• Zinoviev

    ZinovievAlexandre Zinoviev

    ♦ Recension : Le communisme comme réalité (1981) [rééd. Livre de Poche, 1990]

    [ci-contre : couverture de Lire n°39, nov. 1978]

    L'admirable auteur de L'antichambre du Paradis, de L'Avenir radieux (Prix Médicis étranger, 1978), du volumineux Les Hauteurs béantes et de Nous et l'Occident — pour ne citer que ses ouvrages majeurs — vient de publier, aux éditions Julliard / L'Âge d'Homme, un ouvrage qui expose, sous une forme qu'il estime simplifiée, sa théorie de la société communiste.

    On pourrait croire qu'il s'agit d'un livre sur l'histoire de la société soviétique ou sur la sociologie de son système économique. Ce serait aborder la question du point de vue des idées abstraites, issues d'une certaine philosophie occidentale. Ou encore, étudier les implications des promesses généreuses que la veine utopiste investit dans le communisme pour en dynamiser la praxis politique. Alexandre Zinoviev ne veut pas perdre son temps à dénoncer cette société. Une telle démarche est négative et agit sur les émotions. Ce qu'il nous propose, c'est de comprendre. Parce que la compréhension s'adresse à la raison. « La dénonciation, écrit-il, a pour ennemi l'apologie, la compréhension — l'erreur ». En s'assignant le rôle de celui qui veut faire comprendre, Alexandre Zinoviev ne s'intéressera qu'aux faits objectifs. Pour donner un exemple de sa méthode, Zinoviev nous parle du fait, observable en Union Soviétique, des milliers de travailleurs arrachés à leur milieu naturel et obligés de prester des tâches pénibles, dans de rudes conditions. Ce fait, s'il est présenté par un dénonciateur, sera perçu comme le résultat conscient de le malveillance de personnes particulièrement méchantes. Celui qui, au contraire, s'efforce de comprendre devra observer la démarche suivante : repérer la logicité de l'événement et exclure tout raisonnement sommairement binaire, classant les événements en phénomènes “bons” ou “mauvais”. Le caractère “bon” ou “mauvais” est investi subjectivement et, en conséquence, une telle démarche s'interdit toute objectivité.

    On se querelle beaucoup à propos de la terminologie à employer pour désigner le communisme. Certains lui préfère le vocable d'“oriental” sous prétexte qu'il prendrait une forme très différente si les idéaux marxistes avaient la possibilité de s'incarner dans un pays “occidental”. Pour Zinoviev de telles cogitations sont vaines. Le communisme est la mise en pratique des « idéaux les plus inéluctables de l'humanité » (p.15). En effet, notre auteur estime découvrir une constante anthropologique dans l'utilisation que font les hommes des mots. Le pouvoir de ces derniers est, sur les hommes, véritablement frappant. Ils utilisent, finalement, les mots, non pas pour fixer les résultats d'observations réelles, mais pour manipuler. La réalité passe ainsi au second plan. Dogmes et rêves participent d'un même refoulement des implications du réel. Alexandre Zinoviev a cette phrase terrible, qui n'est pas sans refléter un certain pessimisme à propos de la nature humaine : « … la société communiste incarne les rêves séculaires d'un ordre social idéal où règnent l'abondance des objets et des moyens de consommation (matérielle et spirituelle), les conditions les plus favorables au développement de la personnalité des citoyens, les meilleurs rapports sociaux. Bref, tout ce qu'une conscience petite bourgeoise peut imaginer de mieux dans la vie de l'homme est attribué au communisme » (p.26). Zinoviev semble parfaitement conscient de cette actuelle planétarisation de l'esprit petit-bourgeois.

    Si sa patrie, l'Union soviétique, lui apparaît comme le lieu où cette mentalité a trouvé sa concrétisation la plus avancée, il reste convaincu que les faux schémas tranquillisants existent virtuellement dans toute la planète. Mais où de tels schémas s'enracinent-ils le plus précisément ? Pour Zinoviev, le communisme est un phénomène très naturel. Il est le fruit d'« un irrésistible appétit de survie », d'« un désir d'adaptation parmi la foule de ses semblables » et, enfin, d'« un besoin de sécurité ». Alexandre Zinoviev appelle cet éventail de désirs et de besoins, l'esprit communautaire. Son vocabulaire diverge du nôtre. Il semble utiliser l'expression “esprit communautaire”, là où nous préférerions nous servir des termes “esprit grégaire”. Nous espérons qu'il ne s'agit pas d'une nuance qui aurait échappé aux traducteurs.

