• Grimm

    GrimmL’imaginaire joue bel et bien un rôle important dans la vie des peuples : il enracine l’homme dans l’homme, lui permettant de s’ouvrir aux rêves fondamentaux par lesquels les peuples disent, récitent les songes multiples de leur genèse et de leur histoire. On comprend ainsi en quoi dans le conte, transmis de génération en génération (s’inscrivant en cela dans le champ dit de "littérature orale" et dans ce que Fernand Braudel a appelé la "longue durée"), l’imaginaire enfantin rejoint quelques aspects de l’imaginaire collectif. C'est pourquoi il importe de redécouvrir et ainsi de mieux comprendre le travail quasi ethnographique des frères Grimm qui collectèrent avec fidélité et rigueur des contes populaires et les retranscrivirent (avec style), évitant ainsi leur probable disparition. La signification réelle du conte n'avait pas d’ailleurs échappé à leurs auteurs. À propos de leurs fameux Contes, Jacob Grimm écrivait en effet : « Je n'y aurais pas travaillé avec autant de plaisir si je n'avais pas eu la conviction qu'ils puissent avoir de l'importance pour la poésie, la mythologie et l'histoire ». À l’extrême rigueur scientifique de leurs travaux, les frères Grimm associaient en effet une foi mystique en la résurrection de l’âme populaire de leur patrie, telle qu’elle pouvait resurgir toute fraîche à travers les contes qu’ils avaient recueillis. Pour eux, le conte populaire, cette création anonyme où s’exprime la mémoire collective et dont le schéma narratif n’en laisse pas moins un champ libre aux réinterprétations-variations, offre également la source d’un renouveau. Le fonds mythique exprime l’essence d’un peuple et continue de vivre dans les contes, ces derniers sont donc d’essence religieuse. Bien plus que d’irriguer toute piété patriote (le génération romantique refuse par ex. ce divorce entre art et peuple datant de la Renaissance), leur travail, cohérent dans sa démarche avec leurs recherches de linguistique comparée (germanistique), n’est pas sans évoquer cet avertissement du poète Patrice de la Tour du Pin : « Les pays qui n'ont pas de légendes seront condamnés à mourir de froid ». Les peuples qui se font voler leur imaginaire collectif perdent leur âme et sont mûrs pour toutes les capitulations et exploitations.

     

    Grimm

    doodle du 20 déc. 2012 fêtant les frères Grimm par une illustration du petit chaperon rouge

     

    GrimmLes frères Grimm 

    Deux  frères à la rencontre du “Volkgeist” 

    Des célèbres frères Grimm, on ne connait  en France, qu'un seul ouvrage : leur recueil de contes, dont l’interprétation souvent réductrice ignore la réelle portée. Les frères Grimm, Jacob et Wilhelm, s'inscrivent dans la tradition romantique allemande d'un Klopstock, qui présentait à la fin du XVIIIe siècle, un héros médiéval germanique du nom d'Arménius. Ce romantisme, que l'on retrouvera aussi chez Barrès, prône les vertus héroïques et le génie national de chaque peuple, héritage mystique et terrestre, légué aux nouvelles générations par les Anciens. Par ailleurs, les deux frères se trouveront confrontés à l'invasion napoléonienne et au démantèlement de leur Empire, événement qui, à l'image de tout le peuple Germanique, les éprouvera fortement. Contemporains de Johann Fichte, maître à penser de la nouvelle nation allemande, ils vont, comme lui, tenter de faire perdurer leur identité.

    Ce renouveau  nationaliste, avant tout culturel, linguistique et intellectuel se trouve, de par cette nature même, bien plus fortement ancré dans le Peuple, que de simples frontières physiques. Leur épreuve consiste donc à conserver et à perpétuer une identité menacée, par l'invasion et l'occupation de leur sol. Pour cela, les théoriciens nationalistes emploieront une méthode définie ultérieurement par un des plus acharnés adversaires de l'Allemagne et classiciste de grande envergure : Charles Maurras. Cet homme aux antipodes du romantisme allemand, les rejoindra malgré tout sur le fait que seule l'alliance de l'érudition et de la poésie permet de prendre conscience de ce que l'on est. Fichte, dans ses Discours à la Nation Allemande, théorisera sur le Moi national, âme de l'ancienne Germanie, dont on retrouvera l'idée chez Barrès. De leur coté, les Grimm, eux, s'attacheront à rendre un vibrant hommage au génie créateur de ce peuple allemand. Ainsi si Fichte a découvert l'âme de la Grande Allemagne, héroïque et unifiée, les Grimm, eux, vont la révéler au cœur de chaque Germain, avec toute sa singularité, dans toute sa puissance, toute sa beauté.

    C'est la recherche et la découverte de cette Identité qui motiveront leur soucis de préserver puis de diffuser la  poésie primitive du peuple Allemand. Cette salutaire quête identitaire sera pour eux source d'une immense reconnaissance populaire. On notera par ailleurs, que la conception identitaire du peuple allemand ne se trouve rien de commun avec celle des théoriciens des Lumières ou des premiers nationalistes français de la Révolution qui leur succèdent ! Ce n'est en rien un conglomérat d'individus attachés à une doctrine abstraite et universaliste, et dont les tenants accordent  à leur nationalité française, une dimension toute secondaire et qui serait, à la limite, acquise par hasard ! Non, c'est une communauté organique, liée par une langue, des intérêts  communs, une culture commune, et qui  surtout, partage un même Destin, le tout  inspiré de ce qu'ils nomment l'authentique christianisme : le luthérianisme.

    D'une mythique Germanie aux sources de la Nouvelle Allemagne

    C'est de leurs origines protestantes et de leur éducation, que ces deux Hessois, tirent leur démarche rigoureuse, voire scientifique. Fils de pasteur, Jacob et Wilhelm Grimm sont les aînés d'une famille qui comptera six frères et sœurs. Tous deux voient le jour à Hanau. Le premier,  par une froide journée d'hiver, le 4 janvier 1785, de même que le second, un an plus tard, le 24 février 1786. La famille quitte Hanau pour Steinau où le pasteur Grimm devient bailli. Les aînés ont à peine dix ans, lorsque leur père décède, laissant  les six enfants aux uniques soins de sa veuve. Les années passent ; leur mère assume sa lourde tâche avec courage et efficacité. « Vous serez juristes, mes fils ! » : et Jacob, suivi de son cadet, partent  faire leur droit à Kassel. Parallèlement aux études, ils se découvrent une vive passion pour le passé et les origines de leur peuple, à une des périodes les plus sombres de leur Histoire : Napoléon, en effet, porte une véritable révolution des mentalités et des institutions au sein des pays conquis, tandis qu'à la tête de ses armées, il écrase l'Europe coalisée, engagée contre lui dans une guerre à mort. En 1805, le Saint Empire Romain Germanique a vécu…

    Les deux frères, durement éprouvés par la défaite, s'attachent alors à réunir une somme du passé et de la culture germanique. Ce sera, à Noël 1812, la parution du premier tome des Contes d'enfants et du foyer. Quant au second volume, il sortira dans la liesse d'une terre libérée, début 1815. L'aventure de l'Aigle — ou de l'Ogre, selon qu'on se trouve plutôt d'un côté ou de l'autre du Rhin, n'est certes pas totalement terminée, mais bon… la  population allemande n'en souffrira plus. On sait cependant que le décevant congrès de Vienne suivra sous peu, et qu'il aura sa part dans le renforcement du nationalisme allemand, romantique et pangermaniste. Méthodiquement, les Grimm s’attèlent à leur œuvre d'évocation du génie allemand. Rats de bibliothèques, ils découvrent, compulsent, dissèquent des ouvrages et y puisent l'Esprit de leur Peuple : le Volkgeist. Ils cherchent aussi à capter l'héritage du Moi national en allant à la rencontre de ceux qui ont mis "leurs pas dans les pas des ancêtres", et recueillent, comme d'une vivifiante source spirituelle, leur culture orale de la bouche même du peuple allemand. Dans cette tâche, le Volkgeist, se symbolise par leur complémentarité dans le travail : le côté scientifique de l'aîné, Jacob, équilibre et s'harmonise avec celui, plus lyrique du cadet, Wilhelm.

    En 1816 et 1818, fruits de cette recherche, sortent les deux volumes des Légendes Allemandes. Emportés par leur quête régénératrice, les Grimm n'oublient pas de s'attacher à l'étude de la langue allemande, forme par laquelle s'exprime leur culture. Ils publient une Grammaire allemande, puis un Dictionnaire de la langue allemande.

    En 1841, devenus membres de l'Académie Royale des Sciences de Berlin, ils s'installent dans la capitale prussienne. Participant au fort mouvement romantique du XIXe siècle, on les retrouve très favorables à ce bref "printemps des  peuples", qu'est la révolution de 1848. Poussés toujours plus en avant par la force de leur engagement, les Grimm multiplient activités et publications.

    Le cadet est emporté par la mort le 16 décembre 1859 à Berlin, ouvrant la voie du Walhalla à son aîné, Jacob, qui l'y rejoindra le 20 septembre 1863. Ils laissent derrière eux une œuvre, qui malgré leur rigueur sélective, reste considérable : 201 récits ramenés à la mémoire collective, une fois écartés « ceux qui ne leur semblaient pas très germanique »…

    Le but de toute une vie : recréer l'Ancienne Germanie

    On comprend cette sélectivité dans le choix des publications lorsqu'on sait que la démarche première, à l'instar d'un Herder avant eux ou encore d'un von Kleist ou d'un Novalis après eux, n'a pas un aspect littéraire mais proprement politique et même spirituel ! Il s'agit de renouer avec les racines du Saint Empire Romain-Germanique, d'y puiser la Force dans les traditions mythiques et héroïques, de recréer ce lien mystique entre la Terre et les Morts, le Passé et le Présent. On sent chez eux la volonté puissante de recréer l'identité nationale à travers leur sentiment de partager et de faire partager le destin commun de leur civilisation. Car pour ces deux frères c'est bien la communauté de destin qui tient les clés du renouveau. C'est le peuple qui en lui, détient le Lebensgefühl (sentiment de vie authentique) mais aussi qui est le conservateur de l'Überlieferung : la Tradition, source de Renaissance. Ils cherchent la Puissance dans ce qui dure, dans ce que Maurras ou Barrés appelleront la Civilisation, c'est-à-dire l'ensemble d'une société qui avance dans le même sens, dominant ses courants contradictoires et les canalisant vers le succès au bénéfice de l'intérêt général, dans le respect et l'enrichissement de l'héritage légué.

    Ces contes qui enchantent et font rêver petits et grands nous livrent en filigrane une quête à poursuivre pour retrouver le bonheur authentique. Son modèle en est le Héros, noble, désintéressé incarnant un idéal guerrier propre à la mentalité allemande ; son alter ego féminin en est l'héroïne, incarné par la belle Walkyrie. Ceux-ci en scène, dès lors tout un monde s'anime et reprend vie : « le roi et la sorcière, le nain et le géant, le loup et le dragon, le serpent et le cygne et tant d'autres encore,  qui rejoignent ces chevaux d'une Chasse Sauvage poursuivant sa cavalcade dans les nuages de notre imaginaire enchanté » (Jean Mabire).

    ► Jean-Jacques Matringhem. [réf. manquante]

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    ♦ Recension : H. Fischer, Weistum und Wissen : Unsere eigenständige Religion in Märchen der Brüder Grimm, VerlagM. Dambôck, Ardagger 1992.

    Parmi les domaines d'études qui attirent de plus en plus les historiens des mentalités et de la tradition, les contes offrent des richesses encore mal exploitées, tant leur variété d'approches semblent infinie. Comment et où sont-ils nés, comment se sont-ils transmis jusqu'à nous ? Sont-ils des reflets dégradés de mythes ou bien sont-ils des mythes ayant survécu à l'histoire ? Quelle a été le rôle du Christianisme dans la survivance de ces mythes ? Leur analyse doit-elle passer par la psychologie, ou bien celle-ci est-elle inhérente à leur fonctionnement ? Autant de questions auxquelles les chercheurs sont loin encore d'avoir répondu avec satisfaction. Encore n'est-ce là qu'un échantillon des problèmes qui se posent aux folkloristes. Ceux-ci auraient d'ailleurs tout intérêt à multiplier leurs contacts avec les mythologues, ce qui n'est pas assez le cas actuellement. La parution d'un nouveau livre consacré aux contes rassemblés par les frères Grimm en 1812 aurait pu dans ce contexte être saluée avec tous les égards.

