• MarisLa république des Maris,

    dernière nation païenne d'Europe

    La République des Maris est voisine de la République des Tatars. Les Maris sont un peuple d'origine finnoise, qui se partage en deux groupes distincts : une minorité, les Maris des Montagnes, convertis depuis longtemps au christianisme et, une majorité, les Maris des Prés, qui sont restés païens. Chaque village mari a son “karte” (son prêtre païen). Jusqu'en 1887, on pouvait assister à des prières collectives, avec la participation de tous les kartes et de dizaines de milliers de pèlerins. Ensuite, les autorités tsaristes ont interdit ces rassemblements religieux. Aujourd'hui, les mouvements religieux jouent dans la région de la Volge un rôle plus important qu'en Russie “russe”. Depuis 1991, le paganisme renaît activement chez les Maris. En 1991, ont été déposés les statuts d'une “union religieuse”, dénommée Ochmari Tchimari (“Mari blanc/Mari pur”), qui est aujourd'hui la plus grande association païenne de toute la Fédération de Russie. Le prêtre suprême est un écrivain mari, Iouzykaïne. Les intellectuels maris considèrent que le paganisme est un instrument dans la lutte contre la russification. Les Maris estiment que leur foi ancestrale est la plus pure. Le dieu-créateur suprême, Blank, est un “Grand Dieu” anthropomorphe, tsar de tous les dieux. Leur panthéon compte encore des dizaines d'autres dieux : le dieu de la vie organique, la Terre-Mère, la Mère-Soleil et les esprits de la nature qui habitent les bois et les arbres sacrés. Les kartes aspirent à rétablir les fêtes traditionnelles, où l'on sacrifie publiquement de grands nombres d'animaux.

    Le président de la République des Maris est V. Zotine, un Mari de la Montagne converti au christianisme. L'opposition, elle, est païenne, et se propose de renverser le pouvoir chrétien. La République des Maris pourrait bien devenir un centre d'attraction pour les autres païens de la Fédération de Russie : les Oudmourtes, les Mordves et les Tchouvaches (source : Nezavissimaïa gazeta, 17 mars 1994).

    La forêt de prières

    Le 29 septembre 1995 s'est déroulé une grande cérémonie de prière collective des païens maris près du village de Koupriyanovo. Plusieurs milliers de personnes ont participé à cette cérémonie religieuse qui ne se déroule que très rarement : les précédentes ont eu lieu en 1953 et en 1882. Les kartes y sacrifiaient à l'époque des chevaux, des taureaux et des oies. Au XVIe siècle, au temps du Tsar Ivan le Terrible, les Maris ont été vaincus par les Russes et convertis de force au christianisme. Ils sont cependant demeurés fidèles à leur culte. À la différence des païens russes, les Maris n'avaient aucune idole et ne vénéraient que des forêts sacrées (source : Komsomolskaïa Pravda, 3 novembre 1995 ; l'auteur de cet article, l'écrivain V. Peskov, qualifie le paganisme comme “la plus ancienne et la plus poétique de toutes les religions”).

    ► Anatoli Mikhaïlovitch Ivanov, Nouvelles de Synergies Européennes n°17, 1995.

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    • Entrée connexe : Paganisme russe

     

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    MarisChez les derniers animistes d’Europe

    Non loin de Moscou, les Maris pratiquent une religion qui ne doit rien au monothéisme. Les autorités russes et l’Église orthodoxe les surveillent

    [ci-contre : Cérémonie païenne en République des Maris, sous l’œil du prêtre qui veille à la bonne tenue de la tradition. Sur les grandes tables, des montagnes de crêpes grasses, qui constituent le mets sacré accompagnant des viandes bouillies]

    À 800 kilomètres à l’est de Moscou, le peuple mari, d’origine finno-ougrienne, perpétue ses traditions religieuses païennes en dépit de la pression de l’Église orthodoxe et des autorités locales. Au bout de la mauvaise route qui serpente dans la République des Maris, le petit village de Mari-Türek ne se distingue en rien des milliers de bourgs oubliés par le temps dans la Russie. Sans industries, la région sommeille à l’écart des grands axes de circulation du district fédéral de la Volga.

    Les plaines interminables de cet endroit reculé recèlent pourtant des centaines de lieux de culte, invisibles aux yeux du voyageur pressé. Car dans la religion traditionnelle du peuple mari, foin d’églises: on y pratique son culte dans les rocha, ces petits bois isolés que l’on aperçoit parfois de la route. La République des Maris compte plus de 400 rocha sacrés, parfois minuscules, parfois grands comme de petites forêts.