    La civilisation (qui est artifice) serait, pour Zinoviev, née d'une résistance à cet esprit communautaire. Elle en modérerait l'impétuosité, elle le canaliserait. La civi­lisation serait, avant toute chose, une “autoprotection” de l'homme contre lui-même. Cependant, la force de l'esprit communautaire provient du fait qu'il va dans le “sens de l'histoire” alors que la civilisation est un mouvement qui va à contre-courant. Par le truchement de cette forme subtile de dualisme, Zinoviev se pose, si nous nous arrogeons la légitimité de faire une lecture métapolitique de son livre, comme un conservateur individualiste. L'esprit communautaire est l'élément “chute”, comparable au thème du “péché originel” que le vieux conservatisme a toujours placé au centre de son anthropologie, pour, ensuite, en imprégner son discours politi­que. Ces idéologèmes remontent à Saint-Augustin. Après lui, on peut retrouver, dans l'histoire,la trace d'un pessimisme chrétien. Au XIXe siècle, des figures très en vue ont fortement contribué à consolider cette idéolo­gie, surtout dans les débats qui les opposèrent à ceux qui étaient dénommés ou se dénommaient “libéraux”.

    Parmi ces “chrétiens pessimistes”, il y a des catholiques (l'Espagnol Donoso Cortès) et des protestants (le Danois Sören Kierkegaard, le Suisse Karl Barth, l'Américain Reinhold Niebuhr). Mais, celui qui a le plus insisté sur la doctrine du “péché originel”, est le cardinal anglais, converti au catholicisme, John Newman (1801-1890). Le fondement de sa pensée est une réflexion sur la nature “dépravée” de l'homme. Si les conservateurs, dont la démarche est exclusivement politique, croient métaphoriquement à l'idéologème du “péché originel”, le cardinal John Newman y croyait littéralement. La nature pécheresse de l'homme oblige le moraliste (et aussi le politicien chrétien auquel incombe une tâche morale) à “construire” un barrage contre le déluge que peut constituer toute volonté livrée à elle-même, c'est-à-dire à la dépravation originelle. Bien entendu, pour Newman, le barrage par excellence était l’Église catholique et romaine. D'autres conservateurs estimeront que des institutions différentes sont à même de jouer un rôle équivalent. Toute philosophie politique contient ces thèmes, qui, on le devine, sont récurrents.

    L'anticommunisme se justifie, tant chez ces classiques du vieux conserva­tisme que chez Zinoviev, parce qu'il représente le déchaînement des forces naturelles que la “civilisation” contrôlerait. La mentalité conservatrice est pourtant une forme de dualisme, car elle exclut a priori tout dynamisme, tout mouvement. Il faut toutefois un mouvement pour que naisse une institution qui, ultérieurement, exercera le contrôle. Des modifications constantes doivent néanmoins y être apportées. L'institution n'est jamais antéposée métaphysiquement, elle est réponse à une urgence, à une nécessité. Dynamisme et stabilité sont appelés à coexister. Le philosophe Fichte a été l'un des premier à raisonner sur la nature de “projet” qu'ont les institutions politiques et les États. Même les turbulences propres au fond “populaire”, si elles sont canalisées — et non autoritairement refoulées — contribuent à bâtir ce que Zinoviev nomme la civilisation. Négliger totalement ces turbulences, c'est se condamner à la stérilité et à l’inefficacité.

    La démarche conservatrice a été complétée, grâce à une très attentive lecture de la pensée jugée “révolutionnaire” de Fichte, par Arnold Gehlen. Ce dernier ne rejette nullement la nécessité culturelle des institutions et leur rôle stabilisateur, mais démontre comment elles sont le produit de volontés. L'homme est le créateur de formes et, malgré le chaos instinctuel qu'il est, reste capable de produire ce qui domptera ce chaos, sans faire appel à un quelconque “arrière-monde”. La nature humaine ne peut plus désormais se concevoir comme intrinsèquement mauvaise, c'est la faillite de l'anthropologie dualiste.

    Le livre de Zinoviev a un côté exhaustif. Tous les aspects du communisme sont abordés ; tous les arguments sont analysés, ce qui signifie que tout ce qui étonne, tout ce qui est innovation y est commenté dans de brefs chapitres d'une longueur proche de l'aphorisme.

