• Paléoastronomie

    L'Astronomie des plus anciens Indo-Européens

    Au début de notre siècle, les archéologues imaginaient encore que les grandes pierres dressées de Stonehenge et des sites bretons (Carnac, etc.) étaient les vestiges d'un culte des morts. Le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens et de l'écriture cunéiforme de la Mésopotamie ont attesté par ailleurs qu'il existe depuis la plus haute antiquité (au moins 3000 av. notre ère) une astronomie assez précise. En Europe, aucune trace archéologique ne permettait d'affirmer que les autochtones possédaient eux aussi un savoir pareil à celui des Égyptiens et des Mésopotamiens. L'archéologue et mathématicien F.K. Ginzel, pourtant, signalait dès le début de notre siècle, que toute culture supérieure procédait d'un savoir astronomique solide, permettant de comptabiliser le temps, de le segmenter et de l'ordonner, d'établir des chronologies. Les travaux récents des archéologues contemporains ont rendu de plus en plus plausible la thèse suivante :

    • les alignements mégalithiques ouest-européens sont des ruines d'anciens observatoires astronomiques pré-historiques ;
    • ces alignements sont plus anciens que les sources écrites égyptiennes et mésopotamiennes, attestant la présence d'une science astronomique ;
    • par conséquent, l'Europe disposait d'un savoir astronomique poussé avant l'Égypte ou la Mésopotamie.


    Si cette thèse s'avère exacte, il faudra réviser bien des livres d'histoire et des manuels scolaires. Et il faudra compter sur la résistance et l'obstination des professeurs établis. Comme Schliemann pour Troie, il faudra que des marginaux de génie fassent passer le message…

    Comment accroître notre savoir scientifique relatif aux connaissances astronomiques de nos plus lointains ancêtres européens ? En explorant notre patrimoine mythologique et ses travestissements post-chrétiens dans les contes et légendes populaires. Dans la version médiévale des passages introductifs de l'Edda scandinave, l'auteur évoque la création du monde à partir de la matière primordiale (uphafi en vieil-islandais, soit la “haute-mer”, l'élément aqueux primordial également évoqué par Thalès de Milet). De ce texte, on peut déduire que, pour les anciens Scandinaves, une force extérieure aux hommes règle la marche des astres (himintunglr)  et de la Terre. L'homme est soumis à cette force mais détient aussi le droit d'intervenir sur la trame des événements : en posant des actes historiques et en perpétuant le souvenir des actes historiques fondateurs. De fait, les grandes traditions mythologiques nord-européennes ont été véhiculées par voie orale. De cette tradition orale, mutilée par les chrétiens, nous n'avons conservé que des légendes et des contes, soit des fragments infimes et déformés. L'une des tâches futures des philologues, des mythologues et des folkloristes sera de mettre en rapport le contenu des mythes et le savoir astronomique.

    Pour Koneckis, le nom donné à la première partie de l'Edda — Gylfaginning — indique déjà qu'il est parfaitement légitime de suivre une piste astronomique. Ce nom composé vieil-islandais signifie :

    • gylla = jaune, doré ;
    • fagr = beau, mesuré, ordonné, harmonieux (nous citons ici plusieurs termes français pour éclairer les diverses nuances de ce terme islandais) ;
    • ginn = très grand, immense [ce qui suggère l'infinitude cosmique].


    Une traduction littérale moderne dirait : “la grande immensité dorée”, ce qui signifie peu de choses. Surtout si l'on se souvient que les Scandinaves parlait par allusions poétiques et que chaque ver, chaque mot, avaient un sens caché que seuls les initiés pouvaient déchiffrer. Selon son hypothèse, Koneckis traduit : “l'infinie harmonie dorée”, où l'harmonie est cosmique donc immense, infinie. Quant à “doré”, c'est la couleur brillante qu'acquièrent les étoiles quand elles entrent dans une constellation. Notre soleil évolue dans le ciel exactement de la même façon : il entre et sort de constellations diverses à des rythmes temporels réguliers. Nos ancêtres observaient ces mouvements, ces entrées et ces sorties, et les contaient en un langage imagé : la mythologie n'est donc pas le reflet d'intérêts économiques (comme le laissent accroire les interprétations matérialistes) ni de désirs psychologiques exprimés ou refoulés (comme le laissent accroire les interprétations psychanalytiques), mais le fruit d'une observation empirique de laquelle on retire un savoir pratique pour la vie quotidienne et pour affronter le monde. La thèse de Koneckis indique qu'il y avait un rapport constant entre la marche du cosmos et les préoccupations de nos ancêtres, sans intervention aucune de dieux consolateurs ou jaloux. 

