• Chasse

    ChasseChasses Subtiles

    ◘ Entretien avec Dominique Venner par Christopher Gérard, publié à l’occasion de la parution de son Dictionnaire amoureux de la chasse. paru dans Antaïos n°16, 2001. 

    • Antaïos : Qui êtes-vous ? Comment vous définissez-vous ? Un loup-garou, un gerfaut ?

    Je suis un Français d’Europe, un Européen de langue française, d’ascendance celtique et germanique. Par mon père, je suis d’une ancienne souche paysanne et lorraine, venue de Suisse alémanique au XVIIe siècle. La famille de ma mère, où l’on était souvent militaire, est originaire de Provence et du Vivarais. Moi-même je suis né à Paris. La généalogie a donc fait de moi un Européen. Mais la naissance serait une qualité insuffisante sans la conscience d’être ce que l’on est. Je n’existe que par des racines, une tradition, une histoire, un territoire. J’ajoute que, par destination, j’étais voué à l’épée. Il en est sûrement resté quelque chose dans l’acier de ma plume, instrument de mon métier d’écrivain et d’historien. Faut-il ajouter à ce bref portrait l’épithète de loup-garou ? Pourquoi pas ? Effroi des bien-pensants, initié aux mystères de la forêt, le loup-garou est un personnage en qui je peux me reconnaître.

    • Dans Le Cœur rebelle (Belles Lettres, 1994), vous évoquez avec sympathie « un jeune homme intolérant qui portait en lui comme une odeur d’orage » : vous-même au temps des combats militaires en Algérie puis politiques en France. Qui était donc ce jeune Kshatriya, d’où venait-il, quels étaient ses maîtres, ses auteurs de prédilection ?

    C’est ici que l’on retrouve l’allusion au “gerfaut” de votre première question, souvenir d’une époque grisante et dangereuse où le jeune homme que j’étais croyait pouvoir inverser un destin contraire par une violence assumée. Cela peut paraître extrêmement présomptueux, mais, à l’époque, je ne me reconnaissais pas de maître. Certes, j’allais chercher des stimulants et des recettes dans le Que faire ? de Lénine ou dans Les Réprouvés d’Ernst von Salomon. J’ajoute que des lectures enfantines avaient contribué à me forger une certaine vision du monde qui s’est finalement assez peu démentie. En vrac, je citerai Éducation et discipline militaire chez les Anciens, petit livre sur Sparte qui me venait de mon grand-père maternel, un ancien officier, La Légende de l’Aigle de Georges d’Esparbès, La Bande des Ayaks de Jean-Louis Foncine, L’Appel de la forêt de Jack London, en attendant de lire beaucoup plus tard l’admirable Martin Eden. Il s’agissait là des livres formateurs de ma dixième ou douzième année. Plus tard, vers vingt ou vingt-cinq ans, j’étais naturellement passé à d’autres lectures, mais les librairies étaient alors peu fournies. C’était une époque de pénurie intellectuelle dont on n’a pas idée aujourd’hui. La bibliothèque d’un jeune activiste, même dévoreur de livres, était mince. Dans la mienne, en plus d’ouvrages historiques, figurait en bonne place Réflexions sur la violence de Georges Sorel, Les Conquérants de Malraux, Généalogie de la morale de Nietzsche, Service inutile de Montherlant ou encore Le Romantisme fasciste de Paul Sérant, révélation des années soixante. On voit que cela n’allait pas très loin. Mais si mes idées étaient courtes, mes instincts étaient profonds. Très tôt, alors que j’étais encore soldat, j’avais senti que la guerre d’Algérie était bien autre chose que ce qu’on en disait ou que pensaient les naïfs défenseurs de l’“Algérie française”. J’avais perçu qu’il s’agissait pour les Européens d’un combat identitaire puisqu’en Algérie ils étaient menacés dans leur existence même par un adversaire ethnique. J’avais senti également que nous défendions là-bas — très mal — les frontières méridionales de l’Europe. Contre les invasions, les frontières se défendent toujours au-delà des mers ou des fleuves.

    • Dans ce même livre, qui est un peu votre autobiographie, vous écrivez : « Je suis du pays de l’arbre et de la forêt, du chêne et du sanglier, de la vigne et des toits pentus, des chansons de geste et des contes de fées, du solstice d’hiver et de la Saint-Jean d’été ». Quel drôle de paroissien êtes-vous donc ?

    Pour dire les choses de façon brève, je suis trop consciemment européen pour me sentir en rien fils spirituel d’Abraham ou de Moïse, alors que je me sens pleinement celui d’Homère, d’Épictète ou de la Table Ronde. Cela signifie que je cherche mes repères en moi, au plus près de mes racines et non dans un lointain qui m’est parfaitement étranger. Le sanctuaire où je vais me recueillir n’est pas le désert, mais la forêt profonde et mystérieuse de mes origines. Mon livre sacré n’est pas la Bible, mais l’Iliade (1), poème fondateur de la psyché occidentale, qui a miraculeusement et victorieusement traversé le temps. Un poème qui puise aux mêmes sources que les légendes celtiques et germaniques dont il manifeste la spiritualité, si l’on se donne la peine de le décrypter. Pour autant, je ne tire pas un trait sur les siècles chrétiens. La cathédrale de Chartres fait partie de mon univers au même titre que Stonehenge ou le Parthénon. Tel est bien l’héritage qu’il faut assumer. L’histoire des Européens n’est pas simple. Après des millénaires de religion indigène, le christianisme nous fut imposé par une suite d’accidents historiques. Mais il fut lui-même en partie transformé, “barbarisé” par nos ancêtres, les Barbares, Francs et autres. Il fut souvent vécu comme une transposition des anciens cultes. Derrière les saints, on continuait de célébrer les dieux familiers sans se poser de grandes questions. Et dans les monastères, on recopiait souvent les textes antiques sans nécessairement les censurer. Cette permanence est encore vraie aujourd’hui, mais sous d’autres formes, malgré les efforts de prédication biblique. Il me semble notamment nécessaire de prendre en compte l’évolution des traditionalistes qui constituent souvent des îlots de santé, opposant au chaos ambiant leurs familles robustes, leurs enfants nombreux et leur groupement de jeunes en bonne forme. La pérennité de la famille et de la patrie dont ils se réclament, la discipline dans l’éducation, la fermeté dans les épreuves n’ont évidemment rien de spécifiquement chrétien. Ce sont les restes de l’héritage romain et stoïcien qu’avait plus ou moins assumé l’Église jusqu’au début du XXe siècle. Inversement, l’individualisme, le cosmopolitisme actuel, le culpabilisme sont bien entendu les héritages laïcisés du christianisme, comme l’anthropocentrisme extrême et la désacralisation de la nature dans lesquels je vois la source d’une modernité faustienne devenue folle et dont il faudra payer les effets au prix fort.