    Parmi ces courts chapitres, Zinoviev aborde le problème de l'adéquation ou de l'inadéquation de sa théorie du communisme à la définition généralement proposée en “Occident” du totalitarisme. Les auteurs libéraux-conservateurs américains (comme, par ex. Hannah Arendt) comparent généralement la dictature hitlérienne au système stalinien ; les deux formes de gouvernements seraient de nature semblable et ne divergeraient que par quelques formes superficielles. Zinoviev, lui, pense que la nature du gouvernement n'a qu'une importance secondaire. En Allemagne, écrit-il, les conditions de vie de la majorité de la population sont restées semblables à ce qu'elles étaient auparavant. Même s'il est légitime d'utiliser le terme de totalitarisme pour le national-socialisme, il faut le faire en sachant que la violence y est imposée par les dirigeants, donc par le haut et indépendamment de la structure sociale du pays. Le totalita­risme soviétique est issu de la structure même de la société. C'est pourquoi Zinoviev préfère ne pas utiliser le mot “totalitarisme”, pour définir le régime qui règne dans sa patrie. Il y a, pour lui, ressemblance avec le totalitarisme qu'aux moments de crise, de maturation et d'installation.

    Reprenant ensuite sa définition de “l'idée communautaire”, Zinoviev parle des lois qui régissent ce phénomène social, qu'il appelle aussi le communautarisme. Les communautés qui se forment pour répondre aux exigences élémentaires de sécurité, de production et de nutrition ou d'autoconservation. Il n'y a que quelques règles de conduite communautaristes et les hommes les assimilent avec une rapidité étonnante. En voici quelques exemples : prendre plus qu'on ne donne ; moins de risques et davantage de profits ; moins de responsabilité et davantage de respect ; moins de dépendance à l’égard des autres et davantage de dépendance des autres à l'égard de soi-même.

    Ce panurgisme de la facilité affecte toutes les relations sociales de l'individu. Dans la société soviétique, ces relations se tissent presque exclusivement à partir du groupe de base qu'est la cellule. Là-bas, l'individu n'existe qu'en tant que membre d'une telle cellule. C'est dans ces limites restreintes que peuvent pleinement s'exercer les effets de cette nature humaine que Zinoviev pose comme “dépravée”. Si l'on prend au sérieux l'idéologie d'égalité et de fraternité à la­quelle aspire le christianisme depuis ses origines, ce collectivisme, dans l'abstrait, paraît parfaitement convenable. Dans le concret, en revanche, règne une sorte de loi de la jungle. Les moindres nécessités quotidiennes font l'objet de luttes acharnées entre tous. L'individu investit toutes ses énergies à trouver des combines, à être le bénéficiaire de favoritismes de tout genre. L'alignement s'opère inévitablement sur une moyenne de médiocrité et de sournoiserie.

    La vie quotidienne et “communautaire” des Soviétiques, selon Zinoviev, ne laisse absolument aucune place à la réflexion spirituelle ou à la culture. L'opinion courante imagine que les sociétés “occidentales” se caractérisent par l'isolement des individus. Le jugement n'est pas faux. Mais, la camaraderie promise par le communisme s'est muée en promiscuité. L'individu subit les railleries de ses semblables, est observé dans les moindres détails de son existence privée. De telles situations sont particulièrement pénibles pour l'homme de qualité. Il lui faudra supporter, sans fuite possible, les spécimens sociaux éternels : forbans, bavards, badauds, “fanas” et caporaux-chefs. En plus, s'ajouteront la médisance, les querelles de vanité et la calomnie. Il serait pourtant trop facile d'attribuer à la seule société soviétique, toutes les caractéristiques de cette dégradation lente des rapports humains. Les sociétés occidentales, “libérales avancées” ou sociales-démocrates sont au début du processus. Les querelles d'employés, les jalousies sublimées partiellement dans une consomma­tion ostentatoire, sont les indices navrants d'un abrutissement qui, à coup sûr, sera généralisé. La nature “dépravée” de l'homme se manifeste dans les plaisirs de nuire, de ne rien faire ou de faire le moins possible, dans ce que les Allemands appellent la “Schadenfreude”. L'idéologie égalitaire aboutit au culte de l'irresponsabilité totale, quelles que soient les idéologies qui prétendent l'incarner.

