• Ratzel

    RatzelFRIEDRICH RATZEL

    Anthropogéographie et géographie politique


    Géographe allemand (1844-1904), mais aussi naturaliste, journaliste, voyageur, F. Ratzel présenta une thèse sur l'émigration chinoise avant d'enseigner à Munich (1876) puis à Leipzig (1886). Il a contribué à « rétablir dans la géographie l'élément humain dont les titres semblaient oubliés et à reconstituer l'unité de la géographie sur la base de la nature et de la vie » (Vidal de la Blache) [par ex. pour lui, la connaissance des immigrants puritains était plus importante que celle du relief pour « comprendre » la Nouvelle-Angleterre]. En ethnologie, il marque la période de la transition de l’évolutionnisme au diffusionnisme dont ses travaux sont reconnus comme pionniers, not. en fondant une nouvelle discipline scientifique : l'anthropogéographie. Ses spécificités méthodologiques ont consisté dans une vision compréhensive de l'homme et du fait culturel qui sont toujours en contexte dans des environnements particuliers. Ratzel a formulé les concepts de « zones culturelles » et de « cercles culturels » qui, dans une certaine mesure, peuvent se rapporter aux concepts subséquents aux catégories de « secteurs ethnographiques historiques » et de « types économico-culturels ». Il fut un théoricien de l'espace et du lieu ; on lui reprochera plus tard une image trop passive des sociétés : « un peuple doit vivre sur le sol qu'il a reçu du sort, il doit y mourir, en subir la loi ». Nonobstant l'instrumentalisation idéologique par le national-socialisme du concept d'espace vital dans un sens expansionniste, Ratzel n'en reste pas moins l'un des fondateurs de la géopolitique.

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    Géographe né le 30 août 1844 à Karlsruhe, Friedrich Ratzel développe l'héritage des géographes allemands du XIXe siècle (Carl Ritter, Robert Jannasch, Ferdinand von Richthofen, Alfred Kirchhoff, Theobald Fischer et Friedrich Fabri) puis jette les bases de la géopolitique moderne (Kjellen, Mackinder, Haushofer, Maull, Spykman, etc.). On lui doit le fameux concept de Lebensraum (espace vital) qui connaitra maintes interprétations au cours des évenéments du XXe siècle. Le point de départ des études géographiques de Ratzel est biologique, dans un cadre entièrement dominé, à l'époque, par Darwin et son disciple allemand Ernst Haeckel. En effet, Ratzel a d'abord étudié la pharmacie et la zoologie. Son étude des peuples, et des territoires qu'ils occupent, est influencée par les idées évolutionnistes de Darwin sur la migration des espèces. Correspondant de la Koelnische Zeitung en Amérique en 1873, Ratzel acquiert Outre-Atlantique les bases empiriques et pratiques de ses démarches ultérieures. En observant le territoire américain, immense et en voie de rentabilisation, situé entre deux océans qu'il s’apprête à dominer, Ratzel tire toute une série de leçons politiques. Son étude sur la Chine et les migrations chinoises (Die chinesische Auswanderung, 1876) démontre les intentions pacifiques de la géographie politique de Ratzel. La colonisation intérieure de la Chine, explique-t-il admiratif, s'est faite par l'agriculture et le commerce non par la guerre : c'est ce modèle que doivent suivre les peuples expansifs et énergiques, parmi lesquels le peuple allemand. De 1875 à 1886, il enseigne à l'Université Technique de Munich, puis de 1886 à 1904, à l'Université de Leipzig.

    L'œuvre de Ratzel est une tentative de dépasser une géographie purement compilatoire et de forger, à l'usage des diplomates et des militaires, une "technologie spatiale", portée par un "sens de l'espace" (Raumsinn). En schématisant quelque peu, il est possible de résumer l'œuvre de Ratzel en 6 points majeurs :

    1. Les États sont des organismes vivants, qui naissent, vivent, vieillissent et meurent.
    2. La croissance des États en tant qu'organismes est déterminée à l'avance. Le géographe et l'homme d'État ont donc pour tâche de découvrir et de décrire les lois éternelles qui régissent cette croissance.
    3. Le paysage historique et géographique marque les hommes, les ressortissants d'un État.
    4. La notion d' "espace vital" (Lebensraum) est centrale.
    5. L'opposition entre "puissances continentales" et "puissances maritimes" revêt une importance de premier plan dans les relations entre les peuples (cf. Das Meer als Quelle der Voelkergröße, 1900).
    6. La "géographie politique" recèle une dimension subjective que Ratzel appelle le "sens de l'espace" (Raumsinn) et "l'énergie vitale" (Lebensenergie).


    Ratzel meurt le 9 août 1904 à Ammerland.

    Anthropogeographie

    Dès son introduction à cet ouvrage majeur (1882, 2ème éd. 1889), Ratzel pose une déclaration de principe  : la vie est unité (c'est sa profession de foi moniste) et il y a unité des forces vitales, ce qui permet de parler de biogéographie. Ratzel se réfère ensuite à plusieurs auteurs qui ont étudié l'influence des conditions naturelles sur l'évolution de l'humanité : Montesquieu avec L'esprit des lois (1748), Voltaire avec son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756), Buffon avec son Histoire naturelle de l'homme (1749), Kant, Reinhold Forster, Pallas, E.A.W. Zimmermann, Herder et, bien sûr, Carl Ritter, sans oublier l'idée d'environnement chez Lamarck, Comte et Taine. Comme l'avait déjà démontré Hume, la nature exerce des influences diverses sur les hommes : des influences sur le corps ou l'esprit de chaque individu, incidences accélérantes ou retardatrices sur l'expansion spatiale des populations, incidences sur la structure sociale. De la multiplicité de ces influences et incidences, on peut déduire la variabilité des peuples, dont les qualités acquises demeurent, même en cas de migration ou de transplantation.