    Malheureusement, si l'auteur aborde les contes avec une certaine clairvoyance, on se doit de dire qu'il y mêle aussi trop d'éléments étrangers à une analyse concise et débarrassée de tous les lieux communs, pour que l'ouvrage en question soit tout d'abord d'une clarté limpide, ensuite d'une compréhension totale, et que la démonstration réponde à une véritable attente. Composé de deux parties, le livre fonctionne par une série de réflexions générales auxquelles s'ajoutent quelques exemples tiré des contes. Dans la première section, l'auteur rappelle fort judicieusement que les contes ont conservé l'essentiel du système mental des Germains préchrétiens, et qu'en ce sens, ils sont les reflets des vieux mythes, images des conceptions du droit, de la justice, de l'existence de l'homme dans la nature et de ses relations avec le cosmos.

    Partant ainsi de la nature, il rappelle ensuite les différences entre structures minérale, végétale, animale et humaine qui la composent. L'homme lui-même se trouve divisé en un corps et une âme, auxquels correspondent des divinités. C'est ici qu'apparaissent les déviations de la démonstration, sous-tendue par un Christianisme rentré. Car H. Fischer estime que l'on peut établir des parallèles entre les 3 zones du cosmos (brûlant, lumineux, sombre), les 3 zones humaines (matière, intellect, esprit), les 3 fonctions duméziliennes (mais a-t-il jamais lu Dumézil ?) et même les 3 anges Gabriel, Michaël et Raphaël ! Citant les contes, H. Fischer les fait entrer dans chacune des catégories qu'il a établies, en les mêlant à une psychologie élémentaire des âges de la vie, fondée sur les sept degrés du développement humain. Suivent donc des démonstrations de sa théorie, appuyées sur les contes Raiponce, Cendrillon, Hansel et Gretel, les 12 frères, etc. Les analyses, ponctuées de lieux communs, tels « l'existence est semée d'embûches que l'homme doit surmonter à l'adolescence » apportent cependant certains éclairages sur l'origine des figures habituelles aux contes.

    Ainsi il est rappelé, mais non expliqué, que la sorcière était originellement une dise, une femme savante, versée dans la connaissance (Raiponce). Il n'est malheureusement pas rappelé les raisons chrétiennes de la diabolisation de ce type de femmes caractéristiques de la germanité ancienne. Une sorte de pseudo-psychanalyse s'introduit parfois dans le discours. C'est ainsi que dans Cendrillon, l'auteur estime que les vêtements d'argent et d'or sont respectivement les symboles de la puissance du cœur et de l'esprit, tandis que le soulier caractérise une sorte de patrimoine génétique que doit réaliser l'héroïne, qui ne peut se dérober à son destin. En fin de compte, l'ouvrage ne manque pas d'une certaine lucidité sur l'esprit proprement germanique et païen des contes. Mais tout demeure empirique, plutôt perçu et ressenti que véritablement analysé et se trouve encombré par une foule de réflexions où transparaissent des idées astrologiques. L'ouvrage manque ainsi de sérieux et se disperse. C'est dommage.

    ► Jérémie Benoit, Antaïos n°10, 1996.

    ◘ De l’auteur de l’article : Les origines mythologiques des contes de Grimm : Des mystères du Nord aux forêts de l'enfance, Jérémie Benoît, Le Porte-Glaive, 1997.

     

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    Entretien avec Jérémie Benoit

    • Qui êtes-vous ?

    Une question aussi brutale, si vous me permettez ce terme, ne peut en aucun cas être résolue par une simple phrase Comment me définir ? Par le biais de la psychologie ? De la sociologie ? Par l'histoire ? La Philosophie ? L'ethnologie ? Aucune de ces disciplines ne peut résoudre la complexité d'un être humain. Les additionner n'explique rien non plus, car comment les relier ? Précisément, ce fut le but de mon existence, jusqu'à présent, que de tenter de me comprendre, et par là-même de comprendre les hommes et leurs sociétés. Je n'ai pas la prétention d'avoir tout mesuré, ce serait bien présomptueux de ma part, mais après de longues années d'efforts, je pense être parvenu à une solution acceptable, en rupture totale cependant avec les vérités actuellement en vigueur. Dans ce parcours, la curiosité fut de loin mon principal atout. Je suis devenu conservateur de musée grâce à elle. Mais ma fonction ne me définit en rien. Elle est trop restrictive.

    Vous me permettrez de vous exposer ma démarche en quelques mots. Très tôt, je me suis défié des sens et des sentiments. La raison a été et est encore pour moi un recours. Ou plutôt la logique car je ne sais pas trop ce qu'est la raison. Grâce a elle, j'ai d'abord douté de ce que l'on nous présente comme des données incontournables. Surtout, le morcellement de l'homme en plusieurs domaines, ceux que je vous citais plus haut, m'est apparu comme impossible à appliquer pour la compréhension de l'homme. Il y a là une méthode qui ne résout en rien la vérité de l’Être. La direction me semble artificielle, loin de l’unité de l'homme. À mon sens on ne peut aucunement découper l'homme en différentes tranches. L'homme est un tout, telle était mon idée de départ. En conséquence, il me fallait rechercher l’unité à travers la multiplicité. Je savais que si je parvenais à un résultat, je pourrais le reproduire sur les autres hommes et l'ensemble de la société. Mes lectures ont été essentielles, d'abord un peu errantes, puis de plus en plus assurées. Ce furent Dostoïevski, Kant, Hegel, Hölderlin, Nietzsche, mais aussi Dumézil, Eliade, Jünger, etc. et le Bachelard de la Formation de l'esprit scientifique. Peu de Français dans cette démarche, si ce n'est Stendhal, car je n'y trouvais pas de profondeur. Prenez Balzac, par ex. C'est à l'évidence un immense écrivain, mais que nous propose-t-il ? Un exposé, une description,des ressorts de l'âme humaine, ou plutôt des bas calculs sociaux. Ce n'est pas forcément très beau. Et surtout que tirer de cela ? L'homme n'est-il que perfidie et égoïsme ? Si l'on sait prendre l'homme, on doit nécessairement y rencontrer de la noblesse et de la grandeur. Je suis un incorrigible optimiste. Mais pour cela, il convient de renverser toutes les tendances actuelles de la pensée.

    L'interdisciplinarité scientifique a été pour moi dans un premier temps, une excellente solution à ce problème du décloisonnement Grâce à elle, j'ai pu mettre à profit la méthode dialectique telle que la décrit Bachelard, et chercher dans d'autres domaines la signification de l'art par ex. Dépasser la seule image, le seul sujet, était un point fondamental à mes yeux. L'interdisciplinarité m'a appris d'autre part à relier structurellement plusieurs domaines en un tout opérationnel. Et c'est ainsi que dialectique et structuralisme sont devenus mes deux maîtres-mots, mes références absolues. La dialectique, ce cheminement circulaire, dynamique de la pensée, m'a enseigné à penser la chose en soi, ce que j'ai toujours en fait recherché. Autrement dit, j'ai par ce biais rencontré la métaphysique. Et finalement, au matérialisme, j'ai substitué métaphysique et structuralisme, et tant pis si je suis seul. Si vous m'autorisez la comparaison, je dirai avec Nietzsche : « Qu'importe qu'on me donne raison, je n'ai que trop raison ». Ces deux références m'ont permis de dépasser la science moderne, trop scindée en spécialités, et de réunifier l'homme en un tout cohérent. Mais métaphysique ne veut pas dire transcendance. Kant nous a enseigné la non-validité de l'idéalisme absolu. Je me suis donc limité à l'unité structurelle de l'homme. Toutefois, comme il ne peut vivre pleinement sans une dimension sacrée, qui fait partie de son essence il me fallait retrouver une “religion”, c'est-à-dire donner un sens à ma vie. Grâce à Dumézil, qui est pour moi avec Heidegger, le plus grand penseur du XXe siècle, le structuralisme a pris corps en un système cohérent, où tous les éléments se fédèrent, et, replaçant l'homme dans la nature, j'ai appris à redevenir païen. C'est ainsi tout le fonctionnement mental normal de l'homme que j'ai appris à redécouvrir. Comprenez bien ma conception, la pensée cyclique d'un Nietzsche, la dialectique de Hegel, la recherche historique du retrait de l’Être selon Heidegger, la redécouverte de la structure indo-européenne de Dumézil, tout cela forme à mon sens plusieurs branches d'une même analyse, sous différentes formes. Il faudra bien un jour le reconnaître.

    En un mot, je vis comme beaucoup d'autres aujourd'hui une fin de siècle désespérante, mais je tends à me propulser dans l'avenir pour le reconstruire sur des bases saines. Si je devais me qualifier, je dirais que je suis un homme en marche, dont le parcours n'est qu'une étape vers une nouvelle forme d'humanité. Les quelques modestes écrits que je publie, comme mon livre sur les contes de Grimm, et qui affinent chaque fois un peu plus ma position, tentent précisément de témoigner de ce lent cheminement vers l'homme. L'homme total. Mon parcours n'est sans doute pas celui d'un spécialiste, mais il tente de s'inscrire dans le cycle de l'évolution d'un univers en perpétuel devenir.

    • D'où vous est venue cette passion pour le Nord et ses Mystères ? Quels sont les auteurs qui vous ont influencé dans votre démarche ?

    J'ai commencé de répondre à ces questions précédemment. Si la culture germanique a été la seule, véritablement, qui m'ait apporté quelque chose, c'est sans doute parce que j'y ai découvert ce que je cherchais, cette Weltanschauung qui est tout, sans qu'aucune spécialisation ne soit privilégiée, parce qu'elle les conçoit toutes, unifiées. Je me suis toujours défié des spécialisations outrancières. Elles oublient trop de paramètres pour être effectivement pertinentes dans leurs résultats. Mais il est un élément plus personnel qu'il ne faut pas négliger. Comme tout bon Parisien, je n'ai pas de véritables racines. Or, j'ai des origines alsaciennes qui m'ont beaucoup marqué dans mon enfance. D'où mon goût pour les contes d'ailleurs, même si j'ai appris depuis à reconnaître bien autre chose dans ces récits trop rapidement qualifiés de puérils. C'est donc aussi grâce à ce biais que je me suis dirigé vers la germanité. Ainsi que je vous le disais, il m'est toujours apparu que la pensée française, au moins depuis le XVIIIe siècle, avait quelque chose de creux, de vide. Les rancœurs sociales s'y mêlent trop aux superficialités présentées comme des vérités. J'aime la France, certes, mais je n'en ai pas le goût. D'une certaine façon, je me sens plus proche des Allemands. Je vis ma “germanité”, si je puis dire, un peu comme Friedrich von la Motte-Fouqué, ou Adalbert de Chamisso. Peut-être est-il plus facile d'être allemand quand on est étranger à l'Allemagne ? Je ne sais.

    J'ai découvert le Nord par le biais de mes origines, mais ce sont les livres de Régis Boyer qui m'ont fait découvrir la mythologie nordique. Ils furent une révélation, qui me mena tout naturellement vers Dumézil, puis Claude Lecouteux et Jean Haudry. L'approche inde-européenne de celui-ci m'apporta une nouvelle clarté, si vous me passez l'expression, puisque toute son œuvre est axée sur le sens du cycle lumineux ! Il est tout de même extraordinaire de voir comment le modèle théorique dumézilien est aujourd'hui enrichi par ses disciples. Il faut croire que c'est là la science de l'avenir, pour qu'elle puisse se permettre de tout penser, alors que la science officielle se sclérose dans l'artifice mécaniste du cloisonnement. Jean Haudry est selon moi l'auteur d'une exceptionnelle synthèse. Il a su adapter la pensée cyclique nietzschéenne au Paganisme, à la trifonctionnalité. Ce qu'il y a en effet de remarquable dans sa démarche, c'est qu'il a su dépasser les strictes données du Paganisme, à savoir les figures personnalisées des mythes, pour retrouver l'essence de ceux-ci, la structure en un mot. Il n'est plus question de nos jours de croire dans les esprits ou les différentes entités de la nature. En revanche, le sens du fonctionnement normal du cycle naturel, cosmique, est essentiel pour replacer l'homme dans l'univers. L'analyse du cycle lumineux est un premier pas vers cette refondation. Jean Haudry ouvre sans doute la voie à celui que j'appelle de mes vœux, le grand penseur de l'avenir. Son œuvre est à mon sens fondamentale, tout comme le sont les livres qui paraissent dans l'orbite indo-européaniste. Quand cette science est bien comprise, ce qui n'est pas toujours le cas. Je ne peux concevoir quant à moi que l'on ne puisse la distinguer du vécu quotidien, de l'action. Les études indo-européennes débouchent nécessairement sur la Weltanschauung. Nous rejoignons ainsi ce que je vous disais au début de cet entretien, à savoir que l’homme, sa pensée, ses sentiments, ses activités, son environnement, son histoire, tout cela est irréductiblement lié en un tout structurel.

