• Soljénitsyne

    Né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk, dans le Caucase, Soljenitsyne avait très tôt adhéré aux idéaux révolutionnaires du régime naissant et fait des études de mathématiques. Avant l'arrestation pour des lettres critiques envers Staline et le passage au goulag qui devait changer à jamais le cours de son existence. Prix Nobel de littérature en 1970 pour sa dénonciation de l'oppression du régime communiste, il a été privé de sa citoyenneté soviétique en 1974 et expulsé d'URSS. Il a alors vécu en Allemagne, en Suisse puis aux États-Unis, avant de revenir en Russie en 1994 après la chute de l'URSS. De paria, il est alors devenu héros, et de l'humiliation il est passé à la renommée littéraire au cours d'une vie dont les souffrances et les victoires reflètent à elles seules les heurs et malheurs de la Russie du XXe siècle. Mais depuis son retour sur sa terre natale, il s'était aussi montré critique envers l'Occident et envers l'évolution de la Russie post-soviétique, appelant à un retour aux valeurs morales traditionnelles. Il appréciait néanmoins le rôle de Vladimir Poutine, président reconverti Premier ministre et partisan du retour d'une Russie forte et fière d'elle-même, malgré son passé d'officier du KGB. « À la fin de ma vie, je peux espérer que le matériel historique (…) que j'ai collecté entrera dans les consciences et la mémoire de mes compatriotes », avait-il dit en 2007 alors que le président Vladimir Poutine venait de lui remettre le prestigieux Prix d'État russe. Le 3 août 2008, L'écrivain s'éteint à Moscou.

     

    Soljénitsyne

     

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    ◘ Conférence de Robert Steuckers tenue à Genève, avril 2009, et au Cercle de Bruxelles, sept. 2009

    Pourquoi évoquer la figure d’Alexandre Soljénitsyne, aujourd’hui, dans le cadre de nos travaux ? Décédé en août 2008, Soljénitsyne a été une personnalité politique et littéraire tout à la fois honnie et adulée en Occident et sur la place de Paris en particulier. Elle a été adulée dans les années 70 car ses écrits ont servi de levier pour faire basculer le communisme soviétique et ont inspiré, soi-disant, la démarche des “nouveaux philosophes” qui entendaient émasculer la gauche française et créer, après ce processus d’émasculation, une gauche anti-communiste, peu encline à soutenir l’URSS en politique internationale. Après cette période d’adulation presque sans bornes, la personne d’Alexandre Soljénitsyne a été honnie, surtout après son discours à Harvard, essentiellement pour 5 motifs :

    • 1) Soljénitsyne critique l’Occident et ses fondements philosophiques et politiques, ce qui n’était pas prévu au programme : on imaginait un Soljénitsyne devenu docile à perpétuité, en remercîment de l’asile reçu en Occident ;
    • 2) Il critique simultanément la chape médiatique qui recouvre toutes les démarches intellectuelles officielles de l’Occident, brisant potentiellement tous les effets de la propagande soft, émanant des agences de “l’américanosphère” ;
    • 3) Il critique sévèrement le « joujou pluralisme » que l’Occident a voulu imposer à la Russie, en créant et en finançant des cénacles « russophobes », prêchant la haine du passé russe, des traditions russes et de l’âme russe, lesquelles ne génèrent, selon les « pluralistes », qu’un esprit de servitude ; par les effets du « pluralisme », la Russie était censée s’endormir définitivement et ne plus poser problème à l’hegemon américain ;
    • 4) Il a appelé à la renaissance du patriotisme russe, damant ainsi le pion à ceux qui voulaient disposer sans freins d’une Russie anémiée et émasculée et faire main basse sur ses richesses ;
    • 5) Il s’est réconcilié avec le pouvoir de Poutine, juste au moment où celui-ci était décrié en Occident.

    Jeunesse

    Ayant vu le jour en 1918, Alexandre Soljénitsyne nait en même temps que la révolution bolchevique, ce qu’il se plaira à souligner à maintes reprises. Il nait orphelin de père : ce dernier, officier dans l’armée du Tsar, est tué lors d’un accident de chasse au cours d’une permission. Le jeune Alexandre est élevé par sa mère, qui consentira à de durs sacrifices pour donner à son garçon une excellente éducation. Fille de propriétaires terriens, elle appartient à une famille brisée par les effets de la révolution bolchevique. Alexandre étudiera les mathématiques, la physique et la philosophie à Rostov sur le Don. Incorporé dans l’Armée rouge en 1941, l’année de l’invasion allemande, il sert dans un régiment d’artillerie et participe à la bataille de Koursk, qui scelle la défaite de l’Axe en Russie, et à l’Opération Bagration, qui lance la première grande offensive soviétique en direction du Reich. Cette campagne de grande envergure le mènera, devenu officier, en Prusse Orientale, au moment où l’Armée rouge, désormais victorieuse, s’apprête à avancer vers la Vistule et vers l’Oder. Jusque là son attitude est irréprochable du point de vue soviétique. Soljénitsyne est certes un patriote russe, incorporé dans une armée soviétique dont il conteste secrètement l’idéologie, mais il n’est pas un “vlassoviste” passé à l’Axe, qui entend délivrer la Russie du stalinisme en s’alliant au Reich et à ses alliés (en dépit des réflexes patriotiques que ce même stalinisme a suscité pour inciter les masses russes à combattre les Allemands).

    Arrestation et emprisonnement

    SoljénitsyneMais ce que voit Soljénitsyne en Prusse Orientale, les viols, les massacres, les expulsions et les destructions perpétrées par l’Armée rouge, dont il est officier, le dégoûte profondément, le révulse. L’armée de Staline déshonore la Russie. Le séjour de Soljénitsyne en Prusse Orientale trouve son écho littéraire dans 2 ouvrages, Nuits en Prusse Orientale (un recueil de poèmes) et Schwenkitten 45, un récit où il retourne sur les lieux d’août 1914, où son père a combattu. Le NKVD, la police politique de Staline, l’arrête peu après, sous prétexte qu’il avait été « trop tendre » à l’égard de l’ennemi (ce motif justifiait également l’arrestation de son futur compagnon d’infortune Lev Kopelev) et parce qu’il a critiqué Staline dans une lettre à son beau-frère, interceptée par la police. Staline y était décrit comme « l’homme à la moustache », désignation jugée irrespectueuse et subversive par les commissaires politiques (1). Il est condamné à 8 ans de détention, d’abord dans les camps de travail du goulag (ce qui donnera la matière d’Une journée d’Ivan Denissovitch et de L’Archipel du Goulag, puis dans une prison réservée aux scientifiques, la fameuse « prison spéciale n°16 », la Sharashka, dans la banlieue de Moscou. Cette expérience, entre les murs de la prison spéciale n°16, constitue tout à la fois la genèse de l’œuvre et de la pensée ultérieure de notre auteur, y compris les linéaments de sa critique de l’Occident, et la matière d’un grand livre, Le premier cercle, esquivé par les “nouveaux philosophes” qui n’y auraient pas trouvé leur miel mais, au contraire, une pensée radicalement différente de la leur, qui est, on le sait trop bien, caractérisée par une haine viscérale de toutes « racines » ou enracinements.

    Le décor de la “Sharashka”

    Soljénitsyne Dans la Sharashka, il rencontre Lev Kopelev (alias le personnage de Roubine) et Dmitri Panine (alias Sologdine). Dans Le premier cercle, Soljénitsyne lui-même sera représenté par le personnage de “Nergine”. Le premier cercle est constitué de dialogues d’une grande fécondité, que l’on peut comparer à ceux de Thomas Mann, tenus dans le sanatorium fictif de la Montagne magique. Le séjour à la Sharashka est donc très important pour la genèse de l’œuvre, tant sur le plan de la forme que sur le plan du fond. Pour la forme, pour la spécificité de l’écriture de Soljénitsyne, la découverte, dans la bibliothèque de cette prison, des dictionnaires étymologiques de Vladimir Dahl (un philologue russe d’origine danoise) a été capitale. Elle a permis à Soljénitsyne de récréer une langue russe débarrassée des adstrats maladroits du soviétisme, et des apports étrangers inutiles, lourds et pesants, que l’internationalisme communiste se plaisait à multiplier dans sa phraséologie.

    Les pensées des personnages incarcérés à la Sharashka sont celles de larges strates de la population russe, en dissidence par rapport au régime. Ainsi, Dmitri Panine / Sologdine est dès le départ hostile à la révolution. De quelques années plus âgé que Soljénitsyne / Nergine, Panine / Sologdine a rejeté le bolchevisme à la suite d’horreurs dont il a été témoin enfant. Il a été arrêté une première fois en 1940 pour pensée contre-révolutionnaire et une seconde fois en 1943 pour “défaitisme”. Il incarne des valeurs morales absolues, propres aux sociétés fortement charpentées par la religion. Ces valeurs morales vont de pair avec un sens inné de la justice. Panine / Sologdine fascine littéralement Soljénitsyne / Nergine. Notons que des personnages similaires se retrouvent dans L’Archipel du Goulag, ouvrage qui a servi, soi-disant, de détonateur à la “nouvelle philosophie” parisienne des années 70. Mais, apparemment, les “nouveaux philosophes” n’ont pas pris acte de ces personnages-là, pourtant d’une grande importance pour le propos de Soljénitsyne, ce qui nous permet de dire que cette approche fort sélective jette le doute sur la validité même de la “nouvelle philosophie” et de ses avatars contemporains. Pur bricolage idéologique ? Fabrication délibérée ?

    Kopelev / Roubine

    Lev Kopelev / Roubine est juif et communiste. Il croit au marxisme. Pour lui, le stalinisme n’est qu’une « déviation de la norme ». Il est un homme chaleureux et généreux. Il donne la moitié de son pain à qui en a besoin pour survivre ou pour guérir. Ce geste quotidien de partage, Soljénitsyne l’apprécie grandement. Mais, ironise Soljénitsyne / Nergine, il a besoin d’une agora, contrairement à notre auteur qui, lui, a besoin de solitude (ce sera effectivement le cas à la “prison spéciale n°16”, à Zurich dans les premières semaines d’exil et dans le Vermont aux États-Unis). Mort en 1997, Kopelev restera l’ami de Soljénitsyne après leur emprisonnement, malgré leurs différences philosophiques et leurs itinéraires divergents. Il se décarcassera notamment pour trouver tous les volumes du dictionnaire de Dahl et les envoyer à Soljénitsyne. Pourquoi ce communiste militant a-t-il été arrêté, presqu’en même temps que Soljénitsyne ? Il est, dès son jeune âge, un germaniste hors pair et un philosophe de talent. Il sert dans une unité de propagande antinazie qui émet à l’attention des soldats de la Wehrmacht. Il joue également le rôle d’interprète pour quelques généraux allemands, pris prisonniers au cours des grandes offensives soviétiques qui ont suivi la bataille de Koursk. Mais lui aussi est dégoûté par le comportement de certaines troupes soviétiques en Prusse Orientale car il reste un germanophile culturel, bien qu’antinazi. Kopelev / Roubine est véritablement le personnage clef du Premier cercle. Pourquoi ? Parce qu’il est communiste, représente la Russie “communisée” mais aussi parce qu’il culturellement germanisé, au contraire de Panine / Sologdine, incarnation de la Russie orthodoxe d’avant la révolution, et de Soljénitsyne / Nergine, et, de ce fait, partiellement “occidentalisé”. Il est un ferment non russe dans la pensée russe, respecté par le russophile Soljénitsyne. Celui-ci va donc analyser, au fil des pages du Premier cercle, la complexité de ses sentiments, c’est-à-dire des sentiments des Russes soviétisés. Au départ, Soljénitsyne / Nergine et Kopelev / Roubine sont proches politiquement. Nergine n’est pas totalement immunisé contre le soviétisme comme l’est Sologdine. Il en est affecté mais il va guérir. Dans les premières pages du Premier cercle, Nergine et Roubine s’identifient à l’établissement soviétique. Ce n’est évidemment pas le cas de Sologdine.

    Panine / Sologdine

    Celui-ci jouera dès lors le rôle clef dans l’éclosion de l’œuvre de Soljénitsyne et dans la prise de distance que notre auteur prendra par rapport au système et à l’idéologie soviétiques. Panine / Sologdine est ce que l’on appelle dans le jargon des prisons soviétiques, un Tchoudak, c’est-à-dire un “excentrique” et un “inspiré” (avec ou sans relents de mysticisme). Mais Panine / Sologdine, en dépit de cette étiquette que lui collent sur le dos les commissaires du peuple, est loin d’être un mystique fou, un exalté comme en a connus l’histoire russe. Son exigence première est de retourner à « un langage de la clarté maximale », expurgé des termes étrangers, qui frelatent la langue russe et que les Soviétiques utilisaient à tire-larigot. L’objectif de Panine / Sologdine est de re-slaviser la langue pour lui rendre sa pureté et sa richesse, la dégager de tous les effets de « novlangue » apportés par un régime inspiré de philosophies étrangères à l’âme russe.

    Le prisonnier réel de la Sharashka et le personnage du Premier cercle qu’est Panine / Sologdine a étudié les mathématiques et les sciences, sans pour autant abjurer les pensées contre-révolutionnaires radicales que les scientismes sont censés éradiquer dans l’esprit des hommes, selon les dogmes “progressistes”. Panine / Sologdine entretient une parenté philosophique avec des auteurs comme l’Abbé Barruel, Joseph de Maistre ou Donoso Cortès, dans la mesure où il perçoit le marxisme-léninisme comme un « instrument de Satan », du « mal métaphysique » ; de plus, il est une importation étrangère, comme les néologismes de la langue (de bois) qu’il préconise et généralise. La revendication d’une langue à nouveau claire, non viciée par les alluvions de la propagande, est l’impératif premier que pose ce contre-révolutionnaire indéfectible. C’est lui qui demande que l’on potasse les dictionnaires étymologiques de Vladimir Dahl car le retour à l’étymologie est un retour à la vérité première de la langue russe, donc de la Russie et de la russéité. Les termes fabriqués par l’idéologie ou les importations étrangères constituent une chape de « médiateté » qui interdit aux Russes soviétisés de se réconcilier avec leur cœur profond. Le Premier cercle rapporte une querelle philosophique entre Panine / Sologdine et Soljénitsyne / Nergine : ce dernier est tenté par la sagesse chinoise de Lao Tseu, notamment par deux maximes, « Plus il y a de lois et de règlements, plus il y aura de voleurs et de hors-la-loi » et « L’homme noble conquiert sans le vouloir ». Soljénitsyne les fera toujours siennes mais, fidèle à un anti-asiatisme foncier propre à la pensée russe entre 1870 et la révolution bolchevique, Panine / Sologdine rejette toute importation de « chinoiseries », proclame sa fidélité indéfectible au fond qui constitue la tradition chrétienne orthodoxe russe, postulant une « foi en Dieu sans spéculation ».

