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    PyrénéesCalendrier pyrénéen

    Les éditions Privat ont publié un excellent livre d’Isaure Gratacos intitulé Calendrier Pyrénéen : Rites, coutumes et croyances dans la tradition orale en Comminges et Couserans. Ce livre est le fruit d'enquêtes par entretiens menées depuis 1971 en “Haute-Vasconnie”. L'auteur précise : “Ils” ont parlé de tout, au gré d'eux-mêmes et du vécu personnel de leur culture : la vie sociale dans ses aspects conviviaux, l'intimité des croyances, les techniques, les rites protecteurs, les mythes ou les anecdotes, les rythmes du temps dans le travail, les jeux ou la mort. La richesse et la diversité des récits a rendu nécessaire, pour leur publication, un regroupement par thèmes. Cet ouvrage est donc consacré aux rythmes calendaires et aux coutumes qui leur sont attachées. Malgré le volume du matériau documentaire accumulé en 23 ans, ces coutumes calendaires dans la culture orale des Pyrénées centrales, recueillies en une longue quête au cœur du Haut-Comminges et du Couserans, ne prétendent certes pas à l'exhaustivité : la recherche, par nature, n'est jamais terminée. D'ailleurs, l'exhaustivité, en ce qui concerne la saisie d'une culture, est un mythe. D'une part, “exhaustif”, un témoignage ne l'est jamais. Un informateur, si participant soit-il, ne va jamais jusqu'au bout de lui-même et de sa mémoire. Ensuite, une culture est sans cesse remodelée par la dialectique éternelle du temps. L'oral est, par essence, dynamique et instable, et les caractères propres à une culture ne se pétrifient pas une bonne fois pour toutes dans une forme définie pour l'éternité. Même protégée longtemps par une vie autarcique, la culture orale de la montagne gasconne a été ainsi entraînée dans le logarithme irrésistible de l'Histoire et d'une évolution qui, depuis l'ère industrielle, va s'accélérant. Les coutumes calendaires des Pyrénées centrales exposées dans cet ouvrage, sont donc seulement telles qu'elles sont vécues en un moment culturel, historiquement limité : celui de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle. De Noël au Jour des Morts, ces traditions sous un voile chrétien sont fondamentalement païennes. Un chapitre important (54 pages) traite de la Saint-Jean, “Era Clau de Tot” (La Clé de Tout).

    • Isaure GRATACOS, Calendrier Pyrénéen : Rites, coutumes et croyances dans la tradition orale en Comminges et Couserans, Editions Privat (14 rue des Arts, BP 828, F-31.080 Toulouse Cédex), 1995, 256 p.

    ► Jean de Bussac, Nouvelles de Synergies Européennes n°11, 1995.

     

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    [Ci-contre : Dolmen du Cap del Pouech, situé sur la commune de Le Mas-d'Azil, Ariège, Midi-Pyrénées]

    Des cultures meurent un peu tous les jours. Sous nos yeux. Dans l’indifférence générale. Enfin, presque générale. Car quelques audacieux ont, avec la témérité des cœurs purs, entrepris de lutter contre le Moloch protéiforme qui a nom civilisation occidentale — ce système qui sait bien que c’est en frappant à l’âme que l’on tue les peuples. La culture est en effet l’âme d’un peuple. La culture authentique, c’est-à-dire la culture populaire. Pléonasme. Car il ne peut y avoir de culture que populaire.

    Il faut rompre une bonne fois avec ce terrorisme intellectuel qui voudrait prolonger aujourd’hui ce qu’ont tenté de faire les clercs du Moyen Âge : réserver le terme et la notion de culture à ceux “qui savent”, ceux qui font partie des élus ayant la mission et le privilège d’enseigner au bon peuple — ignare, par définition — ce qu’il doit croire, admirer, craindre (les nouveaux clercs brandissent de nouveaux tabous : est hérétique, aujourd’hui, celui qui doute des nouveaux dogmes droits-de-l’hommesques et les conteste). Du haut de leur chaire médiatique, les nouveaux clercs disent la Loi — ce substitut, comme le proclame sans complexe un B.H. Lévy, du Dieu biblique unique, terrible et jaloux —, une loi qui vise à rendre conformes tous les peuples de la planète au même modèle cosmopolite de civilisation (car le triomphe de la civilisation implique la mort de la culture). Un modèle issu des ghettos, qui a l’accent new-yorkais et le goût du coca-cola.

