• Économisme

    Réduction à l'économie des finalités sociales et des buts du politique, caractéristique des idéologies occidentales.

    L'économisme, qui provient au départ du libéralisme classique du XVIIIe siècle, et repris par ailleurs par presque toutes les doctrines socialistes, entend être normatif de l’économie-monde. Dans l'optique économiste, l'histoire est d'abord expliquée par le régime économique, considéré comme infrastructure des civilisations. Les fonctions sociales disparaissent au profit des classes économiques (aujourd’hui on dit catégories socio-professionnelles). Le “bon” système économique est censé entraîner le progrès dans tous les autres domaines (c'est là du réductionnisme économiste). Individualiste, l'économisme pose l'homme comme homo œconomicus à la recherche de la maximisation calculée de son bien-être économique.

    Véritable monothéisme de l'économie, aux accents totalitaires, l'économisme est compatible aussi bien avec une économie étatisée (étatisme, social-étatisme) dans laquelle l'État omniprésent se fait le gestionnaire de l'économie au détriment de ses autres fonctions (et notamment de sa fonction principale, la souveraineté) qu'avec les doctrines libérales pures de l'Anti-État dans lesquelles ne subsiste qu'une société réduite au rôle d'un marché. La civilisation occidentale, comme la philosophie des “Droits de l'Homme”, nourrissent un projet économiste, visible dans la doctrine progressiste du développement. Mais, comme on le voit aujourd'hui, l'économisme ne produit pas une “bonne économie” ni le “développement” souhaité. La réponse à l'économisme n'est pas l'anti-économie, mais une conception fonctionnelle et organique de l'économie, considérée comme un instrument de puissance et de prospérité au service de valeurs non-économiques, et non pas comme une finalité. (Lexique)

     

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    Bien qu’il soit daté, cet article présente un ouvrage annonciateur des logiques d'investissement définissant la phase de mondialisation. La virtualisation de l’économie ne peut qu’aggraver son écart avec la vie des peuples. Entre impératif de rentabilité maximum et économie réelle, la tension constitutive de l'aliénation ne semble pourtant pas seule en cause dans cette dévalorisation du tissu socio-professionnel, il convient aussi de s'interroger sur la dévolution du pouvoir de décision dans nos sociétés.

     

    Les vertiges de la finance internationale

     

     

    ♦ Recension :  Les vertiges de la finance internationaleH. Bourguinat, éd. Economica, Paris, 1987.

    Le monde occidental, selon les économistes, vit aujourd'hui une “crise” de nature économique. Le paradoxe de cette crise — qui se traduit essentiellement par la hausse vertigineuse du taux de chômage, la baisse de la productivité dans les secteurs industriels (encore que ce dernier point fasse l'objet de nombreuses polémiques), la décroissance du taux de profit, et, enfin, la “restructuration” sectorielle des industries lourdes — réside dans l'incroyable prospérité des activités financières internationales.

    La finance est une activité de service qui s'appuie sur les différentiels de rentabilité qui existent dans les différents pays occidentaux. Différentiels de rémunération, bien sûr, qui se présentent sous la forme de taux d’intérêt ou de variations des devises-titres. L'activité “devises” nécessite une action rapide et quelquefois risquée, en particulier au sein d'un système de changes flottant. L’activité d'arbitrage est aujourd'hui très développée dans les banques, mais aussi dans des organismes très spécialisés souvent localisés à New York.

    Des fundamentals à la “titrisation”

    L'activité “titres” (les traditionnels portefeuilles d'actions et d'obligations mais aussi la multiplication des nouveaux instruments financiers — les instruments à terme étant les plus appréciés par les opérateurs du marché — qui envahissent depuis quelques années le marché mondial) connaît un bouleversement de nature historique, qui oblige de plus en plus les autorités institutionnelles nationales et internationales (gouvernements, commissions de contrôle et de régularisation, banque mondiale et banques centrales concernées, etc.) à une réflexion accélérée sur les éventuels outils de freinage et de contrôle des phénomènes d'emballement du marché. La déréglementation conjuguée avec la “dématérialisation” grandissante des titres (les Américains préférant le terme de “titrisation”) autorise l'auteur à parler de l’émergence d'une révolution financière (encore que parler de “révolution” en ce domaine puisse choquer tous les partisans d'une Révolution).

    La situation actuelle est en effet un renversement total des rapports que le circuit financier entretenait avec l'économie. Jusqu'à récemment, l'économie, que les économistes anglo-saxons nommaient les "fundamentals", était une économie réelle. Il s'agissait de l'ensemble des indices de mesure de la production (PNB, PDB, Productivité) qui déterminaient le jugement sur la “santé” de telle ou telle économie. Par ailleurs, afin de préserver le niveau de vie des citoyens, mesuré en pouvoir d'achat, la lutte contre l'inflation était un indicateur important. De ce fait, entre 1980 et 1985, le taux moyen d’inflation des pays occidentaux était passé de 10 % à 4,5 %. Cette victoire était aussi celle des consommateurs, donc du taux de croissance de la demande. Parallèlement à cette réussite, le taux de croissance réelle de ces mêmes pays indiquait un très fort ralentissement de son développement. Il passait de 5% dans les années 1980/84 à 2 ou 3% à partir de 1985/86. Selon certains spécialistes, les prévisions de ce taux de croissance, qui mesure le développement des économies selon une échelle commune, seraient à réviser à la baisse.

    Selon H. Bourguinat, 3 phénomènes majeurs domineraient aujourd'hui l'économie mondiale :

    ◘ 1) La pénurie de travail

    La pénurie de travail contre une saturation des marchés. La demande de travail actuelle est largement supérieure à l'offre de travail. Les 16 millions de travailleurs au chômage, recensés dans les pays membres de l'OCDE, ne le démentiront pas (on peut par ailleurs penser que ce chiffre, déjà effrayant en soi, est en deçà de la réalité ; d'abord 1) parce que la politique de soi-disant créations d'emplois est un maquillage plus ou moins habile de l'aggravation constante du chômage ; nous pensons, ici, aux “travaux d'utilité collective” — TUC — en France ou aux CST et TCT belges ou encore au développement du secteur des services aux États-Unis, not. dans le secteur de la restauration. Ensuite, 2) parce que la définition statistique du chômeur prête évidemment à certaines variations à la limite de la manipulation politique).

    Pour Bourguinat, le chômage résulte des causes suivantes : augmentation des coûts du travail dans la valeur-ajoutée du secteur industriel, baisse des gains de productivité due à la baisse de l'investissement (les capitalistes transfèrent leurs gains, leurs profits, non pas dans l'achat d'outils modernes de production — le terme savant étant la “Formation Brute de Capital Fixe” (FBCF) — mais dans des secteurs plus rentables en termes de profits à court terme ! Résultat : le coût de production de chaque unité augmente, l'argent dégagé sur la vente n'est plus (ou est moins) réinvesti dans un matériel, la profitabilité globale diminue.

    ◘ 2) Internationalisation et interdépendance : les fléaux de l'économie contemporaine

    L'internationalisation contre l'autonomie de décision. L'interdépendance, évidente dans le cadre de l'économie internationale capitaliste (investissements hors frontières des multinationales, collaboration entre les États, circuits d'échanges entre économies développées exportant des biens finis et/ou semi-finis et économies en voie de développement exportatrices de matières premières, etc.), subit une transformation qualitative. La question de l'endettement des pays dits du Tiers-Monde et des États-Unis eux-mêmes induit une mondialisation progressive de l’économie. Selon Bourguinat, on analyse une contradiction entre des pouvoirs économiques nationaux (du moins en termes politico-juridiques) et une mondialisation progressive des forces du marché (Groupe des 5, capitaux flottants, …). Résultat : perte croissante de l'autonomie de décision des gouvernants, multipolarisation de l'économie. L'Amérique, emprunteur mondial net de capitaux (85 milliards en 1985, dont 60 milliards au Japon exprimés en US dollars) destinés à finance son déficit budgétaire (212 milliards de $ en 1985) et le déficit de sa balance courante (118 milliards la même année !) manipule le marché financier afin de surmonter le plus grave problème de son histoire économique.

