• Freda

    FredaL’entretien qui suit est un témoignage autant d'une époque, d'une génération que d'une certaine réception d’Evola. Alors que ce dernier n'eut pendant l'entre-deux-guerres qu'une audience marginale, il exerça une influence, non dénuée d'équivoques au demeurant, sur une partie de la jeunesse italienne, en manque d'orientations, de la droite radicale des années 50 au début des années 70. À cet égard on peut considérer le cas de Franco Giorgio Freda comme emblématique d'une certaine lecture “traditionnelle” marquée surtout par un romantisme pessimiste et aspirant à un activisme débridé, foncièrement anticapitaliste, comparable au gauchisme révolutionnaire (d'où le surnom oxymorique d'évolien de gauche parfois donné à Freda) ou au mysticisme désespéré des nihilistes russes : il n'y a pas de solution à l'intérieur du système, la seule solution qui reste est sa destruction.

    En vérité est abandonné le terrain du politique… par détresse du sens politique. Avec tous les égarements que cela peut entraîner : le risque de se perdre dans l'esthétisme  littéraire ou dans un aventurisme sans suite. On retrouve le même complexe de sujet (du pouvoir) en mal de reconnaissance que celui ayant touché une noblesse libertine au XVIIe siècle qui considérait le pouvoir comme un mal nécessaire, s'imaginant ainsi s'en distancier. Il ne suffit pas  en effet de critiquer les mythes bourgeois XIXe siècle du progressisme ou du modernisme pour échapper à toute aliénation idéologique. Car au fond cette dernière met en question, comme l'a rappelé justement Julien Freund, le pouvoir de décision dans nos sociétés. Si l'imperium romain a su montrer une historicité, c'est bien parce qu'il a fait du droit un principe d'organisation sociale (et économique) incarné dans ses institutions et pratiques. Et s'il garde une actualité, c'est bien pour bâtir un Grand Espace européen comme l'a souligné le juriste Carl Schmitt. Si, pour nous autres Européens, Evola reste une étoile solitaire dans une époque trouble, c'est non tant en ce qu'il évoquerait à notre époque de post-militantisme une chevalerie virtuelle pareille à celle des war-games sur console ou qu'il offrirait une consolation métaphysique aux individualistes cherchant un supplément d'âme voire un adjuvant aux byzantinismes de civilisation fatiguée, mais bien parce qu'il invite à une éthique de résistance pour servir au devenir européen. La royauté intérieure, celle qui lutte, ne peut que se plonger ou prolonger dans le fait d'assumer enfin le moment machiavélien…

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    ◘ Les non-conformistes des années 70

    Entretien avec Daniel Cologne

    “Une droite inconnue qui attendait son heure”
    Philippe Baillet


    • Q. : Daniel Cologne, vous avez collaboré au Cahier de l'Herne sur René Guénon (en 1986). On a vu votre signature, il y a plus de 20 ans, dans la revue de Georges Gondinet, Totalité ; on l'a retrouvée ensuite dans Vers la Tradition de Roland Goffin. Mais jamais vous n'avez révélé les origines de vos démarches, les débuts de votre trajectoire intellectuelle. Pouvez-vous nous en parler aujourd'hui ?

    DC : Je suis né en 1946 et j'ai fait mes études à l'Université Libre de Bruxelles, à la faculté de philosophie & lettres, section “philologie romane”. Je suis sorti en 1969. En 1970, je pars en Suisse, où des places d'enseignants sont vacantes. Je garde toutefois mes attaches et mes contacts en Belgique, où je reviens toujours pour les vacances. En 1972, j'ai collaboré ainsi au journal belge La Relève, organe des jeunes sociaux-chrétiens. Mon premier article s'intitulait « La critique littéraire à l'Université de Genève », où j'ai évoqué la figure du Professeur Jean Starobinsky, spécialiste de Rousseau. Mon deuxième article était consacré à David Scheinert. À Genève, un théâtre venait de jouer une de ses pièces, L'homme qui allait à Götterwald. J'en ai fait un compte-rendu. Et puis j'ai rencontré David Scheinert, qui habitait Bruxelles, à un jet de pierre de la Basilique de Koekelberg.

    Je me suis toujours intéressé au théâtre puisque j'ai rédigé mon mémoire de fin d'études sur 3 dramaturges français : Jean Anouilh, Jean Giraudoux et Gabriel Marcel. À propos de cet engouement pour le théâtre, je voudrais vous raconter une petite anecdote : ma mère est au fond une actrice ratée ; son désir de jeune fille était de monter sur les planches, mais son milieu social, très puritain, l'en a empêchée. Est-ce une explication de mon engouement personnel, qui se serait transmis de mère à fils ? Je me suis ensuite intéressé à l'œuvre théâtrale de Félicien Marceau et de Michel de Ghelderode, auxquels j'ai consacré des articles dans Les Écrits de Paris et dans Défense de l'Occident.

    L'homme qui allait à Götterwald

    Mais revenons à la pièce de Scheinert jouée à Genève. Elle tournait autour de la thématique de l'échec, thématique que j'avais déjà abordée dans mon étude sur Anouilh, Giraudoux et Marcel. Il s'agissait plus exactement de l'échec du couple, préfiguration d'un échec de la vie. Dans L'homme qui allait à Götterwald, Scheinert met en scène l'histoire de Jérôme, personnage qui a effectivement tout raté dans sa vie. Le musicien Marcel Mortier avait justement composé pour David Scheinert une complainte, La complainte du pauvre Jérôme, dont je me rappelle les paroles : « Plaignez, plaignez le pauvre Jérôme, il n'a jamais été heureux, pas un succès, pas un diplôme, rien que la mort devant les yeux ». L'ambiance du théâtre de Scheinert est un sombre pessimisme, même si par ailleurs le dramaturge mettait sa plume au service de la gauche et de son euphorie progressiste.

    • Q. : La personnalité de David Scheinert semble vous avoir profondément marqué… 

    DC : En un certain sens, oui. Cette personnalité est en tout cas fort intéressante. Il est né en 1916 et est décédé en 1996. David Scheinert était originaire de Pologne, issu d'une famille juive de Tschenstochau/Czestochowa. Il arrive en Belgique à l'âge de 8 ans. Homme de gauche engagé, il est devenu plus tard critique littéraire du journal communiste Le Drapeau rouge, sous le pseudonyme de “Vingtras”. Il m'a fasciné pour 2 raisons : premièrement, il défendait la qualité de la littérature belge d'expression française et s'engageait ainsi contre le parisianisme littéraire ; deuxièmement, d'une manière très objective, il reconnaissait le talent littéraire de certains écrivains collaborationnistes, surtout 3 d'entre eux : Pierre Hubermont, René Verboom et Constant Malva.

    R. Verboom était un ami de Michel de Ghelderode. Félicien Marceau en parle dans ses mémoires, Les années courtes. Verboom était un personnage haut en couleurs, une grande gueule de Bruxellois. Il est actuellement réhabilité et figure enfin dans l'anthologie de la littérature belge francophone de Michel Joiret. C. Malva est également réhabilité, comme pionnier de la littérature prolétarienne. Hubermont est réédité dans la collection “Espace Nord”, notamment son roman prolétarien Treize hommes dans la mine. Ainsi, le pronostic formulé par Scheinert, concernant la réhabilitation de ces auteurs, s'est avéré exact. Il était audacieux pour l'époque. Nous étions en 1974.

    • Q. : Mais en dépit de tout cela, vous restiez beaucoup plus attiré par les écrivains de droite que par les écrivains de gauche, fussent-ils des écrivains prolétariens passés à la collaboration. En fait, quel déclic, ou quel hasard, a fait de vous un traditionaliste ?

    DC : J'ai d'abord découvert Julius Evola à travers Les Hommes au milieu des ruines, ouvrage paru aux Sept Couleurs, une petite structure éditoriale dirigée par Maurice Bardèche. C'est une recension de ce livre, parue dans Rivarol, qui a attiré mon attention, provoqué le déclic. J'étais un lecteur de Rivarol, par attirance pour les idées de droite, une attirance qui s'était renforcée au cours des années 73 et 74, à cause du terrorisme intellectuel qui sévissait dans l'enseignement. À Genève, ville de tradition calviniste et puritaine, bon nombre d'enseignants viraient au gauchisme ultra-permissif : comme en Hollande à la même époque, le balancier passait de l'autre côté, sans juste mesure. On passait du rigorisme moral le plus strict à la promiscuité la plus débridée. Par réaction, mes tendances se confirmaient. Pendant mes études universitaires, comme je viens de vous le dire, j'avais choisi de travailler sur 3 dramaturges qui étaient loin d'être des “progressistes”. Chez Anouilh, je suis tombé sur une idée importante, qui anticipait un peu sur la notion de “race de l'esprit” que j'allais découvrir plus tard chez Evola.

    Les pièces noires d'Anouihl

    Dans l'œuvre théâtrale d'Anouilh, nous rencontrons des couples, des jeunes gens et des jeunes filles donc, qui n'arrivent pas à l'harmonisation à cause de leurs différences sociales. Cet état de choses peut déboucher sur des situations comiques comme dans Le rendez-vous de Senlis, où le jeune homme pauvre invite sa riche fiancée dans une villa luxueuse qu'il a louée, pour faire croire que c'est la sienne, et engage des acteurs pour jouer le rôle de ses parents. Mais il y a aussi, dans les “pièces noires” d'Anouilh, le tragique de cet échec du couple. Le jeune homme pauvre se dépeint « comme un homme auquel les femmes ne sourient pas, qui ne sait pas parler aux maîtres d'hôtel et pour qui chaque geste naturel est une étude ». Cette réplique reflète une situation socio-économique en termes psychologiques. Ou encore : « Nous sommes pauvres, c'est pour nous qu'on a écrit les livres de morale ». Un communiste aussi aurait pu écrire cela (par ex. Aragon dans Les beaux quartiers). Anouilh apparaît parfois comme un “révolté sans bannière”, mais une pièce comme Les poissons rouges, par ex., le situe en fin de compte parmi les anarchistes de droite. Ironie, distance, détachement : tels sont les traits d'Antoine de Saint-Flour, un hobereau qui prend tout à la légère, alors que son ami, l'homme du peuple, râle constamment et revendique de manière stérile. La pièce a été magistralement interprétée par Marielle et Galabru. La sympathie d'Anouilh va manifestement au personnage incarné par Marielle.

    • Q. : Et Giraudoux, que vous a-t-il apporté dans le cadre de votre travail ?

