• Parvulesco

    parvul10.jpgJean Parvulesco est mort…

     

    Jean Parvulesco est né en Roumanie (Valachie) en 1929 et vient de mourir à Paris le soir du dimanche 21 novembre 2010. De la Nouvelle Vague à la littérature, sa vie très singulière a représenté une trajectoire personnelle à la fois solitaire et engagée collectivement.

    Source : Albert François (repris sur Mécanopolis)

    Avant l’âge de 20 ans, vers 1948, il décide de fuir le régime communiste et traverse le Danube à la nage. Il est emprisonné dans des camps politiques de travaux forcés en Yougoslavie et parvient à rejoindre finalement Paris, en 1950, qu’il ne quittera presque plus. Il suit les séminaires de Jean Wahl à la Sorbonne puis fréquente les milieux les plus divers, dans une pauvreté contre laquelle il s'est débattu toute son existence.

    Débute alors ce destin étrange et riche, où se mêleront l’écriture et l’action, et de nombreuses rencontres avec des cinéastes, des écrivains, des activistes, et des personnalités de zones différentes de l’échiquier politique. Proche de certains milieux de la Nouvelle Droite, il fut également lié à certains gaullistes, mais aussi à l’OAS, chiraquien atypique, apologiste du traditionalisme de René Guénon, influença le politologue russe Alexandre Douguine… Personnalité indépendante, il fut ami avec Raymond Abellio, Aurora Cornu, avec Louis Pauwels, discuta avec Martin Heidegger, Ezra Pound, Julius Evola … et connut Ava Gardner, Carole Bouquet et bien d’autres. Journaliste, il commence à écrire dans les années 60 et jusqu’à sa mort en passant de Combat à Pariscope, de Nouvelle École à l’Athenaeum, de Rébellion à la Place royale ou Matulu : La tendance politique, l’objet ou la diffusion d’un média ne le préoccupait jamais. Pour lui, seul comptait ce qu’il appelait la littérature, l’acte de dire par le texte, véritable « expérience de la clandestinité ».

    Il mena cette expérience jusqu’à des retranchements personnels toujours mystérieux, où l’écrivain ne se distinguait plus vraiment du personnage, et le personnage de l’homme lui-même. Ce caractère unique, cet esprit qui semblait au-delà de toutes les difficultés du quotidien, à la vitalité exceptionnelle, à la culture secrète et souvent magnifique, lui valut d’être remarqué et apprécié par Éric Rohmer, Jean-Luc Godard ou Barbet Schroeder. Dans À bout de souffle, Jean-Luc Godard fait interpréter par Jean-Pierre Melville le rôle de Parvulesco, qui aura cette réplique restée célèbre à une question sur son « ambition dans la vie » : « Devenir immortel… et puis mourir ». Dans L’Arbre, le maire et la médiathèque d’Éric Rohmer, il joue le rôle de “Jean Walter”, proche de celui qu’il était en vrai, au côté d’Arielle Dombasle et de François-Marie Banier.

    Au-delà de cette présence au cinéma, l’œuvre qui restera est son œuvre littéraire. Il commence à écrire des livres vers 50 ans, avec notamment leTraité de la chasse au faucon (L’Herne, 1978), recueil de poèmes remarqué, et un premier roman, La servante portugaise (L’Âge d’Homme, 1987), publié récemment en Russie. Une trentaine de romans et une dizaine d’essais composent son œuvre. Deux éditeurs jouèrent un rôle primordial dans la publication de celle-ci : Guy Trédaniel et Vladimir Dimitrijevic. Sa façon d’écrire, rejetée ou adulée, intéressa fortement des personnalités comme Guy Dupré, pour qui elle constitue « l’entrée du tantrisme en littérature », D. de Roux, M. Mourlet, M. Marmin, J.-P. Deloux ou O. Germain-Thomas (qui lui consacra une émission Océaniques sur FR3 en 1988).

    Le 8 juin 2010, il est invité sur le plateau de l’émission Ce soir (ou jamais !) par Frédéric Taddéï sur France 3. Auprès de D. de Villepin, de M. Halter ou P. Corcuff, il restera étonnamment silencieux. Son dernier livre, Un retour en Colchide, vient de paraître chez Guy Trédaniel. Il y notait, à sa façon, que « ce n’est pas nous qui décidons de l’heure. Moi, par ex., je fais tout ce que je peux faire, mais je ne sais pas s’il ne faudra pas que je sois obligé d’abdiquer. D’ailleurs, j’ai l’impression que le moment de la fin arrive ».

     

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    ♦ Liens :


    ♦ Bibliographie sommaire :


    ♦ Textes :

    • « Les tours de Salem » in : Cahier de l'Herne n°36 consacré à R. Abellio
    • « Le secret de Julius Evola » in : Evola envers et contre tous, ouvr. coll., Avatar, 2010


    ♦♦♦ Revues : ♦♦♦

     

    ♦ Au fil de l'épée / Arcana Imperii :

    • « Combattre l'OTAN, c'est combattre pour l'Europe ! » (août 2002)

    • « L'actuelle contre-offensive générale des États-Unis contre la réunification continentale eurasiatique » (oct. 2002)

    • « Pour une deuxième libération de l'Europe de l'Est » (juin 2003)

    • « Poutine et le complot des oligarques » (sept. 2003)

    ***

    ♦ NSE : 

    • « La guerre intercontinentale de la fin est commencée ! » (n°42, 1999)

    • « Vladimir Poutine et l'Empire eurasiatique de la Fin » (n°45, 2000)

    • « L’avenir de la Serbie préfigure le prochain avenir de l’Europe et du monde » (n°46, 2000)

    • « La stratégie contre-mondialiste de l'axe Paris-Berlin-Moscou » (n°48, 2000)

    • « C'est pour bloquer l'Axe eurasiatique Paris-Berlin-Moscou-New Delhi-Tolyo que les États-Unis vont occuper l'Afghanistan et le Pakistan » (n°52, 2001)

    ***

    ♦ Vouloir :

    • « La mission occulte de J. Evola » (n°89/92, 1992, lire plus bas),

    • « P. Drieu la Rochelle et nos plus grands combats à venir » (n°94/96, 1992),

    • « Arsène Lupin, “Supérieur Inconnu” » (n°109/113, 1993),

    • « Les missions européennes et grandes-continentales de la Russie » (n°119/121, 1994)

    • « Reconnaître le Pôle indien du Grand Continent Eurasiatique » (n°129/131, 1996)

    ***

    ♦ Contrelittérature : « Sur la mise en œuvre d'une liturgie cosmique finale » (n°1, 1999), « La contrelittérature frappe à l'Est » (n°4, 2000)

    ♦ Écrits de Paris : « Les nouvelles contre-stratégies de désaliénation historique » (n°570, 1995)

    ♦ Éléments : « D. de Roux et le Cinquième Empire » (n°21/22, 1977), « Soleils de cendre » [sur O. Germain-Thomas] (n°33, 1979), « Raoul de Warren le ténébreux » (n°36, 1980), « La poésie au-delà de l'Apocalypse » [sur M. Marmin] (n°57/58, 1986).

    ♦ Nouvelle École : « La Poésie totale, arme totale d'un combat total » (n°33, 1979), « Sur le testament visionnaire de Dominique de Roux » (n°35, 1980)

    • Rébellion : « La troisième guerre mondiale est commencée » (n°26, 2007), « Une tentative prophétique de M. Marmin » (n° 34, 2009), « Une barricade mystérieuse » (n°37, 2009)

    ♦ Entretiens : « Entretien » (La Place Royale n°15/16, 1986), « Imperium ultimum » (Antaïos n°XIII, 1998), « Vladimir Poutine et l'Eurasie » (Réfléchir & Agir n°20, 2005), « Une conscience au-delà de l'histoire » (éléments n°126, 2007), « Entretien » (Rébellion n°28, 2008), « Dialogue entre Arnaud Bordes et J. Parvulesco » (Rébellion n°38, 2009), « Éric Rohmer, “le druide prophétique” » (Spectacle du Monde n°564, 2010)

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    r-344310.jpgSymphony (aka B. Burgalat), « M. Parvulesco », vinyle 10" (Tricatel, 1999)

     

     

     

     

    Bloc continental, Lumière du Nord, Endkampf et Imperium Magnum

    Une lettre de Jean Parvulesco

    Le 16 mai 1991

     

    parvulesco.jpgCher Robert Steuckers,

    je ne pense pas qu'il me faille le cacher, et bien moins encore vous le cacher à vous, c'est en quelque sorte la réception de votre dernier envoi, celui-ci ayant donc eu à accomplir, en l'occurrence, une mission pour ainsi dire providentielle, envoi comprenant les revues Vouloir janvier-février 1991 et Orientations été 1990 et hiver 1990-1991, cette dernière axée sur la grande bataille géopolitique finale actuellement en cours et sur le concept haushoférien fondamental du Kontinentalblock, qui a brusquement cristallisé ma décision de rejoindre à nouveau, à titre personnel et quoi qu'il en fût, la Ligne de Front du combat à la fois tragique et total dont nous autres nous portons encore et toujours en nous la prédestination abyssale, le feu secrètement inextinguible et le Nom Prohibé, qui n'en finit plus d'être celui de l'Honneur s'appelant Fidélité. Ainsi, tout rentre à nouveau dans la zone de l'attention suprême.

    ◘ (1) Je le tiens pour une évidence aussi tranchante qu'inconditionnelle, l'histoire mondiale et jusqu'à l'histoire ontologique du monde approchent aujourd'hui vertigineusement de la ligne d'un non-retour final, cette ligne de frontière et d'engouffrement vers laquelle se trouve aujourd'hui fatidiquement emporté, et comme aspiré en avant n'étant autre que celle de l'auto-consommation apocalyptique des temps, ce que la pensée traditionnelle indienne appelle Mahapralaya, la “Grande Dissolution”.

    Mais, d'autre part, si, à présent, le cycle final des grands cycles à leur fin va devoir lui-même connaître, catastrophiquement, sa propre fin, il n'est pas moins certain qu'au delà de l'inéluctable déjà en marche d'autres temps viendront, porteurs d'un monde autre et d'horizons historiques entièrement, inconcevablement autres.

    ◘ (2) Ceux de la grande lumière du Nord, ceux de l'ancienne Nordlicht ne l'ignorent pas, et ne l'ont jamais ignoré : au-delà de l'ensemble de toutes ces catastrophes terminales, catastrophes que la tradition nordique secrète a prévues et sans cesse annoncées, nous allons à présent vers le Renversement des Pôles, vers le mystérieux Paravrti tantrique projeté sur ses dimensions cosmiques ultimes, nous nous apprêtons à connaître le retour de l'Axe Polaire vers son élévation transgalactique des origines, élévation héroïque et divine, intacte et, de par cela même, régénérée et régénérante, renouvelante et salvatrice en termes de libération totale et de recommencement total.

    « Je rappelle aussi que la dernière des grandes catastrophes eut pour conséquence le basculement de l'axe des pôles. Ce fut comme un gigantesque coup de balai cosmique pour nettoyer la terre trop polluée. L'Atlantide ne connaître plus jamais l'éternel printemps de l'âge d'or », — écrit Bernard Delafosse dans son roman prophétique, paru en 1990 chez Guy Trédaniel, Des vies de lumière.

    « À une certaine époque, l'axe de la terre s'est déplacé, et ce choc a dû disloquer l'ensemble de sa surface, provoquer des dévastations irrémédiables », — lit-on aussi dans l'extraordinaire roman de l'Australien Earle Cox, La Sphère d'Or, paru en 1925 et repris par Néo en 1987.

    Lorsque survint le cataclysme du Renversement des Pôles, la race habitant alors la terre avait atteint, d'après la Sphère d'Or, « les plus hauts sommets que l'humanité puisse atteindre », entendons que l'humanité puisse atteindre en se dépassant elle-même, en s'élevant aux stades ultimes d'une suprême surhumanité.

    Or, à ce moment-là tout comme aujourd'hui — la spirale ascendante du devenir cosmogonique retrouve les mêmes situations d'être, les mêmes états ontologiques, à des niveaux de plus en plus élevés, de plus en plus paroxystiques, de plus en plus sombrement tragiques — le seul problème salvateur apparaissait donc comme étant, toujours en suivant la Sphère d'Or, celui de « transmettre le flambeau d'une race mourante à celle qui n'était pas encore née ».

    ◘ (3) Aussi le prochain retour des fondations occultes de ce monde à la conscience originale d'une race suprahumaine, préontologiquement identique à elle-même et redevenant ainsi, encore une fois, surpuissante et même toute-puissante, se trouvera-t-il posé dans les termes mêmes du projet révolutionnaire abyssalement encore et toujours présent, vivant et agissant dans les profondeurs du sang de cette race et de son immémoire transcendantale, et sur la ligne de confrontation de toutes les grandes batailles métapolitiques à venir ce seront donc les dénominations visionnaires de cette race, les concepts de sa propre géopolitique transcendantale en action, qui décideront du sens des recommencements à venir et de leur histoire encore, en ces temps, pour nous, in-prépensable (in-prépensable provenant, ici, du concept heideggerien d'unvordenklich).

    Qui dira et qui, de par ce dire même, fera ainsi émerger à nouveau des profondeurs océaniques de la “grande histoire”, pour les imposer révolutionnairement à son cours final, les concepts géopolitiques d'avant-garde de sa propre vision de l'histoire et du monde, décidera, ce faisant, de l'histoire du monde et du monde de l'histoire à sa fin.

    Ainsi les grandes batailles décisives pour la domination finale du monde seront-elles, désormais et jusqu'à la fin, des batailles conçues et définies exclusivement en termes de géopolitique totale, en termes de géopolitique impériale au double niveau planétaire et cosmique, “galactique”.

    La domination finale du monde n'est désormais plus rien d'autre que le fait impérial de sa définition géopolitique ultime, le monde et son histoire appartiennent désormais à qui parviendra à en donner, à en imposer la dernière définition géopolitique totale.

    ◘ (4) Les concepts géopolitiques ultimes que je propose donc pour la prochaine instruction révolutionnaire impériale de la géopolitique agissante de ce monde et de son histoire à sa fin sont les suivants :

    ◊ Le concept d'Endkampf, interpellant et régissant le mystère déflagrationnel de la bataille finale pour la domination totale du monde et de l'histoire du monde à sa fin.

    ◊ Le concept révolutionnaire de Nordlicht, qui en appelle à la lumière originale de l'être, à la conscience polaire de soi-même et du monde, conscience à la fois fondamentale et fondationnelle des nouveaux recommencements du monde et de cette nouvelle histoire du monde par le truchement de laquelle ses propres recommencements se trouvent à nouveau posés, et posés, très précisément, par nous-mêmes, en termes de géopolitique totale, en termes de “géopolitique transcendentale”.

    ◊ Recommencements de l'histoire du monde qui, posés, ainsi, en termes de géopolitique totale, aboutissent révolutionnairement à l'exigence de la mise en être immédiate, de la mise en histoire directe du concept polaire, du concept métahistorique suprême de l'Imperium Magnum.

    Ainsi allons-nous rejoindre et découvrir, dans les chemins de nos plus proches combats à venir, le concept géopolitique révolutionnaire immédiat de la Fédération européenne et grand-continentale du futur Empire Eurasiatique, de l'Imperium Magnum préontologiquement toujours présent dans la conscience abyssale de notre race, dans l'ensoleillement préontologique polaire de la Nordlicht.

    ◊ Enfin, si j'avançais aussi, en citant Moeller van den Bruck et les conclusions de son essai visionnaire Das Dritte Reich où il dit qu'il n'y a qu'un seul Reich comme il n'y a qu'une seule Église, il apparaîtra que le signe apocalyptique des profondeurs, annonçant et mettant en branle l'irrévocabilité ontologique, l'immaculée conception du recommencement métahistorique polaire et impérial de la fin de l'actuelle histoire du monde, sera le signe de l'avènement d'une nouvelle religion propre à la race héroïque et divine qui assumera, qui assume déjà, souterrainement, dans son être, dans son sang transcendantal, dans ses plus secrets destins désormais à l'œuvre, le passage en continuité au-delà des abîmes de sa propre fin et de la fin du monde, de son histoire à sa fin et au-delà de sa fin.

