• De Giorgio

    De GiorgioGuido de Giorgio

    Né à San Lupo (province de Bénévent) en 1890, Guido de Giorgio fait des études de philosophie et présente un mémoire d’inspiration “orientaliste” à l’université de Naples. Très jeune encore, il part enseigner l’italien en Tunisie juste avant la Première Guerre mondiale. Sa rencontre avec des représentants de l’ésotérisme islamique, et notamment avec le soufi Kheireddine, sera décisive pour la suite de son itinéraire intellectuel et spirituel. Quelques années après la fin de la Grande Guerre, De Giorgio fait la connaissance de René Guénon à Paris, et plus précisément au Musée Guimet. Des liens d’amitié profonds et durables vont dès lors unir les deux hommes (De Giorgio sera reçu à Blois chez Guénon et celui-ci, dans leur correspondance qui se poursuivra jusqu’à la mort de Guénon, l’appelle « Cher monsieur et ami » ; cf. à ce sujet les 23 lettres de Guénon adressées à De Giorgio entre 1925 et 1930, lettres publiées dans le recueil L’Instant et l’éternité).

    Vers la fin des années 20, De Giorgio collabore très occasionnellement aux revues Ur et Krur, dirigées par Evola, sans pour autant appartenir au “Groupe d’Ur”. Selon le témoignage d’Evola lui-même, il sera « l’animateur invisible » de la revue La Torre (10 numéros parus de janvier à juin 1930). Plus tard, De Giorgio donnera des articles au Diorama filosofico, feuille spéciale, dirigée par Evola, du quotidien Il Regime Fascista. Rebelle à la vie citadine et désireux de mener une existence ascétique et relativement solitaire, De Giorgio se retire vers le milieu des années 30 dans un presbytère abandonné des Alpes piémontaises, qu’il transforme en une espèce d'ermitage.

    C’est, semble-t-il, durant la Deuxième Guerre mondiale qu'il écrit son principal ouvrage, La Tradizione romana, parcouru d'un souffle peu commun et en qui certains ont vu un « extraordinaire essai d’apologétique contemporaine » (ce manuscrit, comme les autres manuscrits de De Giorgio — à l'exception de ceux restés totalement inédits ou perdus —, sera publié à titre posthume) [1].

    En 1946, au lendemain de la défaite du fascisme, il compose un pamphlet contre le nouveau régime, La repubblica dei cialtroni (La république des goujats), qui ne trouvera pas d'éditeur. Enfin. en 1955. mettant à profit son expérience d’enseignant (De Giorgio avait été professeur de lettres), il publie une étude sur La Fonction de l’école dans une perspective traditionnelle (cf. le recueil L’Instant et l’éternité). Guido de Giorgio meurt en 1957 près de Mondovi, dans le Piémont.

    Catholique assez singulier, qualifié par Piero Di Vona de « meilleur disciple italien de René Guénon », De Giorgio recourt souvent à une formulation typiquement soufie pour exprimer des vérités très chrétiennes. Il n’est sans doute pas exagéré de dire que c’est avec lui « que, par l’intermédiaire de Guénon (…) la vision islamique de l'absolu a fait sa première apparition en Italie » (Di Vona).

    Son « fascisme sacré » largement utopique, appuyé sur une étude approfondie du symbolisme du faisceau et de la hache bipenne, doit mener au rétablissement de la Norme traditionnelle, « de l’équilibre hiérarchique entre la contemplation et l’action, l’intellect et la raison, l’esprit et le sentiment » (Di Vona) [2], sur la base de la primauté absolue de la contemplation et de la connaissance (De Giorgio étant, sur ce point précis, comme sur presque tous les autres, beaucoup plus proche de Guénon que d’Evola). Pour lui, les deux grandes déviations politiques sont le despotisme et le démocratisme, et il est évident que la simple comparaison de son « fascisme sacré » avec le fascisme mussolinien dévoile, par contraste, le caractère parodique de ce dernier. Selon De Giorgio, la seule chance de salut qui s’offre encore à l’Europe, c’est le retour conscient à l’universalité romaine, synthèse vivante de la tradition païenne et de la tradition chrétienne dont Dante a exprimé et transmis dans le poème sacré les valeurs et les significations initiatiques.

    ► Philippe Baillet, Politica Hermetica n°1, 1987.

    ♦ notes en sus :

    • 1. La composante romaine de l'âme européenne ne peut nous faire négliger les débats italiens dans lesquels s'inscrit cette œuvre. Contextualisons rapidement ceux-ci. L'intérêt pour la spiritualité des anciens a connu un regain avec le Risorgemento pour lequel l'idée d'Italie, réapparue avec Dante et Machiavel, doit s'incarner à nouveau dans une réalité politique. Le républicanisme italique s'articule sur deux plans, politique (nation italienne) et spirituel (religion des anciens), ce qui le distingue du républicanisme révolutionnaire français : la référence à la République romaine transcende la nature du régime et illustre l'idée d'Italie comme unité territoriale et sacrale. Remettre le pays sur une Voie romaine, c'est assurer la continuité de la Rome ancienne, en passant par la Renaissance et l'humanisme, jusqu'à l'époque présente. La distance critique observée avec l'Église romaine ne tient pas qu'au seul positivisme mais aussi à une méfiance envers elle en tant que puissance temporelle et frein à l'unité culturelle, territoriale et politique du pays. Cette disposition perdurera dans la maçonnerie italienne après l'unification italienne s'achevant en 1870, que ce soit dans sa variante athée ou dans celle spiritualiste, toutes deux clairement démarquées l'une de l'autre lors de la scission du Grand Orient d'Italie en 1908. C'est ce qui explique que l’œuvre de De Giorgio soit demeurée marginale en ces milieux, à l'instar de celle de Guénon resté incompris sur l'ésotérisme chrétien, amenant peu à peu ce quêteur d'absolu à devenir un “émigré de l'intérieur” perdu en ses montagnes. En effet, dans ses études rédigées dès le milieu des années 20, reprises et augmentées ultérieurement dans La Tradition romaine, clef de voûte de sa pensée spirituelle et métapolitique, il expose la thèse de la continuité entre tradition romaine et catholicisme, à travers la médiation de la fonction sacrée de Rome (le catholicisme perpétue Rome, via la notion “métaphysique” de la Ville). Ce n'est pas la matière qui prime mais la forme de culture, non son contenu mais sa transmission. De Giorgio reste particulier par cette difficile synthèse entre romanité et christianisme, jugés irréductibles l'un à l'autre par certains éléments radicaux du mouvement traditionaliste romain (par ex. le maçon mazziniste Arturo Reghini) espérant alors infléchir la ligne officielle imposée par Mussolini qui aboutit au compromis passé avec l’Église et sanctionné par les accords de Latran en 1929. Voir R. Del Ponte, Il movimento tradizionalista romano nel Novecento : Studio storico preliminare, Sear, Reggio Emilia, 1987, et P. Di Vona, Evola, Guénon, De Giorgio, Sear, Reggio Emilia, 1993, p. 219-272, qui donnent une première esquisse de l’histoire du mouvement traditionaliste romain.

    De Giorgio• 2. Selon l’universitaire italien Piero Di Vona, Guido de Giorgio défendit une forme de « fascisme sacré », différente du fascisme politique profane, structurée sur le refus de la modernité : « La “fascification” du monde est conçue par De Giorgio comme le retour à l’esprit et à la norme traditionnels. C’est l’abolition de la séparation, et le rétablissement de l’équilibre hiérarchique, entre la contemplation et l’action, l’intellect et la raison, l’esprit et le sentiment, la prééminence absolue de la contemplation et de la connaissance étant sous-entendue […] Il faut se rappeler que sur le plan politique, les deux déviations fondamentales sont, pour lui, le despotisme et le démocratisme, tous deux contre-nature et aveugles, et qu’il voit dans le despotisme l’arbitraire d’un seul. Il faudra aussi réfléchir sur tout cela avant de prononcer des jugements injustes et avant de tirer des conclusions hâtives. En réalité, les propensions et les faiblesses personnelles comptent peu et ne signifient pas grand-chose ici. Une sérieuse analyse comparée des idées ne différencie pas seulement en profondeur le fascisme sacré de De Giorgio du fascisme profane du régime fasciste, mais, en raison d’un contraste trop évident, elle dévoile la nature parodique et impure de ce dernier » (Evola e Guénon - Tradizione e Civiltà, Naples, Società editrice Napolitana, 1985, p. 193, cité dans la note liminaire de l'éditeur, in : L’instant et l’éternité, p. 17). Cf. (en castillan) Aproximación al Fascismo Sacro en Guido de Giorgio et Les courants de la Tradition païenne romaine en Italie (R. Del Ponte, 1996)

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    De Giorgio◊ Bibliographie :

    • Ouvrages publiés de Guido de Giorgio : La Tradizione romana, Flamen, Milan. 1973 [extraits en anglais] : Dio e il Poeta, La Queste, Milan, 1985 [extrait en anglais] ; L’Instant et l’éternité, et autres textes sur la Tradition, Archè, Milan, 1987. — En 1999 sont parus : chez Archè, Aforismi e poesie ainsi que Ciò che mormora il vento del Gargano [recension] ; chez Il Cinabro (Catania), Prospettive della Tradizione [préf. M. Pucciarini] [recension]. Textes en anglais.