    Du fait de ces influences multiples dues aux conditions naturelles, bon nombre de peuples sont polytypiques (mehrtypisch). Tout peuple contemporain, poursuit Ratzel, est le produit d'un mixage déterminé entre deux ou plusieurs fragments de peuple, ce qui s'observe surtout chez les peuples de marchands et de marins. Les peuples non mixés sont monotones, immobiles et ne progressent pas, explique Ratzel, comme ce fut le cas dans l'Égypte ancienne. Quant aux peuples bi-typiques, ils sont instables car, chez eux, il n'y a jamais domination définitive d'un type sur l'autre. Certains mixages raciaux peuvent donner de bons résultats dans le processus d'acculturation d'un territoire : le mixage entre Indiens et Trappeurs européens (français et anglais) a permis une bonne exploitation des territoires voisins de la Baie de Hudson au Canada ; le mixage des Indiens avec des esclaves noirs au Mexique a permis de mettre en œuvre les plateaux secs et les zones forestières humides de l'Amérique centrale.

    Le facteur “sol"

    Le facteur sol joue un rôle de premier plan dans la politique. On ne peut penser ni l'État ni la société sans sol. Les sociologues qui pensent l'homme comme détaché de la Terre sont dans l'erreur ; la cellule première de toute société, soit la famille monogame avec ses enfants, vit d'un sol qu'elle cultive et sur lequel elle chasse. La croissance démographique postule la rentabilisation de toujours plus de sol et provoque la différenciation entre les diverses composantes d'une société, parce qu'il y a inégalité des sols. Les familles finissent par former un réseau de relations liées à un sol, qui sera successivement le clan (Sippe) puis l'État.

    Ratzel explicite ensuite les méthodes de l'anthropogéographie, science descriptive qui procède par classification, induction et historischer Umblick (regard panoramique sur l'histoire). Cette anthropogéographie a des limites : elle n'approfondit pas nécessairement les éléments de la géographie physique ; elle n'est donc pas toute la géographie.

    Mobilité et patries originelles

    L'anthropogéographie englobe l'histoire, en tant que mouvement historique. Les peuples y sont perçus dans leur mobilité. La mobilité est une caractéristique de tous les peuples, y compris ceux qui sont apparemment les moins mobiles. Cette affirmation ratzelienne de la mobilité des peuples s'oppose à la recherche contemporaine des Ursitze (patries originelles). Pour Ratzel, il n'y a pas de lieu originel qui aurait été en quelque sorte un paradis identitaire, où le peuple vivait dans la paix. L'objet de l'anthropogéographie n'est donc pas de décrire des sols indépendemment des mouvements qui y surviennent, mais d'étudier le rapport entre ce sol et les éléments mouvants qui s'y déploient. D'où, dans cette optique qui privilégie le mouvement, le territoire d'un peuple est perçu comme aussi mouvant que le peuple lui-même.

    La mobilité est le fruit de la croissance démographique qui exige d'abord du peuple la colonisation intérieure, c'est-à-dire l'exploitation systématique de son territoire par intensification de la culture, ce qui renforce et intériorise de plus en plus le lien matériel, affectif et psychique au sol. Quand il y a épuisement des ressources et croissance ininterrompue, la mobilité s'extériorise par émigration, assortie d'un changement de caractère (ainsi, le Turc est différent en Asie Mineure et dans l'Altaï ou sur les bords de la Caspienne). Les périodes d'apaisement ne signifient ni repos définitif ni mort historique. Ratzel signale aussi les migrations spirituelles, comme celle de l'Égypte antique qui inspire les cultures d'Asie Mineure et de Chypre.

    Tribus pénétrantes et tribus pénétrées

    Au stade initial primitif, les peuples sont petits et répartis de façon clairsemée sur le territoire, d'où, entre les zones habitées, subsistent des espaces inoccupés où peuvent, le cas échéant, s'introduire des éléments allogènes. Les Indiens d'Amérique étaient peu nombreux et répartis sur d'immenses territoires, ce qui a favorisé la colonisation de souche européenne, pénétrant dans les zones laissées en friche. Les sociétés primitives gardent généralement la moitié du sol inoccupé en réserve. Elles ne comptent pas beaucoup de ressortissants et ceux-ci sont mobiles et ne restent pas longtemps fixés sur un sol. Cette mobilité des sociétés primitives pose problème dans les études préhistoriques, comme le montre l'étude de Quatrefages sur les Guarani, où des tribus pénétrantes se juxtaposent à des tribus pénétrées, mêlant de la sorte des populations hétérogènes sur un même territoire.

    Au stade supérieur, l'anthropogéographie de Ratzel constate un rapport plus complexe au sol ; celui-ci est plus fortement rentabilisé, la population y est plus ancrée. Il y a en outre disparition progressive des espaces vides entre les agglomérations, aussi rudimentaires soient-elles. Dans ce contexte, la mobilité acquiert une dimension nouvelle : celle du Verkehr (circulation). Ratzel se rend compte que le Verkehr s'observe déjà chez les Aborigènes australiens ou les Esquimaux mais sans provoquer une accélération de l'histoire et des communications par la construction de routes durables.

    Nomadisme et communication

    Les types de mouvements de peuple sont variés : mouvement intérieur, migrations inconscientes, migrations désordonnées, guerres, fuites devant des envahisseurs, mouvements passifs, nomadisme, colonisation, etc. Les réflexions de Ratzel sur le nomadisme sont d'une grande pertinence. Le nomadisme, fait des peuples de pasteurs contraints d'errer quand la croissance de leurs troupeaux l'exige, postule une organisation guerrière permanente. Les ressortissants de ces peuples de pasteurs sont toujours prêts à affronter le pire et compensent leur instabilité territoriale par une hiérarchisation stricte de leurs sociétés. Leurs apports culturels sont modestes mais ils unissent les peuples par leur sens de la discipline et se font ainsi vecteurs d'idées, communicateurs.

