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    Sur les nouvelles armées privées

    Point de vue clausewitzien sur les nouvelles armées privées déployées en Irak

    blackw10.jpgQuelle est l’image la plus déprimante ? Une horde d’enfants soldats africains camés jusqu’au trognon ? Ou une “équipe / team” de ces “firmes américaines et privées de sécurité” (Blackwater, Unity Resources, etc.) que l’on voit à l’œuvre aujourd’hui en Afghanistan et en Irak et qui y abat des civils selon son bon plaisir, comme les enfants soldats du Congo ? Qui flanquent le feu à des villages entiers afin de faire de la “sécurité préventive” si de telles actions sont jugées opportunes par leurs “clients” ? Eh bien, votre serviteur, ce bon vieux Pankraz, a davantage les tifs qui se dressent sur le sommet de son crâne quand il entend parler de ces “firmes privées”, parce que leurs employés ne sont sans doute pas sous l’influence de drogues quand ils commettent leurs actions, parce qu’ils font ce “job” en toute objectivité, de sang froid.

    Les types de la Blackwater ne se posent pas comme soldats. C’est clair. Ils n’acceptent pas de missions nobles. Ils veulent, comme nous l’apprend une audition qui a eu lieu à leur propos à Washington, être considérés comme de “simples employés” et traités comme tels. Leurs missions au Proche et au Moyen Orient, ils les considèrent comme des opérations dans des zones hors droit. Ces régions sont pour eux une sorte de Wild West où il n’y a plus qu’une seule loi qui compte : “Lui ou moi”. Si une voiture vient en sens inverse des “Blackwaters” sur une piste et ne réagit pas à leur requête de s’arrêter, ils la canardent immédiatement, peu importe les passagers.

    Ces canardages tous azimuts, ne tenant compte de rien, commis par des firmes de sécurité étrangères et privées en Irak ou en Afghanistan, complète et élimine tout à la fois l’image de la “guerre asymétrique” moderne. Les forces régulières d’un État ne sont plus, dans ce type de guerre, qu’un aspect particulier dans l’ensemble du phénomène guerrier. À côté d’elles, nous trouvons des guérillas, des partisans, des terroristes, des milices tribales et des armées privées, relevant de chefs religieux ou locaux influents, avec, en prime, depuis moins d’une décennie, des “firmes privées de sécurité”. Mais leur apparition sur le théâtre des guerres actuelles estompe le concept de guerre dans son ensemble. On ne peut même plus parler sérieusement, désormais, de “guerre asymétrique”.

    « La guerre est la poursuite de la politique avec d’autres moyens ». Cette définition clausewitzienne et classique de la guerre est mise dorénavant hors jeu par l’existence même de firmes telles la Blackwater & Co. Les priorités changent de place. La guerre n’est plus moyen mais but en soi, et seul but en soi. Les seigneurs de la guerre du passé, même s’ils étaient belliqueux à l’extrême, avaient encore des buts en vue, qu’ils auraient été prêts à poursuivre sans guerre, si les circonstances l’avaient permis, par exemple en jouant de menaces, en prenant des mesures de boycott et en mettant en scène toutes sortes d’intrigues. Pour les firmes de sécurité, tout cela n’a plus aucune validité. Elles ont besoin de la guerre, pour engranger du profit. Leur seule sécurité, c’est la guerre !

    Les hommes de la Blackwater & Co. et des autres firmes du même acabit ne sont pas des mercenaires d’ancien style. En comparaison avec les lansquenets et les soldats vagabonds des premières décennies de l’ère moderne, qui vivaient, eux aussi, de la guerre, et louaient leurs services aux Princes ou aux riches villes commerçantes, les firmes comme la Blackwater sont des formations résolument modernes, sans aucun esprit de corps, sans aucun romantisme de la guerre et du combat, et, manifestement, sans le moindre scrupule. Elles font tout, pourvu que cela rapporte de l’argent. La fonction de garde du corps n’a qu’un rôle subalterne dans la liste des missions qu’elles sont appelées à accomplir. De plus en plus souvent, et d’après ce qui a été révélé ces derniers temps, elles sont sollicitées par les forces militaires conventionnelles, dépendantes d’un État, pour effectuer des missions de renseignement et de reconnaissance rapprochée, afin de repérer les lieux où se terrent les guérilleros, les partisans ou les “terroristes” et de communiquer les informations ainsi gagnées aux bases américaines.