    • Sur la personne et l’œuvre de Guido de Giorgio, cf. : Julius Evola, Le Chemin du Cinabre, Archè-Arktos, Milan / Carmagnola, 1983, pp. 87-88 ; Libero Rupe, Prefazione, in : La Tradizione Romana, cit., pp. XI-XXIX ; Piero Di Vona. Evola e Guénon : Tradizione e civiltà, Società Editrice Napoletana, Napoli, 1985, pp. 187-195 ; G.M., « Guénon, De Giorgio et la “réorientation” de Julius Evola » [De Giorgio serait à l’origine de la “réorientation” traditionniste d'Evola et aurait exercé une influence déterminante sur celui-ci] et P. Baillet, « Guido de Giorgio, le voyant solitaire », tous deux in : L’Instant et l’éternité, cit. (ainsi que la longue note biographique de l’éditeur). [lire 4ème de couverture] — Heliodromos n°20/21, 2008.

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    ◊ Recension : De Giorgio, Guido, L’instant et l’éternité, et autres textes sur la tradition, Milano, Archè, 316 p.

    De GiorgioP.H. a publié dans son n°1 un portrait de G. de G. sous la plume de Philippe Baillet, donnant quelques indications sur son ouvrage principal : La Tradiziorne romana. La rareté et le caractère volontairement dispersé de ses textes donne à cette édition un caractère nécessairement composite ; elle justifie en même temps le regroupement des articles parus entre 1928 et 1942 dans les revues créées ou animées par J. Evola : Ur, La Torre, et le Diorama filosofico avec des extraits du journal de son fils Havis, un texte de 1955 sur « la fonction de l’école », un inédit à l’occasion de la mort de Guénon et vingt-trois lettres de ce dernier à l’auteur. Il couvre un projet simple et clair, celui de montrer la difficulté d’exprimer dans des contextes culturels et politiques différents : l’Italie au début du fascisme, la guerre européenne et la République de la Démocratie chrétienne, des points de vue traditionnels c’est-à-dire nécessairement hors du temps et indépendants des positions politiques personnelles de l’auteur. Leur résurgence montre que celle-ci est demeurée bien vivante dans la cité malgré les efforts systématiques entrepris depuis le XVIIIe siècle pour l’en arracher, mais elle n’a pas droit de cité quelle que soit la forme politique prise par la modernité.

    En même temps, De Giorgio a ressenti la nécessité de parler aux hommes de son temps, il a enseigné en Tunisie puis à Varezze et à Mondovi, comme le rappelle son biographe en début d’ouvrage, tout en montrant par la rareté de ses textes la place limitée qu’il entendait donner à l’expression littéraire et l’importance de la solitude en se retirant progressivement dans un demi-érémitisme à proximité des montagnes qu’il aimait.

    Les textes rassemblés constituent, dans une manière assez proche de celle de Guénon malgré une certaine dispersion d’intérêt, des rappels de ce que devait être une pensée traditionnelle face aux idées dominantes : que pouvait être une race de l’esprit (1939) ? une véritable ascèse guerrière (1940) ? La primauté de la contemplation sur l’action était réaffirmée en même temps que le discours fasciste était assimilé en 1940 à une forme de la rhétorique du XIXe siècle dans la suite de l’histoire des idées depuis la Révolution française et la révolution industrielle. Les problèmes de l’école coupée de la vie, en porte-à-faux de surcroît avec la famille et la religion furent abordés après la guerre, peu de temps avant sa mort. Cette proximité de pensée correspondait à des liens personnels et amicaux avec Guénon (chose très rare il passa des vacances à Blois) qui apparaissent clairement dans les lettres de ce dernier dont l’introduction générale de l’ouvrage et un court texte de P. Baillet constituent un commentaire objectif et avisé. Parmi les éléments les plus remarquables de cette correspondance on retiendra, à côté de remarques sur Masson-Oursel, Reghini, Prost-Biraben, Charbonneau-Lassay, des jugements intéressants sur la franc-maçonnerie et l’occidentalisation des “Turuq”. Guénon revenait fort longuement sur ce qui les séparait, De Giorgio et lui, d’Evola : une compréhension réelle de la Tradition.

    Quelques passages sur leur fréquentation commune du Musée Guimet et leurs relations avec l’orientaliste Hackin (1) paraissent particulièrement importants ; M. Patrick Lebail, lors d’une conversation privée nous avait déjà signalé l’importance des liens de Guénon avec ce Musée et l’existence dans ses fonds d’un grand nombre de textes traditionnels non exploités.

    ► Jean-Pierre Laurant, Politica Hermetica n°2, 1988.

    1. Il n’est jamais cité dans l’œuvre écrite de Guénon.

     

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    De GiorgioRené Guénon et Guido de Giorgio :

    du mystère des “affinités électives”

    S’il est aisé de citer des auteurs modernes dont l’œuvre exerça sur Evola, celle de Guénon mise à part, une influence de quelque importance (Michaelstaedter, Weininger, Bachofen, L.F. Clauss, Jünger, Spann), il l’est beaucoup moins de citer des hommes qui, non pas à travers tel ou tel ouvrage, mais personnellement, eurent un ascendant direct sur lui. Or, s’il en est un que l’on peut désigner sans risque d’erreur, c’est bien Guido de Giorgio qui, dans Le Chemin du Cinabre, nous est présenté en ces termes : « C’était une sorte d’initié à l’état sauvage et chaotique ; il avait également vécu chez les Arabes et connu Guénon, qui avait pour lui une haute estime (…). Son influence sur moi, qui ne doit rien à ses livres puisqu’il n’en publia jamais, (…) fut liée à sa façon de dramatiser et de stimuler la conception de la Tradition, qui présentait, chez Guénon, à cause de l’équation personnelle de celui-ci, des traits trop formels et intellectuels. S’unissait à cela, chez Guido de Giorgio, une tendance à l’absolutisation qui, naturellement, trouva chez moi un terrain congénital » (op.cit, p. 87).

    Quelques repères biographiques ne seront pas inutiles. De huit ans plus âgé qu’Evola, Guido de Giorgio est né en 1890, à San Lupo, en Campanie, et c’est à Naples qu’il fit ses études de philosophie. Son diplôme obtenu, il décide de se consacrer à l’enseignement et part pour la Tunisie où il entra en contact avec des représentants de l’ésotérisme islamique dont les enseignements devaient laisser chez lui une trace ineffaçable.

    De GiorgioÀ l’issue de la Grande Guerre, il s’installe à Paris où il fait la connaissance de René Guénon, rencontre qui devait donner naissance à une indéfectible amitié — au point que De Giorgio envisagea même de s’installer à Blois. De retour en Italie, à la fin des années vingt, il fait la connaissance d’Evola, qui le presse de collaborer aux travaux du Groupe d’Ur. Sous le pseudonyme d’“Havismat”, il écrit quelques articles dans Ur, et l’on retrouve sa signature dans l’éphémère revue La Torre, puis dans le Diorama filosofico. Du fait de son équation personnelle — « Son refus du monde moderne était tel qu’il s’était retiré dans les montagnes (…) et, à la fin, dans un presbytère abandonné, vivant pratiquement de rien, de quelques leçons qu’il donnait, et souffrant physiquement chaque fois qu’il était obligé de reprendre contact avec la vie civilisée et citadine » (Le Chemin du Cinabre, p. 87) —, il est difficile de suivre sa trace. On sait simplement que c’est en 1957 qu’il mourut dans les solitudes montagneuses du Piémont.

    Sur le plan éditorial, on sait également qu’il essaya vainement de publier — il faut dire que c’était en 1945 — un pamphlet intitulé La Repubblica dei cialtroni (La république des goujats). Il laissa, par ailleurs, deux manuscrits : le premier fut publié à titre posthume, en 1973, sous le titre La Tradizione romana, tandis que le second, consacré aux contenus métaphysiques de la doctrine catholique, est resté inédit. Grâce aux éditions Archè, de Milan — dont il faut saluer le courage, Guido de Giorgio étant totalement inconnu hors d’Italie —, le public francophone pourra bientôt juger, à travers un recueil d’articles publiés dans diverses revues et accompagné d’une longue introduction de Philippe Baillet, de l’importance capitale d’un auteur qui écrivait notamment : « Ou la vie est un rite, ou elle n’est rien » et dont les références doctrinales furent Virgile, Dante et les Scolastiques, l’ésotérisme islamique et le Védânta.