    L’éclosion d’une pensée politique véritablement russe

    Dans le contexte même de la rencontre de ces 3 personnages différents entre les murailles de la Sharashka, avec un Soljénitsyne / Nergine au départ vierge de toute position tranchée, la pensée du futur dissident soviétique, Prix Nobel de littérature et fustigateur de l’Occident décadent et hypocrite, va mûrir, se forger, prendre les contours qu’elle n’abandonnera jamais plus. Face à ses 2 principaux interlocuteurs de la Sharashka, la première intention de Soljénitsyne / Nergine est d’écrire une histoire de la révolution d’Octobre et d’en dégager le sens véritable, lequel, pense-t-il au début de sa démarche, est léniniste et non pas stalinien. Pour justifier ce léninisme antistalinien, Soljénitsyne / Nergine interroge Kopelev / Roubine, fin connaisseur de tous les détails qui ont précédé puis marqué cette révolution et la geste personnelle de Lénine. Kopelev / Roubine est celui qui fournit la matière brute. Au fil des révélations, au fur et à mesure que Soljénitsyne / Roubine apprend faits et dessous de la révolution d’Octobre, son intention première, qui était de prouver la valeur intrinsèque du léninisme pur et de critiquer la déviation stalinienne, se modifie : désormais il veut formuler une critique fondamentale de la révolution. Pour le faire, il entend poser une batterie de questions cruciales : « Si Lénine était resté au pouvoir, y aurait-il eu ou non campagne contre les koulaks (l’Holodomor ukrainien), y aurait-il eu ou non collectivisation, famine ? ». En tentant de répondre à ces questions, Soljénitsyne demeure antistalinien mais se rend compte que Staline n’est pas le seul responsable des errements du communisme soviétique. Le mal a-t-il des racines léninistes voire des racines marxistes ? Soljénitsyne poursuit sa démarche critique et en vient à s’opposer à Kopelev, en toute amitié. Pour Kopelev, en dépit de sa qualité d’israélite russe et de prisonnier politique, pense que Staline incarne l’alliance entre l’espérance communiste et le nationalisme russe. En prison, à la Sharashka, Kopelev en arrive à justifier l’impérialisme rouge, dans la mesure où il est justement « impérial » et à défendre des positions « nationales et bolcheviques ». Kopelev admire les conquêtes de Staline, qui est parvenu à édifier un bloc impérial, dominé par la nation russe, s’étendant « de l’Elbe à la Mandchourie ». Soljénitsyne ne partage pas l’idéal panslaviste, perceptible en filigrane derrière le discours de Kopelev / Roubine. Il répétera son désaccord dans les manifestes politiques qu’il écrira à la fin de sa vie dans une Russie débarrassée du communisme. Les Polonais catholiques ne se fondront jamais dans un tel magma ni d’ailleurs les Tchèques trop occidentalisés ni les Serbes qui, dit Soljénitsyne, ont entrainé la Russie dans une « guerre désastreuse » en 1914, dont les effets ont provoqué la révolution. Dans les débats entre prisonniers à la Sharashka, Soljénitsyne / Nergine opte pour une russéité non impérialiste, repliée sur elle-même ou sur la fraternité entre Slaves de l’Est (Russes / Grands Russiens, Ukrainiens et Biélorusses).

    Panine, le maître à penser

    Pour illustrer son anti-impérialisme en gestation, Soljénitsyne évoque une réunion de soldats en 1917, à la veille de la révolution quand l’armée est minée par la subversion bolchevique. L’orateur, chargé de les haranguer, appelle à poursuivre la guerre ; il évoque la nécessité pour les Russes d’avoir un accès aux mers chaudes. Cet argument se heurte à l’incompréhension des soldats. L’un d’eux interpelle l’orateur : « Va te faire foutre avec tes mers ! Que veux-tu qu’on en fasse, qu’on les cultive ? ». Soljénitsyne veut démontrer, en évoquant cette verte réplique, que la mentalité russe est foncièrement paysanne, tellurique et continentale. Le vrai Russe, ne cessera plus d’expliquer Soljénitsyne, est lié à la glèbe, il est un “pochvennik”. Il est situé sur un sol précis. Il n’est ni un nomade ni un marin. Ses qualités se révèlent quand il peut vivre un tel enracinement. Ce “pochvennikisme”, associé chez Soljénitsyne à un certain quiétisme inspiré de Lao Tseu, conduit aussi à une méfiance à l’endroit de l’État, de tout Big Brother (à l’instar de Proudhon, Bakounine voire Sorel). Ce glissement vers l’idéalisation du pochvennik rapproche Soljénitsyne / Nergine de Panine / Sologdine et l’éloigne de Kopelev / Roubine, dont il était pourtant plus proche au début de son séjour dans la Sharashka. Le fil conducteur du Premier cercle est celui qui nous mène d’une position vaguement léniniste, dépourvue de toute hostilité au soviétisme, à un rejet du communisme dans toutes ses facettes et à une adhésion à la vision traditionnelle et slavophile de la russéité, portée par la figure du paysan pochvennik. Panine fut donc le maître à penser de Soljénitsyne.

    Ce ruralisme slavophile de Soljénitsyne, né à la suite des discussions entre détenus à la Sharashka, ne doit pas nous induire à poser un jugement trop hâtif sur la philosophie politique de Soljénitsyne. On sait que le rejet de la mer constitue un danger et signale une faiblesse récurrente des pensées politiques russes ou allemandes. Oswald Spengler opposait l’idéal tellurique du chevalier teutonique, œuvrant sur terre, à la figure négative du pirate anglo-saxon, inspiré par les Vikings. Arthur Moeller van den Bruck préconisait une alliance des puissances continentales contre les thalassocraties. Carl Schmitt penche sentimentalement du côté de la Terre dans l’opposition qu’il esquisse dans Terre et Mer, ou dans son Glossarium édité dix ans après sa mort, et exalte parfois la figure du « géomètre romain », véritable créateur d’États et d’Empires. Friedrich Ratzel et l’Amiral Tirpitz ne cesseront, devant cette propension à « rester sur le plancher des vaches », de dire que la Mer donne la puissance et que les peuples qui refusent de devenir marins sont condamnés à la récession permanente et au déclin politique. L’Amiral Castex avancera des arguments similaires quand il exhortera les Français à consolider leur marine dans les années 50 et 60.

    Les ouvrages des années 90

    Pourquoi l’indubitable fascination pour la glèbe russe ne doit pas nous inciter à considérer la pensée politique de Soljénitsyne comme un pur tellurisme “thalassophobe” ? Dans ses ouvrages ultérieurs, comme L’erreur de l’Occident (1980), encore fort emprunt d’un antisoviétisme propre à la dissidence issue du goulag, comme Nos pluralistes (1983), Comment réaménager notre Russie ? (1990) et La Russie sous l’avalanche (1998), Soljénitsyne prendra conscience de beaucoup de problèmes géopolitiques : il évoquera les manœuvres communes des flottes américaine, turque et ukrainienne en Mer Noire et entreverra tout l’enjeu que comporte cette mer intérieure pour la Russie ; il parlera aussi des Kouriles, pierre d’achoppement dans les relations russo-japonaises, et avant-poste de la Russie dans les immensités du Pacifique ; enfin, il évoquera aussi, mais trop brièvement, la nécessité d’avoir de bons rapports avec la Chine et l’Inde, ouvertures obligées vers deux grands océans de la planète : l’Océan Indien et le Pacifique. La Russie sous l’avalanche, de 1998, est à cet égard l’ouvrage de loin le mieux construit de tous les travaux politiques de Soljénitsyne au soir de sa vie. Le livre est surtout une dénonciation de la politique de Boris Eltsine et du type d’économie qu’ont voulu introduire des ministres comme Gaïdar et Tchoubaïs. Leur projet était d’imposer les critères du néo-libéralisme en Russie, notamment par la dévaluation du rouble et par la vente à l’encan des richesses du pays. Nous y reviendrons.

    La genèse de l’œuvre et de la pensée politique de Soljénitsyne doit donc être recherchée dans les discussions entre prisonniers à la Sharashka, dans la « Prison spéciale n°16 », où étaient confinés des intellectuels, contraints de travailler pour l’armée ou pour l’État. Soljénitsyne purgera donc in extenso les huit années de détention auxquelles il avait été condamné en 1945, immédiatement après son arrestation sur le front, en Prusse Orientale. Il ne sera libéré qu’en 1953. De 1953 à 1957, il vivra en exil, banni, à Kok-Terek au Kazakhstan, où il exercera la modeste profession d’instituteur de village. Il rédige Le Pavillon des cancéreux, suite à un séjour dans un sanatorium. Réhabilité en 1957, il se fixe à Riazan. Son besoin de solitude demeure son trait de caractère le plus spécifique, le plus étalé dans la durée. Il s’isole et se retire dans des cabanes en forêt.

    La parution d’“Une journée d’Ivan Denissovitch”

    La consécration, l’entrée dans le panthéon de la littérature universelle, aura lieu en 1961-62, avec la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch, un manuscrit relatant la journée d’un zek (le terme soviétique pour désigner un détenu du goulag). Lev Kopelev avait lu le manuscrit et en avait décelé le génie. Surfant sur la vague de la déstalinisation, Kopelev s’adresse à un ami de Khrouchtchev au sein du Politburo de l’Union Soviétique, un certain Tvardovski. Khrouchtchev se laisse convaincre. Il autorise la publication du livre, qu’il perçoit comme un témoignage intéressant pour appuyer sa politique de déstalinisation. Une journée d’Ivan Denissovitch est publiée en feuilleton dans la revue Novi Mir. Personne n’avait jamais pu exprimer de manière aussi claire, limpide, ce qu’était réellement l’univers concentrationnaire. Ivan Denissovitch Choukhov, dont Soljénitsyne relate la journée, est un paysan, soit l’homme par excellence selon Soljénitsyne, désormais inscrit dans la tradition ruraliste des slavophiles russes. Trois vertus l’animent malgré son sort : il reste goguenard, ne croit pas aux grandes idées que l’on présente comme des modèles mirifiques aux citoyens soviétiques ; il est impavide et, surtout, ne garde aucune rancune : il pardonne. L’horreur de l’univers concentrationnaire est celle d’un interminable quotidien, tissé d’une banalité sans nom. Le bonheur suprême, c’est de mâchonner lentement une arête de poisson, récupérée en “rab” chez le cuisinier. Dans cet univers, il y a peut-être un salut, une rédemption, en bout de course pour des personnalités de la trempe d’un Ivan Denissovitch, mais il n’y en aura pas pour les salauds, dont la définition n’est forcément pas celle qu’en donnait Sartre : le salaud dans l’univers éperdument banal d’Ivan Denissovitch, c’est l’intellectuel ou l’esthète désincarnés.

    Trois personnages animent la journée d’Ivan Denissovitch : Bouynovski, un communiste qui reste fidèle à son idéal malgré son emprisonnement ; Aliocha, le chrétien renonçant qui refuse une église inféodée à l’État ; et Choukhov, le païen stoïque issu de la région de Riazan, dont il a l’accent et dont il maîtrise le dialecte. Soljénitsyne donnera le dernier mot à ce païen stoïque, dont le pessimisme est absolu : il n’attend rien ; il cultive une morale de la survie ; il accomplit sa tâche (même si elle ne sert à rien) ; il ne renonce pas comme Aliocha mais il assume son sort. Ce qui le sauve, c’est qu’il partage ce qu’il a, qu’il fait preuve de charité ; le négateur païen du Dieu des chrétiens refait, quand il le peut, le geste de la Cène. En cela, il est le modèle de Soljénitsyne.

    Retour de pendule

    Une journée d’Ivan Denissovitch connaît un succès retentissant pendant une vingtaine de mois mais, en 1964, avec l’accession d’une nouvelle troïka au pouvoir suprême en Union Soviétique, dont Brejnev était l’homme fort, s’opère un retour de pendule. En 1965, le KGB confisque le manuscrit du Premier cercle. En 1969, Soljénitsyne est exclu de l’association des écrivains. En guise de riposte à cette exclusion, les Suédois lui accordent le Prix Nobel de littérature en 1970. Soljénitsyne ne pourra pas se rendre à Stockholm pour le recevoir. La répression post-khrouchtchévienne oblige Soljénitsyne, contre son gré, à publier L’Archipel du Goulag à l’étranger. Cette publication est jugée comme une trahison à l’endroit de l’URSS. Soljénitsyne est arrêté pour trahison et expulsé du territoire. La nuit du 12 au 13 février 1974, il débarque d’un avion à l’aéroport de Francfort sur le Main en Allemagne puis se rend à Zurich en Suisse, première étape de son long exil, qu’il terminera à Cavendish dans le Vermont aux États-Unis. Ce dernier refuge a été, pour Soljénitsyne, un isolement complet de 18 ans.

    Euphorie en Occident

    SoljénitsyneDe 1974 à 1978, c’est l’euphorie en Occident. Soljénitsyne est celui qui, à son corps défendant, valorise le système occidental et réceptionne, en sa personne, tout le mal que peut faire subir le régime adverse, celui de l’autre camp de la Guerre froide. C’est la période où émerge du néant la “nouvelle philosophie” à Paris, qui se veut antitotalitaire et se réclame de Soljénitsyne sans pourtant l’avoir lu entièrement, sans avoir capté véritablement le message du Premier cercle, le glissement d’un léninisme de bon aloi, parce qu’antistalinien, vers des positions slavophiles, totalement incompatibles avec celles de la brochette d’intellos parisiens qui se vantaient d’introduire dans le monde entier une “nouvelle philosophie” à prétentions universalistes. La “nouvelle philosophie” révèle ainsi son statut de pure fabrication médiatique. Elle s’est servi de Soljénitsyne et de sa dénonciation du goulag pour faire de la propagande pro-américaine, en omettant tous les aspects de son œuvre qui indiquaient des options incompatibles avec l’esprit occidental. Dans ce contexte, il faut se rappeler que Kissinger avait empêché Gerald Ford, alors président des États-Unis, d’aller saluer Soljénitsyne, car, avait-il dit, sans nul doute en connaissant les véritables positions slavophiles de notre auteur, « ses vues embarrassent même les autres dissidents » (c’est-à-dire les zapadnikis, les occidentalistes). Ce hiatus entre le Soljénitsyne des propagandes occidentales et de la “nouvelle philosophie”, d’une part, et le Soljénitsyne véritable, slavophile et patriote russe anti-impérialiste, d’autre part, conduira à la thèse centrale d’un ouvrage polémique de notre auteur, Nos pluralistes (1983). Dans ce petit livre, Soljénitsyne dénonce tous les mécanismes d’amalgame dont usent les médias. Son argument principal est le suivant : les « pluralistes », porte-voix des pseudo-vérités médiatiques, énoncent des affirmations impavides et non vérifiées, ne retiennent jamais les leçons de l’histoire réelle (alors que Soljénitsyne s’efforce de la reconstituer dans la longue fresque à laquelle il travaille et qui nous emmène d’août 1914 au triomphe de la révolution) ; les “pluralistes”, qui sévissent en Russie et y répandent la propagande occidentale, avancent des batteries d’arguments tout faits, préfabriqués, qu’on ne peut remettre en question, sous peine de subir les foudres des nouveaux “bien-pensants”. Le “pluralisme”, parce qu’il refuse toute contestation de ses propres a priori, n’est pas un pluralisme et les “pluralistes” qui s’affichent tels sont tout sauf d’authentiques pluralistes ou de véritables démocrates.

    Dès 1978, dès son premier discours à Harvard, Soljénitsyne dénonce le vide spirituel de l’Occident et des États-Unis, leur matérialisme vulgaire, leur musique hideuse et intolérable, leur presse arrogante et débile qui viole sans cesse la vie privée. Ce discours jette un froid : « Comment donc ! Ce Soljénitsyne ne se borne pas à n’être qu’un simple antistalinien antitotalitaire et occidentaliste ? Il est aussi hostile à toutes les mises au pas administrées aux peuples par l’hegemon américain ! ». Scandale ! Bris de manichéisme ! Insolence à l’endroit de la bien-pensance !

