• Mers

    De la mer et de sa stratégie

    à propos d'un livre de Philippe Masson

     

    Mers

    Vue de coupe du sous-marin nucléaire USS Ohio (cliquez pour agrandir). Ce type d'armement constitue l'épine dorsale de la stratégie actuelle des thalassocraties, comme nous l'expliquent Philippe Masson et Ange Sampieru.

     

    Deux pensées géopolitiques

    La réflexion sur la stratégie maritime, à l'heure du retour de la géopolitique en politologie, participe de cette volonté des hommes de mieux intégrer dans leur intelligence du jeu des États les éléments de la géographie planétaire. Carl Schmitt le faisait remarquer : nous vivons sur une planète que nous avons appelé la “Terre” ; or, les 2/3 de la surface de cette “Terre” sont composés d'étendues marines ! L'école traditionnelle de géopolitique se compose dès lors de deux courants : le courant “continental”, très répandu dans les milieux européens (Haushofer, mais aussi Clausewitz) et le courant “océanique”, mis en valeur dans l’aire culturelle anglo-saxonne (Mahan) mais aussi, paradoxalement, en France, avec l'Amiral Castex, le Contre-Amiral Sanguinetti ou l'Amiral Pierre Lacoste.

    Pour Philippe Masson, l'école des stratèges européens, dont Clausewitz fut le maître à penser, révèle deux lacunes : la première, c'est de ne pas tenir suffisamment compte, dans sa théorie des guerres de partisans, de la guérilla comme force armée populaire (l'écrivain Ernst Jünger est le seul, avec sa fameuse théorie du partisan à avoir abordé ce thème, encore que ce soit sous une forme moins directement militaire que guerrière et philosophique). La seconde lacune concerne précisément la puissance maritime. Philippe Masson souligne en effet l'absence totale, chez Clausewitz, de réflexions construites sur le rôle des océans dans la guerre ni sur le poids pourtant réel des escadres dans les rapports de force entre États.

    Dans cette pensée, la “frontière” stratégique reste essentiellement terrestre et l'absence de spéculations relatives aux thalassocraties apparaît générale dans la grande majorité des théories stratégiques en Europe (Guibert, Jomini, von der Goltz, Foch, Ludendorff). Cette ignorance oppose ce courant continental-européen au courant océanique, dont le plus illustre représentant fut l'Amiral américain Mahan. Son ouvrage fondamental, l’Influence de la puissance maritime dans l'histoire (1890) [recension], constitue une révolution dans le sens où la place accordée à la mer dans la stratégie militaire acquiert désormais une importance considérable. Le Times anglais a comparé d'ailleurs cette révolution à celle de Newton en astronomie. De telles réactions sont indices de l'intérêt immédiat que les théories de Mahan connurent dans les milieux dirigeants de son époque, surtout en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Contrairement au Vom Kriege de Clausewitz, le livre de Mahan s'est révélé déterminant dans les décisions concrètes prises par les États maritimes, en matière de stratégie. La politique internationale des États-Unis, notamment, en a été constamment imprégnée et le demeure.

    Les bases du “Sea-Power” selon Mahan

    La question que pose Mahan, et à laquelle il apporte une réponse cohérente, est la suivante : quelles sont les bases du “Sea Power”, autrement dit de la puissance maritime ? L'étude de l'histoire lui fournit les matériaux d'une réponse complète. Il dégage d'abord les facteurs déterminants :

    • 1) La position géographique d'abord. La position en bordure des routes maritimes fréquentées par ex. ; un découpage des côtes favorables à l'établissement de ports, avec ressources suffisantes en “gens de mer” et base arrière industrielle à forte capacité productive pour soutenir l'activité maritime (construction et entretien d'une flotte de guerre).
    • 2) Un facteur social ensuite. La pauvreté d'un pays côtier, tant du point de vue des ressources du sous-sol (richesses en matières premières ou en ressources alimentaires) que de la population (esprit d'aventure). Mahan juge d'ailleurs les médiocres prestations maritimes françaises dues à la relative richesse des terres et à la clémence du climat.
    • 3) Un facteur psycho-culturel aussi. La mentalité de “boutiquiers” des Hollandais et des Anglais est à l'origine de leur réussite maritime. La France, tournée vers une économie de nature “colbertienne”, construite sur un mépris catholique de la profession commerciale, est exclue de cette philosophie mercantiliste, propice à l'économie d'échanges.
    • 4) Un facteur institutionnel enfin : l’État peut réellement jouer un “rôle d'entraînement”, appuyé en cela par les opinions dominantes de la société, prise au sens le plus large.


    Bien entendu, chacun de ces facteurs cités peut être sujet à contestation. Ainsi, par ex., nous pourrions évoquer le développement remarquable de l'activité maritime sous le règne de Louis XIV où les négociants bordelais, malouins ou nantais tenaient une place importante dans le commerce maritime mondial (toiles, draps, céréales).

    Les stratégies des années 80

    À partir de ces constatations de départ, Philippe Masson développe son étude en quatre points : après une analyse des théories stratégiques maritimes, il compare, dans une seconde partie, les différents types de stratégies développés et leurs enjeux. Dans une troisième partie de son travail, intitulée La bataille, Masson introduit ses lecteurs aux principes généraux de la bataille navale, à l'histoire des tactiques navales ainsi qu'à une typologie du personnel maritime. Il conclut par une étude aussi courte que concise sur le thème du “Chef et du hasard”. Dans une quatrième partie, la stratégie maritime est replacée dans l'environnement moderne, celui du nucléaire et des missiles.

    Nous nous intéresserons tout particulièrement à cette quatrième partie, dans la mesure où elle contient des implications directes sur la situation mondiale des années 80. L'invention de l'arme atomique a profondément modifié les règles de la stratégie maritime. Mais elle a aussi modifié la composition et la physionomie des flottes de combat.

    Dans une première période, l'arme nucléaire est le monopole de fait d'une et une seule puissance mondiale : les États-Unis d'Amérique. Forte de ce monopole, cette dernière suit une stratégie répondant à l'absence de forces nucléaires chez son principal adversaire soviétique et cette stratégie sera celle des représailles massives. La maîtrise de l'arme atomique, à partir de 1955, en URSS, modifie la politique d'emploi de cette arme. Face à ce rétablissement de “l'équilibre” stratégique, on passe à une nouvelle stratégie, celle de la “destruction mutuelle assurée” (ou Mutual Assured Destruction ; en abrégé, “MAD”), encore appelée “équilibre de la terreur”.

    Plus tard, de nouveaux pays entreront dans ce “club atomique” des possesseurs de l'armement nucléaire. Bien entendu, les forces navales de ces puissances n'échapperont pas aux mutations qu'induit ce phénomène, tant sur le plan de la réflexion stratégique que sur l'évolution de l'équipement. Les navires de la nouvelle flotte de guerre seront dotés de toute la gamme des missiles modernes, tant les classiques que ceux munis de charges nucléaires.

    Suivant en cela les enseignements traditionnels, le porte-avion constitue toujours le pivot de toute flotte de combat (les Anglais parlant à son sujet de “capital ship”). Le meilleur exemple d'utilisation de ce type de navire est le porte-avion américain Nimitz. Avec ses 325 m. de long et ses 41 m. de large, ce porte-avion déplace une charge de 91.000 tonnes. Grâce à ses deux réacteurs nucléaires, il développe une puissance de 260.000 chevaux, soit une vitesse de croisière supérieure à 30 nœuds et un rayon d'action quasi illimité.

    De plus, il peut emporter à son bord un arsenal impressionnant d'appareils de l'aéronavale : de l'intercepteur Tomcat à l'avion d'assaut Hornet ou Phantom, en passant par les hélicoptères Seaking, les avions de guerre électroniques Prowler ou encore l'appareil de veille et d'exploration Hawkeye. Chacun de ces porte-avions est par ailleurs accompagné d'une flotille de protection, allant du croiseur au destroyer, en comptant les frégates aptes à la lutte anti-sous-marine et à une riposte aux attaques aériennes; ces dernières sont équipées en général de missiles air-mer (dont la portée est de plus de 100 km), venant compléter une DCA plus classique. On a pu néanmoins constater au cours de la Guerre des Malouines la relative faiblesse de ces moyens de protection, notamment face à des chasseurs armés de missiles de type air-mer Exocet AM 39 qui, lancés en vol rasant, sont assez difficiles à intercepter. Dans la même catégorie, on peut signaler le danger que représente, pour les forces navales, le bombardier soviétique Backfire qui dispose d'un rayon d'action de 9.000 km à une vitesse de 1 à 2,5 mach et dont l'armement, redoutable pour un navire de gros tonnage même bien protégé, se compose de missiles AS4 “Kitchen”, à autodirecteur actif, munis de charges nucléaires et d'une portée impressionnante : 300 km.

    Les autres bâtiments de surface de ces flottes possèdent aussi les missiles surface-surface, éventuellement équipés en charges nucléaires. Le premier essai d'utilisation opérationnelle de ce type de missile fut la destruction en juin 1967 de la vedette israélienne “Elath” par un engin “Styx” de fabrication soviétique. Depuis, de nombreux modèles ont été mis au point, comme l'Exocet français, le Harpoon américain ou le Saab suédois. Les Américains ont même réussi à améliorer les performances de cette catégorie de missiles par le lancement d'un missile de croisière appelé Tomahawk. Ce dernier peut être mis en œuvre aussi bien à partir d'un avion que d'un navire de surface ou d'un sous-marin. Il vole à une vitesse de 800 km/h à basse altitude avec un rayon d'action de 1.300 km.

    Les nouvelles générations de submersibles

    À cette famille de missile, souvent nucléaires, destinés à la destruction des navires de surface, il faut ajouter les nouvelles générations de submersibles. Inauguré en 1955 avec l'apparition du sous-marin américain Nautilus, les submersibles modernes possèdent des caractéristiques exceptionnelles : vitesse élevée, supérieure aux navires de surface, rayon d'action pratiquement illimité, affranchissement total vis-à-vis de la surface. La seule limite est en fait la résistance psychologique des équipages, séparés de tout durant les périodes longues de plongée. On trouve aujourd'hui deux types d'unités à propulsion nucléaires :

    ◘ 1) les sous-marins nucléaires lance-engins (SNLE), instruments très fiables dans le cadre d'une politique de dissuasion ; ils sont armés de missiles balistiques (entre 16 et 24) dont la portée a été régulièrement augmentée depuis les années 60… En 1960, les missiles américains Polaris avaient une portée de 1.500 miles nautiques ; les futurs Trident IID5 auront, eux, une portée de 6000 miles nautiques ! L'Union Soviétique possède les missiles SS N8 d'une portée de 4.500 miles nautiques, les nouveaux SS-20 étant en cours d'élaboration. Quant aux cinq SNLE français, ils sont armés de missiles M20 (portée : 3.000 km), en attendant la nouvelle génération des M4 ayant une portée de 4.000 km.

    Ajoutons à ces performances de longue portée et de vitesse, celle de la précision. Le “cercle d'erreur probable”, autrement dit la dispersion des engins, varie de 1.200 mètres pour les anciens missiles américains Poséidon à 500 mètres pour les Tridents 14. Tous ces missiles sont d'autre part améliorés dans le sens d'une multiplication des ogives portées et d'une réduction de leur puissance. Les missiles américains possèdent de 8 à 14 têtes de 50 à 100 kilotonnes qui, de surcroît, sont “marvées”. C'est-à-dire qu'ils assument eux-mêmes leur trajectoire, de façon à éviter les risques d'interception et à faciliter la pénétration. La flotte soviétique est demeurée, quant à elle, au stade des missiles dits “mirvés”, c'est-à-dire non guidés et lancés en grappe. Les nouveaux SS-N-20 seront sans aucun doute “marvés” et prêts à recevoir de 7 à 9 têtes marvées.

    ◘ 2) La seconde catégorie de sous-marins est celle des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA). D'un tonnage moins important que les SNLE, ils peuvent atteindre 40 nœuds en plongée et 450 m d'immersion. Leur armement est à la fois très sophistiqué et très varié. À la base, une panoplie de torpilles filo-guidées ou auto-guidées, ainsi que des missiles aérodynamiques (type Subharpoon ou SM39, dérivé de l'Exocet français). La mission des SNA est plutôt d'ordre stratégique, de “mission stratégique”. Repérer, pister et éventuellement détruire les SNLE adverses. D'où la constante amélioration en matière de silence et de discrétion des SNLE pour échapper aux recherches des SNA. Leur deuxième mission est l'attaque des forces de surface. Durant le conflit des Malouines, le SNA Conqueror a torpillé le bâtiment de surface argentin “General Belgrano”, prouvant ainsi le danger de ce type de submersible mais aussi le caractère indispensable, dans une flotte moderne, de posséder des moyens réels et efficaces de lutte anti sous-marine. Le SNA est en outre armé de missiles qu'il peut lancer en immersion, à des distances variant entre 30 et 300 miles nautiques. Une troisième mission est celle, plus classique, d'action contre les lignes de communication. Le SNA peut aussi assurer, mission nouvelle, l'attaque contre des objectifs continentaux, soit situés sur le littoral soit franchement à l'intérieur des terres.

    Face à cette diversification des tâches confiées à l'arme navale, l'Europe semble ne pas avoir répondu. Si, en 1939, ses flottes de guerre représentaient la majorité en terme de tonnage (60%), en 1980, elle n'est plus que de 15% ! Les marines européennes, en dépit de capacités technologiques et industrielles élevées, ne peuvent plus répondre à l'éventail des missions exigées, à l'éventail des menaces potentielles ni même au maintien d'ensembles homogènes. Le cas le plus frappant est celui des pays nordiques, notamment en ce qui concerne un éventuel affrontement en Mer Baltique. Face aux forces du Pacte de Varsovie, en général bien adaptées aux conditions hydrographiques locales, les forces navales des pays riverains (RFA, Norvège, Danemark, …), englobés dans le système de défense occidental, ne pourraient pas aligner des qualités au moins égales aux forces qui leur font face.

    La stratégie navale soviétique

    Une évolution remarquable est celle de l'Union Soviétique. À l'origine puissance continentale, elle est devenue aujourd'hui une véritable puissance navale. D'où une politique efficace où la géostratégie joue un rôle majeur. Les mutations technologiques ont été intégrées par ailleurs dans une politique mondiale où l'engagement naval tient une place prépondérante. Cette œuvre historique est, en partie, le résultat des efforts de l'Amiral Gortchkov qui a quitté son poste en 1986. La mission actuelle de la marine soviétique apparaît double. En période de paix, « elle constitue la projection de la puissance de l'URSS au-delà des mers » (p. 310), autrement dit, elle assure la présence physique de la volonté politique soviétique sur les cinq continents (visites amicales, surveillance des “points chauds”, etc.). Elle constitue aussi un vecteur de la propagande et de l'action révolutionnaires dans le monde. Comme le déclarait l'Amiral Gortchkov lui-même : « La marine soviétique marque et neutralise les forces navales américaines et facilite les processus révolutionnaires en Occident ». Par là même, l'arme navale retrouve sa place dans une vision clausewitzienne de la politique extérieure d'un État. En outre, elle s'inscrit dans une approche traditionnelle des relations entre les forces armées et le pouvoir politique. La célèbre dichotomie proposée par le stratège allemand entre finalité politique et objectif militaire stratégique est implicitement restaurée dans la doctrine militaire de l'armée et de la marine soviétiques. Cette mission de présence et d'action “subversive” (nous préférons écrire “politique”) est réservée à la flotte de surface, en liaison avec des navires “civils” soviétiques (flottilles de pêche, navires océanographiques, etc.) dont les missions complètent celle de la première (surveillance, observation, etc.). En temps de guerre, la mission de la marine soviétique est plus “traditionnelle”. Elle assure la défense des approches maritimes de l'URSS, mais surtout participe directement aux actions de destruction du “potentiel militaro-économique” de l'adversaire. Pour le chef de la marine soviétique, il s'agit là de l'objectif majeur de son arme. Le but est moins le contrôle de la mer en soi que la participation à la guerre contre la terre adverse. La marine, ici, ne joue pas un rôle préventif mais préemptif, c'est-à-dire qu'elle devance une action d'offensive générale contre l'ennemi. Dans ce cas, elle a pour objectif la destruction des forces navales ennemies, autrement appelée dans le langage soviétique “bataille de la première salve”, suivie d'opérations de plus grande ampleur contre les territoires ennemis en liaison étroite avec les forces de terre et de l'air. Les SNA soviétiques pourraient ainsi détruire le potentiel industriel ennemi situé en bordure du littoral au moyen de missiles aérodynamiques.

