• Sombart

    Le “socialisme allemand” de Werner Sombart

    werner-sombartÉconomiste allemand (1863–1941), l'un des principaux partisans de réformes sociales en faveur des ouvriers et l'un des fondateurs des cercles d'études sociales dans les universités allemandes. On lui doit, not., le Capitalisme moderne (1902) et, surtout, le Socialisme et le mouvement social au XIXe siècle (1896). [© Larousse-Bordas]

    Ancien professeur à l'Université de Berlin, Werner Sombart fut l'un des plus illustres représentants de la science économique en Allemagne. Ses travaux sont demeurés des classiques auxquels les spécialistes d'aujourd'hui continuent à se référer, comme à ceux de Max Weber. Rompant avec les traditions de l'école classique, Sombart met à la base de l'étude de la vie économique et sociale ce qu'il appelle la “psychologie historique” – tout en accordant au milieu social, aux conditions historiques, une place au moins aussi importante que celle qu'il assigne aux mobiles psychologiques. On voit quel peut être l'intérêt de cette méthode, que Sombart applique, dans Le Bourgeois, à l'examen de la genèse de l'esprit capitaliste et bourgeois. C'est une véritable analyse spectrale de l'homme économique moderne, resitué dans son devenir historique, social et psychologique. [Payot]

    Né en 1863 à Ermsleben, Werner Sombart est le fils d'Anton Ludwig Sombart, hobereau et industriel prussien, membre libéral de la Chambre prussienne des Députés et du Reichstag.

    Werner Sombart étudie l'économie politique et le droit dans les Universités allemandes. Après avoir obtenu son doctorat, il est d'abord secrétaire de la chambre de commerce de Brême puis professeur extraordinaire (chargé de cours) à l'Université de Breslau. Mais le “radicalisme” de Sombart (influencé par Lassalle et Marx) lui vaut la défaveur du ministère prussien de l'instruction publique : son avancement est stoppé. En 1906, il donne des cours à l'École des hautes études commerciales de Berlin et plusieurs années plus tard, en 1918, il devient enfin professeur ordinaire à l'Université de Berlin où il prend la succession d'Adolf Wagner, l'un des maîtres de la Jeune École historique et du “socialisme de la chaire”  (Kathedersozialismus).

    Économiste et sociologue, Sombart apparaît comme l'historien du capitalisme mais aussi comme un critique impertinent du capitalisme. Sombart s'éloigne cependant peu à peu d'une critique d'inspiration marxiste pour adopter une critique d'inspiration nationaliste et luthérienne. On distingue aisément le Sombart qui se consacre à l'étude scientifique du capitalisme et particulièrement à l'étude de la genèse de l'esprit capitaliste et le Sombart militant qui prend fait et cause pour le mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle et au début de ce siècle, pour l'Allemagne pendant la Grande Guerre et pour le « socialisme allemand » dans les années 30.

    Le premier Sombart est l'auteur en 1902 des tomes I et II du Capitalisme moderne qui connaîtront des rééditions successives en 1916 et 1924/27 (Sombart publiera en 1928 le tome III traduit en français sous le titre L'Apogée du capitalisme) ; en 1903 de L'économie allemande du XIXe siècle ; [en 1906 de Pourquoi le socialisme n'existe-t-il pas aux États-Unis ?, tr. fr. PUF, 1992] ; en 1911 d'un ouvrage sur Les Juifs et la vie économique (traduit en français) ; en 1913, il publie Le Bourgeois (également traduit en français) et ses études sur le développement du capitalisme moderne : Luxe et capitalisme, Guerre et capitalisme, etc. En revanche, Le socialisme et le mouvement social au XIXe siècle publié en 1896 (traduit en français) [La 10ème éd., publiée en 1924, aura pour titre : Le Socialisme prolétarien], Commerçants et héros qui parut pendant la Grande Guerre, et Le Socialisme allemand publié en 1934 (traduit en français [republié chez Pardès en 1990]) sont indiscutablement l'œuvre du Sombart militant.

    Sombart = Marx + l’école historique ?

    D'après Schumpeter (à qui Sombart céda sa chaire à l'Université de Berlin), Sombart aurait subi tout autant l'influence de Karl Marx que celle de l'École historique.

    Sombart étudia l'économie politique à Berlin, or « l'enseignement économique était alors dans les universités allemandes sous l'influence de l'École historique réagissant contre l'étroitesse d'esprit et l'optimisme exagéré du libéralisme (le Manchestertum “fossile”) et plus ou moins imbu de socialisme d'État » (André Sayous, préface à L'Apogée du capitalisme de W. Sombart, Payot, 1932, pp XII et XIII). Sombart eut pour maîtres à l'Université de Berlin Gustav Schmoller et Adolf Wagner. Ce dernier, qu'une commune admiration pour les travaux de Ferdinand Lassalle (l'un des pères du socialisme d'État) rapprochait de Sombart, le désigna d'ailleurs comme son successeur à l'Université. Pour certains, il conviendrait de ranger Sombart parmi les auteurs de l'École historique mais ce n'est pas l'avis d'A. Sayous : « économiste et sociologue, il [W. Sombart] traite en réalité l'histoire comme une “science auxiliaire” qu'il utilise, répétons-le, avec une grande liberté d'esprit et même, parfois, selon son bon plaisir » (ibid., p. XVII) mais, reconnaît Sayous, « Sombart a conservé des liens avec l'École historique. Généralement, son argumentation repose sur l'histoire et il se sert de celle-ci dans l'esprit démonstratif des maîtres de l'école allemande » (ibid., p. XVIII).

    Sombart a subi aussi l'influence de Karl Marx. En 1894, Sombart accueille avec enthousiasme la publication du troisième volume du Capital et publie une étude sur le marxisme qui lui vaut les éloges de Friedrich Engels. Deux ans plus tard, il écrit Le socialisme et le mouvement social du XIXe siècle. Mais Sombart s'éloigne peu à peu du marxisme, la 10ème édition de son Socialisme et mouvement social parue en 1924 sous le titre Le socialisme prolérarien apparaît aux yeux de certains comme une diatribe anti-marxiste. Mais devenu pourtant “anti-marxiste”, Sombart reconnaît volontiers sa dette envers Marx. Dans l'introduction à L'Apogée du capitalisme, il se défend d'avoir voulu attaquer Marx ; au contraire, affirme-t-il :

    « je m'étais proposé de continuer et, dans un certain sens, de compléter et d'achever l'œuvre de Marx. Tout en repoussant la conception du monde de Marx et, avec elle, tout ce qu'on désigne aujourd'hui, en synthétisant et précisant son sens, sous le nom de “marxisme” ; j'admire en lui sans réserves le théoricien et l'historien du capitalisme. Tout ce qu'il y a de bon dans mes propres ouvrages, c'est à l'esprit de Marx que je le dois, ce qui ne m'empêche naturellement pas de m'écarter de lui non seulement sur des points de détail, voire dans la plupart de mes façons de voir particulières, mais sur des points essentiels de ma conception d'ensemble » (ibid., p.15).

    En 1934, dans Le Socialisme allemand (paru dans sa traduction française chez Payot, 1938), Sombart opère une distinction entre le « marxisme pratique » et le marxisme « qui, à titre de théorie historique, est d'une incomparable valeur pour les sciences sociales » (p. 100).

    Sombart et l'étude du capitalisme

    Pour Sombart, le capitalisme — qu'il définit par ailleurs comme une « catégorie historique » — est un « système économique » qui « repose d'une façon subjective sur le primaire de l'acquisition, trouvant son expression dans le gain ; il est essentiellement “individualiste”, car il a comme base la concurrence ; enfin, il représente les idées de rationalisation dans l'ordre économique » (A. Sayous, op. cit., p. XX).

    Sombart distingue 3 périodes dans l'histoire du capitalisme :

    • le « capitalisme primitif » qui prend fin avec la révolution industrielle;
    • le « haut capitalisme » ou « apogée du capitalisme » qui correspond à la période s'étendant de l'emploi métallurgique du coke (dont Sombart situe les débuts dans les années 1760/1770) à la Première Guerre mondiale. « C'est au cours de cette époque que le capitalisme a réalisé son épanouissement le plus complet et est devenu le système économique dominant » (L'Apogée du capitalisme, p.12) ;
    • le « capitalisme tardif », période qui s'ouvre avec la Première Guerre mondiale.


    Pour Sombart, il ne fait pas de doute que « les forces motrices de la vie économique » ne sont pas plus la piété puritaine que la plus-value du capital (Sombart renvoie ici dos à dos Weber et Marx) ; ni même la division du travail et la concurrence chères aux économistes classiques, ni non plus le système juridique, la technique ou la démographie. Les seules forces motrices de l'histoire en général et de la vie économique en particulier, ce sont les hommes vivants avec leurs pensées et leurs passions et surtout certains d'entre eux. C'est l'homme, en tant que sujet de l'histoire, qui construit les systèmes économiques.

    Ainsi, le capitalisme naissant « fut l'œuvre de quelques hommes d'affaires entreprenants, appartenant à toutes les couches de la population. Il y avait parmi eux des nobles, des aventuriers, des marchands, des artisans, mais ils ont été pendant longtemps trop faibles pour imprimer à la vie économique une direction décisive. À côté d'eux, des princes énergiques (...) et plus particulièrement de hauts fonctionnaires, comme Colbert, ont joué dans l'évolution économique de l'époque un rôle de premier ordre (en poussant les particuliers  dans des entreprises capitalistes) » (ibid., p. 29).

    À l'époque du capitalisme avancé « toute la direction de la vie économique a passé entre les mains des entrepreneurs capitalistes qui, désormais soustraits à la tutelle de l'État, sont devenus (…) les seuls organisateurs du processus économique, pour autant que celui-ci se déroule dans le cadre de l'économie capitaliste » (ibid., p.30). L'entrepreneur capitaliste est donc la seule force motrice de l'économie capitaliste moderne. Il est la seule force productive : « tous les autres facteurs de la production, le capital et le travail, se trouvent sous sa dépendance, ne sont animés que par son activité créatrice. De même, toutes les inventions techniques ne reçoivent que de lui leur vitalité » (ibid., p.31).

    Le capitalisme va-t-il mourir d’un excès de rationalisation ?

    Sombart a consacré les 2 premiers tomes de son Capitalisme moderne à l'étude du pré-capitalisme et du capitalisme primitif et le troisième tome à l'étude du haut capitalisme. Quant au capitalisme tardif, Sombart y a consacré la conclusion de son Apogée du capitalisme. La principale caractéristique de cette période serait « la substitution du principe de l'entente à celui de la libre-concurrence ». Le déclin du capitalisme s'amorce et celui-ci, pense Sombart, va probablement mourir d'un excès de rationalisation. « La crise allait évidemment donner une puissante accélération à la thèse du déclin, largement vulgarisée par Fried, disciple de Sombart et collaborateur de la revue Die Tat, dont le livre intitulé La fin du capitalisme (1931) fut une manière de best-seller dans les milieux nationalistes » (Louis Dupeux, Stratégie communiste et dynamique conservatrice…, Librairie Honoré Champion, Paris, 1976, p. 12).

    Sombart « a distingué des périodes de civilisation et conçu chacune d'elles comme un “système” d'un “esprit” ou “style déterminé” (…) où ainsi que chez Karl Marx, les fonctions économiques constituent les bases et les caractères propres de la période, mais où, différence fondamentale, chaque sentiment de l'économique est précisé d'une façon spéciale » (A. Sayous, op. cit., pp. X et XI). « Ce qui imprime à une époque, et aussi à une période économique, son cachet particulier, c'est son esprit » écrit Sombart (ibid., p.8). Le capitalisme s'accompagne d'un « esprit capitaliste » et c'est cet esprit qui, en se transformant, a fait évoluer le capitalisme.

    Mais, quel est cet “esprit capitaliste” et quel rôle joue-t-il dans l'apparition et l'évolution du capitalisme ? Sombart apporte des éléments de réponse dans son livre Le Bourgeois.