    DC : Giraudoux est tout d'abord un magicien du verbe, un maître apollinien de la belle apparence. Ensuite, au-delà de toute considération philologique, Giraudoux fut aussi un artisan du rapprochement franco-allemand. Personnellement, j'ai été élevé dans la défiance de l'Allemagne, à 2 doigts de la haine que l'on a cultivée à l'Ouest contre ce pays. Fait prisonnier lors de la campagne des 18 jours de mai 1940, mon père avait été en captivité Outre-Rhin, et n'avait pas gardé un bon souvenir de cette période noire. Ses sympathies allaient au Général De Gaulle plutôt qu'aux puissances anglo-saxonnes et, quand j'ai eu seize ans, en 1962, j'ai entendu le discours du Général, le 9 septembre, appelant à la réconciliation franco-allemande avec Adenauer. Le vainqueur idéalisé faisait le premier pas de l'amitié européenne retrouvée. En fait, De Gaulle réalisait au niveau politique ce que Giraudoux avait réclamé en filigrane dans ses créations littéraires.

    Ondine & Hans

    Dans La guerre de Troie n'aura pas lieu, Giraudoux met également en scène un personnage professant l'égalité et la démocratie, Demokos, qu'il place sous un jour peu sympathique. Il tient des propos démagogiques, il fait figure d'illuminé, de chef de secte. Giraudoux, c'était clair, se défiait, de ce genre de discours. Dans Ondine, que j'ai mieux étudiée puisqu'il s'agit de l'histoire d'un couple, thème de mon mémoire de fin d'études, il exprime ses idées personnelles sur la nécessaire réconciliation franco-allemande. Ondine est la nymphe, la divinité aquatique, symbolisant la légèreté française. Hans, son amour, est un chevalier sérieux, fidèle, qui représente l'esprit germanique tout en étant quelques fois balourd. Dans cette présentation des caractères de ses personnages, Giraudoux reste français, colle aux clichés que les Français s'attribuent et attribuent aux Allemands. Sa germanophilie est donc une germanophilie française : il exprime sa sympathie pour la germanité, sans abandonner son image très idéalisée de la France.

    • Q. : Et le dernier des dramaturges que vous avez étudiés, Gabriel Marcel, que vous a-t-il apporté ?


    DC : Gabriel Marcel m'a surtout fait prendre conscience de l'opposition entre Être et Avoir, avant-goût — j'y reviendrai — de l'opposition guénonienne entre qualité et quantité. Dans ses pièces où l'échec d'un couple est mis en scène, Gabriel Marcel nous livre un message constant : ne pas objectiver le partenaire, ne pas transformer le partenaire en objet, comme s'il était quelque chose que l'on possède. L'idée de la femme-objet lui était insupportable. En ce sens, G. Marcel n'était nullement le réactionnaire que l'on a parfois dépeint. Il était en quelque sorte un féministe avant la lettre. En 1977, j'ai publié dans Écrits de Paris, un article sur cette problématique du théâtre marcellien : “Gabriel Marcel, aspects d'un anti-conformiste méconnu”.

    J'ai voulu montrer que Gabriel Marcel était loin d'être ce réactionnaire figé dans son passéisme et dans un catholicisme conformiste. C'est évidemment la dernière image que l'on a de lui. Cet homme, d'origine juive, passé au protestantisme puis à l'intégrisme catholique de Saint-Nicolas du Chardonnet, a toujours été un anti-conformiste. En 1919, dans Un homme de Dieu, il nous narre l'histoire d'un pasteur protestant, marié et dont le couple va à l'échec. Gabriel Marcel critique justement l'objectivation de la femme, dont ce pasteur se rend coupable. La trajectoire de Gabriel Marcel nous enseigne que les clivages ne sont jamais nets, les étiquettes sont collées sur le dos des écrivains de manière totalement arbitraire. Je pense, depuis ma pratique de Gabriel Marcel, qu'il faut toujours aller aux textes pour voir ce que sont réellement les écrivains.

    Simone de Beauvoir me fait découvrir Guénon

    • Q. : Vous nous dites que la distinction de Gabriel Marcel entre Être et Avoir vous a donné un avant-goût de la distinction opérée par Guénon entre qualité et quantité. Mais comment avez-vous découvert Guénon ?

    DC : Je vais sans doute vous étonner, mais j'ai découvert Guénon par un livre de Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade ?. Ce livre est composé de plusieurs essais, dont un sur Sade. Mais il y en avait un autre, intitulé “La pensée de droite aujourd'hui”, texte qui date des années 50. Cet essai est d'une violence rarement égalée et d'une mauvaise foi patente. S. de Beauvoir traîne dans la boue toute la génération des Hussards. Elle s'en prend à Jules Monnerot et à Paul Sérant, et ce dernier a d'ailleurs riposté avec “La Droite de cette dame”, article paru dans La Parisienne. Mais S. de Beauvoir attaque également Guénon. D'après elle, la droite se pense comme une classe décadente à travers les idées de Guénon. La bourgeoisie, poursuit-elle, a besoin de croire au déclin de l'Occident et à la fin du monde pour justifier ou cacher son propre déclin. Par réaction, cela m'a donné envie d'en savoir plus sur Guénon. Je me suis procuré La crise du monde moderne. Mais ce ne sera que quelques années plus tard que je lirai Le règne de la quantité, qui me marquera profondément. Il est important de noter cette distance de quelques années dans mon itinéraire, car c'est à ce moment que commence pour moi une aventure, celle du journal Le Huron.

    Q. : En effet, qu'est-ce que Le Huron ?


    DC : Georges Neri et moi-même fondons Le Huron à Genève en 1974. 8 numéros sont parus. Le titre est tiré d'une nouvelle de Voltaire. Nous voulions jeter sur le monde un regard analogue à celui du Huron de Voltaire sur le Paris du XVIIIe siècle. Le Huron était un journal satirique et polémique. Nous écrivions au vitriol. Nous proposions à nos lecteurs un mélange de polémique, parfois de bas étage, je l'avoue, et de réflexion métapolitique. L'idée était de se servir d'Evola et de Guénon pour donner à la droite de nouvelles assises philosophiques, d'éviter de faire du “réchauffé”, du “néo”. Je ne prétends pas que nous avons réussi. Nous voulions aussi dépasser les insuffisances du NOS (Nouvel Ordre Social), un mouvement d'extrême-droite genevois qui se réclamait de Georges Oltramare. À l'époque, le NOS volait très bas. Nous voulions lui donner des bases doctrinales plus solides, attirer ces jeunes vers Guénon et Evola. Dans cette démarche, il est évident que nous avons tous 2 commis des erreurs : notamment de trop axer nos réflexions sur l'anti-égalitarisme.

    Le “Cercle Culture et Liberté”

    Parallèlement au Huron, nous avons créé le CCL (Cercle Culture et Liberté), qui organisait des cycles de conférences ; ainsi, en 1976, nous avons invité Édouard Labin, époux de Suzanne Labin, qui a prononcé un exposé sur la problématique du QI (quotient intellectuel). C'était dans l'air du temps. Louis Pauwels, dans la foulée de ce culte du génie, venait de publier Blumroch l'admirable. L'ensemble de nos conférenciers présentait un éventail très électique. Nous avons également obtenu l'accord de Maître Gérard Hupin, de Bruxelles, qui est venu prononcer une conférence intitulée “Allons-nous vers la troisième guerre mondiale ?”. Les Soviétiques, prétendait-il, étaient sur le point de nous envahir, tandis que nous basculions, avec l'idéologie permissive de mai 68, dans les “paradis artificiels de la drogue et du sexe”. Après son passage, j'ai pu écrire quelques articles dans son journal, La Nation belge.

    • Q. : Y a-t-il eu d'autres conférenciers à Genève ?


    DC : Bien sûr. Je me rappelle surtout de Jean-Gilles Malliarakis et d'Yves Bataille. Quand Malliarakis est venu, nous avons eu une bagarre homérique avec des trotskistes genevois envoyés par Jean Ziegler, actuellement collaborateur occasionnel de Krisis, le nouvel organe d'Alain de Benoist. C'était en décembre 1976. Chauffés à blanc par Ziegler, ces garçons d'extrême-gauche ont attaqué le service d'ordre du NOS qui protégeait la salle. Le lendemain, en relatant l'événement, la presse genevoise a révélé que cette même salle Saint-Germain avait accueilli en 1904, une conférence d'un certain Benito Mussolini et que, parmi les auditeurs les plus attentifs, figurait Vladimir Illitch Oulianov, le futur Lénine.

    Le titre de la conférence d'Yves Bataille était tout un programme : “Ni Washington ni Moscou” (2). Il n'y a pas eu de bagarre mais de simples menaces sans suite. Nous avions entre-temps adhéré aux GNR (Groupes Nationalistes-Révolutionnaires), structurés par François Duprat. Nous voulions constituer un GNR pour la Suisse romande et la Haute Savoie. Nous avions préparé minutieusement la venue de Bataille, pour éviter toute réédition des incidents survenus lors du passage de Malliarakis. Nous disions : “On prépare la conférence de Bataille et la bataille de la conférence”.

    Dans le cadre du CCL, j'ai fait la connaissance de Georges Gondinet, lecteur de mes articles dans Le Huron. Une sorte de synergie s'est opérée alors : Gondinet était attiré à cette époque par les idées de Bataille ; ensemble, ils organisaient à Paris des séances de travail, où ils confrontaient leurs points de vue. Ainsi, en janvier 1978, Gondinet, Bataille, Vatré et moi-même avons discuté des “groupes géopolitiques” de l'Armée Rouge autour d'une succulente galette des Rois ! Bataille voulait infléchir le nationalisme révolutionnaire de Duprat (qui vivait encore) vers un national-communisme, qu'il exprimait déjà dans un bulletin, Correspondance européenne. Bataille était influencé par Jean Parvulesco et par Jean Thiriart. Il a également attiré notre attention sur la personnalité de Philippe Baillet.