    La sédentarisation marque l'arrêt de la mobilité de type nomade. Commence alors l'ère de la colonisation consciente. Les émigrations ne sont plus dictées par des facteurs comme la raréfaction des pâtures ou l'accroissement des troupeaux mais par la dissidence religieuse ou idéologique (les dissidents religieux anglais qui se fixent en Amérique), où prédominent les éléments jeunes et masculins.

    Dans cette optique sédentaire, la croissance du peuple doit être canalisée et dirigée par l'État. L'État doit veiller à disposer de suffisamment de sol pour garantir la croissance et la permanence d'un peuple. La perte de sol enclenche un processus de recul. L'histoire nous montre qu'il y a eu des perceptions vastes de l'espace et des perceptions réduites de l'espace. Les Romains ont évolué d'un espace réduit dans le Latium à une conception de l'Orbis, car leurs efforts étaient portés par une conception vaste de l'espace. Les Grecs, en revanche, avaient une conception étroite de l'espace, visant à préserver leur spécificité en évitant l'éparpillement sur un territoire trop vaste. Une telle conception de l'espace se repère également chez les peuples habitués à un écosystème montagneux ou forestier. Pour eux, il y a risque d'éclatement s'ils débordent sur la plaine, territoire de nature foncièrement différente, plus ouvert au Verkehr.

    Œcumène en croissance constante

    Dans le second volume de son Anthropogeographie, Ratzel définit ce qu'il entend par œcumène [du grec oikoumenê : ensemble de la terre habitée (connue)], soit la zone habitée par les humains sur la planète Terre. Au cours de l'histoire, l'œcumène réduit des Anciens s'est accru sans cesse pour couvrir bientôt l'ensemble de la surface du globe, faisant disparaître les zones an-œcuméniques, y compris les dernières îles inhabitées des Océans Indien et Pacifique. La conquête européenne de l'Amérique a fait que nous nous sommes habitués à percevoir l'Amérique comme un Extrême-Occident, alors que l'Amérique pré-colombienne ignorait la maîtrise du fer, à l'instar des cultures polynésiennes. C'est la raison de l'effondrement des civilisations amérindiennes. Dans cette perspective, l'Amérique était un Extrême-Orient de l'espace pacifique.

    Ratzel examine ensuite le rapport entre la densité de la population et le niveau de culture. La densité faible, clairsemée, est indice d'un niveau civilisationnel bas ; la densité forte, elle, est indice d'un ancrage, d'un enracinement de longue durée, donc d'un niveau civilisationnel élevé. L'effondrement d'une densité indique un recul. Les peuples à niveau civilisationnel bas cèdent généralement le terrain à la civilisation (à l'époque de Ratzel, identifiée à l'Europe). C'est une conséquence de l'élargissement de l'œcumène et de l'européanisation de la planète. Ce processus s'accompagne de destructions de peuples par violence, mixages et confiscation de terres.

    Les peuples à niveau civilisationnel bas s'auto-dissolvent, s'auto-détruisent, notamment à cause de certaines pratiques culturelles et cultuelles comme le cannibalisme, l'infanticide rituel, les castrations pour motifs religieux, l'interdiction pour les femmes et les enfants de consommer certains aliments riches, etc. Les monothéismes, facteurs de progrès, ont mis fin à ces pratiques, selon Ratzel.

    Les 2 volumes de l'Anthropogeographie de Ratzel, outre les réflexions sur l'homme que nous avons mises en exergue ici, contiennent de vastes chapitres traitant de géographie physique.

    Ethnologie

    Dans le chapitre introductif à ce volumineux ouvrage (Voelkerkunde, 3 vol., 1885/88, 2 vol. revus et corrigés 1894), Ratzel définit la tâche de sa Voelkerkunde (ethnologie) : prouver la cohésion de l'humanité, l'unité finale du genre humain. Celui-ci n'est pas divisé en entités (raciales) distinctes, séparées par des fossés insurmontables mais au contraire reliées entre elles par des "différences de degrés". L'objet de la Voelkerkunde est donc d'étudier les passages, les passerelles, entre ces diverses entités et de montrer la cohésion interne qui leur est sous-jacente. Pour Ratzel, l'humanité constitue un tout formé de diversités et rassemblé en un œcumène. Au sein de cet œcumène vivent, en marge, les Naturvoelker, plus dépendants de la nature que les Kulturvoelker.

    La différence entre Naturvolk et Kulturvolk ne réside pas dans le degré de civilisation mais bien plutôt dans le type de rapport à la nature. La culture est affranchissement des pesanteurs naturelles : elle ne détache pas définitivement et complètement l'homme de la nature mais instaure entre eux des liens plus diversifiés et complexes, moins immédiats donc moins fragilisants. Pour Ratzel, la culture est la somme de tous les acquis culturels donnés à un moment précis de l'histoire. Il définit ensuite le langage comme un don général de l'humanité, comme un phénomène propre à l'ensemble des races humaines, comme un reflet de la vie en mutation constante. Sa Voelkerkunde contient toute une série d'intéressantes spéculations sur les langues, leur naissance, leur croissance et leur déclin, sur les mots fossiles, les dialectes, les rapports entre la langue et le niveau de culture, etc.