    • Dans Le Cœur rebelle, vous dites aussi « Les dragons sont vulnérables et mortels. Les héros et les dieux peuvent toujours revenir. Il n’y a de fatalité que dans l’esprit des hommes ». On songe à Jünger, que vous avez connu, qui voyait à l’œuvre Titans et Dieux…

    Tuer en soi les tentations fatalistes est un exercice qui ne tolère pas de repos. Quant au reste, laissons aux images leur mystère et leurs radiations multiples, sans les éteindre par une interprétation rationnelle. Le dragon appartient de toute éternité à l’imaginaire occidental. Il symbolise tour à tour les forces telluriques ou les puissances malfaisantes. C’est par la lutte victorieuse contre un monstre qu’Héraclès, Siegfried ou Thésée ont accédé au statut de héros. À défaut de héros, il n’est pas difficile de reconnaître dans notre époque la présence de divers monstres que je ne crois pas invincibles, même s’ils le paraissent.

    • Au cours des dernières années, tout en dirigeant la revue Enquête sur l’histoire, vous avez publié une série d’ouvrages importants, par exemple une splendide Histoire critique de la Résistance et une courageuse Histoire de la Collaboration (Pygmalion) dont on perçoit la cohérence. Quel est, à vos yeux, le lien qui les unit ?

    Sans négliger d’autres périodes, je suis un historien du XXe siècle. Je me suis efforcé d’en percer les énigmes à travers les plus grandes épreuves imposées à l’Europe, aux Européens et aux Français. Brièvement, Les Blancs et les Rouges trace l’histoire méconnue de la révolution et de la guerre civile russe de 1917 à 1921. Histoire d’un fascisme allemand, 1918-1934, décrit, à travers l’aventure des corps-francs, un phénomène capital qu’expliquent ses origines. L’Histoire critique de la Résistance et mon Histoire de la Collaboration se rapportent l’une et l’autre plus spécialement aux tragédies françaises et aux tumultueuses relations franco-allemandes. J’ajoute que les bouleversements du XXe siècle me semblent être annoncés par la guerre de Sécession américaine. C’est pourquoi j’ai consacré à celle-ci deux ouvrages, notamment Gettysburg. Mon livre, Le Cœur rebelle, est différent puisque je m’y exprime à la première personne pour évoquer mon itinéraire et les engagements de ma jeunesse. Mais l’histoire y est très présente, celle de la guerre d’Algérie, celle du déclin européen, celle également du courant de renouveau auquel je fus associé.

    • Dans votre Dictionnaire amoureux de la chasse (Plon, 2000), vous dévoilez les secrets d’une passion fort ancienne et vous décrivez à mots couverts les secrets d’une initiation. Que vous ont apporté ces heures de traques, en quoi vous ont-elles transformé, voire transfiguré ?

    Malgré son titre, ce Dictionnaire amoureux n’a rien d’un dictionnaire. Je l’ai conçu comme un chant panthéiste dont la chasse est le prétexte. Je dois à celle-ci mes plus beaux souvenirs d’enfance. Je lui dois aussi d’avoir pu survivre moralement et de m’être rééquilibré dans les périodes de désespoir affreux qui ont suivi l’effondrement de mes espérances juvéniles. Avec ou sans arme, par la chasse, je fais retour à mes sources nécessaires : la forêt enchantée, le silence, le mystère du sang sauvage, l’ancien compagnonnage clanique. À mes yeux, la chasse n’est pas un sport. C’est un rituel nécessaire où chacun, prédateur ou proie, joue la partition que lui impose sa nature. Avec l’enfantement, la mort et les semailles, je crois que la chasse, si elle est vécue dans les règles, est le dernier rite primordial à échapper partiellement aux défigurations et manipulations mortelles de la modernité.

    • Toujours dans ce livre, vous évoquez plus d’un mythe ancien, plus d’une figure de panthéons encore clandestins. Je pense au mythe de la Chasse sauvage et à la figure de Mithra. Que vous inspirent-ils ?

    On pourrait allonger la liste, notamment avec Diane-Artémis, Déesse des enfantements, protectrice des femmes enceintes, des femelles pleines, des enfants vigoureux, de la vie à son aurore. Elle est à la fois la grande prédatrice et la grande protectrice de l’animalité, ce que sont aussi les meilleurs chasseurs. Sa figure s’accorde avec l’idée que les Anciens se faisaient de la nature, tout à l’opposé de l’image douceâtre d’un Jean-Jacques Rousseau et des promeneurs du dimanche. Ils la savaient redoutable aux faibles et inaccessible à la pitié. C’est par la force qu’Artémis défend le royaume inviolable de la sauvagerie. Elle tue férocement les mortels qui, par leurs excès, mettent la nature en péril. Ainsi en fut-il de deux chasseurs enragés, Orion et Actéon. En l’outrageant, ils avaient transgressé les limites au-delà desquelles l’ordre du monde bascule dans le chaos. Le symbole n’a pas vieilli, bien au contraire.