    Assurément, l’amitié qui lia De Giorgio à Guénon relève du mystère propre aux “affinités électives”, si l’on considère le monde qui séparait l’existence de celui qui écrivit La Crise du monde moderne, tout entière vouée à l’étude et à la méditation, et celle de De Giorgio, qui était tout sauf « calme et contemplative : il se créait lui-même des tensions, des déséquilibres, des désordres de tous genres, y compris dans sa vie privée et érotique » (in : Le Chemin du Cinabre). Cette profonde amitié n’en a pas moins été, comme en témoigne la passionnante correspondance qu’ils échangèrent et dont le volume à paraître chez Archè reproduira in extenso une trentaine de lettres, adressées à De Giorgio par Guénon sur une période qui s’étend de 1920 à 1950.

    De cette correspondance, nous retiendrons ici le rôle de mentor joué auprès d’Evola par De Giorgio qui, de par l’ascendant qu’il possédait incontestablement sur son cadet, s’avéra capable d’exercer avec succès sur celui-ci — dont on sait pourtant le caractère ombrageux, à l’époque, et généralement réfractaire aux leçons — une influence rectificatrice dont Guénon était le premier à s’étonner mais qu’il encourageait.

    Il n’est pas indifférent de relever que cette action s’exerça sur Evola à une époque bien précise — la fin des années 20 —, qui est une période-charnière : elle se situe après ses écrits philosophiques (si Teoria dell’individuo assoluto et Fenomenologia dell’individuo assoluto ont été respectivement publiés en 1927 et 1930, ces deux ouvrages furent écrits dès 1925), mais également au terme de l’expérience de “magie opérative” du Groupe d’Ur, expérience qui ne pouvait pas ne pas susciter chez Guénon les plus expresses réserves non seulement parce qu’on y trouvait, mêlées à des textes d’une incontestable “régularité” traditionnelle, des divagations d’inspiration théosophique ou anthroposophique sous la plume de certains collaborateurs de la revue, mais encore à cause de la place prépondérante accordée à l’individu et au concept de “puissance” par Evola.

    Venue à point nommé et non pas “par hasard”, cette action rectificatrice de Guénon — exercée indirectement grâce aux bons offices de De Giorgio et directement par des ouvrages tels que L’Homme et son devenir selon le Vedânta (1925), La Crise du monde moderne et Le Roi du monde (1927) — fut absolument déterminante sur Evola, et l’on peut accepter sans réserve ce jugement porté par Pietro Di Vona dans son ouvrage Evola e Guénon - Tradizione e Civiltà : « Sans le concept guénonien de Tradition, la reconstruction du monde traditionnel et la critique du monde moderne dues à Evola apparaîtraient acéphales. Seul ce concept y trouve rang de principe formel. Comparativement à lui, tous les autres emprunts d’origines diverses [faits par Evola] apparaissent secondaires et, pourrait-on dire, matériels » (op. cit., p. 14).

    En ce qui concerne Guido de Giorgio, on commettrait cependant une grossière erreur en le cantonnant à ce rôle de médiateur entre Guénon et Evola, en imaginant que seul le rayonnement de ceux-ci l’aurait accidentellement extrait de la pénombre. Même si le courant qui habite ce “fou de Dieu” pouvait être comparé à un courant alternatif et non pas continu, lorsqu’il passe, quel éblouissement !

    Mais on commettrait une erreur beaucoup plus grave en s’arrêtant complaisamment à l’aspect “chaotique”, au ton “imprécatoire”, à ce que d’aucuns appelleront les “outrances” et le “dangereux syncrétisme” de Guido de Giorgio. S’il est impossible, en l’évoquant, de ne pas songer à Nietzsche — qui trouva lui aussi, quasiment dans les mêmes solitudes montagneuses, la seule source capable d’étancher sa soif d’absolu — il ne faut pas oublier ce qu’écrivait Evola, dans Chevaucher le tigre, précisément à propos du solitaire de Sils Maria : « La rupture de tous les liens, l’intolérance pour toute limite, le mouvement pur et incoercible du dépassement, sans but déterminé, d’une avance incessante, au-delà de tous les états, de toutes les expériences et de toutes les idées (…), sans crainte des contradictions ni des destructions, en somme le mouvement pur, avec tout ce qu’il comporte de dissolvant — ce sont là des caractéristiques essentielles qu’on a déjà relevées chez Nietzsche et qu’il faut précisément comprendre comme autant de formes d’action et de manifestation de la transcendance ».

    ► Gérard Boulanger, Totalité n°27, 1987.

     

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    ♦ Textes choisis ♦

     

    De GiorgioQuand les tours s’effondrent

    Le Vieux de la Montagne se réveilla : il regarda la plaine et la fièvre de la plaine, parcourant des yeux tours et pinacles, traça sur la terre sèche un signe étrange, et parla ainsi dans la nuit :

    Comme une fausse trêve dans une fausse nuit, ainsi dans cette longue agonie séculaire les constructeurs de tours font des nids au vent de leur bêtise : mais à chaque souffle de tourmente nouvelle, les tours s’écroulent. Les tours s’effondrent, ô constructeurs de tours.

    Depuis des siècles vous tissez la tromperie, votre tromperie, ô constructeurs de tours ; et les siècles vous dévorent ; au fond des siècles en vérité, dans l’invisible désert qui se déroule parallèlement à votre cheminement corrompu et titubant, il y a l’éternité, constructeurs de tours, ô constructeurs de tours.

    Chaque tour est un ver et tous les vers sont milice du Grand Ver qui dans les mailles de votre fable obscure sème mort et décrépitude. Il vous plut d’ignorer que tout ici n’est rien si le siècle à genoux ne chante pas la louange de l’Apparence dans la clarté d’un rire et la perpétuité d’un signe. Il vous plut d'oublier que la pensée n'est qu'une courte échelle qui donne sur les parois du Grand Abîme, et pendant des siècles vous avez enchaîné la raison à l'illusion des penseurs stériles et des philosophies fallacieuses. Il vous plut d'agir comme dans un cirque, où le but à atteindre n'est qu'un doigt qui joue avec la poussière, et la récompense un battement de palmes. Et c'est ainsi que vous avez créé la forêt des idoles de bois, des épaisses broussailles, des arbres privés de sève. Au milieu de tant d’opprobre, de tant d’inanité, vous agitez vos chaînes en criant votre liberté, vous, esclaves de naissance et d’élection, créateurs de petits frémissements : constructeurs de tours, vous ne voyez pas le sourire du Grand Ver qui, accroupi sur le seuil de l’antre, guide votre jeu et débauche votre fureur. Hommes, la station debout vous fut donnée pour que votre œil perçût parmi les tourbillons de poussière terrestre la fuite du supramonde, qui court comme un océan de fixité autour de votre planète immobile, ô constructeurs de tours : mais vous êtes agenouillés pour regarder et au lieu de la Grande Lumière vous vous acharnez sur votre ombre pour rajeunir les méandres d'un petit monde, un monde qu’on étale parmi les éclairs d'une lumière qui apparut quand vous le voulûtes, ô constructeurs de tours.

    Vous aviez en vous la semence d'autres mondes, mais vous la laissâtes pourrir, et dans la floraison parasitaire vous choisissez de nouveaux habits pour vêtir de vieux cadavres, ô constructeurs de tours : car vous êtes des cadavres remplis de vers, et toutes vos résurrections ce sont eux qui les accomplissent, vos saints patrons, les saints vers : priez-les à genoux parmi vos catastrophes, vos abîmes, vos paradis, vos tourbillons. Mais priez-les, priez-les :

    « Saints Vers, nous les hommes, nous constructeurs de tours, nous voulons nous dépasser en restant ce que nous sommes, nous voulons créer un supramonde en nous avec nos mains, avec des visages enfouis dans notre ombre, fermés dans l’arc de nos mains qui meuvent la terre et les deux car la terre se meut, ô Saints Vers, la terre se meut : nous la voyons se déplacer en nous déplaçant, tout se meut lorsque nous nous mouvons, et ce que l’homme veut Dieu le veut, saints patrons, Vers bienheureux. Nous voulons voir notre effigie disposée partout. Nous sommes ce qui est, ô Saints Vers : nous sommes des vers ; il n'y a pas d'hommes ici ; ici, il y a des vers. Chaque flaque d'eau reflète un ver, chaque morceau de ciel un ver. Nous sommes des vers, ô Saints Vers, tous des vers et rien de plus ».

    Ainsi priez-vous dans le grouillement parasitaire qui galvanise votre torpeur de cadavres alignés en posture de vie, vous constructeurs de tours, déjà morts depuis des siècles. L’homme en effet n'existe plus depuis des siècles : le monde où rugit tant de rugissement n’est qu’un cimetière où les Saints Vers chantent le chant de l’anaérobie. Constructeurs de tours, vos têtes qui ne regardent plus en haut sont déjà posées dans l’axe du grand couperet, et un seul coup, un coup très bref, détachera d’un corps si énorme une si petite tête. Il en est qui jouent pour vous, ô constructeurs de tours : le Grand Ver allume vos torches avec sa langue fourchue productrice de toutes les aurores humaines : c'est le Grand Ver qui vous a donné l’eau pour que vous y plongiez les yeux dans un vertige de conquête, c'est le Grand Ver qui vous a donné un miroir plein de terres et de golfes, et d’oasis et d’océans où vos yeux cherchent de nouveaux labyrinthes, toujours plus sombres.

