• Miglio

    L’État moderne est dépassé !

    Entretien avec le Prof. Gianfranco Miglio

    “Le pouvoir politique s'est concentré au détriment du décentrement initial”

    Parler de la Déclaration d'Indépendance américaine, de la pensée de Thomas Jefferson et de l'évolution historique des États-Unis revient, inévitablement, à parler de fédéralisme. Mais pour évoquer correctement ces thématiques, il convient de se rappeler de certains faits : dans le débat constitutionnel américain, c'est, en substance, le mouvement “fédéraliste” d'Alexandre Hamilton qui a triomphé (mais ce mouvement réclame, en réalité, une centralisation des pouvoirs). Les “anti-fédéralistes” américains (farouches défenseurs des droits des États) ont réussi à obtenir, quelques années après, la promulgation d'une “Charte des Droits” : un document très important, mais insuffisant pour contrebalancer les tendances vers la centralisation (fédérale !), qui, désormais, ont commencé à faire sentir leur propre force. Nous avons parlé de tout cela avec Gianfranco Miglio, l'un des exposants majeurs actuels de l'école néo-fédéraliste. Avec sa voix forte et bien modulée, avec sa lucidité de toujours, Miglio m'a fait forte impression, surtout parce qu'il veut communiquer sans freins tout ce qu'il sait, tout le patrimoine de ses idées, toutes ses convictions. J'espère avoir été à la hauteur… 

    ***

    • Professeur Miglio, que représente concrètement la Déclaration d'Indépendance américaine ?

    Il s’agit surtout d’une Déclaration d’Indépendance face à la monarchie anglaise. Les colonies américaines s'affranchissent du dominium de la Couronne. Il faut souligner que cette indépendance se réfère aux États pris singulièrement, non à leur ensemble. L'origine de l'indépendance est donc fédérale : chaque colonie avait son propre statut, qui précédait l’avènement de la Fédération. Par la suite, la Fédération a pratiquement détruit les États singuliers. J’aime rappeler le statut de la Pennsylvanie. 80% de la population en Pennsylvanie étaient d'origine allemande. On parlait l'allemand et on s’habillait à la mode allemande du XVIIIe siècle. Les structures politiques pennsylvaniennes plongeaient leurs racines dans la culture allemande. La majeure partie de ces États était essentiellement de tradition européenne, une tradition qui remontait aux XVIe et XVIIe siècles européens.  

    • Dans le passé vous avez défendu l'idée que le fédéralisme américain était un “faux fédéralisme”. Défendez-vous toujours ce point de vue ?

    Le fédéralisme américain s'est imposé sur la destruction des États singuliers qui, dans un premier temps, s'étaient mis d'accord pour adopter des structures fédérales. Aujourd'hui, cependant, les soi-disant “fédéralistes” aux États-Unis sont considérés comme les fossoyeurs des autonomies. Certains fédéralistes, comme Madison, visaient directement la création d'un État national. 

    • Quelles sont les caractéristiques du vrai fédéralisme alors ?

    Des institutions authentiquement fédérales doivent naître au départ de l'indépendance réciproques des communautés politiques qui participent à la structure fédérale. De telles entités doivent avoir leurs propres structures et leurs propres statuts, indépendamment des institutions fédérales.

    Est-il possible d'identifier dans l'histoire américaine un moment où le fédéralisme des origines a été corrompu et s'est transformé en un processus de centralisation ?

    Toute l'histoire des États-Unis est l’histoire d’une centralisation. Le pouvoir politique s'y est concentré petit à petit et les pouvoirs détenus au départ par les États de la fédération se sont réduits.

    • Nous, Européens de l'an 2000, pouvons-nous encore tirer quelque enseignement de la Déclaration d'Indépendance des États-Unis ?

    Certainement. Nous devons retourner à la grande tradition juridique inaugurée jadis par Althusius et les juristes des XVIe et XVIIe siècles, qui ont construit des modèles pour assurer la permanence des souverainetés particulières. Je crois que le poids du “droit public européen”, qui a créé l’État moderne, est encore (trop) considérable dans l'histoire quotidienne de l'Europe d'aujourd'hui. Le problème actuel est de mettre ce droit de côté, de le remplacer par des structures fédérales. L’État moderne est entré en déclin pour devenir un État parlementaire. Il nous faut retourner aux traditions fédérales des XVIe et XVIIe siècles, que l'on a oubliées, et que l’État moderne a oblitérées, pour se poser comme l'unique pouvoir souverain et inégalable.  