    ◊ À l'heure de son passage à l'histoire, le concept géopolitique ultime qui est celui d'Imperium Magnum recouvrant le projet de la Fédération européenne grand-continentale du futur Empire Eurasiatique, exigera que sa mise en processus institue un corps spécial de protection idéologique et de commandement, une commanderie européenne grand-continentale, occulte à ses débuts, se dissimulant derrière ses propres structures géopolitiques de présence et d'action extérieures, mais appelée à se dévoiler historiquement et politiquement à mesure que va s'accomplir sa tâche impériale en avant.

    En assumant, quant à moi, toutes mes responsabilités avouables et autres, et je dirais même les autres surtout, j'ai donc pris sur moi de procéder, sans plus attendre, à la réactivation confidentielle des Groupes Géopolitiques ayant déjà été mis directement en piste, à l'intérieur de l'appareil souterrain gaulliste faisant suite à 1968, de reprendre la publication, dans un cercle restreint, de la lettre confidentielle De l'Atlantique au Pacifique, d'envisager l'installation sociale immédiate de l'Institut de Recherches Métastratégiques Spéciales “Atlantis” (IRMSA), ainsi que d'un certain nombre d'autres instances activistes.

    Ce qui s'est ainsi mis en marche, j'en ai pris l'engagement sans faille, ne s'arrêtera plus. Je ferai tout ce qui doit être fait.

    Je vous prie de recevoir, cher Robert Steuckers, mon meilleur salut de camarade,

     

    Jean Parvulesco

    Vouloir n°76/79, 1991.

     

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    Entretien avec André Murcie et Luc-Olivier d'Algange, éditeurs de Jean Parvulesco

    Amateurs de prose et de vers ajourés, André Murcie et Luc-Olivier d'Algange ne partagent cependant pas l'éthylique détachement de Rimbaud ou la talentueuse indifférence d'Hölderlin. Pour eux, la poésie est le flambeau de leur combat. Courageux ou téméraires, ils se dépensent sans compter pour la survie d'une petite maison d'édition, les Nouvelles Littératures Européennes. Sous ce label sont déjà parus une revue au parfum de la grande littérature, un roman de Luc-Olivier d'Algange (Le Secret d'or) et surtout un cahier d'hommage à Jean Parvulesco. 344 pages de témoignages et d'articles inédits font de ce volume, l'indispensable lexique de l'œuvre de l'auteur de La Servante portugaise.

    ***

    Éditer Parvulesco ou avoir opté pour la subversion par le talent.

    • En prenant la décision d'éditer Jean Parvulesco, génial trublion du la littérature francophone, vous avez pris un risque certain. Poète et essayiste, géopoéticien aurait dit Kenneth White, écrivain rebelle et ésotériste inspiré, Parvulesco ouvre les yeux des prédestinés mais demeure inconnu du grand public. Votre initiative avait-elle pour but de le rendre populaire ?

    ♦ Luc-Olivier d'Algange : Je dois avouer que mon engouement pour les écrits de J. Parvulesco est né de la lecture en 1984 de son Traité de la chasse au faucon. Il m'apportait la preuve attendue qu'une haute poésie était possible — et même nécessaire — dans cette époque pénombreuse où nous avons disgrâce de vivre. La disgrâce, mais aussi, dirai-je, la chance extraordinaire, car, en vertu de la loi des contrastes, c'est dans l'époque la plus dérélictoire et la plus vaine que l'espoir nous est offert de connaître la joie la plus laborieuse et, dans sa splendeur absolue (Style), l'exaucement de la volonté divine. Tel était le message que me semblait apporter la poésie de Jean Parvulesco. Or, sachant qu'André Murcie poursuivait une quête parallèle à la mienne et qu'il envisageait en outre de lancer la revue Style, il m'a semblé utile de lui faire part de ma découverte. C'est ainsi que dès le premier numéro, avec un poème intitulé Le Privilège des justes secrets, J. Parvulesco devint une voie essentielle de la revue Style. Celle-ci devait encore publier le vaste et fameux poème, Le Pacifique, nouvel axe du monde, ainsi que le Rapport secret à la nonciature, qui est un admirable récit visionnaire sur les apparitions de Medjugorge et de nombreux autres poèmes. Tout cela avant d'élargir encore son dessein, en créant les éditions des Nouvelles Littératures Européennes, et de publier un Cahier Jean Parvulesco, récapitulation en une succession de plans de l'univers de Parvulesco, en ses divers aspects, poétiques, philosophiques, esthétiques, architecturaux, cinématographiques ou politiques.

    ♦ André Murcie : En effet et ceci répond de façon plus précise à votre question, il est clair que Parvulesco va à contre-courant de ses contemporains. Jean Parvulesco n'est en aucune façon un spécialiste. Il est, au contraire, de cette race d'auteurs qui font une œuvre, embrassement de l'infinité des apparences et de cette autre infini qui est derrière les apparences. C'est là la différence soulignée par Evola entre l'opus, l'œuvre, et le labor, le labeur. Avec Parvulesco, nous sommes aux antipodes d'un quelconque “travail du texte”, c'est à dire que nous sommes au cœur de l'œuvre et même du Grand œuvre, ainsi que l'illustre d'ailleurs le premier essai, publié dans le Cahier dans la série des dévoilements : Alchimie et grande poésie. Ce texte est sans doute, depuis les Demeures philosophales de Fulcanelli, l'approche la plus lumineuse de ces arcanes et tous ceux qui cherchent à préciser les rapports qui unissent la création littéraire et la science d'Hermès trouveront, sans nul doute, en ces pages, des informations précieuses et, mieux que des informations, des traces — au sens où Heidegger disait que nous devions maintenant nous interroger sur la trace des Dieux enfuis. Pour J. Parvulesco, il ne fait aucun doute que la lettre est la trace de l'esprit. C'est ainsi que son œuvre nous délivre des idolâtries du Nouveau Roman et autres littératures subalternes qui réduisent les mots à leur propre pouvoir dans une sorte de ressassement narcissique. Pour Jean Parvulesco, la littérature n'a de sens que parce qu'elle débute avant la page écrite et s'achève après elle.

    • Il est significatif que ces propos sur l'alchimie soient, dans le même chapitre du Cahier, suivis par un essai intitulé : « La langue française, le sentier de l'honneur »…

    ♦ LOA : Trace de l'esprit, trace du divin, la langue française retrouve en effet, dans la prose ardente et limpide de J. Parvulesco, sa fonction oraculaire. Ses écrits démentent l'idée reçue selon laquelle la langue française serait celle de la commune mesure, de la tiédeur, de l'anecdote futile. Jean Parvulesco est là pour nous rappeler que dans la tradition de Scève, de Nerval, de Rimbaud, de Lautréamont ou d'Artaud, la langue française est celle du plus haut risque métaphysique.

    « Langue de grands spirituels et de mystiques, écrit J. Parvulesco, charitablement emportés vers le sacrifice permanent et joyeux, d'aristocrates et de rêveurs prédestinés, faiseurs de nouveaux mondes et parfois même de mondes nouveaux, langue surtout, de paysans, de forestiers conspirateurs et nervaliens, engagés dans le cheminement de leurs obscures survivances transcendantales, occultes en tout, langue de la poésie absolue… ».

    C'est exactement en ce sens qu'il faudra comprendre le dessein littéraire qui est à l'origine du Cahier — véritable table d'orientation d'un monde nouveau, d'une autre culture, qui n'entretient plus aucun rapport, même lointain, avec ce que l'on entend ordinairement sous ce nom. Car il va sans dire que la “Culture” selon Parvulesco n'est certes pas ce qui se laisse associer à la “Communication” mais un principe, à la fois subversif et royal, qui n'a pas d'autre but que d'outrepasser la condition humaine. Tel est sans doute le sens du chant intitulé Les douzes colonnes de la Liberté Absolue que l'on peut lire vers la fin du Cahier :

    « … que nous chantons, que nous chantons, par ces volumes conceptuels d'air s'appelant étangs, ou blancs corbeaux, autour de l'immaculation des Douzes Colonnes, vertiges s'ouvrant sur les Portes d'Or et indigo de l'Atlantis Magna, chuchotement circulaire et lent, je suis la Liberté absolue ».

    L'œuvre doit ainsi accomplir, par une intime transmutation, cette vocation surhumaniste, qui, dans la pensée de J. Parvulesco, ne contredit point la Tradition, mais s'y inscrit, de façon, dirai-je, clandestine ; toute vérité n'étant pas destinée à n'importe qui. Mais c'est là, la raison d'être de l'ésotérisme et du secret, qui, de fait, est un secret de nature et non point un secret de convention.

    • Vous avez donné une large place dans le Cahier aux rêves et prémonitions métapolitiques de Jean Parvulesco.

    ♦ AM : En ce qui concerne le domaine politique, nous avons republié dans le Cahier, un ensemble d'articles de géopolitique que Parvulesco publia naguère dans le journal Combat et qui eurent à l'époque un retentissement tout à fait extraordinaire. Ce fut, à dire vrai, une occasion de polémiques furieuses. À la lumière d'évènements récents, concernant la réunification de l'Allemagne, les changements intervenus à l'Est, ces articles retrouvent brusquement une actualité brûlante. Il semblerait que seul celui qui expérimente les avènements de l'âme soit destiné à comprendre les évènements du monde. Ainsi des études comme L'Allemagne et les destinés actuelles de l'Europe ou encore Géopolitique de la Méditerranée occidentale donnent à relire les évènements ultérieurs dans une perspective différente.

    • Le Cahier s'enrichit aussi des réflexions peu banales de Parvulesco sur le cinéma.

    ♦ LOA : Je crois que nous mesurons encore mal l'influence de J. Parvulesco sur le cinéma français et européen. On sait qu'il fut personnage dans certains films de Jean-Luc Godard — en particulier dans À bout de souffle, et qu'il fut aussi, par ailleurs, acteur et scénariste. À cet égard, le Cahier contient divers témoignages passionnants concernant, plus particulièrement, Jean-Pierre Melville et Werner Schrœter dont nul, mieux que l'auteur des Mystères de la villa “Atlantis”, ne connait les véritables motivations. Il nous propose là une relecture cinématographique dans une perspective métapolitique qui dépasse de toute évidence les niaiseries que nous réserve habituellement la critique cinématographique.

    ♦ AM : L'intérêt extrême des témoignages de Jean Parvulesco concernant l'univers du cinéma est d'être à la fois en prise directe et prodigieusement lointain. C'est à dire, en somme, de voir le cinéma de l'intérieur, comme une vision, en sympathie profonde avec le cinéaste lui-même, et non point telle la glose inapte d'un quelconque cinéphile. C'est ainsi que Nietzsche ou Thomas Mann parlèrent de Wagner.

    • D'autres textes, publiés dans ce Cahier ont également cette vertu du témoignage direct, qui nous donne à pressentir une réalité singulière. Ainsi en est-il des récits portant sur Arno Breker et Ezra Pound.

    ♦ LOA : J'ai été pour ma part très sensible à l'hommage que J. Parvulesco sut rendre à Ezra Pound dont Dominique de Roux disait qu'il n'était rien moins que « le représentant de Dieu sur la terre ». Hélas, cette recherche de la poésie absolue était jusqu'alors mal comprise, livrée aux maniaques du “travail du texte” et autres adeptes du lit de Procuste, acharnés à faire le silence sur les miroitements italiens de l'œuvre de Pound. Cette italianité fit d'ailleurs d'E. Pound une sorte d'apostat, alors que, par cette fidélité essentielle, il rejoignait au contraire, au-delà des appartenances spécifiantes, sa véritable patrie spirituelle qui, en aucun cas ne pouvait être cette contrée où Edgard Poe et Lovecraft connurent les affres du plus impitoyable exil. Mais je laisse la parole à Jean Parvulesco lui-même :

    « Ce qu'Ezra Pound, l'homme sur qui le soleil est descendu, cherchait en Italie, on l'a compris, c'est le Paradis. Toscane, Ombrie, Ezra Pound avait accédé à la certitude inspirée, initiatique, abyssale, que le Paradis était descendu, en Italie, pendant le Haut Moyen Âge et que, très occultement, il s'y trouvait encore. Pour en trouver la passe interdite, il suffisait de se laisser conduire en avant, aveuglément — et nuptialement aveuglé — par la secretissima, par une certaine lumière italienne de toujours ».

    ♦ Cahier Jean Parvulesco, Nouvelles Littératures Européennes, 1989, 350 p.

    ► Propos recueillis par Hugues Rondeau, Vouloir n°73/75, 1991.

     

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    Une boule de lumière dans les mains

    À propos des Mystères de la Villa “Atlantis” de Jean Parvulesco

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    Anesthésiés par les médias, bercés par une production romanesque toute vouée à l'ego quand elle ne sacrifie pas lâchement à la plus futile actualité, nos contemporains, c'est une triste évidence, dorment à poings fermés. Condamné au cabotage, que sait du grand large l'homo consumans ?

    Que sait-il de la haute mer ? Jamais la vie quotidienne ne fut réduite à une telle étroitesse, à une telle indigence mythique, et c'est pourquoi la parution du nouveau roman de Jean Parvulesco, l'apparition de ce roman résolument gorgé de sens, réjouit, étonne et réconforte. Dans ces Mystères de la Villa “Atlantis” où confluent les grandes traditions occultistes, une conception oubliée (et peut être inédite) du roman s'affirme avec une vigueur qui ne pourra manquer de convaincre.

    Retour du tragique

    C'est le grand retour de la théogonie, celui du tragique, en un mot. Disons-le cependant sans tarder, l'ontologie s'incarne ici dans des personnages vrais, réalistement dépeints, ce qui, joint à la verdeur du langage, coupe court à toute comparaison avec les évanescences symbolistes. Réels sont aussi les lieux, qu'il s'agisse du Boulevard Saint-Michel et de sa faune (dont la description nous vaut une hallucinante eau forte), de la Place de l'Étoile ou de la Rue Boislevant, même si, par delà le réalisme, ces lieux s'avèrent être autant de nœuds énergétiques, autant de chakras.

    Résumer le roman serait une gageure, le centre y étant partout. Aussi me bornerai-je à un rapide survol. Tout commence en forêt de Rambouillet où le romancier Raimondi, reçu chez des amis, croit entrevoir une femme qu'il aima, Dorothée. Morte ? Disparue ?  Si on en croit les apparences, ce qui n'est guère facile, vie et mort mêlant inséparablement leurs eaux, elle fut, assassinée dans la forêt. D'autres questions se posent à Raimondi. Cherchant Dorothée, la cherchant dans une fiévreuse quête nervalienne, n'est-il pas sur les traces d'une autre ? Sur celle d'Andrea de Winter, elle aussi retrouvée morte, et ce dans la même forêt, où continue de retentir l'appel du sang ? Aux côtés de ces femmes étranges que sont Jenny Arasse, Katrei, Tanit (avec qui Raimondi aura un extraordinaire entretien médiumnique), on n'est pas surpris de rencontrer la très belle, la fascinante Dominique Sanda (inoubliable Lou-Salomé de Liliana Cavani), que Raimondi surprend « comme enveloppée de mort ». Hanté par l'éternel féminin, ce dernier s'interroge : Guenièvre, Isis, et même Marie-Antoinette, et même Dorothée ne sont-elles pas, sous des noms divers, une seule et même hiérophanie ? Que Jean Parvulesco se réfère à Jünger, Evola, Gustav Meyrink, Abellio, qu'il cite le Lancelot de Bresson, on n'en est pas davantage surpris. Ne sont-ils pas les siens ? N'a-t-il pas tout à fait sa place auprès de ces guetteurs de l'invisible, préoccupés par le déclin, par l'oubli grégaire de l'Être ?

    Le projet Birkenfeld

    Rétablir l'Imperium, refaire par des méthodes magiques, métapolitiques, la Grande Europe, c'est à quoi s'emploie ce roman, soudé autour d'un mystérieux projet Birkenfeld, une franc-maçonnerie abyssale. Une grande bataille évoquée à plusieurs reprises, est entamée contre les forces des ténèbres, forces auxquelles, dans sa chronique légèreté, s'abandonne la société libérale avancée. Aussi est-ce à ceux qui tombèrent avant l'aube que Raimondi dédie son livre. Pour sa méditation, nourrie de visions oniriques d'une rare puissance, Jean Parvulesco recourt ici et là, opportunément, à des supports iconographiques tels que le Château des Pyrénées de Magritte, ou encore la Madonne de Munch. Inspiré entre tous, ce roman à l'écoute des Mères ne se prévaut aucunement pour cela de l'inconscience qu'on prétend propre au créateur, détail qu'eût apprécié Ortega y Gasset.