    Car le Grand Ver est aussi le Grand Pêcheur et — tendez l’oreille, ô constructeurs de tours — pour un seul poisson qui casse le filet et s'échappe soudainement de flumine in cœlum, le Grand Ver agite le miroir et rapporte des pêches plus grandes qu’il abandonne sur la rive occidentale. Voilà pour-quoi, ô constructeurs de tours, je ne vous dis pas “Arrêtez-vous”, et je ne vous dis pas “Retournez-vous”, et je ne vous dis pas non plus : “Essayez de lever la tête et de la tourner vers la Fin Première”. Je ne vous dis rien de cela, ô constructeurs de tours, parce que vous ne pouvez plus, vous ne devez plus entendre la vraie voix, la voix pure. Mais je vous dis : toujours plus vite, toujours plus dans le sens de la pente, brûlez les étapes, rompez toutes les digues. Le voici, ô constructeurs de tours, l’océan déchaîné ; pour vous qui chevauchez les tourbillons, l'océan déchaîné est sable sous votre sabot ailé. Toujours plus fort, toujours plus vite, toujours sur la pente glissante ! Le Grand Ver sait que le jeu touche à son terme, que la fosse se remplit et qu'au moment où l'équilibre sera réalisé, alors, ô constructeurs de tours, s’étendra la dernière oasis, la terre plane, la Dernière Terre. Cela, le Grand Ver le sait et ne peut pas ne pas le savoir, ô constructeurs de tours, parce qu’il obéit fidèlement ; et puisque la chaîne ne lui est pas mesurée, à vous non plus il ne mesure pas la chaîne. Lui, le Grand Ver, vous guide, ô constructeurs de tours, vous les esclaves, vers la seigneurie de l’inframonde. Mais quand vous mourrez s'accomplira le Grand Équilibre, et ainsi, vers et fils de vers, avec vos conquêtes, vos dépassements et vos empires, vous ne faites qu'obéir au rythme de l'engrais qui réintègre et renforce la Base. Volez, ô constructeurs de tours, vers la dés-agrégation, avec des ailes de plus en plus légères, un orgueil de plus en plus affirmé : car la fosse doit être comblée. Cueillez donc tous les lauriers de vos conquêtes : vous qui êtes parvenus à faire tourner la terre en tournant vous-mêmes, vous parvenez à arrêter les cieux en vous arrêtant vous-mêmes. C'est à ce moment, ô constructeurs de tours, que votre jeu finira : et tous les hochets de métal que vous avez si laborieusement élevés auprès de vos pensées seront la dernière couronne de votre dernière veille guerrière. De votre dernière guerre profane, esclaves et fils d’esclaves. Courez donc, courez : derrière la fiente des artistes, des philosophes, des savants, des politiciens, des découvreurs ; courez et soufflez. Pour être libres de la seule loi, qui est l’unique liberté, vous avez créé le fouet assidu qui vous fouette depuis des siècles, depuis les siècles impurs qui virent naître la philosophie, l’art, la science, la culture, la civilisation. Les cadavres ne sont faits que pour les cimetières, et les vers ne sont faits que pour les cadavres : ainsi, constructeurs de tours, cadavres, vous avez d'abord dressé vos échafauds, puis vos cordes, et maintenant vous pendez dans l’allégresse de la liberté. Et vous qui avez nié la Vraie Loi, celle qui seule vous donnait la possibilité du Supramonde, vous obéissez désormais, et de-puis des siècles, à la loi du Grand Ver, et, surhommes du néant, vous tendez vos joues au fouet de la sombre idole, du ver philosophe, du ver artiste, du ver savant, du ver politicien, du ver progrès. Constructeurs de tours, fils du Grand Ver, esclaves du Grand Esclave qui exulte, vous proliférez comme des vers. Continuez, car la fosse se remplit et il faut de l'engrais pour le nouvel arbre déjà formé qui fleurira en un instant sur votre tombe.

    Je vous dis cela, ô constructeurs de tours, maintenant que le soleil éclaire une autre terre qui n’est plus vôtre, car votre terre se meut, mais le soleil n’éclaire que les terres immobiles, terres émergées des eaux qui coulent dans un lit qui les contient et les arrête, terres célestes. Votre terre tourne depuis que vous tournez, depuis que le Grand Ver vous susurra qu’il faut chercher les cieux par les voies de la terre, à la lueur de lampions mondains portés par des mains profanes. Et, maîtres du petit jeu, vous courbez le front devant la prolifération des miroirs nés de votre soif. Vinrent les philosophes, qui parsemèrent de temples les voies de la terre : les voies anciennes se peuplèrent de kiosques à journaux, où le ver de la pensée venait aligner ses théories de fétiches. Vinrent de même les artistes, et ils parcoururent de long en large les voies de la terre, et ils dirent à l’homme : “Regarde-toi, homme : qu'y a-t-il de plus que l'homme ?”. Vinrent les savants, et ils triturèrent la poussière, et ils interrogèrent les miroirs et sur les miroirs ils lancèrent des flammèches. Vinrent les politiciens, et ils attachèrent royaumes et empires aux ailes des chauve-souris vespérales ; et ils achevèrent au crépuscule ce qu’ils avaient commencé au crépuscule. Ainsi, de mirage en mirage, êtes-vous parvenus au dernier soubresaut, toujours plus riches d’aurores éphémères, prêtant votre oreille insatiable aux voix de tous les barbares qui sacrifiaient le dernier voyant, Dante, sur la couche du lupanar de l’esthétique, de l’histoire et de la philosophie. Pendant six siècles, ô constructeurs de tours, vous avez crucifié le dernier voyant : mais, ô vers, le piédestal est trop haut pour votre petite voracité de parasites. Il y a tant de choses que vos mains n’effleureront pas, elles en quête de fantasmes. Et vous n’effleurerez pas Dante malgré les innombrables tabernacles érigés le long d’une voie que les siècles ont baptisée de leur investigation imbécile. Hommes imbéciles, je vous dis que vous êtes capables de tout sauf d’être des hommes et que, hors du Temple, le Temple reste intact parce qu'il échappe à vos tâtonnements. Vous n’avez plus de mains pour l'épée : vos rois, ô constructeurs de tours, sont des résidus politiques, des miettes tombées de la table des plébéiens, car ce sont les plébéiens qui mènent le monde, les plébéiens qui dictent la loi, eux chefs de vers, aux autres vers. Vous n'avez plus de mains pour le sceptre : les prêtres ont déserté le temple et frayent tout contents avec les moutons de la grand-place : ils chantent dans la lumière de la terre l’éclat de la Grande Gemme qui n’est plus que la Grande Pierre. Les voies de votre monde, ô constructeurs de tours, fourmillent de plèbes bariolées : la plèbe de la pensée, la plèbe de l'art, la plèbe du gouvernement politique, la plèbe de l’industrie. Votre liberté, ô esclaves, ne connaît plus de bornes : la Science fabrique des mirages et vend des lois et s’amuse à faire s’écrouler les ponts ; la Philosophie enquête parmi les vieux excréments savants, et fornique avec l’Histoire dans un concubinage en étoile ; l’Art comble tous les vides en s'affublant de toutes les couronnes élaguées ; et la Politique suit dans les étables, applaudissant aux chansons de la plèbe ivre, habillant mal-adroitement les démocraties en républiques et en empires. Le grouillement des vers va bientôt célébrer son triomphe : idéologies, “idologies”, poésies, lois, républiques, empires, révélations ; on essaie tout ; chaque flatulence est un péan, chaque défécation une acropole. Dans un monde sans Pasteur ni César, d’éphémères pasteurs braillards et d'éphémères césars qui hurlent se succèdent sans répit. Hurlez, ô constructeurs de tours, hurlez afin que le Grand Ver allonge votre chaîne pour vous précipiter plus rapidement dans l’abîme final. La plèbe triomphe dans les joujoux mécaniques, couvrant de poussière l'herbe, les fleuves et les roches ; la plèbe triomphe dans les journaux, étalant ses tumeurs en énormes diarrhées de pus ; la plèbe triomphe dans les temples et sur les trônes. Chacun hurle pour étouffer le vertige du vide qui se manifeste au milieu de tant de fièvre de précarité ; chacun hurle pour cacher sa peur et sa honte, car vous avez peur et honte, ô constructeurs de tours : peur de n'être rien et honte de croire être tout.

    Mais votre fin est proche, le galop de vos idoles ne couvre plus pour vous le grand silence qui s’ouvre comme une fleur, comme les gouffres splendides, alors même que meurent les siècles obscurs, les siècles nouveaux, les derniers siècles. Vous finirez sous peu, ô constructeurs de tours, et toutes vos tours se fendront comme un cœur sec, un cœur aride, un cœur d’argile d’où la vie a retiré et le sang et le pouls. Le Grand Ver veille sur votre fin et lorsque le grouillement vermiculaire sera terminé, alors, dans le Grand Équilibre, renaîtra le Dernier Jour, constructeurs de tours, ô constructeurs de tours.