    Bataille et Gondinet : une Europe nationale-communiste portée par une élite de Kshatriyas

    Pendant ces années 75, 76 et 77, nous étions dans l'indétermination, prêts à mordre à n'importe quel hameçon, pour sortir de l'ornière des vieilles droites. Avec Gondinet, Neri et moi-même restions sur des positions évoliennes. Pour G. Gondinet, le niveau d'exigence traditionnel d'Evola était plus élevé que celui de Guénon, parce qu'il réclamait l'action et refusait la pure contemplation. C'est en fait la fameuse distinction entre le Guerrier (Kshatriya) et le Brahmane. Evola se voulait Kshatriya. Et Guénon, Brahmane. C'est à cette époque que nous avons également connu la Nouvelle droite autour d'Alain de Benoist, où l'on spéculait également sur cette orientation héroïco-guerrière de la psyché européenne. Des portraits de Mishima et de Montherlant ornaient la tribune lors des colloques du GRECE ; et la ND venait également de sortir un ouvrage d'initiation à la pensée d'Evola, Le visionnaire foudroyé [Copernic, 1978].

    De la “défense de l'Occident” à la “Plus Grande Europe”

    Gondinet travaillait à l'époque à Défense de l'Occident, au sein de l'équipe de Maurice Bardèche. Il voulait donner un coup de jeunesse aux thématiques abordées dans la revue et, surtout, sortir du “romantisme du souvenir”, très présent chez Bardèche à cause des liens familiaux qui l'avaient uni à Brasillach. Le titre Défense de l'Occident ne plaisait pas à Gondinet. Celui estimait à juste titre que l'Occident devait être défendu avant tout contre lui-même. Il voulait faire glisser le discours vers l'idée d'Europe et même de “Plus Grande Europe”, notion héritée, via Bataille, de Jean Parvulesco et de Jean Thiriart, auteur d'un livre qui l'avait enthousiasmé, L'Europe, un Empire de 400 millions d'hommes.

    Nous fréquentions aussi, à l'époque, l'équipe d'Horizons européens, animée par Fabien Régnier. Lui aussi défendait l'idée d'une plus grande Europe, élargie à l'Est, mais dans une perspective fédéraliste, proche des idéaux d'Alexandre Marc, de Guy Héraud et de Yann Fouéré. Je me souviens aussi de Jean-Paul Rebattet, celtisant farouche, et de Patrice Faget, homme de terrain.

    • Q. : Quel était le dénominateur entre tous ces hommes, car, finalement, leurs options respectives sont dissonantes sinon divergentes ? Comment avez-vous réussi à harmoniser cet ensemble en apparence hétéroclite ?

    DC : L'ensemble ne s'est jamais vraiment harmonisé. Nous formions une nébuleuse anti-égalitariste. Notre dénominateur commun se définissait par la négative : l'hostilité au nivellement par le bas, le rejet de la médiocratie post-soixante-huitarde. Éric Vatré de Mercy, futur biographe de Maurras, de Daudet et de Rochefort, futur auteur d'un essai sur Montherlant, était maurrassien. G. Gondinet était évolien. Bataille travaillait dans le sillage de Parvulesco et de Thiriart. Fabien Régnier était un européiste fédéraliste venu de la gauche. Bernard Dubant, qui deviendra un spécialiste des Sioux et des Amérindiens du Nord en général, avait été stalinien avant d'occuper Saint-Nicolas du Chardonnet avec les intégristes. Parmi nous, dans des circonstances très diverses, on remarquait souvent la présence de Jean-François Mayer, étudiant fribourgeois, qui deviendra historien des sectes, mais dont la personnalité se laissait à l'époque difficilement cernée. C'était une sorte de caméléon donnant l'impression d'avoir le don d'ubiquité. Il y avait enfin Bernard Paqueteau, un jeune Niçois très attachant, fils de militaire de carrière, admirateur de Berdiaev et de Dostoïevski, auteur du premier mémoire universitaire en langue française sur Evola.

    Le Centre d'Études Évoliennes

    • Q. : Tous ces gens sont donc encore en activité aujourd'hui ?

    DC : Presque tous. Malheureusement, quelques-uns nous ont quitté prématurément. Je rends hommage à trois d'entre eux que je n'ai pas connus. Jean-Claude Cuin animait avec Bernard Dubant la revue catholique ésoterique Narthex. Il est mort à 32 ans. Adriano Romualdi s'est tué dans un accident d'auto en 1973, la même année et de la même façon que Jef Vercauteren. Avec ce dernier, nous pouvons aborder la question des Centres d'Études Julius Evola, car Evola était le seul noyau doctrinal dur par-delà l'écorce très hétéroclite de notre mouvement.

    En Italie, le Centre était dirigé par Renato del Ponte, l'homme qui avait porté les cendres d’Evola au sommet du Monte Rosa, selon les dispositions testamentaires du défunt. En Belgique, le relais de Vercauteren a été pris par Marc Eemans. En France, le responsable était un certain Léon Colas, mais c'était Philippe Baillet qui se chargeait de la majeure partie des tâches. Baillet était d'une intelligence remarquable et avait un énorme volume de travail. Il s'était brouillé avec Colas, car quand nous demandions à Colas comment contacter Baillet, Colas nous répondait : « Baillet s'est complètement garé des voitures » (sic). Nous en étions désolés. Mais voilà que Bataille vient démentir cette affirmation.

    En 1977, nous décidons d'organiser un colloque sur l'anarchisme de droite à Paris. À la tribune : Gondinet, Vatré de Mercy, Dubant, Colas et moi. Le colloque étant fixé un samedi, nous décidons de tenir une réunion préparatoire le jeudi, où nous convions Baillet, qui répond présent. Colas n'était pas content, mais n'a rien dit.

    Baillet : “Chevaucher le Tigre” avec les Tupamaros et le Vietcong

    freda210.jpgBaillet a eu la courtoisie de ne pas monter à la tribune, afin de ne pas embarrasser Colas. Lors du débat, il est intervenu de manière particulièrement brillante. Son argumentation était de tendance nationale-communiste, comme celle de Bataille qui, lui aussi, était dans la salle. Baillet nous disait — nous étions en 1977 — que le Tupamaro d'Amérique latine ou le combattant du Vietcong étaient les modèles auxquels nous devions nous référer, si nous voulions véritablement “chevaucher le Tigre”. On sentait clairement l'influence de l'Italien Franco Giorgio Freda (2) [ci-contre]. Chevaucher le Tigre d'Evola était paru en version originale italienne en 1958. Freda est l'homme qui a fait le lien entre les idées qu'Evola avait développées dans ce livre — la volonté d'être actif dans un sens traditionnel, même dans une époque de déclin et au milieu des ruines — et les groupes activistes nationaux révolutionnaires de la péninsule italique dans les années 70. Donc, au-delà de la dispute qui venait d'opposer Baillet à Colas, ce colloque nous a apporté une nouvelle piste idéologique importante, grâce à l'intervention dans le débat de P. Baillet.

    • Q. : Cette nouvelle piste idéologique était-elle l'apanage de votre petit groupe ou d'autres la suivaient-ils également ?


    DC : En Suisse aussi, dans le NOS et les GNR, il y avait des garçons qui faisaient l'éloge de la “troisième voie libyenne” de Khadafi. Gilbert Duart (1), un des plus sympathiques membres des GNR, s'engageait à fond dans la ligne de Thiriart, Parvulesco et Bataille. À Lausanne, dans la même mouvance, Daniel Bättig animait des journaux comme L'Insurgé et Lutte du peuple.

    Quand l'antenne était à nous…

    Le 24 novembre 1976, G. Gondinet et moi-même arrivons à Bruxelles, où nous vous rencontrons pour la première fois, ainsi que le regretté Alain Derriks (1952-1987), lors d'une soirée organisée dans les locaux du Helder, rue de Luxembourg, par Georges Hupin, le GRECE-Bruxelles, et quelques animateurs de La Nation Belge, dont Maître Gérard Hupin et son épouse. Le CCL avait une antenne à Bruxelles, en la personne d'Alain Derriks, que vous alliez aider dans sa tâche, tout en poursuivant votre activité dans la rédaction de Pour une renaissance européenne de Georges Hupin.

    Le 27 novembre 1976, jour de mon trentième anniversaire, nous sommes invités à une émission télévisée hebdomadaire à Genève, 'L'Antenne est à vous'. Le CCL recevait 15 minutes d'antenne pour exprimer ses idées, comme d'autre organisations ou cercles, chaque semaine. Gondinet est arrivé de Paris. Sur le plateau, outre G. Gondinet, il y avait le futur avocat Pascal Junod, Duart et moi-même. Junod et Duart avaient été recrutés in extremis, car, normalement, c'était Régnier et Faget qui auraient dû prendre la parole, mais ils en ont été empêchés au dernier moment. La performance de Junod a été éblouissante. Il était très jeune, il avait 19 ans. Il avait juste eu le temps de lire une seule fois en vitesse son texte avant d'arriver sur le plateau, mais il l'a restitué avec le brio du futur membre du barreau.

    • Q. : Cette émission fut donc le clou de votre carrière genevoise. Après commence votre période parisienne. Pouvez-vous nous en toucher un mot ?

    DC : En 1978, je m'installe effectivement à Paris. J'avais donné ma démission d'enseignant à Genève. Avant de quitter les bords du Lac Leman, j'avais travaillé pendant 18 mois dans un magazine grand public, Impact, organe de la droite libérale musclée, dans lequel j'essayais de faire passer des idées évoliennes ! À mes yeux, et rétrospectivement, le meilleur article que j'ai réussi à publier dans ce canard s'intitulait “L'Europe, patrie idéale”. C'était en octobre 1976. L'idée centrale de cet article venait de G. Gondinet, qui développait à l'époque une théorie très séduisante, celle des “trois patries et de leur hiérarchisation. Il y avait, à la base, la “patrie charnelle”, qui constituait un socle, puis la “patrie historique” et, enfin, au sommet, la “patrie idéale”, c'est-à-dire, pour nous, l'Europe. Dans cet article d'Impact, je n'avais fait que développer une conception de G. Gondinet.

    Mais fin 1977, je suis viré d'Impact. N'ayant plus de ressources, étant marqué à l'extrême-droite du fait de mes liens avec le NOS et les GNR, je décide de partir à Paris, où j'avais davantage de relations. C'est ainsi que je suis devenu journaliste à Rivarol, du temps de Maurice Gaït, un ancien du cabinet de Jérôme Carcopino à Vichy. Tous les latinistes connaissent l'excellente introduction de Carcopino au monde de la Rome antique, La vie quotidienne à Rome. Gaït, pour avoir été le compagnon de route de cet ami de tous les latinistes, mais qui fut aussi un réprouvé, avait été déchu de ses droits d'enseigner. Comme j'avais volontairement abandonné un enseignement qui allait à vau-l'eau, il m'accordait volontiers sa sympathie, sorte de solidarité entre universitaires marginalisés par un pouvoir qui rejetait la culture.