    Nous nous devons donc de signaler la double nature de l'Union Soviétique en tant que grande puissance mondiale: elle est à la fois continentale et maritime. En dépit de certaines erreurs d'appréciation (comme la prétendue supériorité des transports terrestres sur les transports maritimes), le géopoliticien britannique Mackinder a trouvé, a posteriori, dans le jeu mondial de l'URSS, une éclatante confirmation de ses théories. L'Union Soviétique est bien en effet le Heartland identifié par le théoricien Mackinder. Sa politique extérieure consiste bien en une destruction ou un affaiblissement réguliers des “croissants extérieurs”, des cordons surpeuplés et sur-industrialisés, qui, par leur puissance économique et l'attraction qu'ils exercent, pourraient menacer à terme la sécurité et l'expansion de l'URSS. L'exportation de la révolution communiste comme soutien à l'objectif géopolitique jette un éclairage nouveau sur l'histoire des quarante dernières années, rejetant comme superficiel et schématique les analyses des anti-communistes professionnels.

    Cette mission de présence et d'action “subversive” (nous préférons écrire “politique”) est réservée à la flotte de surface, en liaison avec des navires “civils” soviétiques (flottilles de pêche, navires océanographiques, etc.) dont les missions complètent celle de la première (surveillance, observation, etc.). En temps de guerre, la mission de la marine soviétique est plus “traditionnelle”. Elle assure la défense des approches maritimes de l'URSS, mais surtout participe directement aux actions de destruction du “potentiel militaro-économique” de l'adversaire. Pour le chef de la marine soviétique, il s'agit là de l'objectif majeur de son arme. Le but est moins le contrôle de la mer en soi que la participation à la guerre contre la terre adverse. La marine, ici, ne joue pas un rôle préventif mais préemptif, c'est-à-dire qu'elle devance une action d'offensive générale contre l'ennemi. Dans ce cas, elle a pour objectif la destruction des forces navales ennemies, autrement appelée dans le langage soviétique “bataille de la première salve”, suivie d'opérations de plus grande ampleur contre les territoires ennemis en liaison étroite avec les forces de terre et de l'air. Les SNA soviétiques pourraient ainsi détruire le potentiel industriel ennemi situé en bordure du littoral au moyen de missiles aérodynamiques.

    Nous nous devons donc de signaler la double nature de l'Union Soviétique en tant que grande puissance mondiale: elle est à la fois continentale et maritime. En dépit de certaines erreurs d'appréciation (comme la prétendue supériorité des transports terrestres sur les transports maritimes), le géopoliticien britannique Mackinder a trouvé, a posteriori, dans le jeu mondial de l'URSS, une éclatante confirmation de ses théories. L'Union Soviétique est bien en effet le Heartland identifié par le théoricien Mackinder. Sa politique extérieure consiste bien en une destruction ou un affaiblissement réguliers des “croissants extérieurs”, des cordons surpeuplés et sur-industrialisés, qui, par leur puissance économique et l'attraction qu'ils exercent, pourraient menacer à terme la sécurité et l'expansion de l'URSS. L'exportation de la révolution communiste comme soutien à l'objectif géopolitique jette un éclairage nouveau sur l'histoire des quarante dernières années, rejetant comme superficiel et schématique les analyses des anti-communistes professionnels.

    GrenadaEn conclusion

    [Ci-contre : Soldats américains fraîchement débarqués à la Grenade en 1983. La maîtrise des îles est une nécessité impérieuse pour tous les États qui tirent leur puissance de la mer. Les États-Unis ne pouvaient tolérer la moindre mainmise d'une puissance hostile sur une île stratégiquement importante, située dans leur arrière-cour, la Mer des Caraïbes, « Méditerranée américaine »]

    Philippe Masson, en près de 350 pages, où les annexes assurent une fonction importante dans l'analyse des stratégies maritimes (notamment les cartes), nous démontre que, loin de disparaître, les marines tendent à jouer un rôle croissant dans la politique extérieure des États. Par l'intégration intelligente des progrès technologiques, les forces navales conjuguent une certaine autonomie vis-à-vis des points fixes (aérodromes et pistes terrestres) à une souplesse d'adaptation aux missions qui lui sont imparties. L'invulnérabilité des SNLE et autres SNA, totalement invisibles et irrepérables dans les fonds marins, permet une quasi efficacité de la politique de dissuasion, notamment dans le cadre de la doctrine de la seconde frappe.

    Le seul handicap est la lenteur de leurs interventions. Aujourd'hui, les mers ne sont plus seulement des soutiens aux conflits terrestres ; elles jouent désormais un rôle “à part entière” que personne ne peut plus leur contester. Aux Européens de prendre en compte cette nouvelle dimension de la politique, la dimension planétaire.

    ♦ Philippe Masson, De la mer et de sa stratégie, éd. Tallandier, 1986.

    ► Ange Sampieru, Orientations n°8, 1986.

    ***

    Pour prolonger :

    • Mahan et la maîtrise des mers, Pierre Naville, Berger-Levrault, 1981 [recension] 
    • La puissance maritime soviétique, H. Coutau-Bégarie, Economica, 1983 [recension]
    • La puissance maritime : Castex et la stratégie navale, H. Coutau-Bégarie, Fayard, 1985 [recension]
    • Études Marines n°4, 2013 : L'histoire d'une révolution : la Marine depuis 1870
    • La puissance maritime, ouvrage coll., PUPS, 2004

     

     

    http://i66.servimg.com/u/f66/11/16/57/47/04b84610.gif

    pièces-jointes :

     

    MersL'aventure de la marine en bois

    La maîtrise des mers

    [Ci-contre : Construction d'un navire pour la navigation en haute mer au XVIe siècle]

    L’Angleterre l’avait compris. La possession de colonies et la liaison avec l’Amérique supposent la maîtrise des mers, donc une puissante marine. Avec ses Normands, ses Bretons ou ses Basques, la France ne manquait pas de marins. Mais les marins ne font pas une marine.

    La traversée de l’Atlantique pour rejoindre “les Amériques” fut longtemps une grande aventure. Les histoires de la marine, en privilégiant la Royale, c’est-à-dire la flotte de guerre, restent assez lacunaires — une fois passée la période des grandes explorations — sur les bâtiments armés pour le commerce ou la pêche. Pourtant l’épopée de Terre-Neuve est demeurée très présente dans l’imaginaire des gens de nos côtes jusqu’au début de ce siècle. Pour se rendre outre-Atlantique, il fallait donc des bâtiments, des capitaines, des équipages. Une fois les grandes lignes maritimes inaugurées, un mouvement continuel de navires devait amener sur les terres du Nouveau Monde des soldats, des missionnaires, des négociants et aussi des émigrants, hommes et femmes. L’histoire océanique de la France américaine est étroitement liée à l’évolution de ce qu’on appellera un jour notre empire colonial, dont les possessions canadiennes ou acadiennes sont sans doute moins pittoresques que les multiples comptoirs antillais, avec leur arrière-plan de flibuste, de violence et de plaisirs. L’époque des grandes explorations, qui va tant marquer le XVIe siècle européen, voit la France occuper une place singulière. Elle arrive après les Espagnols, certes, mais elle précède les Britanniques et les Hollandais. Sur la façade maritime du royaume, de Dieppe à Bayonne, on retrouve les héritiers de ces populations dont la naissance et l’activité sont étroitement liées au monde maritime : au nord, les Normands qui n’ont jamais coupé tout à fait les liens avec les Vikings ; en proue avancée du continent, les Bretons qui se souviennent d’être arrivés outre-Manche ; ensuite, au-delà de la Loire, vers le sud, les Poitevins, qui furent à la fois gens de terre et gens de mer, navigateurs et colonisateurs ; enfin les Basques qui, même dans leurs expéditions lointaines, gardent quelque chose de mystérieux toujours lié à leur énigmatique identité.

    Mais il n’est pas de tradition navale sans construction navale. Une flotte, ce n’est pas seulement le désir de l’aventure, appel irrésistible vers quelque inconnu situé au-delà de l’horizon. C’est aussi et c’est d’abord un chantier naval. La technique prime et impose sa loi. Les historiens expliquent avant tout l’épopée viking par ces longs serpents à proue et poupe identiques et dont les bordés sont assemblés “à clin”. Ce sera une révolution du même genre — en sens exactement contraire — qui va imposer, dès la fin du XVe siècle, le bordage “à carvel”. Quant au nombre de mâts, il passe d’un seul à deux et même, plus souvent, à trois. Un “château” à l’avant, un autre à l’arrière. Entre les deux, s’étagent les ponts où l’on trouve parfois des canons. La voilure se complique. On commence à jouer habilement d’une garde-robe fournie où voiles triangulaires et voiles carrées s’harmonisent pour régler l’allure de navires auxquels on demande, autant que possible, de remonter au vent, même si cela tient encore de l’acrobatie. Ces navires du XVIe siècle, à l’heure des grandes navigations transocéaniques sont encore de petite taille. Armés pour la guerre, le commerce ou la pêche, ils ne dépassent guère une centaine de tonneaux. Peu à peu, ce tonnage va monter en puissance. On verra même au Havre-de-Grâce, fondé par François Ier à l’embouchure de la Seine, des vaisseaux de mille tonneaux et même davantage. En remontant la Seine, on arrive à Rouen et on découvre, sur les berges du grand fleuve, un des plus singuliers hauts-lieux de la technique marine : le “Clos des galées”, chantier de construction à l’inlassable activité. Il s’agit de construire les bâtiments qui partiront des ports voisins de Fécamp ou de Honfleur pour tenter l’aventure au Nouveau Monde.

    Quelques hectares de bois pour construire un navire

    Les Bretons, bien entendu, ne sont pas en reste sur les Normands. Mais ils construisent et utilisent des bâtiments d’une taille généralement inférieure à ceux de leurs voisins d’outre-Couesnon. Ces navires y gagnent en maniabilité et un plus faible tirant d’eau va leur permettre de remonter profondément les fleuves américains sans crainte d’échouage. Après viendra l’emploi des canots, sur le modèle des légères embarcations indigènes. Un chantier ce n’est pas seulement des scieries qui débitent les troncs abattus dans la région ou venus des pays du Nord, ce sont aussi des voileries, des corderies, des entrepôts, des magasins. À Rouen, le fameux Clos occupe toute une partie des berges de la Seine. En Bretagne, les chantiers se dispersent, au hasard des abers, en de petites entreprises vivantes et familiales où la tradition s’accompagne de ces multiples initiatives auxquelles se reconnaît la main du maître charpentier. Tout cela coûte cher. D’où l’importance des armateurs qui constituent de véritables dynasties et qu’on verra, les poches pleines, s’intéresser à la course… comme au commerce du “bois d’ébène”. Les écoles d’hydrographie, à commencer par celle de Dieppe, où enseigne le fameux abbé astronome Descellers, forment les pilotes à la navigation hauturière. La science de la navigation ne fait que s’affiner et arrive en renfort d’un sens marin que rien ne saurait remplacer. Du grand explorateur au moindre patron de pêche qui ose affronter l’océan, la qualité des maîtres des navires s’affirme. Encore faut-il des équipages pour mener leurs bâtiments. Le recrutement obéit à certaines règles, souvent empiriques. Ainsi l’historien Philippe Bonnichon précise : « Un homme par tonneau, c’est un ordre de grandeur, variable du simple à la moitié et loin d’être une règle fixe. Mousses et novices embarquent jeunes, souvent avec des parents, pour se former, devenir mariniers et servir jusqu’à la cinquantaine. Communautés de famille et de paroisse se retrouvent à bord et, de retour, travaillent la terre après avoir bourlingué. Les salaires sont peu élevés, proportionnels à la compétence technique ».

    Malgré les expéditions des Normands, des Bretons, des Poitevins ou des Basques, le royaume de France n’en reste pas moins une puissance terrienne, peu tournée vers la mer, malgré l’extraordinaire variété de ses côtes. C’est un handicap qui ne va guère cesser tout au long de son histoire. La liaison avec l’Amérique suppose ce qu’on nommera un jour “la maîtrise des mers”. Faute d’être soutenues par une imposante flotte de guerre, bien des aventures coloniales sont vouées au dépérissement et à l’échec. Finalement, les périodes favorables aux entreprises maritimes d’envergure sont rares. On cite la première moitié du XVIe siècle, la première moitié du règne de Louis XIV, la fin du règne de Louis XV et le règne de Louis XVI. Faute de soutien de l’État, les entreprises lointaines sont souvent individuelles ou pour le moins privées. D’où le rôle des fameuses “compagnies”. Mais que peut le commerce seul sans le renfort de la Royale et de ses canons ? Ce royaume qui tourne le dos à la mer et a toujours considéré comme “étrangers” les peuples maritimes qu’il devait subjuguer, à commencer par les Normands et les Bretons, eut la chance de posséder quelques grands hommes d’État qui comprirent que les rivages du nord-ouest de l’Hexagone n’étaient pas des limites mais au contraire des aires d’envol d’où allaient partir caravelles et vaisseaux. Trois grands noms : Richelieu, Colbert et Choiseul. Au lendemain des guerres de religion, une patrie réconciliée pouvait renaître outre-mer. Sur la terre d’Amérique, la Nouvelle-France devenait plus vaste et plus jeune que celle du Vieux Monde. Ainsi vit-on les étendards fleur de lysés battre au Canada et en Acadie, aux Antilles ou en Guyane.

    Techniciens dieppois, malouins et olonnais

    Les grands ministres qui furent, de leur bureau continental, de véritables “seigneurs de la mer” n’hésitèrent pas à s’inspirer des expériences septentrionales en matière de construction navale. Des ingénieurs et des ouvriers furent même recrutés en Hollande et au Danemark, en Courlande ou en Suède. Ces remarquables techniciens, aidés par le vieux savoir-faire des Dieppois, des Malouins ou des Olonnais amenèrent le bâtiment de ligne à une quasi-perfection technique. On n’avait pas vu une telle science nautique depuis les “esnèques” scandinaves du haut Moyen Âge ! Claude Farrère, qui fut aussi bon historien de la mer qu’il fut bon romancier, a laissé une belle description de la construction d’un vaisseau aux temps les plus splendides de la marine à voile.

    « Un vaisseau, au temps de Louis XIV, est d’ores et déjà l’un des chefs-d’œuvre de l’industrie humaine. Voyons un peu ce qu’est un vaisseau. Cela peut mesurer quelque 60 ou 70 mètres de long, sur 15 ou 20 mètres de large. Cela déplace de mille à cinq mille tonneaux. La coque comporte une quille, laquelle joint l’étrave à l’étambot, c’est-à-dire la proue à la poupe — puis des couples, c’est-à-dire de robustes côtes taillées en plein cœur de chêne, et courbées comme il faut ; ces couples prennent appui de part et d’autre sur cette façon d’épine dorsale qu’est la quille, et montent du plus profond de la bâtisse jusqu’au plus haut, jusqu’au tillac, dit aussi pont des gaillards. Une charpente horizontale — les lisses, des préceintes, doublées d’un bordé, qu’on assemble à clins ou à franc-bord — lie les couples entre eux. Et les ponts et les faux-ponts, régnant de tribord à bâbord, et d’arrière en avant, achèvent la solidité merveilleuse de l’ensemble. Au-dessus de la flottaison, deux ou trois entreponts s’étagent vers les gaillards — gaillard d’avant ou château, gaillard d’arrière ou dunette. Ces entreponts vont du faux-pont, qui est juste au-dessous des gaillards. Et, plus haut, il n’y a que les mâts ».