    ► Guido de Giorgio, « Crollano le torri »  (La Torre n° 1, 1930).

     Hamsun

     

    De GiorgioEsprit de la race et race de l’esprit

    Chaque race a sa tradition et celle-ci est d’origine sacrée. Cela signifie qu’elle représente un ensemble de principes et de normes qui s’appliquent hiérarchiquement sur tous les plans, procédant des plans les plus élevés aux plans inférieurs, de manière à embrasser tout le développement de l'activité humaine, dirigée toujours plus vers une seule vérité. Il n'y a pas de vie vraiment digne de ce nom en dehors de la Tradition, comprise au sens éminent du terme et non comme celui que l’Occident, depuis la fin du Moyen Âge, s'efforce d'affirmer en obéissant à une impulsion anarchique qui le pousse dans des cercles vicieux, dont chacun constitue un domaine séparé auquel on donne le nom de philosophie, art, science, norme politique et ainsi de suite.

    La lutte contre la Tradition dérive de l’insuffisance des hommes face à la compréhension des principes qui y sont affirmés, et non de l’inadéquation de ceux-ci dans la réalisation de conquêtes propres à satisfaire des aspirations légitimes et des besoins naturels de l’esprit. Les vérités divines, qui constituent l’essence de la Tradition, sont simples, difficiles et profondes ; elles réclament une mentalité qui sache s’élever et une sensibilité adhérant à l’effort progressif de l’esprit, lequel se hisse à des sphères de plus en plus élevées de vie transfiguratrice ou développe intégralement les possibilités qu’il lui a été donne d’exprimer dans le cadre de son destin.

    La Tradition offre toutes les possibilités, elle est comme le tracé immense où se développe, sans se limiter ni s’épuiser, la liberté de l’homme pour le perfectionnement de sa vraie nature, qui est absolument divine dès lors qu'elle est dirigée selon la justice et la vérité. Par conséquent, la Tradition ne contraint pas mais libère, ne lie pas mais délie, n'abaisse pas mais rédime, ne réduit pas les possibilités humaines mais les renforce, les multiplie par cent en les dirigeant selon un axe de développement qui comprend des degrés de plus en plus élevés et des conquêtes de plus en plus réelles, de sphère en sphère, de dépassement en dépassement. Tel est le dynamisme traditionnel, dans sa stricte acception étymologique, et non au sens que les modernes se complaisent à affirmer, en dénaturant, avec une volubilité superficielle, jusqu'à la valeur des termes dont ils se servent. L’agitation, le déroulement syn­copé, l’arc brisé, l’action circonscrite — tout cela est stase, inertie, écroulement, non dynamisme, effort et dépassement, car l'effort s’épuise dans un seul domaine considéré comme un but en soi, donc fallacieux et illusoire.

    La Tradition, elle, fait confluer chaque activité dans le sens du divin, rend à l’homme sa liberté, le naturalise pour ainsi dire face à Dieu, le rendant participant actif et non spectateur passif des vérités qui ne sont comprises que si elles sont vécues, intégrées, réalisées. Les modernes s’obstinent à croire que la Tradition est un tronc mort, un ensemble cristallisé, une monumentalité stérile qu’on contemple de l’extérieur avec le respect condescendant et souriant qu'on a pour le bon vieux temps, au-delà duquel commenceraient, pour eux, la vraie vie, la vraie liberté, la vraie conquête. Disons immédiatement que les choses sont ainsi dans la mesure où l’on veut qu'elles soient ainsi, et qu'un coffret plein de trésors restera une richesse stérile tant qu’on ne l’ouvrira pas pour en réaliser la valeur et la beauté ; une tradition est donc morte lorsque sont morts les hommes qui devraient la comprendre, la vivre et l’exalter, qu’ils en soient les représentants officiels ou les énonciateurs solitaires, qui sont ceux auxquels cette tâche est confiée. Il ne faut donc pas parler de la valeur d’une tradition, ce qui est absurde parce que chaque tradition est ce qu'elle doit être, destinée à une race dont elle exprime les besoins les plus profonds et à laquelle elle offre les possibilités les plus vastes ; on peut et l'on doit parler, au contraire, de l’infidélité d’une race à sa propre tradition, de son incompréhension, de sa dénaturation des principes et des normes, de son abâtardissement progressif et subséquent à la révolte contre l’orientation traditionnelle.

    Ce n’est pas ici le lieu de déterminer quelles sont les traditions vraiment dignes de ce nom, c'est-à-dire les traditions originelles, où des principes sont contenus dans des ensei­gnements et des symboles, ces derniers étant susceptibles de très nombreux développements et applications ; mais une certitude s’impose avec un caractère d’évidence immédiate : chaque race doit rester fidèle à sa tradition, non en y adhérant extérieurement, mais en la revivant et en la vivifiant de façon à en faire une source inépuisable d’expression et de conquête. Cependant, puisque la tradition est sacrée de par sa nature et de par sa destination, il n’est pas facile pour les modernes, attirés par la tromperie du gouffre profane et corrupteur, de retourner d'abord au noyau des vérités traditionnelles et, en les réalisant, d’en élargir la sphère et d’en enrichir les développements. Les modernes sont portés vers tout ce qui est extérieur, vers ce qu’ils nomment concret et qui est en réalité mort, car cela s’épuise dans la sphère humaine et ne va pas au-delà, en tant que cela est limité par l’espace et le temps. Le dynamisme traditionnel, en revanche, est intérieur, profond, sa sphère de développement est l’invisible, ce qui est humainement invisible. La tradition est donc l'esprit de la race, sacré et inaliénable ; ceux qui le comprennent, l’intègrent et le réalisent, constitueront vraiment la Race de l’Esprit et seront les premiers, même si le monde les destine à être humainement les derniers — ils seront les triomphateurs, les victorieux, les transfigurateurs, les puissants, les donneurs de vie ; non les stériles surhommes rêvés avec nostalgie par l’esthétisme nébuleux des modernes, mais les porteurs de lumière. Alors seulement pourra-t-on réaliser ce que Nietzsche, ignorant le caractère sacré de la Tradition, avait exprimé dans la dernière apostille de son Zarathoustra :« Aus Betenden müssen wir Segnenden werden ! » (Nous qui étions des orants, nous devons devenir des bénisseurs !), à savoir qu’aucune lumière n'est octroyée à celui qui ne la répand pas, accom­plissant ainsi le cycle qui de l’homme monte vers Dieu et de Dieu redescend vers l'homme en tant qu'achèvement et exaltation.

    L'Esprit de la Race culmine dans la Race de l’Esprit. On ne peut pas comprendre la vraie valeur de certains traits somatiques ou de certaines déterminations psychiques sans avoir compris l’essence de la Tradition qui sert de base à une race donnée ; il n’est d’ailleurs pas possible de se référer à d’autres traditions sans avoir approfondi la sienne propre, en la considérant en fonction de la vie et non comme le résidu d’un passé désormais lointain. Bien savoir qui nous sommes nous permet de mieux savoir qui sont ceux que nous ne sommes pas et de quelle manière est survenu le détachement de la tradition, à laquelle ils appartiennent, de ceux qui en sont en un certain sens les fils dégénérés. En d’autres termes, on ne peut pas être vraiment dans l’esprit de la race si l’on n’appartient pas à la Race de l'Esprit, pour laquelle la vie de la race s’enracine, sous sa plus haute expression, dans la tradition même, dans son intégralité ascendante et descendante qui comprend la totalité active de l’homme dans tous ses développements, selon la réalité et la vérité.

    La race dégénère lorsqu’elle s’éloigne de la tradition qui lui correspond et qui l’a formée, lorsqu’elle la fausse, y renonce ou s’y oppose carrément en se laissant dévier par les pseudo-valeurs de l’Occident laïque et individualiste. On dira donc qu’une race est d’autant plus jeune, d’autant plus forte et puissante que plus vif est en elle l’esprit de la Tradition, puisque dans ce cas la race est menée à la victoire, même lorsqu’à certaines périodes déterminées par des circonstances spéciales, elle rencontre des conditions extérieures particulièrement hostiles.

    Quant au noyau de la Tradition, répétons-le, il est formé par des vérités d’ordre métaphysique, qui ne peuvent jamais être exprimées de manière adéquate, mais qui peuvent être présentées, pour ainsi dire, au moyen de symboles, à l’intuition réalisatrice des hommes : cela est vraiment l’essentiel, auquel on ajoutera la forme de la société traditionnelle, c’est-à-dire l’ensemble des institutions à travers lesquelles se reflète toujours le même esprit sacré. Envisagées d’un point de vue purement extérieur et non en référence constante à un ordre plus élevé qui les détermine, ces institutions n’ont qu’une valeur relative, si des considérations et des points de vue profanes et utilitaires n’interviennent pas pour les soutenir. Lorsqu'on dit, par conséquent, qu’un peuple doit être fidèle à ses institutions, il faut entendre, et l’on ne peut entendre, que cela : il doit être fidèle à l’esprit de ses institutions, car cet esprit est précisément celui de la race dans l’ordre de la tradition, qui fait qu'elle se distingue d'autres races appartenant à des traditions différentes. Mais il y a plus : l’accord sur les principes traditionnels constitue la vraie Race de l’Esprit, incomparable en raison de l’élévation de la sphère où elle se maintient invariablement et de la difficulté d’accès à cette sphère même pour les profanes, qui tournent bruyamment autour d’elle comme un stérile essaim de faux-bourdons autour de l’alvéole dorée. Les caractéristiques somatiques, les réactions psychiques constituent la race en fonction de l’esprit traditionnel, sans lequel il n'existe ni communion d'esprits ni esprit de race, mais des hommes nés à peu près sous le même climat et dans la même région, quasiment comme des objets fabriqués dans le même bois mais totalement différents par la forme, la destination et l'usage. La prééminence d'une race sur une autre est due à son adhésion plus stricte à l’esprit traditionnel, au rajeunissement pérenne qu’il opère dans le cadre de ses vérités spirituelles, avec une application hiérarchiquement distribuée sur tous les plans, y compris le plan biologique et physique, de manière à réaliser l’unité véritable, l’unité intérieure, substantielle, incomparable et triomphant toujours sur toutes les contingences extérieures.

    L’universalité romaine est l’indice de la puissance de l’esprit traditionnel qui a marqué d'un sceau commun des peuples différents, opérant une véritable rédemption par ses symboles, qui parleront aux multitudes ou aux solitaires, mais qui parleront toujours, tant qu’existeront Rome et sa fonction sacrée, dans le langage muet, dans l’idiome sacré qui n’est compris que de la Race de l’Esprit, de ceux qui, du haut du Septimontium, aperçoivent perpétuellement le vol circulaire des douze vautours sur le tracé idéal de la cité carrée, pour y allumer le feu de Vesta, d’où s’élève l’ombre immense de l’universalité rayonnante, la Croix. Et une lumière nouvelle peut soudainement resplendir sur les lamentables ruines du monde occidental, pourvu qu’après la dissipation de l’ignorance que tant de siècles de vie et de culture profanes ont accumulée sur la pureté originelle de notre tradition culminant au zénith dans l’Œnotria tellus, Rome retrouve sa fonction spirituelle, redevenant ainsi la ville sainte qui distribue aux peuples les trésors cachés de sa guerre et de sa paix.

    Ardue est l’entreprise dans cette Europe agitée et bouleversée par des erreurs érigées en normes de vie et de pensée ; mais nous estimons que ceux qui connaissent le secret de la puissance de Rome doivent la tenter, en levant de nouveau, au-dessus des masses entraînées par des forces irrationnelles, les signes de la puissance, de la justice et de la gloire authen­tiques que seule Rome a proposés, pour la reconstruction de l’Occident, à la connaissance, à l’amour et à la hardiesse de la Race de l’Esprit.

    ► Guido de Giorgio, « Spirito della razza e razza dello spirito »  (Diorama filosofico, 17 mai 1939).

     crochet

     

    De GiorgioSur la fonction Traditionnelle des Sexes

    [Ci-contre : Falls embrace, Lauri Blank]

    Il ne sera peut-être pas sans intérêt d’examiner ce que les modernes se complaisent à appeler, avec leur incompétence désormais légendaire en matière d’orientations théoriques, le “problème sexuel”, eux qui réduisent les rapports entre les sexes à une relation purement extérieure, à une interdépendance superficielle chargée de préjugés et d’erreurs qui se résument à deux points de vue également erronés : le point de vue économique et le point de vue sentimental. Apparemment opposés, ceux-ci sont étroitement dépendants et se réunissent dans un mariage hybride parfaitement antitraditionnel, donc contraire à la vérité, puisqu’il ne peut y avoir de vérité en dehors de la tradition, qui est le système même des vérités révélées, contrôlées, approfondies et appliquées sur tous les plans, du plan métaphysique et proprement sacré jusqu’aux domaines les plus contingents où s’exerce l’activité humaine.

    Tradition et traditionalisme

    La tradition n’est absolument pas le traditionalisme : l’une est patrimoine vivant éternellement fécond, riche de potentialités infinies dans tous les temps et en toutes circonstances, comme une source dont les eaux alimentent plaines et vallées, les irriguant dans tous les sens ; l’autre est résidu stérile, concrétion refermée sur elle-même, inefficace, impossible à adapter et privée de toute impulsion énergétique et créatrice. La tradition s’oppose nettement au traditionalisme, tout comme la vérité s’oppose aux lois communes : ce qui dans l’une se renouvelle sans cesse avec vigueur, dans l’autre est mort, cadavérique, au point de constituer une entrave, un obstacle à la compréhension du caractère originel des normes et des thèmes traditionnels.

    Or, on observe précisément ce passage de la tradition au traditionalisme dans ce qu’on appelle le “problème sexuel”. Lorsque la première est oubliée, il ne reste que le second, et l’on construit alors autour de ce résidu trompeur un étrange mélange de théories qui prennent plaisir à tourner autour d’une absurdité. Laquelle ? Elle vient tout simplement de l'ignorance profonde de la nature et de la destination des sexes, de ce qu’on pourrait appeler la “polarité sexuelle”.

    Il n'est pas possible, dans le cadre de ces notes, d’exposer ici, même de façon succincte, les éléments traditionnels du “problème” présumé. Cela nous mènerait à des considérations d’ordre supérieur, complexes et qui donnent lieu à des développements, à la “métaphysique des sexes”. Il faut donc se limiter à ce qui est en soi suffisant pour faire comprendre qu’il n’y a en fait aucun “problème” à résoudre, ce qui est une façon de réduire à néant le préjugé si cher aux modernes qui fait qu’ils découvrent par tout nœuds et difficultés, autour desquels ils déambulent avec une inconscience complaisante, en déclarant impossible à résoudre ce qu’ils ne connaissent pas puisqu’ils se placent devant un résidu mort qu’on ne peut pas raviver. Ignorant la nature profonde de la polarité sexuelle, les modernes sont confrontés à ce que les sexes sont actuellement, après tant d’aberrations et tant de révolte contre les vérités traditionnelles : au lieu de ramener les rapports entre les sexes à la normalité, ils continuent de contempler le petit monstre et de le déclarer absurde, quand ils ne proposent pas des solutions violentes, précipitées et absolument illégitimes.

    Nature des sexes

    En réalité, il faut se référer à la nature des sexes pour en comprendre la destination et pour descendre, du plan métaphysique, au plan contingent, social, de façon à établir un rapport normal selon la vérité et la justice, sans se laisser entraîner par des impulsions irraisonnées ni par un verbalisme parfaitement imbécile. Disons sans plus attendre que la sexualité, au sens supérieur, implique dualité, distinction, et que cette distinction ne peut être originelle : car dans la Suprême Réalité, qui est Dieu, il n’y a rien à séparer ou à distinguer, à opposer ou à discerner. Elle est ce qu’elle est, et le caractère impénétrable de Son mystère est la garantie de Son absoluité. Cette unité substantielle, radicale, originelle, est admise implicitement partout, appartient à toutes les traditions, est le fondement de toute croyance reposant sur l’idée de transcendance et d’infinité divines. D’ailleurs, si mathématiquement parlant la série indéfinie des nombres sort de l’unité sans laquelle elle n'existerait pas, il est logique que la Réalité Suprême soit l'unité absolue, celle qui n’admet pas la distinction ou la dualité. Nous désirons faire comprendre que la polarité apparaît, pour ainsi dire, dans un deuxième temps, et que, tout en existant dès lors qu'elle est posée, elle doit toujours être rattachée à la réalité originelle qui est absolument une et indivisible.

    D'où il découle que les sexes, bien que distincts et séparés, ont une seule et même origine : il y a donc en eux, simultanément, différence et similitude, ce qui signifie qu’ils ne sont pas opposés mais complémentaires. Ce point est de la plus haute importance pour mettre en évidence le grave préjugé des modernes, qui s’obstinent à considérer les sexes comme antinomiques, comme deux réalités irréductibles, radicalement opposées, destinées à s’affronter, ce qui expliquerait l’origine du “problème sexuel” et par conséquent l’impossibilité de le résoudre. Mais lorsqu’on considère la vraie nature de la détermination sexuelle, elle apparaît comme une polarité nécessaire à l’équilibre de l’axe humain. Aucun des deux pôles ne peut et ne doit l’emporter sur l’autre sans compromettre la norme même de l’équilibre qui fait des sexes le fondement du plan humain dans la fécondité de ses développements. Pour lever toute ambiguïté sur la question, nous dirons que le “mâle” suppose la “femelle” : autrement, pour qui et pour quoi serait-il “mâle” ? Et si la “masculinité” et la “féminité” sont les deux extrêmes d’un axe que nous appellerons “homme”, comment peut-on accorder la prééminence à l’un sans bouleverser l’équilibre, le système, la réalité qui dépend des deux termes ? Il faut donc que l'homme soit viril et que la femme soit féminine afin de préserver l’équilibre humain et de maintenir la vérité dans la pureté de la complémentarité axiale.

