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    Entrevue avec Marco Tarchi, chef de file de la “Nuova Destra” italienne

    Nuova Destra♦ Qu'est-ce que la “nuova destra” en Italie ? Quels objectifs poursuit-elle ? Comment se présente-t-elle globalement ?

    La nouvelle droite italienne est essentiellement un mouvement de pensée qui s'est constitué à partir de la seconde moitié des années 70, en partie sous l'influence de la nouvelle droite française, en partie à la suite de l'évolution de quelques centaines de jeunes gens, déçus par leurs expériences au sein des droites ou des extrêmes droites italiennes. C'est aujourd'hui un groupe qui travaille surtout dans les milieux culturels et intellectuels, en éditant toute une série de publications, revues et livres, dont, surtout, notre mensuel Diorama letterario et notre revue théorique trimestrielle Trasgressioni. Ce groupe tente de jeter les fondations d'une nouvelle idéologie qui s'oppose simultanément à la pensée libérale, aujourd'hui hégémonique en Europe, et à ce qui reste encore du vieux rêve marxiste. Ce groupe se divise en 2 sous-groupes majeurs : un groupe militant de quelque 150 personnes, qui travaille sans relâche à élaborer cette idéologie nouvelle, et un groupe plus vaste de sympathisants (1.500 personnes), qui diffusent les résultats des travaux des précédents dans leur milieu. Ces sympathisants diffusent donc les revues et les livres que nous éditons.

    ♦ Quand on entend parler de la “droite” italienne, chez nous, en Autriche, c'est généralement des “néo-fascistes” du MSI ou de la Destra Nazionale qu'il s'agit. Comment la nuova destra se différencie-t-elle de ce néo-fascisme? Y a-t-il entre elle et eux des frontières nettes, bien distinctes ?

    Certainement. Les frontières sont bien nettes entre nous et les néo-fascistes du MSI, même si la plupart d'entre nous ont connu une expérience très décevante dans ce mouvement. Les différences sont nombreuses et je ne pourrai vous en citer que quelques-unes. Premièrement, nous, garçons et filles de la nuova destra, n'avons aucune attitude nostalgique. Pour nous, le fascisme et le national-socialisme sont des phénomènes qui doivent être jugés historiquement et qui ne peuvent en aucun cas servir de modèles de référence dans le débat politique et culturel actuel. Ensuite, nous n'acceptons pas les positions nationalistes et chauvines qui ont toujours caractérisé les mouvances de droite et d'extrême-droite en Italie. Notre vocation est européenne. Notre volonté est de nous ouvrir au monde. Ce qui nous détache également, vu d'un autre angle, d'une autre perspective, du monde de l'extrême-droite, c'est notre refus de l'anti-modernisme droitier. Nous essayons, au contraire, d'être sans cesse confrontés à cette modernité. Nous essayons de voir s'il n'y a pas moyen d'affronter de façon différente les défis de la modernité. Une façon qui ne soit ni matérialiste ni sécularisée ni utilitariste ni individualiste à la manière du libéralisme aujourd'hui dominant. C'est la raison pour laquelle nous n'acceptons pas les attitudes occidentalistes et atlantistes, typiques des mouvements d'extrême-droite. De plus, nous rejetons les attitudes militaristes et autoritaires. Pour nous, le problème de recréer un sentiment communautaire d'appartenance ou des identités collectives est un problème d'épanouissement de l'esprit humain et non pas d'obligations émanant d'une autorité quelconque, comme tente de la faire accroire les mouvements néo-fascistes. Il faut encore ajouter que, dans le cadre de notre européisme, nous voulons remettre en question l'État-Nation et redistribuer les charges politiques entre des régions culturelles autonomes en Europe, ce qui nous éloigne diamétralement des positions xénophobes et chauvines de l'extrême-droite italienne.

    ♦ Cette idée d'autonomie, que vous venez d'évoquer, me suggère d'emblée une question : quelle est la position de la nuova destra italienne vis-à-vis de l'ethnie allemande du Tyrol du Sud ?

    Nous estimons que les attitudes de toutes les parties en présence au Tyrol du Sud sont excessives. Nous sommes évidemment en faveur de la reconnaissance des droits de tous les groupes ethniques, de leur droit à vivre leur propre culture dans leur territoire propre. En même temps, nous croyons que le rapport qui existe aujourd'hui entre les communautés allemande et italienne du Tyrol du Sud doit se définir à partir d'une volonté réelle d'organiser une coexistence sur base de valeurs communes. Une telle harmonie existe en Finlande entre les communautés finnoise et suédoise ainsi que dans d'autres régions d'Europe. Il faut instituer un véritable bilinguisme des 2 côtés. Il faut à tout prix se débarrasser de l'idée qui veut que lorsque l'on a pour voisins des gens différents de nous, ils sont automatiquement des ennemis. Il faut au contraire penser que tous ont le droit de vivre leurs traditions culturelles, de les maintenir, en s'appréciant mutuellement. Ce qui ne signifie pas, évidemment, que mœurs et styles de vie doivent se mélanger entre Italiens et Allemands, mais je ne pense pas pour autant qu'il faut que s'institue une sorte d'apartheid comme le voudraient, paraît-il, les uns et les autres. Notre position est très proche de celle de certains Verts du Tyrol du Sud, surtout celle de leur chef, Alexander Lange, qui, lui, s'est toujours prononcé pour le respect des droits des différentes cultures, en refusant tout affrontement et tout apartheid. Lui, le germanophone, et moi, l'italophone, appartenons à la macro-culture européenne et avons intérêt à créer les conditions d'une coexistence harmonique et continue. Il n'y a aucune raison pour refuser l'autre, de manière primaire.

    ♦ Ce qui nous a beaucoup intéressé, en Autriche et en Allemagne, ce sont les débats et les colloques qui ont réunis des protagonistes et de la nouvelle droite et de la nouvelle gauche. Quels ont été les thèmes de ces débats ?  

    Le thème principal que nous avons débattu, portait sur la crise de la modernité, c'est-à-dire la crise des institutions politiques et culturelles dans la réalité d'aujourd'hui, l'insuffisance des idéologies de droite, du centre et de gauche à nous formuler des projets d'avenir, à nous donner l'espoir de sortir de cette crise. Ce n'est pas un hasard si les premiers intellectuels de gauche ou d'extrême-gauche que nous avons rencontré publiquement sont des gens qui, à partir d'une critique des positions du marxisme classique, ont beaucoup lu et médité des auteurs comme Nietzsche ou Heidegger ou d'autres auteurs, qu'ils appellent les “philosophes de la pensée négative” en voulant les opposer aux philosophes de la “culture bourgeoise”. Et c'est à l'initiative de quelques-uns des plus importants de ces intellectuels, comme Massimo Cacciari ou Giacomo Marramao ou Ferugio Masini, spécialiste très connu de Nietzsche et Heidegger, que nous avons pu confronter nos idées et nos espoirs et réfléchir à la possibilité de dépasser et la culture libérale marchande et les projets de socialisme réel totalitaire, qui se sont réalisés dans l'Est de l'Europe. Mais nous avons trouvé aussi d'autres interlocuteurs à gauche, parmi les Verts ou les animateurs d'autres mouvements sociaux, équivalents aux Bürgerinitiativen allemandes, qui, tous, souhaitent porter le débat sur le terrain de la qualité de la vie. Un terrain assez éloigné de celui de la défense des intérêts, terrain de la politique actuelle.

    Dans ce sens, eux comme nous essayons de faire revivre la participation du peuple à la chose politique, une participation venue d'en-bas, de la base. Notre objectif commun est donc de trouver des formes d'expression institutionnelles qui ne se limitent pas au Parlement, aux partis classiques, etc. Cette gauche non-conformiste et la nuova destra essayent donc, ensemble, de retrouver cette dimension de “mouvement populaire”, dynamique, reflet de l'effervescence permanente de la socialité. Nous voulons par là lancer une formule politique différente. Cette nécessité politique fait que nous nous retrouvons entre personnes qui, il y a 20 ans, étaient farouchement hostiles les unes aux autres. Nous avons été profondément déçus de nos expériences dans les mouvements de la droite autoritaire. Eux ont abandonné, déçus, un marxisme figé, braqué sur l'idéologème de la lutte des classes. Notre coopération vise à trouver une voie de synthèse, qui n'est pas une voie “ni droite ni gauche” mais une voie qui soit à la fois celle de la droite et de la gauche. Nous pensons donc en terme de conjonction (et… et), non de disjonction (ou bien… ou bien) ou d'exclusion (ni...ni). Nous voulons additionner ce qu'il y avait de meilleur dans les intuitions de la droite et de la gauche de ce siècle. Pour nous, il est très important de reprendre en compte dans un sens critique, non nostalgique, toutes les tentatives qui, depuis le début du siècle et même dans les années 30, ont essayé de transcender les idéologies résiduelles du XIXe siècle et de trouver des réponses allant au-delà du matérialisme contemporain. Pour parfaire une telle opération, nous devons puiser aussi bien à droite qu'à gauche.

    ♦ Je voudrais maintenant vous poser une question d'ordre pratique… Chez nous, il est encore impensable d'amorcer un débat public entre gens de droite et gens de gauche. Comment avez-vous réussi ce coup de maître sur le plan pratique ?

    La différence qu'il y a entre la situation italienne et la situation allemande / autrichienne, c'est que nous n'avons pas de “complexe national” découlant des événements de l'entre-deux-guerres et de la dernière guerre. Le fascisme a été digéré assez facilement, surtout par les intellectuels. Ensuite, le mouvement communiste a eu beaucoup plus d'importance chez nous, tant pour les intellectuels que pour la masse du peuple, qu'en Allemagne ou en Autriche. Dans cette masse de citoyens italiens, un bon million de personnes ont été fortement déçues par l'autoritarisme communiste. Elles ont remis en question leur façon de pensée, y compris le style dur de l'anti-fascisme militant ; elles ont opéré leur auto-critique et se sont dit que, avant de prendre une position, il faut discuter avec les autres. La crise de la gauche, très forte, et notre propre crise, due à notre déception d'avoir perdu tant de temps à militer dans les rangs des droites, permettent de confronter nos positions, de nous expliquer les uns aux autres le sens de nos engagements, de critiquer nos omissions.

    La première fois que nous avons organiser un débat public avec un intellectuel de gauche très connu, Massimo Cacciari — c'était en novembre 1982 — il y a eu un scandale, bien sûr. Par ex., le quotidien du parti communiste, L'Unitá, a fait paraître plusieurs articles contre ce colloque. Il faut savoir que ce philosophe célèbre était aussi, à l'époque, député du parti communiste. Il n'a cependant pas été exclu et beaucoup d'intellectuels ont salué ce colloque qui, disaient-ils, inaugurait une ère de discussions fécondes entre personnes affables et civilisées. L'expérience, pensaient-ils, devait être renouvelée. Après cette première expérience, que les uns jugeaient dangereuse et les autres positives, nous avons organisé des colloques avec des personnalités socialistes, écologistes, progressistes et universitaires. Il faut dire qu'en Italie, tous les mythes progressistes de la culture de gauche ont été démontés par les intellectuels de la gauche déçue. Et, comme nous, garçons et filles de la nuova destra, sommes perçus comme les seuls qui ont eu le courage de critiquer les manies de la droite, les intellectuels de gauche développent une certaine curiosité à notre égard. C'est pourquoi ces débats ont eu lieu.