    “La Roue Rouge”

    De 1969 à 1980, Soljénitsyne va se consacrer à sa grande œuvre, celle qu’il s’était promise d’écrire lorsqu’il était enfermé entre les murs de la Sharashka. Il s’attelle à la grande fresque historique de l’histoire de la Russie et du communisme. La série intitulée La Roue Rouge commence par un volume consacré à Août 1914, qui paraît en français, à Paris, en 1973, peu avant son expulsion d’URSS. La parution de cette fresque en français s’étalera de 1973 à 1997 (Mars 1917 paraitra en 3 volumes chez Fayard). Août 1914 est un ouvrage très dense, stigmatisant l’amateurisme des généraux russes et, ce qui est plus important sur le plan idéologique et politique, contient une réhabilitation de l’œuvre de Stolypine, avec son projet de réforme agraire. Pour retourner à elle-même, sans sombrer dans l’irréalisme romantique ou néo-slavophile, après les 7 décennies de totalitarisme communiste, la Russie doit opérer un retour à Stolypine, qui fut l’unique homme politique russe à avoir développé un projet viable, cohérent, avant le désastre du bolchevisme. La perestroïka et la glasnost ne suffisent pas : elles ne sont pas des projets réalistes, ne constituent pas un programme. L’espoir avant le désastre s’appelait Stolypine. C’est avec son esprit qu’il faut à nouveau communier. Les autres volumes de la Roue Rouge seront parachevés en 18 ans (Novembre 1916, Mars / Février 1917, Août 1917). Février 1917 analyse la tentative de Kerenski, stigmatise l’indécision de son régime libéral, examine la vacuité du blabla idéologique énoncé par les mencheviks et démontre que l’origine du mal, qui a frappé la Russie pendant sept décennies, réside bien dans ce libéralisme anti-traditionnel. Après la perestroïka, la Russie ne peut en aucun cas retourner à un « nouveau février », comme le faisait Boris Eltsine. La réponse de Soljénitsyne est claire : pas de nouveau menchevisme mais, une fois de plus, retour à Stolypine. Février 1917 rappelle aussi le rôle du banquier juif allemand Halphand, alias Parvus, dans le financement de la révolution bolchevique, avec l’appui des autorités militaires et impériales allemandes, soucieuses de se défaire d’un des 2 fronts sur lequel combattaient leurs armées. Les volumes de la Roue Rouge ne seront malheureusement pas des succès de librairie en France et aux États-Unis (sauf Août 1914) ; en Russie, ces volumes sont trop longs à lire pour la jeune génération.

    Retour à Moscou par la Sibérie

    Le 27 mai 1994, Soljénitsyne retourne en Russie et débarque à Magadan en Sibérie orientale, sur les côtes de la Mer d’Okhotsk. Son arrivée à Moscou sera précédée d’un « itinéraire sibérien » de 2 mois, parcouru en 17 étapes. Pour notre auteur, ce retour en Russie par la Sibérie sera marqué par une grande désillusion, pour 5 motifs essentiellement : 1) l’accroissement de la criminalité, avec le déclin de toute morale naturelle ; 2) la corruption politique omniprésente ; 3) le délabrement général des cités et des sites industriels désaffectés, de même que celui des services publics ; 4) la démocratie viciée ; 5) le déclin spirituel.

    La position de Soljénitsyne face à la nouvelle Russie débarrassée du communisme est donc celle du scepticisme (tout comme Alexandre Zinoviev) à l’égard de la perestroïka et de la glasnost. Gorbatchev, aux yeux de Soljénitsyne et de Zinoviev, n’inaugure donc pas une renaissance mais marque le début d’un déclin. Le grand danger de la débâcle générale, commencée dès la perestroïka gorbatchévienne, est de faire apparaître le système soviétique désormais défunt comme un âge d’or matériel. Soljénitsyne et Zinoviev constatent donc le statut hybride du post-soviétisme : les résidus du soviétisme marquent encore la société russe, l’embarrassent comme un ballast difficile à traîner, et sont désormais flanqués d’éléments disparates importés d’Occident, qui se greffent mal sur la mentalité russe ou ne constituent que des scories dépourvus de toute qualité intrinsèque.

    Critique du gorbatchévisme et de la politique d’Eltsine

    Déçu par le gorbatchévisme, Soljénitsyne va se montrer favorable à Eltsine dans un premier temps, principalement pour le motif qu’il a été élu démocratiquement. Qu’il est le premier russe élu par les urnes depuis près d’un siècle. Mais ce préjugé favorable fera long feu. Soljénitsyne se détache d’Eltsine et amorce une critique de son pouvoir pour deux raisons : 1) il n’a pas défendu les Russes ethniques dans les nouvelles républiques de la CEI ; 2) il vend le pays et ses ressources à des consortiums étrangers.

    Au départ, Soljénitsyne était hostile à Poutine, considérant qu’il était une figure politique issue des cénacles d’Eltsine. Mais Poutine, discret au départ, va se métamorphoser et se poser comme celui qui combat les stratégies de démembrement préconisées par Zbigniew Brzezinski, notamment dans son livre Le Grand Échiquier (The Grand Chessboard). Il est l’homme qui va sortir assez rapidement la Russie du chaos suicidaire de la “Smuta” (2) post-soviétique. Soljénitsyne se réconciliera avec Poutine en 2007, arguant que celui-ci a hérité d’un pays totalement délabré, l’a ensuite induit sur la voie de la renaissance lente et graduelle, en pratiquant une politique du possible. Cette politique vise notamment à conserver les richesses minières, pétrolières et gazières de la Russie entre des mains russes.

    Le voyage en Vendée

    En 1993, sur invitation de Philippe de Villers, Soljénitsyne se rend en Vendée pour commémorer les effroyables massacres commis par les révolutionnaires français 200 années auparavant. Les “colonnes infernales” des “Bleus” pratiquaient la politique de “dépopulation” dans les zones révoltées, politique qui consistait à exterminer les populations rurales entrées en rébellion contre la nouvelle “république”. Dans le discours qu’il tiendra là-bas le 25 septembre 1993, Soljénitsyne a rappelé que les racines criminelles du communisme résident in nuce dans l’idéologie républicaine de la révolution française ; les 2 projets politiques, également criminels dans leurs intentions, sont caractérisés par une haine viscérale et insatiable dirigée contre les populations paysannes, accusées de ne pas être réceptives aux chimères et aux bricolages idéologiques d’une caste d’intellectuels détachés des réalités tangibles de l’histoire. La stratégie de la “dépopulation” et la pratique de l’exterminisme, inaugurés en Vendée à la fin du XVIIIe siècle, seront réanimées contre les koulaks russes et ukrainiens à partir des années 20 du XXe siècle.

    Ce discours, très logique, présentant une généalogie sans faille des idéologies criminelles de la modernité occidentale, provoquera la fureur des cercles faisandés du “républicanisme” français, placés sans ménagement aucun par une haute sommité de la littérature mondiale devant leurs propres erreurs et devant leur passé nauséabond. Soljénitsyne deviendra dès lors une persona non grata, essuyant désormais les insultes de la presse parisienne, comme tous les Européens qui osent professer des idées politiques puisées dans d’autres traditions que ce “républicanisme” issu du cloaque révolutionnaire parisien (cette hostilité haineuse vaut pour les fédéralistes alpins de Suisse ou de Savoie, de Lombardie ou du Piémont, les populistes néerlandais ou slaves, les solidaristes ou les communautaristes enracinés dans des continuités politiques bien profilées, etc. qui ne s’inscrivent dans aucun des filons de la révolution française, tout simplement parce que ces filons n’ont jamais été présents dans leurs pays). On a même pu lire ce titre qui en dit long dans une gazette jacobine : « Une crapule en Vendée ». Tous ceux qui n’applaudissent pas aux dragonnades des “colonnes infernales” de Turreau reçoivent in petto ou de vive voix l’étiquette de « crapule ».

    Octobre 1994 : le discours à la Douma

    En octobre 1994, Soljénitsyne est invité à la tribune de la Douma. Le discours qu’il y tiendra, pour être bien compris, s’inscrit dans le cadre général d’une opposition, ancienne mais revenue à l’avant-plan après la chute du communisme, entre, d’une part, occidentalistes (zapadniki) et, d’autre part, slavophiles (narodniki ou pochvenniki, populistes ou « glèbistes »). Cette opposition reflète le choc entre 2 anthropologies, représentées chacune par des figures de proue : Sakharov pour les zapadniki et Soljénitsyne pour les narodniki. Sakharov et les zapadniki défendaient dans ce contexte une “idéologie de la convergence”, c’est-à-dire d’une convergence entre les “deux capitalismes” (le capitalisme de marché et le capitalisme monopoliste d’État). Sakharov et son principal disciple Alexandre Yakovlev prétendaient que cette « idéologie de la convergence » annonçait et préparait une « nouvelle civilisation mondiale » qui adviendrait par le truchement de l’économie. Pour la faire triompher, il faut « liquider les atavismes », encore présents dans la religion et dans les sentiments nationaux des peuples et dans les réflexes de fierté nationale. La liquidation des atavismes s’effectuera par le biais d’un « programme de rééducation » qui fera advenir une « nouvelle raison ».

    Dans son discours à la Douma, Soljénitsyne fustige cette « idéologie de la convergence » et cette volonté d’éradiquer les atavismes. L’une et l’autre sont mises en œuvre par les « pluralistes » dont il dénonçait déjà les manigances et les obsessions en 1983. Ces “pluralistes” ne se contentent pas d’importer des idées occidentales préfabriquées, tonnait Soljénitsyne du haut de la chaire de la Douma, mais ils dénigrent systématique l’histoire russe et toutes les productions issues de l’âme russe : le discours des “pluralistes” répète à satiété que les Russes sont d’incorrigibles “barbares”, sont « un peuple d’esclaves qui aiment la servitude », qu’ils sont mâtinés d’esprit mongol ou tatar et que le communisme n’a jamais été autre chose qu’une expression de cette barbarité et de cet esprit de servitude. Le programme du “républicanisme” et de “l’universalisme” français (parisien) est très similaire à celui des « pluralistes zapadnikistes » russes : les Français sont alors campés comme des “vichystes” sournois et incorrigibles et toutes les idéologies françaises, même celles qui se sont opposées à Vichy, sont accusées de receler du “vichysme”, comme le personnalisme de Mounier ou le gaullisme. 

    C’est contre ce programme de liquidation des atavismes que Soljénitsyne s’insurge lors de son discours à la Douma d’État. Il appelle les Russes à le combattre. Ce programme, ajoutait-il, s’enracine dans l’idéologie des Lumières, laquelle est occidentale et n’a jamais procédé d’un humus russe. L’âme russe, par conséquent, ne peut être tenue responsable des horreurs qu’a générées l’idéologie des Lumières, importation étrangère. Rien de ce qui en découle ne peut apporter salut ou solutions pour la Russie postcommuniste. Soljénitsyne reprend là une thématique propre à toute la dissidence est-européenne de l’ère soviétique, qui s’est révoltée contre la volonté d’une minorité activiste, détachée du peuple, de faire advenir un “homme nouveau” par dressage totalitaire (Leszek Kolakowski). Cet homme nouveau ne peut être qu’un sinistre golem, qu’un monstre capable de toutes les aberrations et de toutes les déviances politico-criminelles.

    “Comment réaménager notre Russie ?”

    Mais en quoi consiste l’alternative narodniki, préconisée par Soljénitsyne ? Celui-ci ne s’est-il pas contenté de fustiger les pratiques métapolitiques des “pluralistes” et des “zapadnikistes”, adeptes des thèses de Sakharov et Yakovlev ? Les réponses se trouvent dans un ouvrage paru en 1991, Comment réaménager notre Russie ?. Soljénitsyne y élabore un véritable programme politique, valable certes pour la Russie, mais aussi pour tous les pays souhaitant se soustraire du filon idéologique qui va des “Lumières” au “Goulag”.

    Soljénitsyne préconise une « démocratie qualitative », basée sur un vote pour des personnalités, dégagée du système des partis et assise sur l’autonomie administrative des régions. Une telle “démocratie qualitative” serait soustraite à la logique du profit et détachée de l’hyperinflation du système bancaire. Elle veillerait à ne pas aliéner les ressources nationales (celles du sol, les richesses minières, les forêts), en n’imitant pas la politique désastreuse d’Eltsine. Dans une telle “démocratie qualitative”, l’économie serait régulée par des normes éthiques. Son fonctionnement serait protégé par la verticalité d’un pouvoir présidentiel fort, de manière à ce qu’il y ait équilibre entre la verticalité de l’autorité présidentielle et l’horizontalité d’une démocratie ancrée dans la substance nationale russe et liée aux terres russes.

    La notion de “démocratie qualitative”

    Une telle « démocratie qualitative » passe par une réhabilitation des villages russes, explique Soljénitsyne en s’inscrivant très nettement dans le filon slavophile russe, dont les inspirations majeures sont ruralistes et “glèbistes” (pochvenniki). Cette réhabilitation a pour corollaire évident de promouvoir, sur les ruines du communisme, des communautés paysannes ou un paysannat libre, maîtres de leur propre sol. Cela implique ipso facto la liquidation du système kolkhozien. La “démocratie qualitative” veut également réhabiliter l’artisanat, un artisanat qui serait propriétaire de ses moyens de production. Les fonctionnaires ont été corrompus par la libéralisation post-soviétique. Ce fonctionnariat devenu voleur devrait être éradiqué pour ne laisser aucune chance au « libéralisme de type mafieux », précisément celui qui s’installait dans les marges du pouvoir eltsinien. La Russie sera sauvée, et à nos yeux pas seulement la Russie, si elle se débarrasse de toutes les formes de gouvernement dont la matrice idéologique et « philosophique » dérive des Lumières et du matérialisme qui en découle. Les formes de “libéralisme” et de fausse démocratie, de démocratie sans qualités, ouvrent la voie aux techniques de manipulation, donc à l’asservissement de l’homme par le biais de son déracinement, conclut Soljénitsyne. Dans le vide que créent ces formes politiques dérivées des Lumières, s’installe généralement la domination étrangère par l’intermédiaire d’une dictature d’idéologues, qui procèdent de manière systématique et sauvage à l’asservissement du peuple. Cette domination, étrangère à la substance populaire, enclenche un processus de décadence et de déracinement qui détruit l’homme, dit Soljénitsyne en se mettant au diapason du “renouveau ruraliste” de la littérature russe des années 60 à 80, dont la figure de proue fut Valentin Raspoutine.

    De la démarche ethnocidaire

    Soljénitsyne dénonce le processus d’ethnocide qui frappe le peuple russe (et bon nombre d’autres peuples). La démarche ethnocidaire, pratiquée par les élites dévoyées par l’idéologie des Lumières, commence par fabriquer, sur le dos du peuple et au nom du “pluralisme”, des sociétés composites, c’est-à-dire des sociétés constituées d’un mixage d’éléments hétérogènes. Il s’agit de noyer le peuple-hôte principal et de l’annihiler dans un “melting pot”. Ainsi, le système soviétique, que n’a cessé de dénoncer Soljénitsyne, cherchait à éradiquer la “russéité” du peuple russe au nom de l’internationalisme prolétarien. En Occident, le pouvoir actuel cherche à éradiquer les identités au nom d’un universalisme panmixiste, dont le “républicanisme” français est l’exemple le plus emblématique.

    Le 28 octobre 1994, lors de son discours à la Douma d’État, Soljénitsyne a répété la quintessence de ce qu’il avait écrit dans Comment réaménager notre Russie ?. Dans ce discours d’octobre 1994, Soljénitsyne dénonce en plus le régime d’Eltsine, qui n’a pas répondu aux espoirs qu’il avait éveillés quelques années plus tôt. Au régime soviétique ne s’est pas substitué un régime inspiré des meilleures pages de l’histoire russe mais une pâle copie des pires travers du libéralisme de type occidental qui a précipité la majorité du peuple dans la misère et favorisé une petite clique corrompue d’oligarques vite devenus milliardaires en dollars américains. Le régime eltsinien, parce qu’il affaiblit l’État et ruine le peuple, représente par conséquent une nouvelle smuta. Soljénitsyne, à la tribune de la Douma, a répété son hostilité au panslavisme, auquel il faut préférer une union des Slaves de l’Est (Biélorusses, Grands Russiens et Ukrainiens). Il a également fustigé la partitocratie qui « transforme le peuple non pas en sujet souverain de la politique mais en un matériau passif à traiter seulement lors des campagnes électorales ». De véritables élections, capables de susciter et de consolider une « démocratie qualitative », doivent se faire sur base locale et régionale, afin que soit brisée l’hégémonie nationale / fédérale des partis qui entendent tout régenter depuis la capitale. Les concepts politiques véritablement russes ne peuvent éclore qu’aux dimensions réduites des régions russes, fort différentes les unes des autres, et non pas au départ de centrales moscovites ou pétersbourgeoises, forcément ignorantes des problèmes qui affectent les régions.

