• Blumenberg

    BlumenbergIn memoriam Hans Blumenberg

    Si l’on jette un regard rétrospectif sur le paysage universitaire des années 60 et 70, il semble que les divers courants issus du marxisme aient dominé sans partage la scène des sciences humaines. Cette impression est toutefois une illusion, car, à côté des représentants encore vivants de l’ancienne génération (comme Heidegger et Gehlen), des positivistes et des adeptes d’une sociologie empirique, un cercle illustre de théoriciens de la littérature, de philosophes et d’historiens s’est formé, qui a organisé des colloques interdisciplinaires prometteurs sous l’appellation de “Poésie et herméneutique”. À côté de Jauss, Iser, Koselleck, on trouvait Hans Blumenberg, né en 1920 à Lübeck, l’une des figures de proue les plus en vue de ce groupe, qu’il a contribué à fonder. Avec ses deux ouvrages principaux, Die Legitimität der Neuzeit (La Légitimité des Temps modernes) et Die Genesis der kopernikanischen Welt (La Genèse du monde copernicien), Blumenberg est devenu l’un des principaux spécialistes de l’histoire des sciences. Cependant, son œuvre est restée quelque peu à l’ombre des théories bien connues de Thomas Kuhn qui, dans La Structure des révolutions scientifiques, a montré comment les “changements de paradigme” s’opéraient au sein de la communauté des scientifiques, ou à l’ombre de l’œuvre encore plus célèbre de Michel Foucault, qui, dans Les Mots et les Choses [Die Ordnung der Dinge], nous a expliqué, de manière très succincte et très concise, quelle était la structure interne des disciplines scientifiques à chaque moment donné de l’histoire.

    L’histoire des sciences s’occupe principalement de la question de savoir comment de nouvelles connaissances peuvent être acquises, quelles conditions préliminaires doivent être présentes afin qu’émerge une nouvelle pensée. L’émergence d’une nouvelle vue sur le monde et la disparition graduelle des anciennes catégories de pensée conduisent à un changement d’époque. Mais afin de pouvoir nous expliquer clairement comment s’est opérée la “rupture épistémologique” (Althusser) de la modernité par rapport au monde médiéval, Blumenberg a dû prendre en compte des interprétations qui affirmaient d’une certaine façon qu’il y avait quand même une certaine continuité entre les deux époques. De telles interprétations se reflétaient par ex. dans la thèse que la croyance moderne au progrès était la forme sécularisée des anciennes représentations eschatologiques du christianisme. De la même façon, remarquait Blumenberg avec ironie, on pouvait interpréter le passage d’un examen universitaire comme une forme sécularisée du Jugement Dernier ! Au lieu de prouver à fond comment ces mutations s’étaient opérées, on s’était contenté de vagues analogies.

    L’analyse du concept d’eschatologie chez Blumenberg réduit à néant cette univocité car l’attente d’une prochaine fin du monde, jugée positive dans le christianisme des origines, se distingue fondamentalement des attentes sur le long terme, survenues ultérieurement, et où la fin du monde est considérée comme un événement négatif. Pourtant il existe une continuité, mais elle ne se situe plus au niveau où des solutions fondent une similitude, mais au niveau d’un questionner divers et multiple. Sur base d’une thèse absolument originale, Blumenberg a interprété l’émergence de la théologie chrétienne comme une démarche déterminée par les querelles qui ont suivi les défis lancés par le manichéisme et la gnose. Les Temps modernes entreprennent dès lors « le second et définitif dépassement de l’héritage gnostique », dans la mesure où ils tranchent le nœud gordien du problème de la théodicée. La vue du monde médiévale impliquait l’unité de l’esthétique, de l’éthique et de la science. Le regard posé sur la totalité du monde, à l’œil nu, conduit à sa compréhension, à la révélation d’un ordre divin supérieur qui donne aux hommes des signaux pour se faire comprendre. Face à cette révélation, le regard que pose le scientifique moderne à travers la lunette de son télescope et la composition de formules mathématiques sont les gestes archétypaux de la modernité.

    On prend donc connaissance de nouveaux phénomènes, qui ne se révèlent plus à l’œil nu, ce qui conduit à ne plus refléter discursivement un ordre donné à l’avance, mais, au contraire, à construire a priori ce monde. Le cosmos perd ainsi sa fonction de donner du sens et se mue en un simple objet, dont on peut se servir à l’envi par le truchement d’interventions toujours plus précises et parfaites. L’idée de progrès nait dès lors d’autres sources que l’eschatologie.

    On pourrait toutefois reprocher à Blumenberg de ne réfuter la thèse de la sécularisation qu’au seul haut niveau du discours rationnel, scientifique, théologique et philosophique, et non pas au niveau bien plus sous-jacent des idées et conceptions pré-conscientes, qui marquent l’horizon des expériences quotidiennes. C’est d’autant plus étonnant que Blumenberg lui-même voulait se consacrer de plus en plus intensément à l’analyse de la signification des mythes. Il accordait une très grande importance à ceux­-ci, car les limites de la durée de l’existence humaine nous interdisent de tout analyser et juger rationnellement, alors que la faculté d’ouvrir au monde des mythes nous apporte une orientation primordiale, déjà pensée à l’avance, qui nous décharge de la nécessité de repenser sans cesse le monde avant d’agir. En suivant les traces de Gehlen, Blumenberg a formulé un credo conservateur devenu classique : « Là où existe une institution, la question de ses fondements ne se pose pas en permanence avec acuité et la charge de prouver l’existence ou la non-existence de ces fondements incombe à celui qui se dresse contre les règles qu’impose cette institution ».

    Blumenberg[Ci-contre : L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits, illustration de la fable de Jean de La Fontaine par Jean-Baptiste Oudry, 1734. Selon Platon, « Thalès observait les étoiles et, comme il avait les yeux levés au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu'il s'évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher ». Blumenberg réplique :  « peut-être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts »]

    Certains mythes et légendes, comme celui du rire de la servante de Thrace, quand le philosophe Thalès en observant le ciel étoilé tombe dans un bassin, ou comme le mythe de Prométhée ou celui de la Caverne chez Platon, doivent, selon Blumenberg, être sans cesse réinterprétés. À la fin des années 80, Blumenberg a cédé à son faible pour les refuges qui ressemblent à des cavernes ; il s’est retiré dans son appartement, a rompu les liens qui l’attachaient à la communauté scientifique ; il dormait le jour et se consacrait à l’étude de l’œuvre de Thomas Mann la nuit. Il est décédé à Altenberg le 28 mars de cette année.

    ► Winfried Knörzer, Nouvelles de Synergies Européennes n°23, 1996.

    (article tiré de Junge Freiheit n°16/1996)

    « FoucaultSacré »
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