    Être soi-même

    L’ordre normal implique un équilibre stable de ces deux extrêmes qui ne le sont que sur le plan humain, puisqu'en réalité ils convergent en direction d’un point qui est l’unité originelle. En effet, si, schématiquement et symboliquement parlant, nous réduisons le principe masculin et le principe féminin à deux coins, à deux angles (ce qui correspond exactement à la brutalité physiologique de la fonction sexuelle), nous avons deux pôles tournés vers le même centre : l’un actif, l’autre passif, l’un émetteur, l’autre récepteur, l’un créateur, l’autre conservateur, l’un fécondateur, l’autre producteur, l’un “donneur de germes”, l’autre “porteur de germes”. Que les lecteurs approfondissent cette complémentarité et ils verront très précisément qu’on ne peut rien enlever ou ajouter arbitrairement à l'un de ces pôles nécessaires sans troubler définitivement l'équilibre de l’axe humain. Nous dirons donc que la femme n’est vraiment femme que lorsque l'homme est vraiment homme ; que si l’élément féminin est aujourd'hui dégénéré, cela est dû exclusivement à la décadence de l’élément masculin. L’homme ayant cessé d’être tel, la femme elle aussi a cessé d’être femme. Il faudrait que les modernes commencent par prendre conscience de cette vérité élémentaire pour pouvoir en finir avec une opposition, une querelle, une lutte pour la suprématie qui n’a aucune valeur et dont la seule cause est la faiblesse, la dévirilisation croissante de l’homme, qui a produit la déformation actuelle de la femme. Retourner à la normalité signifie tout d’abord comprendre la complémentarité sexuelle, dissiper le mythe d’une “opposition”, d’une “lutte” ou d’un “problème” entre les sexes, et faire en sorte que, concrètement, la vie permette à l’homme d’être homme et à la femme d'être femme : en excluant toutes les formes de sentimentalisme, toutes les formes de cynisme, les violences, les impulsions aveugles qui sont le signe d'une mentalité déplorablement infantile.

    De même qu'il y a sur un plan supérieur une voie des hommes et une voie des femmes pour la réalisation spirituelle, qui se rejoignent dans la réalité de Dieu, de même il y a dans l’ordre pratique une activité masculine et une activité féminine complémentaires, et non divergentes, pour la stabilité de l’axe humain. C’est le devoir de la Romanité Fasciste que de rétablir cet équilibre, de trancher une fois pour toutes ces antinomies fallacieuses, de mettre fin à de faux problèmes, de reconduire le plan humain à la normalité en permettant aux deux éléments qui forment la polarité sexuelle de se développer selon la nature et la vérité.

    Puisque la femme est passive, réceptive, porteuse de germes et conservatrice, elle doit considérer l’homme comme son maître. Ainsi seulement deviendra-t-elle maîtresse d’elle-même et sa servitude, vécue consciemment, sera son plus beau triomphe et sa plus grande fierté. Que la femme s’agenouille devant l’homme et que celui-ci soit vraiment tel, c'est-à-dire digne d'être respecté, servi, compris, dans sa fonction de maître qui décide. Saint Paul dit à ce sujet : « Mulier in silentio discat cum omni subiectione. Docere autem mulieri non permitto, neque dominari in virum sed esse in silentio » [Que la femme apprenne silencieusement en toute sujétion. Or je ne permets pas à la femme d'enseigner, ni de dominer sur l'homme mais de se tenir en silence]. Il n’y a nul besoin de recourir à d’autres traditions pour confirmer ce qui est éclairé par l’évidence même des attributions qui reviennent à l’un et l’autre sexe, attributions que les modernes sont en train d’inverser, ce qui ne les empêche pas de se retourner ensuite contre les résultats de cette déformation. La raison de tout cela doit être recherchée dans le sentimentalisme, qui est la plaie de l’humanité actuelle et qui engendre par réaction des affirmations cyniques, bestiales, niaises, tout aussi injustifiées et illégitimes.

    Aberrations

    Le mépris de l’homme pour la femme se situe sur le même plan que l’adoration sentimentale : il s’agit d’aberrations dues à l’incompréhension de la polarité sexuelle et de sa destination précise. Si, à un niveau plus élevé, l’élément masculin correspond à la connaissance et l’élément féminin à l’amour, il y a pourtant un point d’unification encore plus élevé : l’amour de la connaissance, où les deux voies se complètent et s’intègrent. À un degré inférieur, l’unification advient spontanément dans la descendance, résolution immédiate du dualisme sexuel dans la trame indéfinie de l’existence humaine conditionnée. Tous les autres pseudo-problèmes relèvent de la sexualité morbide et sensitive et ne méritent même pas d'être examinés ici, car ils ne représentent que l’accumulation détritique de l’hystérisme littéraire. Tout autre est l’union sexuelle : symbole, en réalité, de la consommation réalisatrice par laquelle la dualité se dissout dans l’acmé béatifique. Il n’est pas possible d’insister ici sur l’inversion humaine et la limpidité du plan divin, où ce symbole se vide de son schéma figuratif pour se fixer en créativité d’ordre supra-humain.

    L’agonie actuelle ne nous présente que de fausses positions privées de toute formulation traditionnelle : il n’y a aucun intérêt à en parler, parce qu’au fond elles ne sont rien, bien qu’elles fassent obstruction à tout. Mais une constatation s’impose : la révolte de la femme contre l’homme, quelque forme qu’elle revête, est la démonstration la plus claire de la dévirilisation progressive de l’homme, qui a adopté devant la femme une forme de réaction exactement copiée sur les réactions féminines. La “lutte des sexes” est le mythe d’une réalité d’ordre infiniment plus vaste, qui se résout dans le rapport entre l’essence informatrice et actualisatrice et la substance plastique et potentielle, dont l’union donne naissance à la manifestation cosmique et humaine. Face à la femme, l’homme est exactement ce que la femme est face à lui : de même qu’ils ne peuvent pas vivre séparément, de même il est parfaitement vain de parler d’autonomie tant qu’il y a polarité. Pour bien comprendre ce que sont les sexes, il faut se placer au-dessus d’eux en les résolvant dans un principe commun qui est l’Unité Originelle.

    La modernité ignore tout de ces vérités traditionnelles et ne peut retrouver la norme qui équilibre les polarisations apparentes, dont la sexualité est l’expression la plus visible. À ceux qui méprisent la femme, nous dirons qu’en se mirant mieux en elle ils apprendront à connaître leur propre dégénérescence, et que l’obéissance et le respect qu’ils voudraient obtenir et qu’ils n’obtiennent pas sont directement proportionnels au prestige et à la puissance qu’ils ont perdus.

    Ici comme ailleurs, un retour à la normalité n’est possible qu’avec la restauration traditionnelle, le rétablissement de la hiérarchie et la reprise de la fonction appropriée, sur le plan considéré, à la valeur symbolique et réelle qu'elle a dans les sphères supérieures. Ce n’est que lorsque l’homme redeviendra vraiment homme, que la femme redeviendra elle aussi vraiment femme et, conformément à la nature et à la vérité, l’absurdité du “problème sexuel” se résoudra sans résidus dans l’harmonie des complémentarités tournées vers la dissolution du mirage humano-cosmique dans la suprématie du Monde Divin.

    ► Guido de Giorgio, « Sulla funzione tradizionale dei sessi »  (Diorama Filosofico, 1er juin 1939).

     

    Hamsun

     

    De Giorgio“Mercuriales Viri” : Art et Tradition

    [Ci-contre : The weight of One Self by Michael Elmgreen & Ingar Dragset. Ph. : Sylvie Truchet ©, Lyon, 2013]

    Le monde occidental actuel semble avoir oublié jusqu'aux grandes lignes les plus évidentes d'une véritable organisation traditionnelle, confondant sous l'effet d'une étrange incompétence les valeurs les plus pures de l'esprit avec les expressions hybrides d'une sentimentalité doucement déviatrice qui s'alimente exclusivement à ce qui est extérieur et profane. Nous entendons par extériorité ce qui se rapporte à l'individu comme tel, centre psychologique d'où s'irradie une activité qui est une véritable aberration par rapport à la vérité ; laquelle est au-dessus et au-delà de l'individu, dans une sphère de pure et radicale intériorité, où l'individualité est entièrement neutralisée et dissoute, comparable à la lumière incolore, alors que l'individu est clignotement, éclair chromatiquement indéterminé.

    Est extérieur, par conséquent, tout ce qui est individuel, “profondément senti”, “profondément vécu”, ce qui vibre encore plus subtilement ; ce qui garde jalousement l'empreinte d'une détermination caractéristique, ce qui est “original”, c'est-à-dire coupé de toute racine traditionnelle, ce qui s'impose par l'énormité expressive et la vanité de son insuffisance réelle. Nous sommes donc dans le domaine esthétique, qui embrasse tous les types expressifs et toutes les tonalités, de la cacophonie à la phrase mélodique, des suavités parcimonieuses aux plénitudes océaniques confluant dans l'aes sonans [airain sonnant, expression paulinienne] du vide sentimental. C'est le domaine de l'art, de la poésie, de ce qu'on appelle la créativité esthétique, de ce qui est pure expression d'états, académie du frisson, acrobatie du  soupir, du hurlement, du ricanement, enfin tout ce qui, surgi dans l'individu comme expression nettement univoque, s'adresse à la masse pour obtenir la confirmation, et pratiquement la consécration, de son insuffisance.

    Si le monde moderne était ici, comme ailleurs, plus cohérent, il réserverait ce qui est expression purement individuelle à l'individu d'où elle provient ou à un cercle restreint de personnes où peut se refléter la même et vaine expérience. Mais l'art veut à tout prix sortir de l'individu pour se répercuter dans la masse, donnant lieu à un divertissant processus de création et de recréation : de façon que ce qui était déjà exprimé sous le sceau d'une limitation, reçoive d'autres limitations successives qui tentent de dominer la première, transformant ainsi l'œuvre d'art en un timbre-poste sur lequel s'impriment d'innombrables cachets, chaos d'imprécision fixatrice comparable à la goutte qui se croit océan simplement parce qu'elle se colore et s'agite et se démène dans les méandres de son écoulement. Cette manie s'appelle art et va des plus grands aux plus humbles, contaminant le goût occidental sous l'étiquette d'une soi-disant intériorité qui est pure et évidente extériorité, parce qu'elle émane de l'individu ou, mieux, de ce qu'il y a de plus individuel dans l'homme, et s'adresse aux individus qui composent cette hétérogénéité globale à laquelle on donne le nom de masse. On atteint ainsi deux extrêmes apparents, l'individu et la masse, le résidu à l'état d'isolement et le résidu à l'état chaotique de mélange et d'ensemble désagrégé. Tels sont les deux pôles de l'esthétique moderne et, pourrions-nous dire, de la vie moderne, qui est fatalement résiduelle, concrétionnelle, par conséquent stérilité et mort.

    Aubes, déclins, nuits lunaires, frissons passionnels, grondements de moteurs, intermittences sentimentales, pseudo-mysticismes avortés, tout ce qui est instable, transitoire, impermanent se succède dans un processus de réceptivité anormale, vain et pathologiquement infra-humain. Ce qui devrait être simple et significative expression dialogique ou épistolaire, conservant par là même une certaine fraîcheur d'inspiration par la confession explicite de sa momentanéité, se raidit monumentalement, s'impose ou tente de s'imposer, comme expression durable, permanente, comme modèle idéal d'autres catastrophes esthétiques, créant ainsi ce département d'imbécillité chronique auquel on donne le nom de monde de l'art.

    Il y a un vieil adage que tout le monde répète mais qui n'est compris que d'un très petit nombre : Ars longa via brevis, où est affirmée l'universalité de ce qui outrepasse la sphère de l'individualité et se place dans un domaine que ni le temps ni la mort ne peuvent blesser ou détruire. Ce domaine est celui de la vraie poésie, qui a un contenu d'universalité sacrée parce qu'à travers l'expression d'états apparemment liés au hic et nunc d'une individualité déterminée, elle permet d'accéder à des vérités supérieures, gardées par les Mercuriales Vïri les vrais poètes, au sens hautement traditionnel du terme. Ceux-ci sont les médiateurs entre l'humain et le divin, ceux qui obéissent nécessairement à une loi de l'aristocratie en se séparant du profanum vulgus, non en raison d'un superficiel principe de supériorité, mais parce qu'ils réalisent, à travers l'art et la poésie, des états supra-humains qui appartiennent à la sphère des vérités immuables, au cycle divin. Tels sont les vrais poètes et les vrais artistes, qui saisissent et fixent dans les rythmes éphémères du monde les centres stables de lumière par lesquels on parvient à la réalisation, non de “l'humain” et du “cosmique”, mais du supra-humain et de l'hyperuranien.

    Nous touchons ici la notion d'une poésie et d'un art traditionnels qui obéissent à une norme et sont contenus dans un canon, qui ne veut ni ne peut ni ne doit être original, mais au contraire transindividuel, universel. Cet art et cette poésie sont vraiment créateurs parce qu'ils rendent à l'homme sa dignité divine, lui font transcender les limites de son individualité, lui permettent de naître dans de nouveaux mondes de lumière, l'entraînent de mont en mont, de sommet en sommet, dans la sphère où toute mort est une résurrection, tout don une offrande, tout geste un sacrifice, et toute vie un rite révélateur. Le monde des apparences est dépassé, baigné par une lumière qui le décompose dans les rythmes les plus occultes, les vibrations les plus subtiles, et le fait s'agenouiller devant les Archétypes éternellement immuables dans leur vie divine.

    Tandis que les orientations de cet art et de cette poésie sont apparemment fixées, rigidifiées par la norme, en réalité la création poétique ne survient que dionysiaquement, par une impulsion sacrée, un enthousiasme — au sens étymologique du terme — qui dépouille l'homme de son individualité, l'arrache à lui-même, le lance dans de terribles tourbillons de lumière pour éprouver sa force, son autonomie, sa domination et l'entraîne de seuil en seuil dans le monde du vrai mystère, le Mystère Divin. C'est là le sens vrai et caché de l'art antique, que les modernes jugent froid, canonique, mort, parce qu'ils sont incapables d'en approfondir, sous l'apparente monotonie des formes et des rythmes, l'intériorité abyssalement féconde de bien d'autres vertiges que ceux de la sensibilité d'aujourd'hui, succession de flammèches artificielles se prenant pour la merveilleuse fête des étoiles !

    L'art, la poésie modernes sont choses profanes, même quand ils parlent de choses sacrées, car ils n'expriment que des états individuels qui, si éthérés ou subtils qu'ils soient, ne cessent pas d'appartenir à la caverne humaine, au centre mort de l'individu, d'où le Poète, le Mercurialis Vir doit vraiment s'évader s'il veut se retrouver lui-même, retrouver sa progéniture divine, sa raison d'être, son essence, sa vie, et surtout son éternité.

    Ce qui est humain reste fatalement humain : donc humus, terrestre. L'humain féconde la terre et retourne à la terre et n'échappe pas à la terre. L'épithète de “divin” si libéralement accordée à des poètes et artistes profanes est l'expression la plus typique de l'imbécillité humaine et de l'incompréhension de toute vérité traditionnelle. Seul est divin ce qui n'est pas humain, de façon absolue, ce qui est sacré, ce qui appartient au domaine de l'éternité, ce qui vient de l'homme qui n'est plus homme, qui a dépassé, transcendé son humanité, qui est mort avant de mourir, qui est rené à la vraie vie, qui a brisé ses chaînes dans un sursaut de la chair qui se fait esprit, de l'ombre qui se fait corps, du corps qui se fait habit de gloire. Il n'y a pas d'autre dépassement en dehors de celui-là, la réalisation d'états supra-humains, dont l'art et la poésie offrent, dans des illuminations symboliques, la représentation des degrés, fixant en formules de lumière le rythme de l'ascèse, taillant des marches dans la glace vive des parois vertigineuses le long desquelles le pied est aile, l'aile de Mercure, le guide divin, père et inspirateur de poètes auxquels il montre les mondes infinis de la création de l'esprit dans l'esprit.

    Cette conquête était le terme idéal de la poésie et de l'art antiques, qui ne se réduisaient pas, chez les vrais et grands poètes, à des monologues sentimentaux, à des expressions limitées à l'exubérance de vibrations purement subjectives, individuelles. L'expression Mercuriales Viri est d'Horace, poète de l'époque d'Auguste, de la romanité triomphant sur elle-même et sur le monde, lorsque la grande pax romana scellait le long enfantement de la puissance méditerranéenne dans un équilibre parfait de vie, d'art et de pensée. S'il y avait la force, s'il y avait la grandeur, c'était toujours l'esprit qui les alimentait par la bouche de ses poètes exaltant la mission de Rome, médiatrice entre le passé et l'avenir, l'Orient et l'Occident, l'humain et le supra-humain, le monde de l'éphémère, de l'individuel, du profane et la sphère du sacré, de l'universel, de l'éternel.

    Nouvelle puissance, seule et grande puissance : celle de l'Aigle qui plane solitaire dans les cieux, pénétrant les mystères des grands espaces et tirant du soleil la force de son vol foudroyant. 

    ► Guido de Giorgio, « Mercuriales Viri : Arte e Tradizione »  (Diorama filosofico, 24 janv. 1939).

    ***

    Textes extraits de : L’Instant et l’éternité – et autres textes sur la Tradition (Archè Milano, 1987)

     

     


    « FredaRomualdi »
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