    Pierre Lance : pour l'alliance d'un vrai régime des libertés et des technologies de pointe

    • Q. : Dans votre période parisienne, vous avez aussi collaboré à L’Ère nouvelle de Pierre Lance, et vous avez connu le lancement des éditions Pardès.

    DC : Effectivement, j'ai travaillé de 1980 à 1982 à L'Ére nouvelle de Pierre Lance. Celui-ci m'a fait découvrir l'astrologie, application de la doctrine guénonienne de l'espace-temps qualifié, dont je dirais quelques mots tout à l'heure. La démocratie de P. Lance était à mille lieues du jacobinisme, mais très proche de votre “démocratie organique”, ou encore de la synthèse “archéofuturiste” d'un Guillaume Faye : alliance d'un vrai régime des libertés et des technologies de pointe. Il y avait matière à réflexion pour un anti-démocrate viscéral comme moi ! À L'Ére nouvelle, j'ai rencontré des jeunes intellectuels prometteurs et en pleine recherche : Pierre de la Crau, fasciné par le monde celtique, et Emmanuel Lévy, fils d'un historien juif.

    En 1982 et 1983, je fais un bref passage aux éditions Pardès qui démarrent à l'époque. Ce fut très enrichissant. Je suis rétrospectivement fier d'avoir travaillé au lancement d'une entreprise éditoriale qui est toujours présente en librairie aujourd'hui, plus florissante que jamais, avec des collections didactiques bien adaptées au public actuel comme les “B.A.BA” et les “Qui suis-je ?”. Depuis leurs débuts, les éditions Pardès ont changé, certes, mais elles sont restées fidèles au concept de la permanence de la Tradition, toujours présente même au cœur de la décadence, comme un providentiel flambeau dans l'épaisseur de la nuit.

    Pendant ma “période Pardès”, Gondinet et sa dynamique compagne Fabienne Pichard du Page ont publié une excellente Histoire des Vendéens. Ils ont présenté ce livre sur les ondes de Radio Alouette, où j'ai aussi été interviewé pendant une heure dans l'émission “L'invité au Pays” (6 juillet 1982). Cette station libre avait un directeur aujourd'hui bien connu : Philippe de Villiers. Malheureusement, Georges, Fabienne et moi, nous nous sommes brouillés. J'assume aujourd'hui l'entière responsabilité de cette brouille. Roland Goffin m'a alors contacté pour travailler avec lui à Vers la Tradition.

    La “nouvelle droite”, Jérémie et l’Ecclésiaste

    • Q. : Est-ce à cette époque que vous allez approfondir votre connaissance de l'œuvre de Guénon et développer, dans ce sillage, une critique de la ND française et de ses aspects modernes et prométhéens ?

    DC : J'avais effectivement découvert Le Règne de la quantité, puis les autres livres de Guénon. En prenant connaissance de cette œuvre, je prends en effet la “nouvelle droite” en grippe. Ma réaction, qui fut polémique et épidermique, je l'avoue aujourd'hui, était comparable à celle que j'avais eue vis-à-vis du gauchisme à Genève au début de ma courte carrière de professeur. L'arrogance du discours de la “nouvelle droite” me semblait insupportable, j'estimais que c'était un élitisme à base d'orgueil dominateur. C'est sur de tels sentiments que se fondait ma réaction épidermique.

    Ensuite, ce qui m'a choqué également, c'est cette mise entre parenthèse systématique de la tradition judéo-chrétienne. Pour moi, la ND jetait sur le passé un regard myope, doublé d'une mauvaise foi, car il me semble toujours que la tradition biblique (l'Ancien et le Nouveau Testaments) présente un tel foisonnement et une telle diversité qu'elle ne permet pas un tel rejet total et manichéen. Par ex., il n'y a pas de commune mesure entre un livre comme l’Ecclésiaste et les livres des prophètes Isaïe ou Jérémie. Chez Jérémie, par ex., il y a un côté larmoyant et pleurnichard (d'où les “jérémiades”) qui me déplait aussi. L'Ecclésiaste, en revanche, nous dit qu'« il y a un jour pour aimer, un jour pour haïr, un jour pour rire, un jour pour pleurer ». Ou nous inculque des vérités éternelles comme Nihil sub sole novi (Rien de nouveau sous le soleil) ou Vanitas vanitatum et omnia vanitas (Vanité des vanités et tout est vanité). Là transparaît une sagesse fort proche de celle de Lao Tse.

    Accepter ou rejeter en bloc la tradition biblique me semble les 2 faces d'une même erreur. En l'occurrence, le Janus Bifrons, ce sont d'un côté les sectes apocalyptiques et fondamentalistes, qui prennent la tradition biblique à la lettre, et de l'autre, un mouvement comme la ND qui la rejette en bloc, pour la remplacer par un paganisme caricatural et parodique, et surtout complètement artificiel. De ce fait, le rejet du réel par les fondamentalistes bibliques équivaut au rejet du réel par les païens parodiques. On peut aussi se demander s'il n'y a pas une sorte d'animation dialectique entre ces 2 pôles, qui se renforceraient l'un l'autre.

    En plus, la ND faisait dériver le communisme et le nazisme de la matrice judéo-chrétienne. Le Christ a certes dit : « Qui n'est pas avec moi est contre moi ». Mais pour Alain de Benoist, cette parole était “le mot d'ordre de tous les totalitarismes”. Pour moi, c'est le genre de raccourci inacceptable. Je ne conteste pas que des gens sérieux développent la conception de l'Évangile poison hors de l'Église, ou encore la thèse que les idées de gauche sont « des idées chrétiennes devenues folles » (Chesterton). Mais dans l'anti-judéo-christianisme de la ND, il y a une mauvaise foi, qui n'est peut-être pas tout à fait innocente, mais qui m'a incité à me distancier, en dépit de l'indéniable séduction de la ND. Celle-ci m'a tenté jusqu'en 1978, surtout en raison de son anti-égalitarisme.

    Dé-qualification et désenchantement

    • Q. : Mais que vous a apporté la lecture du Règne de la quantité ?

    DC : Quand j'ai lu Le Règne de la quantité de René Guénon, j'ai constaté que sa dénonciation du monde moderne va beaucoup plus loin que les analyses de type marxiste et que les critiques de la ND à l'encontre de la société marchande. Du côté marxiste, on oppose les prolétaires aux bourgeois ; du côté de la ND, les héros aux marchands (selon une terminologie héritée de Werner Sombart). Ces oppositions m'avaient toujours paru un peu simplistes en regard de la finesse d'analyse de Guénon, pour qui le problème tournait autour des pôles de la “qualité” et de la “quantité”. J'irai jusqu'à dire que la quantité ne peut se définir que négativement, que par l'absence de qualité, de sorte que la décadence moderne se définit comme une dé-qualification du monde. D'autres, comme Max Weber, parlent de « désenchantement », terme plus poétique repris en Flandre et aux Pays-Bas par le néo-païen contemporain Koenraad Logghe. Ce dernier est de plus en plus inspiré par Guénon et se différencie ipso facto de la multitude des néo-païens de pacotille.


    À partir de cette notion de “dé-qualification”, je me suis surtout intéressé à la dé-qualification du temps. Le monde de la Tradition a connu un temps qualifié. Le monde moderne veut lui substituer un temps dé-qualifié. Ce qui revient à instaurer en quelque sorte l'égalitarisme de tous les instants qui composent la ligne du temps. On peut dire la même chose de l'espace. Du point de vue traditionnel, n'importe qui ne peut pas faire n'importe quoi, à n'importe quel moment et dans n'importe quel lieu.


    L'homme qualifié doit agir dans un temps et dans un espace qualifié, d'où mon intérêt principal pour la doctrine des cycles et dans un second temps pour la géographie sacrée.

    Mon étude de Guénon se limite en gros à la cyclologie, aux rapports Brahmane/Kshatriya (spiritualité/puissance) et à quelques considérations sur la “guerre occulte”. Je ne me permettrai pas de discourir sur l'initiation, car je n'ai franchi aucun “seuil” au sens initiatique du terme. Je ne suis pas un grand connaisseur de l'islam, qui est la tradition dans laquelle Guénon s'est installé à partir de 1930. Mais comme l'a très bien souligné R. Goffin dans Vers la Tradition : être guénonien n'aboutit pas nécessairement à devenir musulman. Goffin parle de la Guerre sainte ; il dit que la Grande Guerre Sainte doit toujours prévaloir sur la petite guerre sainte et il ajoute en substance : “si tant est que la petite guerre sainte ait jamais eu une signification”. Le guénonisme ne peut pas être prétexte à une guerre de religion.

    La critique guénonienne de Bergson et de Teilhard

    Ma rupture avec la nouvelle droite s'est consommée au fil des années sur la question du sens de l'histoire, qui me paraît fondamentale, parce qu'il faut répondre au progressisme linéaire, issu du libéralisme, qui est évidemment une aberration.

    Il faut préciser, à ce niveau, que Guénon a aussi pris position contre Bergson et Teilhard de Chardin, pour lesquels l'histoire n'est pas bêtement linéaire mais est plutôt un mouvement de spirale ascendante, que l'on retrouve dans le New Age actuel. Ce mouvement de spirale ascendante postule une montée vers un Christ cosmique (Teilhard) ou vers un état de plénitude vitale (l'idée de croissance personnelle du New Age californien). Pour s'opposer à cela, il ne faut évidemment pas prendre stupidement le contre-pied des conceptions linéaires progressistes, car cela donne alors un décadentisme linéaire, une philosophie de l'histoire, débouchant sur un dépérissement catastrophique. La meilleure réponse réside dans une conception de l'histoire fondée sur une spirale descendante, allant de la Tradition primordiale aux parodies modernes, mais avec la possibilité récurrente d'un redressement (cf. la doctrine hindoue des avatars de Vishnu qui descend dans le monde pour atténuer les effets de la chute). Un exemple de réponse tout à fait inadéquate était, me semble-t-il, celle d'un Michel Marmin qui parlait de “non-sens” de l'histoire.

    Ne pas abandonner à la gauche les idéaux d'utopie et d'universalité

    Pour résumer mes propos, il ne fallait pas, dans mon esprit, abandonner à la gauche libérale ou marxiste l'idée d'un sens de l'histoire et il ne fallait pas non plus lui abandonner les idéaux d'utopie et d'universalité. L'erreur de la droite a toujours été d'abandonner ces idées-là à la gauche, de s'enfoncer voire de s'enliser dans le particularisme, de prôner ce non-sens de l'histoire cher à Marmin, et de ne jamais imaginer une société idéale. J'ai vu dans la Tradition une sorte d'utopie non progressiste. Je me définirais volontiers comme un utopiste de droite.