    Quatre mâts. Trois verticaux, l’artimon, le grand mât, la misaine. Un quatrième oblique, le beaupré, à l’avant. Deux de ces mâts, le grand mât et le mât de misaine, servent principalement à la propulsion. Les deux autres, beaupré et artimon, principalement à l’orientation du navire, ce pourquoi chaque mât porte des vergues, et chaque vergue sa voile. Le tout fait une montagne de toile blanche, haute de 60 mètres environ, chaque basse voile étant large d’au moins 25. Rien de plus majestueux qu’un vaisseau de l’ancienne marine sous ses voiles. Ce qui va le plus manquer à la marine royale — qu’elle soit de guerre ou de commerce — c’est la persévérance. Certes, au temps des grandes compagnies maritimes, les Français porteront leur flotte marchande de 300 à 1.000 vaisseaux. Mais les Britanniques vont en aligner 4.000 et les Hollandais 16.000 ! Dans cette disproportion se trouve déjà inscrite la perte de la plupart des possessions américaines, malgré les exploits des capitaines corsaires ou des flibustiers. Il n’est pas d’empire sans maîtrise des mers. L’infortuné Louis XVI devait le comprendre, alors que tout était déjà joué depuis le funeste traité de 1763 — dont certains ont voulu faire une date aussi significative que celle de 1789. Claude Farrère devait parfaitement tirer la leçon de près de trois siècles d’aventure navale à la française, une histoire en tragiques dents de scie, où l’héroïsme des équipages n’a que rarement compensé l’impéritie des gouvernants : « C’est une criminelle erreur d’avoir cru qu’on peut avoir des colonies en négligeant d’avoir une marine ».

    ► Jean Mabire, Enquête sur l'histoire n°30, 1999.

     orname10.gif

     

    Thalassopolitique : Carl Schmitt et la Mer

    Lorsqu’il se tourne vers la mer, Carl Schmitt (1) donne à son œuvre de droit international, (géo)politiquement inspirée, un nouveau point de départ et une nouvelle dimension. Il ne se contente pas en effet de désigner, à partir de 1937, un nouvel ennemi privilégié à la place de l’URSS, à savoir la puissance maritime anglo-saxonne (2), mais il accède, à partir de la Seconde Guerre mondiale et au long des années 1950, à l’horizon océanique et planétaire du jus publicum europæum, discernant l’origine de la "révolution spatiale" des XVIe et XVIIe siècles, c’est-à-dire l’acte inaugural de la modernité que fut la conquête des mers du globe (3). Il commence par récuser l’assimilation britannique de la guerre sous-marine à des actes de piraterie et il finit, à partir de l’"opposition" puis de la "distinction" terre / mer, par embrasser l’ensemble du nomos du droit des gens classique. Ce tournant vers la mer n’est pas qu’une manière "géopolitique" d’élucider l’antagonisme anglo-allemand ou l’avènement d’un nouvel ordre mondial ; il est également propice à une méditation "philosophico-historique" où sont polémiquement associés révolution industrielle, impérialisme anglais et universalisme juif (4).

    Cette orientation thématique, couronnée par l’opuscule Land und Meer en 1942, s’effectue dans un certain contexte biographique et historique, l’année 1937 marquant un tournant majeur.

    Primo, après l’éviction consécutive à l’enquête du RSHA (5), le juriste abandonne le champ du droit interne (où il occupait une position prééminente pour se consacrer presque exclusivement au droit international, acquérant au sein de la doctrine allemande une place de premier rang dans un domaine où il s’était déjà taillé une solide réputation (6). À une époque où toute l’Europe voit venir un nouveau conflit, où les coalitions se dessinent et où les questions de politique étrangère prennent une importance cruciale, les écrits de Carl Schmitt sur le droit de la guerre et de la neutralité (7), le "grand espace" (8) ou l’opposition terre / mer (9) s’inscrivent dans les nouvelles priorités du gouvernement du IIIe Reich, non sans controverses doctrinales.

    Secundo, l’Angleterre, ou plus généralement la puissance maritime anglo-américaine, devient l’objet des travaux et la cible des attaques du juriste, cependant qu’il ne souffle plus mot de l’Union soviétique, jusqu’alors ennemie principale désignée (10). Pour lui, et au contraire de ce que pensent la plupart de ses collègues, le sens de la guerre mondiale n’est pas la destruction du communisme — il ne fait aucun écho au thème central du combat européen contre le "judéo-bolchevisme" —, mais l’avènement d’un nouvel ordre mondial (esquissé par le Pacte tripartite du 27 septembre 1940 entre Berlin, Rome et Tokyo), un Grossraumordnung, qui doit remplacer l’ordre ancien soutenu par la Grande-Bretagne, à laquelle succèdent les États-Unis.

    En 1937, deux textes marquent le tournant de Carl Schmitt vers l’Angleterre et la mer : Der Begriff der Piraterie et Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat.

    Au moment de la conférence de Nyon et après les incidents dits de la "piraterie sous-marine" qui ont opposé l’Italie et l’URSS en Méditerranée, l’une soutenant Franco et l’autre le Front populaire, le juriste allemand s’élève contre la criminalisation de la guerre sous-marine, criminalisation qui reproduit l’argumentation du président Wilson au sujet de la guerre sous-marine allemande en 1917 — qualifiée de guerre menée "contre l’humanité", de la même manière que le pirate est déclaré "ennemi du genre humain" —, et qui est récusée comme étant une manœuvre de Londres pour garantir sa suprématie navale, menacée par le submersible. Pour Carl Schmitt, il est inadmissible de qualifier de "piraterie" n’importe quelle violation des règles du droit de la guerre maritime. C’est l’évolution technologique, avec l’apparition du sous-marin et de l’avion, qui pose de nouveaux problèmes à ce droit — le juriste le redira en 1963 (11). La tentative anglaise de discriminer la méthode de combat sous-marine — en dénonçant comme "piraterie" toute irrégularité hostile sur mer — n’est qu’un vain jugement de valeur, dépourvu de fondement autre que politique, au regard des modifications stratégiques induites par le progrès technique — l’Allemagne s’est bel et bien servi du submersible contre la Grande-Bretagne pendant les deux guerres mondiales « comme d’une arme qui juxtapose à l’espace traditionnel de la stratégie maritime un autre espace imprévu » (12).

    Dans le second texte, l’"ennemi total" n’est pas (ou plus) le bolchevisme russe, contrairement à ce qu’on aurait pu penser à la lecture des textes antérieurs à 1937, mais l’Angleterre ; apparaît le véritable antagonisme, systématisé en 1941-1942 : l’opposition entre l’idéal allemand du "soldat" et l’idéal anglais du "bourgeois" (13), l’opposition élémentaire entre la terre et la mer, c’est-à-dire entre les conceptions allemandes et les conceptions anglaises du droit, de la guerre et de l’ennemi.

    En 1938, c’est dans Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes¼ que Carl Schmitt aborde certaines réflexions fondamentales, pleinement développées en 1941-1942 : primo, l’idée "hobbesienne" de l’État s’est réalisée sur le continent européen, principalement en France et en Prusse, mais pas en Angleterre ; secundo, le peuple anglais ayant refusé la monarchie absolue au moment de la révolution puritaine, la Grande-Bretagne est devenue une puissance mondiale sans les institutions caractéristiques de l’État (constitution écrite, codification législative du droit, fonction publique, armée permanente), mais grâce à la flotte et au commerce ; tertio, le droit international anglo-saxon n’a pas retenu la conception continentale de l’État et de la guerre, mais il a développé, à partir de la guerre maritime et commerciale, ses propres concepts de guerre et d’ennemi, qui ne distinguent pas entre combattants et non-combattants, et qui sont les seuls véritables concepts "totaux".

    En 1941-1942, les mythes bibliques (tirés du Livre de Job) du Léviathan (l’animal marin géant) et de Béhémoth (l’animal terrestre géant) — inversés par Hobbes —, assortis d’allusions à la Kabbale et au "Banquet du Léviathan" d’Isaac Abravanel (14), sont le fil conducteur des textes du juriste, plus ou moins influencés par la Geopolitik de Ratzel, consacrés à l’opposition de la terre et de la mer. Cette opposition, avatar de la distinction ami / ennemi, est érigée en système "gnostique" d’interprétation de l’histoire mondiale, en tant que lutte des puissances maritimes et des puissances continentales, lutte résumée par la formule, empruntée à l’amiral Castex, « la mer contre la terre ».

    L’essentiel dans cette confrontation, plus mythique qu’historique — Carl Schmitt n’est pas sans ignorer que l’opposition terre / mer est en réalité une dialectique de la terre et de la mer, de la puissance aéronavale et aéroterrestre, mais cette opposition, "politique" et non pas "naturelle", a un sens spécifique en 1941-1942, car elle porte sur la "guerre maritime mondiale" entre l’Allemagne et les Anglo-Américains —, concerne le tournant de l’histoire anglaise, au moment de la "révolution spatiale" des XVIe et XVIIe siècles, à l’époque de la conquête du Nouveau Monde et des guerres de religion, tournant fondamental, spécifique et unique au monde, dont le juriste reparlera dans le Nomos der Erde¼ de 1950 : la décision révolutionnaire d’un passage élémentaire vers une existence maritime. L’Angleterre étant devenue l’héritière de la conquête européenne des océans par les privateers, la domination maritime britannique a été le fait fondamental de l’histoire moderne, la clef de voûte du nomos de la Terre, global et océanique, du XVIIe au XIXe siècles, reposant sur la distinction terre / mer. Carl Schmitt a été fasciné par "l’élan grandiose" (15) de l’Angleterre élizabéthaine vers le grand large, dont le résultat, la révolution industrielle, a provoqué un bouleversement plus profond que la notion continentale d’État, née elle aussi au moment de la "révolution spatiale" propre à l’avènement de la modernité.

    La France a choisi l’État souverain, la Grande-Bretagne la liberté des mers. Le juriste examine simultanément les deux orientations "existentielles" des deux rivales de l’Allemagne en Europe. Durant le second conflit mondial, il pense que l’État, tout comme la distinction terre / mer, sont désormais caducs : avec la nouvelle "révolution spatiale" du XXe siècle, l’ancien nomos de la Terre s’effondre en même temps que sont révolues la dimension étatique ainsi que l’hégémonie mondiale britannique et ses méthodes indirectes de domination ; c’est l’Allemagne qui est la matrice d’un ordre nouveau, fondé sur les concepts de Grossraum et de Reich.

    Dans les années 1950, Carl Schmitt passe de l’opposition à la distinction terre / mer, en tant que pivot de "l’ordre spatial" du jus publicum europæum, dont il se veut le "dernier théoricien", et il introduit la dialectique terre / mer dans la guerre froide entre l’Est et l’Ouest (16).

    L’hostilité envers la puissance maritime anglo-saxonne

    La théorie schmittienne du droit international, politiquement fondée, relève d’un « nationalisme en acte » (17) dominé par la question de l’ennemi (18). Le juriste allemand balance son hostilité entre l’Est et l’Ouest : si, de 1923 à 1936, l’ennemie véritable, avec laquelle il n’existe même pas de communauté de droit des gens, c’est la Russie soviétique — encore que la France, la Grande-Bretagne puis les États-Unis soient également des adversaires du Reich — de 1937 à 1944 (voire 1950), ce sont les Anglo-Américains qui semblent devenir les ennemis véritables —, l’opposition entre puissances continentales et puissances maritimes correspondant à l’antagonisme de « deux mondes irréductibles de conceptions juridiques opposées »  (19).

    En 1936, l’année des "Fronts populaires", de la guerre civile espagnole et de la campagne des sanctions internationales contre l’Italie (après l’invasion de l’Éthiopie), le projet, longtemps caressé, d’une coalition européenne dirigée par l’Allemagne contre l’URSS avait fait place, du fait de l’hostilité persistante de Londres et de Paris, à la constitution du triangle Berlin-Rome-Tokyo, orienté aussi bien contre Moscou que contre les puissances occidentales.

    Si la recherche de l’amitié italienne est une option partagée par Carl Schmitt et la Wilhelmstrasse, la question de l’ennemi désigné révèle à la fois la particularité de la position du juriste après 1937 et aussi une certaine interprétation de l’évolution de la politique étrangère allemande. En 1937, alors que l’OKW met l’accent sur le réarmement naval, Hitler souhaite intégrer la Grande-Bretagne à un bloc anticommuniste Allemagne-Italie-Japon-Pologne et jouer les tensions anglo-italiennes et anglo-japonaises pour peser sur Londres ; mais, après la crise de Munich, il ne croit plus à l’alliance britannique et la Grande-Bretagne apparaît comme une adversaire inconciliable, évolution confirmée après le coup de Prague de mars 1939. C’est cette orientation anti-anglaise que Carl Schmitt adoptera.

    Mais, pour Hitler, si l’Angleterre devient l’adversaire principale, c’est parce qu’elle refuse de laisser à l’Allemagne "les mains libres à l’Est" : l’Union soviétique demeure l’ennemie irréductible, et la conquête d’un Lebensraum à l’Est l’objectif ultime (qui mobilisa 70 % de la Wehrmacht).

    Le juriste garde le silence sur l’URSS, avant, pendant et après la période août 1939-juin 1941 : elle n’apparaît ni en tant qu’amie — il ne se réfère pas à l’idée haushoferienne d’un "bloc continental" Allemagne-Russie-Japon dirigé contre la domination mondiale anglo-saxonne — ni en tant qu’ennemie — lorsqu’il vient en France occupée, il n’appelle pas à une croisade européenne contre le bolchevisme, mais il s’en prend à la Grande-Bretagne (20). Comment expliquer cette attitude (21) ?

    On peut émettre l’hypothèse suivante. L’Union soviétique ne saurait être une amie, mais l’Allemagne ne doit désigner et combattre qu’un seul ennemi — « n’est-ce pas un signe de déchirement intérieur d’avoir plus d’un seul ennemi réel ? »  (22) ; et cet ennemi, pense Carl Schmitt, c’est décidément l’Angleterre, qui a refusé la main tendue par le Reich, qui lui a déclaré la guerre le 3 septembre 1939 — entraînant une France hésitante et appelant l’Amérique à sa rescousse —, qui refuse une domination allemande sur une Europe — alors qu’elle-même exerce une domination planétaire — ; l’URSS, elle, le 23 août 1939, avait accepté un modus vivendi avec l’Allemagne ainsi qu’un partage des zones d’influence en Europe orientale.

    Certes, Barbarossa a mis aux prises deux ennemis absolus, mais le juriste désapprouve la guerre sur deux fronts : l’Allemagne aurait dû s’en tenir à la lutte contre l’Angleterre — la véritable rivale — et orienter ses efforts du côté de la mer — ce que n’a pas compris Hitler. Les textes de 1941-1942 n’exhortent-ils pas les Allemands à se tourner vers le grand large — la mer élève à la puissance mondiale, disait Ratzel — et à accéder à une vision océanique et planétaire de la stratégie, de la politique et du droit ? La bataille de l’Atlantique n’a-t-elle pas été aussi décisive que la campagne de Russie, les deux grands "fronts" de la Seconde Guerre mondiale ?