    Les propos que Jean Parvulesco place dans la bouche d'un personnage (la Présidente des Assis) montrent assez combien sa vue de l'œuvre reste lucide. Et son mérite est grand d'unir ainsi passion et lucidité. L'une et l'autre le garde de théories qui auront engagé le roman dans de peu glorieuses impasses.

    Idoles brisées de la modernité

    Tout change par bonheur. Les idoles de la modernité brisée, nous redécouvrons les dieux, l'éternité, et qu'il n'est rien qui ait plus de prix. C'est pourquoi, noblesse l'y oblige, Jean Parvulesco se tourne vers le cycle arthurien, source pérenne, voie royale. Néanmoins, ainsi le veulent les temps, le roman de Raimondi n'aura pas de fin.

    « Après un cours de Heidegger, écrit Lévinas, on sortait anéantis ». Refermant Les Mystères de la Villa “Atlantis”, c'est mêlé à la joie, un sentiment voisin qui m'habitait. Vertigineux, ardent, troué de fulgurances, ce livre, incontestable chef-d'œuvre, met au service d'un itinéraire tantrique, d'une charnelle anamnésis, une incroyable alchimie verbale. Et il n'eût pas déçu Ezra Pound qui voulait qu'un livre fût une boule de lumière dans les mains. Avec ces Mystères, c'est un grand roman hauturier qu'en esprit supérieur non moins qu'en seigneur des Lettres nous donne Jean Parvulesco.

    ► David Mata, Vouloir n°89/92, 1992.

     

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    "L'Étoile de l'Empire Invisible" de Jean Parvulesco

    Un roman qui tient de l'Art Royal, de l'ancienne "Ars Regia"

    ***

    Une Mission salvatrice

    Humain, trop humain, ces mots qualifient à merveille, ils disqualifient plutôt, les petits romans nombrilistes, couronnés ou non, dont la pléthore, en cette fin de siècle, est tout le contraire d'un signe de santé. On ne pourra faire ce reproche à L'Étoile de l'Empire Invisible, dernier roman de Jean Parvulesco, qui se situe, les partisans, les conjurés ayant suivi Les mystères de la Villa Atlantis n'en seront guère surpris, tout à l'opposé de la tendance dominante.

    S'il s'agit d'un vrai roman, savamment construit, fertile en rebondissements, habité de personnages bien vivants, et parmi lesquels d'inoubliables amoureuses, les motivations de ces derniers — là est la différence — ne ressortissent ni au misérabilisme ni à la touche bourgeoise, qui sont les réservoirs de la production romanesque ordinaire, aujourd'hui, en France. Les personnages, dans L'Étoile de l'Empire Invisible, ne se réduisent pas à leur moi ni à aucun moment à leurs émois singuliers. Ils n'en ont pas le loisir. En vrais aristocrates, prêts, ainsi que leurs ancêtres, à payer l'impôt du sang, ils participent à un combat qui engage non seulement l'Histoire, mais aussi l'Être du monde. Agents secrets du sacré, prêtres et prêtresses dans le siècle et dans les ténèbres du siècle, ils assument une mission salvatrice qu'ils ne perdent pas de vue un seul instant, et à laquelle ils subordonnent tout, au mépris, si besoin est, de la morale conventionnelle, et plus précisément du moralisme.

    Difficilement racontable, le roman s'ouvre sur un écheveau d'intrigues qui se nouent dans le plus troublant des climats. Par une douce nuit de juillet, Raoul de Waldeck donne une « réception intime » dans son hôtel particulier du parc Monceau, afin d'annoncer à ses amis ses fiançailles officielles avec Éliane Victor, sa maîtresse. Or, la jeune femme qui fait son entrée n'est pas Éliane Victor, mais une inconnue, Jeanne Darlington, qu'il présente comme sa nouvelle fiancée. Qu'est devenue Éliane ? Qui est Jeanne, qui est cette jeune femme si envoûtante ? Le narrateur, Tony d'Entremont, découvre à certains signes qu'elle sert la même cause occulte que lui, et il s'unit à elle au terme d'un parcours presque somnambulique.

    Cependant, très vite, la réception tournera à la tragédie. Jeanne, qui, hypnotisée par Monongo, voit des ruisseaux de sang couler sous la terre, sous les étendues gazonnées du Parc Monceau, est violentée par André de Tallien, lequel va périr, la même nuit, au volant de sa voiture. Monongo étrangle le maître des lieux, qu'il accuse d'avoir tué Éliane Victor (dont le spectre apparaît), et d'avoir conçu le dessein de supprimer, aussi, Jeanne Darlington.

    Deux couples se forment au long de cette nuit enfiévrée, dont les apparences, au premier abord, assez rocambolesques, dissimulent, en fait, le caractère profondément mystagogique. Jeanne part avec Charles-Antoine Zdrojewski pour Lisbonne, où le désir fou les cloîtrera dans la ville des Cinq Oeillets Rouges. Pendant ce temps, le narrateur, Tony d'Entremont, ramènera Renée à son domicile confidentiel — leur ancien domicile d'avant la séparation — situé dans l'île Saint-Louis.

    Si Tony d'Entremont aime Renée, il aime aussi — ou aimera — Jeanne et Marie-Hélène, et pourquoi ne les aimerait-il pas simultanément, ces épouses philosophiques, auxquelles un peu plus tard se joindra Sandrine, et qui apparaissent comme les projections existentielles d'une seule créature innommée ?

    À Renée, qui descend des rois d'Irlande, à Jeanne et à Marie-Hélène, qui appartiennent elles aussi à des maisons royales, s'agrégeront, par la suite, 2 jeunes juives de Prague, Véra et Nelly, « deux engins thermonucléaires érotiques, deux vraies tueuses », instruites à leurs tâches ultra-spéciales par ceux qui, à Prague, travaillent à l'abri spirituel de certaines Tentes d'Indigo d'ancienne science alchimique et kabbalistique ayant récemment eu à reprendre du service.

    L'Être contre le Non-Être

    Dans ce roman nourri de tantrisme, et d'où se dégage une forte et capiteuse odor di femina,  les femmes, on l'a compris, s'arrogent la part du lion, de la Lionne serait-on même tenté de dire, en pensant à celle que les anciens Égyptiens appelaient Sekhmet la Rouge. Admirablement, et, comment dire, suggestivement décrites, elles suscitent irrésistiblement le désir, elles appellent l'adoration, et le narrateur les célèbre avec un enthousiasme soutenu, dévotement soumis à la Venus Victrix, comme les Blasons du Corps Féminin et les initiés, aussi, de l'École de Fontainebleau avaient déjà su le faire en leurs temps, en d'"autres temps". On ne s'étonnera pas, en conséquence, si l'union du narrateur et de Jeanne, du narrateur et de Marie-Hélène, s'accomplira toujours sur le mode extatique, si elle équivaut chaque fois à une plongée abyssale, à des « coups de rasoir dans le Voile d'Isis ».

    Car, pour qui s'en trouve habilité à le savoir et, le sachant, à l'expérimenter soi-même, l'amour est connaissance, connaissance supérieure et, démentant le poète qui prétendait qu'elle serait triste, la chair, en ce roman, ne cesse de somptueusement flamboyer.

    Faut-il le redire ? Il en est encore ici de l'érotisme comme de la métapsychologie celle-ci et celui-là ne s'y prenant jamais pour fin, s'inféodant à une réalité transcendante, laquelle exigera de fort mystérieuses transmigrations, d'une chair à l'autre. C'est ainsi qu'à Tony d'Entremont, Jeanne déclare : « Renée, c'est moi, moi mortelle. Moi, je suis Renée ressuscitée ». Et c'est ainsi que l'on assiste à une certaine « redistribution des épouses », opération magique et philosophale ultra-secrète, « interdite », et que l'auteur pourra écrire : « Elles sont la même femme, le même laurier sauvage ». Et il ajoutera aussi : « Marie-Hélène, Jeanne, Renée, le corps, l'âme et l'esprit ».

    Mais de ces jeunes femmes — car il faut aussi qu'advienne, un jour, le dernier jour, l'Innommée elle-même — 3 seront sacrifiées, il le faut, il faut en passer par là. Lesquelles ? Sandrine n'est que la projection opérative des 3 premières, et la cinquième — on y reconnaîtra la Quinta Essentia des anciens philosophes de l'Inextinguible Feu — « redeviendra la première ». Comment, en arrivant là, ne pas se ressouvenir, aussi, des Chimères de Gérard de Nerval :

    La Treizième revient… C'est encor la première ;
    Et c'est toujours la Seule — ou c'est le seul moment :
    Car es-tu Reine, ô Toi ! la première ou dernière ?

    Érotiques donc, mais participant du plus haut érotisme sacré, les rencontres de chair qui jalonnent ce roman ont une impérieuse raison d'être secrète, qui est celle d'armer d'une manière spéciale, privilégiée, les conjurés mystiques de l'Atlantis Magna, de les doter de certains pouvoirs supérieurs, voire suprahumains, dans le combat final qu'ils mènent contre l'Édifice des Ténèbres, ses Puissances, ses Principautés.

    Il s'agit de la lutte du camp de l'Être, des Supérieurs Inconnus qui régissent invisiblement le Centre du Monde, le mystérieux Agartha qu'avait entrevu Alexandre Saint-Yves d'Alveydre, contre le camp du Non-Être, celui-ci représenté, à son niveau le plus bas, par les masses abjectes (si bien pressenties, évoquées par P.H. Lovecraft), auxquelles la démocratie a dangereusement lâché la bride, et au premier chef l'Amérique.

    Dans La Fosse de Babel,  Raymond Abellio, cité, ici, par Jean Parvulesco, définit l'Amérique de la manière suivante :

    « Un pays qui crée à ce point de la puissance matérielle ne peut être à la tête de l'humanité, il ne peut en être que le ventre. L'Amérique a grossi sans évoluer, comme les larves. Elle est le produit de la mort de l'Europe, de sa première mort ».


    Et, à propos du non-être, on y fera, aussi, une allusion opportune à Beaubourg, ce symptomatique et suprême "centre d'infection".

    L'heure est venue de "délivrer le Roy"

    Une conférence doctrinale, donnée dans la chapelle désaffectée d'un mystérieux îlot de l'Oise, par le commandeur Jean d'Altavilla, conférence qui n'occupe pas moins de trois chapitres de ce roman, éclaire le sens politique de l'affrontement en cours entre l'Être et le Non-Être, dévoile ses dimensions continentales, ainsi que l'importance de l'Europe, centre du Grand Continent Eurasiatique, celle également de la France, actuellement réduite à l'état de zombie, mais promise à un rôle fondamental, « car l'histoire de ce pays est celle d'une prédestination, et c'est par lui que doit s'accomplir l'union du Regnum Sanctum et du Sanctum Imperium, au sortir de la dormition des lys ».

    Nous sommes entrés dans "la fin des temps", et l'"heure est venue de délivrer le Roy".

    À cet endroit, viendra ensuite se placer une interrogation sur le sens et les limites de la littérature, impuissante à établir un contact charnel, agissant, avec la vie (« qu'est-ce qu'un roman qui ne serait pas conspiration active, mise en péril ? »), et qui devra donc, à présent, céder la place à l'action directe. Henry Montaigu, déjà, l'annonçait : « Bientôt les gentilshommes ne feront plus du tout de la littérature. Tremblez ».

    Ces limites, pourtant, qui sont aussi les limites mêmes de l'humain trop humain, Jean Parvulesco les brisera autant qu'il est possible et plus, donnant à ce livre une dimension propre, et pour le moins inusitée, périlleuse peut-être.

    À plusieurs reprises — dans la chambre vouée aux « cérémonies spéciales » à l'hôtel Waldeck, au Portugal ensuite et, aussi, dans l'Oise, durant la conférence du commandeur Jean d'Altavilla — des lointains éboulements souterrains se font entendre, auxquels répondent des tremblements de terre, des orages magnétiques. Répercussions cosmiques du combat des hommes ? Signes annonciateurs ? « La Terre-Mère n'a jamais perdu ses privilèges de maîtresse du lieu », écrit Mircea Eliade.

    Rien, d'autre part, n'est ici ce qu'il paraît : Paris flotterait sur une mer sans fond, la Mare Parisi. Quant au Portugal, il serait un pays de longue date englouti par les gouffres océaniques, et qui ne le sait pas encore, envoûté, halluciné.

    Ainsi, énigmatique était l'ouverture de ce roman, énigmatique, et racontée dans une sorte d'état second, en sera le dénouement.

    Au cours d'une incursion somnambulique profonde, la "femme élue", "déesse vivante", l'"occulte Innommée", se montrera soudain au narrateur sous la forme extatique d'une "tête adorante", ce qui conduira — reconduira — celui-ci à un tableau célèbre de Burne-Jones. Mais, la "déesse vivante", comment la rencontrer ? D'autres choses étranges, inquiètantes, arrivent, le narrateur, Tony d'Entremont, revient au Parc Monceau, où l'hôtel Waldeck (car les années ont passé), a été modernisé, et il y sera témoin de l'étrange apparition d'Irène, la « prisonnière de la Pyramide du Parc Monceau ».

    Parvenu au terme presque de sa course ontologique, Tony d'Entremont se verra obligé à s'engager dans la traversée du « Pré de Médée », au risque d'être rattrapé par les « Chiennes Noires », et c'est alors qu'il arrive à s'emparer du journal secret de l'"Innommée", journal dont nous ne connaîtront pourtant pas les dernières pages, ce que l'auteur est censé déplorer infiniment, « inconsolable ».

    Enfin, par un quotidien local, nous allons apprendre que deux immenses boules ignées ont foudroyé, lors d'un orage magnétique d'une violence inouïe, trois jeunes femmes inexplicablement présentes, sous l'orage, en haut, sur la terrasse de la villa Les Indes Galantes, propriété depuis toujours de la famille de Waldeck.

    Cependant, l'"Innommée", elle, avait été retrouvée dans un fossé, à moitié inconsciente, amnésique, mais ayant survécu à l'épreuve du feu, et qui vivra.

    Des personnages de feu dialoguent dans des paysages hallucinés

    D'un tel roman, multiforme et tumultueux, on ne peut guère rendre compte sans inévitablement le trahir. Si osée soit-elle, une comparaison avec les relations d'incertitude de Heisenberg, avec l'impossibilité de localiser un corpuscule dans l'espace sans que sa vitesse échappe à l'observation, peut aider à comprendre la difficulté à laquelle se heurte, en l'occurrence, celui qui veut en rendre compte.

    Une matière mouvante et comme en fusion bouillonne, insaisissable, dans ces pages portées au dernier degré d'éréthisme, ou des personnages de feu dialoguent dans des paysages hallucinés.

    Et, si l'ouvrage apparaît ainsi centré sur une vision apocalyptique, la fidélité de l'auteur aux grandes traditions ésotériques sous-jacentes ne bride aucunement sa liberté improvisatrice. Un incroyable remuement verbal, une stupéfiante ivresse langagière, une magnifique exaltation servent l'auteur dans cette entreprise, ambitieuse s'il en fut, et aventurière. Il n'empêche qu'ici, à tout instant, on longe des précipices redoutables, et des plus cachés.

    Ce que quelqu'un avait déjà dit de la peinture, à savoir qu'il faut passer par elle, mais qu'il faut la dépasser, pourrait aussi bien s'appliquer à la littérature telle que l'entend Jean Parvulesco. Attentif au présent, dans ce qui relie celui-ci aux contreforts de la métahistoire, à l'invisible, son livre surplombe de très haut ces romans, innombrables, dont les dogmes humanitaires bornent l'horizon, étouffent le souffle, avortent la tentative, écume inutile. Rien à faire.

    Hora est de somno surgere, c'est qu'il est en effet grand temps de s'arracher au sommeil de mort qui est le nôtre actuellement, à ce sommeil de plomb où médias et pseudo-culture enferment nos contemporains. Il serait vain d'attendre des livres, de leurs livres, qu'ils contribuent à l'éveil. Ils sont écrits, pour la plupart, par des dormeurs et des agonisants, par ces lugubres manœuvres de l'esprit que déjà fustigeait Baudelaire. La culture, aujourd'hui, et plus particulièrement, peut-être, la littérature, sont passées à l'ennemi, ne servent plus que le non-être. L'éveil, désormais, nous viendra d'ailleurs, et très autrement.

