• Fidus

    diefen11.jpgFidus : c’est ainsi que se voyait la jeunesse

    Fidus, de son vrai nom Hugo Höppener (1868-1948), est un peintre et illustrateur völkisch allemand. Inspiré par l'Art déco, le Jugendstil et les anciennes traditions germaniques, il célèbre le corps et la vie naturelle (Freikörperkultur) et devient une référence iconographique au sein du mouvement Lebensreform (Réforme de la vie) prônant un mode de vie alternatif en réaction à l'industrialisation.

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    « Ce qui s’avère nécessaire pour nous, maintenant, ce n’est pas encore davantage d’artificialité ou de luxe technique, mais de nous habituer à éprouver à nouveau de la joie face à notre authenticité spirituelle et à la naturalité de nos corps ; oui, vraiment, nous avons besoin d’apprendre à tolérer la beauté naturelle, du moins dans le domaine de l’art », écrivait Fidus dans le volume édité par Eugen Diederichs pour donner suite de la fameuse rencontre organisée par le Mouvement de Jeunesse [Jugendbewebung] allemand sur le sommet du Hoher Meissner en 1913.

    [Ci-dessus : Karl Wilhelm Diefenbach et Hugo Höppener à Höllriegelskreuth, 1887. Ci-dessous : Lichtgebet (Invocation à la Lumière), 1894. Cette figure est devenu le symbole de la culture du corps. Une image quasi religieuse que l'on retrouvait dans de nombreux lieux et qui symbolisait les efforts du mouvement Lebensreform]

    fff-0710.jpgLe motif qui l’avait incité à écrire ces lignes fut l’exposition d’un dessin qu’il avait réalisé à l’occasion de cette réunion des jeunes du Wandervogel, un dessin qui s’intitulait « Hohe Wacht » et qui représentait de jeunes hommes nus portant l’épée et aux pieds desquels se trouvaient couchées des jeunes filles, également nues. L’image avait causé un scandale. Plus tard, un dessin de Fidus deviendra l’image culte et le symbole du Mouvement de Jeunesse ; il était intitulé « Lichtgebet » (Prière à la Lumière). Sur un rocher isolé, un jeune homme nu étendait les bras et le torse vers le soleil, le visage empreint de nostalgie.

    Fidus, un artiste célèbre de l’Art Nouveau (Jugendstil) et l’interprète graphique de la « Réforme de la Vie » (Lebensreform) et du néopaganisme, était né sous le nom de Hugo Höppener à Lübeck en 1868, dans le foyer d’un pâtissier. Ses parents l’envoyèrent à l’Académie des Beaux-Arts de Munich, où, très rapidement, il se lia d’amitié avec un peintre excentrique, apôtre d’une nouvelle adhésion à la nature, Karl-Wilhelm Diefenbach [1851-1913]. Celui-ci, accompagné de quelques-uns de ses élèves, se retirait régulièrement dans une ancienne carrière abandonnée sur une rive de l’Isar pour y vivre selon les principes du mouvement « Réforme de la Vie ». Diefenbach pratiquait le naturisme, ce qui alerta les autorités bavaroises qui, très vite, firent condamner le fauteur de scandale à la prison. Höppener accepta de suivre son maître en prison, ce qui induisit Diefenbach à le surnommer “Fidus”, le Fidèle.

    [Ci-contre : Vegetarisches Speisehaus, Fidus, 1900]

    fiduss10.jpgPlus tard, revenu à Berlin, il prendra pour nom d’artiste le surnom que lui avait attribué son maître. Dans la capitale prussienne, il fut d’abord l’illustrateur d’une revue théosophique, Sphinx, ce qui lui permit d’accéder assez vite à la bohème artistique et littéraire berlinoise. Dès ce moment, on le sollicita constamment pour illustrer des livres et des revues ; il travailla aussi pour la revue satirique Simplizissimus puis pour la revue munichoise Jugend, créée en 1896. Cette revue doit son nom au Jugendstil, au départ terme injurieux pour désigner les nouvelles tendances en art. Contrairement au naturalisme, alors en vogue, le Jugendstil voulait inaugurer un style inspiré d’un monde posé comme harmonieux et empreint de spiritualité, que l’on retrouve dans l’univers onirique, dans les contes, dans les souvenirs d’enfance ; et inspiré aussi d’une nostalgie de la plénitude. Une ornementation végétale devait symboliser le refus du matérialisme banal de la société industrielle. Suite à une cure végétarienne de blé égrugé, qui le débarrassa d’une tumeur qui le faisait souffrir depuis son enfance, Fidus/Höppener devint un végétarien convaincu, ouvert, de surcroît, à toutes les médecines “alternatives”.