    L’hostilité à l’encontre de la Grande-Bretagne et la succession de l’Empire britannique déterminent l’intérêt passionné que Carl Schmitt porte, en 1937-1944, à l’opposition terre / mer — en tant qu’allégorie, empruntée à Mackinder, de l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre puis l’Amérique. Cet antagonisme, on le retrouve :

    • A) dans le contraste entre la guerre terrestre continentale et la guerre maritime anglaise,
    • B) dans le conflit entre le Grossraumordnung et l’impérialisme anglo-saxon,
    • C) dans l’opposition entre la souveraineté de l’État et les méthodes de l’indirect rule,
    • D) dans la contradiction américaine entre la doctrine Monroe "authentique" et l’universalisme d’une puissance maritime mondiale. Enfin,
    • E) la conquête britannique des mers, matrice de l’ère techno-industrielle, est associée à une réflexion — antijudaïque — sur le "sens de l’histoire".

    a) D’après Carl Schmitt, l’histoire européenne est dominée par le contraste entre la guerre sur terre et la guerre sur mer (23).

    Sur terre, l’État souverain est le sujet du droit international ; la guerre y est "juste" dès lors qu’elle est une guerre entre États détenteurs du jus belli ac pacis, livrée par des armées étatiques régulières s’affrontant en rase campagne ; les adversaires en présence sont des militaires, la population civile reste en dehors des hostilités et n’est pas traitée en ennemie aussi longtemps qu’elle ne participe pas aux combats.

    À l’opposé, la guerre sur mer n’est pas une guerre entre militaires, une "relation d’État à État", parce qu’elle s’attaque au commerce et à l’économie de l’adversaire, et qu’elle considère comme ennemi non seulement l’adversaire en armes, mais aussi tout ressortissant de l’État belligérant, et même toute personne ou État neutre qui entretient des relations économiques avec lui ; les méthodes ("totales") de la guerre maritime sont dirigées aussi bien contre les combattants que contre les non-combattants : le blocus frappe indistinctement l’ensemble de la population du territoire visé, et le droit de prise permet de s’emparer de la propriété privée de l’ennemi et même des neutres. La guerre maritime "anglaise" a ainsi forgé, imposé et entériné un système complet de droit international et des concepts spécifiques de guerre et d’ennemi : elle est "totale" au sens où elle est susceptible d’une hostilité totale, non seulement parce qu’elle rejette la distinction, propre à la guerre sur terre, entre combattants et non-combattants, mais aussi parce qu’elle développe, pour le compte d’un impérialisme "libéral" et au nom d’une idéologie "humanitaire" ou d’une certaine "philosophie de l’histoire", une doctrine de la guerre "juste" qui assimile l’ennemi à un criminel et rompt l’égalité juridique et morale des belligérants (24).

    Ce dualisme fondamental du droit de la guerre, au double sens du jus ad bellum et du jus in bello, et par conséquent du droit des gens (celui-ci étant un jus belli ac pacis), procède de deux conceptions diamétralement opposées de l’ordre spatial, fermé sur terre (domaine des États souverains territorialement délimités), ouvert sur mer (espace unique et illimité "libre", staatsfrei). Pour Carl Schmitt, en 1941-1942, il n’y a pas un "droit international", mais "deux droits internationaux sans rapport entre eux"  (25), ayant chacun sa propre conception du droit, de la guerre et de l’ennemi, et dont l’opposition reflète celle de deux univers politiques, juridiques et moraux, l’un privilégiant la puissance visible de l’État et l’autre, les méthodes indirectes de domination. "La terre et la mer sont devenues étrangères l’une à l’autre" (26) : l’opposition entre l’esprit prussien et l’esprit anglais, systématisé par Spengler en 1919 (27), a atteint son degré extrême d’intensité avec le conflit mondial. L’hostilité de Carl Schmitt à l’égard de la Grande-Bretagne est particulièrement nette lorsqu’il se tourne vers Ratzenhofer, le maître autrichien de la science militaire : celui-ci tire « une conclusion dont toute l’importance ne se manifeste qu’aujourd’hui [en 1941-1942]. Il dit en effet qu’une puissance maritime [l’Angleterre] qui ne respecte pas, sur mer, les biens des autres États, ne peut prétendre, après un débarquement éventuel, que la propriété et les biens possédés par ses citoyens soient respectés sur son propre sol » (28). Delenda Carthago est (29)

    B) Avec le déclin — déjà diagnostiqué par Ratzel (30) — de l’Empire britannique, c’est un nouveau nomos de la Terre qui s’annonce, un Grossraumordnung qui doit permettre à l’Allemagne de conserver sa puissance spirituelle face aux tenants du One World et qui est précisément dirigé contre un Commonwealth dispersé sur l’ensemble du globe. Pour Carl Schmitt, qui incorpore "l’analyse spatiale" (Raumforschung) à sa réflexion juridique, la reformulation, par la dynamique techno-économique, de la relation entre l’espace, le droit et la puissance politique, bref, la "révolution spatiale" du XXe siècle, signalée par les mutations technologiques et les conquêtes allemandes, impose un nouveau partage du monde et un nouvel ordre international fondé sur la notion d’Empire et opposé au concept périmé du droit interétatique aussi bien qu’à l’universalisme de l’International Law. La théorie du Grossraum, notion de géopolitique que le juriste transforme en principe de droit des gens, s’inspire de la "doctrine Monroe initiale" — c’est-à-dire la conception d’un grand espace délimité sous hégémonie à l’intérieur duquel est interdite l’ingérence des puissances étrangères à l’espace — (31), laquelle est l’antithèse de la "doctrine de la sécurité des voies de communications" de l’Empire britannique.

    Tandis qu’un âpre conflit oppose le Japon et les États-Unis en Asie orientale dans les années 1930, théâtre d’une lutte intellectuelle particulièrement intense autour de la doctrine Monroe — invoquée par Hitler pour la Mitteleuropa en avril 1939 —, un conflit tout aussi aigu met aux prises l’Italie et la Grande-Bretagne en Méditerranée. Le souci fondamental des Britanniques depuis 1919 est de contrecarrer la formation d’une Grande Italie eurafricaine qui pourrait menacer les routes de l’empire en Méditerranée en faisant de cette mer une sorte de "grand espace maritime" ; à l’inverse, les communications de Rome avec l’étranger gardent un caractère névralgique, car, en verrouillant Gibraltar, Malte et Suez, la Grande-Bretagne pourrait étrangler l’Italie alors que celle-ci n’a pas accès aux axes d’approvisionnements britanniques extérieurs à la Méditerranée. Le conflit anglo-italien révèle l’importance extrême que Londres accorde à la sécurité des lignes de communications maritimes : les Britanniques ne pensent pas en termes d’espaces mais en termes de routes et de voies de communications. Comme l’écrivait Ratzel, « l’histoire des puissances commerciales offre des cas typiques de politique non territoriale » (32).

    L’ethos juridique coordonné à un empire étendu dans le monde entier tend inévitablement à un type d’argumentation universaliste, justifiant une pratique d’intervention motivée par la configuration géographique du Commonwealth et par les intérêts du capitalisme anglo-saxon. Le "système de droit international des canaux, détroits et voies maritimes interocéaniques", relatif à Suez, Panama, Kiel, Gibraltar, Aden ou Singapour, élaboré par les Britanniques, ou encore les réserves ajoutées au pacte Briand-Kellogg par Chamberlain, selon lesquelles Londres conserve le droit d’user de la légitime défense en cas de menace sur la sécurité des Lignes de communications maritimes de l’empire, témoignent de la transformation en institution juridique d’un système de domination politique basé sur la liberté des communications et le droit d’intervention dans les espaces traversés par ces communications. Derrière l’argumentation anglaise apparaît la relation caractéristique entre l’International Law et les intérêts impérialistes d’une puissance maritime et marchande : exemple-type, souligne Carl Schmitt, de la coordination inévitable entre la façon de penser le droit des gens et une certaine forme d’existence politique "libérale". Mais la division du globe en grands espaces imposée par une Allemagne disposant de l’avion et du sous-marin — qui remettent en cause la suprématie maritime britannique et transforment le rapport de l’homme à l’océan — pousse au démembrement d’un empire dispersé sur tous les continents, interférant dans les sphères d’influence des autres puissances, et dont l’existence est opposée au « sens (¼ ) de l’actuel conflit mondial » pour un nouvel ordonnancement géo-planétaire (33), le Reich devant,  « cette fois »  (34), l’emporter sur la Grande-Bretagne (35).

    C) En optant pour la mer et en se détournant du continent, l’Angleterre, petite île située au nord-ouest de l’Europe, a instauré une suprématie mondiale fondée sur la domination des océans du globe, et est devenue le centre d’un empire planétaire qui a imposé à l’humanité ses propres conceptions du droit, de la civilisation et de l’éthique. Ayant opté pour l’élément marin, l’Angleterre, poursuit Carl Schmitt, n’est pas devenue un "État" — « l’Angleterre n’a pas de Constitution nationale, au sens d’un statut national de l’État anglais », écrit Maurice Hauriou (36), car l’histoire anglaise est dominée depuis le XVIe siècle par une prodigieuse expansion maritime, commerciale et coloniale. C’est parce que « le sens mythologique lui fait complètement défaut » (37) que Hobbes utilise l’image du Léviathan, l’animal marin géant, pour désigner une construction étatique qui ne s’est pas réalisée outre-Manche mais sur le continent européen ; c’est Béhémoth, l’animal terrestre géant, qu’il aurait dû prendre pour symbole de l’État, car l’État est un ordre lié à la terre et à la territorialité.

    L’Angleterre exerce sa "souveraineté" sur le monde grâce à la "liberté" des mers qui lui permet de contrôler indirectement le commerce et l’économie. Si une hégémonie continentale paraît insupportable, on s’est habitué à la domination mondiale des océans et des marchés par les Britanniques. Cette domination s’appuie : 1) sur les forces de la society, 2) sur les méthodes de l’indirect rule, et 3) elle repose sur un destin maritime permettant d’envisager le transfert de la métropole du Commonwealth de l’Angleterre vers d’autres parties du monde — ce que Carl Schmitt appelle : le "désamarrage" (Entankerung) de l’île.

    1) L’Empire britannique n’est pas l’œuvre d’une organisation étatique et il ne constitue pas une organisation d’État(s) ; les conceptions valables sur le continent, les systèmes construits autour du concept d’"État", ne peuvent ici trouver leur application. Ce sont des privateers (personnes faisant de la belligérance maritime une affaire privée), des compagnies commerciales ou des émigrants, qui ont créé cet empire d’outre-mer, sans, voire contre, l’"État". L’essentiel, du point de vue politique et "philosophico-historique", c’est que l’expansion anglaise a été celle des forces de la society, forces plus ou moins liées à la révolution puritaine qui ont cherché dans l’expansion maritime et coloniale un moyen d’échapper à l’État. Pour la vision du monde anglaise, l’État et la politique représentent le mal, tandis que la société et l’économie s’identifient au progrès. Cette interprétation du monde et de l’histoire, aboutissant au commerce et au marché "libres", c’est-à-dire affranchis de l’État, a pour "résultat concret (¼ ) de faire du capitalisme anglo-saxon le maître du monde"  (38), en même temps que le garant de la paix mondiale, la suprématie économique des Anglo-Saxons les autorisant à mettre la guerre — c’est-à-dire tout perturbateur — "hors la loi".

    2) La structure de cet empire supporté par une society est à ce point spécifique qu’il est impossible, selon Carl Schmitt, de parler de "construction" ou de "constitution" pour qualifier les méthodes anglaises de domination, car ces notions sont trop liées à la terre et à la territorialité. Ce sont les voies-et-moyens de la puissance indirecte, de l’indirect rule, permettant de subvertir l’État, qui correspondent à la "souveraineté" anglaise, à l’action de la mer sur la terre. Aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles, l’Angleterre a ainsi utilisé les méthodes de la potestas indirecta — autrefois dénoncée par Hobbes (39) — non seulement outre-mer, mais aussi sur le continent européen. Le juriste allemand prend successivement l’exemple a) de la franc-maçonnerie, b) du constitutionnalisme libéral et c) de la Société des Nations.

    a) Au XVIIIe siècle, les loges maçonniques, qui exerçaient depuis Londres leur action sur l’ensemble des capitales du continent, furent l’un des vecteurs par lesquels la Grande-Bretagne domina le monde : la puissance de ces sociétés secrètes — moyen d’influencer une opinion "publique" prétendue "libre" — expliqua largement le succès des écrits subversifs des philosophes des Lumières.

    b) Au XIXe siècle, ce furent les courants libéraux et constitutionnels qui devinrent les véhicules de l’influence anglaise chez les peuples européens. Du point de vue de la politique internationale, le constitutionnalisme signifiait que, dans l’État neutre libéral, l’économie et la presse (c’est-à-dire la formation de l’opinion publique) étaient des sphères indépendantes de l’État, qu’elles étaient affaires d’entrepreneurs privés qui se rencontraient, au-delà des frontières de l’État, sur un marché international "libre" et dans une presse internationale "libre" — en réalité dominés par la Grande-Bretagne.

    c) Au XXe siècle, la Ligue de Genève, de 1919 à 1933, fut une tentative d’organisation universelle des méthodes indirectes de l’hégémonie anglaise ; les sanctions économiques et financières, la discrimination morale et l’état de guerre latents sous des apparences de paix furent les instruments d’une politique destinée à étrangler l’Allemagne, l’Italie et le Japon, les trois puissances désignées comme "agresseurs" car elles remettaient en cause le statu quo.

    3) Parce qu’elle a choisi un destin maritime et qu’elle a édifié un Commonwealth disséminé aux quatre coins du globe, la Grande-Bretagne n’est plus que le centre — mobile — d’un empire mondial thalassocratique, dont le siège peut se transporter au-delà des mers. L’idée d’un tel déplacement n’est pas apparue pour la première fois en 1939-1941, « même si la situation désespérée de l’Angleterre lui donne un regain d’intérêt et d’actualité » (40), mais elle a été exposée, dès 1847, par Disraéli lui-même, le fondateur de l’Empire des Indes, qui envisageait explicitement de transférer de Londres vers Delhi la capitale de l’Empire britannique. Reine des océans, l’île d’Angleterre ne fait plus partie de l’Europe et sa destinée n’est plus liée à celle de l’Europe, conclut le juriste : elle a désormais rejoint l’Amérique (41).

    D) Pour Carl Schmitt, le sens de la guerre mondiale, en tant que "première guerre d’organisation de l’espace planétaire"  42 42), ne s’acquiert pas dans la lutte contre la Russie de Staline, mais dans la lutte contre l’Amérique de Roosevelt. Aussi s’attache-t-il 1) à démontrer la "trahison" de l’esprit de la doctrine Monroe par l’idéologie de l’impérialisme, 2) à élucider la signification historique de l’entrée en guerre des États-Unis en 1941, 3) à souligner la "contradiction" entre le principe "grand spatial" de ladite doctrine et la prétention à succéder à l’Empire britannique.

    1) Le juriste allemand a vu dans la doctrine Monroe la préfiguration du Grossraumordnung : elle constitue la première déclaration de l’histoire du droit des gens qui pose le double principe du grand espace et de l’exclusion des puissances étrangères à cet espace, dans lequel la puissance hégémonique veille à l’intégrité et à l’indépendance des États sur la base de leur homogénéité politique (droit d’intervention délimité).

    Mais la doctrine a connu un développement dialectique : elle a d’abord servi, avec l’appui de la Grande-Bretagne, à mettre le continent américain à l’abri des interventions des monarchies européennes de la Sainte Alliance et à faire de Washington le champion du régime républicain établi dans le Nouveau Monde, puis à soumettre les États de l’hémisphère occidental à l’hégémonie nord-américaine, enfin, combinée avec le pacte Kellogg et la doctrine Stimson — qui réserve aux États-Unis le droit de reconnaître ou pas les changements politiques ou territoriaux et, partant, le droit d’intervenir ou pas dans le monde entier —, à justifier l’ingérence, le droit de regard et les initiatives de "police" des États-Unis dans le reste du globe, bref, à légitimer la prétention de Washington au rôle d’arbitre international.