    • Si j'ai bien compris, Professeur, l’État moderne est non seulement insuffisant, mais aussi immoral…

    Je dirais même plus : il est dépassé. L’État moderne est en plein déclin. Notre tâche est de raviver la tradition authentique de l'Europe des cités, de l’Europe de l’ère hanséatique où les cités indépendantes ne faisaient appel au Saint-Empire romain que pour arbitrer les conflits entre elles. L’Europe de l'avenir n'est pas une Europe des États modernes, car cette Europe-là a déclenché les épouvantables guerres de notre siècle. Il nous faut donc oublier cette Europe négative.

    ► Propos recueillis par Carlo Stagnaro, Au fil de l’épée, 2000.

    (entretien paru dans La Padania, 4 juillet 2000)

     

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    Pour une Europe Impériale et fédéraliste, appuyée sur ses peuples

    Entretien avec le Prof. Gianfranco Miglio

    Fédéralisme« L'Europe future renouera avec la formidable structure que fut le Saint Empire Romain de la Nation Germanique ; elle ne sera pas une Europe des États-nations comme le voulait De Gaulle ni une Europe d’États centralisés, comme actuellement. Les Américains s'en sont aperçus comme le prouve le récent discours de Clinton à Aix-la-Chapelle ». Gianfranco Miglio n'est pas l'homme à se laisser aller à des vaticinations ou, pire, à des prophéties dictées par les passions et l'enthousiasme. Ses mots sur les mutations en cours dans les structures territoriales et politiques d'Europe revêtent dès lors une grande importance, car ils viennent d'un savant érudit qui, pendant des décennies, a perfectionné et développé des modèles constitutionnels et politiques qui ont été pris en considération en Italie du Nord mais aussi dans toute l'Europe.

    Après un isolement studieux de quelques mois, le Professeur Miglio nous revient aujourd'hui tout ragaillardi et sa verve batailleuse anime chacun de ses paroles. Les temps changent, nous dit-il, et la vieille Europe semble se réveiller après les sombres décennies de la Guerre Froide, où l'équilibre (balance of power) se faisait entre les deux super-puissances qui, à Yalta, avaient hérité des destinées du monde.

    Aujourd'hui, seuls les États-Unis demeurent en piste et c'est de là-bas que nous viennent des messages sans équivoque qui en disent long sur les idées et les préoccupations du gouvernement américain en ce qui concerne notre continent. « L'idée est neuve et ancienne tout à la fois et elle se répand dans les secteurs les plus influents de la diplomatie européenne : cette idée, c'est celle du Saint Empire Romain de la Nation Germanique, explique Miglio, une idée impériale européenne qui ne doit effrayer personne. Car elle est prête à ouvrir un chapitre nouveau et très intéressant dans l'histoire millénaire de notre continent ».

    ***

    • Professeur Miglio, le Président américain Bill Clinton vient de prendre acte de l'importance de la dévolution en Europe et des identités des vieilles nations européennes, qui ont été englobées au cours de l'histoire dans les États nationaux issus des idées du XVIIIe siècle : la Lombardie, le Piémont, la Vénétie, la Catalogne, la Silésie, etc. Vous attendiez-vous à cela ?

    À mon avis, Clinton et ses hommes ont une vision de l'Europe qui est également dépassée, parce les déclarations du Président américain ne m'enthousiasment nullement. Quoi qu'il en soit, c'est un fait avéré maintenant, que les hommes politiques américains se rendent compte que l'Europe est à la veille d'un changement profond et que les institutions parlementaires qui ont fait l'efficacité de l'UE sont inexorablement sur le déclin. Dès lors, la possibilité est ouverte désormais de mener une opération de type fédéral, actualisable par une refonte géopolitique générale interne. Les grandes régions, celles que l'on appelle les macro-régions d'Europe, pourront, dans ce processus, se repositionner en dehors des États nationaux décadents et dépassés, qui les avaient avalées jadis.

    • Pour ce qui concerne plus spécifiquement notre aire géographique, nous pourrons assister à la renaissance de la Mitteleuropa ?

    L'idée de Mitteleuropa est d'une brûlante actualité. Mais cette fois Berlin ne la conteste pas. Au contraire ! La capitale allemande est devenue le nouveau laboratoire politique du continent, où se construit une nouvelle civilisation. Dans la culture allemande, une idée nouvelle est en train de germer. Prenons par exemple le Ministre des Affaires étrangères d'Allemagne, Joschka Fischer. C'est un ancien militant écologiste qui s'est converti à la Realpolitik, en abandonnant la démagogie de son ancien parti. Fischer a du génie, à mon avis, et il oppose désormais sa vision de l'Europe à celle des Français.

