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    SabatoPour une lecture révisionniste d'Ernesto Sabato

    Ernesto Sábato, écrivain argentin né en 1911 à Rojas, province de Buenos Aires fut glorifié en France, peut-être plus pour ses opinions politiques que pour ses qualités intrinsèques d'écrivain. Il n'en demeure pas moins que sa trilogie romanesque en fait un écrivain de première grandeur, d'une profondeur humaine sans commune mesure avec le faiseur Borgès, auteur de jeux intellectuels stériles qui font le ravissement de nos énarques. Cette œuvre appelle aujourd'hui une (re)lecture avec un regard neuf, “révisionniste”.

    La trilogie commence avec El túnel, au récit encore relativement linéaire qui n'est, malgré sa plus grande célébrité, que le prologue de ce qui va suivre. Toutefois, la confrontation minutieuse des labyrinthes intérieurs de Castel, dont la logique est poussée à l'extrême, avec la réalité des êtres, aboutissant au sentiment de l'absurde, fait jaillir l'idée des “ordres distincts” de la science, extension indéfinie de la logique, et du phénomène humain, développée par Sabato face au Dr. Arrambide dans Abaddón el exterminador.

    Sobre héroes y tumbas, traduit en français sous le titre de Alejandra [puis par Héros et Tombes], est le sommet de la trilogie, et peut-être un des plus profonds romans du XXe siècle. Le cynisme et la tendresse, l'ironie et la compassion s'y mêlent inextricablement pour donner à l’œuvre ce ton inimitable, propre à Sábato. On ne peut prétendre décrire ici cette œuvre, mais on tentera toutefois de souligner la perception propre du temps qui lui est inhérente. Trois niveaux, trois étagements temporels y sont suscités simultanément par l'écriture, le temps des événements du récit, que nous pouvons qualifier de présent, un futur (relatif à ce présent) qui est le temps de la narration, et un passé profond dans lequel les héros des guerres d'indépendance parcouraient le corps de la Terre. Ce récit est (provisoirement) interrompu par la longue plongée en eaux troubles du fameux Rapport sur les aveugles. Mais la tridimensionnalité du temps n'empêche pas le récit, d'une tumultueuse complexité, de trouver peu à peu son sens profond — comme la limaille de fer orientée par l'aimant, nous dirait Sábato — son sens, mais non sa linéarité, s'agissant d'aller de la lumière vers les profondeurs obscures pour ressusciter à une nouvelle lumière dans un itinéraire de purification qui conduit des abîmes de la passion en passant par ceux, plus vertigineux encore pour être proches du mystère même du Mal, du Rapport sur les aveugles (ou sur les “Aveugles”), à une rénovation de l'instant présent, à une présence-au-monde renouvelée (la pauvre femme dans son taudion, le départ pour la Patagonie avec le camionneur) — où le geste le plus trivial est exhaussé par cette pureté retrouvée à la dignité solaire des glaciers de l'Extrême-Sud.

    Avec Abaddón el exterminador — traduit en français sous le titre de L'ange des ténèbres —, l'obscurité s'accroît et s'approfondit. D'abord parce qu'il s'agit, pour une bonne part, d'explorer le domaine obscur des songes et des monstres, le “côté gauche” pour parler comme le Dr. Schnitzler, un des personnages du roman. Ensuite à cause d'une composition fragmentaire et spéculaire extrêmement complexe, qui fait éclater, plus encore que Sobre héroes y tumbas, les cadres traditionnels du roman. Après un instant de célébrité (l’œuvre reçut le Prix du meilleur livre étranger), L'ange des ténèbres est sombré dans un relatif oubli. Il faut dire que, tous comptes faits, l’œuvre offre peu à se mettre sous la dent pour l'intelligentsia, id est pour les cerbères médiatiques et les flics de la pensée correcte — et ce, en dépit d'une allusion à la “nécessité d'un changement social” (mais là-dessus, comment n'être pas d'accord ?) et quelques références agaçantes à des maîtres qui n'en sont pas, plus les pages sur le Che et son mouvement de guérilla, d'ailleurs fort ambiguës comme ce dont elles traitent, et qui se consument au-dessus des contingences de la politique, en une célébration inoubliable de l'héroïsme guerrier. C'est que, au bout du compte, il se pourrait fort bien que les positions philosophiques et métapolitiques profondes d'Ernesto Sábato ne fussent absolument pas ce qu'elles paraissent être, et qu'elles fussent même tout le contraire, et ce, indépendamment des allégeances mondaines qui ont pu être les siennes ; aussi ne devons-nous pas nous y laisser prendre, nous qui sommes à la recherche d'une culture et d'une cosmovision qui soient radicalement autres que celles du monde actuel, champ d'expansion totalitaire (et même d'épandage) du Principe des Ténèbres. Il est donc très important, au-delà de toute querelle de salon littéraire, de bien comprendre la portée d'une œuvre comme Abaddón el exterminador, bruissante de tous les discours d'un monde à sa fin, et même, d'une certaine manière, récapitulation — voire mise en perspective de ces discours —, mais toute récapitulation ne comporte-t-elle pas, aussi, une mise en perspective ?

    Œuvre déconcertante, où les fragments successifs deviennent rapidement impossibles à situer dans le temps, et qui pourtant prend un air de chronique ; qui alterne les vrais-faux fragments de carnets intimes avec les dialogues platoniciens, les anecdotes avec la réflexion sur la création littéraire ; œuvre totalisatrice, comme tant d'autres grands romans du XXe siècle, de Joyce à Parvulesco, mais qui pourrait bien être destinée à enchâsser, subversivement, les paroles bénies du docteur Alberto J. Gandulfo, lequel révèle une partie du mystère abyssal de ce monde, et livre une clef possible du Rapport sur les aveugles. À moins qu'elle ne soit la transcription, tantôt immédiate — l'auteur figurant parmi ses propres personnages —, tantôt médiate — avec les personnages comme médiateurs de l'historial d'une conscience, amenée à la saisie progressive de la vanité des utopies du déracinement, aidée en cela par le reflet de cette vanité dans le tragique portègne, dans l'Argentine comme terre de déracinement —, historial qui aboutit, à l'ultime fin de la trilogie romanesque d'Ernesto Sábato, à une poignante nostalgie de l'enracinement, qui trouve une résonance si profonde en nous, les égarés dans cette fin de cycle, et qui, si elle ne peut tenir lieu de réenracinement véritable, offre un bouleversant écho à ces paroles inspirées qui figurent dans Sobre héroes y tumbas :

    « Et bien que nous-mêmes (notre conscience, nos sentiments, notre expérience) nous changions avec les années, et que notre peau et ses rides se convertissent en preuve de ce passage des ans, il y a quelque chose en nous, tout au fond de nous, dans des régions très-obscures de nous-mêmes, qui reste agrippé bec et ongles à l'enfance et au passé, à la race et à la terre, à la tradition et aux songes, et qui parait résister à ce processus tragique : la mémoire, la mystérieuse mémoire de nous-mêmes, de ce que nous sommes et de ce que nous fûmes. Sans laquelle (et comme ce doit être terrible alors ! […]) les hommes qui l'ont perdue comme dans une explosion formidable et destructrice de ces régions profondes sont des feuilles ténues, incertaines et si légères, balayées par le vent furieux et absurde du temps. Un constat auquel on ne peut que souscrire de tout cœur… »

    ► Bruno Dietsch, Nouvelles de Synergies Européennes n°11, 1995.

     


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