    L’évolution de la doctrine Monroe procède de la relation spécifique entre l’impérialisme économique et l’universalisme politico-juridique impulsés par Th. Roosevelt, Wilson et F.D. Roosevelt, qui métamorphosèrent un principe de délimitation des espaces en une doctrine d’intervention mondiale et d’universalisation des conflits au nom de l’idéologie de la démocratie libérale et des conceptions s’y rattachant, liberté des mers, libre échange, commerce et marché "libres", autant de vecteurs de l’hégémonie anglo-saxonne. D’une conception panaméricaine, la doctrine Monroe est finalement devenue le paravent d’une idéologie supranationale et d’une politique d’ingérence, et l’instrument de la pénétration du capitalisme anglo-saxon sur les marchés d’Europe et d’Asie — la doctrine de 1823 se faisant en 1915 "politique de la porte ouverte" en Chine face aux prétentions du Japon.

    2) L’article de 1942 : "Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre", est une sorte de mise au point sur l’entrée des États-Unis dans le conflit mondial après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor et la déclaration de guerre de l’Axe (43).

    D’après Carl Schmitt, qui entend conjurer l’idée répandue selon laquelle le potentiel militaro-économique et a fortiori l’intervention militaire des États-Unis suffiraient à décider de l’issue des hostilités, Washington a l’ambition d’assurer la succession de l’Empire britannique afin de maintenir l’hégémonie mondiale anglo-saxonne, projet qui était celui de l’amiral Mahan. Sur la base de la communauté de langue, de culture et d’idéal politique, cet auteur envisageait une "réunification" des puissances anglo-américaines afin de reconduire la suprématie maritime anglo-saxonne : il appartient à l’Amérique — "la plus grande île", adaptée aux dimensions planétaires modernes, ouverte sur l’Atlantique et le Pacifique — de prendre le relais d’une Angleterre ayant amorcé son déclin. Disraéli songeait à déplacer le siège de l’Empire de Londres à Delhi ; Mahan, lui, souhaite une translatio imperii — scellée par Churchill et Roosevelt à travers la Charte de l’Atlantique de 1941 — de la Grande-Bretagne vers les États-Unis.

    L’amiral américain entend sauvegarder l’héritage anglais dans un contexte radicalement nouveau, qui voit s’effondrer les rapports traditionnels entre la terre et la mer ; il a pressenti les formidables mutations spatiales du XXe siècle, dues au développement technique et industriel, mais sa pensée, observe Carl Schmitt, reste dominée par les idéaux et les schémas anciens hérités de la puissance britannique : marché mondial libre, commerce libre et liberté des mers, lesquels confèrent aux Anglo-Saxons "le plus fabuleux de tous les monopoles, celui des gardiens de la liberté de la Terre entière" (44). Sa doctrine exprime un souci conservateur de sécurité géopolitique qui ne saurait résister au "sens ordonnateur et unificateur" (45) d’une guerre mondiale précisément dirigée contre l’universalisme anglo-américain, et dont le caractère exceptionnel tient à ce qu’elle ouvre la voie à un ordre planétaire de grands espaces, qui met fin à la domination maritime mondiale anglo-saxonne.

    3) Les États-Unis peuvent-ils amener la décision dans cette guerre d’organisation de l’espace du globe ? Sur le plan militaire, au moment où écrit le juriste (avril 1942), le Japon a incontestablement remporté une série de victoires sur les Anglo-Américains et montré "la force irrésistible de l’idée moderne de grand espace" (46). L’Amérique est condamnée à la défaite car a) elle est déchirée par ses "contradictions intérieures", b) et elle se heurte au "sens de l’histoire".

    a) Washington voudrait jouer sur les deux tableaux : celui des grands espaces (dans l’hémisphère occidental) et celui de l’universalisme (en héritant de la suprématie maritime anglaise) ; il voudrait succéder à l’Empire britannique tout en gardant la haute main sur le continent américain. Cette absence de décision, illustrée par la contradiction grandissante entre la doctrine Monroe et les intérêts du capitalisme mondial, ou encore par l’hésitation entre l’absence officielle et la présence effective (en Europe après 1919), la neutralité et l’intervention (de 1935 à 1941), ne pourra éviter aux États-Unis d’être confrontés à "l’alternative mondiale qui appelle aux engagements ultimes et aux sacrifices extrêmes" (47) : Grossraum ou universalisme ?

    b) En devenant le légataire de Londres, Washington s’est soumis à la logique qui a régi l’existence politique de "l’ancien Empire britannique" : celui-ci a assumé depuis un siècle le rôle de "grand retardateur de la marche de l’histoire", le rôle de Kat-echon  (48), et il s’y est trouvé comme enchaîné. L’Amérique deviendra-t-elle un catéchonte ? Non, car elle entend rester à l’avant-garde de la nouveauté et de l’avenir, demeurer le "Nouveau Monde" par opposition à la vieille Europe "jetée à la poubelle de l’histoire"  (49) ; c’est pourquoi Roosevelt aura le destin d’un "accélérateur involontaire". En 1942, le sens de l’histoire — problématique qui est au cœur des préoccupations schmittiennes à l’époque — semble encore favorable à l’Allemagne : celle-ci est porteuse d’un nouveau nomos de la Terre, tandis que les puissances anglo-saxonnes, confrontées à une "révolution spatiale" qui rend caduque leur domination maritime, tentent de freiner le cours "inexorable" (50) des événements (51).

    E) Grande puissance maritime, l’Angleterre fut aussi la grande puissance industrielle, devançant toutes les autres nations : la révolution industrielle a été impulsée outre-Manche, car la révolution industrielle, écrit Carl Schmitt à la suite de Hegel (52), est coordonnée à une existence maritime, laquelle a un tout autre rapport à la technique que l’existence terrestre (53). Le machinisme est la conséquence de la décision anglaise de se tourner vers le grand large. L’Angleterre maritime a été ainsi à l’origine du saut ultérieur vers la totale "dé-localisation" ou "dé-territorialisation" de la technique moderne, dont le présage fut, selon le juriste, l’Utopie — terme hautement significatif — de Thomas More, livre prophétique rédigé en 1516 annonçant, avec « une conception nouvelle et fantastique de l’espace » (54), la formidable possibilité d’une abolition de toute "territorialité", livre qui préfigure l’ère industrielle "a-topique" amorcée en Angleterre au XVIIIe siècle (55), ère du progrès technique propice aux "utopies intellectuelles sur fond de paradis terrestres" (56).

    Le "secret" de la domination mondiale britannique, c’est qu’elle s’allia à l’idéal du One World (57), c’est-à-dire à la philosophie de l’histoire axée sur la foi dans le progrès d’une humanité civilisée. Carl Schmitt associe la conquête des océans à une "philosophie gnostique" (58) où il pose la question hégélienne du sens ultime de l’histoire. L’Angleterre et le judaïsme — qui s’unissent dans la figure de Disraéli, laquelle fascinait le juriste — sont au centre de cette problématique. La symbiose qui a correspondu à "l’esprit du monde" (Hegel) et à la "philosophie de l’histoire" (Marx) a été la combinaison de l’impérialisme britannique et de l’universalisme juif, déclarait Carl Schmitt au jeune Nicolas Sombart : la puissance maritime anglo-saxonne — qui s’identifie au droit, à la civilisation et à l’humanité — et la vision juive d’un État universel — qui correspond à l’ambition "mondialiste" d’un peuple "apatride" et "cosmopolite" — se sont imbriquées pour former un projet englobant le monde entier, projet en accord avec le sens supposé du "progrès" et qui désigne l’Allemagne, mise hors la loi et hors l’humanité, comme un obstacle à éliminer — la guerre trouvant sa justification dans le sens supposé de l’histoire (59).

    L’avènement d’un nomos océanique et global de la Terre

    Après la Seconde Guerre mondiale et l’administration interalliée de l’Allemagne (1945-1949), les travaux de Carl Schmitt sur l’Angleterre et la mer, et plus généralement son œuvre antérieure de droit international, sont intégrés à la vaste "rétrospective historique (¼ ) du jus publicum europæum" (60) qui fait l’objet du Nomos der Erde, ainsi qu’à ses textes sur l’ordre mondial et la guerre froide.

    Dans la situation d’un "vaincu"  (61), interrogé à Nuremberg (62), exclu de l’Université, contraint à la méditation solitaire et au plaidoyer pro domo  (63), le juriste allemand ne désigne plus explicitement d’ennemi, mais son éloge du jus publicum europæum — où il passe de l’opposition à la distinction terre/mer, où il écarte les concepts d’"État total", de Grossraum et de Reich, où il souligne les notions d’État et d’équilibre européen — est un moyen détourné de disculper l’Allemagne et d’accuser les Alliés, principalement les Américains, d’avoir déchaîné, au nom de la "guerre juste", une guerre totale qui a sapé le jus in bello et détruit le droit des gens européen (64).

    A) La "révolution spatiale" des XVIe et XVIIe siècles, au moment des Grandes Découvertes, de la conquête du Nouveau Monde et des guerres de religion, puis B) le triomphe du principe de la liberté des mers, par opposition à la souveraineté de l’État, principe imposé par la Grande-Bretagne, héritière de l’élan marin des peuples protestants, ont permis C) la fondation d’un nouveau nomos de la Terre, celui du jus publicum europæum, remis en question par D) la nouvelle "révolution spatiale" du XXe siècle, qui voit E) le conflit Est / Ouest succéder au conflit entre l’Allemagne et les Anglo-Saxons.

    A) L’idée centrale de Carl Schmitt, développée dans Land und Meer  (65), est que les conceptions que se font les peuples de la politique, du droit, de la guerre, sont enracinées dans les modalités de leur relation à l’espace. Les grandes césures de l’histoire font apparaître des formes, échelles et dimensions nouvelles de la configuration politique, en même temps qu’une nouvelle conscience du monde, pouvant aller jusqu’à une modification de la structure même de la notion et de la perception de l’espace. On peut alors parler de "révolution spatiale" : « Là se trouve le véritable noyau de la mutation globale, politique, économique et culturelle qui s’effectue alors »  (66).

    La transformation la plus profonde et la plus lourde de conséquences de l’histoire universelle, sur laquelle le juriste revient constamment, a coïncidé avec les Grandes Découvertes des XVIe et XVIIe siècles, qui engendrèrent un "nouveau monde" au sens le plus audacieux du terme : cette première révolution authentique de l’espace, à l’échelle planétaire, bouleversa la conscience globale des peuples européens, puis de toute l’humanité. La découverte de nouveaux horizons et la reconnaissance du globe terrestre entraînèrent une révolution spirituelle dans la conception de l’univers, mutation proprement métaphysique qui accompagna l’extension géographique du monde connu. La gigantesque redistribution territoriale consécutive à l’expansion maritime de l’Europe n’est que l’aspect le plus tangible du changement que suggère l’expression "révolution spatiale" : le "rationalisme occidental" ou l’avènement de la "modernité" relève de ce tournant, qui correspondit, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à une mesure scientifique de la Terre entière.

    La "révolution spatiale" des XVIe et XVIIe siècles se traduisit par une formidable appropriation coloniale, car l’ère des "découvertes" fut en réalité l’ère des conquêtes européennes : traitant les territoires des peuples indigènes en res nullius, Portugais, Espagnols, Français, Néerlandais et Anglais s’affrontèrent pour le partage des nouveaux espaces outre-mer — les Allemands, eux, regrette Carl Schmitt, furent écartés de cette conquête et entraînés de l’extérieur dans l’affrontement mondial des puissances conquérantes, catholiques ou protestantes, de l’Ouest européen, le vieux Reich s’engonçant dans ses divisions confessionnelles et kleinstaatlich. Les conflits entre Européens, d’autant plus intenses que la lutte pour la possession des terres nouvelles était aussi une lutte entre la Réforme et la Contre-Réforme — les puissances protestantes mais aussi la France contestant les titres, concessions et lignes de partage accordés à Madrid et Lisbonne par le pape à Tordesillas —, s’effacent pourtant devant ce fait fondamental : "La commune conquête européenne du Nouveau Monde" (67). Chacun des conquérants invoqua sa mission chrétienne puis, au XIXe siècle, sa mission civilisatrice : ces justifications de l’acquisition territoriale sont à l’origine du droit des gens classique, fondé sur la distinction entre peuples européens-chrétiens, formant une "famille de nations", et peuples non-européens et non-chrétiens, exclus de la communauté juridique internationale et non pas sujets, mais objets du droit des gens (68).

    B) Les écumeurs des mers, baleiniers (69), pirates huguenots, "gueux de mer" néerlandais, flibustiers et boucaniers de la Jamaïque et des Caraïbes, corsaires britanniques, formèrent l’avant-garde de l’élan des peuples européens vers les océans, au moment de la découverte puis de la conquête du Nouveau Monde.

    Leur épopée, maritime mais aussi technique — c’est l’époque où apparaît le grand voilier pourvu de vergues et armé de canons, qui inaugure un âge nouveau de la navigation et du combat naval —, a été d’une extraordinaire ampleur, souligne le juriste allemand : ils furent les agents historiques de la grande décision en faveur de la mer. Dans une période de transition du droit de la belligérance où la guerre n’était pas encore considérée comme l’affaire exclusive de l’État, les privateers, ayant tous un ennemi commun — l’Espagne catholique — participèrent à un grand front de l’histoire universelle, celui du protestantisme mondial d’alors contre le catholicisme mondial d’alors ; ils acquirent une importance considérable en portant les premiers coups à la puissance maritime et au monopole commercial espagnols. Leur époque héroïque, de 1550 à 1713, soit du début de la lutte des puissances protestantes contre l’Espagne jusqu’à la paix d’Utrecht, marqua ainsi l’émergence de l’élément marin dans l’histoire mondiale.

    Les guerres de religion, dans le contexte de la conquête du globe, prirent leur véritable dimension à la lumière de l’opposition qui apparut alors : l’opposition de la terre et de la mer, qui révéla les "antagonismes profonds" et les "véritables relations ami / ennemi" (70). La distinction ami / ennemi qui servit de pivot à l’ensemble de la politique mondiale fut le conflit tranché entre jésuitisme (hispanique) et calvinisme (anglo-néerlandais) — bien qu’elle constituât le berceau de la Réforme, l’Allemagne, divisée entre catholiques et luthériens, ne prit pas parti dans ce conflit, pas plus que la France, qui neutralisa ses clivages confessionnels par une "laïcisation" du droit et de l’État (71). Reprenant l’idée de Max Weber ou de Spengler, Carl Schmitt voit une complicité géopolitique entre le calvinisme institué et les énergies maritimes européennes, lesquelles trouvèrent une assise spirituelle dans la doctrine de la prédestination : les fronts religieux de l’époque portant en eux l’antagonisme de forces élémentaires, le calvinisme fut la nouvelle religion agonale, la foi adaptée à l’élan marin, c’est pourquoi elle devint la confession des Huguenots, des insurgés néerlandais et des puritains anglais, ponctuant leur percée maritime.

    La redistribution de l’espace du globe a aussi concerné la mer et non seulement la terre : la conquête britannique des océans a formé la clef de voûte du premier ordonnancement planétaire de l’espace, dont le principe central fut la distinction entre la terre et la mer.