    En ce samedi d’automne, c’est justement la veille d’une grande cérémonie religieuse. Au bout d’un chemin de terre, à l’orée de la forêt, Albert Roukavichnikov veille aux derniers préparatifs. Barbu, affublé d’un haut chapeau blanc tissé et d’énormes bottes, le petit homme est pareil à un lutin sorti du bois. Âgé d’une soixantaine d’années, c’est un des karta, les prêtres de la religion traditionnelle marie. Il nettoie avec l’aide d’une dizaine d’hommes une vaste clairière, dispose de grandes marmites autour de celle-ci et coupe quelques branches, avant de psalmodier une courte prière dans cette étrange langue gutturale d’origine finno-ougrienne, « pour implorer les dieux de préserver la cérémonie de demain du mauvais temps ».

    Car la religion pratiquée par les Maris compte plusieurs dizaines de divinités, liées à la nature et dominées par Iouma, qui correspond au dieu suprême. Ce petit peuple de 700.000 habitants, dont 300.000 vivent au sein de la République des Maris, a maintenu ses traditions religieuses en dépit des pressions exercées par la Russie tsariste, le régime soviétique et les autorités actuelles de l’Église orthodoxe. Linguistiquement proches des Estoniens et des Finlandais, les Maris forment un peu moins de 50% de la population de leur république. Selon les organisations culturelles maries, environ la moitié des Maris pratiquent aujourd’hui le culte traditionnel, parfois en parallèle avec la religion orthodoxe empruntée au peuple russe, qui constitue l’autre moitié de la population de la République des Maris.

    Ce dimanche, ils sont quelques centaines à affluer vers la forêt de Mari-Türek dès les petites heures du jour. On vient d’un peu partout, parfois même de la diaspora marie, comme en témoignent les plaques minéralogiques des voitures parfois originaires de la lointaine République de Khanty-Mansiïsk, à 1.500 kilomètres au nord-est, un voyage de deux jours.

    La lente cérémonie se met en branle. Les fidèles entrent dans la forêt par un porche improvisé, recouvert d’une étoffe blanche. La plupart des familles traînent un sac qui émet des sons étranges : « Ce sont les oies qui seront sacrifiées pour les dieux», explique un fidèle avec sa poche de jute animée. « L’âme des animaux sacrifiés s’envolera, puis après le repas, il faudra brûler les restes de viande, afin que ces animaux se rematérialisent au ciel ». En plus des oies, un bouvillon et un mouton seront également sacrifiés.

    Aujourd’hui, trois karta veillent à la bonne tenue de cette cérémonie. Lors de la mise à mort, entrecoupée de litanies et de conjurations, ce sont eux qui pourront témoigner de l’envolée de l’âme des animaux. Les hommes vont ensuite dépecer les viandes, cuisinées dans un bouillon clair. Les femmes, elles, accumulent sur les tables des montagnes de crêpes grasses qui constituent l’autre mets sacré de la cérémonie. Un quatrième karta trône au milieu de la clairière. Son rôle est important : il distribue du kvas, une boisson de céréales légèrement fermentée, en bénissant les fidèles contre quelques billets qui financeront l’achat des bêtes sacrifiées.

    Il faudra plusieurs heures avant que la véritable cérémonie ne commence. Vers midi, dans un coin de la clairière, l’un des trois karta improvise une longue série de psaumes rythmiques, entouré de ses fidèles agenouillés. Le deuxième karta commence à son tour la prière, puis le troisième, éloignés les uns des autres de quelques dizaines de mètres. Une fois la longue incantation terminée, tous se réunissent autour des tables pour manger la soupe et une quantité impressionnante de pain et de crêpes.

    « Les Maris vivent en communion avec la nature : ces rituels nous permettent de remercier les dieux pour cette communion », explique Mikhaïl Aïglov, un homme d’une quarantaine d’années au regard rieur et à la moustache saillante. Un peu jeune pour être karta, il est cependant considéré comme “respectable”, ce qui lui permet d’organiser la cérémonie aux côtés des anciens. « La moindre molécule sur terre est partie de la nature, et tout ce qui est nature est divin. Lorsque nous nous réunissons en grand nombre comme aujourd’hui, cela permet de générer une puissante énergie cosmique », explique Micha, par ailleurs gardien de sécurité dans le civil.

    Encore aujourd’hui, la religion traditionnelle marie est vue d’un mauvais œil par la puissante Église orthodoxe russe, soutenue par les autorités locales. Vitali Tanakov en sait quelque chose. Lui-même karta, il a voulu publier en 2006 un ouvrage religieux, traitant de « l’énergie cosmique » et « des trois aspects de l’âme ». Mal lui en prit : son livre n’a pas pu être édité, ayant été taxé de “littérature extrémiste”, une condamnation judiciaire souvent utilisée en Russie à l’encontre des opposants politiques. Ennuyé un temps par le FSB (ex-KGB), l’homme ne décolère pas : « Nous ne demandons rien, nous ne voulons pas d’argent ; nous voulons seulement qu’on nous laisse tranquilles ».

    À Iochkar-Ola, dans les bureaux de l’éparchie, le centre administratif orthodoxe en République des Maris, le père Vladimir planche sur des textes liturgiques traduits en langue marie au début du XXe siècle, que l’Église souhaite réécrire en mari contemporain. Pour lui, la religion marie n’existe pas : « Ce sont des croyances de grands-pères, c’est quasi inexistant aujourd’hui ». Selon le père Vladimir, « 80% de la population de la république est orthodoxe ». Et les autres ? « Ce sont des Tatars, des musulmans… ».

    ► Alexandre Billette (envoyé spécial à Mari-Türek), Le Temps, 7 déc. 2009.

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    Une langue qui disparaît

    Depuis quelques années, une chape de plomb s’est abattue sur la petite République des Maris, en Russie

    À l’école n°14, au centre-ville de Iochkar-Ola, on met les petits plats dans les grands pour recevoir les invités : dans une classe de cette école spéciale où l’enseignement se fait en partie en langue marie, les enfants, parfois vêtus en habit traditionnel, exécutent quelques pas de danse en chantant dans la langue vernaculaire, tandis qu’un petit musée de la culture marie a été aménagé dans un local adjacent. Pourtant, les élèves ont bien du mal à articuler quelques phrases en langue marie. Seules deux heures de classe par semaine sont consacrées à l'enseignement de la langue, et seules deux écoles dans toute la République disposent d'un enseignement “bilingue”. « C'était nettement mieux avant », soupire Laïd Chemïer, ancien dirigeant du Conseil mari, désormais bête noire des autorités locales. “Avant”, c'était les années 1990, quand un mouvement de réappropriation de la culture marie était né des cendres de l'effondrement de l'Union soviétique. « L'enseignement en langue marie était généralisé à l'échelle de la République, la fonction publique comptait environ 35 % de cadres d'origine marie, beaucoup plus qu'aujourd'hui… », relève Laïd Chemïer. À l'époque, les associations maries étaient parmi les plus actives au sein des mouvements rassemblant les petits peuples finno-ougriens ; aujourd'hui, c'est l'inverse : fort de son indépendance, l'Estonie soutient volontiers les projets culturels maris, au risque d'envenimer un peu plus la relation avec le voisin russe.

    Depuis 2001, une loi a rendu facultatif l'enseignement de la langue marie. Depuis quelques années, une chape de plomb s'est abattue sur la petite République. En 2005, Laïd Chemïer était violemment agressé par des inconnus, qui l'ont laissé pour mort dans une rue sans lui avoir rien dérobé. Un mois plus tard, Elena Rogatcheva, journaliste pour Radio Free Europe, subissait le même sort. En 2007, c'est la femme de Laïd Chemïer qui était attaquée dans la rue. Lors des dernières élections en octobre, le parti pro-Kremlin Russie unie a récolté près de 65 % des voix en République des Maris-El, contre 20 % pour le Parti communiste. Chose étonnante, les communistes et la droite du parti Pravoe Delo ont fait cause commune, pour exiger le licenciement du président Markelov. Peine perdue : Dmitri Medvedev, qui a le pouvoir de "valider" les dirigeants régionaux, a renouvelé sa confiance à l'homme fort de la République le 11 novembre…

    ► Alexandre Billette (envoyé spécial à Mari-Türek), Le Temps, 7 déc. 2009.

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    Néo-païensLa République des Maris ou Mari El (en russe : Респу́блика Мари́й Эл, Respoublika Mari El ; en mari : Марий Эл Республик) est une république, sujet de la Fédération de Russie. La république des Maris se situe à l'est de Moscou, au nord de la Volga. La République des Maris est située à 600 km à l'est de Moscou, sur le cours moyen de la Volga, principalement au nord du fleuve. Les habitants autochtones, les Maris, sont majoritairement des païens animistes qui ont su résister à la christianisation ainsi qu'aux répressions tsaristes et communistes. Sa capitale est Iochkar-Ola et son président se nomme Leonid Markelov. En 2002, sa population comptait 727 979 habitants sur un territoire de 23 200 km2.

     

     

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