    Semstvo” et “opoltcheniyé”

    Le peuple doit imiter les anciens, ceux du début du XVIIe siècle, et se dresser contre la smuta qui ne profite qu’à la noblesse querelleuse (les “boyards”), à la Cour, aux faux prétendants au trône et aux envahisseurs (en l’occurrence les envahisseurs polonais et catholiques). Aujourd’hui, c’est un nouveau profitariat qui exploite le vide eltsinien, soit la nouvelle smuta : les “oligarques”, la clique entourant Eltsine et le capitalisme occidental, surtout américain, qui cherche à s’emparer des richesses naturelles du sol russe. Au XVIIe siècle, le peuple s’était uni au sein de la semstvo, communauté politique de défense populaire qui avait pris la responsabilité de voler au secours d’une nation en déliquescence. La notion de semstvo, de responsabilité politique populaire, est inséparable de celle d‘ “opoltcheniyé”, une milice d’auto-défense du peuple qui se constitue pour effacer tous les affres de la smuta. C’est seulement à la condition de réanimer l’esprit et les pratiques de la semstvo et de “l’opoltcheniyé” que la Russie se libèrera définitivement des scories du bolchevisme et des misères nouvelles du libéralisme importé pendant la smuta eltsinienne. Conclusion de Soljénitsyne : « Pendant la Période des Troubles (smuta), l’idéal civique de la semstvo a sauvé la Russie ». Dans l’avenir, ce sera la même chose.

    Propos de même teneur dans un entretien accordé au Spiegel (Hambourg, n°44/1994), où Soljénitsyne est sommé de s’expliquer par un journaliste adepte des idées libérales de gauche : « On ne peut appeler “démocratie” un système électoral où seulement 30% des citoyens participent au vote ». En effet, les Russes n’accouraient pas aux urnes et les Américains ne se bousculaient pas davantage aux portillons des bureaux de vote. L’absentéisme électoral est la marque la plus patente des régimes démocratiques occidentaux qui ne parviennent plus à intéresser la population à la chose publique. Toujours dans les colonnes du Spiegel, Soljénitsyne exprime son opinion sur l’Amérique de Bush : « En septembre 1992, le Président américain George Bush a déclaré devant l’Assemblée de l’ONU : “Notre objectif est d’installer partout dans le monde l’économie de marché”. C’est une idée totalitaire ». Soljénitsyne s’est ainsi fait l’avocat de la pluralité des systèmes, tout en s’opposant aux prédicateurs religieux et économiques qui tentaient, avec de gros moyens, de vendre leurs boniments en Russie.

    Conclusion

    L’œuvre de Soljénitsyne, depuis les réflexions inaugurales du Premier cercle jusqu’au discours d’octobre 1994 à la Douma et à l’entretien accordé au Spiegel, est un exemple de longue maturation politique, une initiation pour tous ceux qui veulent entamer les démarches qu’il faut impérativement poser pour s’insurger comme il se doit contre les avatars de l’idéologie des Lumières, responsables d’horreurs sans nom ou de banalités sans ressort, qui ethnocident les peuples par la violence ou l’asservissement. Voilà pourquoi ses livres doivent nous accompagner en permanence dans nos réflexions et nos méditations.

    ► Robert Steuckers, 2009.

    (conférence préparée initialement pour une conférence à Genève et à Bruxelles, à Forest-Flotzenberg, à Pula en Istrie, aux Rochers du Bourbet et sur le sommet du Faux Verger, de janvier à avril 2009)

    La présente étude est loin d’être exhaustive : elle vise essentiellement à montrer les grands linéaments d’une pensée politique née de l’expérience de la douleur. Elle ne se concentre pas assez sur le mode d’écriture de Soljénitsyne, bien mis en exergue dans l’ouvrage de Georges Nivat (Le phénomène Soljénitsyne) et n’explore pas l’univers des personnages de L'Archipel du Goulag, l’œuvre étant pour l’essentiel tissée de discussions entre dissidents emprisonnés, exclus du raisonnement politique de leur pays. Une approche du mode d’écriture et une exploration trop approfondie des personnages de L’Archipel du Goulag aurait noyé la clarté didactique de notre exposé, destiné à éclairer un public non averti des subtilités de l’œuvre.

    Notes :

    • 1 : Dans son ouvrage sur la bataille de Berlin, l’historien anglais Antony Beevor rappelle que les unités du NKVD  et du SMERSH se montrèrent très vigilantes dès l’entrée des troupes soviétiques sur le territoire du Reich, où celles-ci pouvaient juger les réalisations du régime national-socialiste et les comparer à celle du régime soviétique-stalinien. Le parti était également inquiet, rappelle Beevor, parce que, forte de ses victoires depuis Koursk, l’Armée gagnait en prestige au détriment du parti. L’homme fort était Joukov qui faisait de l’ombre à Staline. C’est dans le cadre de cette nervosité des responsables communistes qu’il faut replacer cette vague d’arrestations au sein des forces armées. Beevor rappelle également que les effectifs des ultimes défenseurs de Berlin se composaient comme suit : 45.000 soldats d’unités diverses, dont bon nombre d’étrangers (Norvégiens, Français,…), avec, au moins 10.000 Russes ou ex-citoyens soviétiques (Lettons, Estoniens, etc.) et 40.000 mobilisés du Volkssturm.

    • 2 : Le terme « smuta », bien connu des slavistes et des historiens de la Russie, désigne la période de troubles subie par la Russie entre les dernières années du XVIe siècle et les premières décennies du XVIIe. Par analogie, on l’a utilisée pour stigmatiser le ressac général de la Russie comme puissance après la chute du communisme.

    ◘ Bibliographie :

    Outre les ouvrages de Soljénitsyne cités dans cet article, nous avons consulté les livres et articles suivants :

    ♦ Kerstin Holm :

    ♦ Georges Nivat :

    • Le phénomène Soljénitsyne, Fayard, 2009 (Ouvrage fondamental !)
    • « Le retour de la parole », in : Magazine Littéraire n°263, mars 1989, pp. 18-31

    ♦ Wolfgang Strauss

    • « Février 1917 dans “La Roue Rouge” de Soljénitsyne » (Criticon n°119/1990) [infra]
    • « La fin du communisme et le prochain retour de Soljénitsyne », in : Vouloir n°83/86, 1991 (original allemand in : Europa Vorn n°21, nov. 1991) [infra]
    • « Soljénitsyne, Stolypine : le nationalisme russe contre les idées de 1789 », in : Vouloir n°6 (nouvelle série), 1994 (original allemand dans Criticon n°115, 1989) [infra]
    • « Der neue Streit der Westler und Slawophilen », in : Staatsbriefe 2/1992, pp. 8-16
    • Russland, was nun ?, Eckhartschriften/Heft 124 - Österreichische Landmannschaft, Wien, 1993
    • « Alexander Solschenizyns Rückkehr in die russische Vendée », in Staatsbriefe 10/1994, pp. 25-31
    • « Der Dichter vor der Duma (1) », in : Staatsbriefe 11/1994, pp. 18-22
    • « Der Dichter vor der Duma (2) », in : Staatsbriefe 12/1994, pp. 4-10
    • « Solschenizyn, Lebed und die unvollendete Revolution », in : Staatsbriefe 1/1997, pp. 5-11
    • « Russland, du hast es besser », in : Staatsbriefe 1/1997, pp. 12-14
    • « Kein Ende mit der Smuta », in : Staatsbriefe 3/1997, pp. 7-13

    ♦ Alexandre Zinoniev :

    • « Gorbatchévisme », in L’Autre Europe n°14/1987
    • Perestroïka et contre-perestroïka, O. Orban, Paris, 1991
    • La suprasociété globale et la Russie, L’Âge d’Homme, 2000.

     

    Soljénitsyne

    Soljenitsyne, le visionnaire qui exaspère 

    Le Phénomène Soljenitsyne de Georges Nivat est un essai de référence sur le message spirituel et politique du géant russe.

    SoljénitsyneSoljenitsyne agace ceux qui voudraient bien se débarrasser du grand homme après l'avoir encensé. L'équation est connue : gardons le héros de L'Archipel du Goulag qui, par sa force d'âme, a ébranlé le mensonge soviétique, mais oublions le réactionnaire aux allures d'ayatollah slave qui annonce à l'Occident des lendemains qui déchantent. L'ennui est que le résistant au communisme et le critique du libéralisme ne font qu'un chez celui dont la rébellion fut autant spirituelle que politique. Telle est la thèse de Georges Nivat, slaviste renommé qui enseigne à l'université de Genève et dont le livre Le Phénomène Soljenitsyne a été lu et approuvé par l'intéressé avant sa mort.

    Vendu à 800.000 exemplaires lors de sa publication en Russie durant la perestroïka, cet ouvrage, qui paraît aujourd'hui en France dans une version enrichie, n'est pas une biographie de plus : c'est un essai qui, non seulement, embrasse tous les aspects de l'œuvre romanesque de Soljenitsyne, mais se veut, en outre, l'expression fidèle de la pensée ultime de l'écrivain, disparu le 8 août 2008. Admirateur de Soljenitsyne, Georges Nivat n'est pas un hagiographe. Il ne minimise pas les “défauts” du grand homme : une personnalité autocratique, qui est comme l'envers de son charisme. Il n'occulte pas ce qui peut paraître choquant chez un chrétien : un pessimisme culturel à la Oswald Spengler, l'auteur du Déclin de l'Occident, l'un des livres culte de la Révolution conservatrice allemande.

    Dégénérescence morale des Occidentaux

    Le fait est que Soljenitsyne, même s'il ne mit jamais sur le même plan le totalitarisme communiste et le libéralisme occidental, aura des mots très durs, depuis le discours de Harvard en 1977, pour ce qu'il a appelé la « dégénérescence morale des Occidentaux », leur « manque de caractère » et pour tout dire de « virilité ». « À relire toute l'œuvre de Soljenitsyne publiciste, on reste frappé par son extraordinaire cohérence  », écrit Nivat. « Tout est commandé par une vision historiographique précise : le mal vient de l'humanisme, de l'anthropocentrisme né à la Renaissance et importé en Russie depuis Pierre le Grand ». Selon Nivat, Soljenitsyne s'inscrit dans la lignée de ces Russes, d'Alexandre Herzen à Léon Tolstoï, pour lesquels il existe une “Russie éternelle” dont la vocation s'enracine moins dans la tradition grecque orthodoxe que dans une vieille Russie chrétienne du Nord et de l'Est sibérien fondée sur les communautés paysannes et l'amour mystique de la terre.

    Il faudra bien s'y faire, Soljenitsyne est un fieffé “antimoderne”. Son culte de l'honneur, son amour des traditions et son sens du sacrifice, explique Nivat, est d'un autre temps. Mais qui dit que la nostalgie est par principe impuissante ? N'est-ce pas au nom d'une Russie que les marxistes considéraient comme “dépassée”, que Soljenitsyne a vaincu ses persécuteurs ? « Ses grands rappels dans le domaine de l'éthique et de la politique ne font plus recette. Et pourtant, ils correspondent en grande partie aux tâtonnements des nouvelles générations : ne pas mentir, rester soi-même, créer une démocratie à la base, plutôt qu'au sommet, pratiquer l'autolimitation dans sa vie personnelle, comme dans la consommation de masse », écrit Georges Nivat, pour qui la force de Soljenitsyne est d'avoir toujours transfiguré le réel par la foi, loin du réalisme bourgeois ou socialiste. « Ce qui pèse en l'homme, c'est le rêve », — écrivait Bernanos. Qui peut nier que, grâce à Soljenitsyne, le rêve d'une Russie régénérée ait pesé dans la balance de l'histoire ?

    Le Phénomène Soljenitsyne, Georges Nivat Fayard, 449 p., 25 €.

    ► Paul François Paoli, Figaro, 19/03/2009.

    Soljénitsyne

     

    ◘ La fin du communisme et le prochain retour de Soljénitsyne

    [C'est le crépuscule des dieux pour les derniers des Bolchéviques. « Si l'on fusillait les 19 millions de communistes que compte l'ex-URSS, personne ne s'en soucierait », expliquait abruptement, peu avant la Révolution d'Août, un partisan d'Eltsine, élu au conseil municipal de Kaliningrad (redevenue Königsberg). Mais que les humanistes se tranquillisent : on n'a pas touché au moindre poil du moindre parasite de l'ancien régime.]

    *** 

    Ne sont morts que ceux qui se sont suicidés après l'échec du putsch, pour échapper au châtiment : le Ministre de l'intérieur Boris Pugo et le Maréchal Akhromeïev. Le premier s'est brûlé la cervelle, le second s'est pendu. Mais l'ancien ambassadeur Valentin Faline se plaint d'une « vague d'anti-communisme ».

    Mais l'anti-communisme signifie aujourd'hui le progrès, la libération, la révolution. Mais surtout, l'anti-communisme est aujourd'hui nationalisme d'émancipation en acte. Le soir du 22 août, aussitôt connue la nouvelle de la fuite et de l'arrestation des contre-révolutionnaires, le député et prêtre Gleb Yakounine s'adresse à la foule énorme massée sur la Place de la Russie Libre, depuis la balustrade de la “Maison Blanche”. Ce prêtre courageux, qui, sous Brejnev, fut pendant de longues années pensionnaire de pénitenciers et de camps de concentration, a béni la « barricade vivante » rassemblée devant le Parlement. « Cher compatriotes — cria Yakounine —, aujourd'hui Rossiiya s'est dressée ». Il parlait de Rossiiya, non de “démocratie”. De Rossiiya, et non de “marché” ou de “libéralisme”. De Rossiiya et non de parlementarisme.

    Le 15 septembre à Cavendish dans le Vermont aux États-Unis, la conscience vivante de “l'autre Russie” annonce son retour prochain dans la mère patrie qui s'est libérée elle-même. Alexandre Soljénitsyne a décidé de revenir dans son pays. Il y reviendra en triomphateur. Cet été, où tout a basculé, la Russie avait deux cœurs, deux cerveaux : l'un était à la “Maison Blanche” de Moscou, c'était Boris Eltsine ; l'autre était de nature spirituelle et morale, était en exil, c'était Alexandre Soljénitsyne. À eux deux, ils ont accompli le miracle qui s'est produit sur les rives de la Moskova.

    Le tandem Eltsine / Soljénitsyne

    Sans Eltsine et Soljénitsyne, nous n'aurions pas connu le réveil de la Russie, la résurrection de la conscience nationale russe ; la Russie ne serait pas devenue un nouveau centre de puissance. C'est l'écrivain et le visionnaire qui a impulsé les nouvelles orientations, c'est sa philosophie de la libération qui vient de trouver un écho dans le langage politique, qui commence à se concrétiser. Grâce à Eltsine.

    Bon nombre de prédictions et d'exigences de Soljénitsyne, dont s'étaient tant moqués ses adversaires de l'Est comme de l'Ouest, sont devenues réalité. Les peuples colonisés de l'ex-empire, qui craque et se fissure, sont li­bérés, recouvrent leurs libertés nationales et leur indépendance étatique ; le PCUS, cette sangsue, est stigmatisé, interdit, démantelé ; en Russie est advenu un régime présidentiel fort, est née une démocratie russe reposant sur la base populaire, organisée en cercles, en communes, en comités. L'expérience multi-ethnique, multi-culturelle que fut l'Union Soviétique, a été démentie et annihilée : en 70 ans d'existence, elle a coûté la vie à 70 millions de personnes.