    L’origine de la famille

    L'ouvrage contient également d’importantes réflexions sur l'origine de la famille et de la société que l'on comparera utilement aux spéculations de son époque, celles de Bachofen, Morgan, Marx et Engels. Pour Ratzel, la famille est le point de départ de toute vie sociale et politique. La polygamie survient quand il y a plus de femmes que d'hommes (à la suite de guerres par exemple), la polyandrie, quand il y a davantage d'esclaves masculins que féminins dans une société. Le matriarcat trouve son origine dans les mariages de groupe où seule la maternité pouvait être déterminée avec certitude. L'exogamie et l'enlèvement des femmes sont traitées avec une égale précision. Ratzel infirme les propos de Marx en démontrant qu'il n'y a pas de peuple communiste à l'état pur mais suffisamment de "communisme" dans les Naturvoelker pour que cela constitue un frein à leur européanisation ainsi qu'un facteur d'indolence qui empêche leur envol économique.

    Dans son chapitre sur l'État, Ratzel rappelle que tous les peuples vivent enserrés dans des liens politiques plus ou moins lâches ou stricts. Les États se développent par la double action des cultivateurs et des pasteurs. Dans les sociétés primitives où il y a des strates de pêcheurs, les qualités requises pour diriger des esquifs rudimentaires se muent en qualités politiques : l'État, aussi embryonnaire soit-il, se dirige comme un bateau ou une flottille de barquettes. Les cultivateurs, qui œuvrent davantage en solitaires, montrent une propension moins grande à créer des États. Mais la continuité de leurs œuvres, accomplies avec patience, la proximité de leurs fermes, créent un tissu de souvenirs et un réseau d'intérêts communs, déterminés par le sol qu'ils occupent. Si les peuples de cultivateurs tendent à créer des États nains, les peuples de pasteurs et de nomades construisent très rapidement des États gigantesques, unis par la discipline acquise au cours des transhumances de troupeaux. La famille patriarcale des peuples de pasteurs accuse déjà cette cohésion que les circonstances transposeront dans les rouages de l'éventuel État ou empire. Les peuples de chasseurs choisissent le plus fort comme chef, tandis que les peuples pastoraux, le plus ancien, celui qui conserve un maximum de souvenirs. De là, les tendances à l'oligarchie militaire ou à la gérontocratie. Dans les États sédentarisés, les résidus de nomadisme sont refoulés aux frontières, dans des zones tampon transformées en territoires de chasse ou en réserve de terres à coloniser.

    Ratzel poursuit ses réflexions ethnologiques en évoquant la guerre qui, dans les sociétés primitives, est moins sanglante mais plus longue que les guerres européennes et dont l'objectif est l'extermination définitive de l'adversaire. L'État tire l'homme de son isolement infécond.

    Le gros des deux volumes de la Voelkerkunde est constitué de chapitres traitant une à une chacune des races et sous-races de l'humanité.

    Géographie politique

    Ouvrage le plus connu de Ratzel, Politische Geographie (1897) se compose de neuf parties. La première étudie les rapports entre le sol et l'État. Pour Ratzel, l'État est un organisme lié à un sol (bodenständig), à un terreau précis. Ce rapport organique permet de parler de "biogéographie". Dans cette perspective biogéographique, tout État est une parcelle de l'humanité liée à un sol donné, lequel est la matière qui lui donne assise. Sans sol, impossible de penser l'homme, donc de penser l'État. Dans la foulée, Ratzel donne une définition du peuple (Volk) : c'est un regroupement humain soudé politiquement et constitué de groupes et d'individus qui ne sont pas nécessairement apparentés sur les plans ethnique et linguistique mais ancrés dans un sol commun. C'est donc l'espace (Raum) qui fait le peuple. L'État se développe en déployant les caractéristiques de son sol. Les caractères de l'État procèdent donc de la conjugaison des caractéristiques du peuple (ou des peuples) qui l'anime(nt) et du sol qui le porte.

    Politique territoriale et politique non territoriale

    À partir de ces définitions, Ratzel distingue une "politique territoriale" et une politique "non territoriale". La "politique territoriale" vise à acquérir du sol et à le rentabiliser. La "politique non territoriale", pratiquée par les puissances strictement commerciales, ne vise que l'exploitation pure et simple sans perspective sur le long terme. Sans souci du socle, cette "politique non territoriale" demeure éphémère. Le sol constitue également l'enjeu des conflits sociaux intérieurs : à cause de la répartition inégale des terres ou à cause des différentes façons d'entrevoir son exploitation.

    Ratzel, ensuite, étudie les "puissances sans sol" (landlose Mächte), les "peuples sans sol" (landlose Voelker) et les "territoires sans peuple" (volklose Länder). Les puissances sans sol cherchent un sol où s'ancrer : elles sont souvent des puissances spirituelles en quête d'un territoire à modeler selon leurs conceptions (califat, pontificat catholique romain, théocratie tibétaine). Les peuples sans sol relèvent de deux catégories :

    • 1) les peuples en horde, qui sont fondateurs d'État parce qu'ils cherchent à se fixer,
    2) les peuples en diaspora (Juifs, Tziganes) qui ne fondent pas d'État.

    Les puissances sans sol et les peuples sans sol s'associent quelque fois comme dans les cas du califat qui utilisent les énergies du peuple seldjoucide ou de la papauté catholique-romaine qui prend les Normands à son service. Ratzel distingue ensuite la possession du sol de la domination du sol. Posséder un sol ne signifie pas le dominer. Dominer un sol signifie s'y ancrer toujours davantage, s'y enraciner (Einwurzelung) par le travail agricole.

    Ancrage et enracinement

    Cette notion ratzélienne d'ancrage et d'enracinement conduit à une définition de la culture comme maîtrise du sol par essartage, assèchement des marais, par le travail lent et patient de plusieurs générations, par la charrue. La conquête idéale est donc la conquête pacifique par l'(agri)culture. Les strates sociologiques sont déterminées elles aussi par le rapport au sol. Les hiérarchies sociales découlent d'une répartition inégale des terres. L'objectif de tout État sain est de limiter les ventes de terres, l'aliénation du sol, par héritage ou dispersion et de viser ainsi une sorte d'égalité entre les pairs. Cet idéal vieil-européen est revenu à la surface en Argentine (Rotos, Gauchos),  aux États-Unis et chez les Squatters  d'Australie.

