovène et croate qui venaient de proclamer leur indépendance et leur souveraineté.

    Les Slovènes plus coriaces qu'on ne l'avait cru

    En fait, il ne s'est jamais agi d'une guerre civile, comme tentent de nous le faire accroire tous ceux qui répètent les vieux slogans panslavistes. En effet, le combat engagé par les militaires serbes contre les démocrates slovènes n'est pas une querelle interne à un État mais bien plutôt, comme l'a dit le Président slovène Kucan, l'agression délibérée d'un ennemi extérieur contre un État souverain. L'armée fédérale yougoslave n'a pas agi avec prudence, comme agissent toutes les armées appelées à intervenir sur leur propre territoire national, où vit une population civile nationale dont on tente de respecter l'intégrité physique. Les bombardements d'aéroports, le pilonnage par l'artillerie des postes-frontière, leur dynamitage, le prouvent, ainsi que les centaines de victimes civiles et militaires.

    La défense territoriale slovène, à peine constituée depuis quelques mois et dotée seulement d'armes légères, s'est toutefois défendue avec plus d'acharnement que ne l'avaient prévu les maréchaux de l'armée serbe. Les militaires yougoslaves n'ont pas enregistré de succès rapides. À plusieurs reprises, les unités territoriales slovènes ont obligé des unités de l'armée fédérale à capituler. Quant aux représentants politiques du nouvel État slovène, ils se sont montrés plus coriaces que ne l'avaient imaginé ceux qui tirent les ficelles de ce conflit, à Washington, Paris et Belgrade.

    L'Occident contre la démocratie

    Les représentants de la “communauté occidentale des valeurs”, dont on a tant vanté les mérites depuis l'effondrement idéologique du communisme de mouture soviétique, ont pris, dans la question yougoslave, des positions assez bizarres. Effectivement, eux qui accordent généralement la plus haute valeur à la démocratie, au plébiscite et au droit à l'auto-détermination des peuples, n'ont jamais cessé, au regard de l'émiettement de l'État yougoslave, de souligner combien il était important de conserver cette structure centrale dont presque plus personne ne voulait. Plus de 90 % des Slovènes et des Croates ont opté pour la souveraineté : ce que l'Occident persiste à ignorer.

    L'argument avancé, selon lequel les 2 nouveaux États sont trop petits pour pouvoir survivre, est dépourvu de sens, car on sait que les 2 républiques qui aspirent à la souveraineté veulent participer au processus d'intégration européen et qu'elles ne refusaient pas, avant le déclenchement des hostilités, d'y participer au sein d'une fédération yougoslave ou dans le cadre d'une structure économique yougoslave. De plus, pourquoi une Slovénie prospère, du moins pour des critères balkaniques, serait-elle moins viable, avec ses 2,5 millions d'habitants, que le Luxembourg ou le Lichtenstein, le Danemark ou la Suisse ? Mystère…

    Les véritables motivations de l'Occident, surtout celles des tireurs de ficelles de Washington, Paris et Londres, se situent ailleurs : en effet, au-delà, de l'opinion que ces diplomaties occidentales veulent bien dévoiler, elles savent pertinemment bien que Zagreb et Liubliana, puis, à leur suite, Budapest et Prague, ne s'orienteront pas vers l'Espagne ou la Norvège, vers la Mongolie intérieure ou le Texas. Les lignes de gravitation culturelles et surtout économiques de ces 2 nouvelles républiques porteront évidemment vers Vienne, Berlin, Francfort et Bonn.

    Fortifier l'ossature centrale de l'Europe

    On a beaucoup parlé de l'orientation vers l'Europe occidentale de la Slovénie et de la Croatie ; en réalité, c'est une orientation qui découle de très anciens champs de forces géopolitiques, qui ont toujours existé dans l'histoire européenne jusqu'en 1914. Le centre de l'Europe, donc l'Autriche et l'Allemagne, étaient les partenaires de premier plan de cette périphérie ouest-slave et sud-slave, qui, en s'associant aux 2 pôles germaniques, fortifiaient la puissante ossature centrale du Vieux Continent. Le processus en cours aujourd'hui est, en réalité, un retour à la situation qui règnait en Europe avant la Première Guerre mondiale.

    À Washington et surtout à Paris, on n'a pas oublié que cette Grande Guerre a été menée au prix de millions de morts et pour détruire le centre de l'Europe dominé par l'Allemagne et par l'Autriche, pour lui ôter toute puissance. L'État yougoslave, cet ex-royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, de même que la Tchécoslovaquie, qui se scindera bientôt en plusieurs morceaux, sont des créations et des enfants chéris des vainqueurs de 1918. Wilson et Clémenceau ont été les pères fondateurs de la Yougoslavie. Bush et Mitterand veulent être aujourd'hui les conservateurs, les gardiens, de l'unité yougoslave et agissent comme les patrons protecteurs des militaires serbes, pétris de vieille idéologie stalinienne.

    Bien sûr, l'unité yougoslave est une valeur en soi pour les stratèges politiques de Washington et de Paris. Bien sûr, ces stratèges savent qu'ils foulent aux pieds la volonté démocratique des peuples slovène et croate et qu'ils leur dénient ainsi le droit à l'auto-détermination. En fait, ils veulent enrayer à tout prix tous les processus qui contribuent à fortifier le centre de l'Europe et donc le facteur allemand. Washington et Paris ne veulent pas être des vaincus sur le tard, ne veulent pas avouer qu'ils ont eu tort dans l'histoire, qu'ils ont eu tort d'avoir détruit ce qu'ils appelaient la “prison des peuples”, en désignant la double monarchie austro-hongroise. Paris et Washington ne veulent pas voir sans réagir, 70 ans après, que le tissu géopolitique qu'ils ont lacéré se reconstitue.

    Croates et Slovènes veulent participer à la grande synergie européenne

    Dans les années 1918/1919, alors que dans la grande banlieue parisienne, on fabriquait le “nouvel ordre européen”, les vainqueurs de 1918 ont peut-être tenu compte de la volonté démocratique des peuples concernés par le tracé des nouvelles frontières, notamment de la volonté des Slaves du Sud. Mais, quoi qu'il en soit, cette volonté, aujourd'hui, est différente de celle de 1919. La majorité des Slovènes et des Croates, en toute légitimité démocratique, s'est prononcée pour la souveraineté des 2 républiques. Et ces peuples savent, évidemment, qu'en se détachant de Belgrade, ils participeront à l'unification européenne en coopérant avec les Allemands et les Autrichiens. Ce programme, ils l'ont choisi en toute conscience et c'est à cause de cette volonté que les stratèges français et américains, qui entendent encore et toujours régenter le monde, les offrent en holocauste aux militaires yougoslaves.

    Les Allemands, au sein de la CEE, les Autrichiens, dans le concert des neutres en Europe, devraient faire tout ce qui est possible pour aider la Slovénie et la Croatie, pour mobiliser l'opinion en leur faveur. Tous ceux qui sont pour l'humanité, la démocratie et l'auto-détermination, pour la liberté et la justice, doivent se ranger du côté de Liubliana et de Zagreb. Berlin et Vienne devraient prendre la tête de cette “croisade” pour les valeurs qui assurent la liberté des peuples.