    Grimm•Dans votre ouvrage, vous avez étudié la fascinante figure des frères Grimm. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ? Quel était leur rapport à l'Inde ?

    Le fait d'avoir étudié les frères Grimm est un grand mot pour ce qui concerne mon ouvrage. Je n'oserais m'aventurer si loin d'autant que c'est leur œuvre la plus célèbre, leurs contes, qui a fait l'objet de mon livre. Cela dit, il était nécessaire de replacer la formation des deux frères, Jacob et Wilhelm, dans son contexte, afin de poser les fondements de mon entreprise. Sans Napoléon, y aurait-il eu les frères Grimm ? Peut­ être, mais sans doute différemment. Leur œuvre s'inscrit dans le Romantisme, c'est-à­ dire dans une période où tout ce qui fut réalisé tendait à rechercher l'essence des choses. Ce fut le nationalisme allemand, celui de l'après Iéna, celui des guerres de libération, celui de de Fichte, de Kleist, de Görres, mais aussi des généraux Scharnhorst ou Gneisenau, qui poussa les frères Grimm à rassembler leurs contes et à les publier une première fois en 1812. L'idée fondamentale du travail des Grimm était d'ancrer la culture dans le peuple. Défricheurs insatiables, ils furent d'ardents esprits anti-français - entendons anti-révolutionnaires -, ce qui les fait qualifier encore aujourd'hui de dangereux réactionnaires. Peu importe. De toute façon ils avaient conscience que leur entreprise déboucherait sur quelque chose de nouveau. Ils recherchaient l'essence de l'esprit germanique. Leur Dictionnaire allemand, leur Mythologie allemande, leurs contes, tout cela n'était que les facettes d'un même dessein, que l'on pourrait résumer par cette question : Qu'est-ce qu'un Allemand ? Philologues éclairés, ils s'acharnaient dans leurs travaux à déterminer ce qui fait la spécificité d'un Allemand, par rapport à un Anglais, un Français, un Italien, un Russe, etc. Car leur dessein était également politique, à un moment où l'Allemagne tentait de s’unifier. Mais au-delà, et d'une certaine façon nous rejoignons la grande notion de Weltanschauung, les frères Grimm ne se spécialisèrent jamais. Comment les qualifierions-nous aujourd'hui ? Philologue, linguistes, folkloristes, mythologues, écrivains, ils furent tout cela à la fois. Leur but était une idée, non une simple étude sans horizon, comme c'est le cas aujourd’hui pour beaucoup de scientifiques. Ils travaillaient pour l'Allemagne et les Allemands, certainement pas pour eux-mêmes. La preuve est que les recherches sur leur Dictionnaire se continuent encore de nos jours ! Les Allemands ont cette chance, peut-être inconsciente, mais bien réelle, de travailler pour le Volk, terme dans lequel entrent des idées de nation, de race, de sang. Nous sommes bien loin de sa traduction française en peuple !

    Quand vous me demandez d'autre part si les frères Grimm avaient conscience de défricher le passé inde-européen, je vous répondrai en les citant : « Ces élément [les contes] ressemblent à des fragments d'une pierre brisée que l'on aurait dispersée sur le sol, au milieu du gazon et des fleurs : les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et c'est ce qui donne au conte sa valeur ». Voici ce que disaient les deux frères. N'est-ce pas là la traduction d'une extrême lucidité ? Leur œuvre fut ainsi de rassembler les fragments de cette pierre brisée et de les analyser, afin de reconstituer le passé germanique. L'idée du Reich, anciennement ancrée dans les esprits allemands, devait ainsi reprendre vie sur des fondements incontournables, ceux de la germanité, de la nature spirituelle allemande.

    Cependant, ce fut surtout dans le domaine linguistique que les Grimm furent les plus grands novateurs. Portés partout un courant indo-européaniste, illustré par les noms de Rask et de Bopp, ils s'illustrèrent sur les questions phonétiques. Je vous dis tout de suite qu'il s'agit-là de questions dans lesquelles je ne me sens guère à l'aise ! De cette époque, cependant, datent les termes d'Aryen, désormais tombé en désuétude en raison des distorsions qu'il a subies, et Indo-germanisch encore utilisé de nos jours en Allemagne, alors qu'on dit ailleurs Inde-Européen. Le nationalisme des deux frères reposait cependant sur une ambiguïté qui perdure encore aujourd'hui. On avait alors tendance à identifier peuple et langue. Les progrès de l'ethnologie et de l'anthropologie ont montré depuis que cette assimilation est à prendre avec circonspection. Mais peu importe. Toute science tend à s'affirmer. Le renouveau des études indo-européennes ne remet pas en cause, fondamentalement, les travaux des frères Grimm.

    Enfin, vous me demandez quel était leur rapport à l'Inde. Je pense qu'ils n'ignoraient pas les travaux de leurs contemporains sur l'Inde, Friedrich Schlegel, Görres ou Creuzer. Ni bien entendu les conclusions philosophiques que tira Schopenhauer de ces différentes recherches. Mais je ne crois pas que ce fût jamais pour eux un véritable centre d'intérêt. Sans doute s’arrêtèrent-ils à l'étude du sanskrit considéré alors comme la langue indo-européenne la plus pure, afin de tirer des conclusions de type linguistique relativement à la langue allemande, leur éternel souci. Mais je vous le répète, ce sont là des aspects de leurs travaux que je connais peu. Mon dessein était essentiellement, dans mon ouvrage, de montrer la structure trifonctionnelle des contes germaniques. Il serait d'ailleurs souhaitable un jour que l'on abordât de la même façon tout le corpus des contes indo-européens, de l'Islande à la Grèce, de l'Irlande à la Russie et aux Indes. J'aimerais par ex. que l'on se penchât sérieusement sur les Mille et Une Nuits. Je suis persuadé que l'Islam s'est introduit dans ces contes de la même façon que le Christianisme en Europe. Il y aurait là tout un système de lois à établir concernant la dévaluation des mythes iraniens, système à coup sûr parallèle à celui que l'on peut observer en Occident : inversion, substitution, dissociation, démonisation, incompréhension, etc.

    • Vous abordez dans votre livre le concept primordial pour l'âme européenne de Sehnsucht

    Je l'aborde sans l'aborder. Disons qu'elle est sous-jacente en permanence dans mon travail. Je crois, à l'instar des frères Grimm, que nous traversons une période de reconstruction de l'homme et de la conception du monde. Il faut bien se raccrocher à quelque chose, dans le vide qui nous entoure. Les racines éternelles du peuple me semblent la seule solution. Mon ouvrage est un peu en ce sens l'actualisation, grâce aux travaux les plus récents sur les lndo-Européens, des recherches des Grimm. La Sehnsucht est essentielle pour un esprit sans repère. C'est elle, sorte d'étoile brillant dans la ténèbre hivernale, qui nous guide vers la lumière. Elle nous indique l'essence des choses, qu'il convient à tout prix de conserver. La Sehnsucht se traduit en français par nostalgie. Elle est bien plus que cela. Elle n'a rien à voir avec un repli ou un regret frileux du passé. Fondamentalement dynamique, elle appelle l'avenir sur les fondements incontournables de la nature humaine. Toute âme bien née devrait sentir ce besoin de Sehnsucht, notion centrale d'une pensée de type cyclique, où l'homme deviendra homme nouveau sans jamais se renier. C'est cela qui est passionnant : considérer les métamorphoses d'une structure dont pas un élément ne souffre malgré les aléas de l'histoire. Seule la structure se module.

    • Quelle est la place du destin dans les Contes de Grimm ? Et donc celle de la Paganité nordique ?

    Le destin est une notion centrale dans les contes. À la fois pour ce qui concerne le récit et pour les personnages qui l'animent : héros, princesse, roi, voire même pour les entités chaotiques, telluriques, que sont les géants, les nains, les ondines, etc. En fait, les dises, ces sortes de fées qui originellement assistaient à la naissance d'un enfant, et qui ont plus tard glissé dans le concept de sorcières, sont omniprésentes dans les contes. Même quand elles n'y apparaissent pas. Ce sont elles qui ont transmis à chaque homme cette part du destin qui lui est attribuée. Selon quelles lois ? C'est là un mystère. Le grand mystère de la nature. Il est des hommes lumineux, des sur-hommes dirait Nietzsche, capables de prendre en compte les grands secrets cosmiques, capables de les aborder, de les affronter sans peur. C'est qu'en fait, pardonnez-moi l'expression, ils ne peuvent pas “faire autrement”. Ils sont tout simplement nés pour cela. Se soustraire à leur destin reviendrait pour eux à abdiquer. Et il n'est pas plus grande honte que l'inaccomplissement de soi. Le destin n'est pas le même pour tous. C'est ainsi. Il faut se soumettre sans aigreur à cette loi. Ce que je vous dis là peut sembler un lieu commun. En réalité, dans la mentalité nordique, cette idée correspond à une vision d'imbrication étroite de l'homme dans la nature. Face à ses manifestations, esprits de tous ordres comme nains et géants, seuls quelques hommes bien nés, comme le héros “coiffé” du conte 29, « Le diable et ses trois cheveux d'or », peuvent se permettre de l'affronter. Parce qu'ils ont reçu la gaefa, cette part supérieure du destin qui leur permet de surmonter les épreuves à eux imposées. En ce sens, le destin est dédoublé si l'on peut dire, dans les contes de Grimm. On rencontre le destin humain, invisible, et le destin naturel, qui se traduit par les rencontres avec les sorcières, les nains, les géants, les nixes, etc. Ce sont les épreuves, c'est-à-dire le dépassement de ces contradictions, de ces intérêts divergents, leur choc, qui forment le récit. Combat contre les forces naturelles, rites de passage, tel est le sens du destin, qui permet au héros de se dépasser lui-même et de coloniser des terres livrées aux forces telluriques.

    Ces œuvres populaires s'analysent de plusieurs façons, à partir de cette notion centrale de destin. D'abord, par le biais de la trifonctionnalité dumézilienne. Le héros, le gaefumadr, est un guerrier (Ilème fonction) qui parvient au statut de roi (Ière fonction). Cela ne veut pas dire que la troisième fonction soit absente dans les contes. Certaines épreuves sont trifonctionnelles. Blanche-Neige elle-même porte les couleurs trifonctionnelles : cheveux noirs, bouche rouge, peau blanche. Le roi, par définition, totalise en lui les trois fonctions. C'est pourquoi il se laisse parfois épouser par une sorcière (IIIème fonction) qui tend à l'empêcher de remplir son rôle de souverain. On peut aussi considérer les contes comme une mise en scène des principes dégagés par Jean Haudry. La lutte contre les forces chaotiques s'analyse comme étant un exemple caractéristique du thème de la traversée de la ténèbre hivernale. C'est pourquoi l'or est tellement présent dans les contes. Il est l'image de la lumière, du ciel diurne, alors que la forêt, lieu magique, symbolise le ciel nocturne. Aspect cyclique de l'initiation héroïque donc.

    Enfin, il convient de projeter ces enseignements dans la réalité, et je répondrai par­ là à la deuxième partie de votre question. Une pensée de type cyclique, je vous l'ai dit, fait le fond de ces petits récits populaires. C'est aussi le fond de la pensée nietzschéenne. Zarathoustra se retira sur la montagne pour contempler la lumière, tandis que déferlait l'humanité. Zarathoustra, ou Nietzsche, hommes lumineux en retrait, soumis aux épreuves de la ténèbre hivernale, dans un monde où les valeurs, inversées, faisaient la part belle aux hommes de troisième fonction, eux-mêmes envahis par les forces chaotiques destructrices de l'ordre naturel. Je vous l'ai dit, la structure de retrouve partout. Il convient seulement de savoir observer, de savoir lire, de savoir comprendre. Le mythe a tout à nous enseigner. Et lui seul. Tout le reste n'est que littérature. En ce sens, le destin, pour en revenir à votre question, est incontournable. Car il est la nature et l'homme. Qui ne font qu'un.

    • La troisième fonction indo-européenne semble donc omniprésente dans ces contes. Pourquoi ?