    • S’il est une figure omniprésente dans votre livre, c’est la forêt, refuge des proscrits et des rebelles…

    Toute la littérature du Moyen Âge, chansons de geste ou roman du cycle breton, gorgée qu’elle est de spiritualité celtique, brode invariablement sur le thème de la forêt, univers périlleux, refuge des esprits et des fées, des ermites et des insoumis, mais également lieu de purification pour l’âme tourmentée du chevalier, qu’il s’appelle Lancelot, Perceval ou Yvain. En poursuivant un cerf ou un sanglier, le chasseur pénétrait son esprit. En mangeant le cœur du gibier, il s’appropriait sa force même. Dans le Lai de Tyolet, en tuant le chevreuil, le héros devient capable de comprendre l’esprit de la nature sauvage. Je ressens cela très fortement. Pour moi, aller en forêt est beaucoup plus qu’un besoin physique, c’est une nécessité spirituelle.

    • Pouvez-vous conseiller quelques grands romans de chasse toujours disponibles ?

    Je pense d’emblée aux Veillées de Saint-Hubert du marquis de Foudras, recueil de nouvelles qui vient d’être réédité par Pygmalion. Foudras était un merveilleux conteur, comme son compatriote et successeur Henri Vincenot — dont il faut lire naturellement La Billebaude. Il était à l’univers des châteaux et de l’ancienne vénerie ce que Vincenot est à celui des chaumières et de la braconne. Parmi les grands romans qui font accéder aux mystères de la chasse, je place très haut Le Guetteur d’ombres de Pierre Moinot, qui va au-delà du récit littéraire bien ficelé. Dans l’abondante production de Paul Vialar, rendu célèbre par La grande Meute, j’ai un faible pour La Croule, nom qui désigne le chant nuptial de la bécasse. C’est un joli roman assez rapide dont le héros est une jeune femme comme on aimerait en rencontrer de temps en temps, et que possède la passion du domaine ancestral. Je suggère aussi de lire La Forêt perdue, bref et magnifique roman médiéval dans lequel Maurice Genevoix fait revivre l’esprit de la mythologie celtique à travers la poursuite impossible d’un grand cerf invulnérable par un veneur acharné, en qui l’on découvre une jeune et intrépide cavalière à l’âme pure.

    Note :

    (1) Dominique Venner précise que la traduction âpre et scandée de Leconte de Lisle (vers 1850) a sa préférence. Cette version de l’Iliade et de l’Odyssée est disponible en 2 volumes aux éditions Pocket.

    ◘ addenda : dans éléments n°130 (2009), cet entretien a été repris avec de légers remaniements et le remplacement de la dernière question par celle-ci :

    • Vous avez dirigé la publication des actes d'un colloque du Conseil international de la chasse (CIC) qui s'est tenu à Rembouillet en novembre 2006. Ces actes ont été publiés par les éditions Privat en 2007 sous le titre : La chasse, dernier refuge du sauvage. Vous-même aviez présenté une communication proposant une interprétation de l'idée de nature. Vous opposiez notamment la perception de Jean-Paul Sartre et celle de Jean Giono. Pourquoi ce choix ?

    Contrairement à la légende, les hommes sont rarement les amis de la nature. Sauf les peuples chasseurs. Le plus souvent, les hommes se défient de la nature. Ils en ont peur, même quand ils prétendent la protéger. La nature angoisse, et pas seulement par ce qu'elle révèle de redoutable. Elle angoisse surtout parce qu'elle est inexplicable. Elle est réfractaire à notre entendement. Elle échappe au principe de raison qui veut que toute chose ait une raison d'être qui l'explique. Mais qu'est-ce qui nous prouve que la raison ait raison ? Pourquoi le mystère du monde se laisserait-il percer par la petite raison des hommes ? Ce qui nous déroute et nous inquiète c'est que la nature ne poursuit aucun but. Elle ne nous écoute pas.'Elle ne nous demande rien. Elle ne s'occupe pas de nous. Elle n'a pas été créée pour nous. Mais elle nous englobe. Elle est libre. Rien d'extérieur à elle ne la gouverne. Selon le mot de Lucrèce, elle est à la fois incréée et créatrice. Elle est sans pensée, sans conscience, sans volonté.

    Nul n'a mieux traduit l'angoisse et même l'horreur de la nature que Jean-Paul Sartre dans son roman philosophique La nausée (1938). Roquentin, héros existentialiste de La nausée, découvre en effet que la raison ne peut répondre de l'existence concrète. Le galet que Roquentin tient dans sa main en se promenant le long du rivage fait naître en lui la nausée. Il aura beau définir les propriétés du galet, sa composition minérale, sa couleur, sa forme et autres abstractions, son existence reste totalement inexplicable. Pourquoi un galet plutôt que rien ? Cependant, un galet est moins irritant qu'un arbre. La crise nauséeuse de Roquentin atteint son sommet pendant sa promenade dans un parc où il rencontre un marronnier. Le silence de l'arbre, sa pose immuable, ses racines dans le sol, ses branches dans le ciel, son refus implicite de réduire son existence à un concept, tout cela offense Roquentin. Accablé par l'examen d'une racine du marronnier, il lui donne un coup de. pied, sans parvenir à entamer l'écorce. Pour un esprit rationaliste, un galet est philosophiquement opaque. Un arbre l'est encore plus. Roquentin est enfermé dans les limites de la conscience humaine, au-delà desquelles existe la nature, indépendante, autonome, indifférente. Or, ce qui échappe au monde de l'intelligibilité humaine, de l'intelligibilité mathématique, terrifie l'esprit rationaliste.