    Andreas Mölzer, Vouloir N° 80-82, 1991. 

    [texte issu de Staatsbriefe n°6/7-1991, Munich]

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    Relève de la Garde : la Croatie après Tudjman

     

    croati10.gifUne boutade circule désormais en Croatie : elle dit que l'homme politique qui mérite une superbe statue dans le centre de la capitale baroque du pays, Zagreb, n'est autre que l'actuel président serbe Slobodan Milosevic. Cette forme de vox populi n'accorde pas le même honneur à feu Franjo Tudjman, qui fut le premier président de la Croatie indépendante, et qui est décédé en décembre 1999. En guise d'hommage, il a reçu de rapides funérailles. Dans les années qui arrivent, les étudiants, les érudits et les hommes politiques, avides d'apprendre les mystères présidant aux créations d'États dans les Balkans, comprendront que l'indépendance de la Croatie en 1992, était redevable, pour une bonne part, à Milosevic l'imprévisible et aux appétits territoriaux de la Serbie, les réels comme les imaginaires. Dans une optique similaire, les manuels d'histoire, les syllabus des étudiants et les CD-Roms didactiques mettront demain l'accent sur les liens de cause à effet qui ont existé entre les 2 chefs, qui, tour à tour, seront perçus comme des criminels de guerre ou comme des héros nationaux.

    L'autre raison de l'indépendance de la Croatie est l'économie. La majorité des Croates, dans les derniers jours de l'ex-Yougoslavie, pensaient sérieusement que l'indépendance étatique leur apporterait une prospérité inimaginable.

    1991 : l'heure de gloire

    En 1991, la Serbie, et son extension légale, connue sous le nom de “Yougoslavie” et aujourd'hui défunte, a cherché à sauver l'unité forgée jadis par Tito et la fraternité inter-yougoslave entre les composantes de la fédération. Mais, en cherchant à sauver les meubles, les Serbes ont involontairement travaillé à la destruction de l'État yougoslave – donnant naissance au nationalisme croate et révélant son porte-drapeau, Franjo Tudjman. Dans la foulée, après dix ans de règne en Croatie, Tudjman et son gouvernement de centre-droit, aujourd'hui battu aux élections, resteront dans les mémoires comme l'incarnation du “nationalisme réactif” de la plus pure eau. Ce nationalisme a eu son heure de gloire en 1991 et a gardé son emprise sur la Croatie et sur les Croates de la diaspora, aussi longtemps que la Serbie et Milosevic ont constitué une menace militaire réelle. Dès que la menace est devenue moins évidente, en 1995, le nationalisme croate a perdu son souffle. S'il n'y avait pas eu la révolte d'une minorité serbe résidant en Croatie et qui a perduré jusqu'en 1995, si l'armée fédérale communiste yougoslave n'avait pas jeté son dévolu sur la Croatie désarmée, confédéraliste et “vaticanisée”, il est fort probable que Tudjman serait resté un petit professeur d'histoire, ou un dissident de province. Très probablement, l'ex-Yougoslavie aurait continué à exister comme un faible État-tampon confédéral, au vif plaisir de la Russie et de l'Union Européenne.

    Pourtant, mes phrases au conditionnel du passé vont peut-être devenir pleinement crédibles, surtout à la lumière de la victoire général, dans tout le pays, de la coalition libérale de gauche, qui, début janvier, a fait son retour, spectaculaire, sur la scène politique croate, à la suite des élections présidentielles et parlementaires. Immédiatement après sa prise du pouvoir en janvier 2000, ce nouveau gouvernement s'est tambouriné la poitrine, annonçant qu'il serait “politiquement correct” et qu'il « allait abandonner définitivement le passé nationaliste à la Tudjman ». Les mêmes personnages, qui doivent plus ou moins leur ascension politique à l'aura de Tudjman, viennent de découvrir les sirènes de l'Union Européenne, et se lancent dans l'américanophilie. Soit dit en passant : l'idée largement répandue, si populaire ces dix dernières années dans les cercles qui font l'opinion en Occident, c'est-à-dire l'idée qui voulait absolument que la “Croatie profonde” était dirigée par des nationalistes invétérés ou par des paléo-fascistes qui s'étaient rapidement costumés en démocrates, eh bien, cette idée n'est plus convaincante. Le désir de rejoindre l'UE est largement répandu en Croatie, il est dans toutes les têtes, même au prix d'une mutilation de la souveraineté croate. Avec la nouvelle garde, qui est de nouvelle gauche et tient désormais les rênes du pouvoir, toute la réalité étatique croate est remise en question. Sauf si d'autres nationalismes émergent dans la région ou si, au-delà des Alpes, on assiste à un réveil germanique, les Croates connaîtront encore une épreuve pour leur identité, leur nationalisme et leur conscience de soi seront une nouvelle fois mis au frigo.

    Tudjman a été, sans aucun doute, un grand homme d'État européen. Il comprenait très bien ce qui divisait les membres de l'Union Européenne entre eux, d'une part, et savait que l'agonie du messianisme russe et panslave était désormais un fait accompli, d'autre part. Le manque de consensus dans la politique extérieure de l'UE est patent, même après la signature du Traité historique de Maastricht en février 1992, qui a coïncidé avec la dissolution de l'ancienne Yougoslavie et la reconnaissance de la souveraineté croate par la communauté internationale. L'agression commise par l'armée fédérale yougoslave contre la Croatie a été, par une ironie de l'histoire, un cadeau pour l'unité croate, car les conséquences de cette agression a jeté la Croatie sous les projecteurs des médias globaux qui ont vu en elle une martyre. L'armée fédérale yougoslave, tenue essentiellement par des officiers serbes, par son agression, a rassemblé en un front commun les anciens apparatchiks communistes croates et les nationalistes qui ont lutté coude à coude pour l'indépendance. Ce que bon nombre d'hommes d'État européens n'ont pas été capables de parfaire en des décennies de mesures légales et réconciliatrices, paradoxalement, l'armée yougoslave l'a réussi en 2 ans, en poussant les Croates à agir…

    Népotisme balkanique

    carte-11.jpgMais par dessus tout, Tudjman a dénoncé quelques mythes modernes, que la plupart des hommes politiques européens ont trop peur de jeter aux orties. Tudjman a soumis à une critique scientifique la mythologie yougo-communiste et a remis le “victimologie” anti-fasciste dans de justes proportions historiques, effaçant ainsi un demi-siècle de stigmates, appliqués aux Croates, dénoncés comme un peuple de fascistes invétérés ou de pro-nazis impénitents. Pour avoir efficacement détruit l'héritage de Versailles et de Yalta, Tudjman était détesté par les faiseurs d'opinion de gauche et surtout par les histrions qui se veulent historiens et font une carrière académique en pinaillant sur le nombre de victimes des fascistes ou assimilés.