    Nous avons également dialogué avec un personnage que vous connaissez sans doute en Autriche, le sociologue socialiste Acquaviva, qui a écrit un livre sur le Tyrol du Sud avec Gottfried Eisenmann, où il réclamait la partition de la province. Cette succession ininterrompue de débats est un réflexe à l'encontre de la situation des années 70, les années dites “de plomb”, où tout débat était impossible vu le recours incessant à la terreur, tant à gauche qu'à droite. Cette situation était intenable. Ce fut comme une libération de pouvoir enfin dialoguer, se parler, se voir, après des années et des années de bagarres. Cette évolution a été naturelle et nous pouvons, bien sûr, poursuivre ce dialogue, chacun gardant ses positions dans une atmosphère de fair-play. Une telle situation se vérifiera dans tous les pays où il y a eu un mouvement communiste important qui, aujourd'hui, s'effondre. C'est sans doute pourquoi, en Autriche et en Allemagne, où la situation politique est très différente, cette évolution sera plus difficile. Mais je crois bien que cela viendra… Surtout à la suite de ce qui se passe en Europe de l'Est… Toutes les positions devront être redéfinie, reclassées.

    J'essaye de comparer un petit peu la situation italienne à la situation autrichienne ou allemande ; chez nous, pour les intellectuels déçus par la gauche, le grand problème, la crise, le complexe, ce n'est pas, bien sûr, Hitler ou le problème juif, etc, — choses certes importantes — mais la honte de leur passé stalinien. Ces intellectuels cultivent un complexe à l'égard de tout ce qui a été de gauche et ils veulent à tout prix prendre distance.

    ♦ Ces débats n'ont-ils lieu qu'entre intellectuels ou existe-t-il des groupements politiques qui incarnent ces idées synthétiques nouvelles ?

    Il est évidemment plus facile d'organiser des colloques entre intellectuels. Cela n'empêche qu'il y a eu quelques impacts politiques directs ; je citerai comme exemple la revue officielle du parti socialiste italien qui nous a offert ses colonnes pour débattre des problèmes soulevés par la crise de la démocratie moderne. J'y ai publié un article dans ce contexte. Pour ce qui concerne les autres mouvements, nous avons plus de chances de débattre avec les Verts. Nous avons eu également des contacts avec Lotta Continua, l'un des mouvements les plus radicaux de l'extrême-gauche italienne. D'anciens militants de ce groupe ont même collaboré à nos revues. Quant au parti communiste, sa situation actuelle est si complexe qu'il vaut mieux attendre les évolutions qui surviendront immanquablement. Il me semble inutile d'aller y chercher des interlocuteurs aujourd'hui, avec la situation de confusion que y règne. Outre les milieux de gauche, certains mouvements de renouveau catholique ont accepté de dialoguer avec nous. Ainsi, à Padoue, il y a 2 ans, nous avons débattu publiquement, devant plusieurs centaines de personnes, avec le leader vert Alexander Lange, dont je viens de parler, et un responsable de Communione e liberazione, association liée au mouvement de jeunesse catholique qui conteste la démocratie chrétienne officielle et ses positions. Le thème de ce colloque était le refus de l'individualisme, de la société marchande, et la possibilité de créer de nouvelles formes de solidarité afin de reconstituer une sorte d'humus social et donc de dépasser le stade égoïste qui suscite conflits sur conflits à tous les niveaux sociaux.

    ♦ En fait, vous cherchez à fonder un nouveau sentiment communautaire. La modernité est en crise. Il y a un philosophe italien, Julius Evola, qui nous a parlé d'un retour à la Tradition. À votre avis, quelle est l'importance d'Evola dans la pensée d'aujourd'hui ?

    Evola a une signification en tant que témoin de cette crise de la modernité. Son œuvre nous permet de comprendre quelles sont les faiblesses de la modernité, quels sont les fondements de la crise de la spiritualité, quelles sont les raisons de l'avènement de la société marchande matérialiste, etc. Lire Evola est également utile pour étayer une critique des mœurs modernes. Mais en revanche, dans ses livres, on trouve assez peu d'éléments positifs concrets pour construire une pratique véritable de l'anti-modernité. Evola s'est borné à déconstruire de fond en comble les assises de la modernité mais il n'a pas répondu à la modernité ni indiqué de modèle alternative. Il est tombé dans le piège du déterminisme de la théorie des cycles. Il envisageait seulement de faire s'achever le plus vite possible le cycle de la décadence pour pouvoir rebâtir quelque chose après cette tabula rasa. Or cette attitude, qui consiste à attendre une catastrophe finale, ne permet pas de vivre réellement la crise du monde moderne.

    Nous, praticiens de la métapolitique qui voulons demeurer en prise avec tout le réel, sommes confrontés à l'impératif de vivre dans ce monde, dans cette crise, et d'essayer de lui imprimer notre sens, d'y ancrer les valeurs que nous portons en nous. Si l'on se borne à ne lire qu'Evola, on risque de basculer dans le rêve stérile ou, pire, dans le sectarisme de style soit “guerrier” soit “aristocratique” (c'est-à-dire avec la volonté d'être ne dehors du monde), ce qui apparaît complètement dément et ridicule pour nos contemporains, qui n'arrivent pas à savoir de quoi il s'agit. De plus, il est arrivé que certains “évolomanes” aient dévoyé des jeunes gens dans des formes tout à fait stériles de combat politique qui, parfois mais rarement, ont débouché sur une hyper-violence terroriste, et, le plus souvent, dans les circuits extra-politiques de la magie, du spiritisme, de l'ésotérisme pur, du n'importe-quoi. Je pense, au vu de tout cela, qu'il faut lire Evola mais comme le témoin d'une époque et non comme un prophète.

    ♦ Mais où trouvez-vous donc l'équilibre, vous, les hommes et les femmes de la Nuova Destra : d'un côté vous voulez la démocratie à la base (la Basisdemokratie) et, de l'autre, vous valorisez et exaltez l'élite…

    Aujourd'hui, il est très difficile de parler d'“élite”, parce que, bien sûr, les élites se créent à partir des valeurs centrales, fondamentales, d'une société. Donc nous devons en premier lieu poser le problème du changement de la mentalité collective. Nous devons d'abord exercer une influence sur la mentalité collective. Et nous préoccuper de ceux qui manipulent cet imaginaire collectif, sur ceux qui détiennent les média, qui agissent dans les milieux du journalisme et de la culture, etc. Je crois qu'il est important de dire aux gens qu'il est possible de construire des valeurs alternatives, différentes de celles que nous vivons actuellement.

    Mais ce n'est que lorsque ce processus de transformation de la mentalité collective sera bien avancé que l'on pourra à nouveau se poser la question des élites. D'un point de vue théorique, on peut dire qu'une démocratie de base, une démocratie organique, dans laquelle le peuple pourrait reprendre peu à peu sa signification, retrouver petit à petit son unité, est la matrice idéale d'une élite non coupée du peuple, entretenant avec lui des liens multiples, contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, quand les partis politiques sont devenus pratiquement des machines à produire des élites désancrées, non constituées des meilleurs mais des plus obéissants à l'appareil.

    Je crois qu'aujourd'hui, on peut très bien travailler à réveiller l'intérêt des gens : par ex., en évoquant le combat pour la qualité de la vie, pour la sauvegarde de l'environnement, pour la redécouverte du sens du sacré, pour la reconstruction des solidarités collectives, pour le refus des égoïsmes sociaux, etc. Ce travail de réveil peut parfaitement s'accompagner d'une volonté de reconstruire les élites. Mais cette reconstitution doit s'accomplir a posteriori ; le premier pas doit être la restauration de la démocratie de base car, sinon, les partis politiques, la partitocratie, empêcheront toute recréation d'élites échappant à leur contrôle.

    ♦ En général, c'est la gauche qui croit détenir le monopole de la démocratie de base. Évidemment, en Italie, vous avez tellement de partis, votre sphère politique est instable et parfois, Autrichiens et Allemands, s'étonnent, amusés, de la multiplicité des initiatives politiques italiennes… Quelle est la signification des partis pour la société italienne ?

    Nuova DestraLa signification des partis dans la société italienne aujourd'hui ? Nous devons d'abord constater une importante désaffection de la population vis-à-vis des partis. J'en veux pour preuve le taux d'abstentions élevé lors des dernières élections municipales et régionales de mai 1990 ainsi que le vote pour les ligues régionalistes, qui refusent le système institutionnalisé des partis, et pour les mouvements anti-institutionnels. Nous constatons donc un refus populaire de la domination des partis, alors que, malheureusement, le système italien est de plus en plus contrôlé par les partis. Il existe un mot que l'on utilise beaucoup en Italie, dont je ne connais pas la traduction ni en français ni en allemand, qui est la lottizazione.

    Vocable qui désigne, en tous domaines, le partage entre les partis des postes de fonctionnaires à pourvoir. Ce qui permet de se ménager une clientèle ou d'influencer la télévision, la presse, les institutions universitaires, les banques, certains secteurs de l'économie, etc. Comme il y a, d'une part, accroissement incessant de la puissances des lobbies et, d'autre part, désaffection du public vis-à-vis des partis pourvoyeurs en personnel de ces mêmes lobbies, je crois qu'il est désormais possible d'organiser cet espace d'intersection où errent des masses d'électeurs qui ne croient plus aux messages idéologiques des partis ou sont mécontents de se voir exclus de certains emplois, en dépit de leurs qualités professionnelles.

    De nouveaux mouvements sociaux doivent exploiter cette situation pour recréer une sorte de rapport direct des citoyens avec la politique, avec la vie sociale, en essayant de circonvenir les partis, du moins dans certains secteurs. Le scénario que l'on pourrait avoir demain serait marqué par l'apparition de nouveaux mouvements, qui ne seraient ni de droite ni de gauche ni du centre, tout en étant porteurs de différentes idéologies, et qui seraient tous d'accord pour écarter les vieux partis de la gestion du pouvoir. Ce renouveau constitue à mes yeux un combat assez intéressant. Aujourd'hui, c'est sans doute encore trop tôt pour l'amorcer mais demain les choses pourraient changer.

    La crise d'aujourd'hui pourra s'amplifier, dans le sens où les distorsions de la modernité deviendront insupportables, tant dans le domaine de l'économie que dans celui de l'écologie ou de la culture. Une quantité de phénomènes se manifestent déjà de nos jours : songeons à l'environnement, à l'émigration, à la perte d'identité de certaines cultures, aux problèmes de croissance économique car nous ne croyons pas que la croissance économique du capitalisme industriel durera jusqu'à la fin des temps. Des difficultés surgiront inévitablement : nous n'allons pas nécessairement vers des lendemains chantants. La situation confortable dont bénéficient les partis risque de disparaître. Le terrain glisse sous leurs pieds, il est instable.

    ♦ La nuova destra et la nuova sinistra ont-elles un projet commun pour l'Europe ? Par ex., une Europe des régions, une Europe articulée autour de la démocratie de base ?

    Oui. On peut dire que depuis quelques années, les nouvelles droites européennes, qui ne revendiquent pas toutes l'étiquette de “nouvelle droite”, se retrouvent autour d'une série de thèmes et de propositions. Nous sommes tous convaincus, notamment, que notre destin est un destin continental où les querelles comme celle du Tyrol du Sud, que nous avons évoquée tout à l'heure, n'auront plus de raisons d'exister. Ainsi, si l'on parle de “régions culturelles”, d'ethnies, de coexistence entre des cultures différentes, etc., nous pourrions très très bien nous entendre et donc organiser petit à petit, en gardant chacun nos spécificités, notre culture, une sorte de mouvement de conscience collective, appelé à se renforcer et à devenir une véritable école de pensée, qui, elle, n'aura pas de limites. Qui pourra souder en une communauté de pensée des hommes et des femmes venus de tout le continent, du Portugal à la Russie-Sibérie.