    Il cherchait une synthèse entre l’art et la religion et se sentait comme le précurseur d’une nouvelle culture religieuse de la beauté qui entendait retrouver le sublime et le mystérieux. Cela fit de lui un visionnaire qui s’exprima en ébauchant des statues pour autels et des plans pour des halls festifs monumentaux (qui ne furent jamais construits). À ses côtés, dans cette quête, on trouve les frères Hart, Bruno Wille et Wilhelm Bölsche du cercle de Friedrichshagen, avec lesquels il fonda le Bund Giordano Bruno, une communauté spirituelle et religieuse. En 1907, Fidus se fit construire une maison avec atelier dans le quartier des artistes “réformateurs” de Schönblick à Woltersdorf près de Berlin. Plus tard, une bâtisse supplémentaire s’ajouta à cet atelier, pour y abriter sa famille ; elle comptait également plusieurs chambres d’amis. Bien vite, cette maison devint le centre d’un renouveau religieux et un lieu de pèlerinage pour Wandervögel, Réformateurs de la Vie, Adorateurs de la Lumière et bouddhistes, qui voyaient en Fidus leur gourou. Le maître créa alors le Bund de Saint Georges, nommé d’après le fils d’un pasteur de Magdebourg qui, après une cure de jeûne, était décédé à Woltersdorf. Fidus flanqua ce Bund d’une maison d’édition du même nom pour éditer et diffuser ses dessins, tableaux, impressions diverses et cartes postales. Dans le commerce des arts établis, le Jugendstil fut éclipsé par l’expressionisme et le dadaïsme après la Première Guerre mondiale.

    Les revenus générés par cette activité éditoriale demeurèrent assez sporadiques, ce qui obligea les habitants de la Maison Fidus, auxquels s’était jointe la femme écrivain du mouvement de jeunesse, Gertrud Prellwitz, à adopter un mode de vie très spartiate. L’avènement du national-socialisme ne changea pas grand chose à leur situation. Fidus avait certes placé quelque espoir en Adolf Hitler parce que celui-ci était végétarien et abstinent, voulait que les Allemands se penchent à nouveau sur leurs racines éparses, mais cet espoir se mua en amère déception. La politique culturelle nationale-socialiste refusa de reconnaître la pertinence des visions des ermites de Woltersdorf et stigmatisa « les héros solaires éthérés » de Fidus comme une expression de l’ « art dégénéré ». Dans le catalogue de l’exposition sur l’« art dégénéré » de 1937, on pouvait lire ces lignes :

    « Tout ce qui apparaît, d’une façon ou d’une autre, comme pathologique, est à éliminer. Une figure de valeur, pleine de santé, même si, racialement, elle n’est pas purement germanique, sert bien mieux notre but que les purs Germains à moitié affamés, hystériques et occultistes de Maître Fidus ou d’autres originaux folcistes ».

    fidus210.jpgL’artiste ne recevait plus beaucoup de commandes. Beaucoup de revues du mouvement Lebensreform ou du mouvement de jeunesse, pour lesquelles il avait travaillé, cessèrent de paraître. Sa deuxième femme, Elsbeth, fille de l’écrivain Moritz von Egidy, qu’il avait épousée en 1922, entretenait la famille en louant des chambres d’hôte (« site calme à proximité de la forêt, jardin ensoleillé avec fauteuils et bain d’air, Blüthner-Flügel disponibles »). L’« original folciste » a dû attendre sa 75ème année, en 1943, pour obtenir le titre de professeur honoris causa et pour recevoir une pension chiche, accordée parce qu’on avait finalement eu pitié de lui.

    Pour les occupants russes, qui eurent à son égard un comportement respectueux, Fidus a peint des projets d’affiche pour la célébration de leur victoire, pour obtenir « du pain et des patates », comme il l’écrit dans ses mémoires en 1947. Le 23 février 1948, Fidus meurt dans sa maison. Ses héritiers ont respecté la teneur de son testament : conserver la maison intacte, « comme un lieu d’édification, source de force ». Jusqu’au décès de sa veuve en 1976, on y a organisé conférences et concerts. La belle-fille de Fidus a continué à entretenir vaille que vaille la maison, en piteux état, jusqu’à sa propre mort en 1988. La RDA avait classé le bâtiment. Les œuvres d’art qui s’y trouvaient avaient souffert de l’humidité et du froid : en 1991, la Berlinische Galerie a accepté de les abriter. La maison de Fidus est aujourd’hui vide et bien branlante, une végétation abondante de ronces et de lierres l’enserre, d’où émerge sa façade en pointe, du type “maison de sorcière”. Il n’y a plus qu’un sentier étroit qui mène à une porte verrouillée.