    L'erreur majeure de Tudjman a été de rester enfermé dans son provincialisme et d'avoir adopté un style de vie typiquement balkanique, avec ses tractations et des deals népotistes et claniques. Comme tout campagnard qui arrive dans une grande ville — que ce soit des Alleghanies à Washington ou de l'hinterland croate à Zagreb — et qui doit subitement y assumer un rôle important de fonctionnaire ou de ministre, Tudjman adorait les parades somptueuses et extravagantes qui ont coûté des sommes folles à la pauvre Croatie déchirée par la guerre. Pour parler le langage du peuple de Zagreb, disons que Tudjman s'est subitement transformé en une copie xérographique d'homme fort africain, présidant les destinées d'une sorte de Burkina Faso centre-européen appauvri, de république bananière marquée par le fossé profond entre une poignée de nouveaux riches et un nombre croissant de pauvres obligés de travailler dur. Entouré de toute une cohorte de lèche-culs et de yes-men, Tudjman a fini par se retirer dans sa tour d'ivoire et, malgré les fréquentes homélies télévisées qu'il prononçait à l'usage des masses croates, le langage que parlait son corps et son méta-langage politique ne pouvaient plus masquer l'homo sovieticus balcanicusque qu'il était au fond resté.  De même, l'entourage pléthorique était la copie carbone de la faune humaine décrite par un grand classique des lettres françaises du XVIIe siècle, La Bruyère, qui nous a légué un chef-d'œuvre d'aphorismes, Les Caractères. La Croatie a progressivement glissé vers les côtés sombres et glauques que la France a connus au temps de la Cour de Louis XIV, avec ses créatures surréelles : des intrigants corrompus, des béni-oui-oui, des carriéristes sans foi ni loi, une foule d'anciens procureurs communistes devenus en un tourne-main des apôtres des droits de l'homme, une poignée de nationalistes illettrés qui se décoraient eux-mêmes de toutes sortes de breloques pseudo-fascistes du temps de la Seconde Guerre mondiale, un un nombre décroissant d'authentiques idéalistes, véritables professionnels poussés petit à petit dans les marges de la politique réelle.

    Télégénisme et guerre de looks

    Tudjman ignorait également la signification et le pouvoir qu'avait la télévision. Il ne passait pas bien sur les écrans. Il méprisait la vidéosphère moderne et ne prêtait aucune attention à la dictature postmoderne des “beaux looks”, nécessité primordiale pour faire une bonne carrière politique aujourd'hui. Sa façon de parler et de se mouvoir rappelait trop le look d'un ancien commissaire bolchevique et ne ressemblait pas du tout à celui d'un jeune premier de la gauche caviar, brillant dans l'art de gruger des équipes de télévision naïves et médiocres. Mais, vers la moitié des années 90, le nationalisme romantique croate a commencé à marquer le pas. Les maigres performances du pays en matières économiques ont été mise sur le compte de l'indépendance croate, gagnée par Tudjman après un rude combat.

    En janvier 2000, la coalition de la gauche libérale est arrivée au pouvoir en présentant un programme mêlant globalisme, anti-nationalisme et intégration rapide à l'UE. La tâche de ce nouveau gouvernement ne sera pas aisée, c'est certain. La nouvelle classe politique a hérité de 10 milliards de dollars de dette extérieure, d'un taux élevé de chômage atteignant jusqu'à 20 % de la population active, avec une croissance économique virtuellement inexistante depuis 2 ans, et une chute rapide du niveau de vie. Même dans la Yougoslavie communiste, les Croates pouvaient se vanter d'avoir les plus hauts revenus par  tête d'habitant de tout l'univers communistes, grâce, bien sûr, à sa riche diaspora dispersée dans le monde entier. Aujourd'hui, l'économie croate avance cahin-caha, loin derrière celles de la Hongrie, de la Pologne, de la Slovénie voisine, nonobstant la tolérance étonnante dont bénéficient les Croates en matière de libres investigations historiques, ce dont bon nombre d'intellectuels occidentaux peuvent à peine rêver. Hélas, le Croate moyen, comme n'importe quel simple mortel en ce bas monde, n'a cure de la censure en Occident et de la political correctness dans les universités occidentales. Il veut bien vivre, à la façon de ses modèles virtuels qu'il observe chaque jour dans les soaps anglo-saxons à la Melrose Place.

    Bosnie-Herzégovine : une identité complexe et un avenir sombre

    Le nouveau gouvernement devra également faire face à son environnement géopolitique précaire, ce qui signifie surtout faire face à un mini-État voisin en effervescence, enclavé et multiculturel, la Bosnie-Herzégovine, qui partage, avec la Croatie, 700 miles de frontières poreuses. Au contraire de l'Angleterre insulaire ou de la France semi-insulaire, les Croates, comme beaucoup d'autres peuples d'Europe centrale, ne peuvent se payer le luxe d'oublier les atouts de sa configuration géographique. Pour tous ces peuples, la géographie a toujours été et sera toujours un destin incontournable. Tandis que les relations de la Croatie avec son flanc septentrional catholique, c'est-à-dire avec la Slovénie, la Hongrie et, par extension, l'Autriche, qui lui est favorable, sont bonnes, en revanche, son flanc sud-est, formé par un État créé ex nihilo, la Bosnie-Herzégovine, préoccupe et inquiète la Croatie. Non seulement cette Bosnie-Herzégovine abrite 3 peuples différents et irréconciliables, qui se sont donné 3 histoires différentes, qui racontent 3 versions différentes des faits et des fictions historiques : les Croates de Bosnie, les Serbes de Bosnie et les Musulmans de Bosnie. Ce pays fournit également un terrain d'entraînement pour 30.000 soldats de l'ONU et des empires dont ils sont les ressortissants. Dès que les troupes étrangères quitteront le territoire de la Bosnie, personne ne pourra dire si le pays ne redeviendra pas rapidement l'abattoir des Balkans, avec son cortège de massacres à la chaîne qui aura des conséquences jusqu'au Kosovo et à Istanbul voire jusqu'à l'Ouest, jusqu'au minarets fraîchement reconstruits de Marseille en Provence ou de Francfort en Hesse. Le taux élevé de chômage en Bosnie, atteignant 70% de la population en âge de travailler, ses infrastructures détruites par la guerre, les haines inter-ethniques entre les 3 composantes de la population qui y sommeillent, fait de la Bosnie le premier pays candidat pour une déstabilisation générale de la région. Tandis que les Serbes et les Croates de Bosnie peuvent toujours tourner leur regard vers l'alma mater de Belgrade ou de Zagreb, les Musulmans de Bosnie n'ont guère de choix, sinon de faire joujou avec des fatwas lancées contre les chrétiens, jugés décadents et parjures.