    Ce qu'il faut faire aujourd'hui, c'est réfléchir à la nouveauté fondamentale de la nouvelle droite, de mettre l'accent sur le terme “nouvelle” et non plus sur le terme “droite”. Sinon, nous traînerons encore l'héritage des courants de pensée vétustes et vermoulus des années 50 et 60 qui continuent, envers et contre tout, à répéter les mêmes slogans et à appréhender le réel au départ de clivages révolus. Vouloir restaurer les nationalismes chauvins participe de ces archaïsmes de la pensée… C'est à nous, à notre génération, que revient le devoir de dépasser définitivement ces vieilleries. Je pense que ce qui se fait actuellement dans les revues de la nouvelle droite en Europe est important. Car ce qui s'écrit en France, en Italie, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, en Yougoslavie, en Grèce, en Pologne, en Russie, en Grande-Bretagne, en Hongrie, etc. donne déjà l'idée d'une unité, au moins intellectuelle, du continent européen. En partant de ce constat, nous avons 2 choses à faire : nous traduire mutuellement et ne pas revenir en arrière car le passé est le passé et il faut bâtir du neuf, un futur commun. Il faut que nous parlions dans nos publications des revues étrangères et de nous réunir de temps à autre pour parler des mêmes problèmes, pour confronter nos divergences. Il faut traduire et publier au maximum pour faire connaître aux Allemands ce que pensent les Italiens ou les Français, aux Italiens ce que pensent les Belges ou les Autrichiens, les Yougoslaves ou les Grecs… Voilà ce qui est important…

    ♦ Revenons un peu en arrière. Le passé, en Allemagne et en Autriche, est un gros problème. On le refoule constamment. Vous nous dites qu'en Italie, ce problème n'existe plus. Ou qu'il est nettement moindre. Quelle est la différence entre le refoulement du fascisme et le refoulement du national-socialisme ?

    La différence ? Elle se situe, à mon sens, dans l'acceptation des thèses d'un grand historien italien, Renzo de Felice, qui, aujourd'hui, réalise un travail colossal sur la vie de Mussolini et toute l'histoire du fascisme. Renzo de Felice est un homme de gauche, d'origine juive, un socialiste, qui, donc, n'était pas d'emblée enclin à être un nostalgique de l'époque fasciste. À la lecture de ses œuvres, on s'est rendu compte que les 20 années de régime fasciste en Italie n'ont pas été simplement des années où a triomphé le régime autoritaire mais des années où il s'était passé beaucoup d'autres choses. Il y a eu des réalisations sociales, un renouvellement des structures administratives de l'État, qui ont été considérablement modernisées. Les Italiens n'ont nullement vécu dans un goulag pendant 20 ans mais ont eu la possibilité de participer à la vie politique et culturelle de leur époque. Bien sûr, il y avait des problèmes : la liberté était restreinte, etc. Dans les années 70, les interprétations globales de Renzo de Felice, ses investigations tous azimuts, ont suscité d'énormes débats ; aujourd'hui, presque plus personne ne conteste leur validité.

    C'est la raison pour laquelle nous pouvons dire que le passé a été digéré en Italie, dans le sens où l'opinion a compris que le fascisme était une partie de l'histoire italienne, partie que la plupart des citoyens refusent désormais, mais qui est considérée comme révolue et surmontée. Dans le cas de la communauté allemande en général, le phénomène de digestion du national-socialisme sera plus long. Car il y a le problème de l'élimination de la communauté juive d'Europe. Je crois cependant que le débat sur le national-socialisme ne pourra être éludé et devra être replacé dans un autre contexte. Personnellement, je travaille dans le domaine de la science politique et je constate que de plus en plus d'auteurs actifs dans les universités américaines adoptent vis-à-vis du national-socialisme une attitude nouvelle, qui n'est plus celle du rejet systématique ou de la haine. Je pense que cela annonce la tendance future des sciences historiques et politiques. Malheureusement pour vous, les Allemands et les Autrichiens seront les derniers à accepter ces nouvelles méthodes de travail. Mais qu'ils sachent bien qu'Outre-Atlantique, le national-socialisme est d'ores et déjà “historiciser” de la même façon que le fascisme italien, à la suite des études de Renzo de Felice.

    L'affaire Nolte, il y a quelques années, est un fait intéressant. Nolte a essayé d'introduire dans l'historiographie allemande contemporaine les méthodes anglo-saxonnes, qui font littéralement passer le passé. Je ne crois pas que les rétentions allemandes soient un problème de manipulation médiatique ou idéologique mais un problème de “lavage de cerveau”, de Charakterwäsche, comme le disait il y a quelques années Caspar von Schrenck-Notzing. Les Allemands sont colonisés psychologiquement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mais la construction de l'Europe, et son renforcement, passe par le dépassement de ces blocages, de ces complexes, parce que la vaste communauté germanophone doit jouer un rôle-clef dans l'Europe de demain. Il sera donc impossible de poursuivre ce chantage continu, de faire sans cesse de la surenchère à propos du passé allemand. Je crois donc que tôt ou tard, le problème sera résolu. Dans le cadre de la Grande Europe en gestation, le problème sera digéré définitivement. Il faudra certes attendre encore quelques années. Il serait intéressant, dans ce sens, que les universitaires allemands se penchent sérieusement sur les travaux effectués à l'étranger sur le national-socialisme. Cela accélérerait bien des choses.

    ♦ M. Tarchi, puis-je vous demander quelques précisions sur votre formation universitaire ?

    J'ai presque 38 ans. Je suis chargé de recherches à l'université de Florence, au département des sciences politiques. Je m'occupe plus particulièrement des problèmes de la crise des régimes démocratiques pendant le premier après-guerre, soit les années 20 et 30. Je dirige 2 revues de la nouvelle droite italienne, Diorama Letterario et Trasgressioni. Je traduis également des livres dans le domaine des sciences politiques.

    ♦ M. Tarchi, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

    ► propos recueillis par Jürgen Hatzenbichler et Helena Pleinert (*), Vouloir n°71/72, 1991.

    * : lors de l'Université d'été du GRECE en 1990 à Roquefavour en Provence.

     

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     L‘intellectuel-moraliste et la crise de la politique

    Cet article de Marco Tarchi a paru pour la première fois dans la Rivista di Filosofia n°1/1997, publiée par les éditions Il Mulino (Bologne), numéro monographique consacré au thème “Philosophie et engagement politique”. Il a été repris dans la revue Trasgressioni n°23/XII, janvier-avril 1997, pp. 73-84.

    Est-il possible de dégager, dans le cadre des grandes transformations internationales qui ont caractérisé la dernière décennie, des éléments certains de nouveauté dans la relation existant entre les intellectuels et l‘engagement politique, en Italie et plus généralement dans le monde que l‘on a l‘habitude de dire “occidental” ?

    • 1. Si l‘on prenait à la lettre les suggestions contenues dans les nombreux écrits que Norberto Bobbio a consacrés à ce thème, la réponse devrait être positive. N‘en déplaise aux plus raffinées techniques de communication en temps réel, la croissance — en nombre et en domaines de spécialisation — des “opérateurs culturels” a tellement élargi la casuistique qu‘il est impossible de fournir une analyse exhaustive de leurs attitudes. Il reste donc acquis que « tout jugement global sur les intellectuels est toujours inadéquat, trompeur et objectivement faux » [1] . Dans ce domaine également, il y a toutefois une façon d‘éviter le piège des fausses généralisations : cette façon n‘est autre que celle employée par tous ceux qui s‘occupent scientifiquement des comportements de groupe. Il s‘agit de se contenter de définir des lignes tendancielles significatives et empiriquement vérifiables, qui ne valent pas pour tous les sujets individuellement considérés mais qui caractérisent dans son ensemble la “société des doctes” et qui en déterminent la perception par les étrangers (en l‘occurrence, l‘opinion publique). Si l‘on procède ainsi, l‘évolution intervenue dans le rapport entre intellectuels et politique à partir des années 80 saute aux yeux et se prête à plusieurs sortes de considérations.

    Avant de se livrer à celles-ci, il convient de se pencher sur une seconde observation de Bobbio, encore plus insidieuse que la première : le rappel de la nécessaire distinction, lorsqu‘on aborde ce thème, entre le moment descriptif et le moment normatif. Aucun avertissement ne saurait être plus doux aux oreilles de celui qui, professant le credo weberien, s‘efforce de réserver les jugements de valeur à un domaine séparé de celui de la recherche scientifique et de la transmission de ses résultats. Toujours pour nous en tenir à la leçon de Weber, il serait cependant naïf de croire — et malhonnête de faire croire — qu‘en matière d‘analyse un scientifique peut faire abstraction d‘une référence, plus ou moins implicite, à la conception du monde dont s‘inspirent ses choix de vie quotidienne. On en veut du reste pour preuve l‘équivoque dans laquelle Bobbio lui-même est tombé lorsque, dans un petit livre qui a connu un grand succès, il a prétendu s‘occuper de la distinction politique droite/gauche « avec un certain détachement » et sans se poser « le problème de porter sur elle un jugement » [2] . Si sincère que puisse être ce propos, il est démenti dès le moment où, en attribuant à l‘un des termes de la dualité examinée une tendance à valoriser l‘inégalité, jugée par lui opposée à la « vocation profonde » de l‘histoire humaine [3] , le philosophe turinois choisit déjà nettement son camp. Pour ne pas commettre des erreurs analogues, il faut être conscient de la part d‘arbitraire implicite dans toute stratégie cognitive et déclarer dès le départ les objectifs que l‘on se propose d‘atteindre. Dans notre cas, l‘intention consiste à définir pour commencer les symptômes à nos yeux les plus importants des changements en cours dans le domaine qui nous intéresse, puis à insérer dans le discours certains éléments de jugement et de proposition sur les dilemmes qui attendent les intellectuels désireux d‘intervenir dans la réalité politique et sociale de notre temps.

    • 2. Partons de quelques remarques sociologiques, synthétiques et nécessairement superficielles, car l‘évolution des rapports entre culture et engagement politique n‘a pas seulement subi l‘influence d‘événements particuliers de portée historique, mais aussi les effets de dynamiques sociales moins bruyantes.

    Même si nous adoptons la définition restreinte forgée par Coser — les intellectuels comme men of ideas —, la première donnée dont nous devons prendre acte est leur forte croissance numérique au cours des vingt dernières années. Le signe de ce phénomène n‘est pas tant l‘augmentation de la scolarisation dans les pays développés que la prolifération des instruments d‘expression des idées. Avec le renforcement des moyens audiovisuels et la naissance de nouveaux canaux de communication, la manipulation de signes, symboles, messages et enseignements — depuis toujours terrain de chasse privilégié des hommes de culture — a pris des proportions que même Guy Debord, dans ses vaticinations sur la société du spectacle, n‘avait pas prévues. La classe intellectuelle a tiré de cette expansion un double avantage, en termes de débouchés professionnels et d‘influence : en effet, si les lieux de production de paroles et d‘images se multiplient et voient le nombre de leurs utilisateurs augmenter, la capacité de rayonnement du pouvoir idéologique s‘intensifie elle aussi, même si, en raison des coûts élevés de l‘innovation médiatique, la dépendance du pouvoir économique ne s‘atténue pas et croît au contraire dans certains secteurs. Il est encore plus intéressant de constater que la majorité des nouveaux admis n‘est pas allée renforcer les bastions classiques de l‘intelligentsia — Université, maisons d‘édition, journaux —, mais s‘est dispersée dans les nombreuses “niches” créées par la révolution informatique, y compris celles de la communication interactive. L‘accroissement des intellectuels comme catégorie s‘est donc accompagné d‘une augmentation drastique de leur spécialisation, car pour s‘exprimer en ligne sur Internet avec efficacité ou pour exploiter les avantages de la technologie digitale, il faut des langages et des styles différents de ceux que l‘on emploie dans un cours ex cathedra ou dans les colonnes d‘un quotidien.