    Votre question est un peu la suite de la précédente. J'ajouterai cependant que l'homme lumineux, le héros, ne peut se mesurer à lui-même que contre la troisième fonction. Ou plus exactement contre les forces destructrices de la trifonctionnalité. Le dessein étant de raccrocher à tout prix cette troisième fonction aux deux fonctions supérieures. Je parle là peut-être de manière abstraite. Je vais vous donner un exemple précis. Le Christianisme, morale étrangère aux mentalités inde-européennes, a fini par se substituer totalement et assez rapidement à celles-ci, au moins chez les hommes des fonctions supérieures. Prenez la philosophie, la métaphysique par essence science de la nature. Quel rapport peut-on établir entre la chose en soi platonicienne et le Dieu transcendantal des Chrétiens ? Et pourtant pendant environ mille ans, toute la philosophie s'est penchée sur Dieu, alors qu'il est impossible de le penser. Le Christianisme s'est infiltré dans la philosophie en en trahissant les principes. Aussi les vieilles mentalités païennes se sont-elles réfugiées dans les couches de population les plus isolées, les plus retirées, chez les gens simples — cela dit sans aucune idée péjorative, au contraire. Ces gens, proches de la nature, ont seules su conserver l'essence des mentalités indo-européennes, qu'elles ont vécues, directement, au moins jusque dans les années 1930, voire 1950. Les fées, les nains, toutes ces créatures avaient une existence réelle dans leurs esprits. C'est pourquoi les contes - récits oraux par excellence - font une si large place à ces entités naturelles. Le héros est dans l'esprit paysan, populaire, un espoir permanent pour dépasser les craintes que suscitent tous les dérèglements de la nature, ou de la société. On ne peut pas aller contre la nature, contre le cours normal des choses. On ne peut non plus aller contre les mentalités d'un peuple, qui sont innées.

    • Avez-vous trouvé des traces de rites antiques ?

    Le conte a plutôt tendance à exposer un processus. Il est si dévalué qu'il fournit fort peu d'éléments concrets des anciennes croyances païennes. ll est né, vraisemblablement, au Moyen Âge, quand a triomphé le Christianisme. ll est souvenir plutôt qu'exposé. Ce n'est plus qu'un reliquat. Je ne fais que redire là ce que disaient les frères Grimm et que je rappelais plus haut. Pourtant, on rencontre de-ci de-là, dans certains contes, quelques traces rituelles, en particulier en ce qui concerne l'initiation des guerriers — fauves germaniques, du type Siegfried, tuant un dragon et mangeant son cœur. Mais c'est globalement là le principe de l'héroïsation de l'homme supérieur appelé à devenir roi. On ne peut pas véritablement se fonder sur les contes pour reconstituer, même en partie, les rituels d'initiation guerrière.

    Je prendrai plutôt un autre exemple, même si là encore, les règles suivies par les anciens Germains ne sont pas clairement exposées. Je veux parler de la question de la colonisation d'une terre. Je vous parlais tout à l'heure des différentes approches possibles des contes. Qui n'en font structurellement qu'une, rappelons-le. Il en est une autre que je n'ai pas encore soulignée, et qui est peut-être la plus immédiatement compréhensible, car elle ressort du vécu quotidien de nos ancêtres. Vous ai-je parlé des remarquables travaux de Claude Lecouteux, concernant les fées, fantômes, nains et esprits divers ? Créatures telluriques, elles demandent à être amadouées ou vaincues, pour que l'homme accède au droit de s'implanter sur les terres qu'elles occupent. Les contes relatent précisément les combats menés contre elles par les héros. C'est ainsi qu'on relève des cas où les nains demandent à être nourris en échange de quoi ils cèdent leur droit sur leur territoire. On sait précisément que lors de l'installation d'une nouvelle demeure humaine, il convenait de laisser des aliments pour l'habitant du lieu afin de se l'approprier. Rien n'est dit, véritablement, sur les rites suivis dans des cas comme ceux-ci dans les contes. Mais des parallèles peuvent être établis avec ce que l'on sait de l'existence des anciens Germains et Scandinaves. Pareillement, lors de ces installations dans de nouvelles demeures, on faisait passer d'abord des animaux, qui était censés se substituer à des esprits rebelles, en les chassant. Le cas est frappant dans « Les musiciens de la ville de Brême », où les animaux, un âne, un chien, un chat et un coq, effraient des brigands, mauvais esprits du lieu. Malgré leur aspect peut-être superstitieux, ces exemples nous rappellent une idée fondamentale bien oubliée aujourd'hui : il faut aller vers la nature à la fois avec défiance et respect. Elle est l'écrin dans lequel nous vivons, écrin qui peut être dangereux, mais qu'il faut savoir préserver. Ces exemples se rattachent tous à la magie, elle-même issue du chamanisme. Le héros est un guerrier-fauve, rappelons-le, qui voyage avec ses esprits animaux. Cela, c'est la forme, désuète, archaïque, même si elle possède une infinie poésie. Plus intéressante pour nous aujourd'hui est la structure. Pardonnez-moi d'insister sur ce point, mais il est essentiel.

    • Est-il possible de lier pensée archaïque indo-européenne et psychanalyse ?

    Vous passez là à tout autre chose ! Mais pourquoi dites-vous archaïque ? Je reprends ce que je viens de dire : la structure demeure, même aujourd'hui, si les formes anciennes ont disparues. J'ai en effet tenté, en peu de mots, à la fin de mon ouvrage d'exposer les principes des rapports entre psychanalyse et mentalité inde-européenne. Pourquoi ? Simplement parce que le conte est le terrain privilégié de l'étude psychanalytique, depuis Bruno Bettelheim. On y cherche les traces du développement psychique des enfants. À croire que nos ancêtres étaient tous des enfants ! Je crois plutôt que nous avons oublié les principes de leur pensée, et que nous les traitons d'enfants parce que nous ne savons plus ce que nous sommes. Ce que j'ai voulu montrer dans ma conclusion concerne les rapports des notions freudiennes de ça, de moi et de sur-moi avec les questions de dédoublement magique indo-européennes. Celles-ci mettent en avant un fonctionnement de type dialectique de l'esprit humain. Renversement, retournement, dépassement, ce que Hegel traduisait par le verhe aufhehen [relever]. D'une certaine façon, nos ancêtres, et particulièrement les Germains, analysaient ce fonctionnement par une sorte d'imagerie dans laquelle intervenaient les idées d'esprit et de forme. Ainsi, le hugr, à peu près synonyme d'esprit, pouvait se désincarner, sortir de sa forme humaine pour en emprunter d'autres, aussi bien animales. C'était en somme une façon de se dépasser soi-même, comme le fait un dialecticien qui soulève son intellect afin de comprendre l'essence des choses. Voyez Hölderlin. Il cherche par-là à faire un tout avec l'univers, comme le héros-guerrier indo­-européen se pénétrait des esprits de la nature. Intégrer le ça dans le moi, c'est assurer la réussite du sur-moi. Bruno Bettelheim montre parfaitement ce fonctionnement en analysant La reine des abeilles des frères Grimm. Mais quand il a dit cela, qu'a-t-il dit ? Rien qui n'ait déjà été découvert par les Indo-Européens, de manière empirique ou philosophique. Ce ne serait rien s'il n'intervenait pas des sous-entendus de culpabilisation. Quand le hugr sort de sa forme ou harnr, il se dédouble. Conclusion : celui qui se meut sur ce terrain, est un fou, un malade, qu'il faut soigner. En un mot, il est dangereux de tenter les expériences intellectuelles les plus élevées. Il s'agit de l'irruption dans les mentalités indo-européennes d'une morale qui lui est étrangère, et tend à déstabiliser l'homme. Il n'est pas jusqu'au conte de Blanche-Neige, exemple parfait d'héroïsation féminine, qui ne soit analysé sous l'angle du complexe d’Œdipe. Blanche­ Neige aurait eu des penchants adultérins pour son père.

    Comprenez-moi bien, je ne nie nullement la validité de la démarche psychanalytique. Elle est de fonctionnement dialectique, donc indo-européenne. Ce que je ne peux concevoir, c'est sa forme, sa réalisation, fondée sur la sexualité, et qui par là, cherche sans cesse à culpabiliser même les actes les plus nobles. De toute façon, il faut bien admettre que cette forme demeure une simple vision du fonctionnement psychanalytique, mais que l'on pourrait très bien en imaginer d'autres, ancrées dans d'autres concepts non culpabilisants. Le lien psychanalytique de la forme à la structure est selon moi des plus lâches.

    • Les thèmes de la Chasse sauvage, du Berserkr jouent-ils un rôle important dans les Contes ?

    Deux aspects sont à distinguer dans votre question. Le berserkr est certes présent dans le mythe de la Chasse sauvage, mais il en est également indépendant. Il apparaît extrêmement souvent dans les contes de Grimm, et il est même possible grâce à la méthode comparatiste, de reconstituer grâce aux textes eddiques les rites initiatiques des guerriers-fauves. J'ai déjà évoqué cela dans une de vos questions précédentes. Le berserkr est très proche du héros, même s'il en est quelque peu différent, en ce sens qu'il n'est pas nécessairement appelé à devenir un souverain. Je vous renvoie sur ce point au livre de Dumézil, Heur et malheur du guerrier. Quant au thème de la Chasse sauvage, il n’apparait pas dans les contes. Étrangement, car il est fondamentalement germanique. Odhinn, le grand Dieu du savoir, en est le guide. ll mène la sarabande au solstice d'hiver. Dieu de la nuit et de la lumière, il conduit ses guerriers, les cinherjar, correspondants des berserkir terrestres, à un moment très fort de l'année, où les esprits se manifestent aux vivants. ll est d'autre thèmes ou motifs qui n'apparaissent pas non plus dans les contes. La sorcière par ex., n'est jamais la voyageuse au balai que l'on connaît. Peut-être parce que son inspiration dans les contes germanique provient surtout de la voyante ou völva, sorte de femme savante du paganisme nordique, assez différente du chaman sibérien voyageant dans l'espace en chevauchant l'arbre du monde, autre origine de la sorcière.

    Cela dit, on ne comprend pas très bien pourquoi certains thèmes ont été retenus au détriment d'autres. Les excellents travaux de Philippe Walter sur les romans médiévaux, éclairent sans doute bien des points en ce domaine. Son modèle de lecture calendaire de la littérature du Moyen-Âge, de type cyclique donc, ouvre bien des perspectives sur la constitution des thèmes païens passés dans les contes. Créatrice de motifs, cette littérature mythique dévaluée par le christianisme, a fini par sombrer dans le conte populaire. Celui-ci reflète le grand mythe du combat héroïque et lumineux contre les forces chaotiques, plus qu'il ne traduit des thèmes du vécu quotidien, fut-il annuel, cyclique. Sans doute la mémoire populaire a-t-elle tenté de préserver ce qui disparaissait, ses légendes, ses mythes ? Aucun dieu du Nord n'apparaît plus dans les contes, mème si la figure d'Odhinn demeure omniprésente, en arrière-plan dans l'initiation des héros et parfois dans leurs métamorphoses animales. Odhinn en revanche a subsisté longtemps dans les croyances populaires, même encore aujourd'hui au moment de Noël. Le Chasseur noir est toujours évoqué en certaines contrées du nord de l'Allemagne, de la Suède ou du Danemark. ll faudrait donc distinguer entre mémoire mythique et culture populaire, distinction qui seule expliquerait les choix effectués par les conteurs. En ce sens, le conte serait une transcription naïve, populaire, de la légende de Siegfried. Car à bien y regarder, malgré son extrème variété, le conte narre presque toujours la méme histoire. Rien n'est à la fois plus monotone et plus divers que les contes.

    • Mais en fin de compte, pourquoi relire Grimm aujourd'hui ?