    Et pour l'expérience cosmopolite et capitaliste américaine, l'effondrement et la dissolution de l'internationalisme communiste constituent un terrible défi, un défi mortel. Quant à l'Amérique, avec son syndrome de Brooklyn, c'est-à-dire le creuset ethnique, les slums sordides et les affrontements inter-raciaux, l'histoire lui accordera-t-elle encore 70 années ? Pour revenir à Soljénitsyne, rappelons-nous que l'Amérique, qui veut faire le bonheur du monde, n'a ni oublié ni pardonné son discours de Harvard, où il a dénoncé les Lumières matérialistes, l'humanisme rationaliste et athée, la loi de la jungle libérale comme les responsables du marxisme.

    Démocratie qualitative et régime présidentiel

    Vouloir inverser les concepts politiques en disant que les anti-communistes sont à “gauche” et que les communistes sont à “droite”, est non seulement une aberration mais une injure aux vainqueurs d'août. C'est pourtant ce qu'a osé sans vergogne l'hebdomadaire de Hambourg Die Zeit du 6 septembre. Quand le marxisme a-t-il été la religion de ceux qui ont voulu porter un coup mortel au “socialisme réel”, c'est-à-dire au marxisme incarné dans l'expérience soviétique ? Posons une seconde question : du point de vue occidental et au sens conventionnel, qu'est-ce qui est “à droite” dans cette philosophie de la libération, annoncée par Soljénitsyne ? Les plumitifs qui ont recensé son manifeste du 18 septembre 1990 ne semblent pas s'être aperçu que l'auteur du Pavillon des Cancéreux n'utilise pas les concepts de gauche et de droite. Pour de bonnes raisons.

    Soljénitsyne plaide pour une démocratie qualitative, s'enracinant dans la tradition du républicanisme russe, reposant sur l'administration autonomisée des régions, des communes, des circonscriptions, etc. et se basant sur le principe du vote pour des personnalités. Dans la vision de l'État que propage Soljénitsyne, le pouvoir doit être détenu par la “base”, c'est-à-dire par le peuple, un peuple qui n'aurait pas été dévoyé d'une façon ou d'une autre. Le grand écrivain russe rejette catégoriquement le parlementarisme partitocratique et les modes de scrutin par listes partisanes, en même temps que tous les “acquis” du capitalisme libéral : la constitution de monopoles dans la production et dans le système bancaire, la maximisation du profit au détriment des facteurs humains, l'aliénation des ressources nationales (sol, forêts, richesses géologiques) et du potentiel humain au profit de multinationales basées à l'étranger, le refoulement des impératifs éthiques dans la vie économique, l'absolutisation du progrès matériel. Répétons notre question : le point de vue de Soljénitsyne est-il vraiment identique à ce que l'on entend par “droite” à l'Ouest ?

    Les idées de Soljénitsyne chez Prokhanov

    Eh oui, cette figure charismatique de la Russie est anti-communiste, mais elle n'a jamais dissimulé son égale inimitié pour le capitalisme et le libéralisme. Elle n'a jamais fait taire sa haine sacrée à l'endroit du style de vie qu'impose le libéralisme capitaliste. Les contre-révolutionnaires d'août n'ont même pas pu se soustraire à son influence spirituelle. L'écrivain Alexandre Prokhanov, figure de proue de la fraction “nationale-bolchévique” au sein de l'association des écrivains russes et allié objectif des putschistes qui ont proclamé l'état d'urgence le 19 août, n'a pas hésité à emprunter des arguments à Soljénitsyne l'anti-bolchévique. Prokhanov a repris notamment les idées de Soljénitsyne, se les est annexées, quand il écrivait ses articles incendiaires juste avant le putsch, ar­ticles où il en appelait à une offensive spirituelle contre la « pensée occidentale axée sur le profit ».

    Prokhanov, qui cherche à rénover le PC russe en le dépouillant de toutes formes d'internationalisme et du culte de Lénine, copie littéralement la philosophie de Soljénitsyne, lorsqu'il écrit que la version russe-orthodoxe du christianisme a le mérite historique d'avoir rendu le peuple russe imperméable à « toutes les influences capitalistes ». Les sentiments de justice et de fraternité, l'«âme russe» la doit à l'orthodoxie, affirme Prokhanov. Pour maintenir la “Grande Russie”, il faut une alliance entre le national-communisme russe et l'Église russe-orthodoxe, poursuit-il. Aujourd'hui, Prokhanov est du côté des vaincus : ses adversaires lui reprochent d'avoir perdu le sens des réalités et de ne pas comprendre correctement les événements historiques qui viennent d'avoir lieu. La réconciliation entre le peuple, l'église et le parti : cette utopie gît désormais au dépotoir de l'histoire.

    Le national-bolchévisme russe n'offre plus aucune solution et Prokahnov, en tant que national-bolchévique anti-capitaliste ne doit plus chercher un avocat en Soljénitsyne, l'anti-communiste anti-capitaliste. Mais si, un jour, Prokhanov change d'optique, il lui faudra entreprendre une longue marche, pour retrouver du crédit.

    L'héritage de Dostoïevski

    Alexandre Soljénitsyne est un héritier de Dostoïevski, qui a écrit, un jour, que le bonheur et la paix du monde, le salut de l'humanité, qui auraient été achetés par les larmes d'un seul enfant, seraient illusions, seraient bâtis sur du sable, ne seraient pas justifiés devant l'histoire. Dostoïevski est celui qui, il y a cent trente ans, écrivait dans l'éditorial de son organe de combat, Le Temps, ce que pense aujourd'hui Soljénitsyne :

    « Nous devons enfin trouver notre forme propre, une forme qui puisse jaillir organiquement du sol de notre patrie, qui corresponde aux expériences de notre passé… Nous devrions nous pencher sur notre propre essence, sur l'histoire russe, sur les origines les plus lointaines de notre peuple, sur le sens qui a présidé à son émergence, et en tirer des leçons. De cette façon-là seulement, nous pourrons communiquer fructueusement avec les autres peuples ».

    « Tout grand peuple, s'il veut vivre longtemps, doit croire qu'il incarne une idée, un idéal qui marquera l'histoire, d'une manière unique et non interchangeable », — écrivait Dostoïevski peu avant sa mort en 1881. « J'affirme que toutes les grandes nations du monde, les plus antiques comme les plus modernes, l'ont cru ; seule cette croyance les maintenait et les fortifiait, les obligeait à avoir de l'altitude, si bien que chacune de ces nations, à son époque, a pu exercer une formidable influence sur le destin de l'humanité ». Pour Dostoïevski, cette “idée universelle” consistait en ceci : les psychés populaires / ethniques devaient retrouver leur moi profond, se sauver du déclin par affirmation ou ré-affirmation de ce moi profond et entamer un travail spirituel “anagogique” (c'est-à-dire qui “tire vers le haut”) sur base de cette psyché profonde. Cette “idée universelle”, ancrée dans la substance populaire, affïrmatrice de valeurs et anagogique, était menacée, d'après Dostoïevski, par deux formes d'universalisme niant les spécificités populaires / ethniques : l'universalisme romain et l'universalisme socialiste.

    Clairvoyant, Dostoïevski, contemporain de Nietzsche, a reconnu dans le peuple allemand un allié naturel de sa philosophie de la libération orthodoxe et nationale. C'est ainsi qu'il écrivait en 1871, dans le Journal d'un écrivain :

    « En Allemagne se dresse le vieux protestantisme, qui, depuis dix-neuf siècles déjà, proteste contre Rome, contre Rome et son “idée”, qu'elle se manifeste sous sa forme païenne antique ou sous sa forme médiévale et contemporaine catholique, contre cette Rome qui a pour objectif d'asseoir sa domination sur les hommes du monde entier, une domination qui soit morale et matérielle. L’Allemagne proteste contre cette civilisation, déjà depuis l'époque d'Arminius [le Chérusque], vainqueur dans la Forêt de Teutoburg. Voilà le Germain, qui croit que c'est seulement par les forces qui sont en lui que l'humanité se régénérera et non pas grâce à la civilisation catholique. C'est à cette unité [celle de 1871, ndt] qu'il rêve depuis le début de son histoire, c'est à cette unité qu'il aspirait. C'est pour proclamer cette fière idée que l'hérésie de Luther a été proclamée avec force et décision… ».

    Le retour par Moscou et Kiev de l'idéalisme allemand

    Quelle est “l'idée” qui a vaincu lors du “printemps des peuples” de ces dernières années ? Ce n'est pas une idée internationaliste ou universaliste mais une idée bien allemande, l'idée de Volk, de peuple, qui a connu son émergence dans le romantisme, dans le classicisme de Goethe et de Schiller, dans l'idéalisme philosophique allemand. Ses pères fondateurs s'appellent Herder, Goethe, Novalis, Schelling, Hölderlin, Fichte, Hegel, Ranke, Droysen, les néo-kantiens. Dans les manuels d'histoire de la philosophie, on parle, à leur propos, d'“historicisme”. Cette philosophie met à l'avant-plan les aspects historiques et ethniques, apprend à penser en termes d'histoire. Cette école spécifiquement allemande prend pour base de sa spéculation philosophique le conditionnement historique, les circonstances historiques, déterminant tous les phénomènes sociaux et politiques, de même que leurs lois et règles particulières telles qu'elles apparaissent dans le flux de l'histoire. Les peuples, leur devenir, leur identité, leur système de valeur, leur âme : voilà les leviers de l'histoire, voilà ce qui détermine les tournants et les retournements de l'histoire, ainsi que ses points culminants. À l'opposé de cet historicisme allemand, nous trouvons toutes les philosophies qui visent cette a-temporalité déshistoricisée, ces généralités universalisables, ces absolus désincarnés et désincarnants, détachés des peuples, de leurs cultures et de leurs existentialités particulières.

    Le “printemps des peuples d'Europe orientale” a non seulement réfuté l'utopie marxiste d'une internationale matérialiste advenue par la lutte des classes, mais aussi l'idéologie favorite de l'ère bourgeoise et libérale : le positivisme et toutes ses variantes. Cette philosophie-là ne veut prendre en compte que ce qui est “sûr” scientifiquement, que ce qui est mathématiquement mesurable, tout en refusant toutes les questions métaphysiques qui tentent de saisir l'essence des choses, toutes les catégories déterminées par l'ethnicité, toutes les pensées normatives. C'est là une philosophie sans âme et sans éthique, qui dénonce toutes les normes éthiques comme expressions d'un “statisme moralisant”. Elle ne voit dans l'histoire qu'« attribution de sens à de l'insensé », comme le formulait si bien Theodor Leasing. Quantifier et mathématiser, exclure toute approche métaphysique, nier les lois et les règles spécifiques des phénomènes spirituels, historiques et nationaux : voilà le programme de la doctrine positiviste qui conduit à la destruction des ressorts intimes de l'homme, qui provoque l'ethnocide généralisé. Par le capitalisme.

    Vers la “Fédération de Russsie” ?

    Faisant sienne cette notion allemande du Volk, le Russe Soljénitsyne s'est adressé à son peuple. Bientôt il rentrera au pays. Le rêve que ce prophète voudrait voir se réaliser est celui d'une “Fédération russe de tous les Slaves orientaux”. Cette vision n'est pas encore devenue réalité. Le 24 août, l'Ukraine a proclamé son indépendance. Le 25 août, c’est au tour de la Biélorussie. Deux peuples-frères, slaves orientaux, veulent suivre leur propre chemin, alors que pendant des siècles et des siècles, ils n'ont pas eu d'État propre et ont aliéné leur personnalité. Leur Jérusalem n'est plus Moscou. Mais cela ne doit pas pour autant nous faire conclure que Soljénitsyne s'est trompé. Ou que, dans son manifeste, il s'est posé comme le défenseur d'un “imperium russe”. Soljénitsyne a depuis longtemps déjà pris congé de la notion d'“impérium”. Il a reconnu que l'imperium et l'impérialisme ont été les raisons principales du déclin moral et physique de la nation russe. Vouloir à tout prix maintenir l'idée d'imperium, signifie, aux yeux de Soljénitsyne, accepter la mort des Russes en tant que peuple. L'imperium est le mal, affirme depuis vingt ans l'écrivain Soljénitsyne. Ceux qui veulent sauver la russéité, doivent se débarrasser de l'imperium.

    Si une “Fédération russe” (au sens de Reich et non plus d'imperium) doit voir le jour, le dernier mot appartiendra aux Ukrainiens, reconnaît Soljénitsyne dans son manifeste de septembre ; si les Ukrainiens sont pour la séparation et en faveur d'un État ukrainien indépendant, les Russes patriotes doivent l'accepter, précisément en tant que patriotes. L'idée de liberté nationale est indivisible : elle doit valoir pour tous les peuples.

    ► Propos recueillis par Wolfgang Strauss, Vouloir n°83/86, 1991.

    (original allemand in Europa Vorn n°21, nov. 1991)

    Soljénitsyne

    ◘ Entretien exclusif avec Alexandre Soljénitsyne

    Depuis novembre 1987, une complicité spirituelle lie le Prix Nobel de littérature Alexandre Soljénitsyne, en exil à Cavendish (Vermont, USA), et notre camarade Wolfgang Strauss, collaborateur des revues Europa Vorn, Staatsbriefe  et, pour les traductions françaises, de Vouloir. Cette amitié s'est scellée par une intense correspondance entre les 2 hommes. Les propos ci-dessous ont été recueillis avant les événements d'août.

    ♦ Q. : Le peuple allemand est enfin réunifié. Prenez-vous part aux événements qui se déroulent en Allemagne ?

    AS : Oui, évidemment. Car pour moi, vous ê­tes un important intermédiaire. Avant déjà, je lisais vos articles et vos recensions : un éditeur allemand me les envoyait. Lorsque je les lisais, j'étais surpris par la précision de vos connais­san­ces en histoire russe. Mais maintenant que je sais que vous avez séjourné dans l'Archipel Gou­lag, je comprends.

    ♦ Les Allemands dans leur majorité aujourd'hui sont russophiles ; ils se solidarisent avec le combat russe pour la liberté, pour la renaissance de la Russie, dont vous êtes le représentant, tant sur le plan politique que sur le plan spirituel. Mais, malheureusement, les informations que nous recevons sont rares et lacunaires.

    Bien sûr, vous avez appris personnel­le­ment à connaître la Russie et vous savez beau­coup de choses qu'il est difficile d'expli­quer à vos compatriotes. Ne perdez pas cou­ra­ge, gardez votre énergie, poursuivez vos efforts.

    ♦ Au vu de la décadence dominante, quelles sont, à votre avis, les chances d'un renouveau spirituel et éthique chez les Russes et les Allemands ?

    Oh, le chemin sera long avant que les peuples de Russie et de notre communauté ne recouvrent la santé morale. L'Allemagne, elle aussi, se trouve dans une triste situation, une situation pathologique, et peu de temps nous res­te pour retrouver la voie de la convales­cen­ce et de la guérison.

    ♦ Quelle est votre tâche principale, aujourd'hui ?

    Depuis six ans déjà, je ne réponds plus aux questions que me posent les médias occi­den­taux. Mon devoir, c'est d'écrire des livres. Et ce qui me reste à faire est titanesque.

    ► propos recueillis par Wolfgang Strauss, Vouloir n°83/86, 1991.