    ◘ 3) L'économie financière contre l'économie réelle

    Enfin, l'économie financière contre l'économie réelle. L'auteur parle ici de “méga-marché” mondial. Tout le monde peut en effet constater la croissance quasi exponentielle d'un marché de création et de mobilisation de fonds prêtables. Que ce soit sous la forme de “papier commercial” aux États-Unis, des options et des certificats de dépôts ou du MATIF en France, le marché financier mondial génère de manière de plus en plus évidente sa propre identité au détriment de l'économie réelle. La force de ce marché réside en partie dans l'existence de réseaux mondiaux de communication et d'information qui assurent la permanence d’activités de marché. Le décalage des fuseaux horaires permet, à l'heure de la "fermeture" des bourses européennes (le terme est au fond impropre puisqu'il n'y a pas vraiment de clôture boursière dans le cadre d'un marché dit continu), le report automatique des opérations sur les marchés nord-américains, puis asiatiques et même pacifiques (en particulier Sydney). La gamme des produits offerts s'étend chaque jour ; les anciennes catégories de titres sont aujourd'hui noyées dans une masse de produits financiers nouveaux sur des titres à court et moyen terme. Le “capitalisme du cow-boy” gagne sensiblement le monde entier et la Bourse de Londres est la première bourse européenne qui présente le profil de ce capitalisme fin de siècle (“Big Bang” d'octobre 1986).

    Ceci constaté, l'auteur définit la finance internationale comme résultant d'une combinaison de 4 éléments :

    1. la mondialisation des marchés financiers
    2. les innovations financières
    3. la globalisation de la fonction financière
    4. la “titrisation” (translation en français du néologisme anglais "securitisation").

    Des variations erratiques dangereuses

    En ce qui concerne les points c et d, l'activité des banques va consister à une politique de placement de papier à court terme auprès de sa clientèle pour le compte d'un emprunteur final. De fait, celles-ci développent depuis quelques années une fonction particulière, celle de l'intermédiation financière. Cette fonction implique la croissance des opérations “hors bilan” et la rémunération sous la forme de commissions. Le rôle traditionnel des banques, qui était celui d'accorder des crédits aux entreprises et/ou aux particuliers, régresse au profit d'une activité qualifiée d'hybride, située entre les crédits et les obligations (du type placement d'obligations à taux variables). Les objets de cette “titrisation” sont de plus en plus vastes : des encours hypothécaires aux cartes de crédit (“cards”) en passant par les crédits sur achat d'automobiles. Ces actifs liquides, très diversifiés comme on le voit, sont déjà soumis à une classification (le “rating”) mesurant le risque actuariel couru. L'élément intéressant, que souligne l'auteur, est que ces techniques nouvelles impliquent un mouvement de transfert du risque. Le risque, habituellement supporté par les intermédiaires professionnels (banques ou organismes de crédit) est désormais supporté par la multitude de souscripteurs finaux. La titrisation se conjugue ensuite avec la mondialisation des marchés financiers. En particulier celui du marché des changes. Ce dernier porte en lui les risques d'une véritable crise mondiale.

    Les tentatives de stabilisation des variations des taux de change (conférences de New York et Paris du Groupe des 5 ou du Groupe des 7, si on inclut le Canada et l'Italie) sont l'expression de l'inquiétude grandissante suscitée par les conséquences catastrophiques potentielles pour l'économie internationale de ces variations erratiques des monnaies principales (dollar, yen, DM). Un souci nouveau provient de l’affaiblissement des moyens de contrôle concertés sur les mouvements de la masse des capitaux flottants. Ce risque de la perte de contrôle n'est bien entendu pas le fruit du hasard. Il correspond à un état donné de l'évolution du système (cf. p. 25). Ce phénomène global (financier mais aussi monétaire et commercial) exige des décisions urgentes. L’arbitrage réalisé au profit des investissements financiers par les capitalistes est suscité par le désir de profiter de la montée des taux d’intérêts réels, ainsi, bien sûr, que des taux de change sur les marchés déréglementés. Bourguinat, pourtant toujours très — voire trop — modéré dans ses jugements, parle alors de “dégénérescence” du système.

    Les rééchelonnements anesthésient la crise et ne la résolvent pas

    Dans la deuxième partie de son livre, Bourguinat nous introduit au problème fondamental de l'endettement international. L’impossibilité pour les pays en voie de développement d'honorer les intérêts de la dette rend la question cruciale pour l'avenir du système. Les rééchelonnements de paiement du service de la dette, s'ils ont pour fonction “d'anesthésier” la crise, ne règlent rien au fond. Idem pour les tentatives de “restructuration” de la dette ; ces décisions ne font que repousser le problème dans un avenir incertain. La décision prise en février 1987 par le gouvernement brésilien de suspendre pour un temps le remboursement de sa dette reflète bien la gravité du problème. L'impossibilité de remboursement des 15 milliards de $ de prêts à court terme accordés par les banques étrangères au Brésil est un indice significatif de la gravité de la situation (cf. Wall Street journal Europe, 26 fév. 1987, section 2).

    D'autres pays sont d'ailleurs dans une situation identique de banqueroute : le Mexique (cas le plus connu), l'Argentine, le Nigeria. La dette du Tiers-Monde atteint aujourd'hui la somme fantastique de 1.000 milliards de $. En dépit des rééchelonnements successifs entre 1983 et 1985 (150 milliards), et les 100 milliards supplémentaires prévus en 86, l'impossibilité d'assurer le remboursement de la dette apparaît comme une évidence criante. Le continuum d'endettement qui en découle (où le financement devient une action quasi-spéculative, mais indispensable à la poursuite du mouvement) assure la survie des banques créditrices. Les tentatives américaines (Plan Baker) de proposer des solutions d'arrangement n'ont pas, jusqu’ici, débouché sur les améliorations espérées. D'autre part, certains débiteurs, peu désireux de se soumettre aux diktats du FMI ou de la Banque Mondiale (cf. les conséquences sociales et politiques de cette soumission en Tunisie en 1985) prennent des décisions de survie. Pour preuve, la décision unilatérale du Président péruvien de limiter le service de la dette à un pourcentage des exportations, exemple suivi par le Nigeria.

    Le scandale de la réexportation des capitaux

    Le scandale de cette situation réside aussi dans la réexportation des capitaux par les pays emprunteurs eux-mêmes ! En dehors des cas particuliers des Philippines et de Haïti, longtemps gouvernés par des potentats-escrocs, beaucoup de particuliers, appartenant à la grande bourgeoisie locale, ont confié leurs fortunes aux bons soins de banques étrangères, not. américaines. Ce transfert net (capitaux nouveaux reçus moins service de la dette), devenu négatif, aggrave encore la situation des pays débiteurs. Ces évasions de fonds (sous-facturation des exportations, surfacturation des importations, exportations clandestines, etc.) sont, dans la plupart des cas, dirigés vers des comptes en banque à New York, Zurich, Londres ou Miami (cf. étude citée du magazine américain Time, 2 juil. 1984).

    Un autre élément est la position d’emprunteur net des États-Unis d'Amérique. L’endettement net américain avoisinait en 1986 la somme astronomique de 250 milliards de $. Selon certaines prévisions, ils pourraient atteindre dans les années 90 le montant de 1.000 milliards de $. Afin de financer le déficit gargantuesque de l'État, les États-Unis absorbaient déjà en 1985 près de 9 % de l'épargne brute du monde. Pour le journaliste du Financial Times, L. Thurow, cette situation met en danger l'équilibre planétaire.

    Trois règles fondamentales

    Dans une dernière partie de son travail, Bourguinat examine les différentes solutions possibles. Il énonce 3 règles fondamentales :

    1. permettre la croissance équilibrée de tous les pays ;
    2. développer régulièrement et substantiellement le commerce et l'investissement à l’échelle internationale grâce à un système d'ajustement des paiements internationaux ;
    3. enfin, créer un système financier ET monétaire international garanti par des prêteurs en dernier ressort.

    Bourguinat présente ensuite quelques pistes qui, toutes, envisagent la stabilisation du système, par ex. par des zones de références monétaires, pivots d'une stabilité relative.

    En conclusion, il apparaît que l'emballement du système financier international est moins un accident historique que le résultat d'une certaine logique du profit poussée jusqu'à son terme. L'idéologie libérale, dans toutes ses versions historiques, sous-tend ce système, en lui fournissant les valeurs de justification de son existence. Les vertiges de la finance, qu'évoque Bourguinat, sont au fond ceux de tout organisme livré à ses propres pulsions. Par ailleurs, l’intérêt politique de l'Occident, et des États-Unis d'Amérique en particulier, favorise le mouvement de croissance de cette activité proprement parasitaire. Les économies réelles, celles qui se traduisent per la production de biens et de services, l'organisation des unités de production que sont les entreprises, la distribution de la production auprès des consommateurs, tout ceci, mesurable selon des critères clairs (PNB, prix de vente, etc.) macro- et micro-économiques, est victime d'un système où la rente (spéculation facile) et le risque (irresponsable) sont les 2 piliers de chaque décision d'investissement. Il s'agit du système capitaliste. 