    GrimmIl est des éducateurs ou des enseignants qui condamnent fermement le conte dans les lectures enfantines. Au mieux, on l'édulcore jusqu'à lui faire perdre tout son sens. Je pense au contraire qu'il est nécessaire à la formation de l'enfant : il lui apprend que le monde qui l'environne est difficile, et qu'il devra combattre pour vivre. Ses opposants mettent en avant son irréalité et la terreur qu'il suscite. Peut-être. Mais le rêve ? Les enfants n'en ont-ils pas besoin aujourd'hui, et plus que jamais ? Je ne vous dis là que des banalités. Il est une autre dimension, bien plus importante à mon sens. Je pense, je suis même convaincu, que nous traversons une période de réévaluation du monde. Ce que d'aucuns traduisent pas les notions d'inter-règne, ou de traversée de la ténèbre hivernale. Dans le vide obscur qui nous environne, il convient comme je vous le disais tout à l'heure, de se raccrocher à des fondements indestructibles, car inhérents à la nature humaine. Sur quoi nous pourrons refondre l'homme et la société. Dans ce contexte, il est évidemment capital de relire nos vieux mythes, nos vieilles traditions, nos vieux contes. Et cela est valable aussi bien pour les adultes que pour les enfants. Le conte est refondateur des structures mentales quand elle partent à la dérive. Il a une fonction éducatrice incontournable. Si j'ai écrit ce livre, c'est précisément pour témoigner de cette fonction. Il s'agit dans mon esprit d'éclairer la lanterne des parents, afin qu'ils puissent expliquer plus tard à leurs enfants les raisons pour lesquelles ils leur ont raconté des histoires comme Blanche-Neige, La gardeuse d'oies, Raiponce, Les trois petits hommes de la forêt, Nain Tracassin (Rumpelstilzschen), Blanchette et Rosette, Hansel et Gretel, etc. L'enfant s'identifie si facilement aux héros victorieux ou aux victimes. Profitons-en ! montrons­ leur le chemin de la noblesse d'âme. Qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire. Qu'ils apprennent à ne pas se soumettre. Qu'ils sachent discerner la lumière dans les ténèbres, même présentées comme lumineuses. Le conte permet de renverser sa pensée, quand on sait le lire et le comprendre, en dépassant les seules images du récit. Il suscite ce retournement mental qui soulève l'homme, le place en retrait d'un univers artificiel, et lui fait considérer la véritable action, l'action juste qu'il doit mener pour reconstruire le monde, l'homme et la société. Car le conte est essence de sa pensée. Chaque peuple devrait aujourd'hui relire ses contes pour se redéfinir.

    ► Propos recueillis par CG, Antaios n°12, 1997.

     

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    ♦ POUR PROLONGER :

     

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    Redécouvrez les contes de Grimm

    L’Allemagne célèbre cette année le 200ème anniversaire de la naissance de Jacob Grimm : juste hommage envers un homme dont l'œuvre, indissociable de celle de son frère Wilhelm, a profondément marqué son temps. Car Jacob et Wilhelm Grimm n'ont pas seulement été les conteurs dont plusieurs générations d’enfants ont appris à connaître le nom. Jacob Grimm, qui, en novembre 1830, qualifiait le patriotisme de "sentiment divin" et qui, en 1846, participant à Francfort à un congrès de germanistes réunis sur le thème Qu'est-ce qu'un peuple ?, disait : « Un peuple est la quintessence (Inbegriff) des hommes qui parlent la même langue », fut aussi, en même temps qu'un savant considéré aujourd'hui comme l'un des pères de la philologie moderne, l'un des auteurs du renouveau de la conscience nationale et populaire en Europe.

    Grimm[Ci-contre : Frères Grimm en 1854, frontispice du Dictionnaire allemand]

    Le premier fils de Philipp Wilhelm Grimm et Dorothea Zimmer étant mort en bas âge, Jacob et Wilhelm Grimm furent les aînés des 8 enfants de la fratrie subsistante. La famille remonte à un Johannes Grimm, qui fut maître de poste à Hanau vers 1650. C'est dans cette ville que Jacob naît le 4 janvier 1785, 13 mois avant Wilhelm. On est alors à la frontière de deux mondes. En France, les signes avant-coureurs de la Révolution se multiplient. Le Times est fondé à Londres. En Prusse, fonctionne la première machine à vapeur ; le Grand Frédéric règne à Sanssouci.

    Juriste de son état, le père Grimm est nommé fonctionnaire à Steinau en 1791. La famille déménage avec lui pour s'installer dans la Hesse, région située à la frontière de la plaine du Nord et du fossé rhénan, qui fut occupée dès le VIIIe siècle par les Francs. Cinq ans plus tard, Philipp Wilhelm Grimm disparaît ; sa femme ne lui survivra que quelques années (le fils aîné se retrouvera chef de famille à 23 ans). Jacob et Wilhelm sont envoyés chez leur tante, à Kassel, où ils fréquentent le célèbre Lyceum Friedricianum.

    Au printemps de 1802, Jacob Grimm s'inscrit à l'université de Marburg pour y faire des études de droit. Âgé de 17 ans, c'est alors un adolescent grave, mélancolique, au caractère réservé, qui passe déjà pour un travailleur opiniâtre. À Marburg, il se lie rapidement avec le juriste Friedrich Carl von Savigny, le fondateur de l'école du droit historique, et cette relation va exercer sur lui une empreinte déterminante. En 1803, tandis que Savigny lui fait connaître la littérature médiévale, il entre aussi en contact avec Clemens Brentano et lit avec enthousiasme les Minnelieder aus dem schwäbischen Zeitalter de Ludwig Tieck.

    En 1805, c'est l'expérience décisive. De février à septembre, Jacob Grimm accompagne Savigny à Paris — ville qu'il trouve bruyante et fort sale ! Par contre, à la Bibliothèque impériale, il découvre toute une série de manuscrits littéraires allemands du Moyen Age qui lui emplissent le cœur d'une singulière exaltation. À dater de ce jour, sa vocation est faite : il se consacrera à l'étude des monuments culturels du passé national. Tout l'y pousse, et d'abord la triste situation dans laquelle se trouve son pays.

    La Prusse, en effet, depuis la défaite de Valmy (1792), connaît des jours sombres. En 1805, Jacob Grimm s'afflige de voir "l’Allemagne enserrée en des liens indignes, le pays natal bouleversé et son nom même anéanti". L'année suivante, ce sera la catastrophe. Inquiet de la formation de la Confédération du Rhin, Frédéric-Guillaume III s'allie à la Russie. Las ! En quelques mois, la coalition s'effondre. Après les défaites d'Iéna et d'Auerstedt, les troupes napoléoniennes occupent Berlin. En 1807, au traité de Tilsit, la Prusse, dépossédée de la moitié de son territoire, se voit en outre condamnée à payer des indemnités de guerre considérables. Brême, en 18l0, deviendra sous l'occupation française le chef-lieu du département des Bouches-du-Weser ! L'identité allemande, dès lors, est menacée.

    Aussi bien, pour J. Grimm, l'étude de la littérature nationale n'est-elle pas qu’une simple démarche universitaire. C'est un acte de foi politique, qui participe d'une véritable réforme intellectuelle et morale. Celle-ci trouve son point d'appui dans la première réaction romantique, centrée autour de l'école de Heidelberg qui, avec Arnim et Brentano, s'emploie notamment à définir les éléments constitutifs de la nationalité. « Ces écrivains — souligne Jacques Droz— ont admis qu'il ne pouvait pas y avoir de réveil du peuple si celui-ci ne prenait pas conscience qu'il recelait en son sein, s’il ne substituait pas à une culture réservée à une élite une culture véritablement populaire, si l’individu ne cherchait pas à se rattacher spirituellement à la nation tout entière » (Le romantisme politique en Allemagne, 1963, p. 23).

    À l'heure de l’éveil des nationalités, l'entreprise des frères Grimm vise donc à faire prendre conscience aux Allemands de la richesse du patrimoine culturel qui leur est commun et à leur montrer que ce patrimoine, qui représente "l’âme germanique" dans son essence, en même temps que la "conscience nationale courbée sous l'occupation", peut servir aussi de base à leur unité politique.

    Dans ses Souvenirs, Grimm raconte dans quel esprit il entreprit à Paris ces études auxquelles il allait consacrer toute sa vie : "Je remarquai d’abord que presque tous mes efforts ou bien étaient consacrés à l’étude de notre langue ancienne, de notre poésie ancienne, de notre droit ancien, ou bien s’y rapportaient directement. Certains peuvent avoir considéré ou considèrent encore que ces études sont sans aucun profit ; pour moi, elles me sont apparues de tout temps comme une tâche noble, sérieuse, qui se rapporte de façon précise et forte à notre patrie commune et fortifie l’amour qu’on lui porte" (Kleinere Schriften, Berlin, 1864, vol. I, p. 64).

    C’est dans la même intention qu'Achim von Arnim et C. Brentano collectent les vieilles poésies populaires. En septembre 1806, Arnim écrit à Brentano : « Celui qui oublie la détresse de la patrie sera oublié de Dieu en sa détresse ». Quelques jours plus tard, à la veille de la bataille d'Iéna, il distribue aux soldats de Blücher des chants guerriers de sa composition. Parallèlement, il jette les bases de la théorie de l'État populaire (Volksstaat). Systématiquement, le groupe de Heidelberg s'emploie ainsi à mettre au jour les relations qui existent entre la culture populaire et les traditions historiques. Influencé par Schelling, Carl von Savigny oppose sa conception historique du droit aux tenants du jusnaturalisme [droit naturel]. Il affirme qu'aucune institution ne peut être imposée du dehors à une nation et que le droit civil est avant tout le produit d’une tradition spécifique mise en forme par la conscience populaire au cours de l'histoire. Le droit, dit-il, est comme la langue : « Il grandit avec le peuple, se développe et meurt avec lui lorsque celui-ci vient à perdre ses particularités profondes » (De la vocation de notre temps pour la législation et la science du droit).

    Avec les romantiques, J. Grimm proteste lui aussi contre le rationalisme des Lumières. Il exalte le peuple contre la culture des "élites". Il célèbre l'excellence des institutions du passé. Revenu à Kassel, où Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, s’installe en 1807 au Château de Wilhelmshöhe (construit au pied d'une colline dominant la ville par le prince-électeur Guillaume Ier), il occupe avec son frère diverses fonctions dans l'administration et à la bibliothèque. À partir de 1808, ils collaborent tous deux à la Zeitung für Einsiedler, où l'on retrouve les signatures de Brentano, Arnim, Josef Görres, etc. En 1813, ils lanceront leur propre publication, les Altdeutsche Wälder.

    Le premier livre de J. Grimm, Über den altdeutschen Meistergesang, paraît à Göttingen en 1811. Contestant les rapports établis habituellement entre la poésie raffinée du Moyen Age (Meistergesang) et le chant populaire (Minnegesang), l’auteur y défend l'idée que la "poésie naturelle" (Naturpoesie) est absolument supérieure à la "poésie artistique" (Kunstpoesie), tout comme la source jaillissante de l'âme populaire est supérieure aux œuvres des élites cultivées. La "poésie naturelle", disait déjà Herder, fait comprendre le sens de l'univers ; elle maintient vivant le lien entre l'homme et la nature. Étant l'expression même des croyances instinctives et des sentiments du peuple, elle apparaît dès que les hommes font advenir en eux à la présence ce qui les apparente au monde. La Kunstpoesie, au contraire, si belle qu'elle puisse être, est inévitablement affectée d’individualisme et d'artificialité. Au-delà de ses qualités mêmes, elle traduit une coupure "intellectuelle" qui est un germe de déclin (on retrouve ici l'idée que le raffinement équivaut déjà à une perte de puissance, à un début d'épuisement).

    Contrairement à Görres, J. Grimm va jusqu'à éliminer toute activité particulière ou individuelle dans la production poétique populaire ! Celle-ci, selon lui, se manifestespontanément, de façon divine au sens propre. La vérité légendaire ou mythique, d'essence divine elle aussi, s'oppose de la même façon à la vérité historique humaine. De façon plus générale, tout ce qui se perd dans la nuit des temps, tout ce qui relève de l'ancestralité originelle, est divin. Résumant ses idées sur ce point, J. Grimm déclare vouloir montrer qu'« une grande poésie épique a vécu et régné sur toute la surface de la terre, puis a peu à peu été oubliée et abandonnée par les hommes, ou plutôt, car elle n'a pas été abandonnée tout à fait, comment les hommes s'y alimentent encore ». Il ajoute : « De même que le paradis a été perdu, le jardin de l'ancienne poésie nous a été fermé ». Et plus loin : « Je ne regarde pas le merveilleux comme une rêverie, une illusion, un mensonge, mais bien comme une vérité parfaitement divine ; si nous nous rapprochons de lui, il ne s'évanouit nullement à la façon d'un brouillard, mais prend toujours un caractère plus sacré et nous contraint à la prière. (…) C'est pourquoi l'épopée n'est pas simplement une histoire humaine, comme celle que nous écrivons maintenant, mais contient aussi une histoire divine, une mythologie ». Cette thèse quelque peu extrême ne convainc pas Arnim, pas plus que Schlegel ou Görres, et moins encore Brentano. Des discussions passionnées s'ensuivent…

    Dans les années qui suivent, les frères Grimm vont approfondir leur intuition en se penchant sur de grands textes littéraires. Ils travaillent d'abord sur la Chanson des Nibelungen, puis sur les chansons de geste, les vieux chants populaires écossais, les runes, l'Irminsul. Ils préparent aussi une nouvelle édition du Hildebrandslied et du Reinhard Fuchs, et s'attaquent à la traduction d'une partie de l'Edda. Wilhelm, de son côté, traduit les Altdänische Heldenlieder (Heidelberg, 1811), qu'il n'hésite pas à comparer aux poèmes homériques et qu'il oppose à la littérature des scaldes à la façon dont Jacob oppose Naturpoesie et Kunstpoesie. Les deux frères, enfin, déploient une intense activité pour recueillir les contes populaires qui vont constituer la matière de leur ouvrage le plus fameux : les Contes de l’enfance et du foyer.