    Zinoviev a prouvé qu'il n'était pas seulement un grand homme de lettres, mais aussi un fin sociologue. Si le vocabulaire qu'il emploie dans son livre semblera parfois très pesant au lecteur, ce sera un reflet du mortel ennui qui attend touts les sociétés chrétiennes (ou chrétiennes laïcisées) et industria­lisées, avant de s'étendre à la planète entière.

    ► Robert Steuckers, Orientations n°1, 1982.

     

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    ZinovievUn premier essai sur l’œuvre de Zinoviev

    • Recension : Claude Schwab, Alexandre Zinoviev : Résistance et lucidité, L’Âge d’Homme, coll. Symbolon, Lausanne, 1984, 192 p.

    Claude Schwab, théologien, aumônier de l’Université et de l’École polytechnique de Lausanne, vient de consacrer un tout premier livre à l’œuvre fascinante d’Alexandre Zinoviev. Ses raisons sont multiples. Et il les explique ; il veut engager le grand public à lire attentivement Zinoviev. Mais il veut surtout que Zinoviev soit lu et compris dans tous les aspects de son œuvre. On connaît bien le Zinoviev littéraire des Hauteurs Béantes mais moins bien l’essayiste, à la fois sociologue et philosophe, politologue et logicien.

    Claude Schwab est théologien et pasteur ; il cherche donc à dégager de l’œuvre de Zinoviev les fondements d’un christianisme rénové qui puisse lutter contre “les formes modernes de péché” qui, toutes, tendent à déresponsabiliser l’homme, à le conduire à la “pente fatale” qu’est la recherche égoïste du “plus grand profit possible à tirer du jeu social”. Essai de sociologie cru et sans illusions, parfaite analyse de cette recherche égoïste qui mobilise nos contemporains, Le communisme comme réalité (Julliard/L’Âge d’Homme, 1981) pourrait aisément se résumer en une formule : homo homini mus (l’homme est un rat pour l’homme).

    Zinoviev élabore une triple typologie sociale avec : 1) la catégorie des “résistants” qui finissent toujours par être broyés par le système ; 2) la catégorie des officiels, nullités parées de prestige, justifiant leurs positions au nom d’une “pseudo-morale” idéologique et, enfin, 3) les “indécis”, parfois sympathisants des “résistants” mais qui, toujours, jouent le jeu, ne prennent jamais de risque, trop lâches pour transgresser les normes.

    Schwab trouve une opposition dans l’œuvre de Zinoviev : celle qui pose l’idéologie contre la religion. L’idéologie caractérise la société que décrit Zinoviev ; pour lui, elle est doctrine de l’univers, de l’homme dans la société et de l’avenir. À cet aspect doctrinal, s’ajoute toujours un appareil destiné à organiser et modeler les consciences, puis a justifier la conduite des dirigeants. Zinoviev démarque l’idéologie par rapport à la science et à la religion. Si la science cherche à découvrir, l’idéologie vise à standardiser. Si la religion postule la croyance, l’idéologie s’adopte par calcul rationnel.

    La religion est, pour Zinoviev, un phénomène universel, dont le pivot est l’âme, l’exigence éthique. Exigence éthique postule la responsabilité. Schwab cependant va lourdement insister sur l’aspect “moral” de l’œuvre de Zinoviev, où la solidarité de l’homme qui “possède encore une âme” va toujours, en toutes circonstances, aller aux “victimes”. Mais peut-être faudrait-il davantage insister sur l’aspect protestataire de l’exigence éthique, sur la protestation contre les mécanismes sociaux. Si Schwab, de son point de vue de prêtre, valorise l’aspect moral défensif de l’éthique de Zinoviev, nous aurions tendance à souligner l’aspect offensif et corrosif de sa sociologie. Nos deux points de vue peuvent d’ailleurs parfaitement se compléter. Mais notre méfiance à l’égard de tout discours religieux, souvent manipulatoire, l’emportera. Les religions “officielles”, christianismes occidentaux en tête, ont dégénéré dans l’acclamatif ahurissant, style Jean-Paul II.

    À notre sens, avant d’être moraliste ou théologien, Zinoviev est un fin sociologue. Sa tâche prioritaire, c’est de produire une analyse scientifique de la société. Renversant les perspectives, Zinoviev rend absurde les “visions officielles”, en accentuant cyniquement leur réalisme. L’officialité tombe alors dans la caricature. Mais, l’exercice auquel se livre Zinoviev ne doit pas valoir pour la seule société soviétique. L’Occident a également besoin de sa sociologie iconoclaste. La Belgique en tête, avec son totalitarisme administratif, sans doute le plus lourd après celui du monde soviétique. Le “brave” notable CVP (ou PRL, PS, etc.), quelle nullité médiocre et obséquieuse n’est-il pas, en dehors de sa vie publique où il glane quelque maigre prestige ?

