• Sacré

    SacréLe Sacré ici et maintenant :

    des remises en cause actuelles

    à l’émergence de nouvelles formes

    ♦ Intervention de Christophe Levalois, lors de la IVe université d’été de “Synergies Européennes”, Lombardie, juillet-août 1996.

    [Ci-contre : Le Roi Arthur, statue par Rubin Eynon, Tintagel, 2016]

    Le sacré est au cœur de toute véritable vie. Aujourd’hui comme hier, l’être humain y est confronté dès qu’il se pose des questions essentielles comme : Qui suis-je ? Quel est le sens de mon existence et de la vie ? Il le rencontre lorsqu’il traque en lui et dans le monde les indications susceptibles de l’éclairer sur l’essentiel. Toutefois, il est difficile de cerner ce que recouvre le mot sacré. Frithjof Schuon a précisé qu’il s’agit de « la présence du centre dans la périphérie, de l’immuable dans le mouvement » (1). Pour ma part, je complèterai avec deux autres éléments :

    • Tout d’abord, la découverte et l’approfondissement de notre propre intériorité qui est le canal qui nous conduit au cœur des mondes. En d’autres termes, celui qui est au centre de son être se tient également au centre de l’univers. La communion avec l’extérieur passe par l’intérieur. C’est ce que signifie ce bel et profond enseignement que nous a légué le meilleur de la Grèce antique : “Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux”.

    • Deuxièmement, l’existence de relations entre différentes dimensions de l’univers. C’est, par exemple, l’un des objectifs des rites.

    L’une des difficultés sur laquelle trébuchent les êtres humains est que le sacré n’a pas de forme durable. On peut reprendre à son propos l’image de Jean I’Évangéliste lorsqu’il dit que « l’Esprit souffle où il veut » (III, 8). J’ajouterai comme il veut. L’idée de souffle est on ne peut plus juste. Les sociétés, les systèmes de croyances, les formes changent continuellement. C’est une loi de notre monde. Constamment, il faut partir en quête du sacré pour espérer le faire jaillir entre les humains.

    Je tiens à préciser que les réflexions qui suivent sont personnelles. Elles sont le fruit de rencontres, de discussions, d’expériences et de lectures. Mais je crois qu’elles témoignent de sentiments et d’aspirations partagés par beaucoup de personnes qui cherchent et agissent, en fait une petite minorité. J’ai exprimé ces réflexions de la façon la plus synthétique et la plus simple possible. Je ne souhaite pas me livrer à une analyse érudite, mais à faire part de ma perception du monde ici et maintenant.

    I. UN TEMPS D’INCERTITUDES

    De nombreuses et lourdes incertitudes pèsent sur notre société. Elles amènent parfois, et préparent peut-être pour d’autres, nos contemporains, à des remises en cause radicales. Je les ai regroupées dans quatre domaines :

    • Première grande incertitude, le sens de notre vie et éventuellement de la vie. Cela rejoint aussi la question de l’identité. Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Quel est mon rôle et celui des hommes ?

    • En second lieu des incertitudes philosophiques. Je ne retiendrai que celle fondamentale pour notre monde, qui concerne le mythe du progrès. On commence à comprendre que le seul progrès matériel est un vernis très fragile. Le seul progrès valable et solide est intérieur.

    • Puis, de nombreuses autres incertitudes se rapportent à notre société qui n’est plus à dimension humaine : sur la mondialisation, à la fois déshumanisée et déshumanisante, sur la réduction de l’être humain à l’homo economicus ? Etc.

    • Enfin, les institutions, notamment pour ce qui nous intéresse ici les institutions religieuses, sont en perte de vitesse. C’est particulièrement vrai en Europe. Cette moindre emprise sur la société n’est pas récente. Mais des enquêtes sociologiques (2) publiées il y a peu de temps montrent que ce mouvement se poursuit toujours avec deux exceptions, l’Italie et l’Irlande. Cela ne signifie pas une fin du religieux, mais une nouvelle approche du sacré. Les formes anciennes ne répondent plus aux attentes actuelles d’une toujours plus grande majorité. L’être humain aujourd’hui a plutôt tendance à rejeter les dogmes et les vérités révélées. Il est individualiste, croit en l’auto-détermination et recherche le bonheur en ce monde. Luc Ferry a résumé cette situation par deux expressions, il a parlé d’« humanisation du divin » et de « divinisation de l’humain » (3).