    Contrairement à ce que prévoyaient les théories à la mode, cette spécialisation n‘a pas suivi la ligne de partage tracée par la vieille distinction entre les idéologues et les spécialistes . En fait, l‘alluvion de connaissances provoquée par les nouvelles technologies a plutôt confondu les rôles, obligeant les vulgarisateurs d‘idées générales à soutenir leurs argumentations avec des références plus nombreuses aux aspects empiriques de leur application et les spécialistes à clarifier la compatibilité des moyens proposés avec le cadre des valeurs communément acceptées (pour ne donner que deux exemples riches d‘implications politiques, il suffit de penser aux débats sur les perspectives de la bio-éthique ou sur l‘opportunité d‘imposer des limites à la circulation des messages sur les “autoroutes de l‘information”). D‘une manière ou d‘une autre, la classe intellectuelle semble aujourd’hui cheminer sur la voie de la fragmentation en une multitude de groupes restreints pratiquant l‘auto-référence, plus désireux de cultiver jalousement leurs propres codes spécialisés que d‘acquérir un embryon de connaissance unificatrice. Le noyau dur d‘une “classe des doctes” décidée à exercer un rôle autonome dans la société résiste un peu sous toutes les latitudes, malgré la succession des déceptions idéologiques et les divisions intestines, mais il est désormais contraint de tenir compte d‘une tendance latente à la tribalisation du royaume des signes.

    Une troisième donnée a influé sur l‘auto-représentation des intellectuels dans les dernières décennies, donc sur leur positionnement par rapport aux représentants des autres pouvoirs sociaux : les prévisions sur leur appauvrissement, matériel et psychologique, qui aurait dû en provoquer la “prolétarisation”, ont été démenties. Bien que les professions spécifiquement définissables comme intellectuelles restent, dans l‘ensemble, mal payées, elles n‘en ont pas moins continué à garantir à ceux qui les exercent un certain “prestige social”, suffisant à les valoriser aux yeux de beaucoup à une époque où les distances de classe se sont atténuées et où la tertiarisation a considérablement réduit le poids du travail matériel. Les “hommes d‘idées” occupant les marches les plus élevées de la hiérarchie interne ont joui en outre, sous l‘effet de l‘influence croissante des médias, des satisfactions dérivant d‘une plus grande exposition publique : à la ressource de la parole ils ont pu ajouter celle de l‘image. Au-delà des conséquences spécifiquement politiques, auxquelles nous ferons allusion plus loin, cette visibilité s‘est traduite dans une attestation de prestige qui a eu un effet très sédatif sur la charge de révolte que la génération de 68 portait avec elle. La présence dans les salons des talk shows télévisuels et la promotion au rang de faiseurs d‘opinion auxquels les quotidiens demandent des avis sur les sujets les plus disparates, ont agi, en somme, comme un puissant moyen d‘intégration dans la collectivité. Le contact par les ondes avec des publics nombreux, en particulier, a “normalisé” le philosophe comme le politologue, l‘astrophysicien comme le littérateur, le contraignant à renoncer au moins en partie au caractère ésotérique de son langage habituel, mais lui offrant en compensation une reconnaissance officielle de ses prérogatives de conseiller à la persuasion de masse (même si, dans cette optique, le “toutologue” prend souvent la place du spécialiste authentique).

    • 3. Ces changements, en apparence plutôt indolores, de la condition sociale de l‘intellectuel ont fortement influé sur sa manière de se déterminer face à la politique. La fonction de plus en plus cruciale, que l‘information et la communication remplissent à l‘intérieur du circuit travail-temps libre, a permis aux “opérateurs culturels” de traverser sans dommages excessifs la crise de l‘ordre bipolaire sur lequel le monde s‘était politiquement et idéologiquement structuré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La rhétorique pragmatique de l‘ultralibéralisme de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, l‘involution terroriste des utopies révolutionnaires et le collapsus des idéaux et des régimes communistes qui a suivi l‘écroulement du Mur de Berlin, ont donné un second souffle aux théoriciens de la fin des idéologies et propagé une méfiance palpable envers les “mauvais maîtres” et autres prédicateurs de modèles idéaux abstraits. Mais tout cela n‘a pas entraîné une réduction importante du poids des hommes de culture dans la vie publique. Paradoxalement, le discrédit qui s‘est abattu sur les idéologies et sur leurs lieux de production a au contraire fini par amplifier le rôle politique des intellectuels : de divulgateurs de grands projets, ceux-ci se sont transformés en gardiens de la morale commune. La conversion en masse d‘un bon nombre de représentants du marxisme radical à la cause des droits de l‘homme — qui avait eu un prologue significatif dans l‘aventure des “nouveaux philosophes” dès le milieu des années 70 mais qui ne s‘est pleinement manifestée que lorsque le socialisme réel s‘est approché de son terme —, est un exemple éclatant mais non exclusif de ce phénomène. Plus généralement, c‘est la notion même d‘engagement politique qui a changé de sens : alors que cet engagement évoquait il y a encore quelques années l‘agitation directe et la descente dans l‘arène de la conflictualité sociale, aujourd’hui on l‘entend surtout comme un plaidoyer pour des principes éthiques, dont les médias sont devenus la chaire idéale. Lors de la métamorphose, les tonalités alarmistes de la dénonciation, caractéristiques de tant d‘appels et manifestes du passé, n‘ont pas disparu, mais se sont adaptées à de nouvelles cibles : on est passé des paris sur l‘avenir aux louanges d‘un présent presque toujours dépeint comme le “moins pire” des mondes possibles et à la vitupération des embûches qui en menacent la perpétuation.

    Ce tournant met en sourdine, provisoirement du moins, la polémique qui, dès l‘époque des désaccords entre Julien Benda et Paul Nizan, a opposé les intellectuels qui se proclamaient au-dessus de la mêlée à ceux qui acceptaient de “se salir les mains” dans les disputes civiles. Si l‘horizon de l‘engagement politique n‘est plus circonscrit aux raisons d‘une partie, même importante, de la société, mais s‘élargit au point de prétendre s‘identifier aux intérêts objectifs de toute l‘humanité, la vocation de l‘intellectuel militant finit en effet par coïncider, en principe du moins, avec le souci de la garde de la Vérité, typique de l‘intellectuel pur. Cela ne veut d‘ailleurs pas dire que les “hommes d‘idées” ont réussi à se tailler une forme de présence civique complètement autonome de la politique. Il arrive au contraire que le refroidissement de la température idéologique, qui d‘un côté a marqué le déclin de la figure de l‘intellectuel sympathisant, du tristement célèbre “compagnon de route”, rapproche d‘une autre façon de la politique institutionnelle un certain nombre de représentants du monde de la culture qui s‘étaient tenus à lointaine distance d‘elle. Le phénomène des techniciens dans un premier temps “prêtés” à l‘action gouvernementale, puis passés à une participation stable à la politique active, n‘est pas seulement une récente mode italienne. Il s‘exprime depuis longtemps dans bien d‘autres pays, États-Unis compris, et va de pair avec l‘augmentation du nombre des universitaires, journalistes et écrivains qui occupent des fauteuils parlementaires. Cette tendance est en partie stimulée par le travail de promotion de nombreux spécialistes au rang d‘hommes publics, travail dû à la presse et à la télévision, et par la forte tentation de paraître qui l‘accompagne. Mais il est évident qu‘un autre facteur influe sur elle : la diffusion d‘une vision “faible” et purement pragmatique de la politique, laquelle suppose que les avis et les compétences comptent plus que le charisme et la capacité à prendre des décisions.

    Certains observateurs ont cru pouvoir déduire de ces indices que l‘époque des intellectuels animateurs de grandes et conflictuelles passions collectives — ouverte par le couple Lumières-Révolution et prolongée jusqu‘à la fin de la Guerre froide —, est désormais sur le déclin. Ce qui renaît sous cette formulation nouvelle, c‘est le désir très idéologique et un peu idyllique d‘imaginer l‘avenir comme une ère où le rôle principal reviendra aux techniciens : non plus les ingénieurs-démiurges dont on rêva sous Weimar mais les économistes, les experts en droit constitutionnel, les instituts de sondage, les spécialistes des systèmes électoraux, les sociologues. En fait, la réalité semble montrer une division du travail des intellectuels engagés, division dictée par le tempérament non moins que par les connaissances de ceux qui choisissent telle ou telle voie. Certains d‘entre eux préfèrent apporter leur contribution au fonctionnement du système politique depuis l‘intérieur : ils deviennent alors députés, sénateurs, ministres, diplomates, grands commis de l‘État ou (bien plus rarement) dirigeants de tel ou tel parti. D‘autres choisissent en revanche de s‘exprimer à travers les circuits médiatiques : ils fondent et dirigent des revues, écrivent des éditoriaux dans des quotidiens et hebdomadaires, publient des livres politiques, font circuler des lettres ouvertes et des pétitions, envoient des messages par vidéo au moyen de débats et d‘entretiens, tiennent des cours et prononcent des conférences où transparaît une volonté déclarée de divulguer des jugements de valeur. Dans les deux cas, ils choisissent une ligne interventionniste : à ceci près que dans le premier cas ils acceptent d‘assumer une investiture et/ou une étiquette, de sorte qu‘ils sont inévitablement bien vus surtout de leur camp et mal vus par les autres, tandis que dans le second cas ils s‘ingénient généralement à dissimuler leur appartenance derrière l‘écran — selon les cas et les fronts — de valeurs présumées universelles, populaires ou de bon sens dont leur voix ne servirait que d‘amplificateur.

    • 4. Que cette innovation dans le style d‘intervention des intellectuels en politique puisse concourir à civiliser l‘affrontement des opinions, voilà qui reste à démontrer. L‘échec ou l‘éclipse de quelques-unes des principales idéologies du XXe siècle ne marque pas la fin de l‘époque des Grands Récits, mais se contente d‘en inaugurer une autre : l‘époque du récit sacré de la Fin de l‘Histoire, de la révélation au monde du credo universel des droits de l‘homme incarné par le modèle politico-culturel occidental, la légende d‘une nouvelle Arche qui a soustrait au déluge la nombreuse et querelleuse famille de la seule idéologie digne d‘être sauvée du désastre, le libéralisme. L‘adhésion enthousiaste d‘une grande partie de l‘establishment culturel de tout l‘Occident au nouveau Verbe — que les dissidents ont taxé de “pensée unique” pour en souligner la vocation à l‘hégémonie — rend la circulation des idées hétérodoxes encore plus difficile que par le passé. La conviction d‘être le porte-parole du Juste et du Vrai face à des adversaires plongés dans l‘erreur rendait de nombreux intellectuels imperméables au doute, même quand l‘affrontement entre les grandes conceptions du monde qui se disputaient l‘influence sur l‘imaginaire collectif était, aux dires de tous, loin d‘être joué. Mais le conflit entre les parties se chargeait de rétablir certains points d‘équilibre, bien que plutôt précaires. À présent qu‘une seule Weltanschauung s‘arroge le droit d‘interpréter les raisons de l‘humanité, quiconque réfute la prédication officielle se place en dehors du contexte civil. Ce n‘est pas tant le politicien professionnel, qui ne réussit pas à se libérer d‘un vernis de sectarisme, qui prononce son excommunication, que l‘homme de culture, sacralisé par les médias comme juge suprême, voire exclusif, de la légitimité des discours et des projets soumis à la discussion publique.

    Nous avons admis en commençant que ce que nous décrivons ici est une tendance, non une donnée absolue ; donc une règle qui prévoit et souffre des exceptions. Il s‘agit toutefois d‘une tendance désormais si répandue qu‘elle devient inquiétante par ses effets. En acceptant le rôle de moraliste que la vision manichéenne de l‘universalisme libéral lui confie, l‘intellectuel se défausse en effet de la tâche qu‘il s‘était promis d‘assumer en démocratie, celle de garant du pluralisme culturel. S‘il admet l‘existence — en dehors et au-dessus du système des lois positives, qui devrait fournir à chaque communauté les garanties nécessaires à s‘assurer un développement ordonné — de principes intangibles et indiscutables, s‘il accepte de se plier à des exigences “éthiques” supérieures même au droit d‘expression, alors il se transforme en censeur. En blâmant et en stigmatisant les idées qui ne conviennent pas à son arrière-plan de croyances, au point de réclamer la mise au ban de ceux qui les expriment, il éloigne la démocratie de l‘horizon du “polythéisme des valeurs” qu‘elle prétendait savoir et vouloir accueillir, à la différence de tous les autres régimes. Dans le même temps, l‘intellectuel-moraliste banalise la discussion politique, en la faisant tourner autour d‘idées-tabous (la paix, la liberté, l‘égalité, l‘intégration raciale, la solidarité, la coexistence entre les peuples) : des idées que personne ne veut plus remettre en cause sur le plan théorique, mais dont les faits s‘obstinent à ne tenir aucun compte.