    L'esprit capitaliste (c'est-à-dire l'esprit qui anime l'entrepreneur capitaliste et qui caractérise le système que celui-ci crée) est né, pense Sombart, de la réunion de l'esprit d'entreprise et de l'esprit bourgeois :

    « (…) L'esprit d'entreprise est une synthèse constituée par la passion de l'argent, par l'amour des aventures, par l'esprit d'invention, etc. tandis que l'esprit bourgeois se compose, à son tour, de qualités telles que la prudence réfléchie, la circonspection qui calcule, la pondération raisonnable, l'esprit d'ordre et d'économie. (Dans le tissu multicolore de l'esprit capitaliste, l'esprit bourgeois forme le fil de laine mobile, tandis que l'esprit d'entreprise en est la chaîne de soie) » (Le Bourgeois, Payot, 1966, p. 25).

    Sombart distingue parmi les sources de l'esprit capitaliste :

    • des bases biologiques : les « natures bourgeoises » et les « prédispositions ethniques » (chez les Étrusques, les Frisons et les Juifs) ;
    • les forces morales : la philosophie (interprétation rationaliste et utilitariste des écrits stoïciens, auteurs rustiques romains), les influences religieuses (catholicisme, protestantisme, judaïsme), les forces morales proprement dites (morale sociale conduisant à l'adoption et au culte des « vertus bourgeoises ») ;
    • les “conditions sociales” : l'État, les migrations, la découvertes de mines d'or et d'argent, la technique, l'activité professionnelle pré-capitaliste, le capitalisme comme tel.


    La controverse entre Weber et Sombart 

    weber10.gif[Ci-contre : Max Weber. Sombart et lui sont 2 grands analystes l'évolution de la civilisation européenne vers l'industrialisme. Tous 2 ont étudié avec grande attention les mutations d'ordre religieux et idéologique qui ont présidé à cette transition]

    Max Weber s'est élevé « contre les prétentions dogmatiques d'une explication totale de l'histoire par l'économie » mais « il ne voulait nullement — constate Raymond Aron (La sociologie allemande contemporaine, PUF, 1981, pp. 112/113) — réfuter le marxisme en lui opposant une théorie idéaliste de l'histoire, qui lui aurait paru aussi schématique et indéfendable que le matérialisme historique ». Sombart approuve Weber sur ce point : dans Le Bourgeois, Sombart constate la multiplicité des causes qui permettent d'expliquer la genèse de l'esprit capitaliste. Il s'en prend aux « partisans intransigeants de la conception matérialiste de l'histoire », mais écrit-il, « opposer à l'explication causale économique une autre explication universelle est une chose dont je me sens incapable (…) » (p. 338). Tous 2 voient dans la religion une des causes du capitalisme. Dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Weber attribue au calvinisme un rôle important dans la genèse de l'esprit capitaliste :

    « jamais assuré de son élection, le calviniste en cherche les signes ici-bas. Il les trouve dans la prospérité de son entreprise. Mais il ne peut s'autoriser du succès pour se reposer ou utiliser son argent en vue du luxe ou du plaisir. Il doit donc réemployer cet argent dans l'entreprise : formation de capital  par obligation ascétique. Bien plus, seul le travail régulier, rationnel, le calcul qui permet à chaque instant de se rendre compte de la situation de l'entreprise, seul le commerce pacifique sont en accord avec l'esprit de cette morale » (R. Aron, op. cit., p. 112).

    Sombart, pour sa part, attribue au thomisme et au judaïsme un rôle bien plus important que le calvinisme dans l'apparition de l'esprit capitaliste.

    En imposant un droit naturel rationnel fondé sur le Décalogue mais qui intégrait aussi « la philosophie grecque de la dernière période de l'hellénisme », le thomisme a opéré une rationalisation déjà de nature à favoriser la mentalité capitaliste. « Pour que le capitalisme put s'épanouir, l'homme naturel, l'homme impulsif devait disparaître et la vie, dans ce qu'elle a de spontané et d'original, céder la place à un mécanisme psychique spécifiquement rationnel : bref, l'épanouissement du capitalisme avait pour condition un renversement, une transmutation de toutes les valeurs » (Le Bourgeois,  pp. 227/228). À cela, il faut ajouter la condamnation par le thomisme et les scolastiques, de la prodigalité (mais aussi de l'avarice) et de l'oisiveté, l'idéal bourgeois « d'une vie chaste et modérée », le culte de la décence et de l'honorabilité, les préceptes d'une administration juste et rationnelle : ainsi s'opéra une sorte de « dressage psychique » qui réussit à transformer en entrepreneurs capitalistes « le seigneur impulsif et jouisseur d'une part, l'artisan obtus et nonchalant d'autre part » (ibid., p.231). Sombart note enfin chez certains scolastiques (not. italiens), qui ici dépassent la pensée de Thomas d'Aquin, une profonde sympathie pour le capitalisme.

    En jugeant très favorablement la richesse, en élaborant un rationalisme très rigoureux, le judaïsme contenait et développait « jusqu'à leurs dernières conséquences logiques, toutes les doctrines favorables au capitalisme » (ibid., p.250). Mais ce qui a permis à la religion juive d'exercer une action vraiment décisive, c'est le traitement particulier qu'elle appliquait aux étrangers. La morale juive était une morale à double face, et ses lois différaient selon qu'il s'agissait de Juifs ou de non-Juifs" (ibid., p.251). « Le traitement différentiel que le droit juif appliquait aux étrangers » a eu pour conséquences : le relâchement de la morale commerciale et la transformation précoce des « conceptions relatives à la nature du commerce et de l'industrie, et cela dans le sens d'une liberté de plus en plus grande » (ibid., pp 254 et 255). Sombart étudia d'une manière plus précise dans son livre sur Les Juifs et la vie économique les rapports entre judaïsme et capitalisme.

    Luthérianisme, calvinisme, thomisme et scolastique

    martin-luther[Ci-contre : gravure de Martin Luther, 1854. Luther, théologien qui justifie l'Obrigkeitsstaat, inspire Sombart pour qui il ne faut pas écouter un peuple ravagé par le déracinement mais une populité idéelle, demeurée intacte]

    Le protestantisme apparaît dès lors singulièrement en retrait : « comme le mouvement inauguré par la Réforme a eu incontestablement pour effets une intériorisation de l'homme et un raffermissement du besoin métaphysique, les intérêts capitalistes devaient nécessairement souffrir dans la mesure où l'esprit de la Réforme se répandait et se généralisait » (ibid., p.239). Le luthérianisme se montra particulièrement anti-capitaliste (et Sombart devait recueillir l'héritage de cet anti-capitalisme luthérien). Le puritanisme lui-même (variante anglo-saxonne du calvinisme) fut une entrave au développement du capitalisme avec son idéal de pauvreté hérité du christianisme primitif, sa « condamnation sévère de tout effort ayant pour objectif l'acquisition de la richesse, c'est-à-dire, et avant tout, une condamnation des moyens de s'enrichir qu'offre le capitalisme » (ibid., p.241). Mais, après la morale scolastique (ou thomiste), « à son tour, la morale puritaine proclame la nécessité de la rationalisation et de la méthodisation de la vie, des instincts et des impulsions, de la transformation de l'homme naturel en un homme rationnel ». « Lorsque la morale puritaine exhorte les fidèles à mener une vie bien ordonnée, elle ne fait que reproduire mot pour mot les préceptes de la morale thomiste, et les vertus bourgeoises qu'elle prêche sont exactement les mêmes que celles dont nous trouvons l'éloge chez les scolastiques » (ibid., pp. 243/244). Ce qui apparaît favorable au capitalisme chez les puritains semble donc emprunté au thomisme et aux scolastiques.

    La raison première de cette divergence entre Weber et Sombart, Raymond Aron croit la trouver « dans le fait qu'ils n'utilisent pas la même définition du capitalisme ». Pour Weber, le “capitalisme”, c'est essentiellement le capitalisme occidental, le capitalisme « s'oppose à une économie qui tend, avant tout, à la satisfaction des besoins. Le capitalisme serait le système qu'anime un désir de gains sans limite, qui se développe et progresse sans terme, économie d'échanges et d'argent, de mobilisation et de circulation des richesses, de calcul rationnel. Les caractères sont moins dégagés par une comparaison avec les autres civilisations que saisis intuitivement dans leur ensemble » (R. Aron, op. cit., p. 114). Autre raison probable de cette divergence : les convictions des 2 auteurs. Max Weber est un protestant libéral qui croit réconcilier protestantisme et capitalisme dans l'esprit de l'homme allemand en distinguant une morale de la conviction obéissant aux impératifs de la foi et une morale de la responsabilité soumise aux impératifs de l'action. La morale de la conviction délimite un domaine religieux de plus en plus intériorisé (ce qui est bien conforme à l'essence du protestantisme), la morale de la responsabilité un domaine économique abandonné au capitalisme (et un domaine politique soumis à la raison d'État). À l'inverse, Sombart est un anti-capitaliste d'obédience marxiste et, plus tard, d'obédience luthérienne.

    Vertus bourgeoises et éléments héroïques de la psyché européenne

    Après avoir passé en revue les diverses manifestations nationales de l'esprit capitaliste (Italie, Espagne, France, Allemagne, Pays-Bas, Grande-Bretagne, USA), Sombart s'intéresse à l'évolution de celui-ci. (Pour Sombart, nous le savons, l'évolution du capitalisme est intimement liée à celle de l'esprit capitaliste).

    - Dans un premier temps, les « vertus bourgeoises » se joignent à l'esprit d'entreprise et à l'amour de l'or (caractéristiques mentales des peuples européens) pour donner naissance à l'entrepreneur capitaliste d'abord tout à la fois héros, marchand et bourgeois. Puis, les « vertus bourgeoises » l'emportent peu à peu sur l'élément héroïque. À cela plusieurs raisons : le développement des armées professionnelles, l'autorité des forces morales, le mélange des sangs (cf. Le Bourgeois, pp 339/340).

    Deux époques se succèdent alors :

    • celle du « bourgeois vieux-style » tenu en laisse, selon l'expression même de Sombart, par les mœurs et une morale d'inspiration chrétienne;
    • celle de « l'homme économique moderne » (à partir de la fin du XIXe siècle) qui ne connaît plus ni entraves, ni restriction.


    Sombart aborde enfin un délicat problème de causalité : le capitalisme est-il l'émanation ou la source de l'esprit capitaliste ? Selon Sombart, on ne peut opposer l'esprit capitaliste au capitalisme dont il est partie intégrante mais on peut en revanche l'opposer à « l'organisation capitaliste » (qui comprend tous les éléments constitutifs du système capitaliste qui ne peuvent être rangés dans la catégorie “esprit”). « Sans l'existence préalable d'un esprit capitaliste (ne fût-ce qu'à l'état embryonnaire), l'organisation capitaliste n'aurait jamais pu naître » (ibid., p.328) : une création ne peut préexister à son créateur mais elle peut acquérir une certaine autonomie et agir en retour sur son créateur. Ainsi le capitalisme, création de l'esprit capitaliste, est devenu une des sources (et « non la moins importante » ajoute Sombart) de cet esprit.

    Deux dangers menacent désormais l'esprit capitaliste : la « féodalisation » (« l'enlisement dans la vie de rentier ou l'adoption d'allures seigneuriales ») et la bureaucratisation croissante des entreprises. « Peut-être, conclut Sombart, assisterons-nous aussi au crépuscule des dieux et l'or sera-t-il rejeté dans les eaux du Rhin » (ibid., p.342). Voici un rêve auquel le “socialiste” Sombart s'efforce de donner quelque consistance…

    Sombart et le socialisme allemand

    Après s'être consacré à l'étude du capitalisme, Sombart devient en 1934 le porte-parole d'un “socialisme allemand”. Mais, quel est le contenu de ce socialisme allemand à la Sombart ?

    Sombart s'efforce de donner une définition du socialisme. Après avoir passé en revue les diverses acceptions courantes du terme et porté sur chacune d'elles un jugement, Sombart définit le socialisme comme un « normativisme social ». « J'entends par là un état de vie sociale où la conduite de l'individu est déterminée en principe par des normes obligatoires, qui doivent leur origine à une raison générale, intimement liée à la communauté politique, et qui trouvent leur expression dans le “nomos” » (W. Sombart, Le Socialisme allemand, Payot, 1938, p.77). « On n'est vraiment socialiste que lorsqu'on considère comme nécessaire que la conduite de l'individu soit soumise, dans ses manifestations extérieures, à des règles générales » (ibid.).