    Dans ses chapitres sur les rapports sol/État, Ratzel analyse le nomadisme et l'opposition entre pasteurs et cultivateurs. La zone qui s'étend du Jourdain à l'Amour est dominée par le nomadisme du désert et de la steppe. Les peuples nomades pratiquent l'économie de la razzia (Raubwirtschaft) et s'organisent grâce à la discipline militaire rigoureuse de leurs "colonnes volantes". Mais cette discipline et cette rigueur sont éphémères car grandes gaspilleuses d'énergies vitales qui ne sont pas tournées vers la rentabilisation d'un sol. La sédentarité des cultivateurs est vectrice d'affaiblissement moral mais consolide la culture. Ratzel décrit les qualités morales supérieures du nomade, dues à sa "pureté raciale" (Bédouins, Mongols, Kirghizes) et à sa fidélité à la parole donnée, et les opposent à la corruption des sédentaires et sédentarisés urbains. Mais, en même temps, il affirme la supériorité économique du sédentaire cultivateur qui conquiert lentement le sol en friche où erre le nomade (le Chinois contre le Mongol, le Russe contre les peuples turcs d'Asie centrale, l'Anglo-Celte contre l'Amérindien). Les sédentaires fixent la culture, tremplin vers les grandes réalisations humaines.

    Dans sa seconde partie, Ratzel étudie les mouvements historiques et la croissance de l'État. Les mouvements historiques sont pour lui les mouvements des hommes sur la Terre, mouvements qui obéissent à un ensemble de lois ; analyser ces mouvements et mettre ces lois en exergue, tel est l'objet de "l'anthropogéographie". L'histoire, comme la vie, est mouvement, est l'ensemble des mouvements et contre-mouvements suscités par l'homme. Parmi ces mouvements, la guerre est le moyen le plus violent : elle est portée par l'élément primitif, viril, volontaire et dominateur de l'humanité, dont l'action est généralement éphémère, contrairement aux valeurs féminines de paix, qui sont conservantes et constructives, consolidatrices des acquis (agri)culturels.

    La guerre : modalités diverses

    La guerre connaît plusieurs modalités : la guerre d'annihilation (Vernichtungskrieg) est la plus primitive et la plus inutile car elle se borne à détruire sans rien construire. La guerre de razzia (Raubkrieg) détruit moins mais ne construit rien non plus. La guerre de conquête brute (Eroberungskrieg) ne détruit rien mais ne résout aucun problème d'ordre (agri)culturel. Aux yeux de Ratzel, tout mouvement, guerrier ou non, n'est positif que s'il accroît la valeur du sol. L'histoire procède par différenciation (Differenzierung). La différenciation est l'ensemble des multiples facteurs qui concourent à accroître la valeur du sol, à développer ses virtualités. Par ce processus de différenciation, le monde se complexifie sans cesse. La division du travail est une facette du processus général de différenciation, fruit de la sédentarisation. Ratzel étudie ensuite les phénomènes de conquête et de colonisation.

    La colonisation intérieure

    Quand un peuple connaît un accroissement démographique important, le besoin de terres nouvelles surgit. S'enclenche alors, en une phase première, le processus de "colonisation intérieure", où le peuple en croissance rentabilise son espace vital à outrance. C'est un processus que l'historien peut observer en Chine et en Allemagne, avec les défrichages du Moyen Âge et la mise en œuvre des vallées alpines au XIIe siècle. L'installation de colons souabes et saxons en Transylvanie relève du même projet de "colonisation intérieure" ainsi que la politique de "l'ère agronomique", amorcée en France vers 1850. Quand la "colonisation intérieure" atteint ses limites, le peuple en croissance doit se résoudre à pratiquer la "colonisation extérieure", en recourant à la guerre ou à la conquête (pacifique dans le cas chinois ou dans le cas allemand en Transylvanie et en Posnanie). Le peuple déborde ainsi de son Naturgebiet initial. Ratzel procède ensuite à une classification didactique des différents types de colonisation. Les colonies de peuplement refoulent les autochtones et rentabilisent la terre (USA, Tasmanie) ; les colonies de plantation ou d'exploitation minière utilisent la main-d'œuvre indigène ; les colonies commerciales ou d'exploitation générale laissent intactes les structures sociales autochtones ; les colonies de conquêtes se bornent à occuper les centres nerveux urbains. Dans les colonies de trappeurs (Canada), les aventuriers se mêlent aux indigènes et créent par mixage un type humain nouveau. Le développement des colonies conduit à une européanisation de la Terre. L'héroïsme pacifique, non militaire, des colons provoque un rajeunissement des esprits, y compris en métropole.

    À la fin de sa seconde partie, Ratzel traite du territoire de l'État (Staatsgebiet) et du territoire naturel (Naturgebiet), de leur structure intérieure et de leurs rapports réciproques. Ces rapports créent la sphère de la communauté culturelle qui peut s'étendre au-delà de l'État, au niveau de l'œcumène. Un œcumène de ce type repose sur l'adhésion à un système de droit public, tel qu'il existait à la fin du XIXe siècle en Europe, avec une extension formelle à la Turquie depuis le Congrès de Paris en 1856 et une extension de fait au Japon et à la Chine. La vision ratzélienne du développement de l'humanité part d'une définition du Naturgebiet, dérivée de Carl Ritter. Au départ d'un Naturgebiet précis, un peuple travaille et donne cohésion à un territoire. À un moment donné, il déborde de son Naturgebiet initial et entame un processus de colonisation extérieur.