    Ange Sampieru, Vouloir n°40-42, 1987.

     

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    ◘ Recensions / Livres de théorie économique

    SYNERGIES EUROPÉENNES GROUPE DU 12 MARS (PARIS/BRUXELLES) SEPTEMBRE 1990

    ◘ Transformer la raison économique

    ♦ Peter ULRICH, Transformation der ökonomischen Vernunft. Fortschrittsperspektiven der modernen Industriegesellschaft,  Paul Haupt Verlag, Bern, 512 S., 16 Abb., SFr. 72, DM 86.

    La dynamique de rationalisation qui a sous-tendu la société industrielle est aujourd'hui contestée car ses effets globaux se montrent pervers à l'endroit de la vie. On en arrive au paradoxe suivant : ce qui a une rationalité économique n'a plus nécessairement une rationalité vitale globale. Les questions qui se posent au philosophe d'abord, à l'homme politique sérieux et conscient ensuite, sont dès lors les suivantes : comment effacer ce paradoxe ? Comment éliminer l'autonomie perverse de la rationalité économique ? Comment retrouver une adéquation fructueuse entre rationalité économique et stratégie vitale ?

    L'agir économique doit reposer désormais sur de nouveaux critères : des critères à la fois holistes et éthiques. Cela implique, bien sûr, une transformation radicale de la rationalité économique. Si cette rationalité économique reste crispée sur les vieux critères de l'école rationaliste et utilitariste, elle ne peut plus se revendiquer d'aucune raison, étant entendu, ici, que toute raison est équilibrante, éliminatrice de dysfonctionnements, correctrice de déviances mortifères, facteur du passage des virtualités de la puissance à l'acte. À l'utilitarisme méthodologique, doit se substituer, nous dit le Prof. Peter Ulrich, une conception “communicative-éthique” de la rationalité. À l'instar du MAUSS d'Alain Caillé en France, le Prof. Ulrich procède à une critique de la raison utilitaire, en rappelant, notamment, qu'aucun principe de rationalité économique ne peut se poser comme “pur”, comme situé au-delà de la sphère de l'agir social, avec ses imprévisibilités et ses impondérables. Cela peut sembler évident, même pour le profane, mais la théorie économique du XIXe au XXe siècle s'est comportée comme s'il existait bel et bien, dans on ne sait quelle lumineuse empyrée, une sphère de l'économie pure, éthiquement neutralisée, soustraite aux vicissitudes de ce monde en perpétuelle effervescence. Les connotations morales de l'utilitarisme des Anglais John Stuart Mill et Bentham, leur plaidoyer pour la force socialisante que représente l'éducation, force qui corrige l'égoïsme des individus, ne débouchent pas, constate Ulrich, sur une raison communicative-éthique, car le poids de l'hédonisme reste trop fort et finit par réduire toutes les bonnes intentions à de simples calculs d'utilité. La fiction de l'homo œconomicus débouche donc sur une impasse. D'autant plus que la manie hédoniste de maximiser son profit isole le décisionnaire dans sa tour d'ivoire et le prive, à moyen et long terme, d'informations précieuses qu'une stratégie plus collective de communication lui procurerait plus souplement.

    La société contemporaine balbutie lamentablement tout un éventail de dysfonctionnements car l'homo œconomicus la détermine démesurément ; son adversaire, son négatif photographique issu des idéologies socialistes utilitaro-mécanicistes, l'homo sociologicus, est une fourmi perdue dans sa fourmilière, qui se conforme à un et un seul plan sans prendre la moindre initiative personnelle ; le REMM (resourceful evaluative maximizing man), dernier avatar et exagération de l'homo œconomicus, pousse l'égoïsme accapareur à l'extrême. Ces 3 figures répètent une conception monologique de la responsabilité sociale, où l'on constate les tares suivantes : solipsisme méthodique, élitisme détaché de tout terreau communautaire, responsabilité sociale comme output d'un individu isolé socialement, paternalisme, utilitarisme, technocratisme. À cette conception monologique de la responsabilité sociale, Ulrich oppose une conception dialogique, avec : a priori de la communauté communicative, solidarisme, responsabilité sociale comme input dans un groupe social actif, dialogue constructif, éthique communicative constructrice d'un consensus fécond, etc. Le passage des monologiques conventionnelles aux dialogiques post-conventionnelles, tel est l'objet de la démarche d'Ulrich, qui vise à reconstruire la raison économique sur des bases “communicatives”. Dans un tableau concis (p. 349), Ulrich montre que l'on est passé d'un découplage par rapport aux systèmes sociaux (phase I de l'autonomisation de la sphère économique) à une sur-économisation de la sphère vitale globale (phase II actuelle) et qu'il faut passer à un recouplage / reconnectage des systèmes économiques dans la sphère vitale globale (phase III). Ensuite, que l'objectif, lors de la phase I, est d'accroître le bien-être en éliminant la rareté ; qu'il est, lors de la phase II, de gérer le système en maîtrisant complexités et incertitudes ; qu'il devra être, lors de la phase III, de débloquer la communication politico-économique, grâce à une saisie du sens global de la société, de la culture, de la communauté dans laquelle on vit. À l'hédonisme pré-conventionnel de la phase I, dominée par l'homo œconomicus, succède le conformisme conventionnel de la phase II, où dominent le REMM et le relativisme axiologique ; conformisme qui devra graduellement être déconstruit par l'éthique post-conventionnelle de la maturité intellectuelle. Le mode théorique de la phase I est l'arithmétique économique (une logique formelle de l'action) ; celui de la phase II est de déterminer le comportement dans une situation donnée ; celui de la phase III devra être de procéder sans discontinuité à des généalogies de nos types d'action. Les méthodes ont été successivement : le calcul à la phase I, l'observation empirique à la phase II ; à la phase III, ce sera le discours critique-normatif.

    En modélisant ses idées sur un schéma politique, Ulrich perçoit (p. 384) une nouvelle gauche “démocratique” animée par le primat de la rationalisation communicative de la sphère vitale ; une nouvelle droite “technocratique”, animée par le primat de la rationalisation fonctionnelle du système économique ; une vieille gauche socialiste orthodoxe, animée par le primat de la propriété étatique et, enfin, une vieille droite libérale orthodoxe, animée par le primat de la propriété privée. Notre tierce voie correspond assez, à quelques détails près, à la “nouvelle gauche” d'Ulrich… L'avènement d'une logique d'action sociale éthique-communicative a indubitablement des connotations que nous appelerions “communautaires”. Ulrich puise ses arguments dans une quantité de corpus sociologiques, où nous avons remarqué le Tchèque Ota Sik : sa démarche doit nous inspirer dans notre réfutation des tares léguées à nos pays par les idéologies libérales et sociale-démocrates. Lecture où nous devons rester attentifs et vigilants pour éviter un écueil de taille : la dérive soft-idéologique d'un “convivialisme” vague, qui rejette toute discipline intellectuelle, tout en parlant abondamment de “communication”, sans rien communiquer vraiment ou en occultant, par inflation de paroles, l'essentiel de ce qui doit être communiqué. Le livre d'Ulrich : une carrière où il faudra régulièrement retourner. (RS)

    ◘ Le capitalisme : un syndrome monétaire

    ♦ Dieter SUHR, Der Kapitalismus als monetäres Syndrom. Aufklärung eines Wiederspruchs in der marxschen Politischen Ökonomie, Campus (Forschung Band 581), Frankfurt, 1988, 106 p.