    On peut objecter, à ces observations, l’effervescence des fondamentalismes et l’essor des sectes. J’y vois des réactions culturelles à l’encontre du monde moderne de la part de minorités agissantes. Les religions, qui se présentent volontiers comme des alternatives, deviennent des refuges vis-à-vis d’une société considérée comme déréglée. Néanmoins ces fondamentalismes souhaitent surtout un réaménagement de la société plus qu’une transformation radicale. La critique de la modernité porte plus sur les aspects extérieurs de celle-ci, comme la morale jugée trop permissive, que sur ses racines. Ajoutons que ces mouvements ont, pour la plupart, une volonté homogénéisante et cosmopolite qui s’accorde très bien avec le mondialisme du monde moderne.

    II. DE NOUVELLES FORMES DU SACRÉ

    La recherche sacrale aujourd’hui présente des caractéristiques qu’il importe de cerner. J’en distingue quatre principales : l’individualisme, le syncrétisme et l’exotisme, l’importance de la nature et un refus ou une indifférence à l’égard du monothéisme.

    Même si des mouvements comme les fondamentalismes et les sectes peuvent faire croire à une progression des collectifs religieux monolithiques, un plus grand nombre de personnes s’interroge et cherche en toute indépendance. Il faut y voir une conséquence de l’atomisation de notre société et du triomphe de l’individualisme. Toutefois, il ne s’agit pas ici de l’individualisme matérialiste et égocentrique Il est plutôt à prendre au sens aristocratique d’être différencié qui chemine en toute liberté. Ce thème se retrouve par ex. dans L’Alchimiste de Paulo Coelho sous l’appellation de “Légende personnelle”. L’énorme succès de ce roman, boudé par les intelligentsias, est un signe révélateur et encourageant. Un autre succès littéraire, Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach, illustre aussi très bien cette quête personnelle.

    Ce parcours personnel n’exclut ni les rencontres, ni les associations, mais librement consenties. La volonté de sortir des institutions séculaires oblige à chercher loin et à ne rien négliger. Cela explique en partie le syncrétisme et l’exotisme de la majorité des pratiques proposées. Dans celles-ci, le meilleur, c’est-à-dire l’utile, y côtoie le pire, c’est-à-dire l’escroquerie ou une impasse parfois confortable. Ce phénomène est révélateur de la mondialisation de notre société qui entraîne une grande volatilité à l’échelle du monde. C’est à la fois une chance, car cela peut permettre à l’être éclairé de mieux “rassembler ce qui est épars” selon la formule alchimique. C’est également un danger pour ceux qui, privés d’une solide colonne vertébrale, n’arrivent pas à discerner leur chemin.

    Une autre grande tendance est la volonté de renouer des liens privilégiés avec la nature. Non pour la diviniser, mais parce que celle-ci révèle la surnature pour qui sait voir. Le vif intérêt vis-à-vis des Indiens d’Amérique du nord et du chamanisme, notamment à travers l’œuvre de Carlos Castaneda, est une conséquence de cet attrait. Citons aussi le roman très didactique intitulé The Celestine Prophecy, en français La prophétie des Andes. En résumé, il est fait mention d’un complot interétatique pour faire disparaître un manuscrit très ancien contenant des révélations sur une transformation de l’humanité par étapes. Ce texte, que recopient avec beaucoup de risques des chercheurs indépendants, affirme aussi que ce changement amènera les hommes à voir la nature autrement et à utiliser la gigantesque énergie qu’elle recèle.

    Disons pour faire court que c’est très “Nouvel Âge” (4). Le très grand succès de cet ouvrage (on parle de cent millions de lecteurs dans le monde) est là aussi extrêmement symptomatique. À cette tendance j’associe également “l’écologie profonde”, surtout présente dans les pays anglo-saxons, parfois excessive, mais dont le principal intérêt, à mes yeux, est son souci de mettre fin à l’anthropocentrisme.

    Enfin, on observe ci et là un rejet du monothéisme ou une indifférence et pas seulement dans les milieux qui se réclament du paganisme. Le dieu unique correspond trop à un système et souvent à une pensée unique et uniformisante pour satisfaire les sensibilités actuelles. Dans un livre récent de Jean-Claude Bologne, Le mysticisme athée (5), on trouve l’idée, déjà exprimée par des mystiques médiévaux, que Dieu n’a aucune utilité pour la quête mystique. Précisons que, pour cet auteur, le mysticisme est « une expérience de mise en contact directe et inopinée avec une réalité qui dépasse nos perceptions habituelles ». Cette définition pourrait aussi s’appliquer, sauf le terme inopinée, avec la démarche relatée par Castaneda et d’autres. Cette recherche est vitale, car sans ce contact avec d’autres dimensions, le monde des hommes, replié sur une seule réalité, est miné par une tragique entropie.