    Vieille histoire : les clercs considèrent la diversité des peuples, et donc des cultures, comme une insulte à la Loi unique. Vieille histoire aussi : c’est loin des mégapoles babyloniennes, dans les hauts pays où respirent encore les dieux, que la résistance aux sectateurs de la Loi a maintenu ses réseaux. Réseaux ténus, reposant sur la mémoire collective — une mémoire qui ne survit souvent que grâce à quelques-uns, qui se font, consciemment ou non, porteurs de lumière, c’est-à-dire de tradition, au fil des générations.

    Des paysans ou des exploitants agricoles ?

    Pendant longtemps, ces mainteneurs ont raconté, à la veillée ou au rythme des travaux quotidiens et saisonniers, à l’occasion des fêtes familiales et communautaires aussi, les contes et légendes, les traditions, le sens des fêtes et des célébrations, des croyances, des pratiques et des comportements — bref, tout ce qui donne un sens à la vie des individus et des groupes, en la replaçant dans une vision générale du monde, où l’homme est relié au cosmos. Mais aujourd’hui la chaîne de transmission, multiséculaire, est menacée de rupture. Car, nombreux, désertent les pagani (ces “paysans-païens” qui ont toujours été considérés comme des gêneurs, des attardés, des réfractaires — d’autant plus qu’ils se transforment vite, quand on les pousse à bout, en “partisans”). Désertion encouragée par les nouveaux clercs que sont, à coté des sociologues-philosophes et des histrions de télévision, les “experts”, qui expliquent savamment et tranquillement, au nom des rendements, des quotas et autres articles du catéchisme technocratique, que la plupart des paysans sont condamnés à mort. (Ils ont même réussi, avec la complicité active d’organismes comme la Jeunesse Agricole Chrétienne, à persuader des hommes de la terre que le nom de paysan avait quelque chose de honteux — puisqu’il faut le bannir au profit d’“exploitant agricole”…).

    « Pourtant, que la montagne est belle », chante Ferrat. Mais la désertion des campagnes s’amplifie et elle a, en quelques générations, provoqué un séisme culturel. Un montagnard qui meurt, c’est à la fois un chemin qui se ferme et une bibliothèque qui brûle… C’est en rappelant cette formule, trop vraie, qu’Olivier de Marliave explique pourquoi il a écrit son Trésor de la mythologie pyrénéenne. En se rangeant, du coup, parmi les quelques audacieux dont je parlais au début de cet article — ceux qui ont choisi de sauver leur patrimoine ancestral, tant qu’il est encore temps. Juste temps… Car il faut faire vite. Et sans pouvoir compter sur le monde de la culture officielle, académique, garantie bien pensante. En France, en effet, on ne s’intéresse à une culture que si elle est suffisamment exotique. Olivier de Marliave note avec un amer humour que les chercheurs français — à la différence de leurs collègues espagnols — « nous ont davantage appris sur les Dogons, les Masaïs ou les Pygmées que sur l’âme pyrénéenne »…