    Dans la troisième partie de Politische Geographie, Ratzel étudie la croissance spatiale des États, non seulement en soulignant l'impact des facteurs géographiques mais en n'omettant pas d'évoquer les facteurs d'ordre religieux et la dynamique des idées nationales. Il y explique que les États sont petits aux stades culturels inférieurs (villages-États de 100 habitants en Inde, petites îles polynésiennes divisées en entités politiques rivales) et grandissent au fur et à mesure que la culture s'amplifie. Chronologiquement, explique Ratzel, la croissance de l'État suit la croissance d'autres facteurs, économiques et/ou religieux. Les idées religieuses et philosophiques transcendent les frontières et favorisent les regroupements humains.

    Centre et périphérie des œcumènes

    La quatrième partie de l'ouvrage traite de la situation des États en général, de leur position sur la planète. Ratzel évoque aussi dans ces chapitres le rôle des facteurs climatiques. Quand il traite des œcumènes, il met en évidence les différences entre le centre (Innenlage) et les périphéries. L'Allemagne, avec quelques autres nations, occupe le centre de l'œcumène européen. Cette position exige la solidité des ancrages politiques, alors que les zones périphériques des œcumènes peuvent se satisfaire de liens politiques plus lâches, de constructions politiques plus fragiles (administration russe de la zone du fleuve Amour et de la Yakoutie ou administration britannique des territoires du Nord-Ouest canadien). Les centres des œcumènes sont densément peuplés. Les périphéries ont des populations clairsemées.

    La cinquième partie de Politische Geographie traite de l'espace (Raum) proprement dit. Ratzel aborde la notion d'espace, le Raumsinn (sens de l'espace), dans l'esprit des peuples et étudie l'impact de l'élément spatial dans la grandeur historique. Celle-ci procède de la vision qu'ont les hommes d'État de l'espace : cette vision peut être large ou étroite mais doit toujours viser à valoriser les possibles que recèle le sol. La guerre est l'école de l'espace, car elle confronte des masses humaines à la réalité territoriale. La spécificité des peuples s'aperçoit et se mesure à leur façon de maîtriser l'espace. Ratzel émet ensuite toute une série de réflexions sur les États à espaces réduits, dont les villes-États, et sur la densité des populations qui, selon les circonstances, peut s'avérer force ou faiblesse.

    Très intéressantes sont ses spéculations sur l'essence de la circulation (Verkehr). La circulation interpelle trois facteurs spatiaux : deux lieux géographiques, le lieu de départ et le lieu de destination, et le chemin parcouru. Son essence est par conséquent conditionnée par la géographie. La circulation est une forme particulière du mouvement historique, créatrice d'harmonie et accélératrice de l'histoire. La circulation est condition préalable de la croissance de l'État.

    La sixième partie de Politische Geographie traite des frontières, produits des mouvements historiques et expressions du type de mouvement qui leur a donné naissance. L'objectif des hommes d'État doit être de simplifier le tracé des frontières, de donner à leur territoire une morphologie simple, ce qui facilite la défense territoriale et frontalière.

    La septième partie de l'ouvrage traite des côtes, des îles et des presqu'îles. La huitième de la mer, des éléments spirituels animant les thalassocraties, des motifs continentaux et océaniques qui ont favorisé le développement des puissances maritimes : toutes idées que l'on retrouvera dans Das Meer als Quelle der Voelkergroeße (1900). La neuvième partie traite de la physionomie des plaines et des montagnes.

    La mer comme source de grandeur des peuples

    Das Meer als Quelle der Voelkergroeße (1900) : petit ouvrage concis qui aborde la mer, son immensité et son uniformité. Ratzel y décrit les mers périphériques et intérieures, les mers fermées, les détroits, les finistères et les presqu'îles. L'ouvrage nous révèle ensuite l'essence de la thalassocratie et des peuples marins. La mer, explique Ratzel, est voie, chemin, elle est passivité mais n'est toutefois jamais entièrement soumise ; elle est pure nature, la plus pure nature à laquelle l'homme est confronté. D'où les peuples marins, qui font face à cette immensité élémentaire, connaissent mieux le monde et toutes les voies qui y mènent. Ils accroissent considérablement l'horizon politique par leur Weitblick (regard qui porte sur le lointain). C'était le cas des Allemands de la Hanse, des Grecs d'Athènes et des Italiens de Venise. La mer crée les puissances mondiales précisément parce qu'elle est la voie qui mène partout. Elle est donc porteuse de progrès. Ratzel en déduit la différence entre peuples marins et peuples qui ont renoncé à la mer comme les Égyptiens et les Chinois. Ces derniers ont eu une histoire longue mais uniforme, sans contradictions fertilisantes. Ratzel décrit ces civilisations non marines comme des Halbkulturen (demi-cultures) auxquelles manque un élément dynamisant. Le seul élément dynamisant qu'elles ont connu, c'est la menace des peuples de pasteurs nomades d'au-delà de leurs frontières, hostiles à toute forme de culture et pratiquant la guerre de razzia.