    Ce qui est horreur pour Sartre est joie pour Giono. Le contraste entre l'imaginaire de ces 2 écrivains souligne celui de 2 façons opposées de percevoir la nature. Contrairement à Sartre, dans ses romans, Jean Giono ne pense pas le monde, il ne l'interroge pas, il le perçoit, le chante et le goûte. Il ne tente pas de l'enfermer dans un discours. Il se promène, il contemple. Il se laisse pénétrer par cette évidence, cet émerveillement : il y a quelque chose, et non pas rien ! Ce quelque chose est sans “pourquoi”. Giono sait que la nature est comme la vie, inexplicable, dangereuse et belle. Vous avez compris que c'est également ma perception.

     

    Chasse

    Hures et ramures - souvenances

    « Entends-moi, reine, fille de Zeus aux mille noms,
    Titanide grondante, au nom illustre, archère sainte,
    Brillante pour tous, porte-torches, ô Dictynna !
    […]
    Ô dénoueuse de ceintures, amie du divin délire,
    Qui chasses avec les chiens et dissipes les peines.
    Coureuse agile, lanceuse de flèches, chasseresse vagabonde dans la nuit,
    […]
    Immortelle et terrestre, tueuse de fauves,
    Tu règnes sur les forêts des montagnes et perces les biches, ô vénérables !
    Reine sainte et absolue, fleur belle, impérissable,
    Habitante des bois, toi qui aimes les chiens,
    Kydonienne aux formes changeantes ! » (1)

     

    ChasseChacun de nous possède ses “petites madeleines” personnelles. Parfois, elles se lovent dans quelque jardin secret et tantôt, nous les faisons partager à des tiers, intimes ou non. II peut s'agir d'un objet ou d'un sens. Un son, le chatoiement d'une couleur, le toucher ou encore une odeur ou un goût peuvent émoustiller notre mémoire. Souvent, mon imagination et ma mémoire sont sollicitées lorsque j'entends chanter une andouillette sur le gril, ou encore si je mâche « on bon vî croté bourgogne » (2). Certains livres feront remonter sur ma langue des saveurs rares, entendre des sons presque oubliés, et humer des senteurs déjà évanouies. Ainsi en est-il du dernier ouvrage de Dominique Venner. Doit-on encore présenter cet historien français ? Chacun de nous a lu quelque article de lui dans des revues de qualité. Qui ne se souvient de sa remarquable comparaison entre le héros homérique et le chevalier franc lors de l'exposition L'Europe au temps d'Ulysse (3) ? Dans cet article, l'historien expliquait que, « livre sacré des guerriers grecs, l'Illiade est le premier traité de chevalerie, en même temps que la plus profonde des introductions à l'esprit européen ». En 1974, D. Venner publiait Baltikum (4), incontournable étude sur les corps-francs de la Baltique au sortir de la Grande Guerre. En 1995, paraissaient 2 ouvrages importants. L'un, sur la Résistance et l'autre, sur la campagne de Gettysburg (5). Ce dernier expliquait la bataille décisive que se livrèrent 2 conceptions du monde Outre-Atlantique. La victoire du Nord industriel et utopiste sur le Sud agricole et pragmatique sonnait le glas de la culture européenne en Amérique du Nord et l'émergence de la thalassocratie américaine, Carthage contemporaine. L'autre livre (6), D. Venner l'a écrit sur l'insistance d'un héros de la Résistance, François de Grossouvre (7), qui alors était l'un des proches conseillers du président François Mitterrand. En 2000, l'historien normand publie une brique sur la Collaboration (8), où selon l'expression d'Éric Conan et de Henry Rousso, il évite « l'anachronisme [qui] consiste […] à confondre la morale de la postérité avec la réalité des faits » (9), et qui est le pendant de son volume sur la Résistance.

    Or donc, pour revenir à notre sujet, je vous parlais du dernier livre de Dominique Venner. II fait partie de ces livres qui font remonter des tréfonds de notre mémoire des bribes de souvenances, des lambeaux d'événements forts. Un autre livre du même genre, La Billebaude de notre cher Henri Vincenot, me remet encore et toujours en mémoire mon grand-père, vénérable patricien, qui lors de la “cérémonie” de mon coucher, et avant de me mener à mon petit lit grillagé, me soulevait à bout de bras vers la hure énorme qui décorait le fumoir. Je pouvais alors mettre la main dans la gueule du fauve (10) ou encore caresser son poil épais. Et lorsque mon grand-père m'embrassait en me souhaitant de doux rêves, je sentais la piqûre de ses moustaches, tout aussi drues que le poil de la bête noire de 250 kilos qui me fascinait. Aujourd'hui, ce sont de pareils souvenirs de senteurs et de touchers qui reviennent à la charge avec le Dictionnaire amoureux de la chasse (11) de Dominique Venner. Et ce n'est plus le portrait de mon grand-père que je vois, mais la voix de mon père que j'entends et qui me demande si je n'ai pas froid. Je suis devant un feu immense. Je devais alors avoir dans les sept ans, l'âge de raison. Outre l'odeur des essences qui crépitaient dans les flammes, revient à mon nez le parfum de cette soupe aux pois que ma mère avait, tôt le matin, versée dans un thermos. J'étais assis sur une canne-siège au milieu d'une clairière, les pieds ballants. De temps en temps mon père se penchait vers moi et prenait de mes nouvelles d'un air complice. Le froid était intense, et certes le feu et la soupe me réchauffaient, mais je dois dire que je ne me souciais guère de cela. Je regardais les chiens reniflant le tableau de la matinée. Et j'étais gonflé de fierté, mon père n'avait-il pas tiré un brocard ? Des souvenirs de chasse, j'en ai, mais il faut des circonstances exceptionnelles pour qu'ils se déploient dans toute leur plénitude. Peu après l'enterrement de mon père, cérémonie qui se fit au son des trompes de chasses et marquait que le défunt quittait sa demeure pour rejoindre les chasses éternelles, peu après donc ce triste moment me revinrent aussi, par touches impressionnistes, des souvenirs de chasse. Ainsi, au poste, alors que le vent soufflait en rafales, courbant les noirs sapins, et que le givre faisait briller l'acier bleu des fusils, mon père, pour me réchauffer sortait sa “plate” (12) et me donnait une “drepp de pèkèt” (13) sèche, amère, glacée et brûlante à la fois. Nous étions aux aguets. Les cris des chiens approchaient et on entendait corner les traqueurs. Et soudain, le gibier déboulait de l'enceinte, presque à nos pieds. Les sangliers, comme catapultés, fonçaient poils hérissés à travers les ronciers et les taillis. Les chevreuils bondissaient dans le coupe-feu. Alors mon père épaulait et tirait. J'entends toujours le claquement de la carabine et je perçois aujourd'hui encore l'odeur de la poudre brûlée qui vient raviver mes sens. Et cette odeur n'est en rien comparable à celle que je rencontrai bien des années plus tard comme aspirant sur les stands sablonneux de la Campine puis comme officier sur les pas de Lorraine et d'Ardenne.

    Cependant, point n'est besoin d'avoir des souvenirs cynégétiques pour apprécier le Dictionnaire amoureux. Qui d'entre nous, à la lecture de La Gloire de mon père, n'a pas chassé les bartavelles avec le jeune Pagnol ? Lequel peut dire qu'il n'a pas de souvenirs de ces parties de chasses dans les garrigues provençales ? Qui ne sent pas encore ces fragrances de thym, et l'odeur du soleil dans les maquis, sans pourtant avoir jamais dépassé la latitude de Bâle ? « Grâce aux livres, dit Dominique Venner, il est en mon pouvoir de chasser […] quand et où je veux, le jour, la nuit, en avion, dans ma chambre, au coin du feu, du 1er janvier au 31 décembre. Non seulement je retrouve ainsi à loisir ceux qu'il me serait possible de croiser peut-être dans Paris, mais également tous les autres, les lointains, les exotiques et les disparus » (14). Un grand auteur séduit le lecteur au point que le récit de l'un devient aussitôt les souvenirs de l'autre. Les mémoires individuelles se confondent alors dans une mémoire collective. La qualité de l'écriture et de la lecture permet, rarement, d'atteindre un état quasi second qui transcende toute rationalité et peut faire découvrir des archétypes. Une espèce d'égrégore peut se dégager de cette relation, de cette communion entre l'auteur et le lecteur, démultipliant alors les forces individuelles, où un plus un ne fait plus deux, mais davantage. D. Venner n'a pas seulement la capacité de provoquer l'introspection du lecteur, il est de cette race d'écrivains qui parvient à nous emmener au-delà de nous-mêmes et de retrouver un moi collectif. Grâce à des hommes de sa trempe littéraire, nous ressentons les mêmes impressions, nous vivons les mêmes émotions que les chasseurs de la révolution néolithique. Par delà les routins du gibier, c'est sur le chemin de la plus longue mémoire que nous entraîne cet homme de la forêt.

    Si Dominique Venner est historien par profession, il est écrivain de chasse par passion. Et c'est probablement ici qu'il se révèle grand conteur. On lui doit de nombreux ouvrages sur les armes de chasse et 2 volumes de cynégétique (15). Couronné plusieurs fois par l'Académie française pour ses travaux historiques, il est aussi lauréat du prix François Sommer pour Les Beaux-Arts de la chasse (16), ce qui se passe de tout commentaire. Dans l'avertissement l'auteur nous prévient que son Dictionnaire n'en est pas un : en effet, il s'agit plutôt d'un recueil de souvenirs et de dissertations propices à ces détours qui ne sont jamais que des raccourcis pour aller à l'essentiel. L'écrivain nous donne une suite extraite de ses carnets et des réflexions profondes, tant sur le sens de la chasse, que sur le sens de la vie, la place de l'homme dans le monde, et peut-être une inspiration pour se mettre en harmonie avec le cosmos. N'est-ce pas le professeur Vial qui écrivait voici dix ans déjà : « vous cherchez le sens des choses ? Allez donc en forêt, sur les traces du Grand Cerf. Vous comprendrez tout » (17). Le Dictionnaire comporte 33 chapitres qui sont autant de textes sur les sujets les plus divers ayant trait à la chasse. Plus de quatre-vingt pages sont consacrées, en fin de volume, à un lexique de chasse et de vénerie (18). Cette présentation de textes indépendants les uns des autres permet au lecteur soit de lire l'ouvrage de façon traditionnelle, soit encore de picorer comme il le ferait dans une encyclopédie. Certains chapitres sont de purs souvenirs de journées cynégétiques, d'autre par contre sont des évocations érudites de l'histoire humaine. Certains textes sont consacrés à un animal, à des personnages, d'autres encore sont dédiés à un objet. Il rappelle l'essentiel des thèses et découvertes éthologiques de Robert Ardrey, Konrad Lorenz et Irenäus Eibl-Eibesfeldt. De façon remarquable il décrit tantôt la manière de fabriquer un couteau de silex, tantôt de préparer une marinade, rappelant que les jeunes bêtes se mangent au naturel et qu'il ne faut pas massacrer le goût de ces chairs délicates entre toutes. II raconte les chasses aux chevaux de Solutré. « Cette chasse était-elle associée à un rite religieux ? On peut l'imaginer » (19). Et si par moment, D. Venner a des accents sensuels, voire même érotiques, pour parler du gibier ou même d'une arme, il ne fait jamais aucune concession à la vulgarité.