    Dieter Suhr, professeur de droit public et de philosophie du droit à l'Université d'Augsbourg, part, dans cet opuscule, d'une thèse séduisante : le capitalisme, dit-il, ne procède pas de la propriété privée des moyens de production mais de l'argent. Les formes de propriété ne sont pas la cause et l'origine de la possession d'argent mais les symptômes et les conséquences de l'argent, dont la nature et le fonctionnement sont capitalistes. Marx a certes analysé la suprématie de l'argent sur les marchandises mais quand il s'agit d'étudier les fondements de la plus-value et du capitalisme, il considère l'argent comme un équivalent innocent des autres marchandises. Du coup, sa pensée conduit à des impasses et à des contradictions. Suhr veut aller avec Marx au-delà de Marx. En s'inspirant de l'économiste Silvio Gesell, membre du gouvernement rouge bavarois en 1918-19, natif de St. Vith, inspirateur d'Ezra Pound dans sa lutte contre la ploutocratie, et en interprétant les théories scientifiques modernes concernant les liquidités, les transactions et les communications, D. Suhr démontre que le capitalisme peut être surmonté spontanément par une innovation financière. Dieter Suhr renoue ainsi, au-delà de Marx, avec Proudhon qui avait mieux perçu dans l'argent, abstraction et facteur d'usure, la cause de l'exploitation des travailleurs. Marx a condamné le capitaliste producteur, propriétaire des moyens de production, alors que celui-ci est plus proche des prolétaires que le capitaliste spéculateur, prêteur d'argent et improductif. Cette condamnation a disloqué les sociétés et créer une guerre sociale entre producteurs, au bénéfice des spéculateurs. Avec, pour arrière-plan, l'inflation de spéculation à laquelle nous avons assisté au cours de la décennie 1980-90, avec le risque de crise qui nous menace désormais comme une épée de Damoclès depuis octobre 1987, avec les sombres prévisions du Dr. indien Ravi Batra (une crise catastrophique pour 1991), Dieter Suhr nous invite à forger les techniques monétaires d'un système de circulation post-capitaliste, où l'argent, comme l'avaient souhaité Silvio Gesell et Ezra Pound, perdrait sans cesse de sa valeur et ne pourrait plus servir d'objet de spéculation. Le petit travail de Suhr constitue une modernisation professionnelle des idéaux de Gesell et Pound. À lire. (RS)

    ◘ L'entreprise "holiste" est l'entreprise de demain

    ♦ Rudolf MANN, Das ganzheitliche Unternehmen : Die Umsetzung des Neuen Denkens in der Praxis zur Sicherung von Gewinn und Lebensfähigkeit, Scherz, Bern/München/Wien, 1988, 256 p.

    Dans tous les secteurs de notre société, on parle désormais de “holiciser” pensée et pratique. En d'autres mots, de mettre l'accent sur la totalité d'un phénomène, sans le réduire à un schéma inspiré par l'idéologie ou la paresse. Le Dr. Rudolf Mann, fondateur d'une école de gestion d'entreprise fondée sur les théories holistes de l'action sociale, est un grand spécialiste de la matière. Dans l'ouvrage que nous venons de lire, nous avons découvert une esquisse de cette nouvelle pensée. Celle-ci sera une pensée en réseau (vernetzt), énergo-cybernétique, plus proche de la structure intime du réel que la pensée linéaire conventionnelle qui détermine toute la pensée occidentale. Systémique, la nouvelle pensée ne considérera plus l'entreprise comme une île isolée mais comme un “système” relié à un nombre quasi infini de forces, de dépendances, etc. L'entreprise est donc un “être vivant”, émanation de la force vitale universelle que les Égyptiens nommaient Ka, les Chinois Ch'i, les Japonais Ki, les Indiens Prana, les Tibétains Tummo et les Grecs Aperion. Être vivant, l'entreprise doit donc obéir aux principes de la biocybernétique. Notamment, orienter ses énergies vers son bon fonctionnement plutôt que vers une maximisation irrationnelle de sa production. Appliquer les principes du ju-jitsu plutôt que ceux de la boxe : utiliser les faiblesses et les forces des concurrents, absorber les contradictions plutôt que les refouler, etc. Recycler ses déchets. Être en symbiose avec son environnement. Pratiquer une écologie sainement comprise. Les principes de la biocybernétique doivent être appliqués par des individus évolutionnaires, qui ont repéré en eux-mêmes leur spécificité unique et inaliénable, et l'exploitent à fond sans efforts particuliers, en prestant un excellent travail. Les individus qui n'ont pas reconnu en eux-mêmes leur spécificité propre prestent un travail médiocre, en gaspillant davantage d'énergie. L'homme, au sein de l'entreprise est un petit hologramme inclus dans le grand hologramme qu'est l'entreprise. Il faut qu'il y ait harmonie entre petits et grands hologrammes, sinon les dysfonctionnements s'accumulent, des potentialités humaines sont négligées et gaspillées et la totalité (entreprise, État, nation, communauté) stagne et dépérit. Le Dr. Rudolf Mann nous démontre la validité des approches vitalistes, holistes, etc. sans recourir à des théories du XIXe ou des années 20, mais en utilisant des données scientifiques très modernes. Une leçon à retenir. (RS)

     

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    Pièces-jointes :

     

    medium14.jpgAu cours d’un entretien (paru dans éléments n°28, mars 1979), Julien Freund note qu’avec l'avènement de la bourgeoisie, l'économique a supplanté le politique. Or selon lui, la réduction du politique à la gestion débouche nécessairement sur la dictature. Et le socialisme n'est qu'une doctrine de gestion du capitalisme.

     

    Vous préparez un ouvrage sur l'économie. Quel en sera le thème ? Parlerez-vous d'économie en technicien, ou définirez-vous la nature et la place de l'économie dans la société, comme vous l'avez fait pour !a politique dans Essence du politique ?

    Mon travail porte sur l'essence de l'économique. Par conséquent le problème sera traité selon la même méthode des présupposés, élaborée dans l'Essence du politique. Il s'agit de déterminer les conditions qui font qu'un fait est économique et non pas autre chose, donc de définir la spécificité de l'activité économique dans son autonomie. C'est précisément la manière que les techniciens renoncent en général à envisager. D'ailleurs il existe suffisamment d'ouvrages de techniciens, mais il manque une œuvre de philosophie économique, attachée à comprendre le phénomène même de l'économie et sa place dans la société. À cet effet, il me semble indispensable de balayer la confusion entre l'économique et le social, entretenue par le marxisme, et qui continue à désorienter de nos jours la pensée économique, même chez des auteurs non-marxistes.

    Il y a une spécificité du social comme il y a une spécificité de l'économique, du politique ou de l'artistique. Il va de soi que l'autonomie de l'économique n'a de signification qu'au plan de l'analyse phénoménologique de son essence, car dans la réalité de l'activité économique il y a de constantes interactions entre cette activité et les autres, soit que l'économie joue dans certains cas le rôle d'un conditionnant, soit que dans d'autres cas elle est conditionnée. Aussi voudrais-je faire la critique d'un mythe qui est sous-jacent au libéralisme et que le marxisme a systématisé en l'élevant au rang de soi-disant doctrine philosophique et scientifique, à savoir que l'économie serait le facteur déterminant en dernière analyse.

    Tout d'abord, une telle proposition est anti-scientifique, du fait que la science, en tant qu'elle est par essence une recherche indéfinie, ne saurait admettre l'idée d'une dernière analyse. De plus, une pareille idée conduit au dogmatisme, non seulement dans la sphère de l'économie, mais aussi dans les autres. Elle ouvre la porte à tous les dogmatismes qui règnent dans tous les domaines de l'activité humaine, comme on peut le constater dans tous les pays, sans exception aucune, qui prétendent appliquer la doctrine marxiste.

    Estimez-vous, selon la formule de Louis Pauwels, que l'économie n'est pas le destin ?

    Sans entrer ici dans le détail du développement des divers présupposés de l'économique, je voudrais montrer entre autres que la relation de maître à esclave est aussi fondamentale pour cette activité que celle d'ami et d'ennemi l'est pour le politique. Je sais que je risque d'irriter une fois de plus les professionnels de la générosité humanitariste. Je voudrais donner une interprétation nouvelle de la théorie de l'esclave d'Aristote qui a bien vu qu'il s'agit d'une catégorie économique et non pas politique. On prétend qu'Aristote a été la victime des préjugés de son temps ; je voudrais au contraire mettre en évidence que nous sommes nous-mêmes les porteurs de préjugés tels que nous n'arrivons même plus à comprendre Aristote. Il montre que la dépendance est naturellement inhérente à l'économie, cette dépendance pouvant prendre des visages différents dans l'histoire, celle de l'esclave, du serf, du prolétaire, etc.

    Il est clair que dans ces conditions j'accepte sans difficulté une formule comme celle-ci : “L'économie n'est pas le destin”. En effet, elle n'est qu'une des activités humaines qui, par leur collaboration ou par leur discordance, contribuent à forger notre destin. Je pense pouvoir mettre ainsi le doigt sur l'un des paradoxes tragiques de la pensée contemporaine : elle prétend faire de l'économie l'activité rédemptrice de l'univers, la force désaliénante qui pourrait émanciper le genre humain, c-à-d. elle cherche à faire de l'activité qui implique, naturellement ou par la force des choses, une dépendance, l'activité de libération générale. Je conçois mon travail comme une sorte de désinfection d'un certain nombre de concepts.

    Pensez-vous que le politique ait été réduit à la “gestion” ?