    • Q. : Une droite inconnue qui attendait son heure…

    velatr10.jpgDC : On peut le dire ainsi. Baillet voulait intituler de la sorte un texte destiné à un ouvrage collectif des éditions Belfond. Mais grâce à R. Goffin, j'ai appris à dépasser les clivages. En tête de son numéro double pour le 50ème anniversaire de la mort de Guénon [Vers la tradition n° 83-84, 2001, ci-contre], il a judicieusement placé un texte du jeune Guénon. Nous sommes en 1910. Guénon à 24 ans. Il compare la Tradition primordiale à un tronc d'arbre au pied duquel poussent des végétations parasitaires qui se nourrissent du tronc mais finissent pas l'étouffer. Telles sont les formes traditionnelles particulières qui se succèdent dans l'histoire et dans lesquelles on ne retrouvent plus, au fil du temps, que des bribes de la doctrine universelles des origines. Concluons en toute honnêteté. Normalement, le rattachement à la Tradition universelle ésotérique doit s'accompagner de l'installation dans une tradition particulière exotérique. Guénon est formel sur ce point. Or, moi, je ne pratique aucune religion. Peut-être mon traditionalisme n'est-il inconsciemment qu'un agnosticisme qui n'ose pas dire son nom. Peut-être suis-je resté au fond de moi un libre-penseur issu de l'Université Libre de Bruxelles.

    Agnostique à option traditionnelle

    Mes professeurs se définissaient comme des “agnostiques à option (ou hypothèse de travail) athée”. Moi, je serais un agnostique à option (ou hypothèse de travail) traditionnelle ou guénonienne. Dans “agnosticisme”, il y a l'alpha privatif. Un “agnostique” est d'abord un “privé de connaissance”. L'avoir compris constitue ma dette envers Guénon. Je lui dois d'avoir appris à distinguer le savoir rationnel, “lunaire” (sorte de “connaissance par reflet”), et la gnose véritable, l'intuition “solaire”, l'intelligence du cœur (sans connotation sentimentale). La “libre pensée” a du mal a dépasser le stade “lunaire”. Quand elle en prend modestement conscience, elle devient une merveilleuse école d'humilité.

    Nouvelles de Synergies européennes n°52, 2001.

    ◘ Notes en sus :

    • 1 - Gilbert Duart, d'Onex a signalé, outre avoir bien connu D. Cologne, n'avoir jamais appartenu aux GNR ni d'ailleurs à aucune autre organisation politique.

    • 2 – « Toutefois, au fil du temps, j’ai découvert que, parallèlement à la judicieuse distanciation par rapport aux États-Unis, sévissait dans nos rangs, en dépit de la guerre froide, une dangereuse fascination de la Russie soviétique. “Ni Washington ni Moscou”. C’était le mot d’ordre de façade. C’était le thème d’un conférencier que j’avais invité à Genève en 1977. Les gardes du corps dont il était flanqué avaient caché des cocktails Molotov dans les toilettes au cas où, comme quelques mois auparavant, les ouailles pacifistes de Jean Ziegler descendraient de leurs auditoires pour venir nous taper dessus. Mais excepté le passage à tabac d’un diplomate africain dont les coupables sont restés introuvables et impunis, la soirée fut calme. Notre hôte ne sortit guère de la double négation du monde bipolaire de l’époque. C’est pourtant le même qui, en janvier 1978, tente de nous intoxiquer, quelques compagnons et moi-même, avec de prétendus “groupes géopolitiques” de l’Armée Rouge tout disposés à soutenir les nationalistes-révolutionnaires d’Europe de l’Ouest et leur désignation de “l’ennemi américain”. Pour ceux qui voulaient infléchir notre fragile nébuleuse dans la direction du national-bolchévisme, toutes les occasions étaient bonnes. Subtils argumentaires développés autour d’une galette des Rois dont la fève était difficile à avaler pour le maurrassien égaré à notre table. Débats enfiévrés à Genève, avec participation des Lausannois et des Italiens (à l’époque de Freda), et avec l’inoubliable intervention de Ferraglia : “Pourquoi ne parlons-nous jamais d’amour ?”. Discussions passionnées à Bruxelles, où un militant cite Chesterton et devance Guillaume Faye, assimile le traditionalisme à une “démocratie des morts” et préconise la fuite en avant vers un avenir rouge comme le sang que répandent à l’Est la faucille et le marteau. Enfin, last but not least, vigoureuses interventions dans les colloques semi-mondains de Paris, sous le regard enamouré d’une Madame Papon sans autre rapport qu’homonymique (que les belles âmes se rassurent) avec le tristement célèbre Maurice. Désintégrons le Système avec des guerriers authentiques, de vrais “individus absolus” dont même l’Evola de Chevaucher le Tigre ne soupçonnait pas le “visage originel” derrière les masques du Tupamaro d’Uruguay ou du Vietcong attaquant par derrière le Sammie englué dans la rizière. Entre-temps, le Figaro-Magazine était investi par les meilleurs d’entre nous, à moins que ce ne fussent les plus chanceux et les plus à l’aise dans les cocktails non Molotov. À leur tête, un Louis Pauwels expert en raccourcis : le nazisme = Guénon + les divisions Panzer, le communisme russe = 1789 + le froid. Comme l’a pertinemment rappelé Robert Steuckers, 1979 fut l’apothéose de la Nouvelle Droite. Mais 2 ans plus tard commençait le double septennat de Mitterrand. » (extrait de l'article Les raccourcis du prêt-à-penser)

    • 3. Pour une approche contextuelle, cf. aussi les deux articles de Franco Ferraresi : «  Les références théorico-doctrinales de la droite radicale en Italie » (Mots n°12, 1986) et « J. Evola et la droite radicale de l'après-guerre » (Politica Hermetica n°1, pp. 94-111). Pour une critique de Freda du point de vue du réalisme politique, cf. Conscience Européenne n°12, mai 1985, « L'anarchisme mystique ou la paralysie de l'action révolutionnaire : révolution européenne ou Tradition ? ». Pour  la revue Totalité, « La ligne radicale définie par Freda [not. dans La désintégration du système] et ses amis des Ed. di Ar est, en réalité, moins difficile à comprendre qu'il n'y paraît. Elle est tout simplement une des pratiques – la pratique politique – de la théorie exposée dans Chevaucher le tigre. Son grand mérite est d'avoir énoncé clairement le principe selon lequel, pour reprendre une expression d'Evola lui-même, être “traditionaliste intégral” aujourd'hui est la meilleure façon d'être radicalement révolutionnaire. En cela, Freda a été le premier à ne pas se contenter de commenter Evola, mais à tirer de la théorie évolienne de la pratique a pratique de la théorie ou, pour continuer à parler comme Marx, à passer de la critique des armes aux armes de la critique. Pour peu qu'on veuille vraiment réfléchir, tout est clair en effet : celui qui s'est reconnu dans les valeurs de la Tradition, celui qui a compris que le monde de la Tradition est un “paysage” de la civilisation, un paradigme fixé dans les cieux de toute éternité pour l'homme qui peut et veut le voir, celui-là se rend compte qu'il est aujourd'hui dans ce que Freda a très justement appelé “le monde des autres”. Un monde qui est pour lui comme un lieu d'exil, un univers avec lequel il n'a plus rien à partager, un ennemi absolu avec lequel toute espèce de compromis est inacceptable. Deux voies s'offrent alors à cet homme : la retraite, ou l'action révolutionnaire complètement désenchantée. Le choix d'une voie plutôt que l'autre n'est qu'une question de nature propre (...), et n'affecte aucunement l'essentiel. Si c'est la seconde voie qui est choisie, il est évident qu'elle ne tendra pas à préserver quoi que ce soit du monde moderne, mais qu'elle visera à accélérer encore plus sa chute, sa destruction totale. L'homme vraiment différencié – celui pour qui le rattachement aux valeurs de la Tradition n'est pas compensation subtile, alibi destiné à cacher sa misère existentielle – est aujourd'hui spontanément porté vers une sorte de “nihilisme actif” : il n'a rien à perdre dans la fin de ce monde et, si dire qu'il a tout à y gagner serait encore une façon de retomber dans un messianisme parodique, du moins cet homme sait-il, avec une certitude absolue, que toute restauration traditionnelle sera impossible tant que le monde moderne n'aura pas entièrement disparu. Ceux qui voient l'Occident menacé de partout, ceux qui redoutent l'entrée de l'Europe au musée de l'histoire, ceux qui s'étouffent encore devant le spectacle courant des mariages interraciaux, ceux là sont des démocrates et des humanistes qui s'ignorent. Ils raisonnent encore en termes de quantité et sont incapables de définir “l'aryanité” autrement que par la négation. Ils oublient que le fait de naître “aryen” implique d'abord des devoirs, et ensuite seulement des droits. Ils oublient qu'un individu foncièrement sain n'a pas besoin, même au milieu d'une époque livrée au chaos, de brillantes théories pour préserver l'intégrité de sa race, et ne voient pas que ceux ou celles qui s'abâtardissent prononcent par là-même le verdict de leur propre condamnation. Ce n'est pas l'avenir de la race blanche dans son ensemble qui importe. Ce qui importe, c'est de faire en sorte que se forme un Ordre spirituel d'hommes européens unis par le haut, par une même vision du monde et un même style de vie ; un Ordre qui incarnera le type de la race, et non pas sa quantité arithmétique, et à qui il sera donné de passer, seul, indemne à travers les ruines de ce monde. Tant que l'on n'aura pas compris que telle est la tâche prioritaire, le reste, tout le reste ne sera que bavardage, pose et mise en scène. Poser des questions sur la manière dont cet Ordre résistera concrètement à la décomposition générale, ou s'inquiéter de sa survie biologique – alors que, plus que jamais, la paternité spirituelle doit l'emporter sur la paternité biologique – témoignerait d'un matérialisme inconscient et ignorant du primat inaliéniabie de l'Esprit, qui souffle où il veut, quand il veut et comme il veut » (Aquarius).

    ***

    ◘ Sur Daniel Cologne, voir un extrait de texte sur l'entrée Gibelin. Voir aussi cet extrait d'entretien :

    E.M. : Et aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, comment jugez-vous l’évolution de la ND ?

     

    D.C. : N’étant pas internaute, et personne n’ayant tenu sa promesse de m’envoyer des documents, je me garderai bien de formuler un quelconque jugement sur la Nouvelle Droite d’aujourd’hui. Lorsque j’ai rencontré Steuckers en 2001 pour répondre à son questionnaire de Synergies européennes, j’ai eu l’impression qu’il pataugeait dans la même gadoue qu’il y a 30 ans. J’admire ce type pour sa puissance de travail et son immense érudition de germaniste, mais en 2001, sa pensée n’avait pas varié d’un iota par rapport à l’année 1976 de notre premier contact. C’était toujours la même chimère [sic] d’un Empire eurasien, au noyau germano-russe nostalgique du pacte Ribbentropp – Molotov, englobant une aire indo-persane retournée au régime des castes, le tout assaisonné des délires de Jean Parvulesco.

     

    E.M. : Restez-vous attaché à l’idée impériale européenne ? N’est-elle qu’un mythe (au sens sorélien du terme) pour les Européens ou bien leur ultime forme de recours (et donc de survie) en ces temps de péril accrus ?

     

    D.C. : Je suis moins attaché qu’autrefois à l’idée impériale européenne. Elle ne peut servir de “mythe mobilisateur” qu’à des nostalgiques de régimes anciens. Une Europe fédérale pyramidale peut carrément se substituer à l’imperium, et non pas lui servir de transition. La vision du monde servirait d’élément unificateur sans qu’il soit nécessaire d’avoir, au sommet de la pyramide, une oligarchie impressionnante ou un “empereur” charismatique.

    ► Court extrait de : « Jalons pour une biographie intellectuelle (Entretien avec Daniel Cologne) », sur la revue en ligne Europe Maxima (30 oct. 2007).

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    Giorgio Freda, nazi-maoïste ou révolutionnaire inclassable ?

    « Je hais ce livre. Je le hais de tout mon cœur. Il m’a donné la gloire, cette pauvre chose qu’on appelle la gloire, mais il est en même temps à l’origine de toutes mes misères. Pour ce livre, j’ai connu de longs mois de prison, (…) de persécutions policières aussi mesquines que cruelles. Pour ce livre, j’ai connu la trahison des amis, la mauvaise foi des ennemis, l’égoïsme et la méchanceté des hommes. C’est de ce livre qu’a pris naissance la stupide légende qui fait de moi un être cynique et cruel, cette espèce de Machiavel déguisé en cardinal de Retz que l’on aime voir en moi ».

    Ces quelques lignes, écrites par Curzio Malaparte en introduction à son célèbre essai Technique du coup d’État [1931], l’auteur de La désintégration du système, Giorgio Freda, aurait pu les faire siennes. Car, pour avoir rédigé cette modeste brochure qui, en une soixantaine de pages très denses, sape à la base le système bourgeois, ce jeune éditeur a subi des années de persécutions judiciaires et médiatiques.

    Les Edizioni di Ar

    Le 26 octobre 1963, le sénateur Umberto Terracini, membre influent de la communauté juive et du Parti communiste italien, dénonce publiquement auprès des ministres de l’Intérieur et de la Justice la diffusion, à Padoue, « d’un immonde opuscule portant le titre Gruppo di Ar qui, reprenant les plus ignobles thèses racistes du nazisme italien, qualifie ouvertement les auteurs éditeurs comme les partisans d’une idéologie antidémocratique », et demande « si des mesures et lesquelles ont été proposées et prises afin de cautériser la plaie fétide et purulente avant qu’elle n’étende la sphère de son action ». À l’origine du groupe ainsi publiquement stigmatisé, l’on trouve un jeune juriste platonicien et évolien, Giorgio Freda. Le terme d’Ar, choisi comme dénomination, se veut éminemment symbolique, puisqu’il s’agit, dans de nombreuses langues indo-européennes, de la racine sémantique connotant l’idée de noblesse, d’aristocratie.

    Dès 1964, Freda doit affronter un procès pour avoir dénoncé dans une brochure la politique sioniste en Palestine. Ce n’est que le premier d’une longue série. La même année, les Edizioni di Ar, qu’il vient de fonder, publient leur premier livre, l’Essai sur l’inégalité des races d’Arthur de Gobineau. Suivront des écrits mineurs de Julius Evola, et les œuvres de Corneliu Codreanu. Chaque titre est tiré à 2.000 exemplaires.

    Deux constantes dans l’engagement militant de Freda : la lutte contre le sionisme international, dont Israël, estime-t-il, n’est que la partie émergée, et le combat contre le Système libéral bourgeois, expression de l’impérialisme américain en Europe depuis 1945. Concernant l’antisionisme, Freda est l’éditeur qui, le premier en Italie, a soutenu les combattants palestiniens, alors même que la Droite, incarnée par le MSI, exaltait Israël, « rempart de l’Occident contre les Arabes asservis à Moscou ». C’est lui qui organisera, en mars 1969, à Padoue, en liaison avec le groupe maoïste Potere Operairo , la première grande réunion en Italie de soutien à la résistance palestinienne, en présence de représentants du Fatah de Yasser Arafat. Le lobby sioniste ne lui pardonnera jamais. En outre, ne se contentant pas d’un simple soutien verbal, comme tant d’intellectuels distingués, il se procurera des minuteries en vus de les remettre à un représentant supposé du Fatah.

    La désintégration du Système

    FredaMais Giorgio Freda est avant tout l’homme d’un texte. Et quel texte ! Il s’agit de La désintégration du système, qui voit le jour en 1969, en pleine contestation étudiante. L’Italie subit alors, non une explosion soudaine et aussi vite retombée comme en France, mais un “mai rampant”. Convaincu de l’impérieuse nécessité d’une subversion radicale du monde bourgeois, Freda estime que tout doit être tenté, au moment où beaucoup de jeunes cherchent à donner un contenu véritablement révolutionnaire à la révolte étudiante, pour éviter que celle-ci ne soit récupérée par les tenants de l’orthodoxie marxiste ou du réformisme social-démocrate. C’est à ces jeunes que s’adresse La désintégration du système, qui loin d’être le programme personnel du seul Freda, synthétise des exigences communes à tout un milieu national-révolutionnaire, de Giovane Europa à Lotta di Popolo.

    Le ton du texte est résolument offensif. Disciple d’Evola, Freda est le premier à ne pas se contenter de commenter doctement ses écrits, mais à passer de la théorie à la pratique, à tel point que l’on peut voir dans La désintégration du système la pratique politique de la théorie exposée dans Chevaucher le tigre, le dernier essai d’Evola. Avec cet ouvrage, le baron a donné le cadre intellectuel dans lequel s’inscrit l’action de Freda en affirmant qu’il ne saurait y avoir de compromis avec le système bourgeois.

    « Il y a une solution — écrit Evola — qu’il faut résolument écarter : celle qui consisterait à s’appuyer sur ce qui survit du monde bourgeois, à le défendre et à s’en servir de base pour lutter contre les courants de dissolution et de subversion les plus violents après avoir, éventuellement, essayé d’animer ou de raffermir ces restes à l’aide de quelques valeurs plus hautes, plus traditionnelles ».

    Et le baron d’ajouter :

    « Il pourrait être bon de contribuer à faire tomber ce qui déjà vacille et appartient au monde d’hier, au lieu de chercher à l’étayer et à en prolonger artificiellement l’existence. C’est une tactique possible, de nature à empêcher que la crise finale ne soit l’œuvre des forces contraires dont on aurait alors à subir l’initiative. Le risque de cette attitude est évident : on ne sait pas qui aura le dernier mot ».

    Dans La Désintégration, Freda n’est pas tendre avec les valeurs et les idoles de la société bourgeoise. Ordre pour l’ordre, sacro-sainte propriété privée, capitalisme, conformisme moral, anticommunisme viscéral et aveugle, pro-sionisme et philo-américanisme, mais aussi Dieu, prêtres, magistrats, banquiers, rien ni personne n’échappe à sa critique. À ce modèle marchand dominant, il propose une véritable alternative, réaffirmant la doctrine traditionnelle de l’État, opposée intégralement aux pseudo-valeurs bourgeoises, et élaborant un projet étatique cohérent, dont l’aspect le plus spectaculaire est l’organisation communiste de l’économie — un communisme spartiate et élitiste, qui doit plus à Platon qu’à Karl Marx.

    Homme d’action, Freda vomit les pseudo-intellectuels évolo-guénoniens enfermés dans leur tour d’ivoire. Il a des mots très durs pour certains évolomanes, « stériles apologètes du discours sur l’État », « adorateurs d’abstractions », « champions des témoignages conceptuels », qui ne sont, à ses yeux, que des chevaucheurs de tigres de papier. « Pour nous, écrit-il, être fidèle à notre vision du monde — et donc de l’État — signifie se conformer à elle, ne rien laisser de non entrepris pour la réaliser historiquement ». Dans cette perspective, il manifeste clairement l’intention d’aller à la rencontre des secteurs objectivement engagés dans la négation du monde bourgeois, y compris l’ultra-gauche extra-parlementaire à laquelle il propose une stratégie loyale de lutte unitaire contre le Système. Il est alors en contact avec divers groupes maoïstes, comme Potere Operaio et le Parti communiste d’Italie-marxiste léniniste. « Chez un soldat politique, la pureté justifie toute dureté, le désintérêt toute ruse, tandis que le caractère impersonnel imprimé à la lutte dissout toute préoccupation moraliste ». C’est sur ces fortes paroles que se clôt le manifeste.

    Victime de la démocratie

    Le 12 décembre 1969, une bombe explose dans la Banque nationale de l’agriculture, Piazza Fontana, à Milan, tuant 16 personnes et en blessant 87. La section italienne de l’Internationale situationniste d’ultra-gauche diffuse un manifeste intitulé Le Reichstag brûle, qui dénonce le régime comme le véritable organisateur du massacre. Les situationnistes ne cesseront de répéter que la bombe de Piazza Fontana n’était « ni anarchiste, ni fasciste ».

    Giorgio Freda, quant à lui, poursuit sa lutte intellectuelle contre le Système. En 1970, dans une préface à un texte d’Evola, il envisage favorablement la possibilité d’une guérilla urbaine en Italie. En avril 1971, les Edizioni di Ar publient officiellement, pour la première fois dans la péninsule depuis 1945, Les Protocoles des Sages de Sion. Le même mois, Freda est arrêté et accusé d’« avoir diffusé des livres, des imprimés et des écrits contenant de la propagande ou instigation à la subversion violente ». La machine répressive se met en branle. Pour la première fois depuis la fin du régime fasciste, un magistrat entend appliquer l’article 270 du Code Rocco. Peu après, les Edizioni di Ar publient L’ennemi de l’homme, un recueil de la poésie palestinienne de combat, provoquant la fureur des sionistes.