    Le premier volume de ces Contes (Kinder- und Hausmärchen) est publié à Noël 1812 par la Realschulbuchhandlung de Berlin. Les frères Grimm l'ont dédié à leur "chère Bettina", épouse d'Arnim et sœur de Brentano (la fille de Bettina épousera par la suite le fils de Wilhelm Grimm). Le volume suivant paraîtra en 1815. Un 3ème volume, contenant les variantes et les commentaires, sortira en 1822 à l’instigation du seul Wilhelm Grimm. Dès sa parution, l'ouvrage connaît le plus vif succès. Goethe le recommande à Mme de Stein comme un livre propre à "rendre les enfants heureux". Schlegel, Savigny, Arnim s'en déclarent enchantés. Seul C. Brentano reste réservé.

    C'est en 1806, dès le retour de Jacob de Paris, que les deux frères Grimm ont commencé leur collecte. La région dans laquelle ils vivent s'avérait d'ailleurs particulièrement propice à la réalisation de leur projet. Sur les chemins de la Hesse et de la Weser, dans le pays de Frau Holle, les "fées" semblent avoir de tout temps trouvé refuge. Entre Hanau et Brême, Steinau et Fritzlar, Munden et Alsfeld, les légendes se sont cristallisées autour des forêts et des villages, des collines et des vallées. Aujourd'hui encore, dans les bois environnants, près des vieilles maisons à colombage, aux toits de tuile rouge et aux murs recouverts d'écailles de sapins, la trace des frères Grimm est partout (1).

    La plupart des contes réunis par Jacob et Wilhelm Grimm ont été recueillis auprès de gens du peuple : paysans, artisans, servantes. Deux femmes ont à cet égard joué un rôle essentiel. Il s'agit d'abord d'une paysanne de Niederzwehrn, près de Kassel, à laquelle Wilhelm Grimm donne le nom de "Frau Viehmännin" et dont le nom exact était Dorothea Viehmann (2). L'autre femme était Marie Hassenpflug (1788-1856), épouse d'un haut fonctionnaire hessois installé à Kassel ; on estime que les frères Grimm recueillirent une cinquantaine de contes par son intermédiaire. Ces 2 femmes étaient d'origine huguenote. Par sa mère, Marie Hassenpflug descendait d'une famille protestante originaire du Dauphiné. En 1685, la révocation de l'édit de Nantes conduisit en effet quelque 4.000 huguenots français à s'installer en Hesse, dont 2.000 dans la ville de Kassel.

    Cette ascendance huguenote des deux principales "informatrices" des frères Grimm a conduit quelques auteurs modernes à gloser de façon insistante sur les "emprunts français" (Heinz Rölleke) auxquels les deux frères auraient eu recours. Certains en ont conclu à "l'inauthenticité" des contes de Grimm, qui trouveraient leur véritable origine dans les récits littéraires de Charles Perrault ou de Marie-Catherine d'Aulnoy, beaucoup plus que dans l’authentique "tradition populaire" allemande. Cette thèse, poussée à l’extrême par l'Américain John M. Ellis (One Fairy Story, Too Many. The Brothers Grimm and Their Tales, Univ. of Chicago Press, 1983) qui va jusqu'à parler de "falsification" délibérée, est en fait inacceptable. Il suffit de lire les Contes de Grimm pour s'assurer que l'immense majorité de ceux-ci ne se retrouvent ni chez Perrault ni chez Mme d'Aulnoy. Les rares contes présents chez l'un et chez l'autre auteur (Hänsel et Gretel et le petit Poucet, Aschenputtel et Cendrillon, Dornröschen et la Belle au bois dormant, etc.) ne constituent d'ailleurs pas la preuve d'un "emprunt". Perrault ayant lui-même largement puisé dans le fonds populaire, il y a tout lieu de penser que les frères Grimm ont simplement recueilli une version parallèle d'un thème européen commun. Le fait, enfin, que certains contes de Grimm aient été directement recueillis en dialecte hessois ou bas-allemand et que, de surcroît, la majeure partie d'entre eux renvoient de toute évidence à un héritage religieux germanique, montre que les accusations de John M. Ellis sont parfaitement dénuées de fondement.

    En fait, pour les frères Grimm, le conte populaire fait partie de plein droit de la Nationalpoesie. Au même titre que le mythe, l'épopée, le Volkslied (chant populaire), il est une « révélation de Dieu » surgie spontanément dans l'âme humaine. Évoquant les contes, dont il dit que « leur existence seule suffit à les défendre », Wilhelm Grimm écrit : « Une chose qui a, d'une façon si diverse et toujours renouvelée, charmé, instruit, ému les hommes, porte en soi sa raison d’être nécessaire et vient nécessairement de cette source éternelle où baigne toute vie. Ce n'est peut-être qu'une petite goutte de rosée retenue au creux d'une feuille, mais cette goutte étincelle des feux de la première aurore ».

    En retranscrivant les contes populaires qu'ils entendent autour d'eux, les deux frères restent donc rigoureusement fidèles à leur démarche originelle. Leur but est toujours de faire éclore à la conscience allemande les sources de son identité, de redonner vie à l'esprit populaire à l'œuvre dans ces récits que le monde rural s'est retransmis au fil des siècles. Leur démarche est par-là foncièrement différente de celle des auteurs français. Tandis que l'œuvre de ces derniers s'inscrit dans un contexte littéraire et "mondain", la leur entend plonger aux sources mêmes de "l'âme nationale". Elle est un geste de piété en même temps qu'un acte radicalement politique. Certes Jacob et Wilhelm Grimm ont le souci de remettre en forme les contes qu'ils recueillent mais c'est avant tout le respect qui commande leur approche. Mus par un parti pris de fidélité, ils ne s'intéressent ni aux formes littéraires ni au "moralités" qui enchantaient Perrault. Ils ne visent pas tant à amuser les enfants ou à distraire la cour d'un prince ou d'un roi qu'à recueillir à la source, de la façon la plus minutieuse qui soit, les traces encore existantes du patrimoine auquel ils entendent se rattacher. Bref, comme l'écrit Lilyane Mourey, ils entendent travailler "au nom de la patrie allemande" (3). Tonnelat, de même, insiste sur « les rapports qu'ils croyaient apercevoir entre le conte et l'ancienne légende épique des peuples germaniques. Rapports si étroits qu'on ne peut plus, lorsqu'on va au fond des choses, distinguer l'un de l'autre. Le conte n'est qu'une sorte de transcription des grands thèmes épiques en un monde familier tout proche de la simple vie du peuple » (Les frères Grimm : Leur œuvre de jeunesse, A. Colin, 1912, pp. 214-215).

    L'étude des contes populaires (Märchenforschung), dont J. et W. Grimm ont ainsi été les précurseurs, a donné lieu depuis plus d'un siècle à des travaux aussi érudits que nombreux. La matière, par ailleurs, n'a cessé d’être plus étroitement cernée. En 1910, le folkloriste finlandais Antti Aarne a publié une classification des contes par thèmes et par sujets (The Types of the Folktale, Suomaleinen Tiedeakatemia, Helsinki, 1961) qui, affinée par Stith Thompson (The Folk Tale, Dryden Press, New York, 1946 ; Motif Index of Folk Litterature, 6 vol., Indiana Univ. Press, Bloomington, 1955), est aujourd'hui universellement utilisée. Elle ne rassemble pas moins de 40.000 motifs principaux. Pour le seul domaine d'expression française, on a dénombré plus de 10.000 contes différents (cf. Paul Delarue, Le conte populaire français. Catalogue raisonné des versions de France et des pays de langue française d'outre-mer, Maisonneuve et Larose, 1976), dont un grand nombre trouvent leur origine dans la matière de Bretagne.

    S’il est admis que le conte tel que nous le connaissons apparaît aux alentours du Xe siècle, époque à laquelle il semble prendre le relais du récit héroïque ou épique, se comprend mieux alors que l'étude des filiations, des modes de transmission et des variantes représente un énorme champ de travail. Pour Cendrillon, par ex., on n'a pas dénombré moins de 345 variantes ! Selon l'école finlandaise, la comparaison de ces variantes permet le plus souvent de reconstruire une forme primordiale" (à la façon dont la comparaison des langues européennes a permis aux philologues de "reconstruire" l'indo-européen commun), mais le bien-fondé de cette démarche est contesté par certains. Ainsi que l'avait pressenti J. Grimm, le problème de l'origine des contes renvoie en fait à celui de la formation de la pensée mythique. C'est dire qu'il est impossible de la situer avec précision. Diverses thèses ont néanmoins été avancées. Plusieurs auteurs (P. Saintyves, V.J. Propp, Sergius Golowin, A. Nitzschke) ont recherché cette origine dans de très anciens rituels. Plus généralement, la parenté des contes et des mythes religieux est admise par beaucoup mais les opinions diffèrent quant à savoir si les contes représentent des "résidus" des mythes ou, au contraire, s'ils les précédent. Tout récemment, le professeur August Nitzschke, de l’université de Stuttgart, a affirmé que l'origine de certains contes pourrait remonter jusqu'à la préhistoire de la période post-glaciaire. Après Paul Saintyves (Les contes de Perrault et les récits paralléles, Émile Nourry, 1923), d'autres chercheurs, not. C.W. voit Sydow et Justinus Kerner, ont essayé de démontrer l'existence, effectivement fort probable, d'un répertoire de base indo-européen.

    Dans la préface au second volume de leur recueil, les frères Grimm déclarent, eux aussi, qu'il y a de bonnes raisons de penser que de nombreux contes populaires renvoient à l'ancienne religion germanique et, au-delà de celle-ci, à la mythologie commune des peuples indo-européens. Le 3ème volume propose à cet égard divers rapprochements qui, par la suite, ont été constamment repris et développés. Le thème de Cendrillon (Aschenputtel), par ex., est visiblement apparenté à l'histoire de Gudrun. L'histoire des deux frères (conte 60) évoque la légende de Sigurd. La Belle au bois dormant (Dornröschen), dont le thème se trouve dès le XIVe siècle dans le Perceforest, est de toute évidence une version populaire de la délivrance de Brünhilde par Siegfried au terme d'une quête "labyrinthique", etc. D'autres contes renvoient probablement à des événements historiques. Il en va ainsi de Gnaste et ses trois fils (conte 138), qui conserve apparemment le souvenir de la christianisation forcée du peuple saxon et se termine par cette apostrophe : « Bienheureux celui qui peut se soustraire à l'eau bénite ! »

    N'a-t-on pas été jusqu'à voir dans l'histoire de Blanche-Neige (Schneewittchen) l'écho d'un vieux conflit entre le droit saxon et le droit romain, où les 7 nains auraient représenté les 7 anciennes provinces maritimes frisonnes ? Et dans l'exclusion de la 13ème fée dans la Belle au bois dormant un souvenir du passage, chez les anciens Germains, de l'année de 13 mois à celle de 12 (Philipp Stauff) ? Certaines de ces hypothèses sont aventurées. Mais derrière les "sages femmes" dont parlent les frères Grimm, il n'est pas difficile d'identifier d’anciennes "sorcières" (Hexe) persécutées (4), tout comme les 3 fileuses incarnent les 3 Nomes, divinités germaniques du destin (5).

    Bien d'autres interprétations ont été avancées, qui font appel à l'ethnologie et à la psychologie aussi bien qu'à l'histoire des religions ou à l'anthropologie : analyses formelles (Vladimir Propp), approches historiques ou structuralistes, recours à l'inconscient collectif du type jungien (Marie-Louise von Franz), études symboliques (Claudio Mutti), aspects thérapeutiques de l'école de Zurich (Verena Kast), exploitations parodiques (Iring Fetscher), etc.

    L'importance qu'ont les relations de parenté dans la plupart des contes populaires a aussi donné lieu, not. chez Bruno Bettelheim (Psychanalyse des contes de fées, Laffont, 1979) et Erich Fromm (Le langage oublié, Payot, 1980), à des interprétations psychanalytiques. Pour Bettelheim, les contes ont essentiellement pour but de permettre aux enfants de se libérer sans dommage de leurs craintes inconscientes : l’heureux dénouement du récit permet au moi de s'affirmer par rapport à la libido. En fait, comme le montre Pierre Péju (La petite fille dans la forêt des contes, Laffont, 1981), cette interprétation n'est acquise qu'au prix d'une réduction qui transforme le conte en "roman familial" par le biais de la "moulinette psychanalytique". Elle laisse "l'histoire" des contes entièrement de côté, avec tous ses arrière-plans mythiques et ses variantes les plus significatives. Bettelheim, finalement, ne s'intéresse pas aux contes en tant que tels ; il n'y voit qu'un mode opératoire à mettre au service d'une théorie préformée sur la personnalité psychique — ce qui ne l'a d'ailleurs pas empêché d'exercer une profonde influence (6).