    La vie, la grande vie n'y est plus, mais les avancées du néant. D'où, sans fin, ces mornes historiettes, toute cette misère. D'où cette épouvantable, cette sinistre horizontalité dans le domaine actuel des lettres françaises et européennes, ce conformisme bêlant qui n'épargne à peine que quelques franc-tireurs perdus dans la nuit. À ce dernier petit nombre appartient sans conteste Jean Parvulesco, dont le dernier roman nous rappelle, avec une force terrifiante, qu'il y a sur terre et dans le ciel beaucoup plus de choses que ne saurait le soupçonner la canaille écrivante.

    Et comment conclure mon témoignage personnel sur L'Étoile de l'Empire lnvisible, si ce n'est par une citation, qui eût pu aussi bien être une autre. C'est Marie-Hélène Zdrojewski, personnage central de ce roman, qui parle, et même si l'on peut se trouver en désaccord avec ces propos et avec certaines de leurs implications, comment ne pas s'avouer frappé par leur pathos, par le son secret, par les réverbérations qu'y agissent, comme venant de loin, d'un autre espace sidéral et d'une autre histoire, d'outre-monde ou, peut-être, du fond embrasé d'un avenir encore inconcevable pour nous autres, victimes aveuglées et soumises de l'heure présente ?

    Marie-Hélène Zdrojewski, donc :

    « … je vous ferai remarquer que toutes ces révélations se maintiennent à dessein au seul niveau de l'action politico-stratégique directe, au seul niveau — mais là aussi les choses sont beaucoup plus noires qu' elles n'en ont l'air au premier coup d'approche — des grandes manipulations "démocratiques" actuellement en cours, dont le but final — de fort proche échéance — n'est que celui d'en finir définitivement avec la France… la démocratie ne sera jamais, pour la France, qu'une option suicidaire, un suicide qui, à travers l'aliénation démocratique, lui sera toujours imposé de force, et de l'extérieur, dans les termes toujours d'un processus de mise sous influence criminelle, antinationale, s'utilisant à la perdre et à la détruire, à la plonger subversivement dans les ténèbres du chaos et du vide, du non-être et de l'oubli crépusculaire de sa propre prédétermination ontologique des commencements… ».


    Mais, y lit-on aussi, ce signe, ce soir, m'est-il délivrance, ce signe, ce soir, m'est-il recommencement ?

    ► David Mata, Vouloir, juin 1993.

     

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    Sur “La stratégie des Ténèbres” de Jean Parvulesco

    Un roman dangereux - un livre pour tous et pour personne

    N’a-t- il pas été dit que Tout est Pur aux Purs ? (Le RP Jean-René de Valsan à Liana Carducci)

    Si je dirigeais un service politique ou une faculté de théologie — mais des plus confidentielles — parmi les textes et les livres auxquels je soumettrais mes hommes, car ce sont les livres qui nous soumettent et non l’inverse, je leur donnerais à méditer le dernier roman de Jean Parvulesco, La Stratégie des Ténèbres. Roman d’espionnage, roman politico-stratégique, songe cinématographique, œuvre de haute magie et de hardiesse théologique tout à la fois… Mais ne me l’avait-il pas dit : C’est un roman dangereux… Oui, en effet, dangereux, mais, ceux qui veulent s’approcher du Salut, de la grande salvation, doivent aussi s’approcher du Danger. Toujours. Il n’est pas d’autre voie. Dernier roman et assurément l’un des plus grands, sinon peut-être le meilleur. En effet, avec cet opus, Parvulesco monte au faîte de son art ; l’ouvrage rejoint à mon avis son autre chef d’œuvre qu’était et que reste le songe de combat, L’Étoile de L’Empire Invisible.

    Dans La stratégie des Ténèbres, le rythme de l’action et de l’écriture porte véritablement l’œuvre, les séquences nous entraînent les unes après les autres vers une horreur et un dévoilement aussi décisif qu’hallucinatoire, hallucinatoire car il s’agit de sortir du cauchemar dans lequel vit la France et, par delà, notre misérable condition humaine actuelle, bref on aura compris qu’il s’agit d’une vision salvatrice, peut-être de celle qui sauve, car si savoir, c’est pouvoir, savoir, c’est aussi avoir vu. Le rythme donc, mais d’ailleurs tout l’ouvrage semble avoir été écrit pour le cinématographe… Ah ! Je rêve d’un réalisateur qui accepterait d’adapter La stratégie des Ténèbres ! Cet élément fondamental et essentiel de l’univers parvulesquien, comme souvent, est omniprésent dans l’œuvre, sur l’œuvre et au-delà de l’œuvre. C’est son écriture, qui le sous-tend mais aussi la comédienne Armande Béjan et son adaptation de la figure de Jeanne d’Arc, personnage qui hante le cinéma depuis Carl Theodor Dreyer en passant par Robert Bresson.

    Le cinéma donc : souvenez-vous des ambiances melvilliennes de L’Étoile de L’Empire invisible quand Jean Parvulesco décrivait des zones banlieusardes d’un autre âge, sillonnées par des Citroën DS noires plus ou moins clandestines qui venaient s’y réfugier, des zones qui flanquaient sérieusement la trouille puisqu’elles interpellaient la longue disparition de nous-mêmes… que d’autres espaces, d’autres lieux ; tout autant vénusiens que géopolitiques et eurasiens qui venaient suractiver et contre-attaquer jusqu’à la rupture même et l’éradication de la Balance ; de tout Balance of Power…

    Mais revenons à La Stratégie des Ténèbres, réussite du rythme et du découpage, où l’action se resserre, en France certes, mais aussi à l’extérieur du territoire. On retrouve, l’univers des Villas parisiennes, de Neuilly ou de Saint-Cloud, de ces Villas qui atteignent l’orée des Bois, du Bois de Boulogne notamment, ces villas où se jouent si souvent tout et rien, et c’est là une position des plus troublantes, ce “tout et rien”… De ces réceptions mondaines, plus ou moins sorties de l’univers d’Eric Rohmer et donc de la vie parisienne elle-même; qui entremêle si bien cinéma et réalité, pour le meilleur et pour le pire.

    Les héros du roman vont devoir contrer l’œuvre du Mal Absolu qui court sur le Territoire et qui resserre son emprise toujours plus fort, toujours au plus mal, le mal de la Malemort. J’aimerais dire combien les scènes qui entourent la fugue mystique de la comédienne Armande Bejan sont d’une grande, d’une très grande réussite, notamment quant à l’entrée en scène du Mal ; et c’est un lecteur de Raoul de Warren et de Lovecraft qui vous le dit ; c’est dire si je pèse mes mots. L’apparition du diable, d’un Satan sodomiste, abominablement repoussant et puant, suintant à travers les pages même du livre, est un coup de maître, non teinté d’une certaine dose d’humour, car à ce moment-là du livre on peut encore rire (surtout quand, comme moi, on croit reconnaître le jean-foutre qui a servi de modèle, ainsi que sa jeune victime ; dont la vie deviendra une non-vie à partir du moment de sa contre-initiation rectale, furibarde et diabolique, une errance d’écorce morte sera alors le lot du jeune Damanski…).

    À propos de peur montante et environnante, c’est avec un talent, qui rejoint celui de Raoul de Warren, que Parvulesco nous plonge par la suite dans une inquiétude des plus vivaces quant au cœur du mal, qui ronge et qui grandit et notamment les campagnes du Pays de France… Il me vient des frissons face à une apparition maléfique d’une sarabande de sorcières hideuses ; témoignage de la transe du Mal et de ses suppôts disséminés. Mais après l’inquiétude et l’angoisse, le décor ainsi planté, c’est bel et bien l’horreur la plus noire, la plus abjecte, la plus totale qui vit et qui se joue — et contre laquelle vont décider de s’activer des hommes qui savent, que derrière la mise en place de la sexualité la plus déviante, la plus abjecte et inhumaine (contre laquelle Parvulesco développe toujours — et je dirais “contre-offensivement” ; car l’homme n’est pas un bigot et connaît bien la Chair, une sexualité surhumaine, incandescente qui, dans les épanchements les plus sensuels et charnels, découvre le mystère de l’Incendium Amoris) ; car il s’agit bien des pires perversions, de la mutilation, de la destruction tortionnaire et totale des corps de jeunes filles voire de jeunes enfants, perversion filmée, vomissant du chaos de monstrueux snuff-movies. Perversions, mutilations et destructions “filmées”, disais-je : comprend-on donc bien l’enjeu de ce qui se joue là, du combat absolument irréductible et du signe qui nous est jeté, entre notre propre devenir et le devenir même d’un cinéma toujours plus nécrosé… Je ne veux en dire plus ici, mais je rappelle simplement que c’est par son film L’Argent que Robert Bresson a terminé son œuvre, à moins que ce ne soit l’argent et la mort, tous deux, ensemble, qui l’aient achevé…

    Dans cette situation, les héros du roman vont passer à l’action ; ce qui va les amener à toute une série d’opérations risquées afin de lutter contre ce mal absolument maléfique. Et c’est ici que Parvulesco apparaît comme un écrivain qui prend ses responsabilités à la différence de bien des baudruches qui flagornent ou qui se coupent totalement de notre contemporéanéité ; funeste erreur pour un romancier. Ainsi, il incorpore le motif littéraire d’une sexualité à rebours de toute sexualité, d’une morbidité rampante et galopante dont témoigne ces pratiques monstrueuses, qui ne viennent pas de nulle part, car… nulle part c’est tout de même quelque part. Le Néant et le Non-Être sont donc localisables dans la géographie sacrée et dans la géopolitique mystique des romans de Jean Parvulesco, mais cette fois-ci, c’est le lieu du mal qu’il désigne.

    Le “Mouvement Social Européen d’Empire”

    L’auteur montre à travers l’action de ses héros que les abominations qui ensanglantent le territoire ainsi qu’une certaine jeunesse, sacrifiée dans les pires conditions et pour les pires conditions à venir, et ce, à travers des réseaux des plus criminels, proviennent d’une action pensée et voulue par les forces du Néantissement, du Vomito Nero le plus noir. Quelles sont-elles ? Je ne veux ni ne peux le dire ici, mais, que l’on sache qu’Alexandre Malar et ses compagnons François d’Espart et le fameux Tony Richmont vont avoir recours à l’aide, à l’appui et au soutien méta-stratégique de Jean le Chardonnais, dont l’identité dogmatique a reçu sa vivification indo-christianique sur les Hauts Plateaux himalayens. Ce Jean le Chardonnais, le bien nommé, anime le Mouvement Social Européen d’Empire, le MSEE, qui devra venir en aide au Département Évaluation Stratégie (DES) que nos compagnons représentent avec l’appui, solitaire, du Président de la République.

    Il faudrait encore signaler les présences de ces contre-feux méta-théologiques que sont le RP Valsan, jésuite des plus hétérodoxes, prêt à allumer le brasier d’une nouvelle théologie de la Chair aimante et irradiante, ainsi que l’influence et le corps d’enjeu que signale la présence de Raymond Abellio, lui aussi, foyer contre-stratégique dans la lutte contre le mystère d’Iniquité qui rampe et qui, en ces Temps, entend cesser sa reptation pour se dresser. Face à lui , il trouvera un autre Mystère, celui de l’Incendium Amoris et de ses fidèles, les Fidèles d’Amour (*). Et ces Fidèles d’Amour, qu’il faut savoir toujours reconnaître dans la réalité triviale qui nous entoure, qui nous encercle toujours plus, sont ceux qui forment le groupe rejoint par Alexandre Malar ; ces Fidèles d’Amour seront transfigurés par le combat contre l’«Homme noir à la tête d’insecte», épicentre ontique du Mal Absolu ; ces Fidèles d’Amour, ne sont-ils pas les incarnations hohenstaufiques d’un certain Catholicisme marial et dantesque au service de « La Révolution Eurasiatique du Grand Renouveau Final », dont les bannières invisibles se gonflent du vent divin issu des Hauts Plateaux de l’Himalaya ?

    Fidèles d’amours vous disais-je ! Le vent souffle, où il veut.

    ► Max Steens, Au fil de l’épée, octobre 2003.

    (*) (ndlr) : Et ceux qui savent, parmi nous, reconnaîtront le leitmotiv cardinal de l’action, à la fois ouverte et souterraine, de René Baert, martyrisé par les Iniques, et de Marc. Eemans, condamné par les mêmes Iniques à l’errance éveillée, à un ostracisme cruellement dosé, où on l’a forcé à voir comment on tuait l’esprit de Dante et de Frédéric II de Hohenstaufen, auquel il a consacré un manuscrit, toujours inédit, mais qui attend son heure, pour lancer sa charge contre les hordes hurlantes du Non-Être.

     

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    Entretien avec Jean Parvulesco pour Synthesis, journal du “Cercle de la Rose Noire” (Angleterre)

    • Voudriez-vous bien parler à nos lecteurs de votre vie en Roumanie et leur expliquer pourquoi vous avez été contraint de quitter votre patrie ?

    À 70 ans passés, j'ai vécu au moins trois ou quatre vies entières, à la fois différentes et séparées, et que ne relient ensemble qu'une sorte d'auto-transmigration obscure, très obscure. Je n'ai plus aucun souvenir vivant de la Roumanie, c'est pour moi des temps infiniment lointains, comme s'il s'agissait de je ne sais quel XVIIIe siècle à la cour des Habsbourg, dans Vienne sous la neige. L'effort de la marche arrière m'est trop pénible, trop difficile, je n'y pense plus jamais. Mes plus proches souvenirs actuels, mais qui, eux aussi, se font déjà brumeux, sont ceux des temps de l'OAS dans Madrid ensoleillé par les certitudes agissantes du régime politico-militaire franquiste au sommet de son pouvoir. Avant, c'est brusquement la nuit noire, la vie de quelqu'un d'autre que moi, une sorte de théâtre d'ombres aux représentations illégales, effacées, oniriques. Vous m'en voyez donc bien désolé : ma réponse à la première de vos questions s'avère être en fait une non-réponse ; poussée dans ses derniers retranchements, ma propre existence apparaît comme une non-réponse, ou plutôt comme une réponse dissimulée, comme une réponse codée. De par la situation qui est à présent la mienne, je suis tenu de me regarder moi-même comme à travers la grille secrète d'un codage en profondeur, agent confidentiel jusque par rapport à moi-même. Ce sont les temps qui l'exigent, ces temps de la subversion totale qui sont nôtres.

    • Vous avez connu Julius Evola personnellement. Que pensez-vous de son œuvre ? Et que pensez-vous de l'homme Julius Evola ?

    Je m'étais en effet senti fort proche de Julius Evola. Et cela pour une raison fort précise : tout comme Miguel Serrano, Julius Evola ne s'était pas vu arrêter dans son devenir intérieur par la sombre défaite européenne de 1945. Tous les grands créateurs de culture européens — Ezra Pound, Knut Hamsun, Pierre Drieu la Rochelle, Louis-Ferdinand Céline, Raymond Abellio, Mircea Eliade, et tant d'autres — s'étaient retrouvés, à la fin de la dernière guerre mondiale, comme dépossédés d'eux-mêmes, mortellement blessés par l'effondrement apocalyptique de l'histoire européenne qu'il leur avait ainsi fallu connaître, et dont ils avaient intérieurement eu à éprouver le désastre irréversible. Ainsi que je viens de le dire, je n'ai connu, depuis, que seuls deux grands penseurs européens qui n'aient pas accepté cet effondrement et qui, au contraire, n'avaient fait que continuer, avec le même acharnement héroïque, le même combat en continuation, le même combat ininterrompu : Julius Evola et Miguel Serrano.

    Julius Evola : un être à contre-courant

    Il y aurait bien sûr une infinité de choses importantes à dire sur Julius Evola. Je me contenterai de vous faire part, ici, de son extraordinaire charisme aristocratique, patricien, de la dépersonnalisation initiatique parfaitement atteinte et maîtrisée de son propre être, qui n'était déjà plus rien d'autre qu'un concept d'action engagé dans le devenir providentiel de la "grande histoire" en marche, dont tous les efforts combattants tentaient, pourtant, d'en renverser le courant. Car Julius Evola était, en effet, un être à contre-courant, une négation ontologiquement active de l'actuel cours crépusculaire d'une histoire du monde devenue, finalement, en elle-même, une instance de la grande conspiration subversive du non-être au pouvoir. Je prétendrai donc qu'une certaine lumière émanait, supérieure, mais en même temps dissimulée de sa personne, et que le simple fait de fréquenter Julius Evola, de se trouver même indirectement sous son influence active, impliquait déjà un avancement spirituel significatif, majeur, voire secrètement transfigurant. Il était là, mais caché derrière sa propre présence refermée sur elle-même, hors d'atteinte.