    Ceux qui estiment que ce tableau de la situation est exagéré sont invités à un exercice d‘observation empirique. Il est vrai que le thème des limites structurelles du pluralisme dans les systèmes politiques libéraux est apparu depuis longtemps [4] et que l‘un des théoriciens les plus autorisés de la démocratie libérale a écrit : « La tolérance n‘est pas toujours une vertu. L‘intolérance n‘est pas toujours un vice » [5] . Mais ce n‘est que récemment qu‘on a vu naître une théorie comme celle de la political correctness, qui subordonne ouvertement la liberté de circulation des opinions au respect d‘une série de réquisits d‘opportunité éthique. En outre, si par le passé il était fréquent de lire des manifestes à travers lesquels un certain nombre d‘hommes de culture prenaient position sur des faits d‘actualité, dénonçant par là des hommes et des idées qui ne leur plaisaient pas, il y a quelques années encore il aurait paru scandaleux qu‘on pût se servir d‘une pétition afin de prendre pour cible les intentions — d‘ailleurs supposées et non prouvées — des défenseurs de conceptions différentes. Lorsque la chose est arrivée, avec la publication en France durant l‘été 1993 de “l‘Appel à la vigilance” signé par 40 représentants de la culture politiquement “engagée” (parmi lesquels Eco, Bourdieu, Derrida, Duby, Rossanda, Vernant, Virilio, etc.) — qui, se déclarant « préoccupés par la réapparition, dans la vie intellectuelle française et européenne, de courants antidémocratiques », appelaient à l‘exclusion des maisons d‘édition, des organes de presse et des universités, d‘autres intellectuels à leurs yeux suspects en tant que défenseurs de la « disparition de toute démarcation entre droite et gauche [et] d‘un présumé renouveau des idées de nation et d‘identité culturelle » [6] —, seules quelques voix isolées se sont levées pour condamner l‘initiative. Ce qui ne doit pas étonner : lorsque la dissidence est comparée à la violation des tables de la loi de la morale universelle, ceux qui s‘en rendent coupables assument devant l‘opinion publique (la formation des critères de jugement de celle-ci étant considérée par l‘intellectuel-moraliste comme sa tâche fondamentale) la physionomie du barbare, qui mérite un destin de proscrit. La réprobation, qui s‘abat systématiquement sur ceux qui osent mettre en discussion la supériorité des stéréotypes culturels occidentaux sur ceux des populations d‘autres zones de la planète — à commencer par les Arabes, habituellement englobés dans le cliché de “l‘intégrisme islamique” —, en est un exemple supplémentaire et non moins significatif.

    Il n‘est pas encore dit que ce rôle sacerdotal, de “noble patriarche”, oracle et gardien des bases immatérielles d‘un ordre inspiré du way of life sorti vainqueur de la guerre froide, soit destiné à s‘imposer pour une longue période comme idéal-type du rapport entre intellectuel et engagement politique. Les différents signes de résistance à cette tendance qui se sont manifestés ces dernières années ne doivent pas être sous-estimés [7] . Si toutefois cela advenait, il y aurait au moins deux bonnes raisons de le regretter. En premier lieu parce que, tous les jugements de valeur réputés en harmonie avec les principes de la morale universelle étant soustraits au droit et au devoir de critique, on assisterait à la disparition de la nécessité du dialogue, que Bobbio avait en son temps qualifié de « première expression de la politique de la culture ». L‘excommunication viendrait prendre la place de la réfutation rationnelle. En second lieu parce que la politique, privée des stimuli que les intellectuels ont toujours su lui offrir en agitant des problèmes, en forgeant des programmes à long terme et en formulant des interprétations complexes des processus historiques, se réduirait à une simple technique de gestion du pouvoir. Ce serait donc un pas de plus dans le sens de cet éloignement de l‘imaginaire collectif qui rend la politique chaque jour plus étrangère aux sujets de son action [8] .

    • 5. Le premier des deux risques cités plus haut nous amène à ouvrir l‘épais dossier des promesses non tenues par les intellectuels qui se sont engagés en politique avec l‘intention de faciliter la diffusion de l‘“esprit démocratique”. Bien peu des buts qu‘ils s‘étaient fixés ont en effet été atteints. Ni la séparation de la politique et de l‘éthique, dès lors qu‘on s‘est contenté de passer de la vérité d‘État, reprochée aux régimes totalitaires, à un système de vérités universelles non moins indiscutables, reconstruisant ainsi sur des fondements laïcs le cadre du droit naturel. Ni la promotion d‘une culture égalitaire, puisque l‘augmentation de la scolarisation et des connaissances scientifiques n‘a absolument pas mis fin aux préjugés de classe, de race, de nation, etc., et que le caractère de caste qui a toujours caractérisé la présence des intellectuels dans la société n‘a pas été entamé (la prétention de s‘ériger en conscience morale du genre humain a au contraire notablement renforcé cet aspect). Ni, surtout, la compréhension des raisons de l‘autre, qui aurait dû se traduire en un travail constant de médiation et de lien entre défenseurs de croyances de signe opposé : jamais comme aujourd’hui on n‘a vu autant d‘hommes de culture qui prêchent et pratiquent des logiques frontales et font de la dualité ami/ennemi le critère de toute prise de position, tandis que la notion de transversalité , qui avait connu dans les années 80 une brève floraison, n‘a jamais été aussi impopulaire parmi les faiseurs d‘opinion, qui s‘efforcent de l‘assimiler, à tort, à l‘opportunisme.

    À cette longue liste de renoncements s‘ajoute, avec l‘interdiction du dialogue sur les thèmes dont l‘interprétation conclusive par la “conscience collective” est donnée comme allant de soi une fois pour toutes, la trahison la plus grave des idéaux démocratiques. Le scandale soulevé par le problème du “révisionnisme” — mot passe-partout désormais utilisé en guise d‘épithète, dans le seul but de discréditer des courants de recherche non appréciés — a mis le doigt sur la plaie. Se demander s‘il est licite de douter de ce qui apparaît aux yeux de beaucoup comme des certitudes historiques ou scientifiques consolidées, ou bien rouvrir le débat sur des questions qui touchent la sensibilité émotive de secteurs plus ou moins vastes de l‘opinion publique, est déjà réputé discutable en soi, alors qu‘il est prouvé que le doute est le premier ressort de la recherche et de l‘accumulation du savoir. Mais ce qui est encore plus déconcertant, c‘est la méthode qui a été choisie pour aborder la question : au lieu de réfuter de façon rationnelle et circonstanciée, cas par cas, les argumentations des “révisionnistes”, pour en démontrer le caractère infondé, on a pensé les liquider en bloc en lançant un anathème moral contre ceux qui s‘en faisaient les porte-parole. On a donc assisté non à des débats mais à des campagnes de presse orchestrées, dont l‘objectif était de délégitimer un chercheur ou un courant de pensée, en en faisant l‘objet d‘un “cas” ou d‘une “affaire” (le cas De Felice, le cas Nolte, le cas Furet, le cas Garaudy…) et en dissuadant le lecteur d‘en lire directement les thèses.

    Face à des attitudes de cet acabit, on en arrive à se demander quel rôle revient au pluralisme et à la confrontation des idées dans la démocratie rêvée par les intellectuels-censeurs. Le philosophe et politologue français Pierre-André Taguieff, connu pour ses études sur le préjugé et sur les théories “conspirationnistes” de l‘histoire, a opportunément souligné que la démocratie doit se caractériser, pour ne pas trahir ses présupposés d‘origine — qui en fondent la légitimité —, comme processus de communication ouverte. « La citoyenneté active — écrit P.-A. Taguieff — commence par l‘engagement dans la discussion critique, qui doit faire l‘objet d‘un accord préalable (“nous acceptons de mettre en péril nos opinions, à travers une libre discussion”). Cet accord préalable n‘est pas strictement formel, et enveloppe un jugement de valeur : on suppose qu‘il est bon d‘exposer ses propres idées dans un espace de débats » [9] . Si l‘on soustrait au débat une série de thèmes réputés “intouchables”, en s‘indignant du seul fait qu‘il existe des interlocuteurs prêts à contredire les jugements qui ont été prononcés sur ces thèmes et en vouant les éléments sacrilèges à l‘opprobre public, c‘est l‘essence même de la démocratie que l‘on blesse. Le refus d‘accepter la discussion avec l‘adversaire, démonisé comme “ennemi absolu” de la raison et de la décence, est parfaitement compatible avec la perspective théologique de l‘absolutisme et du totalitarisme, mais contredit cette métaphysique des droits de l‘homme sur la base de laquelle on prétend prononcer le décret d‘exclusion des “indignes”, rejetés de la communauté des doctes.

    Naturellement, le problème ne se pose pas toujours en des termes aussi brutaux. Souvent, dans la “société ouverte” occidentale la dissidence est combattue par la pratique plus élastique du cordon sanitaire, inhérente à toutes les hégémonies. Dans ce cas, c‘est la gestion des centres de production culturelle qui se met au service de la marginalisation des opinions inconvenantes. Nous avons récemment illustré, dans différentes publications, le fonctionnement de ce mécanisme d‘endiguement dans la culture italienne des années 90, en référence notamment aux intellectuels qui expriment des objections critiques de principe à l‘égard de l‘idéologie libérale. Pour des raisons de place, nous sommes contraint de renvoyer ceux qui seraient désireux d‘approfondir ce thème à la discussion suscitée par nos interventions [10].

    • 6. Le second danger qui se niche dans la tendance de nombreux intellectuels européens et américains à entendre l‘engagement politique comme proclamation de la vérité universelle des principes du libéralisme occidental et exercice de censure envers ceux qui s‘écartent du paradigme de la “pensée unique”, c‘est l‘accentuation de la séparation déjà en acte entre pratique politique et culture.

    La crise, qui est ancienne, des rapports entre ces deux domaines a subi une première accélération avec l‘abandon progressif, de la part des forces politiques qui l‘avaient mise en œuvre, de la stratégie gramscienne de conquête du pouvoir intellectuel. La distinction analytique entre société civile et société politique élaborée par Gramsci, jointe à la conviction que la pénétration dans les mentalités collectives était la clé pour garantir le soutien des masses aux transformations que la révolution communiste entamerait sur le terrain structurel des institutions et des rapports sociaux, posait les bases pour confier à la classe intellectuelle le rôle de promoteur d‘une action métapolitique essentielle. Transféré du contexte doctrinal du projet totalitaire où il avait été pensé au cadre d‘une démocratie pluraliste, dans laquelle la capacité d‘influence sur l‘imaginaire collectif passe à travers la libre compétition, l‘enseignement gramscien aurait pu conserver sa validité, en déléguant aux “hommes d‘idées” la tâche d‘offrir à la politique une plate-forme de valeurs dont s‘inspirer et en empêchant ainsi qu‘elle se ramène à une caisse de compensation d‘intérêts matériels. Mais la déception éprouvée face à l‘écroulement des espérances de palingénésie incarnées par le communisme a éloigné une grande partie des intellectuels ex-marxistes de cette perspective, la rendant impraticable.