    Réduire le politique à la gestion — peu importe la formule, celle de la cogestion, de l'auto-gestion, etc. — c'est le livrer à la bureaucratie. Celle-ci n'est qu'un aspect de la fonction politique, dans la mesure où elle comporte un secteur administratif. La politique n'est cependant pas que cela, car elle a encore d'autres dimensions, comme je l'ai montré dans l'Essence du politique. C'est une erreur de privilégier, à la manière du socialisme, la fonction de gestion, car on finit par vouloir gérer tout, aussi bien les besoins que les intérêts, aussi bien les idées que les aspirations. Autrement dit, la réduction du politique à la gestion est une formule qui conduit à la dictature. Tout cela soulève d'ailleurs le problème du socialisme qui, économiquement, n'est qu'une version du capitalisme. Le socialisme n'est pas un système économique, pas plus que le libéralisme : ils ne sont tout 2 que des doctrines socio-politiques de gestion du capitalisme.

    Il ne faut donc pas croire que le socialisme pourrait être la solution des contradictions du capitalisme. D'ailleurs il n'y a pas de vie sans contradictions. La fin possible du capitalisme, au profit d'un autre système économique, signifiera en même temps le déclin de l'idée socialiste. En politique, il ne s'agit pas seulement de gérer et d'organiser, mais il faut aussi protéger. Roberto Michels a montré de façon éclatante comment une politique qui donne la priorité à la gestion et à l'organisation, suscite une oligarchie qui, à la limite, se transforme en dictature, sous le prétexte de gérer démocratiquement l'ensemble de la vie.

    Est-ce que la fonction économique, en prenant la première  place dans l'organisme social, entraîne non seulement la domination des valeurs marchandes hors de leur sphère propre, mais aussi la fin de l'État comme instance politique ?

    Je viens de répondre à l'instant en grande partie à cette question. J'ajouterai seulement ceci : ainsi que Carl Schmitt l'a montré, l'État peut dépérir comme toute autre création historique, mais la fin éventuelle de l'État ne signifie pas le dépérissement du politique. La nouvelle unité politique qui succédera à l'État s'arrogera nécessairement les attributs ordinaires du politique. L'illusion d'une époque où prédomine l'idéologie marchande est de croire que l'autorité politique pourrait agir à la manière d'un PDG, flanqué de son Conseil d'administration. La finalité du politique est spécifiquement différente de celle de l'économie, ce qui n'exclut pas une collaboration ou la volonté de l'un de dominer l'autre.

    Pensez-vous, avec Jean Fourastié, qu'il n'y a pas de “rationalité” économique ?

    À mon avis, il y a une rationalité économique. Par contre toute rationalité n'est pas d'ordre économique. Il y a une rationalité propre à la politique, à la science, à l'art ou à la religion. Du fait que toute activité essaie de se donner les moyens appropriés et efficaces pour atteindre un but déterminé, elle comporte nécessairement une rationalité, mais en même temps elle sécrète une irrationalité correspondante. C'est en ce sens que j'ai montré dans une étude récente qu'il y a autant d'égalités (au pluriel) qu'il y a d'inégalités. La rationalité économique est indéniable, mais elle n'est pas tellement due aux doctrines qu'aux progrès étonnants de la technique et de la rationalité technique depuis environ 2 siècles.

    Il y aurait beaucoup à dire sur les relations entre économie et technique. Le piège à éviter, c'est de prendre l'une des multiples rationalités possibles pour modèle des autres. L'erreur commune du libéralisme et du marxisme consiste à faire de la rationalité économique le modèle de toute rationalité. L'une des raisons de mes divergences avec la sociologie de Max Weber vient de ce que celui-ci a élaboré sa théorie de la rationalité sur le modèle économique, bien qu'il envisage aussi la rationalité selon les valeurs. Néanmoins, son modèle reste la rationalité économique. La pire des irrationalités consiste à penser que l'on pourrait tout rationaliser.

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    L'économie n'est pas le destin

    « Les seules réalités qui comptent pour notre avenir sont d'ordre économique », déclarait au cours d'un débat un ministre, qui est aussi, paraît-il, le meilleur économiste de France. « Je suis bien d'accord avec vous — lui répliquait l'adversaire politique qui lui était opposé —, mais vous êtes un piètre gestionnaire et nous sommes plus forts que vous en économie ». Dialogue révélateur. Comme Nietzsche, sachons débusquer les faux savants sous le vernis des “spécialistes”, osons déboulonner les idoles. Car la fausse science — la métaphysique aussi — de notre époque, et la première de ses idoles, c'est bien l'économie.

    « Nous vivons dans des sociétés — note Louis Pauwels — pour lesquelles l'économie est tout le destin. Nous bornons nos intérêts à l'histoire immédiate, et nous bornons celle-ci aux faits économiques ». En effet notre civilisation — qui n'est plus une “culture” — est fondée sur une conception du monde exclusivement économique. Les idéologies libérales, socialistes, ou marxistes, se rejoignent dans leur interprétation “économiste” de l'homme et de la société. Elles postulent toutes que l'idéal humain est l'abondance économique individuelle ; bien qu'elles divergent sur les moyens de parvenir à cet état, elles admettent unanimement qu'un peuple n'est qu'une “société”, elles réduisent son destin à la poursuite exclusive de son bien-être économique, elles n'expliquent son histoire et n'élaborent sa politique que par l'économie.

    Et c'est ce qu'au GRECE nous contestons. Nous rejetons cette réduction de l'humain à l'économique, cette unidimensionnalité de l'histoire. Pour nous, les peuples doivent d'abord assurer leur destin : c'est-à-dire leur durée historique et politique, et leur spécificité. L'histoire n'est pas déterminée ; et surtout pas par des rapports et des mécanismes économiques. La volonté humaine fait l'histoire. Pas l'économie. L'économie, pour nous, ne devrait être ni une contrainte, ni une théorie, mais une stratégie, indispensable, mais subordonnée au politique. Gérer les ressources d'une Communauté selon des critères d'abord politiques, telle est la place de l'économie.

    Donc, entre les choix libéraux ou socialistes et nous, il n'y a pas d'entente concevable. Anti-réductionnistes, nous ne croyons pas que le “bonheur” mérite d'être un idéal social exclusif. Avec les éthologues modernes, nous pensons que les Communautés humaines ne survivent physiquement que si elles sont porteuses d'un destin spirituel et culturel. Nous pouvons même démontrer qu'à privilégier l'économie et la seule recherche du bien-être individuel, on aboutit à des systèmes tyranniques, à la déculturation des peuples, et à court terme, à… une mauvaise gestion économique. Car l'économie elle-même fonctionne mieux lorsqu'elle ne tient pas la première place, lorsqu'elle n'usurpe pas la fonction politique.

    C'est pourquoi il y a une relève intellectuelle à prendre en économie, comme dans d'autres domaines. Une autre vision de l'économie, conforme aux défis contemporains, et non plus fondée sur des axiomes de bourgeois du XIXe siècle, ce sera peut-être l'ÉCONOMIE ORGANIQUE, objet de nos recherches actuelles. La révolte — au sens que Julius Evola donne à ce terme — s'impose contre cette dictature de l'économie, issue d'une domination des idéaux bourgeois et d'une hypertrophie d'une fonction sociale. Pour nous Européens de l'ouest, c'est une révolte contre le libéralisme.

    « Notre époque — écrivait déjà Nietzsche dans Aurore — qui parle beaucoup d'économie est bien gaspilleuse ; elle gaspille l'esprit ». Et il était prophète : aujourd'hui, un Président de la République ose déclarer : « Le problème majeur de notre époque, c'est la consommation ». Le même, à ces “citoyens” réduits au rang de consommateurs, affirme qu'il souhaite la « naissance d'une immense classe moyenne, unifiée par le niveau de vie ». Le même toujours s'est félicité de la soumission de la culture à l'économie marchande : « La diffusion massive — ce mot lui est cher — de l'audiovisuel conduit la population à partager les mêmes biens culturels. Bons ou mauvais, c'est une autre affaire (sic) mais en tous cas pour la première fois les mêmes ».

    Claire apologie de l'abaissement de la culture au trafic, par le chef de file des libéraux. Ainsi, le politique est-il ravalé au rang de la gestion, phénomène bien décrit par le politologue Carl Schmitt. La domination obsessionnelle des préoccupations économiques ne correspond pas, pourtant, à l'ancien psychisme des peuples européens. En effet, les 3 fonctions sociales millénaires des Indo-Européens, fonctions de souveraineté politique et religieuse, de guerre, et en troisième lieu de fécondité et de production, supposaient une domination des valeurs des 2 premières fonctions ; faits mis en lumière par G. Dumézil et É. Benveniste. Or, non seulement la fonction de reproduction se trouve aujourd'hui dominée par une de ses sous-fonctions, l'économie, mais celle-ci à son tour est dominée par la sous-fonction “marchande”. De sorte que l'organisme social est, pathologiquement, soumis aux valeurs que secrète la fonction marchande.