    ► Michael Morgenstern, Junge Freiheit n°5/1995.

    (« Serie : Persönlichkeiten der Jugendbewegung / Folge 2 : Fidus » - « Série : Personnalités du Mouvement de Jeunesse / 2ème partie : Fidus »)

    ♦ voir aussi :

    "Liberté germanique" et néo-paganisme dans la culture ouvrière, prolétarienne et socialiste allemande

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    childr10.jpgFidus : images de lumière

    [Ci-dessous : Sonnenwanderer, Fidus, 1908, dessin ornant la couverture de Children of the Sun, A pictorial anthology from Germany to California, 1883-1949, Gordon Kennedy, Nivaria Press, 1998. Contient 170 illustrations dont 24 en couleur]

    Au début du XXe siècle en Europe, quelques rares esprits éveillés prirent conscience des conséquences irréversibles de la révolution industrielle et de l’avènement du capitalisme sur la nature et notre qualité de vie. Se formèrent alors des mouvements dits de “réforme de la vie”, tentant de proposer une alternative à l’arraisonnage de la terre et au massacre animalier. Ils atteignirent leur apogée en Allemagne dans les années 20-30, notamment avec les Wandervogel. Parmi ces nombreux idéalistes visionnaires unissant écologie et spiritualité figurait un artiste : Fidus. Celui-ci fut redécouvert par quelques groupes néo-folk qui utilisèrent certaines de ses toiles pour illustrer des pochettes de disques et enfin reconnu lors de la récente exposition consacrée au symbolisme germanique à Francfort. Puisse cet article contribuer, dans sa modeste mesure, à mieux faire connaître cet artiste en lutte contre son époque.

    Fidus, de son vrai nom Hugo Höppener, est né le 8 octobre 1868 à Lubeck dans le Schleswig-Holstein. Enfant il fut souvent malade et c’est alité qu’il commença à dessiner. Son talent vite décelé, il passa avec succès en 1887 le concours d’entrée aux Beaux-Arts de Munich.

    Mais quelques mois plus tard il fit la connaissance de Karl Wilhelm Diefenbach (1851-1913), peintre qui allait beaucoup l’infIuencer. Diefenbach, adorateur du soleil, vivait en communauté dans une ancienne carrière désaffectée au Sud de Munich. Il donna pour nom Fidus à son nouveau disciple qui choisit d’abandonner ses études pour suivre l’exemple de son maître spirituel. Il se laissa alors pousser les cheveux, devint végétarien et ne peignit plus que nu ou en vêtements de laine. Pour Diefenbach le naturisme était avant tout une expérience religieuse, et s’il était d’accord avec les tendances ouvertement darwiniennes du mouvement, il prêchait une philosophie d’auto-réalisation mystique et de respect panthéiste de la nature. Les autorités bavaroises ne virent pas cela du même œil et troublèrent la communauté. Fidus retourna à l’académie des Beaux-Arts en 1889 et organisa à Munich sa première exposition. Après 2 ans passés à acquérir de solides connaissances académiques il déménagea à Berlin en 1892. C’est cette année là qu’il dessina les plans de son premier temple, premier d’une longue série. Il travaillait alors comme illustrateur pour la revue ésotérique fortement inspirée par la société théosophique d’Hélèna Blavatsky Die Sphinx.

    Il rencontra en 1893 lors de sa première exposition à Hambourg Annalie Reich, le coup de foudre fut réciproque ; elle avait longtemps vécu en Suède et avait conservé un attrait profond pour les paysages nordiques. Les années suivantes, le couple visita alors plusieurs fois la Norvège. Ces journées passées en Nordland influencèrent considérablement l’art de Fidus. Au symbolisme théosophique déjà présent s’ajoutèrent runes et mythologie du Nord, la théosophie et l’ario-sophie s’unissant dans la roue solaire tournoyante.

    La lumière et le soleil prirent ainsi une place prépondérante dans son œuvre, ce qui explique cette série de toiles consacrée à l’ange de lumière : Lucifer, l’archange St Michel et St Georges, qu’ils combattent le dragon ou soient en quête. À travers les figures religieuses et mythologiques que Fidus représente, c’est toujours le même idéal héroïque, solaire, traditionnel et panthéiste qui est symbolisé.

    [Ci-dessous : Wandervogels Abschied, Fidus, 1900]

    fidusf10.jpgLors d’une grande rétrospective consacrée à son œuvre en 1898 à Berlin il fit la connaissance d’Elsa Knorr qu’il suivit et épousa en Bavière 2 ans plus tard. Ils allèrent ensuite habiter à Friedrichhagen, aux abords de Berlin, bastion de la contre-culture allemande de la fin du XIXe siècle. Dans ce microcosme vivaient de nombreux acteurs des mouvements de réforme de la vie (mouvements de la jeunesse, mouvements pour la beauté, associations naturistes, groupes de gymnastique rythmique...), ayant laissé loin derrière eux le matérialisme-roi.

    Fidus pensa un instant pouvoir concrétiser ses nombreux projets de temples grâce à un mécène, Josua Klein. Ayant rejoint ce dernier sur ses terres en Suisse à Amden, village situé à 1.500 m. d’altitude, Fidus dut se rendre à l’évidence : malgré un cadre superbe, ses temples, faute de moyens et de compétences, ne pourraient jamais être édifiés. Il retourna en Allemagne en 1906 acheta un bout de terrain à Woltersdorf près de Berlin et fit construire la Fidushaus. Cette maison ornée de runes Hagalaz fut visitée par beaucoup de curieux et admirateurs des images de lumières de Fidus. Ce fût aussi pour certains d’entre eux un gîte où venir se ressourcer.

    [Ci-dessous : couverture de Fidus, 1868-1948 : Zur asthetischen Praxis burgerlicher Fluchtbewegungen, Rogner & Bernhard, Munich, 1972]

    fidus-11.jpgEn 1914, au début de la guerre, il écrivit un essai Aux Artistes Allemands saluant dans les Orages d’Acier un moyen douloureux de parvenir à une nécessaire renaissance. Ses peintures se firent plus guerrières, mettant en avant un germanisme dur et âpre et connurent un franc succès sous la forme de portfolios et cartes postales. Pour cette raison sa carrière connut un certain flottement dans l’Allemagne d’après-guerre, le nihilisme décadent et cosmopolite de la république de Weimar contrastaient pour le moins avec l’idéalisme sans borne des mouvements de jeunesse. Fidus se lança dans les années 20 dans l’aventure des mouvements völkisch et armanistes, mouvements qui permirent à l’esprit “aryen” de renaître mais qui furent persécutés par les nazis dès 1933 pour franc-maçonnerie. Les œuvres de Fidus furent jugées obscènes par la Chancellerie du Reich tout en étant appréciées par un ministre comme Walter Darré. Loin de faire l’unanimité Fidus sortit de la guerre appauvri.

    Sa situation se dégrada après la défaite, à tel point qu’il dut échanger ses peintures contre de la nourriture et peindre de la propagande stalinienne pour pouvoir manger. Il mourut le 23 février 1948 à l’âge de 80 ans. Lors de la cérémonie funèbre, des poèmes furent récités et des chants entonnés au milieu de ses tableaux à la Fidushaus. Il repose aujourd’hui au cimetière de Woltersdorf. Son œuvre, tombée dans l’oubli le plus total fut vaguement récupérée, au même titre que les Externsteine, dans les années 60 par les Hippies allemands.

    Il fallut attendre la fin du précédent millénaire pour que l’on s’intéresse de nouveau à cet artiste idéaliste, espérons qu’il s’agisse là d’un signe des dieux !

    ► Léopold Kessler, in : La jeunesse "Bündisch" en Allemagne au travers de la revue "Die Kommenden" (janvier 1930-Juillet 1931), Alain Thiémé, annexe, ACE, 2003.

     

    Fidus

     

    FidusPaganisme éternel et alternance

    « Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de ces religions purement charnelles » Rémy de Gourmont

    « J'ai des préoccupations chrétiennes mais une nature païenne » Albert Camus

    [Ci-contre : Paganisme, Fernand Khnopff, ca 1910, Crayons de couleur et fusain sur papier. Inscription « Paganisme immortel es-tu mort ? On le dit ». En dessous « Mais Pan tout bas s'en moque et la sirène en rit ». Signé au milieu à droite. « Le Symbolisme de Khnopff n'est ni religieux, ni chrétien, ni mythologique, mais plutôt emblématique. Sa lecture est souvent énigmatique, voire impossible, mais une exquise délicatesse de composition, une grande séduction de style et une évidente subtilité intellectuelle corrigent toujours cette faiblesse. Bien que leur mise en page soit souvent le fruit d'un travail obstiné, les tableaux de Khnopff exhalent un certain charme mystérieux qui laisse flotter la pensée dans le rêve. Cette situation éveille la curiosité de l'esprit, sollicite l'analyse et appelle le désir de pénétrer », Edmond-Louis De Taeye, 1894]

    Paganisme éternel, tel est le titre d'un dessin du peintre symboliste flamand Fernand Khnopff figurant en guise de frontispice dans l'exemplaire personnel du recueil de poèmes de son ami Albert Giraud, intitulé La Guirlande des Dieux. Ce dessin est reproduit dans la remarquable monographie que M. Draguet vient de consacrer à cet artiste, figure de proue du mouvement symboliste en Belgique (1). Certes nous savons que le Paganisme est “éternel” et qu'il n'a pu être éliminé de notre civilisation européenne en dépit de deux millénaires de persécutions par un Christianisme encore et toujours intolérant. Certes, il a été en partie obscurci durant tout le Moyen Âge, pour être remis à l'honneur à partir de la Renaissance, avec le mouvement néoplatonicien encouragé par les Médicis. Mais avant cela, il y avait déjà eu l'aristotélisme médiéval. Et n'oublions pas que ce fut Virgile qui guida Dante dans la quête ésotérique de la Divine Comédie

    Les Dieux antiques de la Grèce et de Rome ne ressuscitèrent toutefois définitivement qu'au XVe siècle, et il fallut attendre encore plus longtemps pour voir resurgir à leur tour les Dieux de l'Hyperborée : celtes, germains et scandinaves, finlandais, lettons, lithuaniens et russes, sans parler de ceux de l'Orient, de l'Afrique et des Amériques.

    Les Dieux du Nord connurent leur apogée grâce au wagnérisme et au mouvement symboliste, en attendant leur exaltation par toutes sortes de mouvements néo-païens contemporains, parfois folkloriques, voire carnavalesques ! Mais dès le mouvement symboliste, cette renaissance païenne connut semblables déviations parfois grotesques, sans oublier qu'à la Renaissance déjà, il ne pouvait y avoir de cortèges ou de fêtes sans débauche de nudités allégoriques. Une remarque préliminaire s'impose : le recours aux figurations païennes a toujours été un sujet d'alternance. Poètes, aussi bien que peintres, sculpteurs et musiciens n'ont cessé de recourir à des sujets aussi bien chrétiens que païens. À moins d'appartenir à la franc-maçonnerie, à quelque secte théosophique ou autre, rares sont les créateurs qui pratiquèrent uniquement du Néopaganisme dans leur art et qui moururent en Païens. Dès la Renaissance, que d'alternances ! Poètes et artistes, musiciens et plasticiens, rivalisèrent en ce domaine, car aussi bien l'Ancien que le Nouveau Testament ne le cédèrent en rien à la Fable pour servir de prétextes à leurs œuvres. Les sujets païens ne répugnèrent point à maints religieux, même haut placés dans la hiérarchie de l'Église. Il suffit de songer aux Aventures de Télémaque de Fénelon, authentique “bible” païenne, qui fut la grande source d'inspiration de la littérature et de l'art païens jusqu'à La Fontaine et Gérard de Nerval. Le Songe de Poliphile n'est-il pas l’œuvre de Francesco Colonna, moine dominicain du couvent de San Giovanni e Paolo à Venise ? (2)

    Mais orientons plutôt nos pas vers les XIXe et XXe siècles, pour constater qu'art et littérature ne sont point concevables, tout au moins pour les œuvres majeures, sans le recours à l'alternance. Nous nous arrêterons plus longuement à quelques aspects du Symbolisme et de l'Art Nouveau ou Jugendstil. Des expositions et des publications récentes ont ainsi remis l'accent sur quelques artistes allemands et autrichiens tels que Max Klinger (1857-1920), Gustav Klimt (1862-1918), Franz von Stuck (1863-1928) et Hugo Höppener (1868-1948), davantage connu sous le nom de Fidus. Leur art, souvent exaltant du point de vue païen, n'est hélas que trop souvent entaché de mauvais goût, de Kitsch. Il partage cette tare avec les symbolistes belges : un Fernand Khnopff (1858-1921), un Émile Fabry (1865-1966), un Albert Ciamberlani (1864-1956), un Constant Montald (1865-1944) ou un Jean Delville (1861-1953). Il en est de même en Grande-Bretagne, avec les Préraphaélites et en France, où la plupart adhérèrent au mouvement rosicrucien du Sâr Péladan, alors qu'un Paul Gauguin, lui, s'adonna à un Paganisme exotique et barbare Tous, ou presque, pratiquèrent l'alternance.

    Mais revenons-en à Franz von Stuck, à qui une rétrospective a été récemment consacrée à Amsterdam au Musée Van Gogh. Ce peintre devint un très officiel artiste munichois grâce à ses innombrables Athéna de même qu'à ses non moins nombreuses Amazones. Durant les dernières années de sa vie, il habita une somptueuse demeure du plus pur style néo-pompéien, devenue depuis lors le Musée Franz von Stuck. En vérité tout n'y relève que d'un Paganisme de pacotille, typique du Symbolisme fin de siècle dont Pierre Louÿs nous a donné un autre exemple avec ses Chansons de Bilitis et Aphrodite. Le peintre allemand comme l'écrivain français n'ont pas hésité à étaler au grand jour leurs penchants pour une perversité païenne incarnée par la femme fatale chère à Baudelaire et à Rops. Dès lors, que d'évocations de Salomé (pour l'alternance ?) et de Sphinges ! Que de bacchanales et de Vénus alanguies !

    Le côté vraiment grotesque du Paganisme de Stuck et de ses disciples munichois fut le fameux bal travesti “En Arcadie” de 1898, où l'artiste et son épouse américaine paradèrent en couple romain du temps d'Auguste et de Néron. Ces travestissements étaient dignes de ceux de Raimond Duncan, le frère de la célèbre danseuse néopaïenne américaine Isadora Duncan (1877-1927). Le frère et la sœur ne dédaignèrent pas les vêtements du siècle de Périclès, de telle manière que Raimond s'est promené en péplum pendant des années à Saint-Germain-des-Prés, où il tenait boutique, tout en entretenant un gynécée de jeunes et jolies vierges (?).

    Quant à Hugo Höppener, alias Fidus, il faut le considérer comme un Néopaïen plutôt bucolique, naïf et végétarien. Il devait son surnom, Fidus, à son maître Diefenbach, personnage assez pittoresque qui le considérait connue son disciple le plus fidèle, comme artiste et comme nudiste. Depuis peu, les œuvres de Fidus, tombées longtemps dans l'oubli, réapparaissent sur le marché de l'art sous l'appellation “musique enfantine”. Ce ne sont en effet que silhouettes d'enfants nus, peints d'après ceux de Diefenbach, appelés le premier Hélios, le second Lucidas et la dernière Stella Suivant l'exemple de son maître, Fidus peignit de nombreuses guirlandes d'enfants nus, mais eut toutefois d'autres sujets d'inspiration. Il créa ainsi bien des œuvres à la gloire du végétarisme et, en tant que théosophe, s'inspira de thèmes spiritualistes, ou plutôt pseudo-spiritualistes, à la louange d'Hélios, évoquant des pèlerins en route vers quelque temple ésotérique, à moins que ce ne fussent des guerriers germaniques en mal de Walhalla. Que de nudités sous prétexte de Templetanz der Seele (Danse du temple de l'Âme) et autres sujets pseudo-métaphysiques ! Le chef-d’œuvre de Fidus en ce domaine est un album de lithographies intitulé Walzer (Valses), d'une rare élégance de formes (3).

    Marc. Eemans, Antaïos n°12, déc. 1997.

    ♦ Notes :

    • 1 M. Draguet, Khnopff, Éd. du Crédit Communal de Belgique, Bruxelles, 1995. Voir Antaios n°8/9 à ce sujet.
    • 2 Voir la somptueuse réédition de la traduction française de 1546 publiée par l'Imprimerie nationale : Le Songe de Poliphile (Paris, 1994). [voir illustrations]
    • 3 Sur Fidus, on lira l'élude documentée de C.M. Wolfschlag dans le Jahrbuch 1995 der Konservative Revolution (que j'aurais tendance à nommer à Involutive Rerolution !) dont il a été question dans un précédent numéro d'Antaios.

    ***

     

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    Per Aspera ad Astra, Karl Wilhelm Diefenbach, Teubner, Leipzig, 1921 (4e éd.)


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  • Commentaires

    1
    Pat
    Mardi 16 Février 2016 à 18:20

    Une grande profondeur humaine , un artiste unique pour son époque , à travers le corps c'est la spiritualité qui se révéle dans son oeuvre

    Patrick

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