    • Mais qu'en pensent les Français ?

    Ils s'accrochent encore et toujours aux conceptions de De Gaulle, c'est-à-dire à une vision de l'Europe formée d’États nationaux, de patries (ndt : au sens petit-nationalitaire du terme). Ce sont là des conceptions entièrement obsolètes, inadaptés à la tâche qui nous attend. Les États nationaux actuels sont désormais en déliquescence à tous les niveaux. Pour parler comme Nietzsche, accélérons sa disparition ! Fischer et les Allemands, au contraire, proposent une nouvelle mouture du Saint Empire Romain de la Nation Germanique. Pendant toute ma vie, j'ai étudié en long et en large le fonctionnement de cette structure continentale pondéreuse, au Moyen Âge comme aux temps modernes.

    • Fonctionnait-elle mieux que les structures actuelles ?

    Certainement mieux que l'Europe actuelle. L'Empire était une structure multinationale qui servait aux Reichsstädten, aux Cités de l'Empire, à régler les conflits qui surgissent aux niveaux locaux. Mais pour le reste les communautés urbaines ou locales avaient la liberté de s'auto-gouverner, à promulguer leurs propres lois. L'autorité impériale les laissait en paix, au contraire de ce que fait Bruxelles aujourd'hui.

    • De ce fait, vous avez un jugement favorable sur ce que vient de dire Umberto Bossi à propos du Saint Empire ?

    Oui. Mais Bossi devrait se montrer plus calme quand il parle de l'Allemagne. Le “Quatrième Reich”, qu'il semble craindre, ne pourra pas exister dans une Europe conçue sur le mode impérial. Les Allemands ne veulent pas tout germaniser. Ils semblent menaçants dans la mesure où ils utilisent ouvertement les bases de leur grande tradition culturelle européenne, mais Bossi est trop intelligent pour ne pas comprendre que le symbole du Saint Empire servira à relancer une fédération de peuples européens libres et souverains.

    • Dans la structure impériale européenne, basée sur les cultures et sur les identités des peuples, les populations du Mezzogiorno italien ont-elles leur place ? Comme l'a écrit le philologue vénétien Gualtiero Ciola, nous, Padaniens, sommes les héritiers des Celtes et des Lombards, peuples présents dans toute l'Europe continentale. Qu'en est-il alors des peuples de l'espace méditerranéen ?

    Votre observation est juste. La partie de l'Europe qui est baignée par la Méditerranée a des traditions et des cultures différentes de celles qui animent le continent et dont fait partie la Padanie. La Padanie est une terre de la Mitteleuropa et devra nécessairement tourner ses regards vers les peuples de cette Mitteleuropa. Mais sans oublier les liens commerciaux et les liens de bons voisinage avec les Européens de la Méditerranée. Du reste, nous ne devons pas oublier que la Première Guerre mondiale a éclaté quand le Kaiser allemand Guillaume II a manifesté son intention de construire une grande voie de chemin de fer à travers tout notre continent pour arriver à Bagdad. Il y a eu toujours des échanges intenses entre la Mitteleuropa et les Balkans, comme il faudra maintenir, dès aujourd'hui, des rapports profonds entre l'Europe continentale et l'Europe méditerranéenne.

    • Quels seront alors nos rapports avec l'Est, avec la Russie qui subit un ressac important ?

    Je pense que les futurs rapports entre l'Europe et la Russie seront profitables aux deux parties. Surtout pour contrebalancer l'hyper-puissance américaine.

    • Suivez-vous toujours les initiatives politiques de la Lega Nord ?

    Je les suis avec le plus extrême intérêt. Pour moi, les idées “liguistes” sont centrales aujourd'hui. L'idée d'une Europe des régions et des peuples peut recevoir un appui fondamental par une action politique au sein du Carroccio, partant du niveau régional. Bossi doit continuer à brandir bien haut la bannière de la dévolution et de la “question septentrionale”. Je crois que, finalement, le processus de la fédéralisation s'est mis en marche et la Padanie, dans ce jeu, jouera sa part. Elle sera actrice et protagoniste dans ce prochain grand changement.

    ► propos recueillis par Gianluca Savoini, Nouvelles de Synergies Européennes n°48, 2000.

    (entretien paru dans La Padania, le 15 juin 2000)

     

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