    Selon les concepts du sociologue F. Tönnies, ce monde à l'envers perd son caractère “organique” et vivant et devient “société mécanique”. Il nous faut réinventer une “communauté organique”. Ainsi le libéralisme économique et son corolaire politique prennent-ils leur signification historique : cette idéologie a été l'alibi théorique d'une classe économique et sociale pour se “libérer” de toute tutelle de la fonction souveraine et politique, et imposer ses valeurs — ses intérêts matériels — en lieu et place de “l'intérêt général” de la Communauté toute entière. Seule la fonction souveraine et ses valeurs propres peuvent assurer l'intérêt général. La seule révolution a été celle du libéralisme, qui a usurpé la souveraineté pour le compte de la fonction économique, en revendiquant d'abord “l'égalité” avec les autres valeurs, prétexte à les marginaliser par la suite.

    Selon un processus voisin du marxisme, le libéralisme a construit un réductionnisme économique. Les hommes ne lui sont significatifs que comme intervenants abstraits sur un marché : clients, consommateurs, unités de main d'œuvre ; les spécificités culturelles, ethniques, politiques, constituent autant d'obstacles, d'“anomalies provisoires” en regard de l'Utopie à réaliser : le marché mondial, sans frontières, sans races, sans singularités ; cette utopie est plus dangereuse que celle de l'égalitarisme “communiste” car elle est plus extrémiste encore, et plus pragmatique. Le libéralisme américain et son rêve de fin de l'histoire dans le même “way of life” commercial planétaire constitue la principale menace.

    Ainsi désignons-nous clairement notre ennemi. Nous avons coutume de désigner par “société marchande” la société réalisée par l'idéologie libérale — on peut noter que le marxisme et le socialisme n'ont jamais réussi, eux, à réaliser leur projet égalitaire, la “société communiste”, et apparaissent à ce titre moins révolutionnaires que le libéralisme, moins “réels”. Cette “société marchande” nous apparaît-elle donc comme l'objet actuel et concret de critique et de destruction. Notre société est “marchande”, mais pas spécialement mercantile. La République de Venise ou les Cités Hanséatiques vivaient d'un système économique mercantile mais ne constituaient pas des “sociétés marchandes”. Donc le terme “marchand” ne désigne pas des structures socio-économiques mais une mentalité collective, un état des valeurs qui caractérise non seulement l'économie mais toutes les institutions. Les valeurs du marchand, indispensables à son seul niveau, déterminent le comportement de toutes les sphères sociales et étatiques, et même la fonction purement productive de l'économie.

    On juge — et l'État au premier chef — d'un point de vue marchand de tout. Cela ne veut pas dire que domination marchande signifie “domination par l'argent” ; nous ne portons pas condamnation morale de l'argent et du profit d'un entrepreneur. Il faut admettre le comportement mercantile ou profiteur s'il accepte de se subordonner à d'autres valeurs. Il ne faut donc pas voir dans notre position une “haine de l'économie” ou un nouveau réductionnisme opposé au gain et à la fonction marchande en tant que tels. Nous ne sommes pas des moralisateurs chrétiens. Société marchande signifie donc société où les valeurs ne sont que marchandes. On peut les classer en 3 “figures” majeures : la mentalité déterministe, l'esprit de calcul, et la dictature du bien-être économique individuel. La mentalité déterministe, utile pour la seule activité marchande, vise à éliminer les risques et à minimiser les aléas. Mais, adoptée par l'ensemble d'une société et en particulier par les décideurs politiques et économiques, la mentalité déterministe devient un alibi intellectuel pour ne pas agir et risquer. Seul le marchand peut à bon droit, pour maximiser ses gains, subordonner ses actes à des déterminismes : lois du marché, conjonctures, courbes de prix, etc.

    Mais le pouvoir politique, pas plus que l'économie nationale ne devraient, comme un marchand, se soumettre et se “laisser agir” par une rationalité excessive qui dispense de tout “jeu du risque”. La société marchande se “gère” à court terme, sous l'hégémonie des “prévisions économiques” pseudo-scientifiques (l'industrialisation “inéluctable” du Tiers Monde, la mondialisation de la concurrence internationale, le taux de croissance des revenus et du PNB, etc.), mais paradoxalement ne tient pas compte des plus élémentaires des évolutions politiques à moyen terme : par ex. l'oligopole des détenteurs du pétrole.

    Rien donc de moins “indépendantes” que les nations marchandes. Les gestionnaires libéraux vont “dans le sens” de ce qu'ils croient mécaniquement déterminé (car rationnellement formulé) en faisant l'économie de l'imagination et de la volonté.

    Au siècle de la prospective, de la prévision statistique et informatique, on se laisse aller à court terme et l'on prévoit moins que les souverains des siècles passés. Tout se passe comme si les évolutions sociales, démographiques, géopolitiques n'existaient pas et n'allaient pas avoir d'effets majeurs. Toutes choses égales par ailleurs — selon la formule stupide des économistes libéraux — seules sont prises  en compte par les décideurs, les contraintes ou pseudo-prévisions économiques à court terme. La société marchande est donc aveugle. Soumise aux évolutions et aux volontés extérieures, parce qu'elle croit au déterminisme historique, elle rend les peuples européens objets de l'histoire.

    Deuxième trait de la mentalité marchande : l'esprit de calcul. Adapté au marchand, cet esprit ne convient pas aux comportements collectifs. Hégémonie du quantifiable sur le qualifiable, c'est-à-dire sur les valeurs, prépondérance du mécanique sur l'organique, l'esprit de calcul applique à tout la grille unique de la Valeur économique. Nous ne pensons pas que “l'argent” soit devenu la norme générale : mais plutôt que tout ce qui ne peut pas se mesurer ne “compte plus”. On prétend tout calculer, même le non-économique : on “programme” les points de retraite, les heures de travail, les temps de loisirs, les salaires, au même titre — mais bien avant — les enfants à naître. Il existe même un “coût de la vie humaine”, pris en compte pour certains investissements. Mais tout ce qui échappe au calcul des coûts, c'est-à-dire précisément ce qui importe le plus, est négligé. Les aspects non chiffrables économiquement des faits socio-culturels (comme les coûts sociaux du déracinement résultant de l'immigration) deviennent indéchiffrables et insignifiants pour les “techno-marchands”.

    Même en économie, l'excès de calcul nuit : combien d'investissements utiles à long terme, mais qu'un calcul prévisionnel déclare non-rentables à court terme, sont abandonnés ? L'individu, sécurisé, “calcule” son existence, mais n'envisage plus son héritage, sa lignée. Les États, obsédés par la gestion à court terme, ne prennent en considération que les aspects “calculables” et chiffrables de leur action. Ces “managers” démagogues n'œuvrent que là où l'on peut “rendre des comptes” et surtout dans l'immédiat, au besoin en falsifiant quelques chiffres. Une région meurt-elle d'anémie culturelle ? Qu'importe si par le tourisme de masse, son taux de croissance est probant. Et, entre adversaires politiques, l'argument politique se réduit à des batailles de pourcentages.

    Cette superficialité de la “gestion technocratique” (ersatz marchand de la fonction souveraine) peut même déboucher sur le “marketing politique”, réduction de la politique au “management” commercial. Aujourd'hui, la France ou l'Allemagne, sont plus ou moins assimilées par leurs gouvernements à des Sociétés anonymes par action. La Maison France avec ses citoyens-salariés. Il va de soi, alors, que la politique extérieure et même la politique de Défense, soient dominées par des soucis de débouchés commerciaux immédiats. Même l'économie n'y trouve pas son compte puisque ce mercantilisme à court terme s'avère aléatoire et ne remplace pas une politique économique. Quand les Chefs d'État en visite deviennent des VRP, comme de vrais VRP, ils tombent sous la dépendance de leurs clients.

    La société marchande peut se décrire enfin comme une “dictature du bien-être individuel” selon le terme d’Arnold Gehlen ; dictature, parce que l'individu, contraint d'entrer dans le système providentialiste de l'État, voit sa personnalité se désintégrer dans l'environnement consumériste. Paradoxalement, l'État-providence libérale essouffle l'initiative productive (charges sociales excessives) et décourage indirectement l'initiative individuelle. Assurés sociaux, salariés, chômeurs rémunérés : ils n'ont plus la maîtrise de leur destin. Immense mépris de son peuple par l'État-providence, le “monstre froid” de Nietzsche. Tyrannie douce. Comment s'étonner alors que l'on méprise un Souverain transformé en dispensateur d'aménités ? Le politologue Julien Freund parle à juste titre du dépérissement politique de l'État.