    Les Musulmans de Bosnie font face à un problème d'identité qui leur est spécifique. Qui sont-ils, vu que, depuis le Congrès de Berlin de 1878, ils ont toujours été les bons serviteurs de maîtres étrangers (turcs ou autrichiens) et qu'ils ont changé 4 fois de tutelle. Ce n'est donc pas un hasard si les Musulmans de Bosnie ont toujours aimé, jusqu'au bout, l'idée que représentait la Yougoslavie titiste. Ils lui sont restés fidèles jusqu'à la fin, jusqu'à la tragédie finale, en payant de leur personne.

    Si l'actuelle élite au pouvoir en Croatie depuis janvier 2000 a réussi à déloger le parti de Tudjman, connu sous l'acronyme de HDZ (Alliance Démocratique Croate), des liens ténus continuent à fragiliser les rapports personnels et politiques entre les militants de base de cette nouvelle coalition. La seule chose qui cimente cette équipe disparate issue de 6 partis différents, sont les prébendes post-électorales glanées, les fauteuils ministériels et un ressentiment profond à l'égard de Tudjman et de sa gloire passée. Mis à part tout cela, cette coalition ne peut guère proposer autre chose, sinon d'ouvrir davantage la Croatie à l'influence occidentale, avec tous les effets collatéraux que cela comporte, comme le folklore nouvellement découvert de la pédophilie, de la toxicomanie et de la prostitution.

    L'ouverture à l'Occident sera-t-elle économiquement possible ?

    Tout comme leurs prédécesseurs, les hommes de la nouvelle élite politique croate représentent également, d'un point de vue sociologique et anthropologique, les résidus de l'ancien système communiste, en dépit de la phraséologie ultra-libérale qu'ils étalent. En clair, par un mouvement de réflexe, ils doivent s'ouvrir, du moins en rhétorique, à l'Occident, pour obtenir rapidement un certificat de bonne conduite post-tudjmanienne et pour pouvoir rejoindre le club des riches. Mais ils ne semblent pas se rendre compte que l'UE ne distribue pas des lunches gratuitement. Bien sûr, pour préparer la Croatie post-tudjmanienne, l'Occident injectera de l'argent, fera quelques beaux gestes de bonne volonté et baragouinera quelques palabres sur les droits de l'homme qu'il faudra garantir en Croatie. Mais quel prix devra payer la Croatie souveraine (en théorie) ? Pendant combien de temps l'argent occidental arrivera-t-il comme une manne ? Car tel est bien le dilemme auquel la nouvelle élite croate devra faire face. Comment s'y prendra-t-elle pour créer de nouveaux emplois et lancer une nouvelle ère de prospérité, tout en diminuant le poids de l'immense bureaucratie d'État et des entreprises Potemkine héritées de l'ancien système communiste yougoslave, alors que feu le Président Tudjman n'y était pas arrivé ? Le temps qui reste à la nouvelle élite mi-libérale mi-socialiste sera très court, d'autant plus que les citoyens croates ne sont pas prêts à attendre encore dix ans pour qu'advienne un nouveau miracle. Personne ne peut prévoir ce que fera la diaspora croate bien organisée et traditionnellement conservatrice, ni les partis de la droite dure en Croatie même, où ils sont solidement implantés. Cette droite dure, toutes tendances confondues, guette déjà d'un œil très critique le moindre faux pas ou la moindre erreur du nouveau gouvernement.

    Persistance du mental communiste

    Le plus gros problème auquel la Croatie sera confrontée — comme tous les autres pays de la région — sera de se débarrasser du mental communiste omniprésent, même si ces Croates qui professent en toute bonne foi des sentiments anti-communistes. Ce mental schizoïde, les savants et les hommes politiques occidentaux l'ignore encore largement, car ils préfèrent préconiser des mesures légalistes et institutionnelles afin de pouvoir faire livrer la démocratie de marché le plus vite possible dans les pays post-communistes. L'ONU et l'UE ne peuvent pas introduire la tolérance et la société civile par décret. L'immense majorité des citoyens, habitués au communisme, ne peut pas davantage “apprendre” la démocratie libérale en un jour. Le conservateur allemand ou américain pourra bien se vanter d'avoir lu le Livre noir du communisme de Stéphane Courtois et de pouvoir décrire chaque coin et chaque recoin de la topographie du goulag. Mais, sauf s'il a véritablement vécu le communisme, le conservateur occidental ne sera jamais capable de comprendre les structures mentales particulières de ces masses de citoyens en quête d'un Occident non communiste. Un demi siècle de paresse communiste facile, la transvaluation de toutes les valeurs, la déperdition du patrimoine génétique est-européen, a complètement ruiné tout espoir de renaissance de la société civile, du moins pour les cent prochaines années. Dans les années à venir, sans doute, les intellectuels occidentaux finiront par admettre, volens nolens, que l'héritage communiste a provoqué une contre-sélection sociobiologique et qu'indépendamment du parti au pouvoir, en Croatie ou ailleurs en Europe de l'Est, les masses communisées continueront à réclamer la sécurité économique et rejetteront toute notion d'initiative personnelle et de responsabilité individuelle. Un citoyen d'Europe post-communiste ne peut pas se débarrasser d'un coup de son mental inscrit dans son paléo-cortex, c'est-à-dire dans son “cerveau reptilien”, même s'il se déclare sans cesse ardent partisan de la démocratie libérale.

    Tous les pays post-communistes, y compris la petite Croatie avec ses 5 millions d'habitants, ont commis une erreur majeure en 1991 : ils n'ont pas amorcé sérieusement le processus de dé-communisation et de rééducation et ils n'ont jamais tenté d'examiner de manière critique l'essence de la seule alternative qui leur tomberait dessus : la démocratie libérale. Par ailleurs, ce système libéral a-t-il jamais voulu vraiment aider ces peuples martyrisés ? Toute la tragédie croate réside dans la recherche d'une identité et se résume au mieux par les paroles du dernier héros américain, Snake Plissken. Dans son petit brûlot, Escape from LA, Plissken, à la façon de Nietzsche, exprime une sagesse intemporelle : « plus les choses changent, plus elles restent pareilles ! ».

    ► Tomislav Sunic, Nouvelles de Synergies Européennes n°45, 2000.

     

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    Aux sources du droit étatique et communautaire croate

     

    berisl10.jpgLa révolution conservatrice que nous prônons pour chacune des nations européennes, marque avant tout la volonté de retrouver et de réhabiliter un droit historiquement ancré, que ce droit soit d'essence celtique, slave, germanique ou romaine. C'est ce travail de “défrichage” historique-analytique et de synthétisation juridique que nous nous proposons de faire à l'égard du droit croate, de tradition éminemment étatique et communautaire, et dont les fondements historiques se trouvent dans les antiques conceptions et constructions juridiques thraces-celtiques-illyriennes d'une part, romaines d'autre part, puis spécifiquement croates. L'idée de communauté était une constante ainsi qu'une dominante dans l'ancien droit croate. Toute l'histoire du droit étatique croate est pénétrée de la volonté de constituer des sociétés et des communautés ancrées dans la substance du peuple croate. La défense et l'unité naturelle historique et organique de la nation croate constituaient les premières sources et le fondement du droit étatique croate.