    Pour Bettelheim, le conte aide l'enfant à devenir adulte. Pour Jacob Grimm, il aiderait plutôt les adultes, en les remettant au contact de l'originel, à redevenir des enfants. Ce n'est en effet qu'à une date relativement récente que les contes ont constitué un genre littéraire "pour les enfants". Le recueil des frères Grimm évoque d'ailleurs dans son titre aussi bien l'enfance que le foyer : si les enfants entendent les contes dans le cercle de famille, ils n'en sont pas pour autant les destinataires privilégiés. Dans une lettre à L.J. Arnim, Jacob Grimm écrit : « Ce n'est pas du tout pour les enfants que j'ai écrit mes contes. Je n'y aurais pas travaillé avec autant de plaisir si je n'avais pas eu la conviction qu'ils puissent avoir de l'importance pour la poésie, la mythologie et l'histoire, aussi bien à mes yeux qu'à ceux de personnes plus âgées et plus sérieuses ».

    Produit d'un fond culturel retransmis par voie orale pendant des siècles, sinon des millénaires, le conte populaire est en fait, comme disent les linguistes, un modèle fort qui va bien au-delà du simple divertissement. Les lois du genre en font le véhicule et le témoin privilégié d'un certain nombre de types et de valeurs, grâce auxquels l'auditeur peut à la fois s'appréhender comme l’héritier d'une culture particulière et s'orienter par rapport à son environnement.

    C'est par son caractère intemporel, anhistorique, que le conte s'apparente au mythe. Tandis que le récit biblique dit : in illo tempore, "en ce temps-là" (un temps précis), le conte affirme : "il était une fois", formule qui extrait la temporalité de tout contexte linéaire ou finalisé. Avec ces mots, le conte évoque un "jadis" qui équivaut à un "nulle part" aussi bien qu'à un "toujours".

    « Comme toute utopie, écrit Marthe Robert, le conte nie systématiquement les données immédiates de l'expérience dont le temps et l'espace sont les premiers fondements mais cette négation n'est pas son véritable but ; il ne s'en sert que pour affirmer un autre temps et un autre espace, dont il révèle, par toutes ses formules, qu'ils sont en réalité un ailleurs et un avant » (Un modèle romanesque : le conte de Grimm in Preuves, juil. 1966, 25). Dans le conte, l'état civil, l'histoire et la géographie sont abolis délibérément. Les situations découlent exclusivement de relations mettant en jeu des personnages-types : le roi, le héros, la fileuse, la marâtre, la fée, le lutin, l'artisan, etc., qui sont autant de figures familières, valables à tout moment. Plus encore que le passé, c'est l'immémorial, et par-là l'éternel, que le conte fait surgir dans le présent pour y faire jaillir la source d'un avenir rénové par l'imaginaire et par la nostalgie : témoignage fondateur, qui implique que "l'antérieur" ne soit jamais clairement situé. Le conte, en d'autres termes, ne se réfère au "passé" que pour inspirer "l'avenir". Il est une métaphore destinée à inspirer tout présent. L'apparente récréation ouvre la voie d'une re-création. Loin que son caractère "merveilleux" l’éloigne de la réalité, c'est par-là au contraire que le contenu du conte est rendu compatible avec toute réalité. Pour Novalis, les contes populaires reflètent la vision supérieure d'un "âge d'or" évanoui. Cet "âge d'or", du fait même qu'il se donne comme émanant d'un temps situé au-delà du temps, peut en réalité s'actualiser aussi à chaque instant. Lorsqu'ils évoquent l'enfance, Jacob et Wilhelm Grimm n'ont pas tant à l'esprit l'âge de leurs jeunes lecteurs que cette "enfance de l'humanité" vers laquelle ils se tournent pour en extraire la source d'un nouveau commencement qui, après des siècles d’histoire "artificielle", renouerait avec l’innocence de la création spontanée.

    Le conte, par ailleurs, témoigne de la parenté de tout ce qui compose le monde. Il est par-là à l'opposé de tout le dualisme propre aux religions révélées. Les frères Grimm remarquent eux-mêmes que dans les contes populaires, la nature est toujours "animée". « Le soleil, la lune et les étoiles fréquentent les hommes, leur font des cadeaux, écrit Wilhelm Grimm. (…) Les oiseaux, les plantes, les pierres parlent, savent exprimer leur compassion ; le sang lui-même crie et parle, et c'est ainsi que cette poésie exerce déjà des droits que la poésie ultérieure ne cherche à mettre en œuvre que dans les métaphores ». Dans la dimension mythique qui est propre au conte, toutes les frontières nées de la dissociation inaugurale s'effacent. Le héros comprend le langage des oiseaux les bêtes communiquent avec les humains : la nature porte présage. Toutes les dimensions de visible et d'invisible se confondent, comme au temps où les dieux et les hommes vivaient ensemble dans une présence amicale. Sorte d'épopée familière liée à la "poésie naturelle", le conte traduit ici un paganisme implicite, que les frères Grimm ne se soucient pas de cerner en tant que tel, mais qu'ils fondent, toutes croyances confondues, dans l'exaltation du Divin.

    On comprend mieux, dès lors, que le conte populaire n'ait cessé, à l'époque moderne, de faire l'objet des critiques les plus vives. Au XVIIIe siècle, les pédagogues des Lumières y voyaient déjà un ramassis de superstitions détestables. Par la suite, les libéraux en ont dénoncé le caractère "irrationnel" aussi bien que la violence "subversive" tandis que les socialistes y voyaient des "histoires à dormir debout" propres à désamorcer les nécessaires révoltes, en détournant les enfants des travailleurs des réalités sociales. Plus récemment, les contes ont été considérés comme "traumatisants" ou ont été attaqués pour des raisons moralo-pédagogiques ridicules (7).

    Si, au XIXe siècle, le conte devient progressivement un outil pédagogique bourgeois, coupé du milieu populaire, et dont le contenu est réorienté dans un sens moralisateur censé servir de "leçon" aux enfants, son rôle n'en reste pas moins profondément ambigu. Certains auteurs ont observé que la vogue des contes est d'autant plus grande que l'état social est perçu comme menacé. Le merveilleux, porteur d'un ailleurs absolu, joue alors un rôle de compensation, en même temps qu'il constitue une sorte de recours. Les auteurs marxistes ont beau jeu de dénoncer la montée de "l'irrationnel" dans les périodes de crise ; le conte, fondamentalement duplice, va en fait bien au-delà. Loin d’être purement régressive, la "nostalgie" peut être aussi la source d'un élan. Les frères Grimm, on l'a vu, en collectant la matière de leurs Contes, voulaient d'abord lutter contre l'état d'abaissement dans lequel se trouvait leur pays. La vogue actuelle du merveilleux, désormais relayée par le cinéma et la bande dessinée, est peut-être à situer dans une perspective voisine. Que l'on pense au succès, outre-Rhin, de L'Histoire sans fin de Michael Ende…

    Les contes, finalement, sont beaucoup plus utiles à l'humanité que les vitamines aux enfants ! Pièces maîtresses de cette "nourriture psychique" indispensable à l'imaginaire symbolique dans lequel se déploie l'âme des peuples, ils renaissent tout naturellement lorsque l'on a besoin d'eux. Par-là, ils révèlent toute la complexité de leur nature. Modèles profonds, sources d'inspiration, ils s'adressent à tout moment à des hommes "au cœur préparé". Car, comme le constate Mircea Eliade, si le conte, trop souvent, « constitue un amusement ou une évasion, c'est uniquement pour la conscience banalisée et notamment pour la conscience de l'homme moderne ; dans la psyché profonde, les scénarios initiatiques conservent toute leur gravité et continuent à transmettre leur message, à opérer des mutations » (Aspects du mythe, Gal., 1963).

    En 1816-1818, Jacob et Wilhelm Grimm (qui travaillent tous deux désormais à la bibliothèque de Kassel) publient les Deutsche Sagen. Ce recueil de légendes a été composé selon le même principe que les Contes de l'enfance et du foyer. Une fois de plus, la légende, assimilée à la "poésie naturelle", est opposée à l'histoire. Sur son exemplaire personnel, Wilhelm Grimm écrit ce vers d’Homère : « Je ne sais rien de plus doux que de reconnaître sa patrie » (Odyssée IX, 28). À cette date, la Prusse a précisément recouvré sa liberté. Le 18 juin 1815, la bataille de Waterloo a sonné le glas des espérances napoléoniennes en Europe. Jacob Grimm, en 1814-1815, a lui-même été Legationsrat au Congrès de Vienne. Les Deutsche Sagen sont accueillies avec faveur par Goethe, qui saisit cette occasion pour attirer sur leurs auteurs l'attention des dirigeants de Berlin.

    À partir de 1820-1825, les frères Grimm consacrent chacun la majeure partie de leur temps à des œuvres personnelles. Après les Irische Elfenmärchen (Leipzig, 1826), seul le Deutsches Wörterbuch sera publié sous leur double-signature. Leur champ d'études reste néanmoins le même. Wilhelm continue à travailler sur la légende héroïque médiévale (Die deutsche Heldensage, 1829), la Chanson de Roland, l'épopée danoise, etc. En 1821, se penchant sur la question de l'origine des runes (Über deutsche Runen), il affirme que l'ancienne écriture germanique découle d'un alphabet européen primitif, au même titre que les écritures grecque et latine, et ne résulte donc pas d'un emprunt. La thèse sera très contestée. Par contre, Wilhelm Grimm ne se trompe pas quand il déclare que les Germains continentaux ont dû connaître l'usage des runes au même titre que les Scandinaves et les Anglo-Saxons : l'archéologie lui a depuis donné raison.

    Jacob, lui, se plonge dans un énorme travail de philologie et d'étude de la religion germanique. Les livres qu'il publie se succèdent rapidement. À côté de monuments comme la Deutsche Grammatik, la Deutsche Mythologie, la Geschichte der deutschen Sprache, on trouve des essais sur Tacite, la poésie latine des Xe et Xle siècles, l'histoire de la rime poétique, et quantité de textes et d'articles qui seront réunis dans les 8 volumes des Kleinere Schriften, publiés à Berlin à partir de 1864.

    Le premier volume de la Deutsche Grammatik paraît en 1819. Dans cet ouvrage dédié a Savigny, Jacob Grimm s'efforce de jeter les bases historiques de la grammaire allemande en transposant dans l'étude des formes linguistiques les principes appliqués par Savigny à l'étude du droit. Les règles qu'il énonce en philologie comparée le haussent d'emblée au niveau de Wilhelm von Humboldt, Franz Bopp, Rask, etc. « Aucun peuple sur terre, écrit-il dans la préface, n'a pour sa langue une histoire comparable à celle des Allemands ». S'appuyant sur la longue durée, il démontre la "supériorité" des formes linguistiques anciennes. La perfection d'une déclinaison, assure-t-il, est fonction du nombre de ses flexions — c'est pourquoi l'anglais et le danois doivent être regardés comme des langues particulièrement pauvres…

    À peine ce premier volume a-t-il paru que Jacob procède à sa refonte. La nouvelle version sort en 1822 (les 3 volumes suivants seront publiés entre 1826 et 1837). Tenant compte des travaux récents qui commencent à se multiplier sur les langues indo-européennes, Jacob Grimm énonce, en matière de phonétique, une loi restée célèbre sur la façon dont les lettres de même classe tendent à se substituer les unes aux autres, ce qui lui permet de restituer les mutations consonantiques avec une grande rigueur. De l'avis général, c'est de la publication de ce texte que datent les débuts de la germanistique moderne.

    Peu après, dans les Deutsche Rechtsaltertümer (Göttingen, 1828), Jacob Grimm défend, dans l'esprit des travaux de Savigny, l'identité "naturelle" du droit et de la poésie. Étudiant les textes juridiques anciens, il s'applique à démontrer la précellence du droit germanique sur le droit romain, de la tradition orale sur la tradition écrite, du droit coutumier sur celui des "élites". Les institutions juridiques les plus durables, dit-il, sont-elles aussi d'origine "divine" et spontanée (selbstgewachsen). Il n'existe pas plus de créateurs de lois que d'auteurs d'épopées : le peuple seul en est la source.