    Dans les couches cultivées des pays occidentaux on a vu s‘affirmer au contraire, surtout après 1989, une vision minimaliste de la politique, qui restreint notablement les marges d‘intervention des hommes de culture. Nous sommes, une fois encore, devant une représentation trompeuse et illusoire de la réalité, avec la circonstance aggravante que l‘approche idéologique qui la sous-tend est masquée par la réflexion “neutre” et “réaliste”. L‘interprétation “faible” réduit la politique à un simple ensemble de procédures de résolution de problèmes et conflits à base rationnelle, et confine le désaccord légitime entre ses acteurs dans les limites de la discussion sur des détails techniques : modalités, priorités, programmes, formes d‘application. L‘idée de remettre en cause les choix de valeur sur lesquels repose le modèle libéral occidental est bannie au nom de l‘apologie du présent et de l‘utopie de sa perpétuation sine die . La conviction que l‘humanité expérimente une solution pour garantir la coexistence entre les individus — et le “bonheur du plus grand nombre” d‘entre eux — qui n‘est pas simplement la meilleure entre les solutions possibles, mais carrément la seule solution acceptable — cela conduit à suspecter quiconque propose des hypothèses d‘un avenir meilleur et différent de faire écho à un passé trouble : de fait, l‘accusation d‘aller à la recherche de l‘“homme nouveau” le long d‘une route déjà parcourue et tapissée par les camps staliniens et nazis, est toujours en embuscade.

    Le fait est qu‘en dépit des exorcismes et des exercices de démonisation que les gardiens de l‘ establishment dispensent dans toutes les directions, les dimensions de la politique réelle excèdent cette caricature rationaliste et obligent l‘intellectuel qui veut y intervenir à affronter des responsabilités bien plus sérieuses que celles de la simple réflexion technique (voir l‘interminable diatribe sur l‘“ingénierie institutionnelle”) ou du blâme des infractions au code moral humaniste. Comme l‘a rappelé Alessandro Pizzorno, la politique est un phénomène complexe qui se déploie sur deux dimensions complémentaires mais distinctes : la dimension d‘efficacité , où les caps de la politique peuvent être normalement fixés par la seule boussole de la raison ; la dimension identificatrice , laquelle met en jeu des facteurs d‘ordre symbolique qui échappent à l‘étroite perspective de la rationalité calculatrice [11] . La politique ne peut donc pas se passer de grandes visions mobilisatrices, d‘arrière-plans méta-historiques, de théories générales, de projets d‘avenir ; elle ne peut pas entretenir l‘illusion de procéder sur la voie simpliste des automatismes et de la balance des coûts et bénéfices symétriques. Dans sa trame apparaissent sans cesse des nœuds, qui ne peuvent être dénoués que sur le seul plan culturel et que les “hommes d‘idées” ne peuvent pas éviter de prendre à leur charge. Il vaut la peine d‘en nommer quelques-uns qui apparaissent à notre horizon le plus immédiat, pour rappeler les intellectuels tentés par la fuite dans le moralisme aux responsabilités qui leur incombent.

    À supposer même qu‘il faille accepter comme non modifiable (ce qui, bien sûr, n‘est pas notre cas) le cadre de la modernité accomplie telle qu‘elle se montre aujourd’hui, comment sera-t-il possible par ex. d‘organiser politiquement la coexistence au sein des sociétés pluri-ethniques sans faire un choix culturel préalable entre le critère assimilationniste, qui prévoit l‘imposition aux allogènes des codes comportementaux et éthiques du pays d‘accueil, et le modèle différentialiste fondé sur la coexistence de plusieurs communautés culturellement distinctes ? Comment toute solution technique des dilemmes liés à la défense de la qualité de la vie pourra-t-elle échapper au crible culturel du choix entre société sobre et société de consommation ? Comment fera-t-on pour ne pas se réclamer d‘une quelconque conception du monde si l‘on entend reconstruire des réseaux actifs de solidarité à une époque qui célèbre incessamment le culte de l‘individu, ou bien si l‘on se pose le problème de redessiner les identités collectives des agrégats qui peupleront les grands espaces continentaux en voie de formation, tout en regrettant que l‘affaiblissement des États-nations ait laissé derrière lui toute une série d‘égoïsmes locaux et de passions sécessionnistes ?

    Il est évident que dans un monde appelé à penser au pluriel, à organiser des diversités et interdépendances croissantes, à affronter des défis inédits, la tâche des intellectuels ne peut pas se ramener à fournir un support technique aux preneurs de décisions (comme cela arrive, dans la plupart des cas, à ceux qui choisissent de s‘engager directement dans la politique institutionnelle) ou à livrer l‘interprétation authentique d‘un code éthique aux prétentions universelles (comme font les prêtres laïcs de la “pensée vigilante”). Le retour à une capacité métapolitique de production d‘idées-vecteurs apparaît inévitable. Il faut seulement espérer que cet engagement ne retombe pas dans le sillon d‘idéologies appartenant déjà au passé et d‘antagonismes anachroniques, mais sache définir des itinéraires originaux pour sortir des horizons étroits de la résignation où notre époque semble s‘enfoncer.

    ► traduit de l‘italien par Philippe Baillet © , Catholica, 1998.

    ◘ Marco Tarchi enseigne la théorie du développement politique à la Faculté des sciences politiques de l‘université de Florence. Collaborateur de plusieurs publications scientifiques européennes, il dirige les revues Diorama letterario et Trasgressioni . Il a notamment publié Partito unico e dinamica autoritaria (Akropolis, Naples), La “rivoluzione legale” : Identità collettive e crollo della democrazia in Italia e Germania (Il Mulino, Bologne), Esuli in patria : I fascisti nell‘Italia repubblicana (Guanda, Parme), Cinquant‘anni di nostalgia : La destra italiana dopo il fascismo (Rizzoli, Milan), Dal MSI ad AN : organizzazione e strategie (Il Mulino).

    Notes

    • 1. Norberto Bobbio, Il dubbio e la scelta. Intellettuali e potere nella società contemporanea, La Nuova Italia Scientifica, Rome, 1993, p. 13.
    • 2. Id., Destra e sinistra, Donzelli, Rome, 1995, nouvelle édition revue et augmentée d‘une réponse aux critiques, p. 30 (Tr. fr. : Droite et gauche, Seuil, 1996 — NdT).
    • 3. Cf. N. Bobbio, « Politica e cultura » (1962), à présent dans Il dubbio e la scelta, op. cit., p. 65, où l‘on peut lire également que « le seul sens visible de l‘histoire, c‘est la découverte de l‘égalité essentielle de tous les hommes », ce qui implique d‘adopter comme “maxime fondamentale” l‘impératif : “Favorise une égalité toujours plus grande entre toi et ton prochain”.
    • 4. Nous nous permettons de renvoyer, pour une discussion de ce thème, à notre livre : La “rivoluzione legale”, Il Mulino, Bologne, 1993, chap. II (“Dilemmi del pluralismo e società di massa”), pp. 49-80.
    • 5. N. Bobbio, « Tolleranza e verità » (1987), à présent dans Il dubbio e la scelta, op. cit., p. 210.
    • 6. Cf. le texte complet de l‘appel et le commentaire, sous forme d‘entretien, d‘Umberto Eco (“ Il pensiero è una continua vigilanza ”), in Jean-Marie Colombani, Sopravviverà la sinistra ai socialisti ?, Diabasis, Reggio Emilia, 1994, pp. 209-218 (éd. fr. : La gauche survivra-t-elle aux socialistes ?, Flammarion, 1994 — NdT).
    • 7. Cf. par ex. les pages de Pierre-André Taguieff, « Esprit démocratique et loi du soupçon : Le sens du débat dans une démocratie pluraliste », dans son livre Sur la Nouvelle droite, Descartes & Cie, Paris, 1994, pp. 337-391.
    • 8. Pour une analyse pertinente de l‘écart qui se creuse entre politique et citoyens dans les démocraties occidentales, cf. Christopher Lasch, The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy, Norton, New York-Londres, 1995 (tr. fr. : La révolte des élites, la trahison de la démocratie, Climats, 1996 — NdT).
    • 9. PA Taguieff, « Esprit démocratique et loi du soupçon », op. cit., p. 364.
    • 10. Tout le dossier de la polémique est réuni dans le numéro monographique sur “L‘intolleranza liberale” de Diorama letterario n. 195, été 1996. Voir aussi le dialogue entre M. Tarchi et Ferdinando Adornato, « Sta nascendo davvero una nuova egemonia ? », in Liberal, mai 1997, pp. 22-29.
    • 11. Cf. Alessandro Pizzorno, « Limiti alla razionalità della scelta democratica » (1983), à présent dans Le radici della politica assoluta e altri saggi, Feltrinelli, Milan, 1993, pp. 174-177.


     

    Nuova Destra

     

    Italie, Europe et Nouvelle Droite

    Entretien avec Marco Tarchi

    ◘ Directeur des revues Diorama letterario et Trasgressioni, Marco Tarchi est le chef de file de la “Nueva Destra” italienne — une dénomination médiatique dont il tend d'ailleurs à s'éloigner. Dans cet entretien, il fait le point sur la situation politique italienne, l'entrée de son pays dans l’Europe, les reconfigurations de la droite politicienne et quelques grands axes porteurs de notre courant de pensée. 

    • L'Italie semble avoir réussi son entrée dans l'Euro, grâce à une coalition de gauche et de centre-gauche (l'Olivier). Comment est perçue la construction européenne dans l'opinion publique ?

    Marco Tarchi : Depuis plusieurs années, les enquêtes effectués par les instituts de sondage révèlent que, parmi tous les pays de l'Union Européenne, l'Italie est celui où le projet d'unification du continent reçoit le plus grand nombre d'adhésions au sein du grand public. On a avancé quelques hypothèses quant aux motivations de cette attitude. Selon certains, elle serait due au fait que les citoyens italiens, mécontents de leurs services publics, de la corruption de la classe politique et des lourdeurs de l'appareil bureaucratique et fiscal, verraient dans l'intégration européenne la seule chance de rattraper les standards des pays les plus avancés. Les technocrates de Bruxelles seraient donc appelés à réussir là où les gouvernements de Rome ont échoué, en imposant à l'Italie les mesures nécessaires au redressement de l'économie et des institutions. Cette hypothèse explique peut-être l'opinion favorable d'une large majorité des Italiens à l'égard de la construction européenne, mais elle ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi cette attitude ne cesse de se renforcer depuis quarante ans. En effet, durant les deux ou trois premières décennies de la CEE, il était difficile de penser que l'on arriverait, à terme, à la création d'un système législatif commun ou à la concession de vastes pouvoirs de direction politique à des organes supranationaux.

    Selon une autre hypothèse, les Italiens sont en train de s'identifier à l’Europe pour combler le déficit d'identité nationale, notamment les difficultés du processus d'unification de la péninsule : dans les régions du Nord, on se sentirait plus proche des mentalités et des modes de vie de certaines régions françaises, allemandes ou autrichiennes que de ceux du Mezzogiorno. Ce scénario contient sans doute un élément de vérité, mais il me semble que les sympathies européistes, diffusées de manière assez homogène dans toutes les zones géographiques du pays, tendent moins à créer une nouvelle identité, appelée à se substituer à l'ancienne, qu'à établir une référence qui viendrait s'y ajouter. Plusieurs facteurs historiques et psychologiques sont à prendre en considération. Il ne faut pas oublier que l'Italie a été, au fil des siècles, le théâtre de conquêtes, de cohabitations et de mélanges dont plusieurs populations étrangères, pour la plupart européennes, ont été les protagonistes : Normands, Allemands, Français, Espagnols, Autrichiens. Malgré les guerres d'indépendance et la rhétorique du Risorgimento, cette situation a fait se sédimenter des “noyaux relationnels” qui dépassent les frontières nationales. D'ailleurs, les Italiens sont eux-mêmes un peuple de voyageurs et d'émigrants qui n'ont jamais refusé le contact avec l'Autre.