    Comment la Grande-Bretagne est-elle devenue maîtresse des océans ? C’est dans la seconde moitié du XVIe siècle que les Anglais, bien après les Portugais, les Espagnols, les Français ou les Néerlandais — qui demeurèrent longtemps les leaders incontestés de la construction navale et de la navigation —, se hissent au niveau de leurs concurrents. La reine Elizabeth apparaît comme l’instigatrice de l’expansion maritime anglaise — c’est elle qui engagea la lutte contre l’Espagne, qui encouragea la course et qui accorda les privilèges à la Compagnie des Indes —, et c’est sous son règne que l’Angleterre devint un pays riche où confluait le butin légendaire des corsaires. Ce ne sont pourtant pas les souverains anglais des XVIe et XVIIe siècles — guère conscients de la révolution planétaire qui se déroule, ni du tournant historique vers la mer — mais les privateers, et eux seuls, souligne Carl Schmitt, qui parvinrent à la décision en faveur de l’élément marin et qui réalisèrent la vieille prophétie anglaise du XIIIe siècle, que le juriste aime citer : « Les enfants du Lion se transformeront en enfants de la mer ». Ce sont eux qui, après avoir contribué à la défaite de Madrid, permirent à l’Angleterre de surclasser tous ses rivaux, Français ou Néerlandais, dans le combat décisif pour la maîtrise des océans.

    Le Portugal, l’Espagne, la France ou les Pays-Bas conservèrent ou acquirent de vastes empires coloniaux, mais ils perdirent le contrôle des mers et des lignes de communications maritimes, détenu par Londres. Si l’Angleterre l’a emporté, c’est parce que, à un moment où il fallait choisir entre la terre et la mer — alternative qui « ne s’était jamais posée dans l’histoire universelle avec cette profondeur dans l’opposition », car pour la première fois, cette opposition n’apparaissait plus sous l’aspect de la lutte pour une mer intérieure, mais dans l’horizon océanique et planétaire du globe (72) —, elle a "transposé toute son existence collective de la terre à la mer"  (73). A contrario, la Hollande dut renoncer à l’expansion ultramarine pour se défendre sur terre contre Louis XIV. La France ne suivit pas le grand élan maritime des Huguenots, elle resta un pays romain et, en prenant parti pour le catholicisme et l’État souverain, elle choisit par là même la terre contre la mer, choix confirmé lorsque le roi congédia Colbert, puis lors des longues luttes coloniales du XVIIIe siècle contre l’Angleterre à l’issue desquelles la France, menacée sur le continent, perdit les Indes et le Canada. Quant à l’Allemagne, son potentiel hérité de la Hanse disparut dans les guerres de religion et dans la misère politique du vieil Empire.

    L’Angleterre a choisi le grand large, mais cette décision n’en fut pas moins longue et hésitante. À cet égard, la question cruciale fut celle de la liberté des mers. Carl Schmitt en donne le résumé suivant.

    Dans la longue controverse sur l’ouverture ou la fermeture des mers — la séculaire "guerre des livres", comme l’appelle Ernest Nys (74) —, les auteurs d’outre-Manche combattirent généralement des deux côtés, d’une part en faisant valoir à leur profit, contre les prétentions au monopole affichées par les Portugais et les Espagnols, le principe de la liberté des mers et du commerce (le liberum commercium déjà défendu par Vitoria ou Vasquez Menchaca), d’autre part en revendiquant, contre les Français et les Néerlandais, les mers voisines et adjacentes comme un dominium anglais. Grotius a été considéré comme le pionnier de la liberté des océans, en raison du chapitre "Mare liberum" qu’il inséra dans son traité sur le droit de prise — écrit en 1605, il ne parut qu’en 1868 ! — rédigé à la demande de la Compagnie hollandaise des Indes, jusqu’à ce que la révision opérée dans les milieux jus-internationalistes au tournant du XXe siècle (75) montre la dette de ce prétendu "fondateur" du droit des gens à l’égard de Gentili ou des scolastiques espagnols. De fait, le résultat auquel aboutit le principe de la liberté des mers, après 1713, est très différent de l’image qu’en donne Grotius en 1605. Son opuscule dut sa célébrité, par contre-coup, au Mare clausum de Selden, ouvrage écrit en 1618 et loué par la plupart des Anglais de l’époque, par les Stuart comme par Cromwell, qui s’intéressaient principalement aux narrow seas (Manche, mer du Nord, golfe de Gascogne) et qui étaient loin d’envisager l’île comme la métropole d’un empire maritime mondial. Le premier auteur qui ait remarqué la contradiction entre ces perspectives traditionnelles et l’évolution vers une "souveraineté des océans" exercée au nom de la liberté des mers fut Philip Meadows : ses Observations concerning the Dominion and Sovereignty of the Seas, parues en 1689, révèlent la nouvelle conception qui s’imposa après le traité d’Utrecht. Pufendorff, dès 1672, avait distingué les grands océans des mers intérieures auxquelles se référait le droit civil d’inspiration romaniste d’alors, qui considérait encore la mer comme une res communis. Le Néerlandais Bynkershoeck, en 1703, fit prévaloir à propos de la souveraineté territoriale de l’État riverain la doctrine ubi finitur armorum vis qui rapprochait en quelque sorte Grotius et Selen : la haute mer n’est à personne, la mer proche est à l’État côtier, la limite est celle de la portée des canons ; il en restait à une perception orientée de la terre vers la mer, c’est-à-dire qu’au contraire des Anglais, il n’envisageait pas de fixer l’ordre du monde à partir et du point de vue de la mer. Enfin, Galiani, en 1782, établit définitivement la règle des trois milles marins. Ce chiffre a marqué la conscience collective car, pour les défenseurs de la liberté des mers, du libre commerce et de la libre belligérance maritime, il pose le principe de la distinction d’un ordre terrestre et d’un ordre maritime — battue en brèche par l’évolution technologique. La conservation de la zone des trois milles est "la bouée de secours positiviste" d’une puissance maritime anglo-saxonne qui n’admet pas que soit remis en cause le principe spatial de son ordre mondial (76).

    Le triomphe du principe de la liberté des mers fut le résultat de la décision anglaise en faveur des océans, décision qui transforma la nature même de l’île d’Angleterre. Arguer du caractère insulaire du peuple anglais ne signifie en soi pas grand-chose : l’Angleterre était déjà une île à l’époque de César, de Guillaume le Conquérant ou de Jeanne d’Arc et, jusqu’aux XVI-XVIIe siècles, la conscience "insulaire" demeurait profondément "terrienne", comme l’illustrent les sceaux anglais du Moyen Âge, semblables à ceux des pays du continent et ne montrant aucun attribut relatif à la mer. L’île, considérée comme un territoire abrité par la mer comme une citadelle par ses douves, était pensée du point de vue de la terre, et le sentiment insulaire se rattachait d’une façon absolue au sol et à la territorialité. La "révolution fondamentale de l’essence politico-historique de l’île" (77), c’est que désormais la terre serait vue depuis la mer — et non plus l’inverse —, et qu’une "Meeresbild" ("mentalité maritime") se substituerait à l’"Erdbild" ("mentalité terrienne"). Cette façon de concevoir le monde du point de vue du grand large montre qu’une virtualité géographique s’est muée en réalité politique, laquelle s’est imposée au droit des gens européen, et que l’Angleterre est devenue une partie de l’océan, un authentique "Léviathan" — non pas au sens de Hobbes, mais au vrai sens mythologique de l’animal géant symbole de l’élément marin. La pensée des peuples du continent européen cherche à trouver l’ordre de la mer à partir de la terre : "Nous sommes des gens de la terre, (¼ ) nous ne pouvons (¼ ) pas comprendre ce que cela signifie : la mer libre"  (78). Mais l’homme peut choisir le grand large pour cadre de son existence, et essayer de dominer la terre et d’ordonner le monde à partir de la mer. Exemple extrême de cette Meeresbild, qui donne un véritable aperçu de "mythologie maritime" : les mots de Burke sur l’Espagne, "baleine échouée sur les côtes européennes" ; de ce point de vue déterminé par la mer, c’est d’un "globe maritime" qu’il faudrait parler, et non plus d’un "globe terrestre"  (79). Erdbild contre Meeresbild, telle est donc "l’opposition fondamentale", selon Carl Schmitt, d’où découlent deux conceptions antinomiques des choses. Que l’ordre de la terre soit fixé à partir du grand large, voilà "ce qu’un peuple maritime souverain entend véritablement par liberté des mers"  (80).

    À la liberté des mers s’oppose la souveraineté de l’État : c’est également au XVIe siècle, à l’époque où commence la lutte pour établir un nouveau nomos du globe, qu’apparaît la notion d’État, conception "territoriale" du statut politique et de l’ordre public liée à l’histoire européenne du XVIe au XXe siècles — le jus publicum europæum étannt un droit spécifiquement interétatique (81).

    L’État souverain fixe les nouvelles conceptions de l’ordre dans l’espace — avec la notion typique de la frontière linéaire (82) —, d’abord sur le continent européen — en disloquant le Saint Empire — puis dans le monde entier — l’État se transformant de concept historique en notion générale appliquée à toutes les unités politiques et à toutes les époques. Cet État, ancré dans une représentation spatiale spécifique, est une réalité propre à la terre et au sol, puisqu’il est essentiellement "souveraineté territoriale" (83) ; cette réalité ne concerne pas l’autre partie de l’espace planétaire, beaucoup plus vaste, qu’est la haute mer. C’est de ce côté qu’apparut l’antithèse de la conception étatique de l’espace, fermée et délimitée : la mer est libre, c’est-à-dire libre d’État, libre pour le commerce comme pour la guerre. Tandis que l’ordre continental implique la subdivision en territoires étatiques, la mer, elle, ignorant divisions et appropriations, ne connaît pas de souveraineté et n’appartient à personne — « en réalité, elle n’appartient qu’à un seul pays : l’Angleterre »  (84).

    C) Avec l’analyse du concept nomos — en tant qu’ordre spatial dont l’acte inaugural suppose une appropriation et une répartition territoriales d’envergure (85) —, Carl Schmitt a ouvert la possibilité de comprendre l’événement fondamental de l’histoire du droit des gens européen, après la fin de la Respublica christiana (86) : la conquête de l’orbis terrarum, processus qui posa le problème jusqu’alors inconnu de l’organisation de l’espace de l’ensemble de la Terre par le droit international et qui détermina pendant quatre siècles la structure du droit des gens européen.

    Le nomos de la Terre du jus publicum europæum, du XVIIe au XIXe siècles, est à la fois européocentrique et global. Il repose sur une double distinction et un double équilibre : distinction entre la terre et la mer, entre l’Europe et le reste du monde ; équilibre entre la terre et la mer, entre les États du continent européen.

    Le principe fondamental et spécifique du nouveau droit des gens, c’est la séparation entre l’espace de la terre ferme et l’espace de la mer libre, qui possèdent chacun leurs propres concepts de guerre et d’ennemi, distinction qui a été, en même temps que s’imposait pour la première fois un nomos de la Terre entière (incluant les océans), le fondement universel du droit international. C’est l’Angleterre, maîtresse des mers, qui fut à la fois le maillon des deux organisations terrestre et maritime de l’espace global, et la garante de l’équilibre des États sur le continent européen, d’où la situation exceptionnelle de l’île au sein du jus publicum europæum. Pivot de l’espace océanique libre et de l’ordre global européocentré, l’Angleterre fut un pays of Europe, not in Europe — Carl Schmitt reprend, en 1950, ses analyses de 1941-1942 sur le principe de la liberté des mers et le tournant de la Grande-Bretagne vers une existence maritime. La distinction terre / mer permit l’équilibre continental des puissances européennes — dont Londres était l’arbitre — mais favorisa la suprématie océanique anglaise : ce qui facilite l’équilibre sur terre, à savoir les souverainetés et les frontières, étant absent sur mer, espace spécifique qui favorise le libre jeu des forces, il n’y a par conséquent pas de limite à l’ouverture du champ maritime de la guerre, tend à se conclure dans le sens de l’hégémonie ou du monopole.

    Si la mer est libre, la terre, par contre, est divisée en différents statuts territoriaux. L’ordre du jus publicum europæum reposait sur la distinction entre l’espace des États européens et l’espace — ouvert à la conquête européenne — des peuples non-européens et non-chrétiens, et sur la différence entre la guerre européenne — la guerre terrestre interétatique limitée entre belligérants égaux en droits — et la guerre coloniale. À la fin du XIXe siècle, au moment de l’apogée de la domination de l’Europe, cinq statuts du sol de la terre ferme se détachent : le territoire étatique (européen), le pays exotique avec extraterritorialité des Européens, le protectorat, la colonie, la terre librement occupable. La colonie constitue une institution essentielle de l’ancien droit international : chaque puissance européenne a son espace d’expansion outre-mer, l’exclusion du partage colonial marquant une sorte de disqualification (87). En Europe même, l’ordre spatial et politique repose sur l’équilibre des États, équilibre qui était lui-même le fondement spatial et politique de la limitation de la guerre, laquelle ne devait pas aboutir à une rupture de la balance of power ; celle-ci était garantie par le concert des grandes puissances, dont l’Angleterre, exerçant en corps leur droit de statuer sur les situations internationales critiques (changements politiques ou territoriaux) et de réviser les traités (88).

    D) De Waterloo à la Première Guerre mondiale, l’hégémonie incontestée de la Grande-Bretagne traversa tout le XIXe siècle. Mais l’évolution des techniques et des armements a fini par détruire les conditions qui avaient permis la conquête et la domination britanniques des mers — comme l’écrit Carl Schmitt en termes mythiques : le "Léviathan", jusqu’alors "poisson", devint "machine", et la machine s’intercala entre l’élément marin et l’existence humaine, remplaçant la "lutte impitoyable contre (cet) élément" par "l’assurance d’un trafic maritime moderne et technicisé"  89 89). L’apparition du cuirassé, de l’avion, du sous-marin et du porte-avions transforma de fond en comble le rapport de l’homme à l’océan, cependant que l’aéronautique, bouleversant la guerre et le droit de la guerre, marquait la conquête d’une troisième dimension englobant la terre et la mer, rendant caducs l’ancienne distinction — base du lien entre suprématie maritime et suprématie mondiale — et donc l’ancien nomos du globe.

    La vraie modernité du XXe siècle, selon le juriste, c’est qu’il connaît une "révolution spatiale" analogue à celle que connut le XVIe : les mutations technologiques — les nouvelles techniques d’armements, de transports et de communications faisant triompher de nouvelles conceptions, échelles et dimensions spatio-temporelles, et partant de nouvelles configurations de l’ordre et du droit et de nouvelles possibilités de domination humaine — et les événements politico-militaires — les redistributions politiques et territoriales consécutives aux guerres mondiales, aux révolutions puis à la décolonisation — signalent l’avènement d’un nouveau nomos de la Terre. En 1941-1942, l’Allemagne, pense Carl Schmitt, porte cette "nouvelle révolution de l’espace" et doit imposer, à la place de l’ancien ordre et des anciennes valeurs, "un ordre nouveau (¼ ) qui (¼ ) dépasse l’opposition ancienne entre la terre et la mer" (90). Après la guerre, dans un autre contexte, il maintient son analyse sur la caducité de l’ancien nomos et l’émergence d’un nouveau : l’industrialisation a bouleversé la relation de l’homme au monde ; plus particulièrement, la domination "englobante" de l’espace aérien — la terre et la mer "subissent désormais la loi de l’air et du feu", l’air et le feu étant les nouveaux éléments de l’activité humaine (91) — a radicalement modifié l’ordonnancement du droit des gens et du pouvoir politique (92) ; le conflit Est / Ouest, enfin, a imposé un nouvel ordre planétaire (93).