    Friedrich Karl von Savigny

    En ce sens, cette conception juridique spécifiquement croate rejoint les thèses juridiques de Friedrich Karl von Savigny qui s'oppose aux conceptions individualistes de la philosophie du droit naturel qui a fortement influencé le droit romain. Aujourd'hui, dans le cadre de la globalisation juridique et économique qui affecte le monde entier, et les réformes juridiques “d'harmonisation” en cours en Croatie, tendent à aligner le droit croate sur la conception juridique dominante, d'essence individualiste, libérale et économiciste qui génère dans le monde entier des règles et des normes qui renforcent le cinétisme généralisé, le pouvoir économique polyarchique et technocratique favorisant la propagation de l'intérêt cumulatif. Et c'est précisément afin d'éviter que ces réformes juridiques ne vident le droit croate de sa substance originelle et organique, étatique et communautaire, qu'il convient de rappeler et d'analyser les filons conceptuels de la pensée juridique croate depuis ses origines, ainsi que de souligner ses réalisations sur le plan institutionnel et historique.

    Dès leur venue en 626 sur les bords de l'Adriatique, les Croates furent considérés comme les souverains incontestables de leur patrie, mais ils durent successivement prêter allégeance à Byzance puis aux Francs. Après que les Rois croates Petar Kresimir et Dmitar Zvonimir aient rompu définitivement les liens qui les unissaient à Byzance, la Croatie connaîtra une grave crise interne qui aboutira à la conclusion d'un accord entre la noblesse croate et le roi hongrois Arpadovic Koloman, connu sous le nom de Pacta Conventa (1102). De 1180 à 1527, la Croatie resserre ses liens avec la Hongrie. C'est au cours de cette période que Bela III détruisit la structure nobiliaire croate en lui substituant un système dit du “Donat”. En conséquence, la Croatie fut partagée en plusieurs seigneuries autonomes. Entre 1527 et 1790, la Croatie sera liée à la Dynastie des Habsbourgs. Ces liens débuteront avec le diplôme inaugural de Vladislav II Jagelovic, l'accord conclu avec Maximilien Ier, et s'affermiront davantage lors du parlement de Cetinje (1527), jusqu'à leur complète affirmation à travers la Pragmatique Sanction (1712).

    Au cours de cette période, les Croates et les Hongrois lutteront ensemble contre l'absolutisme éclairé de Joseph II (1780-1790) et le centralisme viennois. En 1790, leur lutte sera couronnée par un succès puisqu'ils réussiront à faire reconnaître par l'Empereur Léopold II leur individualité étatique et juridique. Mais après 1790, après la période du centralisme habsbourgeois, la Croatie sera confrontée aux prétentions hégémonistes des Hongrois, lesquels, à l'occasion du parlement de Pozun de 1830, 1847-1849 et après la conclusion de l'accord bilatéral de 1868, multiplieront leurs efforts afin d'asservir économiquement et politiquement la Croatie. Cette politique hégémoniste incitera la Croatie à rompre en 1918 les liens juridico-étatiques qui l'unissaient à la couronne hongroise de Saint-Stéphane (Stjepan).

    Un droit communautaire à l'usage de lignées

    Lors de leur arrivée dans le territoire qui constitue leur patrie actuelle, les Croates importèrent avec eux un mode de vie et une structure sociale “communautaire” de type classique qui caractérise l'organisation sociale des peuples slaves. Sur les territoires conquis alors par les Croates, trois types de normes et de systèmes juridiques étaient en vigueur : les coutumes d'origine thrace, illyrienne et celte, le droit romain et le droit des gens croate. On peut ajouter à cela une très forte influence des coutumes juridiques slaves. Ces 3 types de systèmes juridiques thraco-illyrien-celte, romain et croate se compénètrent mutuellement pour aboutir à une expression et une conception juridique unitaire bien spécifique. Cette alchimie juridique qui ne se fera pas sans convulsions intracommunautaires aboutira à la formation et de développement des institutions du pouvoir monarchique croate, notamment le “Ban” et le Parlement.

    Jusqu'au Xe siècle, le souverain croate avait successivement pour titre l'appellation de Dux, de Rex Chroatorum, Rex Chroatorum et Dalmatinorum. L'institution du Ban (héritière de la conception juridique germanique du Bann) était spécifique au peuple croate. Le Ban constituait le rôle intermédiaire entre le Parlement et le roi croate. Le pouvoir monarchique était limité par le conseil de la Cour et le Parlement, et toute son activité était sous le contrôle de la chancellerie constitué des membres du clergé devant lesquels les rois pratiquaient leurs offices de culte. Dans la mesure ou les Croates occupèrent le territoire de leur actuelle patrie partagée entre plusieurs groupes de familles, de clans, il en résulte que la première organisation administrative et judiciaire devait correspondre au principe de l'appartenance à la lignée. Chaque famille constituait une unité sociale, politique et juridique hermétique. Tout pouvoir et chaque norme juridique dérivaient de l'organisation “clanique”. L'individu se définissait par sa naissance et son appartenance à la lignée, laquelle déterminait son droit spécifique. Le droit des personnes et les valeurs sociales se fondaient sur la communauté de sang à laquelle appartenait chaque individu.

    Il existait dans la Croatie du Moyen Âge, autant de “comitats” territoriaux, avec à leur tête des zupan (chefs de comitats), que de communautés familiales “claniques”. Les membres des “clans familiaux” croates habitaient soit la ville soit les villages. À l'origine de la formation des villes et des premières migrations rurales vers le milieu urbain, figure, à l'endroit de la colonie, une fortification (castrum) qui était le siège des chefs des comitats territoriaux, défenseurs des comitats. Contre la fortification, s'élevaient les Dom qui constituaient  la périphérie (suburbium). Entre la ville et la périphérie se trouvait la place publique, le trg où siégeaient les tribunaux et se tenaient les réunions publiques. Parallèlement aux villes des comitats territoriaux, il existait des cours seigneuriales (curtes). À côté des châteaux patriciens se trouvaient des villages de “paysans libres” et des serfs attachés au domaine. Un groupe de ville, de châteaux et de villages (avec ses domaines) constituait un comitat territorial.

    L'institution du “Pristav”

    Dans le cadre de la procédure judiciaire à cette époque du Haut Moyen Âge, une place importante était concédée à l'institution du Pristav. Dans l'île de Pag en 1701, le pristav était l'organe exécutif du Knez local (régent local). Cette institution particulière figure dans le code de Vinodol (1288) et le poljicki statut (1440). Cette institution était connue en Tchéquie et en Russie. Son appellation latine est le Camerarius. L'institution judiciaire du pristav correspondait à l'institution judiciaire franque du sacebarona ou, en langue germanique, du schultheisa ou schultza : ce dignitaire siégeait en qualité de témoin public à l'ensemble des procès à l'issue desquels il recevait l'ordre de mettre en pratique le titre de propriété de parties et de contraindre le débiteur d'honorer ses dettes à l'amiable ou par voie d'exécution du jugement.

    L'institution des “bons hommes” était connue à l'époque du roi Petar Kresimir et il en est fait mention dans le code de Vinodol. Cette institution était connue en Italie du Sud, dans le Péloponnèse en Grèce. Dans le Royaume franc, elle existait sous l'appellation de Rachinburgi. Le bon homme correspondait au frère de sang, au membre de la même communauté ; chacune des parties engagées dans un procès choisissait le même membre parmi les hommes de confiance. Les “bons hommes” jugeaient alors que les porotnici (iuratores) garantissaient par le serment la juste défense des parties. En qualité de haut commandant militaire et chef des clans familiaux croates, le roi avait entre ses mains le pouvoir exécutif. Ses revenus provenaient des diverses amendes prononcées contre les individus et les communautés villageoises. L'exécution de ces peines d'amende était confiée au satnik (chef militaire à la tête d'une centaine d'hommes).

    L'ancienne structure étatique romaine présente en Croatie au Moyen Âge était constituée par 2 groupes sociaux : les guerriers et les non-guerriers. Ces derniers devaient payer des impôts alors que les premiers étaient libérés de tout paiement d'impôts. Plus tard, des guerriers non romains acquirent le statut de guerrier : les Ostrogoths, les Visigoths, les Francs et les Burgondes. Ce fut également le cas des Croates. Ils adoptèrent le même statut social que toutes les castes guerrières romaines et ne devaient pas en conséquence payer d'impôts. En qualité de pouvoir exécutif et comme représentants de l'État Romain, ils disposaient de biens meubles et immeubles de l'État. Les revenus de la Couronne provenaient de l'impôt des biens de la couronne (Tributum).

    Le paysan qui labourait la terre appartenant aux clans familiaux se devait de donner à son seigneur une partie de son revenu et n'avait pas le droit d'abandonner sa terre. Avec sa terre, le paysan disposait aussi d'une maison. Sa terre et sa maison en qualité de biens inaliénables, indivisibles et héréditaires, pouvaient changer de seigneur, mais le paysan ne pouvait en aucune façon être écarté de sa possession s'il jouissait lui-même ou son prédécesseur de sa terre depuis au moins 30 ans. Malgré la soumission à l'autorité du seigneur qui lui assurait sa sécurité, le paysan ne pouvait être considéré comme un esclave (servus, ancilla). À la différence des paysans, les serfs étaient employés sur les domaines et biens publics ou appartenant au clergé. Bien qu'ils étaient dépendants de la volonté du seigneur dans les affaires matrimoniales et patrimoniales, ils se différenciaient de par leur statut des esclaves, lesquels étaient employés dans les affaires domestiques, dans les labeurs dépendants directement du seigneur ou dans des activités de pâturage. D'autre part, les membres des clans familiaux “non-privilégiés” (lesquels étaient soumis au paiement de l'impôt) étaient constitués de paysans “libres” ou de villani, habitatores villarum, lesquels disposaient librement de leur propriété.

    Le déshonneur juridique

    Le droit croate des gens, à l'instar du droit des biens (régi par le “tripartite de Werboczyjev”) au Moyen Âge était fortement imprégné de la notion de devoir civique, de l'idée de fraternité de sang, et de la notion d'honneur civique. En ce qui concerne la capacité à agir juridiquement des personnes, une importance majeure était accordée à la capacité corporelle (de corporis et animi integritate). La personne incapable était mise en curatelle soit en tutelle. Une place importante était concédée à la question de la “signification personnelle” (existimatio), c'est-à-dire un jugement équitable quant à sa rectitude personnelle. À l'antipode de la “probité personnelle”, on trouvait la notion de “voix mauvaise” (infamia) ou celle de l'opprobre personnel (ignominia). Les personnes faisant l'objet de cette infamia et de cette ignominia ne pouvaient exercer de tutelle sur d'autres personnes et ne pouvaient pas valablement témoigner devant les tribunaux. Les tribunaux rejetaient les enfants naturels illégitimes ainsi qui les enfants de traîtres.

    Le droit croate des gens faisait une distinction majeure entre le “déshonneur réel” et le “déshonneur juridique” (infamia iurius) lequel est prononcé par le juge et excluait de la profession judiciaire et militaire les personnes frappées par ce type de déshonneur, et leur refusait la capacité de témoignage. Le déshonneur juridique était prononcé à l'encontre des personnes ayant été incriminées et reconnues coupables des actes suivants :

    • la trahison fraternelle, l'exclusion d'un frère de la propriété patriarcale ;
    • l'absence de rectitude du tuteur vis-à-vis de la personne mise sous tutelle ;
    • la falsification de documents officiels et l'emploi de documents officiels falsifiés ;
    • la participation à un faux serment de juré ;
    • la désobéissance du juge vis-à-vis des commandements royaux ;
    • la dissimulation de documents probants ;
    • l'utilisation de fausse identité et de “masqué” devant les tribunaux ;
    • l'usurpation de fausse identité ;
    • la proposition d'offices et de biens matériels aux barons, seigneurs et aux membres du parlement à l'occasion des sessions parlementaires (actes de corruption) ;
    • la mise en application dans le cadre des comitats territoriaux, de tribus royaux non votés et non approuvés par le Parlement ;
    • l'organisation et la tenue de réunions, d'assemblées et d'association dirigés contre les intérêts généraux de l'État ;
    • le non respect d'accords garantis par la parole d'honneur ;
    • l'outrage à Magistrat.

    Le déshonneur prononcé par une décision judiciaire pouvait être effacé par la grâce royale ou par une seconde décision judiciaire.

    Le code de la nationalité

    La capacité juridique était indivisiblement liée à l'appartenance nationale et étatique. Dans ce contexte, aucune différence n'était faite entre les citoyens de Croatie, de Dalmatie, de Slavonie et de Hongrie (de l'Erdelj). Tous étaient considérés aux yeux de la loi comme de véritables Ugri (veri Hungari). Une distinction était cependant faite entre les citoyens (cives), les habitants (incolae) et les nouveaux venus (advenae). Le citoyen séjournant en permanence sur le territoire national disposait de l'ensemble des droits civiques. Ceux qui étaient limités dans ces droits civiques étaient les simples habitants (incolae). Les nouveaux venus ou des étrangers pouvaient être des immigrés, s'ils résident un peu plus longtemps sur le territoire national, ou de simple passagers (transeurte) lorsqu'ils ont des possessions sur les terres, ou bien des commerçants (forenses, les gens qui viennent sur la place publique).

    La nationalité s'obtenait par le sang et la naissance ou bien était accordée comme un privilège. Il était nécessaire de recueillir l'assentiment de la classe sociale correspondante lorsqu'un étranger devait entrer en possession d'un bien nobiliaire. Le nouveau citoyen devait prêter serment, et s'engageait à respecter les lois, de défendre la liberté du royaume et de ne jamais céder devant les actes de spoliation dirigés contre l'État. Plus tard, au XVIIe siècle, on délivrait un diplôme de nationalité (diploma indigenatus). En dehors de cette reconnaissance officielle et solennelle de la nationalité, il existait une procédure d'acceptation tacite (receptio simples vel tacita). L'étranger qui s'était établi pour une longue période ininterrompue pouvait devenir un citoyen lorsque le pouvoir royal l'inscrivait en qualité d'assujetti aux impôts. C'était le cas pour la catégorie des simples habitants (incolae). Les étrangers ne pouvaient appartenir à la noblesse et occuper des professions publiques et ne pouvaient obtenir de bénéfices du clergé. Ils ne pouvaient, sous peine de sanctions, posséder des biens immeubles et effectuer des actes de commerce. Ils ne pouvaient racheter les dettes des citoyens d'origine. La capacité juridique dépendait aussi de l'appartenance confessionnelle.

    Durant de longs siècles en Croatie et en Slavonie, la religion catholique était unique et exclusive (religio dominans). Les migrations des Valaques, qui débutèrent au XIIIe siècle, amenèrent en Dalmatie et en Croatie un nombre important de croyants orthodoxes qui adoptèrent rapidement la liturgie gréco-catholique. Avant la bataille de Mohacs (1526), on assiste à Budim à la venue de protestants luthériens, en majorité des Allemands. Durant tout le Moyen Âge, en Croatie comme en Hongrie, la religion juive fut simplement tolérée (religio tolerata). L'ancien droit des gens croate connaîtra une période de déclin au XIIIe siècle. La vengeance du sang séculaire restera intacte et toujours en vigueur dans les régions montagneuses. Les anciennes coutumes zagreboises, comme le Code de Vinodol, en font mention. On sauvegardera l'ancien rituel de la réconciliation qui rappelle l'institution du jury et qui est semblable chez les Francs, à l'institution du compositio, en Corse aux parolanti, en Sardaigne aux razionali e savii del popolo, dans la région de Boka-Kotorska aux arbitri amicabiles, à Dubrovnik aux amicabiles compositories.

    Progressivement, ce droit croate des gens, d'essence organique, différencié et hiérarchique, marqué par la notion d'honneur et de fraternité charnelle, sera remplacé au fil des réformes constitutionnelles et juridiques démocratiques du XIXe siècle (réformes politiques de 1830, révolution de 1848) et sous l'influence des bouleversements économiques et sociaux et des idées illuministes de la “Révolution” française, par un droit de plus en plus libéral et individualiste de conception prédominante romaine, favorisant davantage la protection et la circulation de la propriété individuelle, l'enrichissement usurier et rentier des individus au détriment des intérêts de la communauté.

    ► Jure Vujic, Nouvelles de Synergies Européennes n°39, 1999.

     

    Croatie

     

    Croatie, OTAN et américanisation

    ◘ Tomislav Sunic a enseigné les sciences politiques aux États-Unis. Il est l'auteur de Homo americanus : Child of the Postmodern Age.  Il travaille  actuellement sur son nouvel ouvrage : La Croatie : Un pays par défaut. Il livre dans ce texte que nous reprenons, une analyse très intéressante.

    La Croatie est un vrai laboratoire pour étudier le phénomène de l'identité mimétique pris au sens large. Ce petit État se prête idéalement à une bonne étude d'un pays “malgré soi” et de la façon dont l'américanisme  joue un rôle déterminant dans la formation de sa conscience nationale.  Dans une large mesure, la  symbolique identitaire et la mauvaise appréhension de l'Autre furent à l'origine du conflit serbo-croate. À l'époque, les nationalistes croates ne pouvaient se définir sans afficher leurs sentiments antiserbes ; aujourd'hui, en raison de nouvelles données géopolitiques, on se demande s'ils peuvent fonctionner sans pour autant singer l'américanisme.

    Toute société multiculturelle, comme l'ex-Yougoslavie l'a bien montré, est profondément fragile et risque d'éclater à tout instant. Le climat du faux semblant multiethnique était la marque déposée de la Yougoslavie titiste qui avait réussi à duper un grand nombre d'observateurs occidentaux. Or l'Amérique s'est toujours fichée éperdument du sentiment identitaire, des Serbes comme des Croates. D'ailleurs, elle a inlassablement répété tout au long de l'année 1991 qu'elle ne donnerait pas son aval à l'indépendance croate et ainsi fut donné le feu vert à l'agression de l'armée yougoslave contre la Croatie. En 2008, en revanche, cette même Amérique n'a pas hésité à miser sur les sentiments antiserbes des Croates pour crédibiliser le processus de création de l'état-avorton du Kosovo.

    Cependant, avec la rapide américanisation de la Croatie par le biais de l'OTAN et de l'Union  Européenne,  l'identité nationale croate est plus ou moins vouée à disparaître. Il s'agit d'une érosion “soft” mais elle est gravissime.  Le meilleur vecteur de ce phénomène est l'Amérique elle-même, car ce pays fonctionne de moins en moins comme un État tandis que son idéologie multiculturelle  “à la yougoslave”  devient un bon substitut pour les anciennes identités nationales. En ce début du XXIe siècle, le processus d'américanisation fait des nouveaux États des Balkans  une grotesque décalcomanie de la lointaine Amérique.

    En dépit du caractère bouffon de leur imitation de tout ce qui est américain, imitation dont ils sont très fiers, les Croates et leur classe politique ne s'en croient pas moins les meilleurs héritiers de l'américanisme. Les anciens fonctionnaires communistes croates sont, en effet, convaincus d'en être les plus dignes émules. « Voilà pourquoi les anciens apparatchiks communistes — remarque Claude Karnouh —, tant ceux des institutions politico-policières que de l'économie planifiée, se sont si facilement adaptés à l'économie de marché et se sont complus à brader sans vergogne le bien commun par des privatisations massives qui représentent, à coup sûr, le plus grand holdup du siècle sur la propriété collective ».

    La perception fantasmée de  l'Amérique ne fait que renforcer l'expansionnisme américain. On a beau critiquer les USA pour leur prétendu hégémonisme dans les Balkans, force est de constater que c'est souvent la singerie à laquelle se livrent volontairement les peuples croate, bosniaque, slovène et albanais qui sert de tremplin aux appétits américains.  La servilité des élites  croates envers les élites américaines est en quelque sorte la conséquence logique de leur ancienne soumission à l'égard de leurs précédents maitres, vénitien,  hongrois ou autrichien. Il n'y a pas si longtemps, c'étaient Belgrade et les Serbes qui rendaient les Croates “plus yougoslaves” que les Serbes eux-mêmes ; aujourd'hui, ce sont diverses institutions américaines qui mènent la danse en coulisse.  Autrefois, il était de rigueur pour les communistes croates de faire le pèlerinage de Belgrade ; aujourd'hui ce sont  Washington et, le cas échéant, Tel Aviv qui servent de  lieux saints à leur nouvelle identité.

    On s'aperçoit vite que l'identité de l'homo americanus ne diffère pas beaucoup de celle de son homologue ex-communiste, l'homo jugoslavensis. Après une première extase suscitée par la liberté et l'indépendance, les Croates sont en train de perdre toutes traces d'une souveraineté que même l'ex-Yougoslavie  avait su tant bien que mal préserver. Pour l'homme de la rue, l'américanisation est  toujours perçue comme une promesse de richesse. Si l'Amérique ne les avait pas séduits par son apparente opulence, la plupart des Croates seraient encore bien heureux de vivre dans la Yougoslavie communiste.  Par son effet négatif, le référent “communiste” a longtemps servi de puissant support au rêve américain.

    Au fond, dans la Croatie d'aujourd'hui, les élites politiques et médiatiques se composent essentiellement d'apparatchiks communistes qui se sont convertis après la Guerre Froide en idéologues du libéralisme et de l'américanisme, et dont la démocratie importée d'Amérique se réduit souvent à l'incantation de termes comme “droits de l'homme” ou “marché libre”. Cela semble aujourd'hui bien arranger les institutions supra-étatiques comme l'OTAN ou l'EU car celles-ci ne semblent intéressées que par un seul but, à savoir permettre aux entreprises d'Europe Occidentale et d'Amérique de s'approprier les principales richesses industrielles et naturelles du pays. En conséquence,  les élites américaines ne s'étonnent pas du tout de voir les nouvelles élites croates conceptualiser le rêve américain et occidental d'une façon très éloignée de la réalité. En effet, des pays balkaniques aux pays baltes, la majorité des politiciens est-européens se compose de fils et de filles de communistes qui, pour des raisons géopolitiques et technoscientifiques, se sont recyclés et convertis en farouches Américanophiles. Rétrospectivement, on peut se demander dans quelle mesure les ex-post-communistes croates croyaient vraiment en leurs anciennes divinités communistes. Reste à découvrir maintenant s'ils resteront longtemps fidèles à leur nouveau credo du marché libre façonné par l'Amérique.

    Le Croate moyen est souvent en proie à des accès d'identité négative comme en témoigne l'histoire de ses relations avec ses voisins, Serbes, Hongrois, Italiens ou autres. La dernière influence en date est celle des Américains. En raison de leur manque d'identité étatique, les dirigeants croates, à l'instar des autres fonctionnaires est-européens, ont appris, il y a bien longtemps, à survivre grâce a l'usage immodéré de la langue de bois. Aujourd'hui,  ils vont bruyamment applaudir les Américains et le jour suivant, ils se mueront aussi facilement en antiaméricains primaires.  La loyauté civique, l'esprit d'initiative, l'engagement professionnel et l'indépendance économique sont presque inexistants. Dans la Croatie postcommuniste, l'idée s'est répandue que pour réussir dans le libéralisme moderne tel qu'il est prêché par l'Amérique, il faut être un escroc. Pour tous les Croates rompus à la pathogenèse communiste, la “frime” politique est un mode de vie.

    L'impact de l'américanisme en  Croatie se révèle d'ores et déjà plus nocif que le legs du yougo-communisme. Force est de constater qu'au moment où la répression communiste battait son plein en Croatie communiste, les universitaires américains enseignaient la scolastique freudo-marxiste, tout en prenant le multiculturalisme yougo-titiste comme modèle social. Plus tard, quand la Yougoslavie est morte, ces mêmes professeurs américains ont  jugé nécessaire de remplacer leur discours marxiste par un discours libéral. Mais ils n'ont pas abandonné pour autant leurs anciens objectifs de promiscuité mondialiste. De leur côté, au lendemain de la Guerre Froide, les dirigeants croates avaient  cru qu'à l'aide de slogans pro-américains, ils ouvriraient la route à l'occidentalisme et se dédouaneraient ainsi de leurs péchés communistes. Ce fut surtout évident en 2000, lors de l'arrivée au pouvoir d'une équipe profondément inféodée aux intérêts américains. Dès lors, la servilité vis-à-vis de l'américanisme ne connut plus de bornes. Tout le monde s'est gargarisé en Croatie de mots tels que “croissance économique”, “privatisation”, “globalisation”, et “intégration euro-atlantique”, sans savoir au juste ce que signifiaient ces expressions. Or, cette phase d'américanolâtrie arrive lentement à expiration, laissant de nombreuses interrogations quant à l'avenir des Balkans. On ne peut pas totalement éliminer l'hypothèse de voir les Croates, guéris de l'expérience libérale “made in USA”, se retourner soudain, et par défi, vers des leaders plus musclés. L'Amérique, telle qu'elle a fonctionné dans l'imaginaire croate, est loin de se concrétiser. Il reste donc aux Serbes et aux Croates à définir quel est vraiment leur ennemi principal…

    ► Tomislav Sunic. [source]

     

    Croatie


    Aux origines de la Croatie militaire

    CroatieL'éditeur C. Terana, spécialisé dans les rééditions de livres d'histoire militaire, publie La Croatie militaire (1809-1813) : Les régiments croates à la Grande Armée du Commandant Paul Boppe (1850-1916), ouvrage paru en 1900 et illustré de 6 planches en couleurs et d'une carte des “Provinces Illyriennes”. L'auteur nous rappelle les origines de la Croatie militaire« Après que les Turcs, en 1685, eurent été contraints de le­ver le siège de Vienne et eurent été rejetés en Bosnie, l'empereur Léopold Ier, roi de Hongrie, organisa en 1687 un cordon de régiments frontières pour servir de barrière aux incursions qu'ils pourraient en­core tenter, autant qu'à la propagation de la peste. Ce cordon fut établi sur une longue bande de pays s'étendant du littoral hongrois de l'Adriatique à la Transylvanie et ne dépassant pas la largeur moyenne de 8 lieues, c'est à dire une journée de marche. Tout ce territoire fut soustrait à la féodalité seigneu­riale, le souverain en devenant le maître absolu, et fut divisé en 17 provinces dites régiments ; chaque régiment fut subdivisé en compagnies et celles-ci en familles (…). Cette organisation subsistait au commencement de ce siècle telle qu'elle avait été créée, tant elle s'adaptait aux besoins qui l'avaient fait concevoir, aussi bien qu'aux mœurs et au tempérament des habitants de contrées qui por­taient le nom, justifié dans la réalité, de Confins militaires. Les Croates ayant toujours à se défendre contre les brigands venant de Turquie, vivaient sur un perpétuel qui-vive et étaient constamment ar­més ; un fusil, un khangiar, plusieurs pistolets à la ceinture faisaient partie de leur costume, on pourrait presque dire d'eux-mêmes ; ils étaient soldats de naissance : leur groupement en régiments s'imposait donc par la nature même des choses et c'est un peuple organisé militairement que Napoléon devait, en 1809, trouver sur la rive droite de la Save ».

    ◊ P. Boppe, La Croatie militaire, éd. C. Terana (31 bd Kellermann, Paris XIII), 268 p.

    • nota bene : l'édition originale bientôt accessible sur google play.

    ► Pierre Monthélie, Nouvelles de Synergies européennes n°21, 1995.

     

    Croatie

    Articles de C. Dolbeau sur l'histoire de la Croatie.

     


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