     

    Soljénitsyne

     

    Soljénitsyne, Stolypine : le nationalisme russe contre les idées de 1789

    SoljénitsyneSoljénitsyne a réalisé son rêve : être lu par ses compatriotes. En juillet 1989, Alexandre Soljénitsyne déclare à un journaliste du Time-Magazine : « Je ne doute pas que mon roman historique La Roue rouge sera un jour édité dans son entièreté en Union Soviétique ». Et quand l'auteur du Pavillon des Cancéreux dit “dans son entièreté”, cela signifie avec le troisième tome de la trilogie, intitulé Mars 1917. Soljénitsyne n'avait pas répondu aux journalistes depuis des années, arguant que son devoir pre­mier était d'achever son œuvre littéraire. La raison qui l'a poussé à rompre le silence réside dans un chapitre complémentaire, épais de 300 pages, décrivant le « jacobin Lénine » comme « un homme d'une incroyable méchanceté, dépourvu de toute humanité ». Lénine serait ainsi un Robespierre ou un Saint-Just russe, qui aurait précipité son peuple et son pays dans le dénuement le plus profond, dans une tragédie sans précédent, car Lénine aurait haï sans limites tout ce qui touchait à la Russie. Lénine voulait détruire l'identité russe. Ce « terroriste génial » était tout à la fois le tentateur et le destructeur de la Russie. « Je suis un patriote », — écrit aujourd'hui celui qui démasque Lénine et révèle sa folie. « J'aime ma patrie qui est malade depuis 70 ans, détruite, au bord de la mort. Je veux que ma Russie revienne à nouveau à la vie ».

    Stolypine haï par les libéraux et les “Cadets”

    Pour Soljénitsyne, l'anti-Lénine était Piotr Stolypine (1862-1911). Après la révolution de 1905, ce conservateur non inféodé à un parti, cet expert agricole, devient tout à la fois Ministre de l'intérieur et Premier ministre. En engageant la police à fond, en créant des tribunaux d'exception, en dressant des gibets, en bannissant les récalcitrants, il met un terme à la terreur des anarchistes, des sociaux-révolutionnaires et des bolcheviques ; dans la foulée, il introduit les droits civils et jette les bases d'une monarchie constitutionnelle. Son principal mérite consiste en une réforme agraire radicale visant à remplacer le “mir” (c'est-à-dire la possession collective du village), tombé en désuétude, par une large couche de paysans indépendants et efficaces, générant un marché des biens agricoles : Stolypine avait voulu résoudre ainsi la question paysanne par des moyens pacifiques, grâce à une révolution d'en haut. Mais ce réformateur russe refusait d'introduire en Russie le démocratisme à la mode occi­dentale, pour des raisons d'ordre spirituel et moral. Stolypine, en effet, était un adversaire philosophique des idées de 1789. En cela, il s'attira la haine des libéraux de gauche, qu'on appelait alors les “Cadets” en Russie, des sociaux-démocrates et des marxistes, c'est-à-dire la haine de toute la fraction “progressiste” de la Douma. Le 18 septembre 1911, il meurt victime d'un attentat perpétré contre lui dans l'opéra de Kiev, sous les balles du revolver d'un étudiant anarchiste, Mordekhaï Bogrov, qui était aussi un indicateur de la police.

    Réhabilitation de Stolypine par la Pravda

    Six ans après la rédaction du chapitre consacré à Stolypine dans Août 1914, le parti communiste opère un revirement sensa­tionnel en ce qui concerne Stolypine. Depuis 1917, le nom de Stolypine avait été maudit par les bolcheviques qui en avaient fait l'exemple paradigmatique de l'homme d'État mu par la haine des socialistes et des marxistes et pariant sur la terreur poli­cière et sur l'oppression du peuple. Cette caricature de Stolypine n'a plus cours désormais. Le 3 août 1989, la Pravda annonçait sa réhabilitation. Le maudit d'hier devenait un réformateur politique sans peur ni reproche, l'ancêtre direct de la perestroïka ! Il est enfin temps, expliquait l'organe du parti, de « rendre justice historiquement » à ce Russe qui aurait pu, par sa réforme agraire, donner vie à des fermes autonomes, économiquement saines et viables. Peu de temps auparavant, la Literatournaïa Gazeta avait publié un entretien avec le fils de Stolypine, qui vit à Paris, tandis que le journal Literatournaïa Rossiya annonçait la publication d'une courte biographie du ministre et réformateur tsariste. Ce revirement aurait-il été possible sans Soljénitsyne ?

    Un programme non encore réalisé

    Ce formidable chapitre d'Août 1914, consacré à Stolypine, n'a pas qu'une valeur purement littéraire, c'est une leçon doctri­nale, où se reflète toute l'idéologie de Soljénitsyne, tout son projet d'ordre nouveau. Soljénitsyne parle d'une « réforme histo­rique », glorifie le « plan global et complet [de Stolypine] pour modifier de fond en comble la Russie ». Suppression des bannissements et de la gendarmerie, mise sur pied d'une justice locale, proche des citoyens, avec des juges de paix élus, raccour­cissement des périodes de détention, constitution d'un système d'écoles professionnelles, réduction de l'impôt pour les per­sonnes sans trop de ressources, diminution du temps de travail, interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants, introduction du droit de grève et autonomisation des syndicats, sécurité sociale étatisée pour les personnes incapables de tra­vailler, les malades, les invalides, les vieillards : c'était bel et bien la perestroïka d'un conservateur révolutionnaire inaccessible à la corruption, ascétique, dont les idées sont toujours actuelles, et qui n'ont pas été réalisées dans l'État des bolche­viques, où n'a régné que la pauvreté, n'a dominé que l'appareil policier et dans lequel, finalement, nous avions une version moderne, étatisée et centralisée du servage et/ou du despotisme asiatique. Soljénitsyne écrit à ce propos : « Il semble que pen­dant toute la durée du XXe siècle, rien de tout cela n'a été réalisé dans notre pays, et c'est pour cela que ces plans ne sont pas encore dépassés ».

    Mais en quoi consistait la philosophie réformiste de Stolypine ? Qu'est ce qui distinguait ce modernisateur et ce monarchiste des adeptes idolâtres des Lumières occidentales, c'est-à-dire l'intelligentsia de gauche ? Eh bien, ce qui le distingue, c'est une autre vision de la liberté, une autre anthropologie, le refus absolu d'une solution reposant sur les « pogroms et les incendies volontaires ». Empêcher « l'effondrement de la Russie » ne pourra se faire, d'après Stolypine (et d'après Soljénitsyne !), que par une “restauration d'un ordre et d'un droit correspondant à la conscience du peuple russe”. Les thèses centrales de Stolypine sont les suivantes :

    « Entre l'État russe et l'Église chrétienne existe un lien vieux de plusieurs siècles. Adhérer aux principes que nous lègue l'histoire russe sera la véritable force à opposer au socialisme déraciné ».

    Des hommes solides issus du terroir

    « Pour être viable, notre réforme doit puiser sa force dans des principes propres à la nationalité russe, c'est-à-dire en développant l'idée et la pratique de la semstvo. Dans les couches inférieures, des hommes solides, inébranlables, issus du terroir doivent pouvoir croître et se développer, tout en étant liés à l'État. Plusieurs millions d'êtres humaines en Russie appartiennent à ces couches inférieures de la population : elles sont la puissance démographique qui rendent notre pays fort… L'histoire nous enseigne, qu'en certaines circonstances, certains peuples négligent leurs devoirs nationaux, mais ces peuples-là sont destinés à sombrer dans le déclin ».

    « Le besoin de propriété personnelle est tout aussi naturel que le sentiment de la faim, que l'instinct de conservation de l'espèce, que tout autre instinct de l'homme ».

    « L'État russe s'est développé à partir de ses propres racines, et il est impossible de greffer une branche étrangère sur notre tronc russe ».

    « La véritable liberté prend son envol sur les libertés citoyennes, au départ du patriotisme et du sentiment d'être citoyen d'un État… L'autocratie historique et la libre volonté du monarque sont les apanages précieux de la “statalité” russe, car seuls ce pouvoir absolu et cette volonté ont vocation, dans les moments de danger, où chavire l'État, de sauver la Russie, de la guider sur la voie de l'ordre et de la vérité historique ».

    Contre la guerre contre l'Autriche

    Quant à Soljénitsyne, il écrit :

    « Pour nous, la guerre signifierait la défaite et surtout la révolution. Cet aveu pouvait en soi susci­ter bien de l'amertume, mais il était moins dur à formuler pour un homme qui, dès le départ, n'a pas eu la moindre intention de faire la guerre et ne s'est jamais enthousiasmé pour le messianisme panslaviste. Égratigner légèrement la fierté nationale russe n'est rien, finalement, quand on étudie le gigantesque programme de rénovation intérieure que proposait Soljénitsyne pour sauver la Russie. Stolypine ne pouvait pas exprimer ses arguments ouvertement, mais il a pu faire changer l'avis du Tsar, qui venait de se décider à mobiliser contre l'Autriche : une guerre avec Vienne aurait entraîné une guerre avec l'Allemagne et mis la dynastie en danger (Ce jour-là, Stolypine a dit dans son cercle familial restreint : “Aujourd'hui, j'ai sauvé la Russie !”). Dans des conversations personnelles, il se plaignait des chefs de la majorité militante de la Douma. Les Cadets voulaient la guerre et le hurlaient sans retenue (tant qu'ils ne devaient pas mettre leur propre peau en jeu !) ».

    Plus de “Février” libéral !

    Tout comme cet assassiné, cet homme qui a connu l'échec de sa réforme agraire radicale, qui n'a pas pu humaniser socia­lement la majorité du peuple, — ce qu'il considérait comme le devoir de son existence sur les plans moral, religieux, national et spirituel —, l'ancien officier d'artillerie Soljénitsyne a décidé de s'engager pour son peuple asservi en cherchant à l'éduquer politiquement, à lui redonner une éthique nationale, à préparer sa renaissance. S'il vivait aujourd'hui en URSS, s'il était revenu d'exil, il ne trouverait pas sa place dans les partis d'opposition “radicaux de gauche” de Boris Eltsine, dont les partisans souhaitent l'avènement d'une sociale-démocratie. L'histoire russe serait-elle condamnée à errer d'un février libéral-démocrate à un octobre bolchevique puis à retourner à un février, tenu par ceux-là même qui avaient failli jadis devant les léninistes ? C'est contre cette éventualité d'un retour à la sociale-démocratie que Soljénitsyne lance ses admonestations. Jamais de second fé­vrier !

    Soljénitsyne voit dans le communisme — dont il considère les variantes “réformistes” comme un mal — un avatar abominable de « l'humanisme rationaliste » des Lumières, comme le produit d'une « conscience a-religieuse ». Il a été imposé à la Russie par l'Occident, avec l'aide d'“étrangers”, alors qu'il n'avait aucun terreau pour croître là-bas. « Le peuple russe est la première victime du communisme ». Pour Soljénitsyne donc, le communisme est l'enfant légitime de l'“humanisme athée”, un phénomène fondamentalement étranger à la russéité, un traumatisme qui doit être dépassé, donc annihilé (« au cours d'une ré­volution sans effusion de sang »). Avec des arguments tout aussi tranchés, Soljénitsyne condamne à l'avance toute restauration du système des partis, comme celui que les mencheviks avaient installé en février 1917. Il considère que la démocratie parti­tocratique est une forme étatique spécifiquement occidentale, est le fondement du mode de vie occidental né dans le giron de l'idéologie des Lumières.

    Sakharov, Eltsine : nouveaux “Cadets”

    La querelle entre slavophiles et occidentalistes a repris de plus belle. Andreï Sakharov, tête pensante de la fraction d'Eltsine au congrès des députés, plaide pour une convergence entre l'Est et l'Ouest, entre le capitalisme libéral et le “capitalisme mono­polistique d'État”, pour un rapprochement entre les systèmes, qui ont des racines idéologiques communes : celles des Lumières. Les “radicaux de gauche” déclarent ouvertement aujourd'hui qu'ils veulent réintroduire le système pluripartite du modèle occidental. Il y a six ans pourtant, Soljénitsyne avait rétorqué que c'était plutôt l'Occident décadent qui avait besoin d'être sauvé :

    « C'est presque tragi-comique de constater comment nos pluralistes, c'est-à-dire nos dissidents démocrates, soumettent à l'approbation bienveillante de l'Occident leurs plaintes et leurs espoirs, sans voir que l'Occident lui-même est à deux doigts de son déclin définitif et n'est même plus capable de s'en prévenir ».

    Dés-humanisation sous le masque de la “liberté”

    C'est en faveur de tout gouvernement « qui se donnera pour devoir de garantir l'héritage historique de la Russie » (Stolypine), et se montrera conscient de cette mission, que Soljénitsyne prend position dans les débats à venir. Il a résolument rompu les ponts, tant sur le plan intellectuel que sur le plan historique, avec ce processus de dés-humanisation qui a avancé sous le signe d'une “liberté” qui n'est que liberté de faire le mal, d'écraser son prochain, de se pousser en avant sans tenir compte d'aucune forme de communauté ou de solidarité.

    « L'“humanité” comme internationalisme humanitaire, la “raison” et la “vertu” comme fondements d'une république extrême, l'esprit réduit à de purs discours creux virevoltant entre les clubs jacobins et les loges du Grand Orient, l'art réduit à un pur jeu sociétaire ou à une rhétorique dissolvante, hargneuse, au service de la “faisabilité sociale” : tels sont les ingrédients de ce nouveau pathos sans racines, de cette nouvelle politique “illuministe” à l'état pur… ».

     Cette dernière phrase pourrait être de Soljénitsyne, mais elle a été écrite par Thomas Mann en 1914. “Que penses-tu de la Ré­volution française ?”. Question banale mais qui révèle toujours les positions politiques de celui qui y répond, surtout en cette année du bicentenaire. Le Russe Soljénitsyne y répond et donne par là même, à son propre peuple et à l'humanité toute en­tière, une réponse tout-à-fait dépourvue d’ambiguïtés.

     ► Wolfgang Strauss, Vouloir n°129/131, 1994.

    (texte tiré de Criticón n°115, sept. 1989 ; tr. fr. : RS)

     

    Soljénitsyne

     

    ◘ Février 1917 dans La Roue Rouge de Soljénitsyne

    Un jeudi, il y a 79 ans, le 23 février du calendrier julien, la roue de la révolution s'est mise à tourner à Petrograd. La première partie du récit de Soljénitsyne, intitulé Mars 1917 (dans sa version définitive, ce récit compte 4 parties), raconte les événements qui se sont déroulés entre les 8 et 12 mars 1917. Ces 5 jours n'ont pas ébranlé le monde, seulement la ville de Petrograd, site du roman de Soljénitsyne. Une grève spontanée des ouvrières du textile éclate le jour de la fête internationale des femmes ; le manque de pain noir (il y a suffisamment de pain blanc) provoque des meetings où affluent non seulement des “gamins de rue” et toute une “plèbe”, mais aussi un “public de notables”. Les unités de réserve des régiments de la Garde, chargé de mater cette révolte, refusent d'obéir aux ordres. Les dragons et les cosaques du Don nettoient alors la Perspective Nevski, mais en gardant leurs lances hautes, sans charger sabre au clair. Pour la première fois dans l'histoire du tsarisme, une confrontation entre l'armée et le peuple ne se termine pas dans un bain de sang. Le soir du 12 mars, un lundi, tout Petrograd est aux mains des révoltés. Personne ne parle encore de révolution.