    Sombart distingue ensuite les variétés de socialisme :

    • d'après la nature de l'ordre socialiste imaginé : « du point de vue de l'espace ou de la quantité », ce peut-être un « socialisme total ou partiel »; « du point de vue du temps » « un socialisme absolu ou relatif » ; « du point de vue de la forme », « un socialisme de l'égalité ou de l'inégalité », ou bien « un socialisme de l'individu ou de l'ensemble », ou encore « un socialisme mécanistique, amorphe, espacé, abstrait, pensé, international, social » ou « un socialisme organique, morphique, technique, concret, imaginé, par classes sociales, national, étatique » ;
    • d'après les fondements de l'ordre socialiste : socialisme évolutionniste ou révolutionnaire, socialisme sacré ou profane ;
    • d'après la mentalité en vertu de laquelle l'ordre socialiste est construit (mentalité mercantile ou héroïque).


    Un socialisme anti-économiste 

    Sombart, lorsqu'il définit le socialisme et les variétés de socialisme, veut faire œuvre scientifique mais on sent qu'il prend déjà parti et qu'il dessine à gras traits les contours de “son” socialisme. Peu après avoir défini le socialisme, Sombart écrit : 

    « Étant donné que la libération des forces sociales avait eu pour principal effet de mettre au premier plan l'économie et de subordonner toute l'existence de la société à ses lois, le mouvement socialiste moderne est naturellement dirigé surtout contre la primauté de l'économie. Le cri de guerre du socialisme fut : débarassons-nous de l'économie ! » (ibid., p.81). 

    On comprend déjà que le socialisme de Sombart sera essentiellement un anti-économisme. Lorsque Sombart énumère les diverses variétés de socialisme, à l'évidence il porte son choix sur certaines d'entre elles. Le socialisme qu'il prône ne peut être que “partiel”, “relatif”, inégalitaire, « organique, concret, national, étatique… » : il ne peut être que révolutionnaire (ou volontariste, c'est-à-dire « engendré par la liberté, par un acte créateur ») et profane — ici, Sombart dévoile dans sa critique du socialisme chrétien une de ses principales sources d'inspiration : Martin Luther lui-même, pour qui l'Evangile n'enseigne en rien la façon dont on doit gouverner les hommes et administrer les biens matériels (cf. Contre les paysans pillards et meurtriers) — ; Sombart se prononce enfin pour un socialisme « héroïque » — Sombart reprend ici les thèmes développés dans son livre de guerre (Marchands et héros, 1915). Deux conceptions de la vie s'opposent : d'un côté, la conception mercantile (qualifiée pendant la guerre d'« anglo-saxonne ») qui vise au « plus grand bonheur pour le plus grand nombre » (le bonheur étant « le bien-être dans l'honnêteté ») et qui cultive le « pacifique côte-à-côte des commerçants » (Sombart vitupère ici les « vertus bourgeoises » qu'il avait froidement examinées dans Le Bourgeois) ; de l'autre côté, la mentalité héroïque considère la vie comme une tâche et cultive les « vertus guerrières » (cette mentalité se serait incarnée dans l'Allemagne luthérienne et prussienne). Le “socialisme allemand” de Sombart apparaît comme la traduction à tous les niveaux, notamment au niveau économique, d'une mentalité héroïque dominante : le service de la communauté, de l'État et du peuple prime le service de soi-même.

    Sombart précise le sens qu'il donne au terme “socialisme allemand” : 

    « (…) l'on pourrait entendre par socialisme allemand des tendances socialistes répondant à l'esprit allemand, qu'elles soient d'ailleurs représentées par des Allemands ou des non-Allemands. Dans ce sens, on pourrait considérer comme socialisme pensé à l'allemande un socialisme qui serait relativiste, adapté à toute la nation, volontariste, profane, païen, et qu'on pourrait — a fortiori — qualifier de socialisme national. Sous le terme général de socialisme national, on peut entendre un socialisme  qui tend à se réaliser dans une association nationale, qui part de l'idée que socialisme et nationalisme sont parfaitemebt adaptables » (ibid., pp. 139/140). 

    Sombart précise encore : « Pour moi, socialisme allemand veut dire socialisme pour l'Allemagne, c'est-à-dire un socialisme qui vaut seulement et exclusivement pour l'Allemagne » (ibid.), parfaitement adapté au corps, à l'âme et à l'esprit de la Nation allemande. 

    Un socialisme réactionnaire ?

    On peut dire du socialisme de Sombart qu'il est “réactionnaire” :

    • en raison de ses objectifs : le socialisme allemand aspire à la « culture » qui est appelée à abolir « l'état actuel de la civilisation ». Il faut pour cela briser la primauté de l'économique et des biens matériels qu'a instauré l'âge économique et se libérer de la foi dans le progrès qui obnubile l'âme allemande. Le socialisme de Sombart se veut donc une rupture avec la modernité occidentale (« l'âge économique ») et l'idée même de progrès.

    « Ce que j'appelle “socialisme allemand” écrit Sombart, signifie — exprimé d'une façon négative — l'abandon de tous les éléments de l'âge économique » (ibid. p.60), « sortir l'Allemagne du désert de l'âge économique, telle est la tâche que le socialisme allemand estime avoir à remplir » (ibid., p. 180). Ce qui caractérise l'âge économique c'est que les mobiles économiques, les mobiles matériels « ont prédominé toutes les autres aspirations » (la théorie matérialiste de l'histoire apparaît ainsi valable pour cette période, « mais pour cette période seule ») ; « (…) c'est la prédominance des intérêts économiques, en tant que tels, qui marque l'époque de son empreinte — étant bien entendu, naturellement, que le caractère de cette empreinte est déterminé par le caractère même de l'économie, en l'espèce l'économie capitaliste » (ibid., p. 18). L'âge économique a conduit à l'explosion démographique de l'Europe, à l'augmentation de la durée de vie moyenne, à l'accroissement considérable de la consommation et de la production des biens matériels. L'Europe industrielle est devenue une ville immense de plusieurs centaines de millions d'habitants, les autres pays du globe formant une banlieue autour de cette ville. Les rapports des pays entre eux furent bouleversés. En Europe, les sociétés et les formes de vie ont été bouleversées : Sombart constate la dissolution des communautés traditionnelles et la fin de l'enracinement, les Européens ne formant plus que des masses d'individus « errant ça et là » ; notre existence a été soumise à un processus d'intellectualisation (fin de l'initiative, du travail intelligent, du métier), de matérialisation (c'est-à-dire de mécanisation) et d'égalisation (tendance à l'uniformité). La vie publique elle aussi a été bouleversée (un seul fondement et une seule mesure de la valeur : la richesse; une seule hiérarchie : celle qui se fonde sur le capital et le revenu ; des partis de classe sont apparus et l'État s'est mis au service des intérêts économiques). Enfin, toute vie spirituelle a disparu (« la vie humaine est devenue vide de sens »).

    Le socialisme allemand de Sombart, qui est une réaction contre cet état de fait, veut opérer un retour vers un ordre humain (c'est-à-dire un ordre dans lequel l'état de péché qui définit l'homme depuis la chute n'est pas nié, un ordre dans lequel l'homme peut de nouveau servir Dieu). En condamnant l'âge économique et ses manifestations diverses, Sombart apparaît proche d'autres “socialistes allemands” les plus radicaux (les nationaux-bolchéviques) condamnaient la « fuite dans le Moyen-Âge », la « tendance anti-industrielle et anti-technique » (et le christianisme) qui caractérisaient l'idéologie des frères Strasser et de Sombart ; ils repoussaient un "socialisme allemand" si ouvertement réactionnaire et se voulaient résolument modernes : ils acceptaient la société industrielle et le pouvoir de la technique les fascinait.

    • Le socialisme de Sombart apparaît réactionnaire en raison de ses références luthériennes.

    Ce qui s'est passé en Europe occidentale et en Amérique depuis la fin du XVIIIe siècle est pour Sombart l'œuvre de Satan. Luther jetait son encrier sur Satan venu le tenter, Sombart, émule de Luther, utilise sa plume pour dénoncer l'œuvre de Satan : l'âge économique…

    De Luther et des luthériens, Sombart a retenu l'idée que l'autorité politique est directement instituée par Dieu. Luther a justifié l'autorité politique par le péché originel, par la corruption dont il est cause sur terre ; pour Sombart, le “socialisme allemand” exige un État fort car « il met le bien de tous au-dessus du bien de l'individu » et « parce qu'il estime qu'il a à faire à l'homme pécheur ». Au sein de la société, affirme Luther, « chaque homme trouve sa vocation dans les obligations ponctuelles de son état (Beruf), dans la réalisation de la charge que Dieu lui a confiée, domaine dans lequel il reste soumis à l'autorité séculière » (Jacques Droz, Histoire des doctrines politiques en Allemagne, PUF/Que sais-je ?, 1978, p. 22). Sombart rejoint ici aussi l'opinion de Luther. Enfin, pour Luther comme pour le luthérien Sombart, la division de l'humanité en peuples et en Nations correspond à un plan divin : le peuple (Volk) est un organisme d'origine divine appelé à remplir une mission au sein de l'humanité (idée reprise et développée par le luthérien Herder).

    Être un peuple de l’esprit, de l’action et de la variété

    Pour remplir la mission que Dieu lui a confiée au milieu des autres peuples, le peuple allemand doit, selon Sombart, être toujours plus un peuple de l'esprit, de l'action et de la variété.

    Le luthérianisme conduit donc Sombart à l'étatisme (dans sa version prussienne), au rationalisme — les germanistes français ont révélé le lien très étroit qui unissait le luthérianisme au nationalisme allemand (Jacques Droz, Histoire des doctrines  politiques en Allemagne ; Edmond Vermeil, L'Allemagne : Essai d'explication, etc.) mais ils l'ont évidemment, caricaturé —, au “corporatisme” (le terme de “corporatisme” n'est peut-être pas très approprié : il ne s'agit pas ici en effet de la Corporation mais du Stand, l'état, voir plus loin).

    Sombart est un nationaliste mais il apparaît en retrait par rapport à d'autres auteurs nationalistes, notamment par rapport aux “Völkische” stricto sensu (ceux qui mettent l'accent sur la dimension raciale-biologique du peuple) : le peuple n'est pas conçu à la manière völkisch comme race, le peuple pas plus que la Nation ou l'État ne sont assimilés à des organismes naturels (mais plutôt, à des entités spirituelles — l'organicisme au sens strict est rejeté comme biologisme.

    Il faut remarquer que le luthérianisme professé par Sombart l'est aussi par des “socialistes allemands” proches de lui : Otto Strasser, les membres du groupe constitué autour de la revue die Tat notamment Hans Zehrer et Léopold Dingräve (surnom de Wilhelm Eschmann).

    Le socialisme de Sombart est un anti-judaïsme : « (…) ce que nous avons défini comme étant l'esprit de l'ère économique est justement, à beaucoup d'égards, l'esprit juif. Et, dans ce sens, Karl Marx a certainement raison quand il dit que « l'esprit pratique des Juifs est devenu l'esprit pratique des peuples chrétiens » et que « les Juifs se sont émancipés dans la mesure où les chrétiens sont devenus juifs » et encore que « la nature réelle des Juifs s'est concrétisée dans la société bourgeoise » (Le Socialisme allemand, pp. 215/216). Le capitalisme incarne l'esprit juif, il appartient au “socialisme allemand” d'incarner l'esprit allemand.

    Le socialisme prolétarien est un capitalisme à rebours

    Par sa nature même, le “socialisme allemand” s'oppose au socialisme prolétarien. Le socialisme prolétarien est « un capitalisme à rebours, le socialisme allemand est un anti-capitalisme. L'œuvre libératrice du socialisme allemand ne se limite pas à une classe ou à un autre groupe de la population mais s'étend à celle-ci toute entière, dans toutes ses parties (…). Le socialisme allemand n'est pas un socialisme prolétarien, petit-bourgeois ou “partiel”, c'est un “socialisme populiste” » (ibid.p.180). Il embrasse le peuple entier dans tous les domaines de sa vie.

    Pour Sombart, le socialisme prolétarien est « le fils authentique » de l'ère économique. Il en a toutes les tares. Dans son livre sur Le Socialisme allemand, Sombart définit rapidement le contenu idéologique du socialisme prolétarien et critique ses fondements pseuod-scientifiques : il lui reproche notamment d'avoir, avec sa théorie de l'histoire, transformé « les traits particuliers de l'ère économique en traits généraux de l'histoire de l'humanité » (ibid. p.130). Sombart ne fait que reprendre, pour l'essentiel, les thèses qu'il développa dans Le socialisme prolétarien en 1924.