    En 1835, ce sont les deux gros volumes de la Deutsche Mythologie (rééditée en 1968 par l'Akademische Verlagsanstalt de Graz). Là encore, pour son temps, Jacob Grimm fait œuvre d'érudition au plus haut degré. Parallèlement, il réaffirme son credo : comme le langage, comme la poésie populaire, les mythes sont d'origine divine ; les peuples sont des incarnations de Dieu. Son frère Wilhelm le proclame en ces termes : « La mythologie est quelque chose d'organique, que la puissance de Dieu a créé et qui est fondé en lui. Il n'y a pas d'homme dont l'art parvienne à la construire et à l'inventer ; l'homme ne peut que la connaître et la sentir ».

    À leur grand déchirement, les deux frères ont dû en 1829 abandonner Kassel pour Göttingen. Ils y professent de 1830 à 1837, date à laquelle ils sont brutalement destitués pour avoir protesté avec 5 de leurs collègues contre une violation de constitution dont le roi de Hanovre s'est rendu coupable ; c'est l'affaire des "Sept de Göttingen" (Göttingen Sieben). Ils reviennent alors à Kassel, où ils consacrent l'essentiel de leur temps à leurs travaux. Wilhelm publie son Ruolandes liet (1838) et son Wernher von Niederrhein (1839). Jacob fait paraître son histoire de la langue allemande (Geschichte der deutsche Sprache, 2 vol., 1848). Après quoi, avec son frère, il se plonge dans la rédaction d'un monumental dictionnaire en 33 volumes (Deutsches Wörterbuch), qui commencera à paraître à Leipzig en 1854. L'ouvrage, équivalent du Littré pour les Français, fait encore aujourd'hui autorité.

    Les frères Grimm sont alors au sommet de leur carrière. En 1840, le roi Frédéric-Guillaume IV leur propose une chaire à l'université de Berlin et les nomme membres de l'Académie des sciences. Couverts d'honneurs, ils n'occupent toutefois leur chaire que pendant quelques années, afin de pouvoir retourner à leurs études d'histoire littéraire et de philologie. Après la révolution de mars 1848, Jacob siège au Parlement de Francfort. Durant cette période finale, il mobilise toute son énergie pour la rédaction de son dictionnaire. Wilhelm meurt le 16 décembre 1859. Son frère s'éteint 4 ans plus tard, le 20 septembre 1863.

    Jacob et Wilhelm ont vécu et travaillé ensemble de leur naissance jusqu'à leur mort, sans jamais abandonner leur but : la résurrection du passé national allemand. Objectif qu'ils servirent avec un savoir et un désintéressement que tous leurs contemporains leur ont reconnu. Des deux frères, Jacob était sans doute à la fois le plus doué, le plus savant et le plus conscient de la mission à laquelle il s'était voué. Wilhelm, d'un naturel moins "ascétique", était à la fois plus artiste et plus sociable. Tonnelat écrit : « En Jacob il y a du héros. Wilhelm fut assurément très inférieur à son frère ; mais peut-être son infériorité fut-elle la rançon de son bonheur ». Telle qu'elle nous est parvenue, leur œuvre a ceci de remarquable qu'elle associe une force de conviction peu commune, touchant parfois au mysticisme, avec une méticulosité et une rigueur scientifique remarquables. Les frères Grimm comptent assurément parmi les grands savants du siècle dernier. Mais en même temps, ils n’abandonnèrent jamais l'idée qu'une nation n'est grande que lorsqu'elle conserve présente à elle-même la source toujours jaillissante de l'âme populaire, et que celle-ci, au fur et à mesure qu'elle perd sa pureté originelle, s'éloigne aussi de Dieu. « Jusqu'à leur mort, écrit Tonnelat, ils ont conservé leur foi romantique dans la sainteté et la supériorité des âges anciens ». Attitude que les temps actuels semblent discréditer, mais qui apparaît pourtant fort logique dès lors que l'on comprend que le "passé" et "l'avenir" ne sont jamais que des dimensions du présent — qu'ils ne sont vivables que dans le présent —, en sorte que ce qui fut "une fois" peut être appelé aussi à revenir toujours.

    Alain de Benoist, éléments n°54-55, 1985.

    ♦ Notes :

    1. À Steinau, on visite la maison où ils vécurent, et un petit musée évoque leur existence.
    2. Un portrait de Dorothea Viehmann, dû à un autre frère Grimm, Ludwig Emil, figure comme frontispice à la seconde édition des Contes, publiée en 1819-1822 (qui est aussi la 1ère édition illustrée).
    3. On ne saurait dire si ce nationalisme des frères Grimm explique que, début janvier 1985, le Board of Deputies, organisme représentatif de la communauté juive de Grande-Bretagne, se soit donné le ridicule de demander la saisie pour "antisémitisme" d'une édition des Contes de Grimm non expurgée du conte intitulé Le Juif dans les épines (Der Jude im Dorn, conte 110, p. 638-643 de l'édition Flammarion).
    4. Dans sa Deutsche Mythologie (1835, p. 586), Jacob Grimm signale lui-même que le mot allemand Hexe (sorcière) correspond à un ancien Hagalfrau (femme sage, avisée) (vieil-ht. all. hagazussa, moyen-ht. all. hexse). Ce terme renvoie au norroishgr qui a le même sens que le latin sagus (sage, avisé). Le mot anglais witch(sorcière) est de même à rapprocher de wise (sage).
    5. À noter aussi que l'étymologie la plus probable pour le mot fée renvoie au latin fata, ancien nom des Parques (cf. L. Harf-Lancner, Les fées au Moyen Age : Morgane et Mélusine, la naissance des fées, Honoré Champion, 1984).
    6. Signalons, pour ne citer qu'un exemple, que le réalisateur du film L'Empire contre-attaque (2nd volet de La guerre des étoiles), Irvin Kershner, a explicitement déclaré s’être inspiré des thèses de Bettelheim pour la mise au point de son scénario.
    7. "Après les crématoires d'Auschwitz, est-il encore possible de raconter comment Hänsel et Gretel poussent la sorcière dans le feu pour la brûler ?" demande très sérieusement Manfred Jahnke dans la Stuttgarter Zeitung du 29 août 1984.

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    Contes allemands

    Qui dit conte allemand pense Grimm. Forcément Jacob (1785-1863), père fondateur de la philologie germanique, et Wilhelm (1786-1859), germaniste éminent de son époque, ont, au-delà du Dictionnaire allemand, publié une compilation retravaillée des légendes et des contes ainsi qu’une mythologie qui est encore une référence. Ils ont ainsi été à l’origine d’un engouement, tout romantique il est vrai, pour le passé épique de la chevalerie allemande et ses valeurs ainsi que pour des traditions populaires souvent immémoriales. Que saurions-nous encore, sans les frères Grimm, de Frau Holle ? On peut aisément dire que pendant leur vie et pendant presque un siècle après leur mort, l’Allemagne a été inondée d’éditions et de rééditions de légendes (en allemand : Sagen, du gotique siggwan dont dérivent aussi l’islandais saga, le néerlandais zeggen et l’anglais say ce qui réfère donc explicitement à une tradition orale) diverses. Diverses non seulement par leur contenu — des récits chevaleresques où se mêlent forêt brumeuse et exotisme des mille et une nuits, vague souvenir des croisades, contes presque magiques et épopées tragiques. D’autres encore sont humoristiques prouvant tout simplement que l’humour n’est pas toujours ni nécessairement “british”. En effet, si la plupart de ces récits sont de belles histoires que le narrateur rassemble, compile, raconte, chante et enfin publie afin d’offrir à son peuple le plaisir de redécouvrir l’Âge d’Or de sa mémoire collective, certaines sont présentes avec maintes explications philologiques, ce qui permet de découvrir la richesse des langues dérivées du gotique.

    Ainsi le Handbuch der germanischen Mythologie de Wolfgang Golther, publié avant 1908, a fait l’objet de rééditions identiques jusqu’en 1985. Ce véritable trésor relate des légendes, contes et récits traditionnels en relation avec les différentes divinités et fêtes qui rythment l’an, le tout accompagné de nombreuses notes explicatives et d’un index comportant plusieurs centaines de noms. Nous avons pu constater que certaines de ces traditions ont essaimé jusqu’en Sicile ou les montagnards les partagent. Souvenir de certain Roi des deux Siciles, Empereur du Saint Empire germanique ? Ce type d’ouvrage dont il en existe des dizaines, ne peut nier une ambition scientifique et constitue un outil indispensable à toute étude de mythologie et littérature comparée. D’autres, tels A. Horn et R.W. Pinson ont publié l’un des nombreux recueils intitulés Deutsche Götter und Heldensagen composés d’une première partie qui est consacrée à la mythologie proprement dite (cosmogonie et histoires des Dieux), basée sur les récits autour de l’Edda. Dans la deuxième partie, les héros du cycle des Amelungen, des Nibelungen sont à l’honneur. Enfin, un cycle de légendes carolingiennes avec les Fils Aymon, Roland et un épisode consacré à Guillaume d’Orange couronnent ce qui est un superbe livre grand format à la belle reliure dont les éditeurs d’outre Rhin semblent détenir le secret, et que l’on a envie de sortir de sa bibliothèque une longue soirée d’hiver pour en conter des histoires aux enfants devant le crépitement du feu. Signalons d’ailleurs aussi dans ce contexte Waling Dijkstra (1821-1914), le plus populaire parmi les écrivains de récits traditionnels en Frise, qui rassembla les traditions orales frisonnes en deux volumes pourvus non seulement d’un index fort utile mais aussi de quelque 160 pages de dictons et proverbes (avec la transcription en néerlandais!). Dijkstra se plaint du manque d’intérêt, à son époque, par le monde scientifique pour ce travail de collection — “enfantillages et pas sérieux tout cela” — ce qui ne l’a pas empêché de continuer à recueillir la mémoire de son peuple. Lui aussi était clairement inspiré par Grimm et n’hésita pas, en 1895, à évoquer les ressemblances entre les récits populaires recueillis en Frise et celles publiés ou entendus en Allemagne, Normandie, Angleterre, Russie, Serbie et Lithuanie.

    Revenons à l’Allemagne où même les illustres frères Grimm n’étaient pas les premiers à rassembler les traditions orales. Jean Charles Auguste Musäus (1735-1787), écrivain de plusieurs romans satiriques et polémiste avait déjà rassemblé cinq tomes de Contes populaires des Allemands entre 1782 et 1786 et est de ce fait leur plus éminent précurseur. Cet Allemand né à Iena et mort à Weimar présente un avantage énorme sur Golther, Pinson ou Dijkstra : plusieurs de ces contes ont été traduits en français et réédités en fac-simile — avec les gravures — par Pardès d’après l’édition de 1810. Il s’agit d’un opuscule contenant 5 contes qui feront le bonheur de tous ceux qui apprécient tant Simpliccisimus de Grimmelshausen que l’imaginaire d’un Baron von Münchhausen. Alternant humour, voyages et dilemmes tragiques, l’éditeur a gardé le meilleur conte, Libussa, pour la fin. Basée sur un très ancien récit provenant de Bohème, le lecteur est aussitôt plongé dans la forêt de cette région où demeure un peuple aérien, composée d’êtres qui « ont été chantés par les poètes sous le nom de Dryades et par les bardes sous celui d’Elfes ». Amour impossible car transcendant l’ordre des choses, mariage entre une Elfe d’une beauté irrésistible et un homme, choix déchirants, destin tragique… tout y est rythmé par un dan mystique qui distingue cet récit des quatre autres qui sont nettement plus anecdotiques et empreints de drôleries. On soupçonne ici une origine très archaïque qui en fait un conte vraiment intemporel. Il est vrai que Musäus avait été considéré en France, comme “le Perrault de l’Allemagne”. Dans la Revue de Paris, Charles Nodier écrivait : « Grâces soient rendues à Musäus, à Tîeck, à Hoffmann, dont les heureux caprices, tour à tour mystiques ou familiers, pathétiques ou bouffons, renouvellent pour les vieux jours de notre décrépitude les fraîches et brillantes illusions de notre berceau ». Comme l’écrivait aussi Dijkstra, dans les contes populaires, le peuple présente ses qualités et ses défauts et tout cela avec une certaine légèreté, surtout pour les défauts. Pour Dijkstra le conte était même une façon exemplaire de faire face à ces faiblesses, de les identifier et des les combattre. De manière à ce que, comme le précise Vyasa dans la conclusion du Mahabharata, celui qui a lu ou écouté ces histoires en sorte purifié.

    ► Wilhelm Köhler, Antaios n°16, 2001.

     

    « MazziniHerder »
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