    Cette thèse, déjà amorcée par Frobenius, Drews, Stauff et quelques autres, la scandinavistique moderne semble l'ignorer, se condamnant ainsi à ne pas comprendre le sens ultime des textes sacrés, patrimoine le plus ancien de l'Europe germanique et sans doute aussi de la plus lointaine Europe préhistorique. Leo Frobenius (1873-1938), dès 1904, dans son Das Zeitalter des Sonnengottes (L'Âge du Dieu solaire), a jeté les bases intellectuelles des recherches de Koneckis. Son livre expliquait que les formes de contes et d'histoires les plus ancien(ne)s procédaient de descriptions de phénomènes naturels ; elles sont des compilations d'expériences face aux rythmes de la nature. Les formes les plus récentes, elles, ont une connotation moralisante ; elles ajoutent un commentaire moral au récit. Si un récit est seulement descriptif, c'est qu'il est très ancien. S'il est assorti d'un commentaire moral, c'est qu'il est récent. Le type primitif animalier-solaire raconte des histoires d'animaux et, dans ses récits, les astres du ciel deviennent des animaux, reçoivent des noms d'animaux (reliquat contemporain : le Zodiaque). Ensuite, la Weltanschauung cosmologique-solaire prend le relais : il n'y a plus de référents animaliers directs mais une désignation des astres en tant que tels. Cette “rationalisation” permet d'établir les premiers calendriers, donc d'accéder à un niveau de culture supérieur. Mais au cours de cette phase de “rationalisation”, on assiste à la confiscation du savoir astronomique par des castes de prêtres qui transforment les récits mythologiques animaliers, accessibles à tous, en des formules sacrées et magiques ésotériques. La mythologie n'a alors plus d'assises concrètes dans le peuple et déchoit en de simples contes et récits tronqués et imprécis.

    Leo Frobenius ajoute que jamais les mythologies des Naturvölker [peuples premiers ou peuples naturels] ne contiennent des récits de nature historique. La différence était faite entre la marche du cosmos et les événements historiques. Les interprétations qui voient dans les mythologies des sublimations d'événements historiques procèdent donc d'une erreur d'appréhension. Quand de fortes personnalités historiques marquent le mental d'un peuple, elles sont associées et non pas surajoutées à la mythologie cosmique. Le héros est associé à un astre voire à l'astre ou à la constellation présente au moment de sa naissance ou de son acte héroïque.

    Sur base de l'assertion de Frobenius, qui dit que les Naturvölker forgent leurs mythologies sur l'observation du monde, Koneckis en déduit que la mythologie européenne, dont l’Edda est le témoignage le plus récent et le plus accessible, procède d'une observation du mouvement des astres tel qu'il est visible sous nos latitudes (de la Scandinavie à l'Europe centrale). Le ciel, comme l'indique le schéma dessiné par Koneckis, est une roue et la Terre un “cercle intérieur”. Les neuf foyers (Heime)  de la Terre correspondent à des portions de 20° de latitude (9 x 20° = 180°), où le Helheim couvre l'espace s'étendant du Pôle Nord à la Norvège. À ces 9 “foyers” terrestres correspondent neuf foyers célestes. Les astres des neuf foyers célestes sont les archétypes des figures mythologiques. Les histoires de dieux sont des histoires d'astres en mouvement ; leurs rencontres narrées constituent la mise en image des rapprochements périodiques des astres, ce qui explique la permanence des récits mythologiques à travers les siècles et les millénaires. Si la mythologie n'était que de l'histoire événementielle sublimée, elle n'aurait pas son caractère permanent.