    En juillet 1971, le juge d’instruction modifie les chefs d’accusation et reproche à Freda d’avoir fait « de la propagande pour la subversion violente de l’ordre politique, économique et social de l’État » par l’intermédiaire de La désintégration du système, « où il est fait allusion à la nécessité de la subversion, par des moyens violents, de l’État démocratique et bourgeois et de son remplacement par un organisme étatique défini et caractérisé comme État populaire ».

    Nullement impressionné par la répression, les Edizioni di Ar publient, en novembre 1971, la traduction italienne du Juif international d’Henry Ford.

    Le 5 décembre 1971, Freda est de nouveau arrêté. Il n’est plus seulement poursuivi pour délit d’opinion, mais on l’accuse carrément d’avoir organisé le massacre de Piazza Fontana. Puisqu’on ne réussit pas à coincer les “anarcho-fascistes”, on coincera les “nazi-maoïstes”. Les accusations contre Freda reposent sur deux types d’indices : il aurait acheté des minuteries dont les débris furent retrouvés dans la banque, ainsi que les sacs de voyages dans lesquels furent déposées les bombes. Or, Freda avait bel et bien acheté des minuteries, remises à un capitaine des services secrets algériens qui les lui avait demandées pour les Palestiniens. L’hebdomadaire Candido, qui mènera une enquête en RFA auprès du fabricant, recueillera les preuves que les minuteries vendues en Italie n’étaient pas 57, comme le soutenait le juge — Freda en avait acheté 50 —, mais plusieurs centaines, et que les modèles achetés par l’éditeur différaient de ceux utilisés pour l’attentat. De plus, la commerçante de Bologne qui avait vendu 4 sacs de voyage semblables à ceux utilisés pour l’attentat ne reconnaîtra pas comme acheteur Freda, mais deux officiers de police… Bien entendu, le juge d’instruction ne tiendra aucun compte de ces preuves à décharge. Freda commence son tour des prisons italiennes. Rien que pour 1972, Padoue, Milan et Trieste. Puis Rome, Bari, Brindisi, Catanzaro.

    Traité de “maoïste” ou d’“agent de la Chine communiste” par la Droite, en particulier les néo-fascistes du MSI, de “raciste fanatique” ou d’“antisémite délirant” par la gauche légaliste et les milieux sionistes, rejeté peureusement par certains hommes d’ultra-gauche avec lesquels il avait collaboré activement, Giorgio Freda est alors affublé par la presse de l’étiquette, qui se veut infamante, de “nazi-maoïste”. Seul point positif, grâce au battage médiatique, les 1.500 exemplaires de La désintégration du système sont rapidement épuisés. Quelques années plus tard, Freda admettra que ce texte a été plus pris en considération par les ultras de gauche que par ceux de droite.

    Le procès

    En janvier 1975 s’ouvre, devant la Cour d’Assises de Catanzaro, le procès-fleuve de Piazza Fontana. Sont jugés l’anarchiste Pietro Valpreda et 11 complices, le néo-fasciste Giorgio Freda et 12 co-inculpés. Arrivé au terme de la détention préventive, Freda est remis en liberté et assigné à résidence en août 1976. Ses convictions sont demeurées intacts. C’est ainsi qu’en 1977, alors qu’il risque une condamnation à perpétuité, il n’hésite pas, dans un entretien qu’il accorde à son camarade Claudio Mutti, à parler de la lutte armée comme de la meilleure forme d’opposition au Système en Italie !

    Convaincu que les dés sont pipés et que sa condamnation ne fait aucun doute, Freda s’enfuit en octobre 1978. Il est capturé, pendant l’été 1979, au Costa-Rica, dont il n’est pas extradé, mais ramené de force par la police politique italienne. La farce judiciaire se poursuit. En décembre 1984, s’ouvre à Bari le quatrième procès pour le massacre de Piazza Fontana. Après 16 ans d’enquête, Freda est finalement acquitté de ce crime, son incarcération n’étant maintenue que pour délit d’opinion, « association subversive » selon le jargon juridique italien, qui lui vaut une condamnation à 15 ans de prison. À sa libération, Freda fera encore parler de lui dans les media en lançant le Fronte nazionale, ce qui lui vaudra d’être une nouvelle fois arrêté et poursuivi, en juillet 1993. Décidément, bon sang ne saurait mentir !

    ► Édouard Rix, Le Lansquenet n°17, 2003.

    [version anglaise]

    • bibliographie : L'éditeur emprisonné : Soutien à Giorgio Freda, JG Malliarakis (dir.), Librairie française, 1985.

     

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    Freda interprète hérétique d'Evola

    Le blocage du système, qui semble se produire en Italie dans la deuxième moitié des années 1970 (gouvernement dit de “solidarité nationale”), déchaîne la protestation de ceux qui se sentent exclus et marginalisés. Les « nouveaux besoins » apparaissent avec les « nouveaux sujets révolutionnaires » impossibles à réduire à la seule lutte ouvriériste. La lutte contre la répression et la marginalisation se transforme en un affrontement drastique contre un « palais » (Palazzo) qui accueille désormais aussi les forces de gauche. L'exclusion du secrétaire de la CGIL, Luciano Lama, de l'Université de Rome est l'épisode qui trace les nouvelles lignes du déploiement des forces et du conflit. De cette phase, la droite radicale fournit une lecture sous bien des aspects analogue à celle de l'extrême gauche, récupérant même, au moins en partie, les instruments d'analyse et les clés d'interprétation de cette dernière, au point d'arriver à l'hypothèse d'une ligne stratégique commune : l'objectif immédiat est le même pour toutes deux, la destruction du système bourgeois.

    Le point de référence métapolitique principal de cette analyse est le deuxième des “grands textes” politiques évoliens, Cavalcare la tigre (Chevaucher le tigre), dans la plus radicale des lectures possibles, celle proposée à la fin des années 1960 par Franco Freda. Le concept principal de Cavalcare la tigre, celui de l'apolitia (1) [ch. VI], est susceptible au moins de deux lectures : une première, exclusivement concentrée sur la dimension intérieure, conduit à l'abstention totale de toute forme d'action politique ; la deuxième interprète l'apolitia comme refus de s'insérer dans le système politique actuel, et donc d'adhérer aux composantes qui l'ont suscité (l'Anti-tradition), et indique l'engagement politique exaspéré sous forme de militia, “voie héroïque”, “guerre sainte” comme l'instrument le plus valable et le plus authentique de réalisation spirituelle.

    C'est donc la ligne suggérée par Freda dans le “manifeste” qui fait le plus autorité dans la droite radicale (2). Son point de départ est une attaque virulente du concept d'Europe, qui bouleverse tout l'héritage politico-spirituel de l'Occident moderne :

    « L'Europe est une femme de mauvaise vie qui a fait la putain dans tous les bordels et a contracté toutes les infections idéologiques — depuis celle des révoltes médiévales des Communes à celles des monarchies nationales anti-impériales ; de l'illuminisme au jacobinisme, à la maçonnerie, au judaïsme, au sionisme, au libéralisme, au marxisme. Une femme de mauvaise vie dont le ventre a conçu et engendré la révolution bourgeoise et la révolte prolétarienne, dont l'âme a été possédée par la violence des marchands et par la rébellion des esclaves. Et nous, nous voudrions la sauver ? » (La désintégration du système, op. cit., p. 17-18)

    Le résultat de cette Europe est un monde totalement “autre” en regard de celui de la Tradition : c'est le monde bourgeois capitaliste, dominé par l'instance économique et par l'exploitation de l'homme par l'homme. L’État lui-même est le lieu politique réservé à la seule bourgeoisie, son unique fonction est la défense de l'économie bourgeoise (la dette envers les instruments d'analyse marxiste est explicite et déclarée). À ceci s'oppose l'idée de “l'État véritable” (vеrо Stato), comme réalité absolue, valeur qui transcende les réalisations historiques contingentes, (l'inspiration évolienne est ici évidente). Cette conception est source d'inspiration pour “”l’État populaire” proposé par Freda dans un projet analytique et articulé, dont les seules indications relatives à la politique extérieure peuvent être reprises ici, en raison des conséquences qu'elles ont sur les choix stratégiques généraux (« le champ de bataille ») de l'extrême droite :

    « La dénonciation du Pacte atlantique et de son organisation militaire, ainsi que la coupure des liens qui rattachent… l'Italie aux structures néo-capitalistes supra-nationales…, devra provoquer l'insertion active de l’État populaire dans l'aire des États qui refusent… les blocs impérialistes au pouvoir. L’État populaire fera alliance avec les États réellement anticapitalistes et favorisera les mouvements de lutte contre les systèmes capitalistes (démocraties “occidentales” et “socialistes”) » (p. 74-75).

    Ce type d'affirmation, ainsi que les déclarations répétées de sympathie pour le communisme chinois à cause du style sobre, Spartiate, guerrier qui le caractérise (outre la lutte anti-impérialiste) est à la base de la formule « nazi-maoïste » par laquelle on caractérise souvent les théories de Freda. Ceci constitue le fond d'un des passages les plus importants de l'itinéraire de Freda, l'hypothèse d'une solidarité avec la gauche. Il ne s'agit pas seulement d'une hypothèse théorique, mais d'une véritable proposition stratégique de “lutte commune”, que Freda adresse « à ceux qui refusent radicalement le système, en se situant plus loin que la gauche traditionnelle, [dans la certitude] que même avec eux pourra être réalisée une loyale unité d'action dans la lutte contre la société bourgeoise » (p. 85). Bien entendu, ceux-ci sont étrangers aux prémisses métaphysiques ; ils ne poursuivent pas le mythe de « l'État véritable », les directions supra-humaines, métapolitiques, métahistoriques d'une “réalité” supérieure : mais dans l'ordre historique temporel, leur objectif est le même que celui des forces de droite, la destruction du système bourgeois. C'est pourquoi une unité d'action cohérente est à instaurer avec toutes les forces engagées dans la lutte pour l'élimination du système, en repoussant les tactiques légalistes et réformistes, et de « toute coupable hésitation devant l'emploi de tous les moyens, drastiques et décisifs, que seule la violence possède » (3).