    La sociologie de Zinoviev, qu’il veut hisser au niveau scientifique, se résume à quelques principes élémentaires. En effet, les lois sociales sont simples : recherche de l’auto-conservation, de l’amélioration des conditions d’existence. Les règles du jeu social sont, elles aussi, limpides : minimum de risques pour un maximum de profits ; minimum de responsabilités pour un maximum de considérations, etc. Dans ce cadre, l’arrivisme ou le carriérisme est l’art par excellence, avec son sens tactique pour mettre à profit les circonstances. Tout se passe comme si l’homme était aux prises avec une énorme machine dont il n’arrive pas à maîtriser les finalités mais dont il peut utiliser les ressources pour faire carrière, pour devenir “maître” à défaut d’être responsable (p. 75).

    Face à cette machinerie, il existe des institutions, des espaces de “résistance” : rôle subversif de la logique, caractère contestataire de la religion. Le droit institué, les systèmes juridiques, eux, ne sont plus que les paravents de l’arbitraire. La notion de droit de l’homme, en Occident, devient une abstraction qui se laisse utiliser à des fins idéologiques (p. 82). Quelle “praxis” tirer de cela ? Le jeu politique ne se joue plus dans le droit (constitutionnel, civil ou pénal) et ses appareils “nécrosés” qui attendent leur inhumation définitive, mais aux niveaux scientifiques et religieux. La résistance s’opère dans le métapolitique.

    Dans une deuxième partie de l’ouvrage, Schwab cherche à “situer” Zinoviev. Celui-ci n’a pas cherché à imiter qui que ce soit. Il tire son œuvre de son vécu, de la religiosité populaire de sa famille paysanne et de son éducation anti-religieuse soviétique. Ces éléments contribuent tous, existentiels, populistes ou marxistes, à dénoncer les travestissements de l’idéologie. Schwab admet que, dans une certaine mesure, Zinoviev est héritier de Marx. Points communs : leurs prétentions scientifiques. Zinoviev reprend l’opposition entre pensée petite-bourgeoise et pensée scientifique, élaborée au siècle dernier par Marx. Le type de pensée petite-bourgeoise ne fait pas la différence entre l’appréciation subjective des phénomènes et leurs qualités objectives. D’où les généralisations hâtives, génératrices de ces platitudes totalitaires qui font, notamment, la “langue de bois” marxiste. Cet aspect de la pensée de Zinoviev doit se méditer à la lecture des slogans électoraux. Depuis une trentaine d’années, ces derniers deviennent de plus en plus sommaires… Slogans et “langues de bois”, deux facettes du totalitarisme. Zinoviev estime également, comme Marx, que l’histoire se fait au-delà des volontés individuelles, ce qui ne semble pas corroborer l’aspect “théologique” de son œuvre que Schwab met en exergue.

    Point de divergence entre Zinoviev et Marx : Zinoviev n’insiste pas sur l’importance des processus économiques mais davantage sur les motivations égoïstes qui sous-tendent la société. Finalement, Zinoviev nous révèle l’opposition entre le prêtre et le bouffon. Le prêtre est le gardien des certitudes idéologiques. Le bouffon sait instinctivement où se situe la limite entre le savoir et le croire. Têtu dans sa protestation perpétuelle, lucide, il se sait dérisoire quant au rapport de forces. Son action se résume à faire souffler un ventelet de contestation dans le château de cartes idéologique que les prêtres croient éternel.

    Cette certitude des prêtres relève de la “paranoïa”, dit Zinoviev. C’est une perversion de l’esprit. Quant à la “métanoïa”, elle indique une conversion de l’esprit, processus que les théologiens chrétiens ont médité de Paul à Bonhoeffer. La métanoïa est le retournement d’une intelligence qui a pris la mesure de ses limites et qui ne peut plus, de ce fait, s’encroûter dans les dogmes stériles.