    Que l'Italie ait joué un rôle important dans la construction des institutions européennes dès 1957 (traité de Rome) s'explique également par la volonté de sa classe politique de créer une barrière de protection face au danger soviétique, volonté renforcée par la présence sur son sol du plus puissant parti communiste d'Europe occidentale. En d'autres termes, l'européisme fut strictement lié, aux yeux de l'opinion publique, à l'anticommunisme, élément fondamental de la politique italienne à l'époque de la guerre froide. C'est dans cet esprit que l'Italie a soutenu le projet de constitution de la Communauté Européenne de Défense (CED), combattu par les communistes et finalement enterré par la France. Sachant ne pas disposer des ressources militaires suffisantes pour faire face à une menace en provenance de l'Est, on voulait créer un outil défensif plus aisément contrôlable que l'OTAN, assujettie aux intérêts stratégiques des États-Unis. Enfin, beaucoup d'Italiens n'oublient pas les ravages provoqués dans leur pays par les deux grandes guerres civiles européennes du XXe siècle. En unifiant le continent, ils espèrent éviter la répétition de tels désastres.

    • En France, l'Europe telle qu'elle se construit n'est franchement défendue que par les démocrates-chrétiens et les socialistes libéraux. Que pensez-vous de l'Europe des traités de Maastricht et d'Amsterdam ?

    Évidemment, les développements récents de l'unification européenne ont quelque peu compliqué les choses. On a beaucoup discuté du traité de Maastricht et de la création de la monnaie unique. Quelques partis (Refondation Communiste, Alliance Nationale, parfois la Ligue du Nord) ont exprimé leur crainte sur les risques inhérents à cette nouvelle phase. Certains redoutent une Europe du grand capital ou une eurocratie dominée par les intérêts des multinationales. D'autres ont peur que la perte de souveraineté des États-nations ne soit un premier pas vers l'instauration d'un ordre mondial unipolaire, qui ne reconnaîtrait plus les exigences des différents peuples qui vivent sur le Vieux Continent.

    Tout en reconnaissant l'existence de certains de ces dangers, je suis pour ma part nettement favorable à l'unification européenne, à condition qu'elle se réalise dans son intégralité, c'est-à-dire en incluant et en valorisant les dimensions politique et culturelle, aujourd'hui subordonnées aux exigences de l'économie et de la finance. Je crois que le redimensionnement du pouvoir des États-nations pourra favoriser la valorisation d'espaces régionaux intégrés, dont les actuelles “eurorégions” sont une première esquisse, en favorisant la reconstitution, en termes modernes et ouverts, de logiques communautaires. Affirmer qu'une telle tendance pourrait semer le germe d'un futur empire européen, c'est peut-être faire des concessions à l'utopie ; mais il est au moins certain qu'elle favoriserait un choix ethnopluraliste et diminuerait donc les risques de l'homogénéisation planétaire provoquée par la globalisation.

    La création de l'euro, en outre, est un premier pas en direction d'une prise de conscience des divergences d'intérêts qui existent entre l'Europe et les États-Unis, ainsi qu'un instrument pour soutenir la concurrence commerciale et financière qui se dessine de plus en plus clairement entre les deux rives de l'Atlantique. Peut-être vivons-nous aujourd'hui le premier stade de la formation d'une authentique identité continentale, qui pourrait se développer tout au long du XXIe siècle par étapes successives. La plus importante de celles-ci serait la création d'une politique étrangère commune à l'Europe entière, suivie par une série d'intenses efforts qui auraient pour but de mettre en évidence les traits communs de l'héritage culturel des peuples qui habitent ce “grand espace”. Bien entendu, tout cela devra s'effectuer en intégrant le plus vite possible à l'Union les pays de l'Europe ex-communiste et en enlevant progressivement toute capacité opérationnelle aux instruments de la stratégie occidentaliste nord-américaine (OTAN), ainsi qu'en cultivant des relations suivies avec la Russie, de manière à la soustraire à son sentiment d'encerclement et aux paranoïas qui en découlent et qui ont causé tant de dommages dans le passé.

    • Comment jugez-vous la relative stabilité qu'a connue le gouvernement Prodi, récemment renversé il est vrai, mais qui contraste avec l'ébullition des années Berlusconi ?

    Il faut souligner que la stabilité du gouvernement Prodi — comme celle de tous les gouvernements italiens : en 53 ans de vie républicaine, il y en a eu 55 ! — s'est avérée en effet toute relative, puisqu'après moins de deux ans et demi d'existence, même ce cabinet a été renversé suite à la défection d'une des forces qui l'appuyaient. Cela dit, il est vrai que tout au long de son existence, l'exécutif dirigé par la coalition de centre-gauche, tout en ne disposant pas d'une majorité parlementaire autonome (à la Chambre des députés il a été contraint de demander le soutien du groupe de Refondation Communiste, qui l'a finalement laissé tomber), a joui de conditions de survie meilleures que celles du cabinet Berlusconi, qui n'a duré que huit mois.

    Les raisons de ces destins contrastés sont évidentes et découlent de l'hétérogénéité et du manque d'expérience qui affligent la droite italienne. Dans un pays où, durant presqu'un demi-siècle, le mot “droite” avait été banni du débat démocratique, pour n'être appliqué qu'au Mouvement Social Italien (MSI), parti ouvertement néofasciste et donc exclu de tout rôle gouvernemental, il était très difficile de bâtir une coalition clairement opposée à la gauche au moment où les partis centristes, depuis toujours majoritaires, venaient de s'écrouler brutalement. Ceux qui s'attendaient à ce que le charisme médiatique et les ressources économiques de Berlusconi puissent combler à eux seuls ce vide ne cultivaient qu'une illusion. Le rassemblement qu'il a promu accueillait des forces politiques qui, encore quelques jours auparavant, proclamaient leur réciproque incompatibilité : des tenants du fédéralisme intégral et des adeptes du centralisme jacobin, des partisans de la liberté de marché la plus absolue et des défenseurs de l’État-providence, des catholiques et des anticléricaux, des libéraux et des nationalistes. Il n'a pas été surprenant de constater que, très vite, cette hétérogénéité provoquait une incapacité à décider en plusieurs domaines et poussait la coalition vers l'éclatement. Qui plus est, les diverses “droites” représentées au sein du Pôle de la Liberté recueillaient ce qu'elles avaient auparavant semé, c'est-à-dire qu'elles payaient le prix d'une inaction absolue sur le terrain métapolitique pendant les décennies précédentes. Aussi bien la société que la culture italiennes avaient été pénétrées dans de multiples champs par les forces de gauche, lesquelles, fidèles à l'enseignement de Gramsci, avaient conquis l'hégémonie au sein de la société civile. L'accès au pouvoir de partis qui faisaient de l'anticommunisme — sur un ton anachronique qu'il faut quand même souligner — leur drapeau ne pouvait donc que déchaîner une forte réaction de la part de cet appareil de contrôle du consensus. Et c'est ce qui s'est effectivement passé. Le gouvernement Berlusconi, malgré le petit empire médiatique possédé par son leader, s'est trouvé confronté à l'hostilité d'une grande partie de l'établissement intellectuel — fonctionnaires et employés de l'audiovisuel, ténors du journalisme, éditeurs, académiciens, réalisateurs de cinéma et de théâtre, acteurs, musiciens : en somme, l'ensemble des faiseurs d'opinion -, des associations engagées dans le social, des syndicats, etc. Il n'a pas résisté au choc.

    • La vie politique italienne a connu ces dernières années deux nouveautés dont la plupart des observateurs reconnaissent l'importance, sans toutefois s'accorder sur leur interprétation : il s'agit de la montée en puissance de l'Alliance Nationale de Gianfranco Fini et de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi. Quelle est votre analyse de ces phénomènes ? Sont-ils appelés à durer ?

    Le succès de l'Alliance Nationale et de la Ligue du Nord est né sur un terrain commun, mais il a déclenché des dynamiques fort différentes. L'une comme l'autre ont bénéficié du mécontentement de plus en plus vif qui existait dans tout le pays vis-à-vis de l'incapacité manifeste de la classe politique. Les sondages de l’Eurobaromètre, qui avaient enregistré dès 1972 un degré d'insatisfaction des Italiens par rapport au fonctionnement du système démocratique deux fois plus fort que dans les autres pays, témoignent qu'en 1993-94, ce sentiment de méfiance était partagé par plus de 65 % des sondés. Le MSI (qui ne s'était pas encore transformé en Alliance nationale) et la Ligue du Nord jouissaient d'une réputation de partis anti-système, fondant leur propagande sur la dénonciation de l'inefficacité et de la corruption de la “partitocratie”. Ils étaient donc les candidats naturels à la récolte des nombreux votes de protestation que mettait à leur disposition la crise ouverte par les enquêtes judiciaires touchant des centaines de députés, sénateurs, ministres et dirigeants des partis de gouvernement. Que le MSI-AN soit passé de 5,2 % des voix aux élections générales de 1992 à 13,5 % en 1994 et à 14,7 % en 1996, ou que la Ligue, qui ne présente ses listes que dans les régions du Centre-Nord, ait frôlé en 1994 et franchi en 1996 la barre des 10 % de voix au niveau national, dépassant 30 % dans plusieurs circonscriptions de la Vénétie et de la Lombardie, n'a donc pas de quoi surprendre.

    Les deux partis ont néanmoins choisi d'utiliser de façon fort différente le soutien populaire dont ils jouissaient. Le MSI, faisant sienne l'étiquette d'Alliance Nationale, s'est nettement déplacé vers des positions conservatrices. L'AN a essayé de se donner une image “fréquentable” en ouvrant ses portes à nombre d'anciens dirigeants des partis centristes disloqués par les vicissitudes de la “Tangentopoli” (nom italien du scandale de la corruption politique du début des années 90) : démocrates-chrétiens, socialistes, républicains, libéraux. Aujourd'hui, son objectif principal est de s'affirmer en tant que partenaire fiable et indispensable de la coalition de centre-droit, dont elle veut représenter l'aile “nationale”, oscillant entre des propositions conservatrices, libérales et nationalistes, de moins en moins influencée par la tendance populiste qui revendique le label de “droite sociale”.

    La Ligue, au contraire, a radicalisé son image (ses militants se présentent lors des meetings vêtus d'une chemise verte, qu'ils adoptent comme un signe d'identification), ses thèmes de propagande (qui ont pendant un certain temps privilégié la demande de sécession du Nord “productif” et, aujourd'hui, mettent au premier rang la lutte contre l'immigration et la société multiraciale), son langage (le ton agressif et volontiers vulgaire de ses dirigeants s'oppose consciemment à la langue de bois des politiciens professionnels). Elle cherche par ailleurs à se donner les apparences d'un mouvement plutôt que d'un parti. La substance populiste de son message, les critiques qu'elle adresse au système et son style protestataire l'apparentent désormais plus au FPO autrichien ou au Front National qu'aux autres partis italiens. Mais son leader, Umberto Bossi, est avantagé dans la mesure où il n'a jamais milité dans les milieux d'extrême droite.

    Pour toutes ces raisons, le succès de l'Alliance Nationale — désormais insérée à l'intérieur de la dynamique politique et électorale bipolaire — semble devoir durer plus longtemps que celui de la Ligue. Cependant, cette dernière est confortablement installée dans ses bastions géographiques, où elle contrôle des centaines de municipalités. Si la crise de crédibilité de la classe dirigeante italienne s'accentue, elle peut espérer conquérir un jour ou l'autre la majorité des voix dans quelques-unes des régions du Nord.

    • Contrairement à la France et à l'Allemagne, le paysage intellectuel italien semble inspiré par la tolérance et le pluralisme. Ainsi, depuis quelques années, vous participez régulièrement à des débats publics organisés par des journaux, revues ou mouvements “de gauche”, ce qui est à peu près impensable chez nous. Comment expliquez-vous cette situation ?