    Nos lointains ancêtres observaient le ciel très longuement. Ce qui leur permit de découvrir que les astres se meuvent autour de l'axe du ciel, passant très près de l'étoile polaire. En ce lieu se situe donc le "conducteur des astres", le Gimlê de Snorri Sturluson, rédacteur du texte de l’Edda dont nous disposons aujourd'hui. À cet axe céleste correspond un axe terrestre, “père de toutes choses”. Le Gimlê siège donc face au neuvième foyer, le Helheim, soit l'espace sis entre le pôle et la Scandinavie septentrionale. Et comme la Terre opère elle aussi une révolution elliptique sur elle-même à la façon d'une toupie, elle possède également un axe dans le plus profond d'elle-même, axe situé immédiatement sous le Gimlê, à hauteur du pôle. Les positions du Gimlê et de l'axe terrestre dans le Nebelhelheim sont au Nord, direction sacrée pour toutes nos mythologies européennes. D'où le mythe de l’Ultima Thulé.

    La méthode mise au point par Koneckis permet d'analyser d'une façon entièrement neuve les récits et contes nord-européens, retranscrits par les frères Grimm au XIXe siècle, qui avaient parfaitement conscience que les contes et légendes de nos pays avaient des racines mythologiques profondes. Koneckis a soumis à ses grilles d'analyse le conte du Lièvre et du Hérisson, la légende du voyage de Saint-Reinhold et surtout notre vieille légende du Cheval Bayard, dont on retrouve des traces à Termonde, dans les Ardennes et dans la Ruhr. Son analyse des mythes de Saint-Reinhold et du Cheval Bayard illustre bien sa méthode. Les mythes naissent au moment où les constellations se rencontrent ou rencontrent des astres précis. Ainsi, la légende des marques de sabot du Cheval Bayard naît entre 500 et 1000 de notre ère car l'étoile sise dans le ciel à la hauteur du sabot du Cheval Bayard (Constellation du Lion / Cheval) rencontre le soleil vers le 29 août. À cette époque en effet, le Soleil se situait au niveau du sabot ; aujourd'hui, il est à hauteur de la poitrine du Cheval. Pour les Européens du Nord, la Constellation du Lion, animal qu'ils ne connaissaient pas, était la Constellation du Cheval.

    Autre exemple : le conte de Blanche-Neige (le Soleil), des Sept Nains et de la Méchante Reine (la Reine Lune), retranscrit par Grimm, est un mythe solaire et solsticial, explicitant en termes imagés, la course hivernale du Soleil dans la Voie Lactée où il perd de son intensité (la forêt avec ses méchants animaux où Blanche-Neige risque de mourir). Pendant cette course, c'est la Lune qui “est la plus belle”, ce qui est effectivement le cas en hiver. En février, au milieu de l'hiver, le Soleil se rapproche des Pléiades (Sept petites étoiles au milieu de la Voie Lactée, d'où les Sept Nains) et la Lune craint à juste titre de perdre la domination qu'elle a exercé pendant tout l'hiver. Et c'est sous les oripeaux d'une vieille femme déclinante que la méchante Reine-Lune se rend chez Blanche-Neige (le Soleil) qui est auprès des Sept Nains (les Pléiades) pour la tuer et conserver sa place. Le Soleil s'approche alors de la Constellation des Gémeaux que le langage populaire appelle la civière, le brancard, comme le rapporte Grégoire de Tours (540-594). C'est sur ce brancard que Blanche-Neige ressuscite et que le printemps revient.