    III. QUE FAIRE ?

    1) Les conditions présentes

    Avant d’entamer une quelconque action, il est capital de bien comprendre les conditions et forces qui régentent l’époque dans laquelle nous vivons.

    • Nous sommes en fin de cycle et ce phénomène touche la totalité de notre planète. Je renvoie aux travaux de Guénon, d’Evola et d’autres sur ce thème. Nous entrons actuellement dans ce que Guénon a appelé la “grande parodie” (dans Le Règne de la quantité et les signes des temps). Celle-ci constitue la phase ultime de cette fin de cycle. La diffusion du virtuel en est une remarquable illustration.

    • Un parallèle avec le cycle annuel peut aider à mieux comprendre notre situation. Selon cette optique, nous nous trouvons avant le grand renversement du solstice d’hiver. Je retiendrai juste quatre aspects concernant cette période-clef de l’année :

    • Premièrement, c’est un temps d’obscurité qui est, si l’on en croit la tradition chinoise, marqué par l’élément eau.
    • Deuxièmement, le nouveau soleil doit, pour franchir l’hiver et vaincre au printemps, se concentrer dans le secret et le silence car il accomplit la périlleuse traversée de l’infra-monde.
    • Puis, c’est un temps où justement on se regroupe autour du foyer qui devient un pôle de résistance et de mémoire avant la reconquête.
    • Enfin, ce temps de tous les dangers, où le monde paraît désaxé, est aussi celui de la compénétration du ciel et de la terre. Il inaugure la période que la tradition hindoue appelle deva-yana, la “voie des dieux”. Il s’opère une jonction avec les différents mondes et cette rencontre permet le renouvellement.


    2) Le travail sur soi-même

    Soyons plus concret. L’action première est toujours sur soi-même. Je m’explique. S’il n’y a pas de révolution intérieure, il ne peut y avoir de révolution extérieure. La médiocrité intérieure des hommes ne produit qu’un monde médiocre. Le travail sur soi-même est donc fondamental. Il opère un changement de la perception (de toutes les perceptions) et de la vision. Il ouvre à d’autres dimensions. Il faut changer de regard pour changer le monde. Il y a quelques années, dans un texte paru dans Sol lnvictus (n°2, 1988), j’ai montré que, chez les lndo-Européens, vision et connaissance sont une même chose. La racine latine vid (qui a donné videra) a le sens de “voir” et de “comprendre”. On retrouve la même racine dans l’anglais wit, “esprit”, “intelligence” et l’allemand wissen, “savoir”. En sanskrit, elle est présente dans veda, nom des premiers livres religieux apportés par les lndo-Européens en Inde à la fin du lle millénaire avant notre ère. Veda signifie “Connaissance” et “Qui a été vu”. Dans un passage du Mahâbhârata (6), Brahmâ, à qui on vient de voler les Védas, s’écrie : « les Védas m’ont été ravis ; sans eux je suis devenu aveugle ». Il précise également que sans eux « les mondes deviennent ténébreux ». Cette racine se trouve aussi dans le mot druide qui se décompose en dru-wid, “le très savant”.

    En Irlande, le successeur du druide se nommait file, c’est-à-dire “voyant”. On pourrait aussi évoquer l’œil d’Odin “caché” dans la source de Mimir pour avoir accès à la Connaissance (Voluspa, 28). Le monde que l’on édifie provient de notre vision, ou non-vision, elle-même fruit de notre altitude intérieure.

    Un des premiers travaux à effectuer consiste à se recentrer sur soi-même. À l’inverse de ce que nous pousse à faire la modernité : nous éparpiller, à, selon la formule pleinement révélatrice, “s’éclater”. Le moderne vit excentré.

    Le dépassement du cérébral est également une entreprise salvatrice. Il ne s’agit pas de le nier, mais de la mettre au service du cœur qu’il doit nourrir et non étouffer. Ainsi il est possible d’éprouver et de s’éprouver, c’est-à-dire de franchir des épreuves pour opérer la décantation qui révèle et fait croître la lumière que nous portons. Un proverbe zen dit à ce propos : “Ce ne sont pas les mots qui permettent à l’homme de comprendre. Il faut d’abord devenir un homme pour les comprendre”.

    3) Dissoudre l’égo

    Un autre travail fondamental consiste à dissoudre l’égo. En effet, celui-ci nous isole du monde et des autres en créant dans notre esprit un univers artificiel au centre duquel nous trônons en tyran. L’égo nous fait demeurer à la surface des choses et nous aveugle. Cela renvoie, entre autres, à l’œuvre au noir alchimique, cette mort à l’individu qui amène une naissance spirituelle.

    4) Esprit de chapelle et esprit de quête

    Beaucoup de ceux qui aujourd’hui semblent rejeter la modernité et chercher veulent en réalité trouver un refuge au lieu d’un chemin. Il convient d’être très clair sur ce point : l’esprit de chapelle (qui consiste à chercher à l’extérieur de soi des réponses et un ordre quels qu’ils soient) s’oppose à l’esprit de quête. Nous avons besoin de héros et pas d’adorateurs !

    5) Présence, justesse, conscience

    Pour ce qui se rapporte à l’attitude extérieure et intérieure dans l’existence, trois mots, qui se complètent, résument fort bien la chose :

    • Tout d’abord Présence. À soi-même et au monde. Être présent signifie être tout entier dans ce que l’on fait tout comme l’âme et le corps du samouraï ne font qu’un avec son épée ou la flèche qu’il décoche.

    • Ensuite Justesse. C’est le fameux “geste zen”. L’acte juste, ni trop, ni trop peu. Plus la présence est forte, plus l’acte est juste, c’est-à-dire en parfaite harmonie avec le temps, l’espace, les êtres et les éléments.

    • Enfin Conscience. Cela exige une grande perception des choses. La présence la développe. Avoir conscience, c’est aussi comprendre, se situer au cœur des choses, de toute chose et voir le monde du centre.

    6) Des êtres reliés

    Sans ce travail, aucune élite véritable ne peut se constituer. On peut reprendre le mythe de la caverne de Platon en disant que seuls ceux qui auront trouvé la lumière pourront éclairer le monde des hommes. Mais il faut savoir que cette clarté n’est ni matérielle, ni intellectuelle. La force qui renverse les montagnes vient de l’intérieur.

    À la question parfois posée de l’organisation, je répondrai par quelques mots. La modernité agit sur toute forme. La simplicité et la souplesse sont par conséquent de rigueur. Le travail le plus efficace est effectué par des groupes peu nombreux. Il importe de rester à dimension humaine pour précisément réhumaniser l’existence prélude indispensable à un réenchantement du monde. Dans ces groupes les mots d’ordre doivent être authenticité, simplicité et respect d’autrui. À l’énoncé de ces exigences, certains vont peut-être sourire en pensant : “Cela va de soi”. En réalité, hélas non ! On constate que ces choses évidentes et apparemment faciles sont en fait trop rares car difficiles à réaliser. Accomplir une action juste demande infiniment plus d’efforts et de qualités que de briller en société.

    Seuls des êtres reliés aux forces et aux différentes dimensions de l’univers sont à même de retrouver les puissances originelles de nos plus anciennes traditions et ensuite de revivifier notre monde. Rien n’est caché ou définitivement perdu. Tout est toujours là. Mais nous sommes aveugles et sourds. Il faut partir à la recherche non pas d’une forme, mais d’un état d’être. La quête du Graal est plus que jamais d’actualité.

    ► Christophe Levalois, Nouvelles de Synergies Européennes n°23, 1996.

    Notes :

    (1) Comprendre l’islam, Seuil, 1976.

    (2) « Religion et société », in : Cahiers français n°273, oct.-déc. 1995, La documentation française.

    (3) L’homme-Dieu ou le Sens de la vie, Grasset, 1996.

    (4) Sur la question du “Nouvel Âge”, je renvoie à ma conférence lors d’une précédente université d’été : « Le Nouvel Âge, résurgence traditionnelle ou parodie ? », in : Vouloir n°114-118, avril-juin 1994.

    (5) Éditions du Rocher, 1995.

    (6) Nârâyaniya Parvan du Mahâbhârata (XIII, 45), Les Belles Lettres, 1979.

     

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    Pour prolonger :

    • « Le sacré : Unité du monde et destin du peuple » (P. Simon)

    Le Sacré (JJ Wunenburger)

     

    « BlumenbergZen »
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