    E) Carl Schmitt introduit la dialectique terre / mer dans la guerre froide (94), guerre froide qu’il inscrit — avec la décolonisation, la conquête du cosmos et l’industrie des pays en voie de développement — dans la problématique du nomos du globe. En 1955, écrit-il, le monde "se scinde en deux moitiés : l’une orientale, l’autre occidentale, (tel est) le partage actuel de la Terre"  (95) ; en 1962, il révisera son propos : l’essentiel n’est pas la division Est / Ouest, mais la division Nord / Sud (96).

    L’Est et l’Ouest sont des points cardinaux indéfinis spatialement, car si la Terre a un pôle nord et un pôle sud, elle n’a pas de pôle est ni de pôle ouest. Derrière cette opposition géographique, se dessine une opposition élémentaire, celle entre la terre (l’Est) et la mer (l’Ouest) — l’antagonisme entre l’Allemagne et l’Angleterre a fait place à l’antagonisme entre l’URSS et les États-Unis.

    De quel côté se trouve le juriste cette fois, du côté de la terre ou de la mer ? Prend-il la même position que Goethe en 1812 ? Ce dernier, dit-il, était favorable à Napoléon, il était pour la terre et contre la mer, et il espérait que l’Angleterre serait vaincue par la France. Carl Schmitt, qui considère dans les années 1950 que l’Europe et, en son centre, l’Allemagne sont prises dans un "étau" entre l’Est et l’Ouest (97), serait-il plus anti-américain qu’anti-soviétique ? Dans la Theorie des Partisanen, il confirmera l’orientation anticommuniste de sa pensée (98). Au contraire du conflit soviéto-américain, les guerres de la Grande-Bretagne contre la France napoléonienne n’obéissaient pas au schéma de la double opposition terre / mer et Est / Ouest : les États-Unis, à l’époque, étaient les alliés de Paris et les adversaires de Londres, et l’Occident s’identifiait au continent et non pas au grand large.

    En certains moments de tension extrême, observe le juriste en 1955, l’hostilité entre les peuples devient opposition des éléments. En 1959, soucieux d’éviter toute équivoque, il précise son propos : le clivage planétaire Est / Ouest ne se réduit pas à une opposition élémentaire de la terre et de la mer, car, en tant que nature, les éléments ne sont capables d’aucune tension historique dans le sens d’une hostilité politique (ce n’est pas la nature, mais quelque chose de spécifique à l’homme, de plus que "naturel", qui provoque la tension politique) ; lorsque les conflits atteignent une certaine intensité, les hommes se livrent des guerres continentales et maritimes de part et d’autre, chaque puissance étant forcée de suivre l’adversaire dans l’autre élément. En 1941-1942, désirant systématiser l’antagonisme entre l’Angleterre et l’Allemagne, Carl Schmitt ne retenait de l’œuvre de l’amiral Castex que la formule : « la mer contre la terre » ; en 1959, c’est la dialectique castexienne de la terre et de la mer qu’il souligne, avec l’importance qu’elle accorde aux moyens amphibies et aériens (99).

    La guerre froide entre l’Union soviétique et les États-Unis pose de manière cruciale la question d’un nouveau nomos de la Terre, lequel pourrait prendre trois formes, selon le juriste allemand : 1) celle de l’unité du monde, 2) celle d’une hégémonie maritime et aérienne américaine, 3) celle d’un équilibre des grands espaces.

    1) Du point de vue de la "pensée technique" propre au libéralisme comme au marxisme, le dualisme Est / Ouest n’est qu’un stade transitoire vers l’unité du genre humain ; le vainqueur du conflit pour un nouveau nomos deviendrait le maître du monde ; il "prendrait, partagerait et exploiterait" (Nehmen, Teilen, Weiden) selon ses plans et ses idées la planète entière, terre, mer, air. Mais la technique moderne ne pouvant surmonter la nature humaine, c’est-à-dire l’inéluctabilité de l’hostilité (100), cette première possibilité s’avère utopique, d’autant plus que le monde n’est et ne sera pas complètement inclus dans la ("fausse") alternative Est / Ouest et qu’il existera toujours des tierces puissances ou "troisièmes facteurs".

    2) Les disciples de Mahan envisagent de maintenir la structure de l’ancien nomos en l’adaptant aux conditions modernes : la domination maritime de la Grande-Bretagne serait transférée aux États-Unis — "la plus grande île" —, qui deviendraient le nouvel arbitre mondial en conjuguant suprématie navale et aérienne (projet qui avait motivé, on l’a vu, l’entrée en guerre de Washington contre l’Axe).

    3) Une "troisième voie" s’offre, qui est celle de Carl Schmitt (dès 1939) : un équilibre pluriel de grands espaces ordonnés et autonomes qui réaliseraient entre eux un nouvel ordre planétaire et un nouveau droit des gens (101).

    ► David Cumin

    Notes :

    1 Sur la biographie et, surtout, l’œuvre de cet auteur, cf. ma thèse de doctorat en droit public et analyse politique, La pensée de Carl Schmitt (1888-1985), en cinq parties : Biographie politique et intellectuelle, Philosophie du droit, Droit constitutionnel, Théorie de l’État et science politique, Droit international.

    2 Cf. "Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat" (1937), "Der Begriff der Piraterie" (1937), in Positionen und Begriffe [PuB] im Kampf mit Weimar, Genf, Versailles, 1923-1939, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1940 (recueil de 36 textes), pp. 235-239 et 240-243 ; "Il Leviatano nella dottrina dello Stato di Thomas Hobbes¼ ", trad. de Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes¼ (1938), in Scritti su Thomas Hobbes, Milan, Giuffré, 1986, préf. C. Galli, recueil et trad. italienne des cinq textes de Carl Schmitt sur Hobbes parus entre 1937 et 1965, pp. 61-143 ; Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , Berlin-Vienne-Leipzig, Deutscher Verlag, 1939-1942 ; "La Mer contre la Terre", trad. de "Das Meer gegen das Land" (1941), "Souveraineté de l’État et liberté des mers", trad. de "Staatliche Souveränität und freies Meer" (1941), "Accélérateurs involontaires, ou la problématique de l’hémisphère occidental", trad. de "Beschleuniger wider Willen oder : Problematik der westlichen Hemisphäre" (1942), "La formation de l’esprit français par les légistes", trad. de "Die Formung des französichen Geistes durch den Legisten" (1942), in Du politique. "Légalité et légitimité" et autres essais, Puiseaux, Pardès, 1990, préf. A. de Benoîst (recueil de 15 textes de 1919 à 1952), pp. 137-142, 143-168, 169-176, 177-210 ; Terre et Mer. Un point de vue sur l’histoire mondiale, Paris, Labyrinthe, 1985, préf. et postf. de J. Freund, trad. de Land und Meer. Eine weltgeschichte Betrachtung (1942) ; "Die letzte globale Linie", in Egmont Zechlin (hrsg) : Völker und Meere. Aufsätze und Vorträge, Wiesbaden, O. Harrassowitz, 1944, pp. 342-349.

    3 Cf. Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit. ; Terre et Mer¼ , op. cit. ; El nomos de la tierra en el derecho de gentes del jus publicum europæum, Madrid, Centro de Estudios Constitucionales, 1979, trad. espagnole de Der Nomos der Erde im Völkerrecht des Jus Publicum Europæum (1950) ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", Krisis, n° 10-11, 1992, pp. 165-169, trad. de "Der neue Nomos der Erde" (1955) ; "Die geschichtliche Struktur des heutigen Weltgegensatzes von Ost und West. Bemerkungen zu Ernst Jüngers Schrift ‘Der Gordische Konten’", in Armin Mohler (hrsg) : Freundschaftliche Begegnungen. Festschrift für Ernst Jünger zum 60. Geburstag, Francfort, V. Klostermann, 1955, pp. 135-167 ; Hamlet ou Hécube¼ , Paris, L’Arche, 1992, trad. de Hamlet oder Hekuba¼ , Dusseldorf-Cologne, E. Diederichs, 1956 ; "Die planetarische Spannung zwischen Ost und West und der Gegensatz von Land und Meer", in Piet Tommissen (éd.), Schmittiana III, Bruxelles, 1991, pp. 19-44, trad. allemande de "La tension planetaria entre Oriente y Occidente y la oposicion entre tierra y mar" (1959).

    4 Sur la question de la judéophobie ou de l’antisémitisme du juriste allemand, thème allusif et disséminé dans l’ensemble de l’œuvre, cf. notamment les conversations que Nicolas Sombart rapporte dans sa Chronique d’une jeunesse berlinoise, Paris, Quai Voltaire, 1992, "Promenades avec Carl Schmitt", pp. 303-336 ; Raphaël Gross, "Carl Schmitts ‘Nomos’ und die ‘Juden’", Merkur, mai 1993, pp. 410-420.

    5 Sicherheitsdienst des RFSS SD Hauptamt (1936), Archives fédérales de Coblence, R58/550.

    6 Cf. sous Weimar, les textes consacrés à la Rhénanie : "Die Rheinlande als Objekt internationaler Politik" (1925), "Der status quo und der Friede" (1925), "Völkerrechtliche Probleme im Rheingebiet" (1928), in PuB, op. cit., pp. 26-33, 33-42 et 97-128, "Die politische Lage der entmilitarisierten Rheinlande", Abendland, V, 1929, pp. 307-311 ; ceux consacrés à la Société des Nations : Die Kernfrage des Völkerbundes, Berlin, F. Dümmler, 1926, "La Société des Nations et l’Europe", trad. de "Der Völkerbund und Europa" (1928), in Du politique¼ , op. cit., pp. 19-29 ; ou ceux consacrés à l’impérialisme américain : "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", trad. de "Völkerrechtliche Formen des modernen Imperialismus" (1932), in Du politique¼ , op. cit., pp. 81-100 ; puis, de 1933 à 1936, "Gleichberechtigung und Völkerrecht", Völkischer Beobachter, 21 juillet 1934, p. 1 ; Nationalsozialismus und Völkerrecht, Berlin, Junker u. Dünnhaupt, 1934 ; "Sowjet-Union und Genfer Völkerbund", Völkerbund und Völkerrecht, août 1934, pp. 263-268 ; "Ueber die innere Logik der Allgemeinpakte auf Gegenseitigkeit" (1935), "Die siebente Wandlung der Genfer Völkerbundes. Eine völkerrechtliche Folge der Vernichtung Abessiniens" (1936), in PuB, op. cit., pp. 204-209 et 210-213 ; "Sprengung der Locarno-Gemeinschaft durch Einschaltung der Sowjets", Deutsche Juristen-Zeitung, XLI, 6, 15 mars 1936, pp. 337-341 ; "Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im internationalen Privatrecht", Zeitschrift der Akademie für Deutsches Recht, III, 4, 1936, pp. 204-211, textes dans lesquels le juriste-militant du IIIe Reich mêle combat pour "l’égalité des droits" — thème central de la diplomatie et de la doctrine allemandes dans une période dominée par la question de la restauration de la souveraineté militaire du Reich —, critique de l’École de Vienne (Kelsen, Verdross), de la SDN et du concept de sécurité collective, et invocation de la "communauté européenne" dont l’Allemagne nationale-socialiste fait partie au contraire de la Russie soviétique.

    7 Cf. Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988 (1938) ; "Das neue Vae Neutris !" (1938), "Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität" (1938), in PuB, op. cit., pp. 251-254 et 255-260 ; "Neutralité et neutralisations¼ ", trad. de "Neutralität und Neutralisierungen¼ " (1939), in Du politique¼ , op. cit., pp. 101-126.

    8 Cf. les éd. successives de Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., qui intègrent un certain nombre de textes.

    9 Cf. les textes cités dans la note 2.

    10 Cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, op. cit. ; Nationalsozialismus und Völkerrecht, op. cit. ; "Sowjet-Union und Genfer Völkerbund", art. cit. ; "Sprengung der Locarno-Gemeinschaft durch Einschaltung der Sowjets", art. cit. ; "Die nationalsozialistische Gesetzgebung und der Vorbehalt des ‘ordre public’ im internationalen Privatrecht", art. cit. ; mais aussi les textes de théorie du droit, de droit constitutionnel ou de science politique dans lesquels apparaît l’orientation contre-révolutionnaire et antimarxiste de la pensée schmittienne, notamment Théologie politique, Gallimard NRF, 1988, préf. JL Schlegel, trad. de Politischer Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität (1922, 1934) et de Politische Theologie II. Die Legende von der Erledigung jeder Politischen Theologie (1969) ; Cattolicesimo romano e forma politica, Milan, Giuffré, 1986, préf. C. Galli, trad. italienne de Römischer Katholizismus und politische Form (1923) ; "Donoso Cortes in Berlin, 1849" (1927), "Der unbekannte Donoso Cortes" (1929), in PuB, op. cit., pp. 75-85 et 115-120 ; Hugo Preuss : Sein Staatsbegriff und seine Stellung in der deutschen Staatslehre, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1930 ; Legalität und Legitimität, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988 (1932) ; "Ein Jahr deutsche Politik. Rückblick vom 20. juli 1932. Von Papen über Schleicher zum ersten deutschen Volkskanzler Adolf Hitler", Westdeutscher Beobachter, 9, 176, 23 juillet 1933, p. 1.

    11 Cf. Théorie du partisan, publié avec La notion de politique (et quatre autres textes de 1929, 1931, 1938, 1950), Paris, Calmann-Lévy, 1972, préf. J. Freund, pp. 281-285, trad. respective de Theorie des Partisanen (1963) et de la version de 1932 rééd. en 1963 de Der Begriff des Politischen (d’autres versions sont parues en 1927, 1928 et 1933).

    12 Théorie du partisan, op. cit., p. 285.

    13 Sur l’antithèse du "soldat" et du "bourgeois", cf. Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches. Der Sieg des Bürgers über den Soldaten, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1934.

    14 D’après le juriste allemand, il y a deux interprétations du Léviathan : l’allégorie chrétienne des Pères de l’Église et le mythe hébraïque des rabbins. La première dépeint un monstre marin ferré par Dieu, grâce à "l’appât" du Christ en croix ; la Bête a été domptée grâce au martyre du Fils : trompée par l’apparence humaine de Jésus, elle a cru pouvoir engloutir l’homme-Dieu, ce qui a permis de la capturer. Le mythe judaïque est tout différent : l’Ancien Testament met aux prises Léviathan et Béhémoth, symboles des puissances païennes (maritimes ou continentales) hostiles aux Juifs, et la Kabbale (notamment Abravanel) complète ce tableau en affirmant que les deux créatures s’entretuent, cependant que les Israélites assistent au combat puis consomment la chair des deux protagonistes ("Il Leviatano¼ ", in op. cit., pp. 65-72 ; "La Mer contre la Terre", art. cit., p. 137 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 23-24). L’idée à laquelle Carl Schmitt fait allusion, entre 1938 et 1942, est transparente : les Juifs tirent les ficelles du conflit entre l’Angleterre et l’Allemagne.

    15 Hamlet ou Hécube¼ , op. cit., p. 108.

    16 Cf. les textes cités dans les notes 2 et 3.

    17 Selon l’expression d’Olivier Beaud, préf. à Théorie de la Constitution, PUF, 1993, p. 108, trad. de Verfassungslehre (1928).

    18 Sur ce point, cf. principalement La notion de politique, op. cit., et les différentes versions de Der Begriff des Politischen ; "Die Ära der integralen Politik", in Schmittiana III, op. cit., pp. 11-16, trad. allemande de "L’era della politica integrale" (1936) ; "Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat", art. cit. ; "Du rapport entre les concepts de guerre et d’ennemi", corollaire II à La notion de politique, op. cit., pp. 165-176, trad. de "Ueber das Verhältnis der Begriffe Krieg und Feind" (1938) ; Théorie du partisan, op. cit.

    19 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", art. cit., p. 151.