    Et je pense qu'il me sera également permis d'affirmer que la vision doctrinale personnelle et ultime, secrète, de Julius Evola, sa vision de ce monde et de l'action en ce monde, se trouvait polarisée sur les destinées suprahistoriques occultes de Rome, qu'il considérait, et cela jusque dans sa continuité historique actuelle — j'entends jusque dans son actuelle identité catholique — comme le véritable centre spirituel impérial, polaire — dans le visible et dans l'invisible — de l'actuel grand cycle historique finissant. Julius Evola ne s'était en effet jamais considéré lui-même que sous l'identité d'"agent secret", dans le siècle, de la Roma Aeterna.

    Je pourrais aussi livrer bien de révélations décisives — voire étourdissantes, en fin de compte — à partir de mes propres souvenirs des longs entretiens confidentiels que j'avais eu avec Julius Evola, à Rome, chez lui, Corso Vittorio Emmanuele, l'été et l'automne de 1968. Mais je m'interdis de le faire dans la mesure où je n'ignore pas qu'un profond secret opératoire en recouvre encore le contenu, qu'il serait infiniment dangereux — et à présent bien plus que pour le passé — de porter abruptement à la lumière du jour. Car l'heure n'en est pas encore tout à fait venue pour cela.

    La "centrale polaire" du Corso Vittorio Emmanuele

    Je peux néanmoins vous signaler que dans mon roman Le gué des Louves, Paris 1995, pages 20-31, je m'étais quand même permis de faire certains aveux d'une extrême importance, d'une haute gravité spirituelle et philosophique — je devrais sans doute dire "philosophale", comme la "pierre philosophale" — sur certains événements de mon séjour romain auprès de Julius Evola, en 1968, et sur mes fréquentations confidentielles d'une "centrale polaire" occulte, ouverte toute la nuit, Corso Vittorio Emmanuele, presque en bas de chez Julius Evola, le Daponte Blu.

    Les réverbérations encore souterrainement agissantes de la doctrine traditionnelle de Julius Evola, ainsi que son enseignement politico-révolutionnaire à contre-courant, tracent derrière lui un profond sillon ardent, un sillon d'incandescence vive auquel devraient s'abreuver ceux des nôtres qui portent cachée en eux une prédestination spéciale, qui ont accédé à la différence. Car Julius Evola avait lui-même en quelque sorte dépassé la condition humaine, il avait fait émerger en lui le surhomme qui reste à venir. Loin d'être un homme du passé, Julius Evola était un homme de l'avenir d'au-delà du plus lointain avenir. L'homme de la surhumanité solaire du Regnus Novissimum qu'avait entrevu Virgile.

    • L'un de vos premiers romans était La Miséricordieuse Couronne du Tantra. Pouvez-vous nous expliquer comment vous voyez le concept de Tantra ?

    La Miséricordieuse Couronne du Tantra n'était pas un roman, mais un recueil de poèmes initiatiquement opératoires. Le tantrisme — ce que l'on devrait appeler l'Aedificium Tantricum — est un ensemble doctrinal comptant une série d'étagements intérieurs de plus en plus occultes, de plus en plus prohibés, visant à porter l'être humain à sa libération — ou à sa délivrance — ultime par les moyens d'une certaine expérience personnelle intime du "mystère de l'amour", du mystère de l'Incendium Amoris.

    Si la substance vivante du cosmos dans sa totalité ultime n'est constituée que du feu, que de l'embrasement amoureux se retournant indéfiniment sur lui-même et surcentré, polarisé sur la relation nuptiale abyssale régnant à l'intérieur de l'espace propre, de l'espace unitaire du Couple Divin, l'accélération intensificatrice, superactivante d'une certaine expérience amoureuse de limite, portée à ses états paroxystiques tout derniers, fait — peut faire — qu'une identification à la fois symbolique en même temps qu'ontologique avec le Couple Divin apparaisse — à la limite — possible, qui dépersonnalise, éveille et livre les pouvoirs suprahumains de celui-ci aux amants tantriquement engagés corps et âmes dans les voies dévastatrices de l'Incendium Amoris.

    Or ce sont précisément les traces encore brûlantes d'une expérience de pénétration clandestine du mystère de l'Incendium Amoris que La Miséricordieuse Couronne du Tantra est appelé à livrer, à travers son témoignage chiffré. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : La Miséricordieuse Couronne du Tantra, mon premier livre, portait déjà en lui, comme une annonciation chiffrée, les germes suractivés de ce qui, par la suite, allait devenir l'ensemble de mon œuvre et, dans ce sens-là, était un livre essentiellement prophétique — ou auto-prophétique — tout comme l'avait été, pour l'ensemble de l'œuvre de Raymond Abellio, son premier essai, Pour un nouveau prophétisme. Il y avait eu comme cela des mystérieuses structures d'accointance entre l'œuvre de Raymond Abellio et la mienne, dont les significations ultimes resteraient encore éventuellement à élucider.

    • Parlez-nous donc de votre ami Raymond Abellio, sur qui vous avez écrit une biographie, intitulée Le soleil rouge de Raymond Abellio

    Dans Le soleil rouge de Raymond Abellio, j'avais essayé de rassembler les conclusions essentielles d'une approche en raccourci de l'ensemble de son œuvre et de sa propre vie, car l'œuvre de Raymond Abellio et sa vie ne font qu'un : il avait voulu vivre sa vie comme une œuvre, et son œuvre comme sa vraie vie.

    En prise directe sur la "grande histoire" en marche

    Cependant, au contraire d'un Julius Evola, d'un Miguel Serrano, Raymond Abellio avait eu à subir, lui, de plein fouet la catastrophe de la destitution politico-historique de l'Europe vouée, en 1945, ainsi que le Général de Gaulle l'avait alors compris sur le moment même, à la double domination antagoniste des États-Unis et de l'URSS. Destitution dont, consciemment ou inconsciemment, Raymond Abellio avait porté en lui, jusqu'à la fin de sa vie, l'inguérissable brûlure dévorante, la stupéfaction secrète, irrémédiable. Et cela d'autant plus qu'il avait eu à connaître, pendant les années mêmes de la guerre l'expérience exaltante de l'action politico-révolutionnaire en prise directe sur la "grande histoire" en marche.

    En effet, en tant que secrétaire général du Mouvement Social Révolutionnaire (MSR), Raymond Abellio se trouvait personnellement à l'origine de la première tentative de mise en chantier — en pleine guerre — du grand projet continental européen de l'axe politico-stratégique Paris-Berlin-Moscou, qui, à l'heure actuelle, plus de cinquante ans après, redevient de la plus extrême actualité en tant que première étape du prochain avènement de l'"Empire Eurasiatique de la Fin" dont on sait que, suivant le "grand dessein" européen en cours, il va devoir procéder à l'intégration finale de l'Europe de l'Ouest et de l'Est, de la Russie et de la Grande Sibérie, du Tibet, de l'Inde et du Japon. Une même histoire profonde, un même destin supratemporel, une même civilisation et un même ethos nordique, un même sang et un même souffle de vie originelle, antérieure, archaïque en train de revenir à son centre polaire de départ.

    Lui-même détaché, après 1945, de la marche de l'histoire mondiale, l'œuvre philosophique et littéraire de Raymond Abellio tend précisément au dépassement de l'histoire en cours, qu'elle transcende par une prise de conscience supérieure de soi-même, extatique, la "conscience de la conscience" dira-t-il. Prise de conscience libératrice et qui, de par cela même, livrera en retour les clefs opératives d'une puissance absolue exercée sur la marche de l'histoire, la puissance opérative de la "conscience occidentale de la fin parvenue à l'occident de la conscience" devenant ainsi l'arme métastratégique suprême, l'arme de la "domination finale du monde". Ainsi l'"homme nouveau" de la révolution européenne grand-continentale, de la nouvelle Totale Weltrevolution actuellement en cours d'affirmation clandestine, sera-t-il l'homme du "soi libéré", instruit par Raymond Abellio, car c'est l'homme libéré de l'histoire qui fera l'"histoire d'après la fin de l'histoire". La conscience ainsi exhaussée au-dessus d'elle-même, dédoublée, parviendra donc à intervenir directement dans l'histoire. Ainsi, de toutes les façons, Raymond Abellio sera-t-il donc présent au rendez-vous, sur la "ligne de passage" du grand cycle finissant et du grand cycle du renouveau.

    • Je voudrais que vous nous parliez de votre roman, L'étoile de l'Empire invisible, et du combat apocalyptique qui a lieu entre les forces du "Verseau" et celles de l'"Atlantis Magna"…

    Je peux dire qu'à la parution de mon roman L'étoile de l'Empire Invisible, j'avais eu beaucoup de chance. Normalement, j'aurais dû avoir les pires ennuis, je pense même que j'avais bien risqué d'y laisser ma peau, et déjà à ce moment-là je le sentais. Étais-je confidentiellement protégé, je n'en sais toujours rien. Mais il faudrait le croire. En effet, ce qui dans L'étoile de l'Empire Invisible se dissimulait sous la double dénomination chiffrée de la conspiration du "Verseau" et de la contre-conspiration de l'"Atlantis Magna" n'était en réalité que la confrontatio, faisant s'opposer alors, au plus haut niveau suprahistorique, pour la domination finale de la plus Grande Europe et des espaces d'influence de celle-ci, la conspiration mondialiste de la "Superpuissance Planétaire des États-Unis" et la contre-conspiration du Pôle Carolingien franco-allemand s'appuyant secrètement sur l'URSS. Les fort dangereuses révélations, à peine codées, qui s'y trouvaient faites à ce sujet dans L'étoile de l'Empire Invisible eussent largement pu justifier le coup en retour de représailles extrêmes contre l'auteur de ce roman, révélations dont celui-ci portait l'entière responsabilité.

    Seul un petit nombre connaissait le dernier mot

    J'avais estimé, quant à moi, qu'à travers un roman de l'importance de L'étoile de l'Empire Invisible, une prise de conscience en profondeur devait marquer, pour les plus avancés des nôtres, le tournant historique — et suprahistorique — suprêmement décisif de la conjoncture du moment, où la confrontation de deux mondes irréductiblement antagonistes s'apprêtait à trouver sa conclusion, qui s'avérera comme totalement imprévue. Car c'est bien ce qui en vint alors à se faire, avec l'auto-dissolution politique de l'URSS, événement infiniment mystérieux, où des puissances abyssales étaient occultement intervenues dans le jeu, d'une manière tout à fait providentielle, et dont seul un petit nombre connaissait le dernier mot.

    Aussi l'ossature fondationnelle de L'étoile de l'Empire Invisible — la dialectique de sa démarche intérieure — correspond-elle entièrement à la réalité effective des situations qui s'y trouvent décrites, à la réalité des personnages en action, des tensions, des conflits et des passions, des secrets à l'œuvre et des dessous conspirationnels et amoureux, de la réalité précise des lieux et jusqu'à l'identité même — jusqu'aux noms propres, parfois — de certains personnages que j'ai tenu à utiliser sans ne rien y changer. Une mince part de fiction y fera fonction de liant, ou servira à des dissimulations nécessaires. Cette exhibition de la réalité des choses dans le corps littéraire d'un roman représentera, au moment de la parution de ce livre, un pari des plus risqués, une assez dangereuse option de provocation à froid, dont on ne comprenait pas la raison. Mais trente ans sont passés depuis que ces événements étaient censés avoir eu lieu : bien de choses se sont effacées depuis, les tensions à ce moment-là paroxystiques ne signifient à présent plus rien, ou presque plus rien. Le temps a totalement dévore la chair vivante des choses, desséché les souffles.

    Imposer à la réalité un statut de rêve

    Aujourd'hui, la réalité de toutes ces choses là a fini par devenir une fiction, tout comme, au moment de la parution de ce livre, c'est la fiction qui était en train de devenir réalité. Or c'est précisément ce double échange entre réalité et fiction, entre fiction et réalité que j'avais voulu organiser : m'introduire moi-même dans la réalité à travers le roman. Ayant imposé à la réalité un statut de rêve, j'avais fait que le rêve lui-même devienne réalité. Et je viens ainsi de répondre à votre sixième question : « Serait-il correct de dire que ce roman contient un élément de réalité ? ». Votre septième question est la suivante :

    • Pensez-vous que ce livre puisse être comparé à d'autres romans conspirationnels comme celui de Robert Shea et de Robert Anton Wilson, Illuminatus Trilogy, ou celui d'Umberto Eco, Le pendule de Foucault ?

    Non, je suis infiniment désolé, mais je ne connais pas le livre de Robert Shea et Robert Anton Wilson, Illuminatus Trilogy. Quant à Umberto Eco, je le tiens, tout comme son compère Paulo Coelho, pour des faiseurs subalternes, dont les littératures ne concernent que les minables petites convulsions pseudo-initiatiques du New Age : leurs tirages pharamineux ne font que dénoncer le degré de dégénérescence mentale qui est aujourd'hui celui des masses occidentales hébétées, menées, à demi-consentantes aux abattoirs clandestins de l'histoire dont on nous impose les dominations, et qui n'est pas notre histoire.

    • Quelles sont les visions que vous développez sur a) le marxisme et b) le fascisme ?

    L'humanité est divisée, d'après ce que je crois savoir suivant des sources certaines archaïques, légitimes, secrètes, en deux grandes parties : celle d'origine "animale" qui "descend des grands singes", correspondant plus ou moins aux doctrines soutenues par l'évolutionnisme darwinien, et la partie d'origine "divine", en provenance du "foyer ardent de l'Incendium Amoris", de la "planète Venus", constituée d'hommes éveillés, destinés à rejoindre, "à la fin de ces temps", la patrie de leurs origines sidérales, "métagalactiques".

    Happée vers le bas, vers les régions ontologiques du non-être, par le matérialisme révolutionnaire marxiste, la part "animale", "bestiale", de l'humanité avait sombré dans le délire sanglant de la "révolution mondiale du communisme" animée par l'URSS et exacerbée par le marxisme-léninisme et par le stalinisme. Alors que la partie "divine", "métagalactique" de l'humanité s'est trouvée spirituellement exhaussée par ce qui, dans la première moitié du XXe siècle, avait donné naissance à la grande aventure révolutionnaire suprahistorique européenne connue sous la dénomination générique de "fascisme", qui, vers sa fin, avait subi des déviations aliénantes et que l'antihistoire des autres s'est chargée d'anéantir.

    Raymond Abellio fait dire à un de ses personnages de son roman Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts : "Aujourd'hui je le sais. Aucun homme ayant un peu le goût de l'absolu ne peut plus s'accrocher à rien. La démocratie est un dévergondage sentimental, le fascisme un dévergondage passionnel, le communisme un dévergondage intellectuel. Aucun camp ne peut plus gagner. Il n'y a plus de victoire possible".

    Il nous faudra donc qu'à partir de la ligne actuelle du néant, nous recommencions, à nouveau, tout, que nous remettions tout en branle par le miracle suprahistorique d'une nouvelle immaculée conception révolutionnaire. C'est la tâche secrète de nous autres.

    • Que pensez-vous de l'«eurasisme» ? Est-ce une alternative viable et acceptable au "Nouvel Ordre Mondial” ?

    La vision de l'unité géopolitique et de destin grand-continental eurasiatique représente le stade décisif, fondamental, de la conscience historique impériale et révolutionnaire des nôtres, l'accomplissement final de l'histoire et de la civilisation européennes dans leur marche ininterrompue vers l'intégration de ses nations constitutives au sein de notre prochain "Empire Eurasiatique de la Fin".

    Les actuelles doctrines impériales de l'intégration européenne grand-continentale de la fin trouvent leurs origines à la fois dans la géopolitique combattante de Karl Haushofer, dont le concept de Kontinentalblock reste tout à fait pertinent, et dans les continuations présentes de celle-ci à travers les doctrines confidentielles du "grand gaullisme", ainsi qu'à travers les positions révolutionnaires de certains jeunes penseurs russes de la nouvelle génération poutinienne, dont le plus représentatif me paraît être très certainement Alexandre Douguine.