    À l'époque où Marx fit ses débuts das la vie active (entre 1840 et 1850), écrit Sombart, « le capitalisme représentait un chaos, quelque chose d'informe, dont il était impossible de prévoir avec certitude les effets et les conséquences. Celui qui en abordait l'étude, guidé par l'idée de l'évolution (et telle fut précisément l'idée directrice de Marx), pouvait assigner à son devenir tous les buts qu'il voulait. Il pouvait y voir en germe les choses les plus magnifiques, prétendre que ce chaos était fait pour enfanter un monde de merveilles, un monde idéal, dont le capitalisme serait la phase préalable, la condition nécessaire » (L'Apogée du capitalisme, pp. 15/16). 

    On comprend ainsi les « bizarres prédictions » de Marx « relatives à l'augmentation illimitée de la productivité, à la “concentration” générale des industries, à l'écroulement final et inévitable de l'édifice économique, etc. ». Ainsi se justifiait l'optimisme de Marx. Mais, constate Sombart, le capitalisme nous est désormais connu : « Nous ne sommes plus assez naïfs et ignorants pour adorer le capitalisme comme une Sainte Vierge qui porte dans ses flancs le Rédempteur » (ibid, p.17).

    Se mettre à l’écoute de la “Volkheit”

    Le “socialisme allemand” exige un État fort. Cet État fort s'identifie à l'Obrigkeitstaat de tradition luthérienne, dont le chef, le Prince, n'est responsable que devant Dieu, et que Sombart veut, comme Gœthe, à l'écoute non du peuple mais de la “populité” (Volkheit) — sur ce dernier point, Sombart démarque Wilhelm Stapel, auteur protestant d'une “théologie du nationalisme” (dont le titre exact est : L'homme d'État chrétien : Théologie du nationalisme, paru en 1932). Stapel écrivait : « Les lois justes ne doivent pas correspondre à la “volonté du peuple”, mais à la “volonté de la Volkheit”. Car le peuple ne sait jamais d'une volonté claire ce qu'il veut, mais la Volkheit est raisonnable, constante, pure et vraie » — Sombart n'est pas le seul à préconiser un renouveau de l'Obrigkeitstaat, d'autres en Allemagne préconisent aussi (des représentants de la jeune génération parmi lesquels ses disciples de Die Tat).

    L'étatisme de Sombart n'est pas fondé sur la seule doctrine de Luther. Sombart cite Hegel et prétend se rattacher à « la conception allemande de l'État » (l'État y est envisagé comme une “union idéale” par opposition à la conception rationnelle et individualiste) à laquelle sont restés fidèles les conservateurs prussiens et les socialistes allemands (Lorenz von Stein, Rodbertus, Lassalle).

    L'État allemand qu'il imagine devrait s'inspirer de l'exemple de l'Église catholique ou de l'armée prussienne et, tout en étant fort, il devrait être fédératif et décentralisé.

    « Le socialisme allemand désapprouve (…) la forme qu'a revêtue la société à l'époque économique ». Il aspire à un « ordre social “corporatif” ou “organique” ou “populaire”, notions qui paraissent s'unir toutes en celle de répartition par états » (Le Socialisme allemand, p. 240). Sombart établit « une distinction catégorique entre deux notions d'État : la notion sociale et la notion politique ». Dans le premier sens, l'état est un « tout partiel » qui, avec d'autres « touts partiels », constitue « l'organisme social ». « La notion politique de l'état-classe est par contre celle qui entend par état un groupe qui est reconnu comme tel par l'État-pouvoir politique, qui y est incorporé et qui en a reçu des missions déterminées. Ces missions sont principalement les suivantes : (1) entretien d'une mentalité particulière, d'un esprit particulier (…) ; (2) renforcement du principe de l'inégalité dans l'État-pouvoir politique par l'octroi à l'État-classe de privilèges déterminés ou le retrait de droits déterminés ; (3) exercice de fonctions dans la vie politique et sociale » (ibid, p.242). Pour Sombart, c'est dans un sens politique qu'il convient d'entendre la notion d'état [la langue allemande possède 2 termes différents pour désigner l'état-classe sociale (Stand) et l'État-pouvoir politique (Staat), tandis que le français n'en possède qu'un].

    Cette conception de l'État procède à la fois du Beruf luthérien et du Stand romantique remis à l'honneur par l'école viennoise d'Othmar Spann. L'idée d'État connaît alors un vif succès dans les milieux nationalistes allemands, particulièrement chez ceux qui s'y veulent “socialistes allemands”.

    La technique doit se plier au “nomos”

    Nous vivons dans l'âge technique, constate Sombart. « Si notre époque est celle de la technique, c'est qu'elle a oublié les buts pour les moyens, autrement dit, qu'elle a vu le but final dans la création artificielle des moyens ». Tout le monde admire les produits d'une technique perfectionnée « sans se demander quels buts seront ainsi atteints, sans apprécier les valeurs qui seront ainsi produites » (ibid. p.276). « À quel point la technicisation de notre époque est avancée, on le voit par la façon dont le culte de la technique s'étend à tous les domaines de notre culture et les marques tous de son empreinte » (ibid, p.277).

    Face à cet état de fait, comment réagir ? Sombart rejette les « théories fatalistes » (« la technique moderne permet aux hommes de rationaliser la terre ») : le “socialisme allemand” domestiquera la technique et la pliera au nomos ! Sombart préconise, outre un certain nombre de mesures policières, un contrôle de l'office des Brevets sur la valeur de l'invention puis un contrôle sur l'application de l'invention ; la recherche scientifique sera enlevée à l'initiative privée et confiée à un institut d'État ; les inventeurs seront rémunérés sans tenir compte de la valeur commerciale ou industrielle de l'invention, « ainsi la fièvre des inventeurs tombera ».

    Le “socialisme allemand” doit encourager une « bonne consommation » qui entretienne « des formes de vie simples et naturelles ». Sombart rejette la culture prolétarienne et lui préfère une culture “bourgeoise” (c'est-à-dire une certaine aisance) et paysanne (bien enracinée et variée). Il rejette aussi le « luxe capitaliste du bourgeois » et réserve l'éclat et la splendeur à l'État.

    La consommation en Allemagne est pour Sombart mal organisée d'un point de vue quantitatif et qualitatif. Beaucoup de défauts de la consommation actuelle dépendent de certaines conditions de la vie moderne (urbanisation, not.). L'État doit donc intervenir pour amener les masses à modifier leur consommation.

    Le “socialisme allemand” vise aussi à l'organisation de la production. Sombart veut substituer une économie planifiée à l'économie “libre” (c'est-à-dire abandonnée à l'arbitraire des individus). Remarque préalable : “économie planifiée” ne signifie pas pour Sombart “collectivisme”. Dans l'économie qu'il envisage « la propriété privée et la propriété collective subsisteront côte à côte » (économie mixte) mais la propriété privée sera « une propriété donnée en fief » (ibid., p.346). Opposé au collectivisme doctrinaire, Sombart ne manifeste cependant pas un respect exagéré pour la propriété privée : pendant la Grande Crise, il réclame la création d'une « propriété sociale » (Louis Dupeux, op. cit., p.15).

    L’économie planifiée selon Sombart

    Une véritable économie planifiée, d'après Sombart, se caractérise par :

    • la totalité, « c'est-à-dire qu'il n'y a économie planifiée que lorsque le plan embrasse l'ensemble des exploitations et des phénomènes économiques à l'intérieur d'un territoire important » (Le Socialisme allemand, p.302). Mais le plan peut comptendre des zones libres « où l'individu pourra faire et laisser faire ce qui lui plaira ».
    • « l'unité, c'est-à-dire un centre unique d'où émane le plan » (ibid., p.303). L'économie doit être soumise au Führerprinzip et au-dessus des chefs  d'entreprise, il doit exister une direction suprême : le « Conseil suprême économique » (le centre unique de décision ne peut être que l'État, ou une émanation de celui-ci, c'est dire qu'une économie planifiée ne peut être qu'une économie nationale. Mais l'économie nationale doit être nécessairement planifiée si on veut qu'elle assure l'unité de la Nation).
    • la variété : le plan doit tenir compte de la dimension des domaines économiques ; de la structure sociale d'un pays donné ; du caractère national, du niveau culturel et de toute l'histoire du pays. Les diverses branches de l'économie doivent être organisées différemment et cette organisation varie à l'intérieur même de chaque branche. L'économie planifiée doit aussi avoir des moyens d'action variés.


    C'est ainsi que l'économie planifiée nationale correspond à cette « économique qu'Aristote opposait à la chrématistique » (ibid., p.306).

    Autarcie et autarchie

    lassal10.jpg[Ci-contre : Ferdinand Lasalle. Lorsque Bismarck créera le IIe Reich par la poigne, il sera l'un des premiers socialistes à se féliciter de cette création politique nouvelle qui débarassait le peuple allemand des tutelles multiples de principules et de ducaillons incapables de se mettre au diapason des nouveautés du XIXe siècle]

    À l'économie mondiale en crise, Sombart oppose l'autarcie. « Autarcie ne signifie pas, bien entendu, qu'une économie nationale doive devenir indépendante d'une façon intégrale (…), qu'elle doive renoncer à toute relation internationale quelle qu'elle soit (…). En considérant les faits, je qualifierais déjà d'autarcique une économie nationale qui ne dépend en aucune façon de ses relations avec les peuples étrangers, c'est-à-dire qui n'est pas obligée de recourir au commerce extérieur pour assurer sa propre existence (…) » (ibid., p. 310). Mais « l'autarchie est plus importante que l'autarcie. Or l'autarchie nationale réside dans le fait que les catégories où nous pensons les relations internationales de l'avenir ne sont plus celles du commerce libre — où l'on trouvait, à la première place, la funeste clause de la nation la plus favorisée — mais celle d'une politique nationale planifiée : traités de commerce, unions douanières, droits préférentiels, contingentements, interdictions d'importation et d'exportation, commerce de troc, principe de la réciprocité, monopole du commerce de certains articles, etc. » (ibid., p.348).

    Sombart s'en prend à la grande industrie : son socialisme doit favoriser l'économie paysanne et artisanale et donc les classes moyennes. À l'opposé du socialisme prolétarien, le “socialisme allemand” met au centre de sa sollicitude non pas le prolétariat, mais les classes moyennes qui sont le plus aptes à défendre les intérêts de l'individu comme de l'État : c'est uniquement dans les exploitations paysannes et artisanales que l'hommes ayant une activité économique trouve la possibilité de se développer pleinement, de donner son véritable sens au travail, forme la plus importante de la vie humaine » (ibid., pp. 318/319). Le “socialisme allemand” veillera au développement de l'activité artisanale, à la réorganisation du pays et s'opposera à l'indus-trialisation croissante de l'agriculture.

    Domaine de l’industrie et Plan

    Dans le domaine de l'industrie, Sombart préconise, outre la soumission des entreprises aux objectifs du plan :

    • la socialisation de certains secteurs stratégiques de l'économie et un contrôle de l'État sur les entreprises abandonnées au capitalisme (notamment un contrôle du crédit);
    • l'amélioration des conditions de travail et la fixation des salaires ouvriers par l'État ;
    • la fin de la concurrence sauvage et de la "concurrence suggestive" (la publicité) ; en revanche « la concurrence matérielle ne doit pas être exclue des cadres de l'économie dirigée » ;
    • l'abandon du principe de rentabilité remplacé par « l'esprit ménager » ;
    • une « production permanente et continue » : « nous sommes maintenant mûrs pour une économie stationnaire et nous renvoyons l'économie “dynamique” du capitalisme là où elle avait son origine : au diable ». « En stabilisant nos méthodes de production, de transport et de vente, nous supprimons une des causes des arrêts et troubles périodiques du processus économique et, par conséquent, le danger toujours menaçant du chômage, la pire des plaies de l'ère économique » (ibid., pp.340/341).