    Franco Ferraresi, extrait de : «  Les références théorico-doctrinales de la droite radicale en Italie », Mots n°12, 1986.

    1. L'apolitia : le non-engagement politique volontaire individuel. La traduction par apolitisation (le non-engagement politique délibéré de certains corps tels que l'armée) proposée dans Simonetta Combaccini (Les cent jours de Mussolini, France-Empire, Paris, 1981) ne convient pas. La traduction française de Cavalcare la tigre utilise apoliteia.

    2. F. Freda, La disintegrazione del sistema, Ed. di Ar, Padoue, 1970 (tr. fr. : E. Houllefort, La désintégration du système, Totalité, Paris, 1980). Le texte de Freda est désormais considéré comme un “classique”, “le manifeste du militant du 4e front, le front européen”, par tous ceux qui, dans les milieux de droite, pensent que la vraie fidélité à la pensée évolienne consiste à dépasser la lettre des textes pour s'attacher avec force aux principes. Cf. P. Baillet, J. Evola e l'affermazione assoluta, Ed. di Ar, 1978, p. 72-74 ; Houllefort, Préface à la 2e éd. de La disintegrazione del sistema, Ed. di Ar, 1980, p. 18 ; ceux-ci reconnaissent que Evola manque de sens politique actif, restant fidèle, sur ce point, à la droite contre-révolutionnaire des de Maistre, des Metternich, des Bismarck, sans se rendre compte que, au XXe siècle, pour qu'une Weltanschauung [conception du monde] puisse se réaliser, les Goebbels et les Mao Tsé Tung sont nécessaires : heureusement quelqu'un a su « traduire au niveau de la lutte politique le principe selon lequel la meilleure façon d'être révolutionnaire aujourd'hui est de se battre au nom de la Tradition ». Il s'agit des Editions di Ar et de Franco Freda : là où Evola avait « si bien défini la théorie de la pratique », Freda affirme « une des pratiques, la pratique politique, de cette théorie» (P. Baillet, J. Evola..., op. cit., p. 72-75 ; E. Houllefort, préface citée, p. 10-11).

    3. Ce sont les paroles qui concluent l'édition de 1969 de l'opuscule (p. 71). Dans l'édition de 1980, la phrase sur la violence est remplacée par la périphrase « Moyens ... qui apparaissent conformes aux obstacles à abattre et sont réclamés par la grandeur de la fin ». Un développement est ajouté, en outre : « II faut être persuadé de ceci : que, chez un soldat politique, la pureté justifie la dureté, le désintéressement la ruse, tandis que le caractère impersonnel imprimé à la lutte dissout toute préoccupation moraliste » (p. 87). Le sens de ces formulations est ultérieurement spécifié dans une interview de 1977, où, après avoir défini le caractère anti-système de la lutte conduite par « quelques avant-gardes d'extrême-gauche comme les Brigades rouges », Freda observe : « De la part du radicalisme de droite, il y a eu seulement, semble-t-il, l'exécution d'un magistrat qui s'était particulièrement distingué pour son zèle répressif ; mais ce que l'on appelle — dans le langage industriel — "les temps de production", n'a pas été prévu. Combattre le régime signifie exécuter ses magistrats, signifie frapper de manière exemplaire les hommes qui le représentent » (cité dans G. Freda, « Nazi-maoïste ou révolutionnaire inclassable », in Comité de solidarité pour Giorgio Freda, opuscule, Lausanne, mai 1978, p. 14).

     

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    Evola : Philosophie et action directe

    Considéré par certains comme “le plus grand penseur traditionaliste d'Occident”, Julius Evola (1898-1974) eut toujours des rapports difficiles avec le MSI tout en exerçant une influence certaine sur les cercles plus radicaux, les FAR en leur temps puis Ordine Nuovo ou Avanguardia Nazionale. Evola s'était tenu en marge du fascisme durant le Ventennio (1922-1943). Malgré ses critiques, il se voulut cependant solidaire de la RSI après 1943. Tenant à la fois de Nietzsche et de Guénon, il cultivait à la façon du premier le mépris de la plèbe et l'éloge du surhomme auto-construit. Mais il rejoignait René Guénon dans son interprétation de l'histoire comme un processus de décadence et d'involution conduisant, selon la tradition hindoue, au Kali-Yuga, l'âge démoniaque précédant le retour au chaos originel. Il était prêt cependant à reconnaître que certaines formes politiques, plus ou moins en accord avec son idée hiératique de la Tradition, pouvaient ralentir le déclin. Telle était son interprétation du fascisme, dans la mesure où celui-ci, par sa tentative de réhabilitation des valeurs héroïques, constituait un défi aux sociétés modernes et à l'homme-masse sans visage.

    Aux yeux des militants ou des intellectuels de la jeune génération post-fasciste, Evola présentait l'avantage de procéder à une critique interne vigoureuse du fascisme sans céder à l'antifascisme. Il offrait une “vision du monde” cohérente et sophistiquée, impitoyable pour la modernité, à laquelle il opposait une construction beaucoup plus radicale et absolue que celle du fascisme. Condamnant par ex. [dans son principal ouvrage théorique, Révolte contre le Monde moderne (1934)] le nationalisme pour son inspiration “naturaliste”, Evola lui opposait « la race de l'esprit » et « l'idée, notre vraie patrie ». Ce qui compte, disait-il, « ce n'est pas d'appartenir à une même terre ou de parler une même langue, c'est de partager la même idée » (Orientamenti, 1950). Quelle idée ? Celle d'un ordre supérieur, dont la Rome antique, une chevalerie médiévale ou la Prusse avaient été l'expression. Il proposait un style de vie fait de sévérité, de discipline, de dureté, de sacrifice, pratiqué comme une ascèse. Evola n'était pas un pur esprit. Il avait servi dans l'artillerie au cours de la Première Guerre mondiale, et avait été, dans sa jeunesse, un alpiniste émérite, auteur d'admirables Méditations du haut des Cimes. À sa mort, ses cendres furent déposées au sommet du Monte Rosa.

    Vers 1950, croyant alors aux chances du MSI, Evola voulut donner une “bible” guerrière aux jeunes militants de ce mouvement : ce fut Les Hommes au milieu des Ruines, essai préfacé par le prince Borghese. Ses espoirs ayant été déçus, il s'éloigna du MSI et de toute action politique à partir de 1957. Il publia un peu plus tard Chevaucher le Tigre (1961), ouvrage difficile qui contredisait le précédent. Il déclarait en substance que dans un monde courant à sa ruine, rien ne valait d'être sauvé, le seul impératif catégorique étant de suivre sa voie intérieure avec un parfait détachement pour tout ce qui nous entoure, mais en assumant ce que la vie offre de tragique et de douloureux. Ce message souleva de vives controverses dans la secte de ceux que l'on qualifiait ironiquement de “Témoins d'Evola”. Les uns le comprirent comme une invitation à se retirer du monde, et les autres comme une incitation à dynamiter la société décadente. C'est cette part du message qu'entendront les adeptes italiens de l'activisme brutal qui se manifestera au cours des “années de plomb”. Ce qu'exprimait Chevaucher le Tigre reflétait le dégoût que pouvait inspirer aux plus idéalistes le marais de la petite politique parlementaire dans lequel s'enfonçait le MSI. Mais, au-delà, était en cause l'évolution d'une société italienne et occidentale soumise à l'emprise du consumérisme et du matérialisme.

    Au cours des décennies suivantes, la généralisation de la violence et du terrorisme de gauche eut des effets importants au sein de la droite radicale qu'influençait le philosophe. Les deux principales organisations extra-parlementaires, Ordine Nuovo et Avanguardia Nazionale, avaient été dissoutes en 1973, ce qui poussait à l'illégalité. Mais cette stratégie fut brisée net par la répression.

    Cependant, une nouvelle génération était à l'œuvre qui avait fait d'Evola une lecture superficielle. Née après 1950, étrangère à la mémoire historique du fascisme, elle critiquait volontiers les “vieux” du MSI, et tout autant les monstres sacrés de la droite activiste, genre Borghèse, et leur stratégie désuète du coup d'État. On proclama avec emphase la fin des idéologies et la primauté de l'action. Pour cette génération de très jeunes militants, devant le vide des anciennes valeurs mortes, subsistait le combat comme valeur existentielle. « Ce n'est pas au pouvoir que nous aspirons, ni à la création d'un ordre nouveau », lit-on en 1980 dans Qex, bulletin de liaison des détenus politiques de la droite radicale. « C'est la lutte qui nous intéresse, c'est l'action en soi, l'affirmation de notre propre nature ». L'influence de Chevaucher le Tigre était évidente. Mais ce qui, chez Evola, devait résulter d'une ascèse intérieure, était réduit ici à sa lettre la plus brutale, par l'identification au mythe simpliste du “guerrier”. cette dérive conduisait à la théorisation sommaire du “spontanéisme armé”, autant qu'au retrait dans une tour d'ivoire ésotérique. 

    ► Dominique Venner, NRH n°37, 2008.

     

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    La Désintégration du Système

     

    Titre original : La disintegrazione del sistema, Padoue, Ed. di Ar, 1969 (tr. fr. : Éric Houllefort, supplément au numéro 9 de Totalité, mars 1980).

    Ce texte fut présenté par Giorgio Freda à la réunion du 17 août 1969 du Comité Directeur du Front Européen Révolutionnaire. À cette période, le phénomène de la contestation des étudiants avait créé l'illusion qu'un tournant décisif allait se produire, et beaucoup pensaient que la mobilisation pour la destruction du système bourgeois avait commencé  C'est cette situation qui poussa Freda à rédiger ce texte, afin de ne rien négliger pour empêcher l'effondrement de cette révolte dans le réformisme marxiste ou dans le bourbier du modérantisme. C'est aux jeunes militants que s'adressait La désintégration du système en leur proposant les principes de l’État vrai comme étant la présupposition normale et normative de leur action.  Au-delà des circonstances où elle fut écrite, cette brochure, considérée comme le manifeste du militant du front européen, garde sa rigueur radicale pour tous ceux qui, dans les milieux de droite, pensent que la vraie fidélité à la pensée évolienne consiste à dépasser la lettre des textes pour s'attacher avec force aux principes. À ceux-ci n'est pas demandée la dévotion aux thèses de Freda, mais l'approfondissement de la doctrine de l’État vrai, et l'élaboration d'une souple stratégie désenchantée de lutte pour la désintégration du système bourgeois.

     

    >>> Texte à venir >>>

     

    Freda

     


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