    Fragilité de la thalassocratie pure

    Ratzel décrit ensuite ce qu'il entend par "thalassocratie pure". Une thalassocratie pure est une puissance qui ne perçoit pas ou plus que la mer est voie, chemin, et non pas source de puissance. Si un peuple domine la mer outrancièrement, en négligeant toute autre facteur de puissance, c'est, en bout de course, la mer qui finira par le dominer. Ce processus provient du fait que la puissance de la thalassocratie ne repose plus sur un sol mais flotte sur les eaux : une tempête peut y mettre fin du jour au lendemain (l'Armada du Roi d'Espagne en 1588). La puissance maritime, comme nous le montre le développement de l'Empire britannique, croît très vite mais en négligeant l'acquisition de territoires. Les puissances littorales ou insulaires considèrent que la possession de sol est un handicap. Les puissances terrestres, par contre, s'accroissent très lentement mais d'autant plus sûrement. L'exemple d'Athènes montre clairement que les territoires urbains à forte densité dépendent alimentairement des greniers à blé et des vastes zones détentrices de matières premières indispensables à la vie. Les réserves d'Athènes se situaient dans la zone pontique et la force de la cité grecque résidait dans sa maîtrise maritime des voies d'accès au Pont. Quand Philippe de Macédoine coupe ces voies d'accès, Athènes lui tombe entre les mains. La fragilité des thalassocraties réside dans le fait que l'éloignement, la distance, doivent toujours être surmontés. Toute thalassocratie succombe au monopolisme, qui vise l'élimination des concurrents. Telle a été la politique anglaise. Mais, dans l'histoire, jamais une seule puissance n'a régné sans partage sur l'ensemble des terres connues.

    La mer, res nullius, ne connait ni traités ni frontières. Les traités qui visent à réglementer le partage des eaux ou à empêcher la circulation des navires d'une puissance précise dans certaines zones maritimes ne sont jamais de longue durée : la puissance montante est forcément tentée d'en outrepasser les clauses et de bâtir son monopole maritime. La maîtrise des mers permet de tenir longtemps devant tout adversaire qui ne les domine pas : maints exemples historiques le prouvent, notamment celui de Venise qui tient tête à l'Empire Ottoman et celui de l'Angleterre qui finit par vaincre Napoléon. Mieux : les guerres entre puissances continentales favorisent le développement de la puissance maritime qui prend le temps de contrôler les voies océaniques et le commerce mondial. Les États insulaires sont prédestinés à devenir des thalassocraties puissantes. Les États péninsulaires ou littoraux courent toujours le risque d'être balayés par la puissance terrestre de leur hinterland (la Hanse, la Hollande, le Danemark). Cet état de chose explique le formidable développement de l'Angleterre et la rapide ascension du Japon.

    L'irruption du Japon et de sa flotte sur la scène mondiale prouve qu'il y a multiplication constante des puissances maritimes donc disparition du monopole de la puissance dominante, ce qui signifie, à l'époque de Ratzel, recul de l'Empire britannique. Les puissances continentales pures, comme l'Empire de Charlemagne ou le Reich médiéval allemand, sont désormais des souvenirs de l'histoire. Français et Allemands se sont constitué des flottes et, prévoit Ratzel, plusieurs pays d'Amérique latine suivront, avant l'Australie et l'Afrique du Sud. La grande puissance de l'avenir combinera dès lors puissance terrestre et puissance maritime. Il ne pourra plus y avoir distinction absolue entre puissance continentale et puissance maritime.

    La Terre et la Vie

    Die Erde und das Leben (1901) : cet ouvrage en deux gros volumes de Ratzel constitue le manuel de base de la géographie politique. Dans les premiers chapitres, l'auteur aborde la préhistoire et l'histoire des connaissances géographiques, qui se sont élaborées sur base de récits de voyage, des sources grecques et romaines, des rapports des missionnaires, des découvertes des Portugais, de Colomb, etc. Au XIXe siècle, la géographie est redevenue une science grâce aux travaux de Humboldt et de Ritter. Ratzel dans ces deux volumes traite successivement de la terre et de son environnement (le système solaire), de la vulcanologie et de l'écorce terrestre, des continents et des océans, des côtes (fjords, deltas, lagunes, etc.), de la géologie, des intempéries et des érosions, des formes du sol, de l'hydrographie (avec étude des propriétés chimiques et physiques des eaux douces et marines et réflexions sur la signification historique de la mer et de la lutte des hommes contre elle), de l'air et du climat (influence de la température sur le corps et l'âme de l'homme).

    Dans la partie consacrée à la biogéographie, Ratzel, biologiste de formation, insiste sur l'unité de la vie (approche non dualiste), sur le développement des matières organiques (influence de Haeckel), sur l'organisation des sociétés botaniques et animales, sur la lutte pour la nourriture, avant de nous donner une définition du Lebensraum, lequel peut être vaste ou limité, mais est toujours objet de conflit et influence les organismes. Disposer de vastes espaces est une assurance de survie. Quant à la partie consacrée à l'anthropogéographie, elle contient des réflexions générales sur l'humanité, sur ses origines, sur les races qui la constituent et sur les mélanges entre ces races. Ratzel constate qu'il y a rencontre conflictuelle entre les diverses races de l'humanité depuis que l'européanisation du monde s'est accélérée et amplifiée. Ratzel ne se fait pas l'apôtre d'une théorie de la pureté raciale et estime que les conflits interraciaux s'apaiseront avec le temps. Il réitère ses thèses quant au rapport de l'homme à la Terre, à la circulation comme meilleure expression du mouvement historique, à la culture dont la base est l'agriculture (Ackerbau).

    Nation et nationalité

    Dans les chapitres dédiés au peuple et à l'État, il répète sa définition du peuple comme communauté d'habitat : il démontre qu'il n'y a pas de peuple sans État et que celui-ci est aussi ancien que la famille et la société. Après avoir opéré une distinction entre, d'une part, les peuples qui dirigent et fondent des États et, d'autre part, les peuples qui obéissent, et avoir réfléchi une nouvelle fois sur le phénomène de la guerre, Ratzel souligne la différence entre "nation" et "nationalité". La nation est un peuple indépendant politiquement ou capable d'assumer son indépendance. La nationalité est une partie d'un peuple mais une partie qui est politiquement dépendante. Ainsi, les Lithuaniens et les Slovènes ne sont pas des nations mais des nationalités. Les Polonais et les Irlandais sont des nations en devenir, capables, selon Ratzel, d'assumer pleinement leur indépendance politique. La nation n'est plus un concept d'ordre généalogique, nous explique-t-il. C'était vrai au stade de l'État-village, où tous les habitants descendaient d'un ancêtre commun et étaient liés par le sang. Définir la nation selon la généalogie n'est possible que sur un espace réduit. La guerre et la circulation réduisent à néant les puretés raciales. Les grands espaces sont par définition hétérogènes sur le plan ethnique et cette pluralité est une force. Ratzel en veut pour preuve l'influence fécondante de l'élément germanique dans les pays romans, de l'élément slave en Prusse et des éléments juifs et allemands en Russie.