    Le 8 mars, quand les premières réserves de pain sont pillées, la Tsarine Alexandra écrit à son mari : « Olga et Alexis ont la rougeole. Bébé tousse fort… Les deux enfants reposent dans des chambres occultées. Nous mangons dans la chambre rouge… Ah, mon chéri, comme c'est triste d'être sans toi  — comme je me sens seule, comme j'ai soif de ton amour, de tes baisers, mon cher trésor, je ne cesse de penser à toi. Prend ta petite croix quand tu dois prendre de graves décisions, elle t'aidera ». Quelques jours plus tôt, la Tsarine, issue de la maison des grands-ducs de Hesse-Darmstadt, avait envoyé des conseils à son impérial époux: « Reste ferme, montre que tu as de la poigne. Les Russes en ont besoin. Tu n'as jamais man­qué une occasion de prouver ta bonté et ton amour, montre-leur maintenant ta poigne. Eux-mêmes le demandent. Récemment beaucoup sont venus me le dire : “Nous avons besoin du knout !”. Ce genre d'encouragement est rare, mais la nature slave est ainsi faite : la plus grande fermeté, même la dureté et un amour chaleureux. Ils doivent apprendre à te craindre — l'amour seul est insuffisant… ».

    Nicolas II tremble « en sentant anticipativement le malheur qui va s'abattre sur son pays, en pressentant les misères qui s'approchent ». « Le knout ? Ce serait affreux. On ne peut ni l'imaginer ni le dire. Il ne faut pas lever la main pour frapper… Mais, oui, il faut être ferme. Montrer une forte poigne — oui, il le faut, enfin ». Le Tsar change de ministres et les membres de son conseil d'Etat, ne rate plus un seul office religieux et n'oublie pas de jeûner, songe à dissoudre la Douma pour ne la convoquer qu'à la fin de l'année 1917. « Mais aussitôt après, l'Empereur est à nouveau tenaillé par le doute, comme d'habitude, un doute qui le paralyse : est-il bien nécessaire, d'aller aussi loin ? Est-il bien utile de risquer une explosion ? Ne vaudrait-il pas mieux choisir l'apaisement, laisser libre cours aux choses et ne pas porter attention aux coqs qui veulent le conflit ? Une révolution ? C'est là un bavardage vide de sens. Pas un Russe ne planifiera une révolution au beau milieu d'une guerre… au fond de leur âme tous les Russes aiment la Russie. Et l'armée de terre est fidèle à son Empereur. Il n'y a pas de danger réel ». Ces ré­flexions ont été émises quelques jours avant le jeudi 8 mars. Quand le révolte de la foule éclate, le Tsar ne comprend pas. Jamais il n'a appris à avoir de l'énergie, de l'esprit de décision, de la confiance en soi, du sang froid.

    Le 8 mars pourtant n'était pas fatum, explique Soljénitsyne, mais seulement un avertissement. L'histoire n'avait pas encore atteint un point de non-retour, elle ne venait que de lancer un défi. Constamment, cet autocrate n'avait eu sous les yeux que de mauvais exemples, auquel on le comparait : à son père Alexandre III qui avait freiné les réformes initiées par Alexandre II, le “libérateur des paysans”, puis les avait annulées, tout en renforçant l'autocratie par des mesures policières brutales. À son arrière-grand-père Nicolas Ier que l'on avait surnommé le “gendarme de l'Europe” et que les paysans et les bourgeois appe­laient, en le maudisant, “Nicolaï Palkine”, c'est-à-dire “Nicolas le Gourdin”. Hélas Nicolas Il avait refoulé un autre exemple, l'avait chassé de son esprit : Piotr Stolypine, l'autre “libérateur des paysans”, le vrai. Il fut le plus grands de tous les réforma­teurs sociaux, de tous les rénovateurs de l'État, dans l'histoire russe. Il avait réussi à extirper le terrorisme, il avait liquidé la révolution de 1905 et il avait fondé la monarchie constitutionnelle, assortie des droits de l'homme et de libertés ouvrières. En septembre 1911 il est assassiné à l'âge de 49 ans en plein opéra de Kiev, abattu par l'anarchiste et espion de la police Mordekhaï Bogrov. Non, cet homme remarquable que fut Stolypine, n'aurait pas apprécié les hésitations. La fermeté et l'art de réaliser des compromis, dresser des gibets et concrétiser l'émancipation, comme le faisait Stolypine, Nicolas II n'en était pas capable. Soljénitsyne ne laisse planer aucun doute : si Stolypine avait été Premier ministre ce jeudi-là, quand la foule s'est ré­voltée, la révolution de février et la révolution léniniste d'octobre n'auraient pas eu lieu. L'histoire ne se fait pas, ce sont les rudes, les durs, les décidés qui la poussent en avant, qui la façonnent, la corrigent et la guident.

    Le fossoyeur de la dynastie des Romanov, ce n'est pas le pauvre Nicolas II, explique Soljénitsyne, les responsables, ce sont les incapables et les corrompus : les généraux, les ministres, les grands serviteurs de l'État, les parlementaires, et non pas les révolutionnaires radicaux qui vivaient exilés ou bannis (car le 8 mars a surpris les permanents des partis anti-tsaristes en place à Petrograd). Les véritables coupables sont, d'après Soljénitsyne, les libéraux de gauche qui répandaient haine et nihi­lisme, en s'agitant dans la Douma, dans les médias, dans la “société éclairées”; à leur tête, les “démocrates constitutionnels” (les “Cadets”), avec leur “bloc progressiste” sur les bancs de la Douma. Ceux qui entreront comme les bourreaux de la Russie en ce siècle, ce ne sont pas les bolcheviques, mais les libéraux.

    Soljénitsyne est resté fidèle à ses idées, depuis son discours de Harvard jusqu'au chapitre consacré à Stolypine dans Août 1914. Les 764 pages de son roman constituent une accusation très actuelle : le Sage du Vermont se dresse contre un spectre bien réel, qui surgit de la tombe des Cadets. Sociale-démocratie ou libéralisme ? C'est l'alternative que suggèraient les parti­sans d'Eltsine en 1990-91. Mais il n'y a pas qu'un seul nouveau parti des “Cadets”. Du ventre de ce monstre que fut le PCUS, aujourd'hui paralysé, en agonie, jaillissent des parasites politiques, qui se font concurrence, en espérant provoquer une “nouvelle révolution de février”. Un système pluripartite selon le modèle libéral-capitaliste est vendu aux foules russes comme la panacée, l'ordre nouveau paradisiaque du XXIe siècle. Des “plates-formes démocratiques” aux “communistes démocrates”, de “Russie démocratique” à l'“Association sociale-démocrate”, tous ces nouveaux “Cadets” veulent un retour à février 1917. Mais, pour Soljénitsyne, cela signifie un retour au point de départ de la grande catastrophe russe de ce siècle, un retour pour recommencer l'horreur.

    Mais cette volonté de revenir à février 1917 ne correspond par à la volonté de tout le peuple russe. L'appel au retour de Soljénitsyne indique qu'une partie de l'opinion russe ne souhaite pas qu'un second 8 mars se produise. Mais Soljénitsyne est déjà revenu en Russie : ses ouvrages n'y sont plus interdits. « Ce solitaire qui appelle à la réconciliation nationale, au repentir, est sans doute le seul qui puisse apaiser les passions », — pense Alla Latynina, la plus célèbre des critiques littéraires russes d'aujourd'hui. Son retour implique aussi un retour à la prise de position directe, assurait en janvier 1990 Vadim Borissov, un connaisseur de l'œuvre de Soljénitsyne, collaborateur de la revue Novy Mir. En effet, Soljénitsyne prendra position face aux tentatives des néo-Cadets qui veulent imposer à la Russie en effervescence un régime libéral-socialiste, soit un système de valeur hostile par essence à la Russie. C'est d'ores et déjà ce qui transparait clairement dans son dernier livre.

    ► Wolfgang Strauss, 1990.

    (recension parue dans Criticón n°118, mars-avril 1990; tr. fr. : Robert Steuckers ; à cette époque Strauss fondait encore quelque espoir en Eltsine. Quand celui-ci a pris une orientation nettement néo-cadette, en livrant la Russie corps et âme au libéralisme le plus outrancier, Strauss est devenu un critique acerbe du régime eltsinien)

     

    Soljénitsyne

     

    Quand Soljenitsyne rentrera-t-il en Russie ?

    à venir...

    ► Wolfgang Strauss, Vouloir n°65/67, 1990.

     

    Soljénitsyne

    ◘ Le retour de Soljénitsyne

    Après 20 ans d'exil, l'auteur de L'Archipel du Goulag, que nous sommes portés à considérer comme l'écrivain le plus important du XXe siècle, rentre en Russie. Cette information, profondément émouvante, méritait sans doute plus de réflexion, et d'écho, que ce que l'on a pu observer à la surface des médias. Nous tenons ici à la fois à lui rendre hommage et à publier in extenso une dépêche AFP, elle aussi passablement occultée…

    Dépêche datée de Washington, le 5 mai 1994.

    «L'Occident et Tito se partagent la responsabilité de la guerre dans l'ex-Yougoslavie, selon Soljénitsyne». «Les dirigeants des pays occidentaux et l'ancien président yougoslave Tito doivent partager la responsabilité de la "guerre sanglante" dans l'ex-Yougoslavie, estime l'écrivain russe Alexandre Soljénitsyne dans une interview au magazine Forbes.

    «Ce ne sont ni les Serbes ni les Croates ni les Bosniaques qui sont responsables», affirme l'écrivain, prix Nobel de Littérature en 1970. « Les problèmes ont commencé en Yougoslavie pour les mêmes raisons qu'en URSS. Les communistes (...) ont mis en place de manière arbitraire des frontières administratives internes qui n'ont aucun sens sur le plan ethnique et sont injustifiables sur le plan historique ». L'Occident accuse la Serbie, "comme si elle était responsable de tout" ajoute l'ancien dissident en dénonçant la "hâte inexplicable" et l"irresponsabilité "avec laquelle "les principaux gouvernements occidentaux se sont précipités pour reconnaître" les "frontières artificielles" des États nés du démantèlement de l'ex-Yougoslavie.

    Soljénitsyne met en garde contre les tentations d'intervention. "L'intervention est une chose très dangereuse", affirme l'écrivain, "car ce n'est pas si facile pour les grandes puissances de contrôler le monde".

    Évoquant d'autre part une déclaration de l'ancien Président américain George Bush en faveur de la souveraineté de l'Ukraine, Soljénisyne dénonce la manière dont certains Américains "utilisent tous les moyens possibles, quelles qu'en soient les conséquences, pour affaiblir la Russie". Il qualifie la structure actuelle du gouvernement de Boris Eltsine de “Pseudo-démocratie” car « les gens ne contrôlent pas les actions des autorités, ne décident pas de leur destin et ont déjà perdu tout espoir d'en décider ».

    Soljénitsyne estime enfin que le dirigeant ultra-nationaliste Vladimir Jirinovski est une sinistre caricature du patriote russe" et il explique la percée de son parti aux dernières élections par le fait que « tous les partis démocratiques, groupes et leaders, avaient alors abandonné les intérêts nationaux de la Russie ». L'écrivain devrait rentrer dans son pays à la fin du mois, après vingt années d'exil, dont dix-huit dans sa retraite de Cavendish (Vermont).

    Fin de la dépêche.

    Ne doutons pas, hélas, que d'un point de vue médiatique français, la cause de la Liberté doive plus au message de B.H. Lévy qu'au témoignage de Soljénitsyne… Il se trouve cependant que les questions posées par Alexandre Soljénitsyne nous paraissent les bonnes. Il se trouve que l'intangibilité internationale des frontières intérieures des États constitue une doctrine qui doit beaucoup à un grand juriste français, M. Robert Badinter, actuel président du Conseil constitutionnel français, où il a été propulsé par le Président de la république en personne. Au-delà des affirmations et des interventions publicitaires d'un BHL, lesquelles méritent, au fond, surtout une bonne dose de mépris, les Français devraient s'interroger quant à la pertinence des idées de M. Badinter, si influent dans les rouages de l'État, et "père" du nouveau Code Pénal, adopté de manière presque aussi démocratique que celui de Napoléon… Et si "l'Occident", c'était M. Badinter ?…

    ► Jean-Gilles Malliarakis, Vouloir n°114/118, 1994.

    Soljénitsyne 

    ◘ Lev Kopelev : Espoir et années allemandes

    ♦ Lew KOPELEW, Und dennoch hoffen - Texte der deutschen Jahre, Hoffmann & Campe, Hamburg, 1991, 223 p. 

    SoljénitsyneLev Kopelev est moins connu en France qu'en Allemagne. Né en 1912, ce philosophe et germaniste issu de l'Université de Kharkov en 1941, a connu les rigueurs du front de 1941 à 1945. Officier détaché à la propagande pour les prisonniers allemands, il est arrêté en avril 45 pour “pitié à l'égard de l'ennemi”. Il a connu dix ans de camp et ne revient à Moscou qu'en 1956, où il entame une carrière universitaire. Cet ami de Soljénitsyne émigre en RFA en 1980 et perd sa citoyenneté soviétique, où il entame une brillante carrière d'écrivain et d'historien. On lui doit notamment de remarquables études sur les rapports germano-russes au cours des 4 derniers siècles.

    Und dennoch hoffen est un recueil rétrospectif d'articles rédigés au cours de son exil allemand. Outre les sentiments d'un dissident qui a senti le souffle terrible de l'histoire dans sa chair, qui a été broyé par la machine totalitaire, en a combattu une autre, a assisté aux purges les plus sanglantes de l'histoire, ce recueil contient de longues digressions sur les rapports germano-russes, thématique la plus prisée chez ce brillant germaniste : « Les affinités électives entre Allemands et Russes — écrit-il — [signalent] les liens “intranchables” entre les deux peuples ». Très intéressante est sa description du “Tout-Berlin russe” des années 20, où se bousculaient 360.000 des 2 millions d'exilés de l'époque ! Parmi eux, des noms aussi prestigieux qu'Andreï Belyi, Nikolaï Berdiaev, Vladislav Khadassevitch, Boris Pasternak, Léon Chestov, Marina Zvetaïeva, etc.

    Lev Kopelev est un “libéral” (gorbatchévien), un “humaniste” tranquille, un “cosmopolite” à l'ancienne mode, un “cosmopolite” goethéen pourrait-on dire. Sa voix n'est donc pas celle d'un “nationaliste”, même s'il admet que le “nationalisme de libération” peut se justifier, à condition de ne pas se pétrifier, même s'il condamne la “russophobie” des nationalistes d'Asie centrale. Tolérance + ouverture au monde : tel est son message.

    ► Willy Pieters, Vouloir n°114/118, 1994.

    Écrivain russe (Kiev 1912 - Cologne 1997), Lev Kopelev commence des études de philosophie avant de partir pour Moscou, où il étudie l'allemand. En 1941, il rejoint l'Armée rouge, dont il a du mal à supporter les exactions. À la fin de la guerre, il est condamné à dix ans de camp pour “indulgence avec l'ennemi”. Il témoignera de cette époque dans son livre À conserver pour l'éternité, qui paraîtra en France en 1976 mais sera interdit en Union soviétique. Exclu du parti communiste en 1968 pour avoir manifesté contre l'intervention militaire soviétique en Tchécoslovaquie, il finira par s'installer à Cologne, où, déchu de sa nationalité, il poursuivra jusqu'à sa mort ses recherches de littératures comparées russe et allemande. (Larousse)

    Soljénitsyne

     

    Refuser le mensonge : hommage à Soljénitsyne

    « C’est justement ici que se trouve la clef, celle que nous négligeons le plus, la clef la plus simple, la plus accessible pour accéder à notre libération : ne pas participer nous-mêmes au mensonge ! Le mensonge peut avoir tout recouvert, peut régner sur tout, ce sera au plus petit niveau que nous résisterons : qu’ils règnent et dominent, mais sans ma collaboration ! ». Ces phrases sont tirées d’un essai de Soljénitsyne, intitulé Ne vis pas avec le mensonge !. Elles caractérisent parfaitement l’écrivain russe, décédé début août 2008. Il avait été le plus célèbre des dissidents et Prix Nobel de littérature. Il n’a pas participé au mensonge, effectivement, ce qui lui permit de donner une impulsion à la résistance contre le régime soviétique, impulsion qui, à terme, a conduit à l’effondrement de l’État totalitaire alors que, jadis, il avait semblé si invincible. 

    « Ce fut Alexandre Soljénitsyne qui ouvrit les yeux du monde sur la réalité du système soviétique. C’est pourquoi, son vécu a une dimension universelle », — a déclaré le président français Sarközy après avoir appris la mort de l’écrivain. Les réactions officielles post mortem n’ont généralement rien de bien substantiel. Quoi qu’il en soit, en France, le pays de Sarközy, l’œuvre littéraire de Soljénitsyne avait provoqué un gigantesque retournement des esprits. Gramsci, marxiste italien, savait que toute société est dirigée par ceux qui influencent la pensée. En France, dans le sillage de mai 68, fourmillaient les “compagnons de route”, souvent des intellectuels bien intentionnés, qui voyaient dans l’État soviétique la réalisation du paradis sur la Terre. La publication de L’Archipel du Goulag, œuvre littéraire monumentale où Soljénitsyne règle ses comptes avec le régime de terreur communiste, ouvre les yeux à de nombreux intellectuels français. C’est le début de la fin pour le communisme, en France et en dehors des frontières de l’Hexagone. Plus que n’importe quel autre écrivain, Soljénitsyne dévoila la vérité quant à l’oppression subie par son peuple sous la dictature communiste. Parce qu’il ne voulait pas participer au mensonge.

    Qui connait encore Soljénitsyne ?

    La biographie de Soljénitsyne a été révélée dans ses grandes lignes dans notre presse flamande. Soldat de l’Armée rouge, il est fait prisonnier par sa propre hiérarchie et déporté en Sibérie parce qu’il avait émis des critiques contre Staline dans une lettre à un ami ; il fut condamné à 8 années de camp de travail et ensuite à 5 années de bannissement intérieur. Auteur d’ouvrages critiques à l’endroit du régime, il œuvre dans un premier temps avec l’accord de Khrouchtchev, leader du parti, qui espère tirer un profit personnel en autorisant certaines critiques contre Staline. Plus tard, contre l’avis des autorités soviétiques, Soljénitsyne obtint le Prix Nobel de littérature ; il n’ira pas lui-même le chercher de crainte de ne pouvoir rentrer en Russie ; il sera malgré tout banni du pays après la publication en Occident de L’Archipel du Goulag. Pendant des années, il vivra reclus aux États-Unis, dans une propriété enneigée et plantée de pins dont les allures lui rappelaient la Russie. Réhabilité après la chute du communisme, il revient en Russie en 1994, où il se posera, une fois de plus, comme un critique non conformiste, hostile aux pouvoirs établis.

    La presse flamande n’a pas raconté beaucoup d’autres choses à la suite de son décès. La Libre Belgique en a fait son grand titre, exactement comme Le Monde à Paris et d’autres quotidiens de qualité ailleurs en Europe. Chez nous, seulement de brefs articulets, quelques analyses toutes de platitude dans les pages intérieures des journaux. Rik van Cauwelaert fit exception dans les colonnes de l’hebdomadaire Knack, où un éditorial bien ficelé fut entièrement consacré à Soljénitsyne. D’où question : nos journalistes ne connaissent-ils plus Soljénitsyne ? L’ont-ils jamais lu ? Ou bien, l’appellation de “fossoyeur du régime soviétique”, dont on l’a si souvent gratifié, les effraie-t-elle ? La Flandre a démontré, la semaine dernière, sa petitesse. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi dans nos régions. Le premier cercle contenait, en page 202 [de son édition néerlandaise], une phrase caractéristique : « Il y a toujours eu l'une de ces idées pour fermer la bouche à ceux qui voulaient crier la vérité ou monter sur la brèche pour la justice ». Le pavillon des cancéreux, Lénine à Zurich, La Russie sous l’avalanche, La fille d’amour et l’innocent, Flamme au vent, Pour le bien de la cause, Août 1914, Une journée dans la vie d’Ivan Denissovitch, L’Archipel du Goulag, Le chêne et le veau, Lettre ouverte aux dirigeants de l’Union Soviétique, Discours américains, etc., tous furent rapidement traduits en néerlandais et connurent de réels succès éditoriaux. Les éditions successives se bousculaient à un rythme constant. Aujourd’hui, on ne peut plus acheter neuf qu’Une journée dans la vie d’Ivan Denissovitch en librairie.  Même L’Archipel du Goulag est épuisé.

    Le mensonge en lui-même

    Partout dans le monde, l’intérêt pour l’auteur et ses idées s’est rapidement estompé après son bannissement à l’Ouest. Pour les clans de la gauche, Soljénitsyne resta suspect, alors que, pourtant, l’Amérique libérale, à son tour, était devenue la cible de ses critiques. La prise du pouvoir par les communistes, il l’a toujours considérée comme une “importation occidentale” (Marx était allemand) qui, par voie de conséquence, s’opposait diamétralement aux ressorts de l’âme russe. Le capitalisme était pour lui une horreur. Mais après la chute du communisme, il ne ménagea pas ses critiques à l’encontre de Gorbatchev et surtout d’Eltsine, qui, selon lui, vendaient le pays aux plus offrants et le transformaient en un marécage sordide où dominait une culture glauque, décadente, sans contenu réel. En 1999, Soljénitsyne écrit L’effondrement de la Russie, une synthèse de toutes les idées qui ont émaillé son œuvre. Il règle ses comptes avec l’idéologie de la privatisation et déplore le déclin du patriotisme. La nouvelle norme est hélas devenue la suivante, elle se résume en une question : “Qu’est-ce que cela rapporte ?”. Pour Soljénitsyne, le patriotisme est un sentiment organique, « la conviction que l’État vous protège dans les moments difficiles ». La patrie jouait un grand rôle pour Soljénitsyne. Mais Dieu aussi. Et Dieu disparaît également, ou alors on n’écrit plus son nom qu’avec un “d” minuscule.

    La ligne de démarcation

    Il est clair que Soljénitsyne ne visait pas le succès auprès des détenteurs du pouvoir. Mais les intellectuels contemporains, ceux qui se targuent d’être dans le vent, n’aiment pas  davantage ce conservateur fondamental, avec sa tête et son visage comme taillés dans du bois de chêne. “Il est dépassé” : tel est sans doute le commentaire le plus courant et le plus aimable qu’on a entendu à son propos. La plupart le rejetait en ne tenant compte que de la caricature que l’on avait faite de lui. Il a survécu à l’Union Soviétique mais est revenu dans une Russie où toutes les non valeurs, comme la corruption, le matérialisme, la superficialité et la décadence étaient omniprésents.

    Dans une recension remarquable, aux arguments solides comme l’acier, Hubert Smeets, dans les colonnes du NRC-Handelsblad (15 janvier 1999), évoque Wayne Allensworth qui était, dans les années Clinton, analyste auprès du Foreign Broadcast Information Service, une officine gouvernementale américaine qui suit la presse non anglophone du monde entier. Wayne Allensworth y défendait Soljénitsyne contre tous les critiques américains et étrangers. Selon Allensworth, en effet, Soljénitsyne était logique avec lui-même, suivait toujours sa même piste : la lutte contre LE mensonge, « contre la croyance en la possibilité qu’aurait l’homme de transformer sa propre nature, de manipuler l’univers et de créer un paradis sur la Terre ». C’est dans ce grand mensonge-là que se retrouvent, tous ensemble, les communistes, les capitalistes, les révolutionnaires et les libéraux. « Ce que les Occidentaux, convaincus de la supériorité du capitalisme, devraient comprendre, c’est que Soljénitsyne ne perçoit pas les racines de la misère économique et écologique de la Russie dans le socialisme en soi, mais dans le manque d’humilité de l’humanité moderne ». Pour Allensworth, on ne peut dès lors pas considérer Soljénitsyne comme un slavophile, simple héritier et imitateur des slavophiles russes du XIXe siècle, ni comme un idéologue Blut-und-Boden (à la mode allemande) mais comme un personnaliste contemporain, se situant dans la tradition d’Edmund Burke, James Burnham ou Christopher Lash.

    Concluons en citant Soljénitsyne lui-même : « La ligne de démarcation entre le bien et le mal ne passe pas entre les États, les classes ou les partis, mais à l’intérieur même de chaque cœur d’homme ». Le cœur de Soljénitsyne, lui, s’est arrêté de battre à 89 ans.

    ►J. K., ’t Pallieterke (Anvers), 13 août 2008. (tr. fr. : RS)

     

    Soljénitsyne 

     

    Le grand bouleau est tombé... 

    (hommage à Alexandre Soljénitsyne, 1918-2008)

    Le bouleau est un type d’arbre à l’écorce blanche argentée, dont le bois est fort clair et très dur. En Sibérie et dans de nombreuses régions de l’immense plaine russe, avec ses marécages gelés et enneigés, cet arbre est familier, appartient au paysage. La barbe et les cheveux gris de Soljénitsyne, écrivain, chrétien orthodoxe que Staline n’était pas parvenu à éliminer, rappelaient, depuis quelques années déjà, les couleurs de cet arbre si emblématique, qui jaillit partout de la terre russe.

    Sa vie connut un premier bouleversement en 1945, lorsque, dans une lettre à un camarade, il décrit “l’homme à la moustache” (= Staline) comme incompétent sur le plan militaire. Soljénitsyne était alors en Prusse orientale et participait aux combats pour prendre la ville de Königsberg (que l’on appelle aujourd’hui Kaliningrad, dans l’enclave russe sur les rives de la Baltique). Il est arrêté : une routine sous la terreur soviétique de l’époque. Il ne sera libéré que 8 ans plus tard, en 1953, à l’époque où la paranoïa du dictateur atteignait des proportions à peine imaginables, tandis que sa santé diminuait à vue d’œil. Staline ne voyait alors dans son entourage que complots juifs ou américains ; de 1953 à 1956, Soljénitsyne, professeur de mathématiques de son état, réside, libre mais banni, au Kazakhstan. En 1956, on le réhabilite et en 1962, il amorce véritablement sa carrière d’écrivain en publiant dans la revue Novi Mir une nouvelle, Une journée dans la vie d’Ivan Denissovitch. Mais c’est en 1968 que ce dissident acquiert la notoriété internationale, à 50 ans, quand sortent de presse Le pavillon des cancéreux et Le premier cercle ; il a réussi à faire passer clandestinement ses manuscrits à l’étranger ; rapidement, ils sont connus dans le monde entier, par des traductions qui révèlent l’atrocité de son vécu de bagnard dans l’Archipel du Goulag. En 1970, il est le deuxième Russe (le premier fut Ivan Bounine) à recevoir le Prix Nobel de littérature.

    Celui qui veut comprendre et apprendre un maximum de choses sur la littérature russe dans l’espace linguistique néerlandophone, doit lire les écrits du grand slaviste Karel van het Reve (1921-1999), car celui-ci, mieux que quiconque, a pu, dans ses nombreux livres et essais, décrypter les mystères russes. Mais sa Geschiedenis van de Russissche literatuur (1) s’arrête malheureusement à Anton Tchekhov. Pour mieux comprendre la dissidence et l’intelligentsia russes, il me paraît toutefois utile de relire les travaux de ce slaviste, dont les titres sont éloquents : Met twee potten pindakaas naar Moskou (1970 ; Avec deux pots de crème de cacahouète à Moscou), Lenin heeft echt bestaan (1972 ; Lénine a vraiment existé) et Freud, Stalin en Dostojevski (1982 ; Freud, Staline et Dostoïevski). Dans un ouvrage posthume, paru en 2003, et intitulé Ik heb nooit iets gelezen (Je n’ai jamais rien lu), ce grand connaisseur de la Russie, au regard froid et objectif mais néanmoins très original, émet force assertions qui témoignent de sa connaissance profonde des lettres russes. De son essai De ondergang van het morgenland (1990 ; Le déclin de l’Orient), je ne glanerai qu’une seule et unique phrase :

    « Selon le régime, en 1917, c’est la classe ouvrière, que l’on appelle également le prolétariat, qui est arrivée au pouvoir, alliée, comme on le prétend officiellement, aux paysans. C’est là une déclaration dont nous n’avons pas à nous préoccuper, si nous entendons demeurer sérieux. Surtout, ces paysans, que l’ont a tirés et hissés dans la mythologie révolutionnaire, font piètre figure, prêtent à rire (jaune) : le régime a justement exterminé une bonne part du paysannat. Pour ce qui concerne les ouvriers, il est bien clair que ce groupe au sein de la population n’a quasiment rien à dire dans un régime communiste, et sûrement beaucoup moins que sous Nicolas II ou sous Lubbers et Kok aux Pays-Bas ».

    Un changement qui doit surgir de l’intérieur même du pays…

    Soljénitsyne n’était pas homme à se laisser jeter de la poudre aux yeux; prophète slavophile, il a progressivement appris à détester les faiblesses spirituelles et le matérialisme de l’Occident, pour comprendre, au bout de ses réflexions, que l’effondrement de l’Union Soviétique ne pouvait pas venir d’une force importée mais devait surgir de l’intérieur même du pays. La révolution, comme on le sait trop bien, dévore ses propres enfants. Le régime soviétique, lui, avec la glasnost, a commencé à accepter et à exhiber ses propres faiblesses, si bien que les credos marxistes ont fini par chanceler et le régime par chavirer. Déjà en 1975, la revue Kontinent, épaisse comme un livre, qui était un forum indépendant d’écrivains russes et est-européens, avait amorcé un débat sur l’idéologie en URSS en se référant à la Lettre aux dirigeants de l’Union Soviétique de Soljénitsyne, en la commentant à fond, avec des arguments de haut niveau. Un poète fidèle au régime avait même déclaré, à propos de ce débat : « Nous avons fusillé la Russie, cette paysanne au gros postérieur, pour que le ‘Messie communisme’ puisse marcher sur son cadavre et ainsi, y pénétrer ».

    Pour donner un exemple du ton de Soljénitsyne, impavide et inébranlable, courageux et solide, j’aime citer une réponse claire qu’il adressa un jour à son compatriote Sakharov, une réponse qui garde toute sa validité aujourd’hui : « Nous devrions plutôt trouver une issue à tout ce capharnaüm omniprésent de termes tels impérialisme, chauvinisme intolérant, nationalisme arrogant et patriotisme timide (c’est-à-dire vouloir rendre avec amour service à son propre peuple, posture intellectuelle combinée avec des regrets sincères pour les péchés qu’il a commis; cette définition s’adresse également à Sakharov) ». Et il y a cette citation plus humaine encore : « Cette hypocrisie ne suffit-elle pas ? Comme un électrode rouge, elle a laminé nos âmes pendant 55 ans… ».

    Les meilleurs livres de Soljénitsyne sont sans doute ceux qui sont le moins connus : je pense surtout à Lénine à Zurich (1975) et Les erreurs de l’Occident (1980). Quoi qu’il en soit, cet homme a surtout eu le grand mérite d’avoir, à temps et sans cesse, ouvert nos yeux, à nous ressortissants du riche Occident, alors qu’ils étaient aveuglés ou trompés ; de nous avoir apporté son témoignage sur son époque et sa patrie (l’Orient ou la “Petite Mère Russie”) dans ses livres tout ruisselants d’authenticité ; de nous avoir ainsi libérés des griffes du communisme, idéologie catastrophique et inhumaine.

    Il a pu être enterré solennellement dans le sol de sa patrie russe et non pas en Suisse ou en cette lointaine Amérique, ses terres d’exil. Personne ne l’aurait cru, n’aurait osé le prévoir, il y a 20 ou 30 ans.

    ► “De brave Hendrik”, ’t Pallieterke (Anvers), 13 août 2008. (tr. fr. : Robert Steuckers) 

    • Note 1 : paru à Amsterdam chez van Oorschot, cinquième édition revue et corrigée, 1990.

     


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