    Voilà donc le mythe ramené à ses dimensions concrètes réelles. Mais comment le dater ? Le Soleil était dans la Constellation des Gémeaux en 5500 avant notre ère (en 2300 avant notre ère, il était dans les Pléiades). Et en effet, dans les gravures rupestres scandinaves de l'Âge du Bronze, on trouve un brancard portant le Soleil ! L'histoire de Blanche-Neige remonte donc à près de 7500 ans ! Plus tard, quand la carte céleste s'est modifiée, est née la légende du Petit Chaperon Rouge, autre figure solaire, parce que le Soleil entre dans la Constellation du Loup. L'interprétation astronomique des légendes permet leur datation précise.

    La méthode de Koneckis offre les avantages suivants :

    • interpréter les mythes de manière empirique et non plus subjective ;
    • prouver que l'Europe dite "préhistorique" a eu son astronomie ;
    • prouver en même temps que toutes les lumières ne viennent pas de l'Orient ;
    • prouver qu'il y a continuité plurimillénaire entre le paganisme cosmique de nos plus lointains ancêtres et les intuitions de Grimm.

    Une dernière remarque, qu'une lecture attentive du livre d'Armin Mohler sur la Révolution Conservatrice nous permet de formuler : les religiosités antiques étaient cycliques dans le sens où elles procédaient d'une observation du mouvement des astres, observation qui permet de constater le déroulement de cycles de 36 ans et de 25.920 ans, chiffres qui apparaissent dans les spéculations d'Héraclite d'Éphèse. Cette cyclicité se repère également dans les formes tardives de la religiosité antique, où apparaissent des figures de "sauveurs". Ces figures ont été étudiées par le philosophe catholique germano-italien Romano Guardini. Ce dernier a constaté que tous les “sauveurs” pré-chrétiens ou non chrétiens (Mithra, etc.) reconduisaient les hommes dans le giron de la nature, dans ses rythmes cycliques. Seul le Christ, qui dit justement n'être pas de ce monde, brise le lien entre la nature et les hommes, fracasse les cycles et inaugure l'ère des “lignes”, soit de la vision linéaire de l'histoire. Il les sauve ainsi de l'imbrication inéluctable dans les cycles naturels. D'un point de vue païen et révolutionnaire-conservateur, on peut dire que de cette façon le christianisme a ouvert la boîte de Pandore et permis l'éclosion de tous les subjectivismes, y compris les plus délétères. Romano Guardini avouait même que les progrès techniques avaient été rendu possible parce que le christianisme avait vaincu le respect craintif que cultivaient les anciens à l'égard des rythmes naturels et cosmiques. Le combat que nous engageons vise à revenir dans ce monde, pour le respecter comme notre oikos, notre lieu destinal, pour nous soumettre humblement aux mouvements du cosmos et y inscrire nos actes libres. Koneckis a le mérite de nous rappeler l'origine concrète de nos dieux et figures mythiques.

    Combat païen n°, 1990. [version pdf]

    ◘ Du même auteur :

    • « Himmelskunde in Alteuropa », in : Elemente n°2, jan.-mars 1987
    • « Astrale Grundmuster im deutschen Volksmärchen : Der Hase und der Igel », in Sterne und Weltraum n°12/1988
    • Sternbilder im Deutschen Volksmärchen I,  tiré à part d'une conférence tenue à Trèves le 11 oct. 1987
    • « Eine astrale Deutung der Legende : Der große Wagen und die Fahrt des hl. Reinold », in : Ruhr-Nachrichten n°6, 8 Jan. 1988
    • « Reinolds Wunderroß Bayard reitet am Sternenhimmel : Sonne stand vor 1000 Jahren am Hinterhuf des Löwenpferdes », in : Ruhr-Nachrichten, 30 Jan. 1988

     

     

    "Vois, l'étoile polaire se tient immobile et nous montre le gouffre"
    Nikos Kazantzaki, L'Odyssée  

     

    « KalevalaVin »
    Pin It

  • Commentaires

    1
    Ludwig
    Samedi 30 Mai 2015 à 09:18

    Bonjour


    Votre "traduction" de Gylfaginning est à mourir de rire. Dommage, l'article commençait bien. Je n'ai pas lu la suite, j'ai craint d'autres mystifications.


    Cordialement


    L

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :