• Vouloir 123-125

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    VOULOIR n° 123-125 (n°4 nouvelle série)

    Printemps 1995

    DOSSIER : ERNST JÜNGER

     

    ◘ SOMMAIRE :

    ÉDITORIAL

    • Itinéraire (Robert Steuckers) [ci-dessous]

    UN HOMME DANS LE SIECLE

    LA FIGURE DU TRAVAILLEUR

    • Annulation magique de la crise et "méthode physiognomique" chez EJ (RS)
    • Jünger et l'irruption de l'élémentaire dans l'espace bourgeois (J. Evola)
    • Jünger penseur politique radical (W. Herrmann)
    • Annotation sur le Travailleur (K. Weissmann)
    • EJ, théoricien du nihilisme actif (E. Niekisch)
    PORTÉE DE L'ŒUVRE
    • L'autre signification de l'Être. La rencontre Jünger / Heidegger (A. Willig)
    • Le séjour des Dieux : à propos de Visite à Godehom (JL Ontiveros)
    • Les thèses de Peter Koslowski sur EJ (I. Fournier)
    • EJ et ses Strahlungen (S. Ballesteros Walsh)
    • Bibliographie jüngerienne (R. Steuckers)
    • 70 s'efface, IV (K. Schauder)

    DOCUMENTS

    • EJ & G. Sorel / EJ et O. Spengler / EJ et l'AF (MH)
    • Extrait d'un article d'EJ dans d'Arminius [1927]
    • Le fantassin allemand de 1917 (H. Fischer)
    • Souvenir de Hugo Fischer (E. Niekisch)
    • Souvenir d'EJ (Henri De Man)

     

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    • Nota bene : Pour ouvrir les liens vers les articles disponibles, cliquer sur la partie rouge de la ligne de présentation.

     

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    ◘ Itinéraire

    ej-you10.jpgPour les 100 ans d'Ernst Jünger,  il fallait que nous marquions le coup. Que nous offrions à nos lecteurs un “hommage” digne de ce nom. Tâche ardue. Difficile. Délicate. Parce que Jünger n'est pas un auteur facile. Manipuler les fragments de son œuvre équivaut à manipuler de la dynamite. Parce que notre génération de 35 à 45 ans est la première gé­nération qui n'a pas connu de guerre et qu'elle ne peut imaginer les souffrances des sol­dats, thématique centrale du premier Jünger. L'apologie de la guerre chez les plan­qués, les civils ou les oniriques relève du délire, de la psycho-pathologie. Mais comment parler de Jünger sans parler de la Grande Guerre ? Nous avons laissé cette tâche à un expert ès-questions militaires : le citoyen helvétique Jean-Jacques Langendorf, qui tire les leçons qu'il faut des ouvrages du Lieutenant des Stoßtruppen. La guerre a fini par déce­voir Jünger, quand elle est devenue démesurée en Russie de 1941 à 1944 et quand elle a pris des tournures foncièrement démoniaques avec la tactique anglo-américaine des tapis de bombes. La Deuxième Guerre mondiale a ôté à Ernst Jünger son fils aîné, Ernstel, tombé dans les carrière de marbre de Carrare en Italie. Pour se dégriser, les “guerriers en chambre” devraient d'ailleurs relire les pages poignantes, épouvantables, que Jünger a écrites immédiatement après avoir appris la mort de ce garçon tant aimé.

    Quant à l'idéologie “nationale-révolutionnaire” que développe Jünger dans les années 20, en s'opposant aux démissions de la République de Weimar, elle reste séduisante à plus d'un titre, non pas pour en faire un nouveau credo, qui serait affirmé dans un contexte totalement différent et chavirerait dès lors dans la pure bouffonerie, mais parce qu'elle est la seule qui, dans son minuscule microcosme, transcende les clivages du XXe siècle, vont au-delà de “l'humain, trop humain” qu'est l'esprit partisan, l'esprit de parti, l'involution du politique dans la politique. Seuls ceux qui ont vécu, côtoyé, intériorisé l'itinéraire de ce petit nombre, ont trouvé l'antidote à toutes les illusions politiques. Et pourront traverser le siècle, ou aborder le siècle suivant, dans la sérénité, vertu que chantent tant Jünger que Heidegger.

    Car Jünger est surtout un maître qui nous enseigne la sérénité. Depuis la “méthode physiognomique”, c'est-à-dire une méthode qui scrute les phénomènes effer­vescents ou éphémères en profondeur, jusqu'à la patience de l'entomologiste, l'obstination du bibliomane, la constance du jardinier, Jünger nous lègue autant d'attitudes pour nous hisser au-dessus de la hâte des hommes déracinés, si nombreux dans la politique, qui bousillent tout, gâchent tout, n'écoutent que leurs dérisoires ambitions personnelles. Enfin cet “ailleurs” quasiment “métapolitique” où Jünger a évolué depuis sa démobilisation de 1919 est très bien analysé sous toutes ses facettes par Werner Bräuninger et An­tonio Giglio.

    Quant au Professeur chilien Santiago Ballesteros Walsh, il fait d'Ernst Jünger  un conjuré à part entière du 20 juillet 1944, où se sont entre-déchirés les serviteurs de “l'Allemagne secrète”. Jünger aurait abandonné son nihilisme plus ou moins athée pour retourner à une sorte de protestantisme judaïsant, hostile au national national-socialisme. Mais la fondation en 1958 de la revue Antaïos, avec Mircea Eliade, où l'on retrouve également Julius Evola, ne contredit-elle pas cette thèse ? Jünger n'a-t-il pas plutôt évolué vers une  approche holiste du phénomène religieux, où la nature et le cosmos tiennent une place prépondérante, à une époque où la technique nous isole chaque jour davantage de notre fond-de-monde organique ? Ernst Jünger a été le chantre de l'agonalité : confectionner un  dossier sur lui, où il n'y aurait aucune polémique, serait de l'apologie gratuite, finalement assez niaise : c'est la raison pour laquelle nous avons publié l'hypothèse du Professeur Ballesteros Walsh.

    Les partisans du Jünger national-révolutionnaire, ceux du Jünger communisant, ceux du Jünger Junker, ceux du Jünger résistant pourront réamorcer leurs querelles, redonner vie aux idées et échapper ainsi aux ronrons de l'oubli consumériste actuel ou des apologies surfaites, où l'on gomme toujours quelques aspects dérangeants de l'œuvre de Jünger. Car ce qui importait pour Jünger, ce n'était pas de savoir pourquoi l'on se battait, mais, plus simplement, de savoir si l'on se battait ou si l'on sombrait dans une quiétude délétère.

    Notre dossier ne prétend pas à l'exhaustivité : il manque une analyse des romans, il aurait fallu explorer plus en profondeur les journaux, en extraire les  perles les plus fines, parler de l'apport scientifique de Jünger à l'entomologie, évoquer les rapports qui le liaient à son frère Friedrich Georg, au peintre Kubin, évoquer aussi l'aventure éditoriale d'Antaïos, se pencher sur les rapports étroits de Jünger et de la France. explorer la réception de Jünger en Belgique : ce sera fait. Ultérieurement. Dans une chronique sur la “Révolution conservatrice”, où nous n'oublierons pas, comme je l'ai promis à Jünger dans un courrier, de parler de son frère (auquel j'ai consacré une première es­quisse biographique dans l'Encyclopédie des Œuvres philosophiques des PUF) et de Friedrich Hielscher, le mystérieux gourou de “l'Allemagne secrète”.

    Beaucoup de pistes sont encore à ouvrir. Une tâche immense nous attend. Jünger représente plus de 80 ans d'action dans l'époque la plus nihiliste, la plus sauvage, la plus glauque de l'histoire euro­péenne : il a traversé tous ces marais en gardant sa fascinante sérénité, en nous en lé­guant les recettes, au jour le jour, dans ses Journaux, que je vénère depuis l'âge de 18 ans. La grande leçon de Jünger, c'est un “dressage du regard”, une technique permanen­te de l'éveil, de l'éveil à tout, au moindre détail, au moindre indice. Et une acceptation de l'immense variété des phénomènes que capte ce regard. Et si c'était là le secret de son étonnante longévité ? (RS)

     

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