    Le libéralisme opère un double réductionnisme : d'une part l'État et la société ne sont censés répondre qu'aux besoins économiques des peuples ; et ces besoins sont eux-mêmes réduits au “niveau de vie” individuel. Le libéralisme marchand s'interdit, en partie par intérêt, de juger si ces besoins sont souhaitables ou pas : seul comptent les moyens techniques à mettre en œuvre pour y répondre. D'où la prééminence politique du niveau de vie et par nécessité égalitaire : rêve bourgeois — et américain — de peuples nivelés et égalisés par le même niveau de vie. Les peuples et les hommes étant tous semblables pour un libéral, la seule inégalité subsistante est celle du pouvoir d'achat : pour obtenir l'égalité, il suffit donc de diffuser de par le monde le mode de vie marchand. Ainsi, voilà réconciliés miraculeusement (la main invisible d'Adam Smith) l'humanisme universaliste et les “affaires”, la justice et les intérêts, comme l'avouait naïvement Jimmy Carter ; « Bible and Business ».

    Les particularismes culturels, ethniques, linguistiques, les “personnalités”, sont des obstacles pour la société marchande. Ce qui explique que l'idéologie moralisatrice des libéralismes politiques pousse à l'universalisme, au mixage des peuples et des cultures, ou aux diverses formes de centralisme. La société marchande et le modèle américain menacent toutes les cultures de la terre. En Europe ou au Japon, la culture a été réduite à un “mode de vie” (way of life) qui est l'exact inverse d'un style de vie. L'homme est ainsi chosifié, c'est-à-dire réduit aux choses économiques qu'il achète, produit, ou reçoit, selon le même processus (mais plus intensément encore) que dans les systèmes communistes. Sa personnalité se résorbe dans les biens économiques qui seuls structurent son individualité. On change de personnage quand on change de mode. Nous ne sommes plus caractérisés par nos origines (réduites au “folklore”) ni par nos œuvres, mais par nos consommations, notre “standing”. Dans le système marchand, les modèles civiques dominants sont le consommateur, l'assuré, l'assisté ; et non pas le producteur, l'investisseur, l'entrepreneur. Ne parlons même pas des types non-économiques : le juriste, le médecin, le soldat sont devenus des types sociaux secondaires.

    La société marchande diffuse un type de valeurs quotidiennes nuisibles à terme au travail en tant que tel : vendre et consommer le capital semble plus important que de le constituer. Et rien de plus égalisateur que la fonction de consommation. Les producteurs, les entrepreneurs, se différencient par leurs actes ; ils mettent en jeu des capacités inégales. Mais consommer, c'est le non-acte auquel tout le monde, quelles que soient ses capacités, son origine, peut accéder. Une économie de consommation s'engage dans une voie inhumaine dans la mesure où l'homme est éthologiquement un être d'action et de construction. Ainsi, paradoxalement la haute productivité des industries européennes subsiste-t-elle malgré la société libérale marchande et non à cause d'elle. Pour combien de temps ? Il faut préciser que notre critique de la société marchande n'est pas un refus, bien au contraire de l'industrialisation ou de la technologie. La notion de communauté organique, que nous opposons à la société marchande, n'a rien à voir avec la “société conviviale” des néo-rousseauistes (Illich, etc.).

    La technique est pour nous un acquis culturel européen, mais doit être considérée comme un outil collectif de puissance et de domination du milieu et non plus comme une drogue au service du bien-être. Donc nous ne partageons pas les critiques gauchistes à résonance biblique, sur la “malédiction de l'argent” et sur la “volonté de puissance” de la société contemporaine. La société marchande n'affirme aucune volonté, ni au niveau d'un destin global, ni même… d'une stratégie économique.

    La conséquence de cette civilisation de l'économie sont graves pour le destin de notre espèce, et subsidiairement, pour notre avenir politique et économique. Konrad Lorenz voit dans “l'unité des facteurs de sélection”, tous de nature économique, une menace d'appauvrissement humain. « Une contre-sélection est à l'œuvre, révèle Lorenz dans Nouvelle École, qui réduit les diversités de l'humanité et lui impose de penser exclusivement en terme de rentabilité économique à court terme. Les idéologies économistes, qui sont technomorphiques, font de l'homme une machine manipulable. Les hommes, unités économiques, sont de plus en plus égaux, comme des machines précisément ». Pour Lorenz, la subordination des valeurs non économiques est une catastrophe, non pas seulement culturelle mais biologique. Le consumérisme constitue une menace physiologique pour les peuples. Lorenz, en médecin, parle de pathologie collective. Nous mourrons d'artériosclérose. La civilisation du bien-être économique nous pousse lentement, pour Lorenz, vers la mort tiède. Il écrit : « Hypersensibles au déplaisir, nos capacités de jouissance s'émoussent ». La néophilie, ce goût toujours insatisfait de nouvelles consommations, a, pour les anthropologues, des effets biologiques néfastes et mal connus. Mais qu'est-ce que la survie de l'espèce à côté de la hausse du prix des croissants au beurre ?  Bref, si personne n'envisage ces problèmes, nous, si.

    Mort tiède, mais aussi déclin démographique. La dictature de l'économie a fait de nous Européens des peuples court-vivants selon l'analyse de Raymond Ruyer. Affairés à nos préoccupations économiques immédiates, nous sommes devenus objets et victimes de l'histoire biologique. Nos économistes ne sont sensibles au déclin démographique que parce qu'il compromettra le financement de la retraite. « Notre civilisation économiste, écrit Raymond Ruyer, est par essence anti-nataliste et suicidaire parce qu'elle est, par essence, anti-vitale, anti-instinctive ».

    Mais la consommation de masse a aussi rendu la culture “primitive”. Les marchands de biens de consommation détiennent un pouvoir culturel, qui s'exerce dans le sens d'un déracinement, et d'une massification égalitaire. Ce ne sont pas les consommateurs qui choisissent leur style de vie — mythe démocratique cher aux libéraux — mais ce sont des firmes marchandes qui créent des comportements de masse en détruisant les traditions spécifiques des peuples. Par le “marketing”, bien pire que les propagandes politiques, on impose quasi-scientifiquement un nouveau comportement, en jouant sur le mimétisme des masses déculturées. Une sous-culture mondiale est en train de naître, projection du modèle américain. On orientalise ou on américanise à volonté. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, du “new-look” à la mode “disco”, c'est un processus cohérent de conditionnement sous-culturel qui est à l'œuvre. Le trait commun : le mimétisme des comportements lancés par les marchands américains. De la sorte, l'économie est devenue un des fondements qualitatifs de la nouvelle culture, outrepassant largement sa fonction de satisfaction des besoins matériels.

    Même sur le plan strictement économique, qui n'est pas, de notre point de vue, capital, l'échec du système marchand depuis quelques années est patent. Ne parlons même pas du chômage et de l'inflation, ce serait trop facile. Jean Fourastié note « l'indigence des sciences économiques actuelles, libérale ou marxiste », et les accuse d'usurpation scientifique. « Nous assistons, dit-il, surtout depuis 1973, à la carence des économistes et à l'immense naufrage de leur science ». Il ajoute : « les économistes libéraux ou socialistes ont toujours pensé que le rationnel seul permettait de connaître le réel. Leurs modèles mathématiques sont bâtis sur l'ignorance ou le mépris des réalités élémentaires ». « Or, dans toute science, l'élémentaire est le plus difficile. Il en vient à être méprisé parce qu'il ne se prête pas aux exercices classiques sur quoi les économistes universitaires se décernent leurs diplômes ». Fourastié conclut : « Notre peuple, nos économistes, nos dirigeants vivent sur les idées du XIXe siècle. Les impasses de la rationalité commencent à devenir visibles. L'homme vit à la fin des illusions de l'intelligence ».

    Un récent Prix Nobel d'économie, Herbert Simon, vient de démontrer que dans ses comportements économiques ou autres, l'homme, malgré l'ordinateur ne pouvait pas optimiser ses choix et se comporter rationnellement. Ainsi, la “Théorie des Jeux et du Comportement économique” de von Neumann et Morgenstern, une des bases du libéralisme, se révèle fausse. Le choix raisonné et optimal n'existe pas. Herbert Simon a démontré que les choix économiques étaient d'abord hasardeux, risqués, volontaristes.