    D. Venner écrit de très beaux passages sur les trompes de chasse et les fanfares. Mais « La Corne et l'acier » est peut-être un des textes les plus emblématiques de la série. C'est un texte qui prend prétexte de la chasse pour déambuler au travers, non seulement de l'histoire européenne, mais encore de son éthique et de son esthétique. Le chasseur raconte une chasse au sanglier : « Coiffé par deux briquets, un troisième suspendu à une écoute, le ragot faisait tête aux autres chiens, ronflant de rage, bloc hirsute, accoté de la croupe sur une souche. Impossible de placer une balle dans cette masse vivante sans écorner un chien. Je tirai mon couteau. Les vingt et quelques centimètres d'acier me parurent subitement bien courts. Et je sentis dans la gorge une contraction sèche facilement identifiable. Mais ce n'était pas le moment de rêvasser » (20).  Cette mise à l'épreuve de l'auteur lui permet d'introduire un splendide texte sur les couteaux. Rappelant qu'un « chasseur n'a pas tous les jours l'occasion d'utiliser de la sorte son couteau. [Mais que] tailler dans un saucisson est d'usage plus fréquent. […] Un couteau n'est pas un objet ordinaire. […] Dans un vrai couteau, il entre une part de magie dont témoignent les anciennes légendes ». De silex ou de métal, la lame fait rêver. Et Venner de prendre des accents dignes des « pulsations européennes » (21) du métallurgiste liégeois Jean R. Maréchal, directeur au Musée de Saint-Germain en Laye : « Avec l'or, le premier métal travaillé par les hommes fut le cuivre. La présence de petits objets de cuivre rouge, perles ou bijoux, est attestée voici 7.000 ans dans la culture proto-indo-européenne de Vica, nom d'un site archéologique des Balkans, proche de Belgrade. Des fragments de céramique ayant permis de réduire le minerai de cuivre sont datés de la même époque. Ils ont été découverts sur le site de Cerro Virtud, près d'Almeria, dans le sud-est de l'Espagne. Le bronze apparaît plus tard, voici 5.000 ans, au début du IIIe millénaire avant notre ère, chez ceux de nos ancêtres qui étaient établis entre la Volga et l'Anatolie, mais aussi de façon indépendante, dans les îles Britanniques. Métal plus dur que la pierre, le bronze est obtenu par l'alliage du cuivre, de l'étain ou de l'arsenic. Son nom est associé à une même culture qui couvrit toute l'Europe actuelle, de la mer Égée à la Baltique. Ses monuments furent Mycènes en Grèce et Stonehenge dans l'actuelle Angleterre. Quelques siècles plus tard, le même creuset humain fut à l'origine de l'extraction et de la fonte du fer, dont la carbonisation et divers alliages donnèrent l'acier. Ce métal nouveau, plus résistant, plus souple et plus léger que le bronze, offrit leurs armes aux nouvelles vagues conquérantes venues du Septentrion, qui se dispersèrent de l'Indus à l'Hellade, édifiant dans l'Orient lointain la civilisation védique et en Occident la civilisation homérique » (22).

    Posant la question tragique de « comment vivre sans couteau ? », D. Venner susurre qu'« à la magie du couteau, certaines femmes sont sensibles et les hommes plus encore. Ils se lassent rarement des belles lames. Un couteau […] est un instrument mystérieux qui donne accès à l'imaginaire masculin ». Et d'ajouter qu'« un chasseur [un homme] sans couteau est aussi démuni qu'un pêcheur sans hameçon. Au rendez-vous, à l'instant du casse-croûte, votre voisine charmante vous prie de déboucher une bouteille de Brouilly. Imaginez qu'à cet instant précis vous fasse défaut l'instrument nécessaire. Penaud, gêné, vous tâtez vos poches vides. Bien malgré vous, il vous faudra vous tourner vers un voisin plus prévoyant. Avec un sourire condescendant et supérieur, il sortira de sa poche le bel engin dont l'absence fait votre humiliation. Un couteau sert à tant de choses. Et pas seulement à se faire plaisir […] Cela sert à trancher des rondelles d'andouille, déboucher des flacons, étaler des rillettes sur le bon pain, […] tailler une canne de marche et même frimer devant les jaloux » (23).

    Ce livre évoque le début du Robin Hood de John Irvin, le lyrisme des Histoires naturelles d'Igor Barrère, les récits d'Adrien de Prémorel et d'Abel Lurkin. Tantôt tragique, tantôt drôle, le Dictionnaire est truffé d'allusions littéraires. Dominique Venner évoque les plus grands : Maupassant, Jünger, Hemingway, Volkoff, Grainville ou encore Déon. Mais nulle part pourtant chez ce passionné, d'allusion à une famille Templer (24), qui, tellement passionnée par la chasse, se transforme en chiens, variante du mythe de la Chasse Sauvage.

    Mais cet ouvrage est aussi un livre d'amitiés comme en témoignent à plusieurs reprises les hommages soutenus à un aîné. L'amitié que vouait François de Grossouvre à son cadet s'explique par leur commune passion, mais aussi par la trempe et la grandeur d'âme que reconnaissent les hommes de qualité. Ainsi, lorsque D. Venner écrit : « j'aime la chasse, mais je suis celui qui relâche les mâchoires du piège pour libérer le renard. J'ai passionnément aimé la vénerie, mais il m'est arrivé parfois de ne plus supporter de voir traquer un cerf ou un chevreuil. Cette allégorie réaliste me renvoyait trop crûment à l'image d'autres meutes acharnées contre les solitaires et les proscrits, victimes expiatoires d'époques infâmes » (25), l'auteur montre sa valeur, sa qualité d'homme. Et c'est cette qualité qu'honore le grand maître des chasses présidentielles en invitant l'historien à Chambord ou à Rambouillet. Mais ne s'agit-il pas aussi de la connivence propre aux exilés de l'intérieur ?

    Ouvrage de courage aussi. Dominique Venner est reconnu comme un pair par le vieux résistant, et montre qu'il sait monter en première ligne quand il le faut.

    « Jadis, au cours de chasses à tir, il m'était arrivé de servir au couteau de jeunes sangliers blessés par balle. Cela n'avait rien de commun avec ce qu'il me fallait maintenant assumer. C'est grand et puissant, un cerf, comme un petit cheval, armé de surcroît de bois impressionnants. […] Ma seule hantise était de ne pas le servir proprement. J'avais en tête des scènes hideuses, cerf blessé et mal dagué, piqueux maladroit contraint de s'y reprendre à plusieurs fois pour le mettre bas. […] Je fis comme j'avais vu faire, criant pour encourager les chiens. Cela donne du cœur au ventre et détourne l'attention du cerf : Hallali, mes beaux ! Hallali ! […] Je fus sur lui. Autant que je me souvienne, je ne pus saisir sa ramure dont j'essayais de me garder de la main gauche. De tout le corps, j'engageais ma lame tenue de champ. […] Une trompe sonna l'Hallali à terre, pathétique fanfare de mort » (26).

    D. Venner fait partie de cette race de chasseurs pour qui prime la qualité sur la quantité, et qui préférera ne pas tirer plutôt que de risquer de mal tirer, de blesser le gibier. Ce type de chasseur a du respect pour sa proie avec qui il s'identifie à la façon du chaman. II est l'héritier d'une longue tradition, tout comme le bûcheron allemand qui, « jusqu'au seuil de la brutalité moderne […] n'abattait un arbre qu'après s'être agenouillé devant lui et l'avoir imploré » (27). Il fait partie de ces hommes qui ont tout autant de plaisir à observer le gibier, à écouter bramer le cerf qu'à le sacrifier. Ce chasseur organique fait corps avec le cosmos. Il est à l'opposé de ces bourgeois chasseurs qui ne connaissent pas la nature, ne savent pas marcher et vont au poste en “4x4”, tristes viandards qui devraient se cantonner aux clays.

    D. Venner est un sacrificateur d'Artémis à la flèche, de Diane aux yeux de biche, de Cernunnos à la belle ramure. Il célèbre ces cultes païens, y compris lors de la messe de Saint-Hubert. Quelle jubilation dans son ton lorsqu'il évoque le père dominicain Carré « s'indignant de `la bénédiction aberrante que les meutes recevaient naguère lors de la Saint-Hubert'. Il est vrai qu'associer des animaux aux rites sacrés reflète une conception religieuse qu'a voulu abolir le christianisme » (28). La chasse est une passion « pas un sport, mais un rituel sacré touchant au plus profond de la vie et de la mort ». Et c'est peut être la grande différence d'avec la corrida. Car il n'y a pour ainsi dire pas de spectacle de chasse, mais participation, alors que le matador est seul face à un public. La corrida moderne est trop souvent devenue un hédonisme de masse, bien qu'une minorité d'aficionados suive le rituel comme les accompagnateurs des battues ou de l'approche et les suiveurs de vénerie. Célébrer les dieux chasseurs demande un dépassement de soi et qu'on leur brûle de l'encens. Gamin, en Hesbaye, c'étaient des journées de marche dans les labours gras ou secs, — et les betteraves à la douceâtre puanteur —, levant les lièvres à la botte. Et après avoir brûlé de la poudre noire à Dea Arduinna, après le sacrifice, au bout d'une journée harassante, le retour à la maison. Là encore, ce sont des souvenirs d'odeur et de toucher qui me reviennent. La douce toison des lapins et des lièvres, mais aussi cette odeur prenante, persistante, étourdissante de la hase que l'on dépiautait, de ces intestins qui tombaient dans le petit bassin émaillé, de ces abats soigneusement réservés dans un petit plat. Et puis notre vieille teckel à poil dur, vorace comme pas deux, guettant le moindre geste, ne perdant pas de vue ce butin tant convoité.

    Si certains ont dit que l'on entrait en chasse comme on entre en religion, d'autres disent que l'on entre dans une forêt comme dans une église, nous dirions dans un temple, c'est-à-dire avec le respect du lieu, mais aussi de soi. Le promeneur évitera donc les accoutrements folkloriques du type “blue jeans” de gardien de vache américain ou encore le “training de supporter de match de foot à la télé”. Quant au chasseur, son esthétique « commence par sa tenue : il faut proscrire, dit Paul de Blois, les vêtements militaires ou camouflés, la chasse n'est pas la guerre. La tenue du chasseur doit être élégante, faite de matières naturelles, évitez le synthétique, favorisez le coton huilé, le cuir ou le caoutchouc naturel. Les couleurs ne doivent pas être vives mais intégrées dans la nature » (29). Le Dictionnaire amoureux de la chasse de D. Venner est bien plus qu'une série de récits à la poursuite de trophées, son livre est initiation à la quête intérieure et modèle d'érudition sauvage (30).

    ► François Breÿre, Antaïos n°16, 2001.

    • Notes :

    • 1. « À Artémis », in : La Prière : Les hymnes d'Orphée, traduits et présentés par Pascal Charvet, S.l., NiL, 1995, p.86.
    •  2. Savoureuse expression wallonne qui se traduit en français par « un bon vieux bourgogne, dans une bouteille poudreuse », ce qui laisse augurer de l'âge et de la qualité du vin longtemps conservé dans ce flacon.
    •  3. D. Venner, « Le Choc des armes », in : Le Spectacle du Monde hors série n°5, 1999, p.34-40. Ce numéro a paru à l'occasion de l'exposition « L'Europe au temps d'Ulysse », présentée au Grand Palais à Paris à l'automne 1999.
    •  4. D. Venner, Baltikum : Dans le Reich de la défaite, le combat des corps francs, 1918-1923, Laffont,1974, 366 p.
    •  5. D. Venner, Gettysburg, préf. P. Masson. éd. du Rocher, 1995, 321 p., ill., cartes.
    •  6. D. Venner, Histoire critique de la Résistance, Pygmalion, 1995, 500 p.
    • 7. Éminence grise de Mitterrand, chargé des affaires secrètes de la Présidence, François de Grossouvre devait écrire la préface de cette somme monumentale. Son décès dans son bureau de l'Élysée, suicide ou assassinat — on ne saura jamais —, l'empêchera de mener à bien son projet. Il avait néanmoins suivi de très près la rédaction du manuscrit de Venner. Pétainiste convaincu, ce maquisard et grand résistant comptait sur l'indépendance d'esprit de D. Venner pour expliquer la complexité et les nuances de cette époque trouble à l'heure où tout doit être lisse et univoque.
    •  8. D. Venner, Histoire de la collaboration, Pygmalion, 2000, 766 p.
    •  9. Éric Conan & Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passé pas, Fayard, 1994, p. 272.
    •  10. Fauve, ce terme prête facilement à confusion. Dominique Venner l'utilise à plusieurs reprises dans son livre dans le sens de « gibier au pelage roux, cerf, chevreuil, daim, à l'exclusion des bêtes puantes et bêtes noires. S'utilise aussi pour les grands félins » (p. 529). Cette définition recoupe celle des dictionnaires courants, qui donnent « bête sauvage au pelage fauve (lièvre, cerf, lion, etc.) ; se dit des grands animaux féroces (félins) » (Petit Robert). Nous utilisons ici le terme fauve pour la bête noire comme synonyme d'animal féroce et dans le sens de l'article 6bis de la loi du 4 avril 1900 qui définit que « le sanglier est considéré comme bête fauve ». Depuis 1985, « le sanglier [n'est] plus considéré comme bête fauve mais bien comme gibier » (Doc. Conseil [Régional Wallon], 147, 1984-1985, n°3). Par ailleurs, Michèle Lenoble-Pinson souligne que le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de P. Robert appelle les sangliers « bêtes fauves noires et précise qu'il s'agit de sangliers, de marcassins » (Le Langage de la chasse, p.27, note 53).
    •  11. D. Venner, Dictionnaire amoureux de la chasse, Plon, 2000, 592 p., ill.
    •  12. Mot wallon signifiant “flacon plat pour le genièvre, spécialement flacon de poche”, le Catalogue Kettner utilise le mot flasque.
    •  13. Expression hybride composée d'une part du mot luxembourgeois “drepp” signifiant goutte et d'autre part du mot wallon “pèkèt” signifiant genièvre. Il s'agit donc d'une goutte d'alcool de grain parfumé aux baies de genévrier.
    •  14. D. Venner, Dictionnaire, p.481.
    •  15. Dont une collection dirigée par ses soins : Les Grands Maîtres de la chasse et de la vénerie, Pygmalion, 1982.
    •  16. D. Venner, Les Beaux-Arts de la chasse : Objets, symboles, décors, Grancher, 1992, 241 p., ill.
    •  17. Pierre Vial, « L'Appel du cerf : Le monde enchanté de la chasse », in : Le Choc du Mois n°58, nov. 1992, p. 49. Ce texte est repris sans illustration dans son livre Une Terre, un peuple, Villeurbanne, Terre et Peuple, 2000, p. 170-172.
    •  18. Le lecteur intéressé par la philologie se reportera à la thèse de doctorat de l'ardennaise Michèle Lenoble-Pinson, Le Langage de la chasse : Gibiers et prédateurs — Étude du vocabulaire français de la chasse au XXe siècle, préf. de André Goossé, Bruxelles, Facultés Universitaires Saint-Louis, 1977, LIII-402 p. (Publications des Facultés Universitaires Saint-Louis, 8), et à son livre Poil et plume : Termes de chasse et langue courante — Vénerie, fauconnerie, chasse à tir, Paris-Louvain-la-Neuve, Duculot, 237 p., ill. (Le Plaisir des Mots).
    •  19. D. Venner, Dictionnaire, p.170.
    • 20. Ibidem, p.183.
    •  21. Jean R. Maréchal, « Pulsations européennes », in : Techniques et civilisations, IV, 1955, 3, p.81-94, carte.
    • 22.  D. Venner, Dictionnaire, p.184.
    • 23. Ibidem, p.187.
    • 24.  Michel Déon, Un Taxi mauve, Gallimard, 1978, p.145-156.
    • 25. D. Venner, Dictionnaire, p.486-487. 
    • 26. Ibidem, p.476-477.
    •  27. Johannès Thomasset, « Les Arbres », in : Les Cahiers Luxembourgeois n°5, VIII, 1931, p.532.
    •  28. D. Venner, Dictionnaire, p.473.
    •  29. Paul de Blois, « La Chasse : Quand vie et mort s'entremêlent », in : Terre et Peuple n°6, 2000, p.34.
    •  30. Signalons, pour les férus d'érudition sauvage, l'excellent trimestriel Jours de Chasse d'Olivier Dassault, moderne La Chesnaye. Cette revue haut de gamme comporte outre des rubriques purement cynégétiques, des articles et chroniques sur les “sciences auxiliaires” que sont la littérature, les arts plastiques, ou, encore la gastronomie. Dans le dernier numéro, on remarquera l'excellent article de Frédéric Valloire sur « Hadrien, l'impérial chasseur » (Jours de Chasse n°3, 2001, p.84-90, ill.).

     

    Chasse

    • document audio : Libre Journal des Lycéens n°38 (30 juillet 2011)

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