    Un grand dessein final qui nous mobilise totalement 

    C'est sur le concept géopolitique, sur la vision suprahistorique fondamentale de l'"Empire Eurasiatique de la Fin" que va donc devoir se constituer le grand mouvement révolutionnaire européen continental appelé à livrer les dernières batailles décisives du camp retranché de l'être contre l'encerclement subversif de la conspiration mondialiste actuelle du non-être. Et ce sera aussi la tâche révolutionnaire propre de notre génération prédestinée que de pouvoir mener à son terme prévu ce "grand dessein final" qui nous habite secrètement, qui nous mobilise, à nouveau, totalement. Comme avant.

    • Finalement, comme quelqu'un qui a vécu une longue vie féconde, quel conseil pourriez-vous offrir aux générations qui montent, aux jeunes gens qui viennent, pour qu'ils rejettent les pièges du libéralisme et de la société de masse ?

    Le conseil que vous voudriez que je puisse donner aux jeunes générations qui montent, ce serait alors le suivant : si au tréfonds de votre sang, vous sentez l'appel irrésistible des hauteurs enneigées de l'être, l'appel des "chemins galactiques de la Frontière Nord", n'hésitez pas un seul instant à y répondre, et que toute votre vie ne soit qu'un long engagement éveillé envers vos propres origines occultes, envers la part qui en vous n'est pas de ce monde.

    Quant aux engagements politiques présents ou immédiatement à venir qui se doivent d'être nôtres, tout, à mon avis, doit se trouver désormais polarisé, mobilisé inconditionnellement sur le concept géopolitique et suprahistorique révolutionnaire de l'unité impériale européenne grand-continentale, concept révolutionnaire auquel l'émergence à terme d'une nouvelle superpuissance planétaire russe, la "Russie Nouvelle" de Vladimir Poutine — car les profondes ouvertures spirituelles, ainsi que les positions européennes grand-continentales de Vladimir Poutine sont à présent connues — vient d'assurer une base politique absolument décisive, notre "dernière chance".

    Pour la civilisation européenne, pour l'être et la conscience européennes du monde, la formidable montée en puissance actuelle de la conspiration mondialiste menée par la "superpuissance Planétaire des États-Unis" constitue, et désormais à très brève échéance, un vrai danger de mort, une menace terrifiante, inqualifiable. Les groupements géopolitiques national-révolutionnaires agissant partout dans le monde, à demi clandestinement, doivent donc intensifier au maximum leur travail idéologique et d'unité, leur travail de terrain : c'est exclusivement sur l'action souterraine des nôtres que reposent les dernières chances de survie qui nous restent face au gigantesque bloc mondialiste que tient par en dessous l'ennemi ontologique de tout ce que nous sommes nous autres, les "derniers combattants de l'être" face à l'assaut final des puissances négatives du non-être et du chaos, face à l'Empire du Néant, face au mystérieux Imperium Iniquitatis qui s'annonce à l'horizon assombri de notre plus proche avenir. L'heure de l'Imperium Iniquitatis semble en effet être venue.

    Le régisseur dans l'ombre du grand dessein en action de la subversion mondialiste actuellement en marche, se trouve à présent sur le point d'achever la mise en place de son dispositif planétaire d'ensemble : les mâchoires d'acier de l'inéluctable se referment sur nous, si nous n'agissons pas tout de suite, bientôt il n'y aura plus rien à faire. Les dernières élections aux États-Unis en fournissent la preuve, tout est prêt pour que la trappe se referme. Nous autres, qui depuis toujours jouons la parti de l'invisible, nous n'attendons plus notre salut que de l'invisible. Attention.

    Jean Parvulesco, Paris, le 19 novembre 2000, in nomine Domini.

    ► Propos recueillis par Troy Southgate, Nouvelles de Synergies Européennes n°50, 2001.

     

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    La mission occulte de Julius Evola

     

    [illustration : Sentinels par Michael Whelan, acrylique sur canevas, 1986]

    xjjrat10.jpgPour les natures profondément visionnaires et prophétiques, pour ceux que l'on doit comprendre et accepter comme des prédestinés de l'Esprit et des travaux de l'Esprit dans l'histoire, la véritable épreuve du feu sera toujours, et très précisément, celle de la confrontation avec l'histoire, et je dirais même de leur confrontation personnelle avec l'histoire.

    Encore moins que d'autres, Julius Evola n'échappera pas à cette règle. On peut tenir pour certain qu'il y a même tout sacrifié, vraiment tout, sa propre existence, le statut de son enseignement et son acceptabilité, et jusqu'au sens même de ses options spirituelles et initiatiques, de son ultime choix de mission.

    Celui qui a franchi la ligne infranchissable séparant l'être et le non-être, la réalité de l'illusion et l'illusion de toute réalité, le “libéré dans le monde” ayant atteint les états suprahumains du détachement sans retour n'est-il pas, de par cela même, hors d'atteinte, indifférent à jamais aux tumultes obscurs et tragiques du devenir humain et de son historial indéfiniment recommencé sous les apparences, les armes et les clameurs de ce qu'il est convenu d'appeler l'histoire, concept essentiellement occidental, voire même de ce que Nietzsche, lui, considérait comme la “grande histoire” ?

    Aussi faudrait-il toujours savoir se résigner à y faire son choix. Dans l'histoire et, de l'intérieur de l'histoire, contre l'histoire, ou au-delà de l'histoire ?

    L'homme traditionnel vu — et à nouveau voulu, exigé activement — par J. Evola, l'homme antérieur, différencié, suprahumain, se situe non seulement au-dessus mais aussi au-delà de l'histoire, alors que l'existence de J. Evola n'aura été qu'une longue tentative désespérée de l'emporter sur l'histoire, d'obtenir que celle-ci vienne à se soumettre à la vision immuable, olympienne et nordique, transcendantale, qui fut, en tout état de cause, la sienne, et dont il ne s'est jamais départi.

    Interrogation fondationnelle

    Il y a là, d'évidence, comme une contradiction d'état, et c'est bien dans la lumière paradoxale de cette contradiction qu'apparaît et s'impose dramatiquement l'interrogation vive, l'interrogation fondationnelle à travers laquelle devrait se trouver entamée, à ce qu'il me paraît, toute approche authentiquement ouverte, intérieurement disponible à l'égard du mystère de la vie et de l'œuvre de J. Evola, mystère, d'ailleurs, encore et toujours agissant mais qui ne livrera peut-être jamais sa dernière signification, son dernier mot.

    Car une chose est parfaitement certaine. Le regard que J. Evola sera amené à poser sur le monde moderne, sur l'ensemble final et la totalité en voie d'accomplissement de la modernité, ne sera même pas un regard critique, parce que son attitude intérieure se veut et s'entend au-delà de tout choix critique, dans la négation inconditionnelle et sans mesure de tout ce qui de près ou de loin appartient au monde de la modernité, celle-ci étant, pour lui, le lieu ultime de la déchéance, du renversement ontologique et de l'anéantissement achevé des principes originels.

    Entre le monde solaire, transcendantal, héroïque et divin, qui est le monde des principes et de la tradition originelle, polaire et hyperboréenne, et le monde de la “modernité accomplie”, ce que l'on appelle le “monde actuel”, règnent en s'interposant des précipices inviolables. Issu de la grande rupture nocturne avec ses propres origines hyperboréennes et les états polaires absolus de sa propre identité antérieure, le monde de l'actuel obscurcissement ontologique de l'histoire définit quelque chose qui n'existe même pas, qui ne saurait être rien d'autre qu'une négation hallucinée et de plus en plus illusoire à mesure qu'elle approche de ses propres états de domination paroxystique finale. Car c'est en achevant de s'accomplir que, dans un spasme à la fois suprême et auto-dévastateur, la domination des puissances de la négation et du chaos sera portée à connaître son terme révocationnel.

    Dans cette attente supposée sans heure, tout ce qui appartiendrait encore au monde de la liberté d'être antérieure ne peut avoir qu'une existence cachée, subversivement dissimulée et souterraine. Aussi le petit nombre de ceux qui dans les temps de la domination négative du non-être et du renversement nocturne des principes originels parviennent à rétablir héroïquement en eux-mêmes les états de leur propre surhumanité, à se différencier, s'en retrouveront de par cela même déconditionnés, libérés de tous les assujettissements d'un monde dans lequel étant présents ne sera plus le leur, et dans lequel s'ils persistent à vouloir se maintenir ce ne sera plus qu'en vertu d'une mission occulte supérieure, d'un ordre de mission en provenance d'au-delà de ce monde, d'au-delà de la mort.

    Le témoignage de J. Evola sur ce sujet me semble d'une limpidité tout à fait tranchante. Dans son livre fondamental, Révolte contre le monde moderne, il écrit :

    « Le seul monde vers lequel nous marchons aujourd'hui, nous en avons déjà indiqué la nature : c'est simplement celui qui recueille et récapitule sous une forme extrême ce qui a agi pendant la phase de la destruction. Ce monde est tel qu'il ne peut servir de base à rien, qu'il ne saurait offrir une matière pour que de nouveau puissent se manifester en lui, fût-ce sous une forme différente, des valeurs traditionnelles. Car ce monde, en effet, ne représente que la négation organisée et incarnée de ces valeurs. Pour la civilisation moderne considérée globalement, il n'y a pas d'avenir au sens positif. Penser, comme certains, à une fin et à un avenir qui justifieraient, de telle au telle façon, tout ce que l'homme a détruit en lui et hors de lui, est une pure et simple lubie ».

    Et, en continuations, il ajoutera :

    « À côté des grands courants de ce monde, il existe encore des hommes ancrés dans les “terres immobiles”. Ce sont généralement des inconnus qui se tiennent à l'écart de tous les carrefours de la notoriété et de la culture moderne. Ils gardent les lignes de crête et n'appartiennent pas à ce monde. Bien que dispersés sur la terre, s'ignorant souvent les uns les autres, ils sont invisiblement unis et forment une “chaîne” incassable dans l'esprit traditionnel. Ce noyau n'agit pas : sa fonction correspond au symbolisme du “feu éternel”. Grâce à ces hommes, la Tradition est présente malgré tout, la flamme brûle secrètement, quelque chose rattache encore le monde au supramonde. Ce sont les “veilleurs”, les égrègoroi ».

    La race des veilleurs

    En ce qui concerne la mystérieuse race des “veilleurs” se cachant derrière les tumultes mêmes de l'histoire devenue impuissante à leur égard, je ne douterai pas un seul instant que J. Evola en parlait tout à fait en connaissance de cause. Car, nous sommes quelques-uns à le savoir, la décision lucide, régénératrice, entraînant sans cesse en avant sa volonté combattante pour une libération intérieure conduite à son terme ultime, ainsi que l'irrévocable pétition en auto-déconditionnement de sa vie, de sa conscience, de son être, décision, volonté, pétition de rupture totale qui étaient celles de J. Evola au moment même où ses engagements à la tête du Groupe Ur — des Groupes Ur — lui fournissait, aussi, et de la manière la plus opportune, l'apport d'un soutien surqualifiant de la part de certaines instances romaines d'influence supérieure, transcendantale, instances occultes, abyssales, et à l'abri, de par leurs origines mêmes, de tout assujettissement au désastre occidental alors en course accélérée, n'avaient pas manqué d'assurer, au futur auteur de La doctrine de l'Éveil, l'ouverture personnelle qu'il cherchait en direction de l'état d'“être différencié”, en direction du renouvellement intérieur marquant l'accession à une condition suprahumaine, à l'état d'“être libéré dans la vie”. Et cela lui ayant été fait à son heure la plus juste, car c'est bien ainsi que ces choses là sont amenées à se faire. Sinon, rien. Jamais. D'autres ont connu cela aussi, le fatidique rien, jamais de ceux qui restent de ce côté-ci de la ligne.

    D'autre part, tout n'est certes pas à dire. Ou, peut-être, pas encore. Les temps en seraient-ils prêts ? Il se fait que j'avais à garder en ma possession, jusqu'il y a peu de temps encore — et même si je ne l'ai plus, je sais sous la garde et dans la possession de qui il se trouve à présent — un manuscrit non signé, mais identifiable et identifié, émanant des instances les plus centrales des Groupes Ur en leurs temps de la fin, et apportant des confirmations d'une portée des plus exceptionnelles sur certains aboutissements et, surtout, sur certaines acceptations supérieures dans l'ombre dont J. Evola avait bénéficié, personnellement, en ces temps-là, j'entends le moment où les Groupes Ur, déjà, avaient eu à ralentir et qu'ensuite ils interrompissent leurs activités si spéciales, et qui n'ont pas été mises en continuation ni rétablies depuis.

    Des acceptations pratiquées, à l'égard de J. Evola, à ce moment-là, par ces instances de contact et d'influence d'un niveau singulièrement supérieur, surqualifiant et tout à fait occulté, dont le même manuscrit laisse cependant entendre qu'elles eussent pu être d'origine romaine impériale, supratemporelle, archaïque, en provenance des gouffres préontologiques de la Roma Principia.

     

    ♦ À travers l'affaiblissement des temps ♦

     

    J. Evola était donc parvenu à franchir lui-même la ligne infranchissable de la condition accusée aux “veilleurs éveillés”, à pénétrer l'une après l'autre les enceintes hiératiques sur lesquelles se tiennent, immobiles et lumineux en eux-mêmes, les égrègoroi.

    Et pourtant, d'une assez incompréhensible manière, et fort troublante, ce fut quand il eut atteint au niveau de déconditionnement, quand il se fut placé hors des juridictions mortelles et des atteintes adultérantes imposées par l'histoire au devenir existentiel, que J. Evola vint à se jeter les pieds joints dans le courant de plus en plus accéléré d'une histoire déjà happée en avant l'inexorabilité même de sa prochaine fin.

    Saisissante “leçon des ténèbres”

    Pendant une quinzaine d'années, depuis le début des années 30 jusqu'à la fin de la guerre, quand un autre niveau d'accomplissement initiatique lui avait été signifié, et aussitôt administré de par l'atteinte corporelle même qui lui fut alors grièvement infligée, paralysie secrètement ordinationnelle qui l'obligea à l'immobilité pendant tout le restant de ses jours, J. Evola se porta avec une sorte de rage enfiévrée à la pointe la plus avancée et la plus dangereuse de tous les combats politiques de la Révolution Européenne, en Italie même et partout en Europe où les mouvements du renouvellement national et continental se jetaient à l'assaut direct de l'histoire (pour arriver aux sombres et désolants résultats que l'on a vus depuis, saisissante, s'il en fut, “leçon des ténèbres”).

    Or, tout cela, j'en suis intimement persuadé, n'aura été, en fin de compte, pour J. Evola, rien d'autre chose qu'œuvre de dissimulation de longue haleine, rien d'autre chose que feinte diversionniste ayant servi de couverture stratégique — mais ne dois-je pas plutôt dire, en l'occurrence, métastratégique — pour bien d'autres activités dans l'ombre.

    Car ces années-là avaient été, en fait, et il faudra bien se résigner à le reconnaître, infiniment plus mystérieuses que nous ne l'avions cru. Ainsi l'histoire dans sa course métapolitique immédiate, et tous les spasmes politiques de celle-ci — eussent-ils eu à rester, ces spasmes des ténèbres, comme ce fut d'ailleurs souvent le cas, sémiologiquement des plus secrets — J. Evola, lui, ne les avait interpellés que pour mieux cacher, en les utilisant sur les devants de ses inquiétantes menées activistes, d'autres activités, celles-là mêmes qui avaient été authentiquement porteuses d'un ordre de mission occulte, supérieur, aux buts situés donc au-delà de l'histoire, inavouables dans les termes du langage courant et sans doute tout à fait inconcevables pour d'autres que ceux du petit nombre des égrègoroi immuablement à l'œuvre de l'autre côté de la ligne. Si J. Evola avait donc pendant tant d'années dû faire semblant d'être, au sacrifice de toute sa vie, l'agent idéologique d'une certaine idée révolutionnaire de l'Europe, c'est pour dissimuler à l'extérieur son identité impersonnelle, devenue conceptuelle et innomminative, d'agent en mission de certaines entités polaires, suprahistoriques, archaïques dans le sens le plus radical du terme, ontologiquement extérieures aux temps du devenir non-polaire de l'actuelle histoire du monde à sa fin.

    Un certain démantèlement final du temps historique actuel arrivé au bout du cycle n'agirait-il pas déjà comme un révélateur redoutable pour un bon nombre de grands, de très grands secret, qui, secrets, le furent extraordinairement en leurs temps mais, qui, à présent, risquent d'émerger comme en transparence à travers la trame même de cet affaiblissement des temps que l'on pressent en train de se déclarer ?

    À des échéances désormais prévisibles, ne faudrait-il donc pas que nous attendions, ainsi, à des revisitations inouïes des certains dessous de la grande histoire occidentale du XXe siècle et, à cette inquiétante enseigne, n'y trouvera-t-on pas, aussi, la part des prochains déchiffrements si ce n'est des révisions déchirantes que proposera, à coup sûr, la révisitation de la carrière spirituelle sommitale de J. Evola lui-même, revisitation entreprise à la faveur, comme on vient précisément de le dire, des actuels affaiblissements intimes des temps historiques avariés, mis en disqualification par les vertiges abyssaux de leur propre fin désormais si prochaine.

    Et pour donner ici comme un avant-goût de ce que risqueraient sans doute d'être les résultats à terme de cette revisitation actuelle de la carrière spirituelle enclose, indéchiffrable et indéchiffrée, de J. Evola, je ne ferai que rappeler la suivante partie d'une correspondance confidentielle envoyée par Jean d'Altavilla, le 23 janvier 1963, de Palma de Majorque, à J. Evola, alors à Rome, correspondance citée dans La spirale prophétique :

    « Or tout cela se tient par en dessous, et de quelle hallucinante manière, quand on pense au mystère sans fin, actuel et actualisé, de la niche CXLIX du cimetière d'Almudena, près de Madrid, où la preuve n'en finit plus d'avancer dans le néant de son propre néant qui va, la preuve sanglante, la sanglante dépouille qui prouve ce qu'il en coûte de vouloir ôter sa chemise (Cantique des Cantiques, V, 3). Cependant, l'Yihud de ces Très Sanglantes Noces est mesuré, d'après la numération même du Sepher ha-Zohar, par le chiffre XLIX, qui est aussi le chiffre de l'Inextinguible Feu entretenu, au cimetière d’Almudena, par le secret de plus en plus insoutenable de la niche CXLlX. Or, à l'intérieur du nombre théurgique CXLlX, le (C) est tenu d'agir exclusivement en tant que multiplicateur indéfini, dans le sens de in saecula saeculorum ; ce qui, dans ce cas-ci très précisément, impose au (C) un statut de diversion, de leurre métapsychique rappelant le nuage d'encre de la seiche, parce que le processus cosmologique en cours à partir de la niche CXLlX se trouve mesuré dans le temps avec une rigueur tout à fait extrême, et ne saurait concerner qu'une période opératoire de XXII années, soit l'espace de temps recouvert par la période 1962-1984. Et laissez-moi le répéter, 1962-l984. De toutes les façons, le Mystère Final est né, et il se développe ».

    Révocation de la mort

    Sauf que, d'après mes derniers renseignements, il n'y a plus de niche CXLIX au cimetière d'Almudena, près de Madrid. Nettoyage par le vide ? Mais aussi translation, peut-être. Plus qu'un tombeau vide, un tombeau révoqué et qui n'existe plus. Comme s'il n'avait jamais existé, ni là ni ailleurs. Cependant, la révocation d'un tombeau ne dévoile-t-elle pas aussi, et surtout, une révocation de la mort, la révocation de la mort de « cette morte-là » ? Car seule cette révocation-là de la mort justifie, en la précédant, la révocation du tombeau, de ce tombeau-là. Cette double révocation kabbalistique laisse émaner une étrange lueur, une fort étrange lueur. On peut soupçonner qu'à cette enseigne se loge un mystère abyssal, un eschaton à l'identité effacée à dessein, tout comme l'identité de la morte-là, annulée.

    Or quel mystère abyssal, suprahumain, peut-on soupçonner se cacher là en voie d'accomplissement, si ce n'est ce « Mystère Final » qui apparaît dans la correspondance de Jean d'Altavilla à Julius Evola, « Mystère Final » concernant la double révocation de la niche CXLIX du cimetière madrilène d'Almudena et de la mort en révocation annoncée par celle-ci ? Et quelles ont été, aussi, derrière le « Mystère Final » de la double révocation d'Almudena, les actions de soutien compassionnel mises en branle par certains éléments de la fraction communautaire juive majorquine, kabbalistique ou plus élevée, dont fait état cette même correspondance de Jean d'Altavilla à J. Evola ?

    Voilées encore, ces choses nous restent donc plutôt obscures, mais plus pour longtemps. Transparaissant à travers le resserrement final de l'actuelle temporalité historique, ces révélations encore à demi-voilées appartiennent à la zone même des prochaines revisitations, qui nous diront, sans doute, aussi, quelle aura été, au-delà des falaises de l'histoire visible, la véritable mission occulte — et occulte dans les 2 mondes, en ce monde-ci et dans l'autre — de J. Evola dans ses engagements romains, supratemporels, redevables exclusivement des élévations d'une certaine Roma Principia.

     

    ♦ Avec “ l'autre Julius Evola” ♦

     

    Il n'y a pas longtemps, quelqu'un à l'égard de qui j'avoue une estime particulière, estime pour l'homme aussi inspiré que rigoureux et intègre mais estime, aussi, pour l'ensemble audacieux de l'action qu'il mène, seul, à l'abri du regard des profanes, m'avait prié de lui proposer, pour la publication spécialisée qu'il dirige lui-même, ce qu'il serait convenable d'appeler un “portrait de Julius Evola”.

    L'œuvre écrite du grand visionnaire romain est aujourd'hui amplement connue, sa vie aussi, et non seulement en Italie. Grâce à toute une nébuleuse de groupes d'information, d'études et de recherches ayant produit et continuant de produire des livres, des essais, des articles, des conférences et des rencontres sur J. Evola, nébuleuse tournant en ordre dispersé mais admirablement contrôlée, de l'intérieur et comme de par la seule qualité de sa présence à l'œuvre, à la fois agissante et non-agissante, libre, centrale, par le traducteur de Révolte contre le monde moderne et de la plupart des textes évoliens actuellement en circulation en France, je parle de Philippe Baillet, J. Evola est, depuis une quinzaine d'années, pour ainsi dire aussi connu en France qu'en Italie, ce qui me paraît tout à fait considérable.

    C'est la principale raison pour laquelle je ne pense donc pas qu'il me faille encore m'attarder moi-même sur la présentation de l'œuvre de J. Evola ou de sa vie. Pour qui serait intérieurement porté à désirer de le faire, les traductions françaises de l'ensemble des écrits de J. Evola lui permettra d'aller directement à l'œuvre de celui-ci, dont l'approfondissement lui sera également rendu possible par la foisonnante littérature française attachée à l'étude de celle-ci, de ses sillages et de ses ensemencements, de ses pistes en direction d'un avenir prochain ou à l'horizon du nouveau millénaire qui vient.

    Au seuil des grands périls

    Et, plutôt refermée sur eux-mêmes, d'ailleurs à très juste raison, des groupements évoliens pourraient néanmoins s'entrouvrir pour qui serait tenté de s'intégrer dans l'aventure d'une recherche collective, et dont les buts, parfois, sauraient aller fort loin. Jusqu'au seuil même des précipices, des grands périls.

    Par contre, ce que moi je pourrais faire et qu'en tout état de cause je fusse peut-être, aujourd'hui, le seul à pouvoir envisager de le faire réellement, c'est de m'engager à poursuivre une approche de l'autre Julius Evola, celui qui se trouve encore et sans nulle trêve dans la dissimulation philosophique des enceintes d'éloignement, de prohibition infranchissable et de rupture de niveau appelées à garder hors d'atteinte ceux qui tout en ayant su passer de l'autre côté de la ligne, atteindre aux états suprahumains de l'être différencié, se sont par la suite retrouvés à nouveau de retour en ce monde et dans les courants actuels de l'histoire, pour y accomplir les inconcevables tâches compassionnelles de soutien et de redressement, d'éveil et de réveil, des tâches sacrificielles et héroïques dont l'accomplissement dans l'ombre nous auront permis à nous-mêmes de persister dans la mouvance périclitée de l'être, de « survivre à l'engloutissement de l'Atlantide ».

    Aller vers l'autre “Julius Evola” comme je suis en train de le faire, ici, pour arriver malgré tout à ce portrait de l'auteur de La Tradition Hermétique, du Chemin du Cinabre, que j'ai promis — mais n'est-ce pas plutôt un vœu de fidélité — de livrer à échéance prévue, c'est aussi s'installer à ses risques et périls dans une dialectique de provocation aux surenchères imprévisibles, mais désactualisée et, surtout, désactualisante, se détourner d'avance et comme avec une sorte d'acharnement désespéré de toutes les fascinations, de tous les fracas de l'histoire ou qui d'une manière ou autre dépendraient encore des juridictions équivoques de celle-ci. Tout cela, certaines leçons tardives de J. Evola l'affirmeront sans ambages. Chevaucher le tigre : « Il n'y a aujourd'hui aucune idée, aucune cause ni aucun but qui mérite que l'on engage son être véritable ». Et aussi : « Le seul choix possible, l'absence d'intérêt et le détachement à l'égard de tout ce qui est aujourd'hui politique ».

    Il n'empêche que les partisans de la ligne activiste dure de J. Evola, en même temps que ses ennemis essayant de le compromettre civilement, et les uns aussi irréductibles que les autres, ne cessent de s'épuiser à tenter de prouver les implications politiques directes si ce n'est les responsabilités révolutionnaires et même criminelles de la pensée évolienne, les uns et les autres ayant d'ailleurs également raison. Il se fait seulement que leurs attendus ne concernent absolument en rien le niveau auquel je me trouve tenu de poser moi-même le problème de “l'autre Julius Evola”, qui s'était lui-même battu, jour après jour, pendant les années les plus intenses de sa vie, pour habiliter, pour crédibiliser sur le terrain le subterfuge de ses apparentes activités politiques et historiques de pointe, alors qu'en même temps et de par ce mouvement même il agençait offensivement la couverture stratégique de ses autres menées, asservissant ainsi l'histoire à des tâches antihistoriques et la politique à ce qui ne visait qu'à en dévoyer la marche à des buts immédiatement antipolitiques. Ce qui ne change peut-être rien dans la tonne, mais tout quant au fond. Et c'est bien ce que j'entends prouver.

     

    ♦ Vienne, le dernier tournant ♦

     

    Vers la fin de la dernière guerre mondiale, des bombardements apocalyptiques avaient transformé Vienne en une sorte d'enfer où les épousailles du fer et du feu semblaient avoir suspendu le temps, aboli toutes les limites de la réalité. J. Evola habitait alors Vienne, et c'est en contemplant sereinement, en face, détaché de lui-même et de ce à quoi il était ainsi incité à participer comme « dans une silencieuse interrogation du destin », la vieille capitale impériale de l'Europe des Habsbourg en proie aux flammes, en train de s'écrouler sous les coups de la puissance des ténèbres, qu'il fut grièvement blessé, “atteint dans son corps” : il restera paralysé jusqu'à la fin de ses jours, ayant perdu l'usage de ses membres inférieurs à cause d'une lésion essentielle de la moelle épinière. Mais sa paralysie, J. Evola la vivra comme une montée initiatique.

    Vienne, le dernier tournant. J. Evola allait donc devenir, de par le sacrifice même de son corps réduit à l'immobilité, pétrifié dans l'immuable indisponibilité de ce qui de par son empêchement même est admis à la pacification polaire du centre ou de ce qui va au centre, s'investit dans les “terres du milieu”, sujet à un état de présence — ou plutôt à un état d'imprésence — à soi-même qui sera d'une nature suprapersonnelle, hiératique, libérée des emprises tumultueuses et parasitaires du temps et du devenir historique, “hors d'atteinte”.

    Une souveraineté secrète

    De par la parfaite immobilité d'état qui devint celle de son corps, de son propre corps qui, en même temps, n'était plus son corps, J. Evola fut admis à une liberté autre, à une liberté de mouvement autre, symbolique, fondée sur la libre utilisation des vertigineux espaces métacosmiques s'ouvrant à lui et en lui à travers le passage secret par l'intérieur dont la souveraineté entière venait ainsi de lui être offerte. C'est au dernier degré de l'impuissance apparente que J. Evola devint, dans l'invisible, le souverain grand maître du Passage Secret, de la Faille Intérieure. Une souveraineté secrète d'autant plus vite accordée qu'il en possédait déjà, d'avance, ne fût-ce qu'en principe, les codes ontologiques, indéchiffrables, et les hautes procédures médiumniques, insomniales, qui lui avaient permis d'avoir accès, des années auparavant, en concluant ses travaux avec les Groupes Ur, aux pouvoirs très spéciaux impartis à ceux des. conjurations du Soleil de Minuit, aux insaisissables « moissonneurs de minuit » dont John Buchan avait parlé lui aussi, dans Les Trois Otages.

    Une monition évocatoire de ces contrées insomniales auxquelles n'ouvre l'accès que la Faille Intérieure, et que seul illumine le Soleil de Minuit, est donné par J. Evola dans Révolte contre le monde moderne, et il me paraît infiniment heureux que ce fut le jeune à jamais Adriano Romualdi qui l'ait relevé dans son livre testamentaire sur l'auteur de La Doctrine de l'Éveil : « L'autre région, le monde de l'état de l'Être, de ce qui n'est plus physique, mais métaphysique  — “nature intellectuelle privée de sommeil” — et dont les symboles solaires, les régions ouraniennes, les êtres de feu et de lumière, les îles et les cimes rocheuses furent traditionnellement les représentations » (Julius Evola : l'homme et l'œuvre, tr. fr. G. Boulanger, Pardès / Trédaniel, 1985).

    Je reprends les mêmes analyses sous un angle légèrement différent, par la suite on comprendra pourquoi. Je répète : c'est son corps empêché, écartelé au fond du monde qui, sur ordre supérieur, vint ainsi à offrir à J. Evola la liberté transcendantale attribuée à ses nouveaux pouvoirs de translation clandestine au delà de la ligne de passage, à ses habilitations de voyager loin à l'intérieur de “l'autre monde”, jusqu'au cœur même des “terres du milieu”, rejoindre la Shwêta-dwîpa, “l'Île Blanche”, alors que son esprit, apparemment libre de ses mouvements, se trouvait, lui, retenu en ce monde par l'obligation d'état d'y faire acte de présence, de répondre en permanence aux sollicitations de l'histoire en marche et qui l'entourait de toutes parts, de se rendre aux mises en instance proposées à l'homme Julius Evola, reconnu en situation irrégulière en ce monde. Mais, sur qui, le monde ne pouvait déjà plus rien. Et qui le savait.

    L'épreuve du feu philosophique

    Encore une fois : ainsi devenu libre de voyager au-delà des limites ultimes de ce monde et de leurs inconcevables continuations dans le plus extrême lointain, libre dans les termes de l'assomption symbolique de son propre corps soumis à l'épreuve philosophique du feu ou, plutôt, à l'épreuve du feu philosophique, la suprême épreuve, porté donc insoumis et comme absent de ce monde de par son immobilité même, J. Evola, en ce monde, s'y voyait encore retenu à demeure par la disponibilité même de son esprit, libre, lui, de toute entrave spatiale, mais invité en permanence à y faire acte de présence. C'est la chair qui rend libre, si le feu l'a philosophiquement visitée. Julius Evola : « Nous sommes volonté froide qui décompose, des assassins aux mains carbonisées qui fixent le soleil ». Déjà Rimbaud, « c'est le jeu qui se relève avec son damné ». Et aussi : « Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours. Voici le temps des Assassins ».

    Or, J. Evola ne faisait ainsi que revivre, à un autre niveau, le niveau même de ce que j'ai déjà appelé le « dernier tournant », le « tournant de Vienne », l'extraordinaire renversement  des termes intérieurs de la conscience et jusque de la condition humaine même dont il avait déjà eu à connaître, sous la lumière suprahumaine du Soleil de Minuit, lors des expériences de déconditionnement de la conscience et de la vie qu'il avait su conduire à leurs ultimes aboutissements lors de l'achèvement abrupt de ses travaux dans le cadre des Groupes Ur. Autrefois.

    Renversement des termes intérieurs de la conscience dont Gustav Meyrink appelait lui, dans le Visage Vert et suivant certains enseignements interdits de la Kabale Judaïque de l'Est, « l'inversion des lumières » (le « changement des Candélabres », disent-ils).

    Immobilisé, écartelé au fond du monde par sa paralysie métasymbolique, mais en même temps libre de voyager sous « la lumière suprahumaine du Soleil de Minuit », où allait-il, J. Evola, quand il lui fallait se rendre auprès de qui, alors, faisait retentir au tréfonds de lui-même l'Appel du Nord Antérieur ? J. Evola :

    « Selon le Völuspâ et le Gylfaginning, un “nouveau soleil” et une “autre race” se lèvent à l'issue du ragnarökkr ; les “héros divins”, ou Ases, retournent sur l'Idafels et retrouvent l'or qui symbolise la tradition primordiale du lumineux Asgard et l'état des origines. Par delà les brouillards de la “forêt” règne par conséquent une plus pure lumière. Il y a quelque chose de plus fort que le devenir et la destruction, que la tragédie, le feu, le gel et la mort. Qui ne se souvient de ce qu'écrivait Nietzsche : “Par delà la glace, le Nord et la mort — là est notre vie, notre félicité” ? Telle est l'ultime profession de foi de l'homme nordique, profession de foi qui, en dernière analyse, peut se dire aussi olympienne et classique ».

    Récuser la fatalité profane de la mort

    « Par delà la glace, le Nord et la mort ». Tout comme Gustav Meytink, J. Evola récusait la fatalité profane de la mort, dont il entendait s'assurer d'avance la soumission en contrôlant, de par son propre vouloir éveillé, la marche prévue, le rituel et les symboles en action.

    Comme Gustav Meyrink, qui est mort assis, le torse nu, en regardant droit devant lui, « à l'aube, en fixant le soleil levant », l'Île Invisible au milieu du lac de Starnberg, J. Evola se voulait entrer dans sa propre mort les yeux ouverts et maître de son souffle jusqu'à la fin.

    Ne pas mourir, mais se faire lui-même son propre passeur, franchir secrètement la zone de tous les dangers et, ensuite, entrer souverainement dans l'occultation, pour y rester le temps – les temps – qu'il lui faudra pour que s'accomplissent les délais et les desseins de l'ensemble auquel il appartenait et qui l'avait depuis longtemps entièrement pris en charge. Rejoindre son ancienne meute sidérale.

    Suivant les termes préconçus du Rituel Philosophique de la Glace et du Feu, la dépouille mortelle de J. Evola devait être, d'après ses propres dispositions confidentielles, par 3 fois incinérée, et ses cendres blanchies portées pour qu'elles soient confiées à la garde d'une profonde crevasse, d'une entaille dans le glacier de la Montagne de la Rose, au Nord de l'Italie.

    Julius Evola est passé le 11 juin 1974, et quelques temps après, non sans certaines difficultés, d'ailleurs assez significatives, ses cendres furent comme de prévu confiées à la garde du glacier sauvage de la Montagne de la Rose.

    « Celui qui prend l'extinction comme extinction et, une fois prise l'extinction comme extinction, pense extinction, pense à l'extinction, pense sur l'extinction, pense l'“extinction est mienne” et se réjouit de l'extinction, celui-là, je le dis, ne connaît pas l'extinction » (Majjhimanikâyo).

    Tant d'années et tant de combats, tant de passion, tant de science et tant de guerres, tant de fierté et de volonté, tant de secrète lumière reçue et donnée pour qu'à la fin tout ce qui en restât vienne aboutir au tréfonds d'un haut glacier sur le versant italien des Alpes ? Quoique se refermant sur elle-même, cette interrogation amènera au moins une autre : de toute la trajectoire héroïque de J. Evola, n'y aurait-il pas eu, quand même, autre chose aussi qui s'imposerait en force, et de la manière la plus lumineuse et la plus tranchante, à la face de ce monde et au-delà de tout oubli, quelque chose s'inscrivant au fond des cieux et obligeant les dieux eux-mêmes à en accepter l'affirmation irrévocable et limpide, ensoleillante ? Je pense que l'on peut se douter de ce que ma réponse personnelle à cette interrogation vraiment finale se doit d'être, et peut-être aussi bien qui parlera, en cette occurrence, par ma bouche. Maintenant.

     

    ♦ Nativité impériale ♦

     

    Il resterait en effet à savoir — ou tout au moins que l'on essaie de se le demander — quelle aura bien pu être, tous comptes faits, cette mission occulte venant de l'autre monde et s'y poursuivant, indifférente aux états actuels de ce monde et dont J. Evola s'était trouvé investi depuis les années 30, ne cessant plus, depuis ce moment-là, d'en poursuivre l'accomplissement derrière la barricade diversionniste de ses sorties politiques européennes. Autrement dit, quels auront été ces « engagements romains, supratemporels, redevables exclusivement d'une certaine Roma Principia », que nous avons évoqués ici même comme la suprême part du destin impersonnel, transcendantal, de J. Evola, sans toutefois que nous en définissions plus avant la signification ni les buts, si tant est-il que ceux-ci nous fussent concevables.

    De toutes les façons, force nous est-il de commencer par reconnaître que ce sujet reste, en principe, inabordable.

    Une approche des plus relatives pourrait néanmoins invoquer l'ouverture d'un dessein d'origine suprahumaine, divine, visant à reconstituer non point l'établissement impérial métahistorique de la Roma Principia révisitée dans ses fondations préontologiques, mais de faire, en agissant depuis l'autre monde et dans l'autre monde, que les conditions suprahistoriques — divines et cosmiques — en viennent à être réunies encore une fois, qui rendraient à nouveau concevable l'émergence de la Roma Principia sur le plan de la plus grande métahistoire : non point le faire, mais rendre possible que cela se fasse si l'heure en venait à nouveau.

    À cette enseigne, l'Église, la Franc-Maçonnerie et le Judaïsme s'y trouveraient directement concernés dans leurs doubles éidétiques, intacts, persistant virginalement dans l'invisible, et c'est la convergence, l'intégration et les épousailles abyssales de ces Trois Instances qui constitueront alors l'immaculée conception du Nouvel Un, de l'Un Final demandant à émerger une nouvelle fois à travers l'identité suprahistorique de la Roma Ultima.

    « On verrait toujours revenir le moment où l'Un s'élèverait au-dessus des séparations pour se revêtir de splendeur. Ce secret était indicible, mais tous les mystères rituels l'ébauchaient et parlaient de lui, rien que de lui » (Ernst Jünger, Visite à Godenholm).


    La grande religion impériale de Rome

    Ce n'est en tout cas pas la sociologie dumézilienne qui rendra compte de ce qu'a été, dans l'histoire et au-dessus de l'histoire, la grande religion impériale de Rome, religion cosmique, abyssale, hermétiquement enclose sur elle-même derrière la succession d'enceintes d'occultation lui ayant permis de rester inconnue jusqu'à la fin, absolument insaisissable de l'extérieur, intacte, virginalement non-atteinte dans son mystère fondationnel, et cela au-delà même de son retrait de l'histoire. Et pourtant, dans ses espaces de dédoublement occulte et à travers ceux-ci, la religion de Rome subsiste encore dans l'histoire, et y subsistera invisiblement jusqu'à la fin. « Il suffit de savoir retrouver l'ancien chemin ».

    Ses perpétuations souterraines, symboliques et surchiffrées, et de plus en plus à couvert dans l'ombre de ses confréries hermétiques de commandement et d'influence, avaient pourtant investi de l'intérieur, soutenu et armé, en Europe, avant l'affaissement fatal du XVIIIe siècle, les instances maçonniques de provenance et de création impériale romaine à ce moment-là non encore sécularisées et dont le double secret — et philosophique, et de grilles opératives — pouvait encore être tenu pour traditionnellement agissant. On connaît les sentences décisives de notre si grand Arturo Reghini, l'ancien compagnon d'armes de J. Evola lors des établissements romains des Groupes Ur : « La Maçonnerie est, de par sa nature, immuable, au-dessus des idéologies transitoires de n'importe quel parti et, comme pour l'Église catholique, toute réforme et tout modernisme sont pour elle un danger mortel. Il est donc faux de dire que la Maçonnerie est traditionnellement démocratique ». Grand dignitaire de la maçonnerie italienne de rite écossais, A. Reghini savait de quoi il parlait, et il avait le droit de le dire, à un certain moment.

    Ainsi se fait-il que la vertigineuse séparation régnant aujourd'hui entre la Maçonnerie conçue éidétiquement en tant qu'Ordre de Refuge de l'ancienne religion secrète, cosmique et divine de la Roma Principia, et la Maçonnerie  — les Maçonneries — actuellement en place en Europe et ailleurs, est encore plus fatidiquement irréductible que la béance dégradante et sombre qui éloigne à jamais t'irradiante figure suprahistorique de l'Imperium Romanum et les « états démocratiques » de la soi-disant nouvelle Europe actuellement en gestation. Ces distancements, béances, séparations, c'est ce qui donne la mesure de l'écartèlement intérieur de nos temps de la fin.

    La mission impériale occulte que, de son vivant,  J. Evola avait eu à poursuivre dans l'autre monde, viendra-t-elle à s'accomplir, après sa mort, en ce monde où tout semble voué d'avance à l'inaccomplissement ?

    Toute nativité impériale est mystère, mystère d'une immaculée conception se posant en miracle et d'un miracle posé en termes d'immanente conception, de recommencement là, et de réveil, où renaît l'Imperium.

    Quelle importance pour nos combats actuels ?

    Je serai le premier à le reconnaître, la présente approche de J. Evola et de son œuvre à double niveau ne laisse d'être singulièrement frustrante, la part du non-dit y prenant sans cesse le pas sur le discours qui s'emploie à éclairer ce qui peut supporter de l'être dans la marche d'une vie, d'une œuvre si profondément consignées par le secret hermétique.

    L'entité transcendantale d'appellation polaire, hyperboréenne, dont J. Evola fut, au niveau d'extrême excellence à lui imparti et avec les moyens d'action qui lui furent alors assurés, l'agent secret d'exécution dans les 2 mondes, je parle de cet Imperium Romanum supratemporel et occulte s'identifiant aussi, dans une certaine mesure, au Saint-Empire des grades supérieurs de la Maçonnerie Écossaise, a-t-elle été — l'est-elle encore — inconditionnellement hors d'atteinte, et hors d'atteinte l'est-elle en permanence et pour tous ?

    J'ai moi-même dit, dans un livre de témoignage et de révélations qui semble impossible à faire paraître, tout ce que sans trahir peut être dit, aujourd'hui, dans certains milieux et seulement pour les nôtres, au sujet de ce qui, dissimulé suivant les souffles et les sceaux, les symboles agissants, les procédures des anciennes sciences nécromantiques et magiciennes romaines, persiste encore à se maintenir en état, sur la frontière de ce monde et de l'autre, comme une identité en continuation, en perpétuation ontologique de cette Roma Principia pour laquelle J. Evola et ses pairs sans nom et sans visage avaient livré, récemment encore — il s'agit du XXe siècle — de si grandes batailles restées inconnues et qui le resteront sans doute à jamais.

    De toutes les façons, ces sentiers de hauts précipices, menant hors des limites de ce monde, qui sont les sentiers du passage sous contrôle médiumnique vers les régions transcendantales où se tient, immuable, la Roma Principia, ne sont pas d'accès matériel direct, visible, on ne saurait en aucun cas y parvenir autrement que par les voies intérieures de la conscience réveillée au supramental, ni sans faire appel à des rituels philosophiques et à des états d'être de grand péril, des plus prohibés, qui n'appartiennent en rien à la réalité immédiate et aux conventions aliénantes de ce monde subversivement de plus en plus étranger à ses propres principes.

    Une réponse fondatrice de doctrine

    Mais, à la fin, quelles sont-elles donc ces “régions transcendantales” où se tient “immuable”, sous le regard limpide, surhumain, de certains, cette Roma Principia à laquelle nous revenons sans cesse, et, aussi, en quoi les connaissances réactualisées de cette problématique si spéciale, occulte et même occultiste, peuvent-elles s'avérer à nouveau utiles aux tragiques engagements de nos propres combats de libération grand-continentale et de rétablissement impérial en cours ?

    Même si, en l'occurrence, il ne le fait que d'une manière indirecte, je laisserai le soin de répondre à cette dernière question aux écrits de J. Evola lui-même et cette réponse, à ce qu'il me paraît, sera décisive, une réponse fondatrice de doctrine.

    Dans une revue de combat, La Vita Italiana, numéro d'octobre 1940, J. Evola écrivait :

    « … ceux qui admettent l'existence de “forces occultes” ne les conçoivent trop souvent que comme de simples organisations politiques secrètes, comme des conspirations de certains hommes de la ploutocratie ou de la maçonnerie, lesquels, en dehors de leur art de se masquer et d'agir indirectement, seraient, au fond, des hommes comme tous les autres. Tout cela est trop peu. Les fils du plan de subversion mondiale remontent beaucoup plus haut — ils nous renvoient effectivement à “l'occulte” au sens propre et traditionnel : à savoir des forces supra-individuelles et non-humaines, dont de nombreuses personnalités, tarit de la scène que des coulisses, ne sont souvent que les instruments. Faire des confusions de ce genre, et par conséquent s’arrêter à une conception superficielle et “humaniste” de l'histoire, sous l'effet de préjugés concernant “l'occulte” véritable, signifie notamment se priver de la possibilité de comprendre à fond des problèmes d'une importance essentielle dans la lutte contre la subversion mondiale » (cité par Giovanni Monastra dans sa collaboration au IIIe Colloque de Politica Hermetica, « Doctrines de la Race et Tradition », Paris, déc. 1987).

    L'enseignement de J. Evola est d'une rectitude traditionnelle parfaite, et il renvoie aux mystérieuses recommandations de saint Paul dans son Épître aux Éphésiens :

    « Car ce n'est pas contre un ennemi de sang et de chair que nous avons à combattre, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs du Monde des Ténèbres, contre les Esprits du mal qui se tiennent sur les hauteurs des Airs » (Ép. VI, 12).

    Ainsi, il s'agit qu'on le comprenne d'une manière définitive : les causes réelles des grands événements historiques sont nécessairement cachées, toute intelligence vraie des dimensions supérieures, métahistoriques, de l'histoire mondiale en marche s'adressera toujours à un centre de gravité occulte, situé dans l'invisible. Tout ce qui apparaît en plein jour dans la marche de l'histoire visible, qui se donne à voir, est occultement décidé ailleurs, témoigne des résultats d'une confrontation, d'une épreuve de force, d'une bataille gagnée ou perdue dans l'invisible : c'est dans l'invisible que se portent les grandes batailles décidant du sens ultime de l'histoire, et c'est aussi dans l'invisible que nous-mêmes serons convoqués pour tout gagner ou pour tout perdre lors des batailles décisives de notre génération, qui seront, toutes, des batailles secrètes.

    Le plus Grand Empire Eurasiatique de la Fin

    À l'heure où notre génération s'apprête à regagner clandestinement les positions prédestinées qui sont les siennes, d'avance, dans les futures batailles pour la fondation métahistorique en même temps que politico-révolutionnaire directe du plus grand Empire Eurasiatique de la Fin, coronation suprême de la plus Grande Europe, nous devons donc comprendre que ces batailles nous allons devoir les porter, à quelques-uns, avant tout dans l'invisible, que c'est dans les profondeurs interdites de l'invisible que, selon un ancien dessein, ce qui doit se faire se fera et que, ce qui se fera, ce qui doit se faire, c'est nous, et nous seuls qui le ferons, à l'heure prévue. Car il y a une heure prévue et, désormais, celle-ci se veut imminente.

    Et, pour conclure, rappelons-nous qu'il n'y a pas de nouvelle fondation impériale sans une nouvelle religion impériale, et que ce qu'il nous faudra donc chercher dans les lointains de l'invisible ce sera aussi le feu du mystère vivant et de l'incarnation des principes vivants de cette nouvelle religion impériale et de sa très secrète Nativité Fondationnelle, l'insoutenable lumière nouvelle de sa propre Fulgens Corona.

    Il n'y a qu'un seul Empire, écrivait Moeller van den Bruck, tout comme il n'y a qu'une seule Église. La mission occulte de Julius Evola, sa très grande mission occulte, n'avait-elle pas été celle, au bout du compte, d'aller chercher l'ancien feu de vie pour ranimer l'être destitué du feu occidental et de son âtre obscurci.

    ► Jean Parvulesco, Vouloir n°89/92, 1992.

     


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