    Ces illusions de l'intelligence ont fait subir aux libéraux de graves échecs ; prenons-en quelques-uns au hasard : Le système libéral marchand gaspille l'innovation et utilise mal la création technique. Ceci, comme l'avait vu Wagemann, parce que la comptabilité en terme de profit financier à court terme (et non pas en terme de “surplus” global) freine tout investissement et toute innovation non vendable et non rentable dans de courts délais.

    Autre échec, aux conséquences incalculables : l'appel à l'immigration étrangère massive. Les profits immédiats, strictement financiers, résultant d'une main d'œuvre exploitable et malléable ont seuls compté en face des “coûts sociaux” à long terme de l'immigration, qui n'ont jamais été envisagés par l'État et le patronat. La cupidité immédiate des importateurs de main d'œuvre n'a même pas fait envisager le “manque à gagner” en terme de “non modernisation” provoqué par ce choix économique absurde. Le responsable d'une grande firme me déclarait récemment d'un ton méprisant que sa ville était “encombrée d'immigrés” et que cela le gênait personnellement. Mais après quelques minutes de conversation, il m'avouait en toute bonne conscience que dix ans auparavant, il avait (sic) “prospecté” à l'étranger pour (resic) “importer” de la main d'œuvre, qui fût bon marché. Une telle inconscience s'apparente à un nouvel esclavagisme. Il est frappant de constater que même l'idéologie marxiste, malgré son mépris des diversités culturelles et ethniques, n'a pas osé, comme le libéralisme, utiliser pour son profit le déracinement massif des populations rurales des pays en voie de développement.

    Des gouvernements irresponsables et un patronat ignorant les réalités économiques, et dénuée du moindre sens civique et éthique, ont cautionné une pratique néo-esclavagiste dont les conséquences politiques, culturelles, historiques — et même économiques — sont incalculables (précisément) pour les pays d'accueil et surtout pour les peuples fournisseurs de main d'œuvre. Plus soucieux des “affaires” et du “bien-être”, les libéraux n'ont pas fait face aux défis les plus élémentaires : crise de l'énergie, crise de l'étalon-dollar, hausse des coûts européens et concurrence catastrophique des pays de l'Est et de l'Extrême-Orient.

    Qui s'en préoccupe ? Qui propose une nouvelle stratégie industrielle. Qui envisage la fin de la prospérité déjà amorcée ? La réponse aux défis géants de la fin du siècle n'est possible que contre les pratiques libérales. Seule une optique économique fondée sur les choix d'espace économique européen semi-autarcique, de planification d'une nouvelle politique de substitution énergétique à moyen terme, et d'un retrait du système monétaire international, s'adapterait aux réalités actuelles.

    Les dogmes libéraux ou “libertariens” du libre échange, de la division internationale du travail, et de l'équilibre monétaire s'avèrent non seulement économiquement utopiques (et nous sommes prêts à le démontrer techniquement) mais incompatibles surtout avec le choix politique d'un destin autonome pour l'Europe. Comme pour les nouveaux philosophes qui se contentaient de réactualiser Rousseau, il faut prendre conscience de l'imposture de l'opération publicitaire des “nouveaux économistes”. Il ne s'agit ni plus, ni moins que d'un retour aux thèses bien connues d'Adam Smith. Mais les nouveaux économistes français (Jenny, Rosa, Fourcans, Lepage) ne sont rien par eux-mêmes et ne font que vulgariser les thèses américaines. Regardons du côté de leurs maîtres.

    Partant d'une critique pertinente, il est vrai, du Welfare State (État providence bureaucratique bien que néo-libéral), l'École de Chicago, monétariste et conservatrice (avec Friedmann, Feldstein, Moore, etc.), prône un retour à la loi micro-économique du marché, refuse toute contrainte de l'État à l'égard des firmes, retrouvant ainsi l'insouciance des libéraux du XIXe siècle à l'égard du chômage et des questions sociales. Et l'école de Virginie (avec Rothbard, David Friedman, Tullock, etc.) se veut “anarcho-capitaliste”, partisane de l'éclatement de l'État, et de la réduction totale de la vie sociale et politique à la concurrence et à l'unique recherche du profit marchand.

    On pourrait critiquer ces thèses, connues et “réchauffées”, du point de vue économique. Mais qu'il suffise de dire, pour nous Européens que, même réalisable et “prospère”, un tel programme signifie notre mort définitive en tant que peuples historiques. Les “friedmaniens” et les “libertariens” nous proposent la soumission au système du marché mondial dominé par des lois profitables à la société américaine mais incompatible avec le choix que nous faisons de demeurer des nations politiques, et des peuples évoluant dans leurs histoires spécifiques.

    L'économie organique, elle, ne se veut pas une Théorie. Mais une stratégie, correspondant uniquement au choix, dans l'Europe du XXe siècle, de sociétés où le destin politique et l'identité culturelle passent avant la prospérité de l'économie. Subsidiairement, la fonction économique y est pourtant mieux maîtrisée ! Nous réfléchissons, au GRECE, sur cette nouvelle vision de l'économie, à partir des travaux d'Othmar Spann et d'Ernst Wagemann en Allemagne, Johan Akerman en Suède, et François Perroux en France. Wagemann comparait l'économie libérale à un corps sans cerveau, et l'économie marxiste à un cerveau monté sur des échasses. L'économie organique, modèle pratique que nous ne prétendons pas exportable, veut s'adapter à la tradition trifonctionnelle organique des Européens.

    Selon les travaux de Bertalanffy sur les systèmes, la fonction économique est envisagé comme organisme partiel de l'organisme général de la Communauté. Selon les secteurs et les conjonctures, la fonction économique peut être planifiée ou agir selon les lois du marché. Adaptable et souple, elle admet le marché et le profit, mais les subordonne à la politique nationale. L'État laisse les entreprises, dans le cadre national, agir selon les contraintes du marché, mais peut, si les circonstances l'exigent, imposer par des moyens non-économiques la politique d'intérêt national.

    Les notions irréelles de “macro et micro-économie” cèdent la place à la réalité de “l'économie nationale” ; de même les notions de secteur public et privé perdent leur sens, puisque tout est à la fois “privé” au niveau de la gestion, et “public” au sens de l'orientation politique. Les biens collectifs durables sont préférés à la production de biens individuels obsolescents et énergétiquement coûteux. Les mécanismes et manipulations économiques sont considérés comme peu efficaces pour réguler l'économie par rapport à la recherche psychologique du consensus des producteurs. La notion comptable de surplus et de coût social remplace les concepts critiquables de “rentabilité” et de “profit”. Par son choix de centres économiques autoritairement décentralisés, et d'un espace économique européen de grande échelle et semi-autarcique (cas des USA de 1900 à 1975…) l'économie organique peut envisager une puissance d'investissement et d'innovation technique supérieure à ce qu'autorise le système libéral, freiné par les fluctuations monétaires et la concurrence internationale totale, (dogme réductionniste du libre-échangisme selon lequel la concurrence extérieure serait toujours stimulante).

    En dernière instance, l'économie organique préfère l'entrepreneur au financier, le travailleur à l'assisté, le politique au bureaucrate, les marchés publics et les investissements collectifs, au difficile marché des consommateurs individuels. Plus que les manipulations monétaires, l'énergie du travail national d'un peuple spécifique nous semble seul capable d'assurer à long terme le dynamisme économique. L'économie organique n'est pas elle-même le but de son propre succès. Mais elle se veut un des moyens d'assurer aux peuples européens le destin, parmi d'autres possibles, de peuples long-vivants.

    Pour conclure, il faudrait citer la conclusion que l'économiste Sombart a donné à son traité sur Le Bourgeois, mais nous n'entretiendrons que le passage le plus prophétique : « Dans un système fondé sur l'organisation bureaucratique, où l'esprit d'entreprise aura disparu, le géant devenu aveugle sera condamné à traîner le char de la civilisation démocratique. Peut-être assisterons-nous alors au crépuscule des dieux et l'Or sera-t-il rejeté dans les eaux du Rhin ». François Perroux aussi a écrit qu'il souhaitait la fin du culte de Mammon qui « brille aujourd'hui d'un prodigieux éclat ». Nous avons choisi de contribuer à la fin de ce culte, d'assurer la relève du “dernier homme”, celui de la civilisation de l'économie, dont le Zarathoustra de Nietzsche disait :

    « Amour, création, désir, étoile ?
    Qu'est-cela ?
    Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l'œil.
    La terre sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme, lui qui amenuise tout.
    Nous avons inventé le Bonheur, disent les derniers hommes.
    Et ils clignent de l'œil ».

    ► Communication de Guillaume Faye (alors Secrétaire Études et Recherches), XIIIe Colloque fédéral du GRECE, janvier 1980.


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