    ► Robert Steuckers, Vouloir n°9 nouvelle série, printemps 1997.

    • BIBLIOGRAPHIE :

    ► Œuvres de Ratzel :

    • Anthropogeographische Beiträge, intro. de F. Ratzel, Leipzig, 1895.
    • Aus Mexiko. Reiseskizzen aus den Jahren 1874 und 1875, Breslau, 1878.
    • Beiträge zur Geographie des mittleren Deutschland, intro. de Fr. Ratzel, Leipzig, 1899.
    • Bilder aus dem Kriege mit Frankreich, Wiesbaden, 1908.
    • Die chinesische Auswanderung. Ein Beitrag zur Kultur- und Handelsgeographie, Breslau, 1876.
    • Deutschland. Einführung in die Heimatkunde, Leipzig, 1898 (6ème éd., Berlin, 1932).
    • Die Erde, in 24 gemeinverständlichen Vorträgen über allgemeine Erdkunde. Ein geographisches Lesebuch, Stuttgart, 1881 (4ème éd., 1921).
    • Die Erde und das Leben. Eine vergleichende Erdkunde, 2 vol., Leipzig & Vienne, 1901/02.
    • Glückinseln und Träume. Gesammelte Aufsätze aus den Grenzboten, Leipzig, 1905.
    • Grundzüge der Voelkerkunde, Leipzig & Vienne, 1895.
    • The History of Mankind, tr. angl. A.J. Butler, Londres, 1896/98.
    • Kleine Schriften. choix de textes et intro. par Hans Helmolt, 2 vol., Munich et Berlin, 1906.
    • Der Lebensraum. Eine biographische Studie, Tübingen, 1901.
    • Das Meer als Quelle der Voelkergroeße. Eine politisch-geographische Studie, Munich, 1900 (2ème éd. 1911).
    • Politische Geographie, Munich & Leipzig, 1897 (3ème éd. revue et complétée par E. Oberhummer, 1923). Tr. fr. : Géographie politique, éd. Economica, 1988.
    • Raum und Zeit in Geographie und Geologie, intro. de Paul Barth, Leipzig, 1907.
    • Sein und Werden der organischen Welt. Eine populäre Schoepfungsgeschichte, Leipzig, 1869 (2ème éd., 1877).
    • Le sol, la société et l'État in revue L'année sociologique, 1898-1899.
    • Städte- und Kulturbilder aus Nordamerika, vol. I et vol. II, Leipzig, 1876.
    • Über Naturschilderung, Munich & Berlin, 1904 (2ème éd. 1906).
    • Die Vereinigten Staaten von Nordamerika, vol. I : Physikalische Geographie und Naturcharakter, vol. II : Kulturgeographie der Vereinigten Staaten von Nordamerika unter besonderer Berücksichtigung der wirtschaftlichen Verhältnisse, Munich, 1878/80 (2ème éd., 1893).
    • Voelkerkunde, vol. I : Die Naturvoelker Afrikas, vol. II : Die Naturvoelker Ozeaniens, Amerikas und Asiens, vol. III : Die Kulturvoelker der Alten und Neuen Welt, Leipzig, 1885/88, (2ème éd. entièrement revue et corrigée en 2 volumes, 1894-95).
    • Die Vorgeschichte des europäischen Menschen, Munich, 1874.
    • Wandertage eines Naturforschers, vol. I : Zoologische Briefe vom Mittelmeer. Briefe aus Süditalien, vol. II : Schilderungen aus Siebenbürgen und den Alpen, Leipzig, 1873-74.
    • Wider die Reichsnoergler. Ein Wort zur Kolonialfrage aus Wählerkreisen, Munich, 1884.


     

    ► Anthologies de textes de Ratzel :

    • Erdenmacht und Voelkerschicksal, textes choisis de Fr. Ratzels, intro. et appareil critique de K. Haushofer, Stuttgart, Kröner, 1937.
    • Friedrich Ratzel, La géographie politique. Les concepts fondamentaux. Textes choisis et traduits par François Ewald. Avant-propos de M. Korinman, Fayard, 1987.

     

    ► Textes sur Ratzel :

    • Viktor Hantzsch, F. Ratzel, in Biographisches Jahrbuch und deutscher Nekrolog, intro. A. Bettelheim, vol. IX, 1904, Berlin, G. Reimer, 1906.
    • M. Korinman, F. Ratzel, K. Haushofer, "Politische Ozeanographie", in Hérodote n°32, janv.-mars 1984.
    • Europe Between Political Geography and Geopolitics. On the Centenary of Ratzel’s « Politische Geographie », Rome, Società Geografica Italiana, 2001, 918 p.
    • É. Durkheim, compte-rendu d'Anthropogéographie paru dans L'Année Sociologique, 1899.

     

    ► Nombreuses références à Ratzel dans :

    • J. Brunhes et C. Vallaux, La géographie de l'histoire. Géographie de la paix et de la guerre sur terre et sur mer, Alcan, 1921.
    • M. Korinman, Quand l'Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d'une géopolitique, Fayard, 1990.
    • A. Grabowsky, Raum, Staat und Geschichte. Grundlegung der Geopolitik, C. Heymanns Verlag, Köln/Berlin, 1960.

     

    ► À lire : 


     


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