    Le bouffon, que nous devrions être plus nombreux à imiter, est adepte de l’idoloclasme (néologisme suggéré par Schwab). Casser les idoles, qui fixent le flux du monde, tel est l’objectif premier de la stratégie du bouffon. Il faut féliciter Claude Schwab pour nous avoir offert un premier essai sur Zinoviev, pour avoir passé en revue tous les ouvrages du “dissident” et pour leur avoir donné une interprétation, riche en citations théologiques. Pour compléter ce panorama, il faudrait lire Zinoviev à la lumière de Pareto, cet autre briseur de joujoux idéologiques. Il y a lieu de parier que le siècle prochain élaborera une doxanalyse (analyse des opinions dans le vocabulaire de Jules Monnerot) pour se moquer de nos fétiches. Dans ce travail de “bouffons”, nous attendons, nous espérons, enfin, avec une excitation jubilatoire, beaucoup de cruauté (Artaud !).

    Un dernier remerciement à Schwab : pour nous avoir révélé un vocabulaire nouveau. C’est là un arsenal critique précieux. C’était aussi le but essentiel de cette recension.

    ► Berthrand Eeckhoudt (pseud. RS), Vouloir n°7, 1984.

    • Lire un extrait.

     

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    ZinovievLa supra-société globale et la Russie : une lutte à mort ?

    • Recension : Alexandre Zinoviev, La supra-société globale et la Russie : une lutte à mort ?, L’Âge d’Homme, 110 p.

    Le grand penseur Russe publie quatre textes qui explorent la constitution d’une supra-société en Occident, la tragédie russe depuis Gorbatchev, la contre-révolution russe résultant de la victoire de l’Occident, et le facteur de trahison. Chaque fois, la rigueur de l’analyse est passionnante. Le premier essai résume brillamment les études précédentes sur l’occidentisme et la grande rupture. La supra-société est au-dessus des États dont elle utilise les ressources. Son centre, sa “coupole” est aux USA. Là se situent les États-majors qui actionnent les leviers de commande du pouvoir mondial. Le texte sur la tragédie russe précise de nouveaux concepts : le projet anti-russe, les deux formes de falsification, la notion de tragédie sociale. La contre-révolution russe étudie l’articulation entre les facteurs internes au système russe et les influences extérieures afin de comprendre comment le régime a pu être mis à bas par ses propres dirigeants. Le facteur de trahison offre l’occasion de réfléchir attentivement à la notion de trahison, à ses modalités selon que l’on parle d’un individu ou d’un groupe, et rappelle qu’il faut des personnes indépendantes pour qu’il soit possible de l’employer.

    Nouvelles de Synergies Européennes n°54, 2002.

     

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    ZinovievZinoviev : La grande rupture

    • Recension : Alexandre Zinoviev, La grande rupture : Sociologie d’un monde bouleversé, L’Âge d’Homme, 1999, 107 p.

    L’un des plus grands penseurs de ce temps rentre en Russie, après que la fin du communisme à l’Est lui a clairement montré qu’elle s’accompagnait de la fin de la démocratie à l’Ouest Il observe l’instauration d’un supra-gouvernement mondial, essentiellement non démocratique, qui repose sur des stratèges non élus. Les médias notamment sont devenus le vatican de l’occidentisme et imposent aux populations leurs activités, sentiments et croyances, tout en salissant et étouffant ce qui ne leur convient pas. Le mécanisme financier de l’Occident est un totalitarisme monétaire, obligeant chacun à un travail nullement aisé. Il permet au supra-pouvoir d’être affranchi tant de l’État que de la conjoncture. Il facilite l’acquisition et la transmission de fortunes gagnées par des méthodes de gangster. Le décalage entre les discours occidentistes et la pratique ont convaincu l’auteur que le système occidental n’avait qu’une obsession : la domination de la planète obtenue par tous moyens. En particulier, les Américains s’acharnent à baisser le niveau culturel et intellectuel du monde pour le ramener au leur et pouvoir exercer un diktat global.

    ► Frédéric Valentin, Nouvelles de Synergies Européennes n°43, 1999.

     

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    ZinovievConversation avec Alexandre Zinoviev

    On se rappelle du grand dissident soviétique Alexandre Zinoviev, analyste lucide, non seulement des travers du soviétisme, mais aussi et surtout des travers de l’âme humaine qui conduisent inexorablement à ces formes de totalitarisme rigide. L’Occidentisme, dénoncé avec autant de rigueur par Zinoviev, est la version américaine d’une mise au pas des âmes, aussi mutilante que l’ex-modèle soviétique. Pour avoir formulé ses critiques acerbes, Zinoviev fut déchu de sa citoyenneté soviétique dans les années 70. Un long exil allait s’ensuivre, à Munich en Bavière, havre de bien des émigrations russes. Dégoûté de l’occidentisme et de sa suffisance, Zinoviev a quitté l’Ouest pour retourner dans sa patrie russe. Son dernier ouvrage La grande rupture (L’Âge d’Homme, 1999) [extrait] est corrosif, sans illusion, amer et lucide. Cette lucidité l’amènera très bientôt, sans doute, à être déchu de la reconnaissance médiatique, pour avoir affirmé haut et clair des vérités qui dérangent. Notre correspondant à Paris, Xavier Cheneseau, a rencontré cette grande figure intellectuelle lors d’un de ses récents passages dans la capitale française. Il était accompagné de son éditeur et interprète, Slobodan Despot, à qui nous devons cette version française des paroles de Zinoviev.

    ***

    • Qu’est-ce que la “grande rupture” dont vous parlez et qui est le sujet central de votre dernier ouvrage ?

    La civilisation ouest-européenne est sans conteste la plus grande civilisation de l’histoire. Son apogée a été marquée par l’émergence des États-nations que sont entre autres l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre et bien entendu la France. Le début du XXe siècle marque l’apparition de l’idée que cette civilisation européenne serait épuisée et ses jours comptés. Ce qui apparaît aujourd’hui certain, c’est qu’après avoir donné naissance à un phénomène d’organisation supérieur, la civilisation européenne subit l’histoire et ne la fait plus. La rupture dont je parle apparaît avec l’issue victorieuse, pour l’Occident, de la guerre froide, suivie par le démantèlement du bloc soviétique et la transformation des États-Unis en unique supra-État de la planète, régnant sans partage sur le monde occidental.

    • Selon vous, comment en est-on arrivé là ?

    Cela s’explique grâce à la création d’un nouveau degré d’organisation supérieur à celui des sociétés occidentales, à l’intégration des sociétés occidentales en une seule entité qui, par rapport à la civilisation occidentale, apparaît comme «la supra-civilisation” et enfin, grâce à l’instauration d’un ordre mondial sous l’égide du monde occidental. J’ai été frappé, il y a plusieurs années, de ce qu’il existe une réalité et un aspect virtuel en toute chose. Ce monde virtuel constitue la culture majoritaire de nos contemporains. Dans les faits, aujourd’hui, nos contemporains perçoivent le monde réel au travers de ce monde virtuel. Ils n’en perçoivent que ce que le monde virtuel leur permet de voir. Le monde virtuel, lui, n’exprime en rien le monde rien.

    • Selon vous, vivons-nous encore en démocratie au regard de ce que vous affirmez ?

    Pour qu’il existe une démocratie, il faut qu’il existe un choix, qu’il y ait pluralisme. Durant la guerre froide, il existait un pluralisme, donc une démocratie, au sein duquel coexistaient le système communiste, le système capitaliste et un groupe d’autres pays, dits “non alignés”. Le bloc soviétique était influencé par les critiques venues d’Occident et l’Occident était influencé par l’URSS, du fait de la présence de partis communistes sur les échiquiers politiques des États occidentaux. Aujourd’hui, il n’existe plus qu’une seule idéologie, au service exclusif des mondialistes. La conviction que l’avenir de l’humanité ne résidait plus dans le communisme, mais dans l’américanisme (forme supérieure de l’occidentalisme) est aujourd’hui partagé par une majorité des Occidentaux.

    • Pourtant en Europe et notamment en France, il existe, malgré tout, des forces politiques qui continuent de s’opposer…

    Cette existence n’est que virtuelle, elle n’est pas réelle. Regardez, et vous constaterez que cette opposition est de plus en plus formelle . Pour preuve, regardez l’attitude de la classe politique européenne dans la guerre contre la Serbie. À sa quasi unanimité, elle a soutenu l’agression contre cette nation libre et souveraine.

    • Peut-on parler alors de totalitarisme ?

    Le totalitarisme se répand partout parce que la structure supranationale impose sa loi aux nations. Il existe une superstructure non démocratique qui donne des ordres, sanctionne, organise des embargos, bombarde, affame. Le totalitarisme financier a soumis les pouvoirs politiques. Le totalitarisme est froid. Il ne connaît ni sentiments ni pitiés. Il faut aussi préciser que l’on ne résiste pas à une banque, alors que l’on peut faire plier n’importe quelle dictature politique.

    • Mais le système semble malgré tout pouvoir exploser du fait de la situation sociale que connaissent nos pays…

    Détrompez-vous. Les mouvements de ce type ne sont plus possibles, du fait que la classe ouvrière a été remplacée par les chômeurs, qui se trouvent en situation de faiblesse, et que ces derniers n’aspirent qu’à une chose : avoir un emploi.

    • Si je vous suis dans votre propos, vous voulez dire que nos sociétés ne sont pas démocratiques…

    Nous avons dépassé ce stade historique, puisque la fin du communisme nous a fait entrer de plein pied dans l’ère post-démocratique.

    • Quel rôle joue dans cette situation le pouvoir des médias ?

    C’est un des verrous les plus importants qui fonctionne grâce à une sphère propre qui fait partie des domaines de présence et d’activité des capitaux et des intérêts de l’État. C’est une des base sur lesquelles repose le système occidental. Les médias représentent l’instrument le plus puissant de façonnement des goûts, des connaissances, de la grande masse des hommes. Aujourd’hui, les médias représentent un véritable instrument d’influence en prise directe sur les masses. Les médias s’immiscent dans toutes les sphères de la société : sport, vie quotidienne, économie et bien évidemment la politique. Tout est leur affaire. Ils exercent un pouvoir totalitaire sur nos contemporains, pire, les médias se sont arrogés la fonction de grand arbitre dans les choix idéologiques.

    • Comment voyez-vous s’organiser la lutte contre la “médiacratie” qui nous entoure ?

    C’est une lutte historique. Nous sommes témoin et nous participons aussi à la grande histoire. C’est donc le temps historique qu’il nous faut prendre en compte, car il nous faut faire bouger des milliers, voire des millions de personnes, sans avoir la certitude de gagner cette bataille. Il faut prendre en compte que des millions de personnes sont aujourd’hui les victimes de la contagion médiatique. Il n’y a qu’à prendre pour exemple la guerre contre la Serbie pour constater que le nombre de personnes contaminées est important. À cela, il faut aussi ajouter que nous devons être toujours à l’affût, afin que notre attention ne soit pas détournée par le rideau de fumée médiatique.

    • Quel regard portez-vous sur la montée vers le pouvoir de Vladimir Poutine ?

    Cette montée au pouvoir constitue le véritable premier exemple de résistance intérieure à la globalisation et à l’américanisation. Mais son succès dépend malgré tout de données extérieures à la Russie.

    • On parle beaucoup de survivances de l’idéologie communiste en Russie…

    À quoi pensez-vous ? Les idées sont éternelles. La forme marxiste du communisme, en Russie, a connu une défaite décisive. Elle subsiste mais n’est plus opérante. Aujourd’hui, rien ne peut être fait avec cette idéologie. Pour preuve, même le Parti communiste russe n’est plus révolutionnaire, il ne fait plus référence à la dictature du prolétariat et est même devenu libéral.

    • Monsieur Zinoviev, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

    ► Propos recueillis par Xavier Cheneseau, Nouvelles de Synergies Européennes n°44, 2000.

    [version anglaise]

    • On lira aussi avec profit un autre entretien accordé à L’Express en 2005 : « Le testament d’une sentinelle ».

     

    http://ekladata.com/LH5ePJEyVBl5NBBoRgriNZMuZuQ.gif

    • Pour prolonger :

    Le Jour de la Colère en Occident (F. Fassio, 2015)

    La théorie zinovienne de l'idéologie (F. Fassio, 2015)

    Il y a 20 ans : le débat Zinoviev-Eltsine (F. Fassio, 2012)

    La Russie du mauvais côté de l'Histoire (F. Fassio, 2014)

    La théorie zinovievienne du socialisme (F. Fassio, 2014)

    Alexander Zinoviev : An Introduction to His Work (M. Kirkwood, 1993)

    A. Zinoviev et l'époque de la démocratie coloniale (Sonya Boskovic, 2014)

    The Theorists of Occidentism / Les penseurs de l’occidentisme (F. Fassio, 2012)

    Zinoviev’s “Homo Sovieticus” : Communism as Social Entropy (Tomislav Sunic, 1989)

    Alexander Zinoviev as Writer and Thinker : An Assessment (P. Hanson & M. Kirkwood, 1988)

     

    Zinoviev

    Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L’Âge d’Homme, en compagnie d’Olga et Alexandre Zinoviev, à Lausanne en 1978. Photo : ASL

     


    « SoljénitsyneLaqueur »
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