    Lutte contre le chômage et travaux publics

    L'État doit lutter contre le chômage et en même temps entreprendre la transformation de l'économie nationale. Pour lutter contre le chômage, écrit Sombart, l'État doit se créer une capacité d'achat supplémentaire qu'il utilisera afin d'entreprendre ou d'encourager des travaux convenables (c'est-à-dire des travaux « dont la réalisation peut entraîner une augmentation, notamment une augmentation durable de la productivité nationale, plus exactement encore une augmentation du volume des marchandises » ; ces travaux doivent être des travaux durables ou entraîner des travaux durables qui contribuent à un développement permanent de l'organisme producteur" ; ces « travaux doivent ouvrir ces sources intarissables au sein de l'économie nationale allemande, afin de la rendre plus productive et susceptible de devenir indépendante » (ibid., pp 356/357).

    Pour Sombart, la colonisation agricole semble le meilleur moyen de ranimer l'économie allemande et d'entraîner une transformation de celle-ci et de la société elle-même dans le sens voulu par le “socialisme allemand”.

    Sombart reprend ici à son compte le programme d'Heinrich Dräger et de Gregor Strasser qu'il avait approuvé et soutenu en 1932. H. Dräger, fabricant de Lübeck et fondateur de la Société d'Études pour une économie monétaire et une économie de crédit (à laquelle collaborait Ernst Wagemann), défendait l'idée de « la création de travail par la création de crédit productive » (cf. Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, Hermann, 1973, pp. 647/648). Dräger rédigea pour Gregor Strasser (alors n°2 du Parti nazi et dirigeant de son aile gauche), la seconde partie du Programme économique de la NSDAP publié en août 1932 sous le titre de Sofortprogramm. Ce texte proposait un programme de création de travail de grande envergure mené sous l'égide de l'État et accompagné de réformes de structure. Il prévoyait, à côté de la modernisation des villes et de la construction d'habitats sains, le partage des grandes propriétés foncières non rentables en vue de l'établissement de paysans sans terre et l'exécution de travaux nécessaires au développement de l'économie rurale (ibid., pp 656 et 672).

    En guise de conclusion…

    Il est impossible de dissocier le scientifique Sombart, sociologue, économiste et historien de l'économie, du Sombart militant, marxiste puis “socialiste allemand” et nationaliste luthérien. Le premier étudie froidement le capitalisme et l'esprit capitaliste, le second les condamne en bloc et bâtit une alternative. Les 2 se complètent. Pendant la Grande Guerre, Marchands et héros fait écho au Bourgeois, Sombart y oppose au type humain bourgeois, porteur du capitalisme, le héros porteur de ce qu'il définira plus tard comme “socialisme allemand”. Le Socialisme allemand fait écho pendant la Grande Crise au maître-ouvrage de Sombart, Le Capitalisme moderne, achevé peu avant.

    Sombart a probablement influencé (et subi l'influence) de nombreux autres “socialistes allemands”. Sombart avoue d'ailleurs cette parenté : le socialisme dont il se réclame, il le voit représenté en Allemagne par de nombreux nationaux-socialistes (sans doute pense-t-il plus particulièrement à Gregor Strasser), par plusieurs adhérents à l'ancien Front Noir parmi lesquels se distingue Otto Strasser, auteur d'un livre plein de pensée, Der Aufbau des deutschen Sozialismus (1932), ainsi que par plusieurs isolés, comme les partisans de l'ancien milieu du Tat Kreis (Cercle Action) : Eschmann, Fried, Wirsing, Zehrer, etc., par des hommes comme August Winnig, August Pieper, et beaucoup d'autres encore (Le Socialisme allemand, p. 140).

    Mais, les convictions personnelles de Sombart, et plus encore : son ton, le rapprocherait plutôt d'un autre courant situé nettement plus “à droite” et dans lequel on peut ranger Oswald Spengler ; Wilhelm Stapel, directeur de la revue Deutsches Volkstum (Hambourg) ; Karl-Anton Prinz Rohan, directeur de l'Europaïsche Revue ; Othmar Spann, idéologue de “l'austro-fascisme” ; Edgar Jung, animateur du Münchener Kreis, conseiller de von Papen ; Heinrich von Gleichen, animateur et président du Herrenklub ; voire Julius Evola. etc. Avec eux Sombart partage l'inspiration chrétienne, une idée de la race (et du Volk) dégagée de la biologie, une conception de l'État autoritaire éventuellement dirigé par une aristocratie de naissance, une conception “universaliste” du corps social et la vision d'un ordre social fondé sur la hiérarchie des Stände qui n'est pas sans évoquer, tout nuance péjorative mise à part, l'ordre des castes, etc. Un crédo qui s'oppose point par point au crédo du nationalisme populaire (völkisch) qui s'est pourtant inspiré de Sombart pour construire sa doctrine économique.

    ► Thierry Mudry, Orientations n°12, 1990.

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    ♦ Bibliographie sur Sombart

    Deux ouvrages de base en allemand pour comprendre l'œuvre du grand sociologue allemand.

    1) Werner Sombart, Der moderne Kapitalismus en six volumes de 400 à 500 pages !

    Tome I, 1 : les faits fondamentaux de la vie économique, l'économie précapitaliste, la période de transition (avec étude sur l'éclosion des villes), l'économie artisanale, les fondements historiques du capitalisme moderne, l'essence de l'État, l'essence de l'argent, la politique coloniale.

    Tome I, 2 : la technique, la production des métaux nobles, l'émergence de la richesse bourgeoise, l'économie esclavagiste dans les colonies, la modification des besoins, le luxe, les besoins des armées permanentes, le recrutement de la main d'œuvre, la naissance de la culture entrepreneuriale, bourgeois, hérétiques et étrangers, les Juifs, etc.

    Tome II, 1 : Panorama de l'époque où émerge le capitalisme, l'esprit économique, l'idée du commerce honnête, le style entrepreneurial, les formes d'économie, l'héritage médiéval, les formes sociales du capitalisme, les éléments constitutifs du marché, l'émergence des prix, la mise en forme de la conjoncture, les communications (personnes, marchandises, navigation intérieure), la circulation des nouvelles, la poste, les débouchés, les modes de paiement, l'organisation des entreprises commerciales, etc.

    Tome II, 2 : la production des marchandises, la survivance des anciens modes de production, le nouvel ordre de la production industrielle, les fabriques, les manufactures, la position des industries, les rapports de travail, le processus économique global, les relations économiques internationales, l'État et la société, le renforcement de la puissance étatique, l'accroissement des richesses, les premiers balbutiements de la mécanisation, les glissements dans les strates sociales, les freins au développement du capitalisme, etc.

    Tome III, 1 : les forces motrices du capitalisme, les nouveaux chefs, l'État, l'essence de l'État moderne, les politiques économiques intérieures et extérieures, la technique, la signification économique de la technique moderne, le capital, le capital-argent, le crédit et son évolution, la signification du crédit pour l'économie capitaliste, la main d'œuvre, typologie des théories démographiques, l'adaptation des populations aux nécessités du capitalisme, etc.

    Tome III, 2 : les éléments du processus économique, la concurrence, la conjoncture, l'uniformisation, la rationalisation de la consommation, la rationalisation du marché et des prix, la production, la concentration, etc.

    ♦ Werner Sombart, Der moderne Kapitalismus, München, 1987.

    2) Dans un second volume consacré à Sombart et édité par Bernhard vom Brocke, nous trouvons une introduction à la vie et à l'œuvre de W. Sombart et les principales recensions du « capitalisme moderne », écrites à l'époque de sa parution. Nous y trouvons les jugements pertinents de Friedrich Naumann, de Gustav Schmoller, de Rudolf Hilferding, d'Edgar Salin, de Joseph A. Schumpeter, de Talcott Parsons, d'Otto Hintze et d'Alexander Rüstow. En fin d'ouvrage une bibliographie complète.

    ♦ Bernhard vom Brocke (Hrsg.), Sombarts “Moderner Kapitalismus” : Materialien zur Kritik und Rezeption, München, 1987. 

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    éphéméride

    06752710.jpg18 mai 1941 : Mort à Berlin du grand sociologue, économiste et philosophe allemand Werner Sombart. Son œuvre est vaste, immensément vaste, mais, en résumé, on pourrait dire qu’il est l’héritier de Marx le plus complet, notamment grâce à son énorme ouvrage en six volumes sur les origines du capitalisme. Sombart est celui qui a complété véritablement le Capital de Marx, en dégageant l’histoire du capitalisme de la gangue des abstractions ou des vœux pieux des militants socialistes, pour la replonger dans l’histoire réelle des peuples européens et de l’économie globale.

    Les positions de Sombart l’ont amené à abandonner les tristes insuffisances des politiciens de bas étage se réclamant de Marx — auquel ils ne comprenaient rien — au sein des formations sociales démocrates ou communistes. Ce qui a valu, bien sûr, à Sombart, véritable et quasi seul héritier de Marx, l’étiquette infamante de “fasciste”. Plus tard, l’historien français Fernand Braudel s’appuiera sur bon nombre d’intuitions de Sombart pour développer ses thèses sur l’émergence du capitalisme, à partir de la découverte des Amériques.

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    ◘ Économiste, né à Ermsleben en Allemagne. Son père était industriel et fut élu au Reichstag où il siégea dans les rangs des nationaux-libéraux. Werner Sombart étudia le droit, l'économie, l'histoire et la philosophie à Pise, à Rome puis à Berlin, où il fut reçu docteur en 1888. D'abord secrétaire de la Chambre de commerce de Brême pendant 2 ans, il fut ensuite nommé professeur extraordinaire à l'université de Breslau, mais il attendit longtemps avant d'être nommé professeur ordinaire et le couronnement tardif de sa carrière à l'université de Berlin ne doit pas dissimuler que ses œuvres furent souvent discutées, quelquefois même peu appréciées de ses collègues, et qu'il trouva le succès d'abord auprès du grand public. Esprit puissant et original, riche de connaissances immenses et variées, il était capable de vues rapides et pénétrantes plus que de constructions rigoureuses ; il séduisait ou irritait son public par l'ampleur de ses synthèses historiques, par ses opinions tranchées, quoique variables, et par son ton volontiers provocant.

    En 1894, lorsque parut le 3ème volume du Capital de Marx, Sombart publia une critique très admirative qui lui valut les compliments d'Engels. Mais en 1896, son livre intitulé Socialisme et mouvement social au XIXe siècle contient des critiques fort vives du socialisme en général et du marxisme en particulier. L'ouvrage connut un grand succès et fut traduit en 24 langues. La 10ème édition, publiée en 1924 sous le titre : Le Socialisme prolétarien, reproduit ces critiques alors que dans le tome III du Capitalisme moderne (2ème édition publiée en 1927, tr. fr. : L'Apogée du capitalisme) il présentait son œuvre comme la continuation, et, en un sens, comme le plein achèvement de celle de Marx. Sombart a dit lui-même avoir trouvé dans l'œuvre de ce dernier le point de départ de ses travaux personnels, mais il l'a corrigé autant qu'il l'a prolongé. Il a été influencé aussi par Wilhelm Dilthey, par Eduard Bernstein, par Max Weber avec lequel il fonda, en 1903, les Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, ainsi que par Gustav Schmöller, l'éminent représentant de l'école historique allemande, qui fut son maître à Berlin. On peut donc au total considérer à la suite de Schumpeter, que Sombart eut des liens d'affiliation intellectuelle également forts avec Karl Marx et avec l'école historique allemande.

    Son œuvre éclaire les faits économiques par leur genèse historique et leurs fonctions dans les diverses périodes de la civilisation. Mais les historiens ont remarqué que le goût de Sombart pour les vastes synthèses l'éloignait souvent de l'histoire économique proprement dite et les économistes, d'autre part, ont observé qu'il ne s'est guère soucié de faire progresser la théorie économique. Il a, en réalité, examiné, à la lumière de l'histoire, les faits économiques et sociaux avec le souci d'en tirer des conclusions très générales. On pourrait le considérer, dans le langage d'aujourd'hui, comme un sociologue des systèmes économiques ; cette idée est fortement suggérée par le sous-titre qu'il a choisi pour Le Capitalisme moderne : « Exposé historico-systématique de la vie économique dans l'ensemble de l'Europe depuis ses débuts jusqu'aux temps présents ».

    L'interrogation principale de Sombart a porté sur les origines, le sens et l'avenir du capitalisme, comme en témoignent sa grande œuvre : Le Capitalisme moderne, ainsi que Les Juifs et la vie économique (1911) et le remarquable ouvrage de 1913 : Le Bourgeois, contribution à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme économique moderne. Ces 2 derniers ouvrages, et le second surtout, ont nourri une polémique avec Max Weber, car Sombart, en opposition à la thèse exprimée dans L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, situe à Florence, à la fin du XIVe siècle, la formation de l'esprit bourgeois, composante essentielle de l'esprit capitaliste, au même titre que l'esprit d'entreprise.