    Une première explication de cette situation vient du fait que l'Italie a déjà traversé, entre 1969 et le début des années 80, la phase que connaissent aujourd'hui la France et l'Allemagne : chasse aux sorcières “fascistes”, assimilation de toute sympathie envers l'extrême droite à une maladie mentale, incompréhension systématique et/ou falsification délibérée par les médias des idées et des initiatives soupçonnées de non-conformisme, etc. Mais l'apparition et la persistance du terrorisme d'extrême gauche, qui a montré clairement d'où venait le vrai danger pour l'ordre démocratique, a obligé la classe politique et l'établissement intellectuel à changer de cible, ou du moins à élargir le spectre des dénonciations des “ennemis du système”. Cela n'a pas empêché certains journalistes et universitaires (aussi bien libéraux que marxistes) de poursuivre leur œuvre de désinformation. Pendant de longues années, par ex., la Nouvelle Droite italienne et française a été présentée comme une version “mimétique” — et donc encore plus dangereuse — du néofascisme. En novembre 1982, le débat public qui s'était ouvert entre la Nouvelle Droite et certaines intellectuels de gauche — parmi lesquels le philosophe Massimo Cacciari, à cette époque député du Parti Communiste, ou le catholique progressiste Giovanni Tassani — a été accueilli par une campagne de presse hostile qui a peu à envier à celle qui a été déclenchée par “l’Appel des quarante” de l'été 1993 contre la Nouvelle Droite française.

    Le panorama n'a commencé à se modifier réellement qu'au début des années 90, lorsque la fin de la guerre froide a mis en crise le paradigme symétrique antifascisme / anticommunisme sur lequel la République italienne avait fondé sa légitimité au sortir de la dernière guerre. Le bouleversement du système politique consécutif à l'action de la magistrature contre la corruption des pouvoirs publics a complété le scénario. L'éclatement des partis centristes a en effet ouvert la voie à une légitimation croisée des anciens communistes et des anciens fascistes (les uns et les autres en marche vers le recentrage “libéral”), ce qui a favorisé le dialogue entre les différentes cultures politiques du pays. Mais cela ne revient pas à dire qu'il règne aujourd'hui, dans le paysage intellectuel italien, un vrai pluralisme. On en est bien loin ! Si, au cours de l'été 1996, j'ai créé un petit scandale en dénonçant les dangers de “l’hégémonie libérale”, c'est parce qu'un nouveau conformisme menace de s'imposer. Les idées qui ne peuvent être réduites au moindre commun dénominateur du libéralisme sont passées sous silence par les médias ou critiquées selon des clichés qui ne diffèrent guère de ceux qui étaient jadis diffusés par les gardiens de l'hégémonie marxiste. Aux intellectuels-censeurs se sont substitués les intellectuel-moralistes, mais le résultat est le même.

    On peut donner plusieurs exemples de cette situation. Geminello Alvi, économiste réputé, collaborateur régulier des deux plus importants journaux de gauche, le quotidien La Repubblica et l'hebdomadaire L'Espresso, s'est vu reprocher comme un péché mortel l'opinion partiellement positive qu'il avait émise dans un de ses articles sur Julius Evola et sur Mircea Eliade. Ernst Jünger, désormais publié en Italie par de grandes maisons d'édition, a même été attaqué en tant qu'incorrigible nazi et écrivain médiocre ! Et ces polémiques n'ont pas été agitées par des journaux de gauche, mais par le Corriere Della Sera, grand quotidien bourgeois, souvent proche des positions du conservatisme libéral.

    • Craignez-vous une réaction anachronique d'intolérance “antifasciste” comparable à ce qui s'est développé en France depuis une dizaine d'années ?

    Non, je ne la crains guère, d'autant moins qu'elle ne me concernerait pas trop, puisque mon hostilité envers toute nostalgie néofasciste est connue. Je discerne plutôt l'instauration d'une dictature de la pensée unique libérale, fondée sur une négation du droit à la parole pour ceux qui se refusent à rendre hommage aux vérités officielles. Comme Soljenitsyne l'avait prophétiquement remarqué dans son célèbre discours prononcé à l'université de Harvard, ceux qui aspirent aujourd'hui au pouvoir absolu n'ont aucun besoin de jeter en prison les dissidents ou de mettre sous séquestre leurs publications. Il leur suffit de les priver de tribune : pas de passages à la télévision, pas de publicité dans les journaux, marginalisation par rapport aux grands circuits commerciaux de diffusion. Voilà le destin que le libéralisme planétaire nous réserve. Telle est la direction principale de la recomposition idéologique de fond qui est en cours en Italie.

    Pour créer une opposition à cette tendance, il est à mon avis inutile d'aller chercher des alliés à droite. Les intellectuels de la droite italienne, peu nombreux et généralement de moindre valeur, aspirent uniquement à se creuser une niche à l'intérieur du nouveau système de pouvoir. Ne faisant montre d'aucune créativité, ils se bornent à reformuler, sous une forme d'ailleurs appauvrie, les intuitions de leurs maîtres : Evola, Nietzsche, Gentile, Marinetti, etc. Les pages des revues de droite sont pleines d'évocations ou d'introductions à tel ou tel courant de pensée ; mais d'idées originales, on ne trouve aucune trace. Pour trouver quelques signes encourageants, il faut regarder, sans illusion ni enthousiasme facile, à gauche : c'est là que germent les ferments de quelques suggestions culturelles intéressantes. Ainsi, les penseurs anti-utilitaristes sont publiés par Bollati Boringhieri, les auteurs communautariens par Feltrinelli, les théoriciens de l'écologisme intégral par d'autres maisons de gauche. Les catalogues des rares éditeurs de droite sont en revanche remplis à ras bord de rééditions de vieux livres, de pamphlets d'occasion ou d'ouvrages d'auteurs libéraux. Popper, Hayek et Mises sont à la mode. Sans même parler du genre nostalgique-apologétique, qui continue à enfermer dans un ghetto psychologique les jeunes esprits attirés par un anticonformisme naïf et purement sentimental.

    • Vous avez récemment publié deux numéros spéciaux de Diorama consacrés à la “Nouvelle Droite”. Dans votre éditorial, vous prenez toutefois vos distances à l'égard de cette appellation, préférant parler, par exemple, de “nouvelle synthèse”. S'agit-il d'une attitude purement formelle ?

    Étant donné ce que je viens de dire, il est clair que mon choix n'a aucunement un caractère purement formel ou stratégique. On a commencé à parler en Italie de “nouvelle droite” en 1974, à l'occasion de la parution du premier numéro d'une revue politico-satirique, La Voce Della Fogna (La voix de l'égout), dont j'étais alors le directeur. L'étiquette a été inventée par la presse afin de souligner la nouveauté du style et du contenu de cette publication ,comme des autres initiatives qui l'ont suivie : une nouveauté qui paraissait surprenante dans le contexte politique et intellectuel d'où elle émergeait — à savoir le MSI. On ne s'attendait pas à ce que des jeunes couramment définis comme “de droite” aient envie d'affronter des thèmes étrangers à la tradition de leur milieu d'origine, et encore moins qu'ils le fassent en utilisant un langage novateur.

    En réalité, il s'agissait là du premier signe de l'évolution d'un groupe assez vaste (quelques milliers de membres des organisations de jeunesse du MSI), qui éprouvait un malaise déclaré à se voir classer “à droite” et qui n'acceptait la dénomination “nuova destra” qu'avec de fortes réserves. L'histoire de ce groupe a traversé des phases contradictoires, sur lesquelles ont été écrits plusieurs livres et des centaines d'articles. Quelques-uns de ses premiers animateurs ont réintégré depuis la droite politique, en oubliant les dures critiques qu'ils lui avaient adressées durant des années. D'autres se sont retirés. Mais ceux qui ont continué à s'occuper de ses organes de presse (Elementi, et surtout Diorama, un mensuel qui a fêté ses 22 années d'existence et qui vient de publier son 221e numéro) se sont détachés toujours plus de la droite politique et intellectuelle, suspendue entre les sirènes d'un conservatisme stérile, le mythe incapacitant d'un traditionalisme étranger à la réalité et les tentations autoritaires ou totalitaires des derniers nostalgiques du fascisme.

    Dès le début des années 80, et durant presque 15 ans, la Nuova Destra a critiqué l'étiquette qu'on lui avait collée à la peau, sans toutefois réussir à secouer la paresse intellectuelle des médias. Cela a créé une situation paradoxale lorsqu'à partir de 1993, plusieurs droites ont refait surface sur la scène politique italienne. La presse et la télévision ont alors commencé à accoler l'étiquette “nouvelle droite” à une panoplie de groupes disparates. Ont été enregistrés sous ce label Alliance Nationale et les skinheads, les partisans du thatchérisme et les clubs du parti de Berlusconi, Forza Italia. Il était évident que l'étiquette ne pouvait plus être revendiquée — quelles que fussent les nuances qu'on utilisait — par une école de pensée qui s'était toujours nettement opposée à tout ce que ces “nouvelles droites” proposaient et représentaient. D'où la décision de dénoncer publiquement le caractère incongru du sigle “ND”.

    En outre, la conviction que la dichotomie droite/ gauche est désormais périmée a toujours été l'un des points forts de l'analyse intellectuelle menée par notre présumée “Nouvelle Droite”. J'ai moi-même critiqué les arguments des partisans de la pérennité de ce clivage en tant que critère d'interprétation des dynamiques politiques et sociales actuelles, en affirmant que la plupart des problèmes majeurs de l'époque postmoderne dans laquelle nous entrons découpent transversalement les camps qui s'étaient institués dans l'opposition droite/gauche. Mes critiques aux arguments avancés par le philosophe Norberto Bobbio dans son livre Destra e Sinistra (traduit en France par les éditions du Seuil) ont d'ailleurs été publiées par une revue de gauche, Democrazia e Diritto, et ont été approuvées par un intellectuel de gauche assez connu, le politologue Gianfranco Pasquino. À droite, elles sont tombées dans le vide. En plus d'une occasion, lors d'entretiens avec des journalistes, j'ai expliqué à mes interlocuteurs que je me sentais également éloigné de toutes les droites et de toutes les gauches qui existent aujourd'hui en Italie, mais qu'en référence à une série de préoccupations communes (justice sociale, rapport homme-nature, défense du droit des peuples à l'autodétermination, hostilité au mode de vie capitaliste, multiculturalisme, solidarisme, etc.), je me sentais plus proche d'une gauche possible que de toutes les droites ayant à ce jour existé. Curieusement, ce point de vue n'a jamais été repris par les journalistes auprès desquels je l'avais exprimé !

    Je crois que toutes les grandes idéologies du XXe siècle, sans exclusion, ont fait faillite dans la tâche qu'elles s'étaient assignée de décliner un nouveau modèle de civilisation adapté aux exigences de notre temps et capable d'améliorer les conditions matérielles et spirituelles d'existence des peuples. Mais je pense aussi que dans le débat intellectuel se sont progressivement accumulées quelques idées positives, qu'il faut reprendre, mettre à jour et combiner entre elles selon un critère novateur. On retrouve certaines de ces idées à droite, d'autres à gauche, d'autres encore ailleurs : le problème est de savoir en tirer des synthèses à la hauteur de nos projets. Il me semble que cette conviction est aussi à la base de l'incessante et intéressante évolution qui a caractérisé la réflexion d'Alain de Benoist et des animateurs d'Éléments. Il serait bien ingrat, selon moi, de circonscrire une évolution aux horizons si vastes à l'intérieur d'une étiquette réductrice comme celle de “Nouvelle Droite”.

    ► Propos recueillis par Charles Champetier, éléments n°94, fév. 1999.

     

     


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