    L’ombre des Géants : une présence familière

    Olivier de Marliave est donc parti en guerre (le terme n’est pas trop fort, puisque nous vivons une guerre culturelle), au service de sa patrie pyrénéenne. Il a recensé et recueilli, avant qu’il ne soit trop tard, cette mythologie populaire qui donne un sens aux paysages, aux animaux, aux éléments, aux saisons. Mythologie des origines, qui remonte aux pâtres des temps néolithiques, quand les géants descendus des montagnes apportèrent aux hommes le secret du travail des métaux et celui de la culture du blé. Les secrets des Jentilaks (c’est-à-dire des païens, bien sûr) sont restés, dans les traditions populaires, synonymes de bienfaits et l’Église dut, avec son habileté coutumière, récupérer vaille que vaille ces mythes. En survit le thème des trésors, cachés dans des grottes ou enfouis sous des mégalithes, qui attendent les Pyrénéens suffisamment audacieux pour aller les dénicher. Des Pyrénéens qui portent le nom de la belle Pyrène, séduite par Hercule et abandonnée — à la mémoire de laquelle, cependant, le héros inconstant dressa un mausolée à la hauteur de son remords, puisqu’en accumulant d’énormes blocs les uns sur les autres il construisit… la chaîne des Pyrénées !

    Olivier de Marliave montre avec talent comment, sur un fonds commun à tous les Indo-Européens, les peuples des Pyrénées ont réalisé des variations mythiques originales. Le soleil, la lune, le feu sont bien sûr mis largement à contribution — et les solstices peuvent d’autant plus facilement retrouver aujourd’hui une grande popularité, si des animateurs culturels s’en préoccupent, qu’ils correspondent, ici comme ailleurs en Europe, à une longue tradition. Avec le ciel, les Pyrénéens entretiennent des rapports… orageux (au sens propre du terme : on sait quelle tournure peut prendre un orage en montagne). Contre la foudre, la grêle, il faut donc s’arranger avec le ciel, calmer sa violence potentielle. Là aussi l’Église a dû christianiser, au moins en surface… la figure des dieux païens, Jupiter en tête, restant bien présente derrière les saints intercesseurs, chargés d’écarter la grêle (ou, au contraire, de faire venir la pluie en temps de sécheresse).

    L’ombre des Géants, les sources et les arbres sacrés, les pierres dressées peuplent les paysages pyrénéens de présences familières, inquiétantes ou rassurantes (et souvent alternativement, car le sacré païen est l’antithèse de tout manichéisme, il ne connaît ni Bien ni Mal absolus). En vallée de l’Adour, en Couserans, en vallée d’Ossau, Artus (« lou Rey Artus ») conduit sa chasse sauvage, par les nuits de grand vent, et les Béarnais lui attribuent une meute de mille six cents chiens. Le Drac hante les cours d’eau, nains et génies parcourent les bois, les fées font courir entre leurs doigts le Fil de la vie (en Couserans, ces Hados sont blondes et très blanches de peau, si bien qu’un enfant blond est appelé un hadet, un “enfant de fée”). Dans le bestiaire mythologique, l’ours est une divinité des sommets, qui apporte la fécondité : les femmes stériles ont tout intérêt à faire appel à lui, tandis qu’il est au centre des rites et festivités du Carnaval, dont on sait la signification saisonnière et sexuelle. Et l’ours Martin (Saint Martin est bien sûr passé par là), promené par des générations de montreurs, avait la réputation d’être doté de pouvoirs guérisseurs.

    Derrière la foule d’anecdotes qu’il rapporte — et qui rendent si attrayant son livre — Olivier de Marliave a su retrouver la signification ancestrale, profondément enracinée, de la mythologie pyrénéenne. Ce riche patrimoine sera évidemment traité comme une curiosité archéologique par ceux qui veulent enfermer nos cultures populaires dans des musées. Il sera au contraire considéré, par les militants de l’identité ethnique et de l’enracinement, comme une arme décisive pour gagner, demain, la guerre culturelle.

    • Olivier de Marliave, Trésor de la mythologie pyrénéenne. ESPER (Entente pour la sauvegarde du patrimoine écrit régional),Toulouse, 1987, 308 p. [rééd. Sud-Ouest, 1996]

    ► Pierre Vial, éléments n°64, 1988. [version pdf]

     


    « SabatoCroce »
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