    Pour Sombart, le système capitaliste introduit les idées de rationalisation dans la vie économique et il repose sur l'appétit du gain mais il faut distinguer plusieurs périodes dans l'histoire du capitalisme : le capitalisme primitif, puis le haut capitalisme et enfin le capitalisme tardif. Avec le temps, l'esprit bourgeois s'est affirmé de plus en plus tandis que l'esprit d'entreprise a perdu de son dynamisme. Alors que le Frühkapitalismus avait été conquérant, le Höhkapitalismus accentuait de plus en plus la rationalisation et l'organisation au détriment du dynamisme. Face à un capitalisme encore jeune, Marx, a noté Sombart, était plein d'espoir car il lui reconnaissait encore des possibilités ; celles-ci étant à peu près toutes extériorisées, Sombart pense pouvoir traiter du capitalisme avec plus de sobriété et de rigueur scientifique. Il constate que ce capitalisme vieilli est plus ouvert que le premier aux revendications de justice sociale. Son œuvre débouche ainsi sur la perspective d'une économie planifiée, orientée vers une sorte de socialisme beaucoup moins prolétarien que national.

    ► entrée Werner Sombart, Thesaurus Encyclopædia Universalis ©.

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    Le bourgeois selon Sombart

    sombar10.jpgDans Le Bourgeois, paru en France pour la première fois en 1926, Werner Sombart, une des figures les plus marquantes de l'école économique “historique” allemande, analyse la bourgeoisie comme l'effet d'une rencontre entre un phénomène de “psychologie historique” et des faits proprement économiques. Cette analyse le sépare de la pensée libérale comme des idées marxistes.

    Comme pour Groethuysen, le bourgeois représente d'après Sombart, « l'homme de notre temps ». « Le bourgeois — écrit-il — représente la forme la plus typique de l'esprit de notre temps ». Le bourgeois n'est pas seulement un type économique, mais « un type social et psychologique ».

    Sombart accorde au bourgeois “l'esprit d'entreprise” ; et c'est, effectivement, de notre point de vue, une de ses caractéristiques jusqu'au milieu du XXe siècle. Mais Sombart prophétise qu'à la fin du XXe siècle, la bourgeoisie, largement “fonctionnarisée” et créatrice de l'État-Providence aura perdu cet esprit d'entreprise au profit de la “mentalité du rentier”.

    Cependant, elle a conservé ce que décelait Sombart à l'origine de sa puissance : « la passion de l'or et l'amour de l'argent ainsi que l'esprit de calcul », comme le note également d'ailleurs Arnold Gehlen« Il semblerait, écrit Sombart, que l'âpreté au gain (lucri rabies) ait fait sa première apparition dans les rangs du clergé. Le bourgeois en héritera directement ».

    Sombart, décelant le “démarrage” de l'esprit bourgeois au Moyen Âge, en relève une spécificité fondamentale : l'esprit d'épargne et de rationalité économique (1), caractère qui n'est pas critiquable en soi, à notre avis, mais qui le devient dès lors que, comme de nos jours, il est imposé comme norme à toutes les activités de la société (réductionnisme).

    Il ne faut donc pas soutenir que l'esprit bourgeois ne fait pas partie de notre tradition culturelle ; de même, Sombart remarque que le mythe de l'or était présent dans les Eddas et que les peuples européens ont toujours été attachés à la “possession des richesses” comme “symboles de puissance”.

    Dans notre analyse “antibourgeoise” de la civilisation contemporaine, ce n'est pas cet esprit économique que nous critiquons “en soi”, c'est sa généralisation. De même l'appât des richesses ne peut être honni “dans l'absolu”, mais seulement lorsqu'il ne sert qu'à l'esprit de consommation et de jouissance passive.

    Au contraire, le goût de la richesse (cf. les mythes européens du “Trésor à conquérir ou à trouver”), lorsqu'il se conjugue avec une volonté de puissance et une entreprise de domination des éléments s'inscrit dans nos traditions ancestrales.

    La figure mythique — ou idéaltypique — de l'Harpagon de Molière définit admirablement cette « réduction de tous les points de vue à la possession et au gain », caractéristiques de l'esprit bourgeois.

    Pour Sombart, le « bourgeois vieux style » est caractérisé entre autres par l'amour du travail et la confiance dans la technique. Le bourgeois « moderne » est devenu décadent : le style de vie l'emporte sur le travail et l'esprit de bien-être et de consommation sur le sens de l'action. En utilisant les “catégories” de W. Sombart, nous pourrions dire, d'un point de vue  anti-réductionniste, que nous nous opposons au “bourgeois en tant que tel” et que nous admettons le “bourgeois entrepreneur” qui doit avoir sa place organique (3ème fonction)  dans les « communautés de mentalité et de tradition européennes », comme les nomme Sombart.

    L'entrepreneur est “l'artiste” et le “guerrier” de la troisième fonction. Il doit posséder des qualités de volonté et de perspicacité ; c'est malheureusement ce type de “bourgeois” que l'univers psychologique de notre société rejette. Par contre, le “bourgeois en tant que tel” de Sombart correspond bien à ce que nous nommons le bourgeoisisme — c'est-à-dire la systématisation dans la société contemporaine de traits de comportements qualifiés par W. Sombart d'“économiques” par opposition aux attitudes “érotiques”. Sombart veut dire par là que la “principale valeur de la vie” est, chez le bourgeois, d'en profiter matériellement, de manière “économique”. La vie est assimilée à un bien consommable dont les "parties", les unités, sont les phases de temps successives. Le temps “bourgeois” est, on le voit, linéaire, et donc consommable. Il ne faut pas le “perdre” ; il faut en retirer le maximum d'avantages matériels.

    Par opposition, la conception érotique  de la vie — au sens étymologique — ne considère pas celle-ci comme un bien économique rare à ne pas gaspiller. L'esprit “aristocratique” reste, pour Sombart, “érotique” parce qu'il ne calcule pas le profit à tirer de son existence. Il donne, il se donne, selon une démarche amoureuse. « Vivre pour l'économie, c'est épargner ; vivre pour l'amour, c'est dépenser », écrit Sombart. On pourrait dire, en reprenant les concepts de Sombart, que le “bourgeoisisme” serait la perte, dans la bourgeoisie, de la composante constituée par l'esprit d'entrepreneur ; seul reste “l'esprit bourgeois proprement dit”.

    Au début du siècle par contre, Sombart décèle comme « esprit capitaliste » l'addition de ces 2 composantes : esprit bourgeois et esprit d'entreprise.

    L'esprit bourgeois, livré à lui-même, systématisé et massifié, autrement dit le bourgeoisisme contemporain, peut répondre à cette description de Sombart :

    « Type d'homme fermé (…) qui ne s'attache qu'aux valeurs objectives de ce qu'il peut posséder, de ce qui est utile, de ce qu'il thésaurise. Grégaire et accumulateur, le bourgeois s'oppose à la mentalité seigneuriale, qui dépense, jouit, combat. (…) Le Seigneur est esthète, le bourgeois moraliste ».

    Sombart, opposant la mentalité aristocratique à l'esprit "bourgeois proprement dit" (c'est-à-dire dénué de la composante de l'esprit d'entreprise), note :

    « Les uns chantent et résonnent, les autres n'ont aucune résonnance ; les uns sont resplendissants de couleurs, les autres totalement incolores. Et cette opposition s'applique non seulement aux deux tempéraments comme tels, mais aussi à chacune des manifestations de l'un et de l'autre. Les uns sont artistes (par leur prédispositions, mais non nécessairement par leur profession), les autres fonctionnaires, les uns sont faits de soie, les autres de laine ».

    Ces traits de “bourgeoisisme” ne caractérisent plus aujourd'hui une classe (car il n'y a plus de classe bourgeoise) mais la société toute entière. Nous vivons à l'ère du consensus bourgeois.

    Avec un trait de génie, W. Sombart prédit cette décadence de la bourgeoisie qui est aussi son apogée ; décadence provoquée, entre autres causes, par la fin de l'esprit d'entreprise, mais également par cet esprit de “bien-être matériel” qui asservit et domestique les Cultures comme l'ont vu, après Sombart, K. Lorenz et A. Gehlen. Le génie de Sombart aura été de prévoir le phénomène en un temps où il était peu visible encore.

    Le Bourgeois, livre remarquable, devenu grand classique de la sociologie contemporaine, se conclut par cet avertissement, dont les dernières lignes décrivent parfaitement une de nos principales ambitions :

    « Ce qui a toujours été fatal à l'esprit d'entreprise, sans lequel l'esprit capitaliste ne peut se maintenir, c'est l'enlisement dans la vie de rentier, ou l'adoption d'allures seigneuriales. Le bourgeois engraisse à mesure qu'il s'enrichit et il s'habitue à jouir de ses richesses sous la forme de rentes, en même temps qu'il s'adonne au luxe et croit de bon ton de mener une vie de gentilhomme campagnard (…) ».

    Mais un autre danger menace encore l'esprit capitaliste de nos jours : c'est la bureaucratisation croissante de nos entreprises. Ce que le rentier garde encore de l'esprit capitaliste est supprimé par la bureaucratie. Car dans une industrie gigantesque, fondée sur l'organisation bureaucratique, sur la mécanisation non seulement du rationalisme économique, mais aussi de l'esprit d'entreprise, il ne reste que peu de place pour l'esprit capitaliste.

    La question de savoir ce qui arrivera le jour où l'esprit capitaliste aura perdu le degré de tension qu'il présente aujourd'hui, ne nous intéresse pas ici. Le géant, devenu aveugle, sera peut-être condamné à traîner le char de la civilisation démocratique. Peut-être assisterons-nous aussi au crépuscule des dieux et l'or sera-t-il rejeté dans les eaux du Rhin.

    “Qui saurait le dire ?”

    ► Guillaume Faye (janvier 1979).

    (1) La vie aristocratique et seigneuriale était plus orientée vers la “dépense”.

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    ♦  Introduction à l'œuvre de Werner Sombart, Claudio Mutti ( tr. fr. P. Baillet, Hérode, Chalon-sur-Saône, 48 p., 1993)

    À la fois économiste, sociologue et historien, Werner Sombart (1863-1941) fut de son vivant un auteur connu, beaucoup traduit à l’étranger. De grands ouvrages classiques, comme L’apogée du capitalisme, Les Juifs et la vie économique, Le Bourgeois, Le socialisme allemand, sont liée à son nom. Sombart n’en est pas moins tombé depuis longtemps dans un oubli injuste, qui ne s’explique pas seulement par le caractère touffu de ses livres. En fait, Sombart reste un sujet dangereux pour le conformisme contemporain et les idées dominantes.

    Claudio Mutti s’attache ici à donner envie de relire ou, plus probablement, de découvrir Sombart, à travers une introduction divisée en trois parties : “Sombart et le marxisme”, “L’esprit du capitalisme”, “Métaphysique de la technique”. De la dette envers Marx au renversement du matérialisme historique, des “diffuseurs” de la mentalité capitaliste à la psychologie du bourgeois, de la dénonciation de la fausse neutralité de la technique à la restauration de l’État vrai : les différentes facettes d’une grande œuvre sont illustrées ici dans une synthèse savante mais toujours accessible.

    Vouloir n°105/108, 1993.

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    Sombart et les juifs

    La participation juive à l’édification du capitalisme a été traitée par Sombart dans plusieurs de ses ouvrages. Outre Les Juifs et la vie économique (1911), Sombart a traité cette question, bien que d’une manière plus synthétique et plus résumée, dans L’avenir des Juifs (1912), dans l'étude sur Le bourgeois (1913), dans l’article que nous avons publié dans l’anthologie de Sombart aux éditions di Ar [1], dans la deuxième édition du Capitalisme moderne (1916) et dans les éditions ultérieures du même ouvrage.

    La présence d’un chapitre sur les Juifs comme véhicules de l’esprit capitaliste dans l’édition définitive du Capitalisme moderne — étude de caractère historique, économique et sociologique sur la formation du capitalisme — revêt une valeur emblématique concernant les conclusions atteintes par l‘auteur de la recherche précédemment conduite sur le rôle des Juifs dans la vie économique, dont les résultats sont exposés d’une manière organique dans Les Juifs et la vie économique ; et ces conclusions sont résumées au début du chapitre mentionné, le 62ème du premier volume :

    « Dans mon livre sur les Juifs, je crois avoir démontré que leur importance spécifique pour l’histoire moderne réside dans l’impulsion qu’ils ont donnée à cette forme de l’évolution capitaliste que j’appelle la commercialisation du monde économique, cette généralisation caractérisant le passage à l’époque du capitalisme avancé. L’importance particulière et décisive des Juifs doit donc être recherchée dans le fait que leur activité a accéléré le passage de la forme du capitalisme primitif à la forme du capitalisme avancé. » [2]

    Dans Les Juifs et la vie économique, Sombart a toutefois montré que leur rôle dans l’édification du capitalisme ne se borne pas à cette transition, mais se manifeste déjà dans les débuts de l’économie moderne, et cela chaque fois que la période proto-capitaliste présente avec une évidence particulière les formes d’activité économique caractéristiques des Juifs. L’impact de cette activité à l’époque du capitalisme primitif, surtout depuis que les courants commerciaux se sont transférés de la région méditerranéenne à celle de l’Europe du Nord, a essentiellement consisté, selon Sombart, dans l’importante participation quantitative des Juifs au volume des affaires, et plus encore dans la qualité de leur commerce qui portait sur les produits de luxe, sur les produits de grande consommation, sur les articles nouveaux qui révolutionnaient les procédés traditionnels. La participation des Juifs en tant qu’entrepreneurs s’est en outre exprimée dans leur rôle massif dans la colonisation de l’Amérique où ils avaient déjà débarqué fin 1492, et, en troisième lieu, dans la fonction des marchands juifs comme fournisseurs des armées durant les siècles de formation des États modernes.

    Sombart ne se contente pas de souligner le rôle d’entrepreneurs des Juifs dans la formation du capitalisme, il considère qu’il faut prendre en compte leur activité dans le secteur des crédits, exercée et perfectionnée siècle après siècle par la pratique de l’usure. De fait, Sombart considère le crédit comme « une des plus importantes racines du capitalisme » [3] en ce sens que, en toute tranquillité et en toute objectivité, il attribue une matrice culturelle juive à la civilisation occidentale moderne, d’accord en cela avec le Juif Karl Marx dont il cite les affirmations célèbres (dans Deutscher Sozialismus, Berlin-Charlottenburg 1934) : « L’esprit juif est devenu l’esprit pratique des peuples chrétiens », « les Juifs se sont émancipés dans la mesure où les chrétiens se sont transformés en Juifs », « la véritable nature des Juifs s’est réalisée dans la société bourgeoise » [4].

    La différence entre Marx et Sombart, bien que tous deux étaient lucidement conscients de l’équivalence survenant progressivement entre mentalité juive et mentalité occidentale moderne, réside dans l’antithèse absolue de leurs jugements de valeur sur la civilisation capitaliste, sous le signe de l’usure. En effet, considérant les fondements et l’évolution de l’histoire, dont il déduit toutes sa construction idéologique, Marx y voit un facteur de progrès historique, c’est-à-dire un événement positif, dans l’expansion planétaire de la civilisation bourgeoise. À la différence de ses épigones “anti-impérialistes” et partisans du “Tiers-Monde”, il approuve le colonialisme, approuvant par ex. la destruction des traditions par l’impérialisme britannique en Inde, ou quand il prend ouvertement parti pour les États-Unis dans leur guerre contre le Mexique ; dans un article paru dans la Rheinische Zeitung, il condamne les « sauvages mexicains » et, d’une manière générale, tous les mouvements de libération américains.

    Sombart, au contraire, prend le contre-pied de certains zélateurs contemporains de l’expansion et de l’hégémonie mondiale de la “race blanche” et considère le colonialisme comme un facteur d’exportation de la décadence. Sa condamnation du phénomène colonialiste est donc claire et sans appel :

    « Les Européens occidentaux ne peuvent offrir aux peuples subjugués que les valeurs problématiques de leur civilisation : des canons, de la poudre, des conduites d’eau, des WC, des tramways, des machines, des téléphones, des constitutions parlementaires, etc. En même temps, ils détruisent des cultures de grande valeur en Afrique, en Amérique et en Asie. Ils se sont comportés comme des éléphants chez un marchand de porcelaine ; au lieu d’une diversité aux multiples couleurs, ils ont imposé la grise uniformité de leur inculture. Cette ère déplaisante de l’histoire humaine, comme il fallait s’y attendre, est terminée, la domination de la race blanche sur la terre touche à sa fin. Et cela non parce que les Européens occidentaux auraient reconnu leurs torts, mais parce que les autres peuples ont commencé à penser par eux-mêmes selon leur nature particulière. L’idée nationale se répand de plus en plus et trouve de nouveaux apôtres ». [5]

    Et ainsi, au cours des années où Sombart formulait cette opinion, les « apôtres de l’idée nationale », si nous voulons user de cette expression approximative pour désigner les partisans des diverses formes traditionnelles, se sont inspirés de ce « socialisme allemand » dont l’économiste d’Ermsleben attendait un dépassement de l’« ère économique ». Et ainsi, lors de la tentative d’arrêter la diffusion contaminatrice du « foetor judaicus » et de sauver les régions de la terre que celui-ci n’avait pas encore empestées, les milieux les plus conscients et les plus représentatifs de l’hindouisme, de la tradition japonaise et de l’islam se joignirent à la guerre proclamée par le IIIe Reich contre les puissances asservies par l’usure, donnant ainsi au combat du national-socialisme le caractère d’une « guerre sainte » et transformant le duel inégal entre l’Allemagne et les Alliés en un combat entre le monde de la Tradition et le monde moderne.

    Considérée à la lumière de son évolution historique, l’œuvre de Sombart — depuis le Capitalisme moderne jusqu’aux Juifs et à son célèbre essai anthropologique De l’Homme [6] —, même si ses horizons spécifiques peuvent paraître limités et partiels, prend la valeur d’un manifeste qui s’articule spirituellement de la même manière que le Déclin de l’Occident, et annonce, avec des tons analogues quoique différents, le déclin du système instauré par l’homme faustien et, parmi les modèles alternatifs à l’État capitaliste — représentés à cette époque par l’État soviétique ou par l’État völkisch — choisit les solutions proposées par les partisans du deuxième modèle, reconnaissant à celui-ci une contribution rectificatrice.

    L’ouvrage Les Juifs a exercé une influence importante sur les milieux völkisch, comme le confirme un éminent chercheur juif, Mossé, qui écrit à ce propos :

    « Les préjugés économiques, toujours prisés dans les milieux antisémites, reçoivent la consécration académique avec l’essai de Werner Sombart (…) Sombart n’a pas prononcé de condamnation des Juifs : son intention était simplement de formuler une analyse historique du développement du capitalisme ; mais les auteurs et les propagandistes du camp national-patriotique apprirent vite à se servir de son œuvre et à l’adapter à leurs fins. Cette œuvre correspondait, en gros, à l’image qu’ils se faisaient des Juifs comme des êtres incapables, déracinés, malhonnêtes, entremetteurs et spéculateurs, uniquement occupés à amasser de l’or et à saigner l’Allemagne ». [7]

    En effet, Les Juifs constitua une importante œuvre de référence pour Theodor Fritsch, l’inventeur de la ville-jardin et qui, dans son Manuel de la question juive [8] — texte qui connut 40 éditions et que les nationaux-socialistes considéraient comme l’œuvre d’un vieux maître — utilisa en divers points l’essai de Sombart sur les Juifs, afin de décrire leur rôle économique dans la société moderne. Par ailleurs, le livre de Fritsch ainsi que Les Juifs et la vie économique figurent parmi les titres les plus cités d’un opuscule de Dietrich Eckart, paru après sa mort, où certains ont cru déceler la source de la polémique antijuive de Hitler [9].

    Néanmoins, on s’est refusé à définir l’œuvre de Sombart comme un « prélude intellectuel au nazisme » [10] et on a souligné les différences entre l’« idéologie du national-socialisme » et le « spiritualisme de forme romantique et religieuse d’un Sombart, c’est-à-dire d’un homme de culture et non d’action » [11] — comme si les théories dont est issu le phénomène national-socialiste n’avaient pas été élaborées par des hommes de culture. L’intention sournoise d’une certaine sociologie, surtout catholique [12], de récupérer et d’instrumentaliser certains aspects de la pensée sombartienne — une intention qui conduit à séparer artificiellement la “responsabilité” de Sombart de celle du national-socialisme — n’est certainement pas une méthode légitime. Au contraire, il faudrait examiner quelles tendances se retrouvent dans ce phénomène hétérogène que fut le national-socialisme, reconnu comme spirituellement apparenté à l’œuvre de Sombart, et quels éléments de cette œuvre ont influencé les diverses tendances du mouvement historique en question. Pour prendre un exemple : on ne saurait exclure que le jugement de Sombart sur le colonialisme, cité plus haut, s’il n’a pas été adopté par l’aile occidentaliste et anglophile du national-socialisme, ait contribué à la formation d’une position anticolonialiste dans la SS, puisque déjà à l’époque de l’affaire d’Éthiopie, l’organe officiel de l’Ordre, Das Schwarze Korps, a très fortement critiqué l’initiative italienne, rejoignant ainsi les arguments de Sombart.

    Un point dans lequel les récupérateurs précités se sont efforcés de voir une opposition totale entre Sombart et le national-socialisme est celui qui concerne la race — comme si les théoriciens nationaux-socialistes n’offraient pas une multiplicité d’opinions. D’après Rizzo, par ex., Sombart présenterait « un formidable argument contre le racisme en observant que la population allemande est composée de cinq races différentes et d’un nombre non précisé de sous-races » [13] ; pour conforter sa thèse, le spécialiste en question cite le passage suivant du Socialisme allemand :

    « on ne saurait scientifiquement prouver qu’une race donnée réside dans un seul esprit, ni qu’un esprit donné ne se rencontre que dans une seule race. Un esprit allemand chez un Nègre est possible, comme un esprit nègre chez un Allemand. On prouvera seulement que des hommes avec un esprit allemand sont beaucoup plus nombreux dans le peuple allemand que chez les Nègres et inversement. » [14]

    Eh bien, quelle différence essentielle y a-t-il entre la politique de Sombart et la meilleure doctrine de la race, qui nie ou dépasse le racisme biologique matérialiste, pour voir dans l’homme un être qui n’est pas fait de son seul corps et qui considère enfin tous les éléments constitutifs de l’être humain ? Le « formidable argument contre le racisme » invoqué par Rizzo, Sombart l’a déduit de la classification anthropologique formulée par un auteur de premier rang : Hans F.K. Günther, professeur d’anthropologie sociale à l’Université de Fribourg qui en 1942 était présenté par Evola comme l’« un des racistes allemands les plus connus et les plus cités » [15]. Günther fournirait-il, lui aussi, un “argument formidable” contre le racisme ? Quant au passage précité du Socialisme allemand, les points de vue qui s’y expriment correspondent exactement aux orientations les plus positives de la doctrine de la race susmentionnée. Nous demandons encore : quelle différence essentielle y a-t-il entre ces opinions et celles du psycho-anthropologue Ludwig Ferdinand Clauss ? Peut-on considérer Clauss, avec sa contribution rectificatrice apportée à la doctrine de la race, comme un adversaire du national-socialisme ?

    L’idée — hérétique aussi bien pour le racisme “zoologique” que pour l’antiracisme démocratique — d’une “race de l’âme”, qui se trouve à la base de la théorie de Clauss et qui est sommairement exprimée dans le passage cité plus haut, est capitale pour comprendre la notion sombartienne d’« esprit juif ». De même qu’il est possible de trouver « un esprit nègre chez un Allemand » et inversement, il est aussi possible de trouver un esprit juif chez beaucoup de Goyim : « … les plus grands magnats de la finance mondiale sont du plus pur sang aryen et beaucoup des plus grands scandales boursiers ou bancaires sont liés à des noms non-juifs. » [16]

    À l’origine la plus lointaine du capitalisme, les Juifs comptent moins comme individus ou comme réalité collective agissant sur l’histoire que comme idée platonicienne (Sombart appelle cela : « esprit ») correspondant à une tendance particulière de l’esprit (Sombart l’appelle « mentalité ») : c’est là la « race de l’âme » que Otto Weininger — « le seul Juif digne de vivre » selon un jugement du Führer — appelle « judaïté » : « Celle-ci — écrit-il — est possible chez tous les hommes et elle n’a trouvé dans le judaïsme historique que sa réalisation la plus grandiose » [17]. Cette idée se retrouve chez Sombart : « Cet esprit (l’esprit juif, NDR) prend tout d’abord racine dans le peuple juif et se répand largement, car, comme on peut le supposer, il correspond à un caractère inné ou du “sang” très fréquent dans le peuple juif ». [18]

    * * * * *

    La judaïté n’est cependant pas, pour Sombart, la seule source de la mentalité capitaliste : « Nous ne manquons pas à ce point d’esprit critique pour attribuer toutes les particularités de l’homme économique moderne à l’influence de la morale juive (si grande que celle-ci ait pu être). » [19] À coté de l’esprit juif, d’autres facteurs ont agi, telles certaines philosophies, certaines religions et certaines Églises, outre les acquis intellectuels et les facteurs techniques et psychologiques comme la jalousie sociale des bourgeois et d’autres forces — le Ressentiment de Nietzsche —, et aussi en premier lieu l’État, une entité qui ne saurait s’expliquer rationnellement, car : « … la compréhension du sens de l’État entre dans le champ de la transcendance. » [20]

    Le fait que Sombart s’efforcerait de ne pas souligner un seul de ces facteurs — même pas celui de l’esprit juif — mais aurait soin de mettre en lumière l’impact d’ensemble des divers facteurs conduit à établir une comparaison entre l’auteur des Juifs et l’auteur de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. En effet, Max Weber, en portant une attention particulière au rôle de l’éthique protestante dans la formation de la mentalité capitaliste, aurait pu aussi relever l’influence d’autres forces spirituelles. Au lieu de cela, Weber a établi un rapport de filiation quasi exclusif entre éthique protestante et mentalité capitaliste, ce qui a réduit l’importance du facteur juif, ramené à un apport moral limité fourni à la question ultime du puritanisme :

    « Le judaïsme s’est trouvé du coté du capitalisme des aventuriers, orienté dans un sens politique et spéculatif ; son éthique était, en un mot, celle du capitalisme du paria ; le puritanisme a apporté l’éthique de l’industrie nationale bourgeoise et de l’organisation rationnelle du travail. De l’éthique juive, il n’a pris que ce qui lui était utile dans ces limites ». [21]

    Un tel point de vue est confirmé par Weber dans son écrit sur la prophétie et l’éthique juive, où le capitalisme juif diffère nettement du protestant, lequel passe pour seul précurseur du capitalisme moderne. Le capitalisme des Juifs est considéré comme « typique d’un peuple paria », car : « … il se trouvait aussi bien dans le commerce que dans l’usure, ainsi que dans les formes bannies par le protestantisme, c’est-à-dire dans le capitalisme d’État et dans le capitalisme prédateur ». [22]

    Weber s’était promis d’analyser de manière approfondie le rôle joué par les Juifs dans le développement de l’économie occidentale moderne, parce qu’il n’était pas satisfait du traitement sombartien de la question. Mais le problème ne put pas être traité, à cause de la mort de Weber, survenue en 1920. Cependant, dans Économie et société, un passage [23] revient sur ce sujet et explique comment est attribuée aux Juifs l’introduction de certaines formes d’activité économique en Europe, avant tout celle des emprunts.

    En réalité, si nous faisons abstraction de l’attention particulière que Sombart et Weber portent respectivement à la judaïté et à l’éthique protestante, nous voyons que les théories formulées par les deux sociologues, malgré la prétention d’exclusivité observée chez Weber, peuvent très bien se compléter sans se nuire, et nous pouvons souscrire à l’affirmation de Rizzo selon laquelle : « … les recherches de Weber sur les éléments pré-capitalistes dans la profondeur de la culture protestante et celles de Sombart sur les conséquences de la ‘chasse’ aux hérétiques se rejoignent et se complètent ; sur ce point, la description de Sombart prend l’aspect d’une ‘continuation’ de l’analyse de Weber ». [24] Rizzo parle de chasse aux hérétiques, mais, pour éviter tout malentendu, il faut considérer que Sombart place les Juifs dans la catégorie des hérétiques :  « … les ‘hérétiques’ en Europe étaient en premier lieu les protestants (et les Juifs) ». [25]

    Nous pouvons donc conclure que, dans le panorama composé par les études de Weber et de Sombart, les acteurs et les véhicules historiques de l’esprit capitaliste sont les étrangers, les hérétiques, les Juifs, les émigrants, les persécutés religieux, c’est-à-dire tous ceux qui, animés du désir d’une vie nouvelle et d’un esprit de revanche, se sont exprimés dans les possibilités individuelles d’une lutte continue dans un milieu hostile, et qui voient dans le pays où ils sont arrivés une terre étrangère, sans âme et désolée. Un tel milieu ne peut être ressenti que comme objet d’exploitation, comme un moyen de s’enrichir ; dès lors, on peut utiliser tranquillement les méthodes les plus basses, comme l’usure. Mais, parmi tous les « étrangers », les Juifs exercent cette méthode à titre de devoir religieux, comme le leur prescrit un verset du Deutéronome : « Prends l’intérêt des étrangers, mais non de ton frère, afin que Dieu, ton maître, bénisse tous tes actes sur la terre où tu poseras le pied et dont tu t’empareras ». [26]

    Il est clair que l’étude de la contribution juive à l’édification du capitalisme n’est pas épuisée par l’ouvrage de Sombart Les Juifs et la vie économique ; dès lors, la présente traduction des Juifs invite à la continuation, à la mise à jour et à l’achèvement de la recherche sombartienne. Cela ne signifie certainement pas que si le rôle du “peuple élu” est pleinement éclairci dans l’instauration du capitalisme, dans sa consolidation et son expansion, la signification complète du phénomène capitaliste soit automatiquement élucidée. Un tel phénomène peut ressembler à une équation à plusieurs inconnues, où la résolution d’une seule inconnue n’est pas encore celle de toute l’équation.

    Le capitalisme représente le stade le plus ignominieux de la civilisation humaine, le degré le plus dégradant du processus de décadence humaine, le niveau inférieur de la dégénérescence, que Plotin décrit comme un « dieu dans la chair » (theos en sarki). L’action de l’« esprit juif » n’est sûrement pas la seule cause de la décomposition qui a conduit l’humanité occidentale à ce résultat ; il a plutôt opéré, pour employer une image adéquate, à la manière d’un levain.

    Mais, par souci de précision, il faut encore dire que la décomposition dont le judaïsme fut l’agent historique s’est tout d’abord accomplie dans l’âme juive elle-même : les vicissitudes de l’histoire des “enfants d’Israël” le montrent clairement. On y constate une tendance irrésistible à se séparer de l’essence de la Tradition pour adhérer à une forme d’être toujours plus vide : une tendance qui trouve dans l’hypocrisie pharisienne son expression la plus évidente et qui justifie et explique le grand nombre de prophètes issus du peuple juif et dont la mission était de le corriger et de le ramener à l’enseignement primordial d’Abraham. À l’équilibre entre “l’esprit” et la “lettre” que celui-ci comportait, les Juifs ont préféré rompre cet équilibre aux dépens de l’esprit, et sont ainsi tombés dans un formalisme vide, dans une adoration de la coquille vide, dans une obéissance aveugle à une Loi qui n’est plus considérée comme un instrument de réalisation spirituelle, mais qui est objectivement réduite à un instrument de grossière cohésion sociale [27].

    Si le capitalisme est donc en grande partie un produit de l’« esprit juif » — qui s’exprime dans le formalisme mentionné —, une authentique restauration de l’humain ne saurait se réaliser par un simple combat contre les effets ultimes, qu’il s’agisse de l’organisation capitaliste de l’économie ou des Juifs eux-mêmes. En d’autres termes, il est naïf de vouloir combattre le processus de décadence aboutissant à l’ignominie capitaliste par de simples mesures antijuives, si énergiques puissent-elles être ; les persécutions dont les Juifs ont eu à se plaindre représentaient tout au plus une opération superficielle laissant intacte la racine du mal — un mal dont la véritable origine réside dans l’esprit de négation anti-traditionnel.

    Par conséquent une opposition efficace au capitalisme et à l’« esprit juif » ne peut se développer que là où l’on prend comme points de repère, pour la bataille à livrer, les enseignements de la Tradition. C’est seulement ainsi, en s’opposant à l’Anti-tradition sur le même plan méta-historique où celle-ci a sa racine, qu’il sera possible de rendre à l’homme sa fonction de représentant de Dieu sur la terre — une fonction que le processus de décadence historique a peu à peu érodée, pour aboutir au stade extrême de dégénérescence représenté par l’« ère économique » de Sombart, qui réserve à l’être humain un rôle unique : le rôle bestial de producteur et de consommateur d’objets, d’accumulateur et de trafiquant de choses matérielles.

    ► Claudio Mutti.

    ◘ Notes :

    • [1] W. Sombart, Metafisica del capitalismo, Padoue 1977.
    • [2] W. Sombart, Il capitalismo moderno, Turin 1967, p. 286.
    • [3] Ibid., p. 304.
    • [4] W. Sombart, Il socialismo tedesco, Florence 1941, p. 235.
    • [5] Ibid., p. 246.
    • [6] Vom Menschen, Versuch einer geisteswissenschaftlichen Anthropologie, Berlin-Charlottenburg 1938.
    • [7] G.L. Mossé, Le origini culturali del Terzo Reich, Milan 1968, pp. 207-208.
    • [8] Handbuch der Judenfrage, Leipzig 1933. Le travail de Sombart sur Les Juifs est citée aux pages 54, 72 et passim, 290 et passim.
    • [9] Cf. Ernst Nolte, « Eine frühe Quelle zu Hitlers Antisemitismus », dans Historische Zeitschrift, CXCII, 3 (juin 1961), pp. 584-606.
    • [10] F. Rizzo, Werner Sombart, Naples 1974, p. 48.
    • [11] A. Cavalli, « Introduzione » à W. Sombart, Il capitalismo moderno, cit. p. 48.
    • [12] À ce sujet, instructive semble être l’attention portée par Fanfani à l’œuvre de Sombart ; Cf. par ex. : A. Fanfani, Introduzione allo studio della storia del pensiero economico, Milan 1960.
    • [13] F. Rizzo, op. cit., p. 59.
    • [14] W. Sombart, Il socialismo tedesco, cit. p. 234.
    • [15] J. Evola, Il mito del sangue, Milan 1942, p. 123.
    • [16] W. Sombart, Il socialismo tedesco, cit. p. 235.
    • [17] O. Weininger, Sesso e carattere, Rome 1956, p. 415. Pour une étude de la question juive basée sur la question de la judaïté, voir notre essai Ebraicità ed ebraismo – I Protocoli dei Savi di Sion, di Ar, Padoue 1976.
    • [18] W. Sombart, Il socialismo tedesco, cit. p. 236.
    • [19] W. Sombart, Il borghese, Milan 1950, p. 403.
    • [20] W. Sombart, Il socialismo tedesco, cit. p. 214.
    • [21] M. Weber, L’etica protestante e lo spirito del capitalismo, Florence 1977, p. 279.
    • [22] M. Weber, Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie, Tübingen 1920, vol. III, p. 359. Cf. M. Weber, Le sette e lo spirito del capitalismo, Milan 1977, p. 165.
    • [23] M. Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen 1922, vol. I, p. 598.
    • [24] F. Rizzo, op. cit., p. 58.
    • [25] W. Sombart, Il capitalismo moderno, cit. p. 276.
    • [26] Deutéronome, XXIII, 21.
    • [27] Cet équilibre qui privilégiait la lettre devait nécessairement provoquer une réaction dans le sens opposé : la prédication de Jésus, à partir de laquelle se développa une religion qui substitua l’ordre spirituel à l’ordre social, avec l’inévitable conséquence d’une législation sociale qui ne correspondait plus aux exigences sociales. Avec l’Islam, enfin, on atteint un retour à la tradition primordiale (sous la forme du monothéisme d’Abraham), de sorte que la forme islamique rétablit l’équilibre entre “l’esprit” et la “lettre”, en instituant une législation sacrée pour « ce monde » et en confirmant le rôle central de l’ésotérisme.

     


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