    Dans la région frontalière située entre le Pakistan et l’Afghanistan, la situation est désormais telle : des employés des firmes de sécurité, qui ont souvent conclu des accords avec des chefs tribaux, et non avec les Américains, et qui obtiennent de ces chefs des informations parfois sérieuses parfois douteuses, communiquent aux bases américaines que dans telle ou telle localité se trouve un “point d’appui de talibans”. À la suite de cela, la localité est immédiatement canardée de bombes et de missiles, réduite à néant, si bien qu’il n’y a plus 2 pierres l’une sur l’autre et qu’aucun habitant n’a échappé à la mort. “Safety first”, du moins si on a payé pour…

    Parler de “guerre sale” dans le cas qui nous préoccupe serait non seulement un euphémisme, mais un énoncé totalement erroné. Il ne s’agit plus d’opérations de guerre mais de pure tuerie à charge de revanche. Car aucune guerre n’a été déclarée jusqu’ici et personne ne sait comment on signera un jour un traité de paix ni avec qui. Il n’y a qu’une chose qui soit sûre, c’est qu’on tue, sans considération pour la personne, pour l’âge, pour le sexe ou l’appartenance ethnique.

    Les contours de l’une des parties belligérantes, soit les “talibans” ou “terroristes”, est complètement diffuse, s’étend au-delà de tous les groupes tribaux, religieux ou sociaux possibles, dont les intérêts ne peuvent être plus divergents. Mais le camp adverse est tout aussi diffus : il consiste en troupes d’invasion occidentales, en seigneurs de la guerre locaux, en un gouvernement de Kaboul, qui ne représente que lui-même, et aussi en firmes de sécurité, qui participent aux événements avec toutes les forces à leur disposition et dont les intérêts sont de perpétuer les tueries.

    Parmi toutes les conséquences désagréables que cette déformation de la guerre, déjà devenue “asymétrique”, il y en a une qui est particulièrement désagréable : la figure du combattant, du guerrier, du soldat, une figure honorable dans l’histoire spirituelle de l’humanité, une figure honorée dans toutes les cultures, en prend un fameux coup. « On doit être soldat pour son pays ou par amour de la chose, pour laquelle l’on combat », disait le brave Major Tellheim dans l’œuvre de Lessing, Minna von Barnhelm (1767). Mais être soldat pour l’amour de l’argent ou pour l’amour de tuer, Lessing n’y fait point allusion. Hélas, les choses ont changé et elles changent radicalement.

    « Seul l’ennemi doit nous craindre » décrétait jadis Sebastian von Burtenbach, le commandant en chef légendaire de tous les lansquenets du Saint Empire Romain de la Nation Germanique. Peut-être sont-ce là des paroles exagérées. Mais ce qui est incontestable, c’est que tous doivent craindre les types de la Blackwater & Co..

    ► Pankraz (article tiré de Junge Freiheit n°43/2007 ; tr. fr. : RS).

    ◘ Pour prolonger :

     

    SMPLe numéro 2 de la revue Conflits (été 2014) lancée par Pascal Gauchon (9,90€, cliquer ici pour s'abonner). On y notera un texte de Gérard Longuet, ancien MinDef, et son "hommage que nous devons à nos armées" et des sujets consacrés à Chypre, à la Transnistrie et à la guerre de l'eau qui n'aura pas lieu.

    Le dossier est consacré aux "sociétés militaires privées, les nouveaux mercenaires ?". Il comporte, entre autres, un entretien avec Georges Henri Bricet des Vallons sur le marché des la guerre au XXIe siècle, un panorama des prestations offertes par les ESSD et un article sur "le retour des mercenaires" par Walter Bruyère-Ostells.

     


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