    20 Cf. "La formation de l’esprit français par les légistes", art. cit., pp. 204 et 207 (initialement publié dans la revue Deutschland-Frankreich), ainsi que les deux conférences prononcées à l’Institut allemand de Paris : "La Mer contre la Terre", op. cit., "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit. (initialement parus, l’un dans les Cahiers franco-allemands, l’autre dans Quelques aspects du droit allemand, chez F. Sorlot).

    21 L’accès à la correspondance et aux archives de Carl Schmitt à Dusseldorf permettrait sans doute d’apporter des éléments de réponse plus précis et plus sûrs.

    22 Théorie du partisan, op. cit., p. 300.

    23 Sur ce droit, cf. Raoul Genet, Précis de droit maritime pour le temps de guerre, Paris, E. Muller, 1939, 2 vol.

    24 Sur la problématique du bellum justum, cf. La notion de politique, op. cit. ; Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, op. cit. ; "Neutralité et neutralisations¼ ", art. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Théorie du partisan, op. cit.

    25 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 150.

    26 "La Mer contre la Terre", op. cit., p. 140.

    27 Cf. Prussianité et socialisme, Acte Sud, 1986, pp. 53-59.

    28 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 164.

    29 Cf. "Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat", op. cit., pp. 235-237 ; "La Mer contre la Terre", op. cit., pp. 137-141 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 143-168.

    30 Cf. La géographie politique. Les concepts fondamentaux, Paris, Fayard, 1987, recueil de textes choisis par F. Ewald, préf. M. Korinmann, pp. 38-45, 173-187 ; Michel Korinmann : Quand l’Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d’une géopolitique, Fayard, 1990, pp. 63-84.

    31 Sur les différentes interprétations schmittiennes de la doctrine Monroe, cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, op. cit., pp. 72-74 ; "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", art. cit., pp. 82-84 ; "Grand espace contre universalisme", in Du politique¼ , op. cit., pp. 127-136, trad. de "Grossraum gegen Universalismus" (1939), intégré dans Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit.

    32 F. Ratzel, op. cit., p. 77.

    33 "Accélérateurs involontaires, ou la problématique de l’hémisphère occidental", art. cit., p. 171.

    34 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 168.

    35 Cf. "Grand espace contre universalisme", art. cit., pp. 127-136 ; Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., pp. 5-30, 50-67 ; Jean-Louis Feuerbach, "La théorie du Grossraum chez Carl Schmitt", in Helmuth Quaritsch (hrsg), Complexio oppositorum. Über Carl Schmitt, Berlin, Duncker u. Humblot, 1988, pp. 401-418.

    36 Précis de droit constitutionnel, Sirey, 1929 (1923), pp. 222-232.

    37 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 161.

    38 Ibid., p. 165.

    39 Sur la dénonciation schmittienne des "pouvoirs indirects", cf. principalement "Il Leviatano¼ ", op. cit. ; "Führung und Hegemonie", Schmollers Jahrbuch, LXIII, 5, 1939, pp. 513-520 ; "Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität", art. cit. ; "Neutralité et neutralisations¼ ", op. cit. ; "Entretien sur le pouvoir", Commentaire, n° 32, 1985-1986, pp. 1113-1120, trad. partielle de Gespräch über die Macht und den Zugang zum Machthaber (1954).

    40 "La Mer contre la Terre", op. cit., p. 140.

    41 Cf. "Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat", op. cit., pp. 238-239 ; "Die zwei grossen ‘Dualismen’ des heutigen Rechtssystems¼ ", in PuB, op. cit., pp. 261-270 ; "La Mer contre la Terre", op. cit., pp. 137-141 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 143-168.

    42 "Accélérateurs involontaires¼ ", op. cit., p. 171.

    43 Deux raisons ont poussé Hitler à déclarer la guerre, conformément aux engagements du Pacte tripartite : primo, l’insistance de la Kriegsmarine à déclencher une guerre maritime vigoureuse contre les Anglo-Américains, en liaison avec le Japon ; secundo, l’hostilité réelle de l’Amérique de Roosevelt -passée de la non-belligérance partialle en faveur de la France et de la Grande-Bretagne à la "guerre non déclarée" contre l’Allemagne, au fil de l’évolution d’une trompeuse législation sur la neutralité, de 1935 à 1941 — et la révélation, à l’initiative du groupe isolationniste au Sénat, du Victory Program, qui montre que les États-Unis se préparent à une guerre totale contre l’Axe (Philippe Masson, Histoire de l’armée allemande 1939-1945, Paris, Perrin, 1994, pp. 189-190).

    44 "Accélérateurs involontaires¼ ", op. cit., p. 171.

    45 Ibid.

    46 Ibid.

    47 Ibid., p. 174.

    48 Ibid. Sur la notion de Kat-echon ou catéchonte, tirée de la Deuxième Épître aux Thessaloniciens de Saint Paul dans le Nouveau Testament (2,6), cf. "Drei Möglichkeiten eines christlichen Geschichtsbildes", Universitas, V, 8, 1950, pp. 927-931 (paru sous le titre : "Drei stufen historischer Sinngebung"), "L’unité du monde" I et II, trad. de "La unidad del mundo" (1951) et de "Die Einheit der Welt" (1952), in Du politique¼ , op. cit., pp. 225-236 et 237-249.

    49 "Accélérateurs involontaires¼ ", op. cit., p. 172.

    50 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 89.

    51 Cf. "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", op. cit., pp. 81-100 ; "Grand espace contre universalisme", op. cit., pp. 127-136 ; "Accélérateurs involontaires¼ ", op. cit., pp. 169-175 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 84-86. Après la défaite, les choses s’inverseront : c’est l’Allemagne qui sera considérée comme un Kat-echon, et c’est Hitler qui apparaîtra comme le plus grand "accélérateur involontaire" de l’histoire.

    52 Le juriste a pris l’option de "porter à leur point de parfait développement herméneutique pour l’intelligence de l’univers technique et industriel d’aujourd’hui les paragraphes 247 et 248 des Principes de la philosophie du droit de Hegel, qui en sont le germe dans l’histoire des idées", la réflexion marxiste ayant développé, quant à elle, les paragraphes 245 et 246 (Théorie du partisan, op. cit., pp. 290 et 317 ; cf. aussi El nomos de la tierra¼ , op. cit., p. 25).

    53 L’analyse de Fernand Braudel s’accorde avec celle de Hegel ou de Carl Schmitt : le grand commerce maritime est l’impulsion fondamentale du capitalisme (cf. Civilisation matérielle, économie, capitalisme, XV-XVIIIe siècles, tome 3 : Le temps du monde, Armand Colin, 1979, pp. 302-303, 477-478 et 497-502).

    54 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 154.

    55 El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 49, 209-211.

    56 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 84.

    57 Sur le "cauchemar", dixit Carl Schmitt, de "l’unité du monde", cf. les deux textes cités in Du politique¼ , op. cit., ainsi que Theodor Däublers ‘Nordlicht’¼ ", Berlin, Duncker u. Humblot, 1990 (1916), La notion de politique, op. cit. ; "Nehmen / Teilen / Weiden¼ ", in Ernst Forsthoff, Rechtsstaatlichkeit und Sozialstaatlichkeit. Aufsätze und Essays, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1968 (1953), pp. 95-113 ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", art. cit. ; "The Legal World Revolution", Telos, n° 72, pp. 73-89, trad. américaine de "Die legale Weltrevolution" (1978).

    58 N. Sombart, op. cit., p. 311.

    59 Cf. Staatsgefüge und Zusammenbruch des Zweiten Reiches¼ , op. cit., p. 15 ; "Totaler Feind, totaler Krieg, totaler Staat", op. cit., pp. 238-239 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 150-151 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 81-84 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 49 et 209-211 ; "Drei Möglichkeiten eines christlichen Geschichtbildes", art. cit., p. 927 ; N. Sombart, op. cit., pp. 311-333.

    60 Préf. de 1963 à La notion de politique, op. cit., pp. 53-54.

    61 C’est ainsi qu’il qualifie Tocqueville dans un texte inclus dans son volume autobiographique, Ex captivitate salus, Cologne, Greven, 1950, "Historiographie existentielle : Alexis de Tocqueville", trad. de "Existentielle Geschichtsschreibung : Alexis de Tocqueville" (1950), in Du politique¼ , op. cit., pp. 211-214.

    62 Cf. "Interrogation of Carl Schmitt by Robert Kempner", Telos, n° 72, été 1987, Special Issue. Carl Schmitt : Enemy or Foe ?, New York, pp. 97-129.

    63 Carl Schmitt est l’auteur, après 1945, d’une œuvre de "recueillement" mais aussi d’"impénitence" (pour reprendre l’expression de Joseph Rovan à propos d’Ernst von Salomon, préf. à Le questionnaire, Paris, Gallimard NRF, 1982 (1951), p. IX).

    64 Cf. principalement El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Théorie du partisan, op. cit.

    65 Pp. 51-62 de la trad. française, op. cit.

    66 Ibid., p. 52. Le savant en donne trois exemples : les conquêtes d’Alexandre le Grand, l’Empire romain du ier siècle après J.-C., les croisades médiévales.

    67 Ibid., p. 66.

    68 Cf. "La Mer contre la Terre", op. cit., pp. 137-141 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 143-168 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 51-67.

    69 C’est un hymne "à la gloire de la baleine et de ses chasseurs" que lance Carl Schmitt, s’inspirant de Michelet et de Melville, au début de Terre et Mer¼ (op. cit., pp. 32-36).

    70 Ibid., p. 69.

    71 Cf. "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit. ; "La formation de l’esprit français par les légistes", op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit.

    72 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 152.

    73 Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 50-51.

    74 Cf. Les origines du droit international, Bruxelles-Paris, A. Castaigne/ Thorin & Fils, 1894, pp. 379-386.

    75 Ce qu’on a appelé la "bataille [académique et patriotique] des fondateurs" du droit des gens (cf. Peter Haggenmacher, "La place de Francisco de Vitoria parmi les fondateurs du droit international", in Actualité de la pensée juridique de Francisco de Vitoria, Journées d’études organisées par le Centre Charles de Visscher pour le droit international, les 5-6 décembre 1986, Bruxelles, Bruylant, 1988, pp. 27-80).

    76 El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 216-218. La Convention sur le droit de la mer signée à Montego Bay le 10 décembre 1982 a étendu la souveraineté de l’État côtier à 12 milles marins, plus une zone économique exclusive (ZEE) de 188 milles au-delà de la limite extérieure, d’où le bouleversement des principes anciens (en témoigne l’abondante littérature juridique) et l’annexion par les États de vastes espaces marins (cf. Hérodote, n° 32, 1/1984, "Géopolitiques de la mer").

    77 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 78.

    78 In N. Sombart, op. cit., p. 312 ; "La Mer contre la Terre", op. cit., p. 138.

    79 "La Mer contre la Terre", op. cit., p. 140 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 162 ; Terre et Mer¼ , op. cit., p. 79.

    80 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 162.

    81 Sur l’État et le caractère interétatique du droit des gens européen (qui n’exclut pas les institutions transnationales), cf. principalement Théorie de la Constitution, op. cit. ; "Éthique de l’État et État pluraliste", trad. de "Staatsethik und pluralistischer Staat" (1930), in Parlementarisme et démocratie, Paris, Seuil, 1988, préf. P. Pasquino (recueil de 6 textes de 1923 à 1931), pp. 129-150 ; Hugo Preuss¼ , op. cit. ; La notion de politique, op. cit. ; Scritti su Thomas Hobbes, op. cit. (en français, "L’État comme mécanisme chez Hobbes et Descartes", Les Temps modenes, 1991, pp. 1-14, trad. de "Der Staats als Mechanismus bei Hobbes und Descartes", 1937) ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit. ; "La formation de l’esprit français par les légistes", op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; Hamlet ou Hécube¼ , op. cit.

    82 Cf. Michel Foucher, Fronts et frontières. Un tour du monde géopolitique, Paris, Fayard, 1988.

    83 Cf. "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 145-150 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., p. 150 ; O. Beaud : La puissance de l’État, Paris, PUF, 1994, pp. 121-125. Plus largement, Carl Schmitt, à l’encontre d’une pensée juridique étrangère à l’espace (celle de Kelsen ou de Scelle), entend montrer la relation fondamentale entre l’ordre (Ordnung) et le lieu (Ortung), entre le droit (Recht) et l’espace (Raum) ; cf. Völkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit. ; Terre et Mer¼ , op. cit. ; El nomos de la tierra¼ , op. cit. ; "Nehmen / Teilen / Weiden¼ ", art. cit.

    84 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 74. Cf. "La mer contre la Terre", op. cit., pp. 137-141 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 143-168 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 17-80.

    85 Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 62-63.

    86 Cf. El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 33-47.

    87 Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, Carl Schmitt exprime le dépit allemand de ne pas avoir acquis et conservé (après 1919) un empire colonial (centre-africain) digne de ce nom (cf. Völkerrechtliche Grosssraumordnung¼ , op. cit., pp. 54-59 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 268-269).

    88 Cf. El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 24-25, 202-220 et 407-418 ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", op. cit., pp. 165-169.

    89 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 83.

    90 "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., p. 168.

    91 Terre et Mer¼ , op. cit., p. 88 ; Raymond Aron : Paix et Guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1984 (1962), p. 214.

    92 Sur la "dimension aérienne", cf. Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsberiff, op. cit., p. 43 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 89-90 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 24-25 et 418-428 ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", op. cit., pp. 168-169 ; Théorie du partisan, op. cit., pp. 281-282.

    93 Cf. Volkerrechtliche Grossraumordnung¼ , op. cit., pp. 59-67 ; "La Mer contre la Terre", op. cit., pp. 141-142 ; "Souveraineté de l’État et liberté des mers", op. cit., pp. 148 et 168 ; "La formation de l’esprit français par les légistes", op. cit., p. 210 ; Terre et Mer¼ , op. cit., pp. 80-90 ; El nomos de la tierra¼ , op. cit., pp. 210-220 ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", op. cit., pp. 165-169.

    94 Sur la guerre froide, cf. "L’unité du monde" I et II, op. cit. ; "Nehmen / Teilen/ Weiden¼ ", op. cit. ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", op. cit. ; "Die planetarische Spannung zwischen Ost und West und der Gegensatz von Land und Meer", art. cit. ; "Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg", Schmittiana II, pp. 11-30, trad. allemande de "El orden del mundo despuès la Segunda Guerra mundial" (1962) ; Théorie du partisan, op. cit. ; "The Legal World Revolution", art. cit. Sur la correspondance entre l’antagonisme russo-américain et la confrontation puissance continentale/ puissance maritime, cf. Hervé Coutau-Bégarie, "Pour une analyse historique et géopolitique de la puissance maritime", Hérodote, n° 32, pp. 67-74.

    95 "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", op. cit., p. 165.

    96 "Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg", art. cit., pp. 12-27.

    97 Pour parler comme Heidegger.

    98 En essayant implicitement de réhabiliter l’armée allemande confrontée aux partisans russes.

    99 "Die planetarische Spannung¼ ", op. cit., pp. 20-40. Sur Castex, cf. H. Coutau-Bégarie, art. cit., pp. 66-67 ; La puissance maritime. Castex et la stratégie navale, Paris, Fayard, 1985, "La dialectique castexienne de la terre et de la mer", pp. 219-248.

    100 Sur ce thème, cf. principalement La notion de politique, op. cit., ainsi que Heinrich Meier, Carl Schmitt, Léo Strauss et la notion de politique : Un dialogue entre absents, Commentaire/Julliard, 1990.

    101 Cf. "L’unité du monde" I et II, op. cit., pp. 225-236 et 237-249 ; "Le nouveau ‘nomos’ de la Terre", op. cit., pp. 165-169 ; "Die planetarische Spannung¼ ", op. cit., pp. 20-40 ; "Die Ordnung der Welt¼ ", op. cit., pp. 12-27.

    « MounierPacifique »
    Pin It

    Tags Tags :
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :