• Ouvriérisme néo-païen

    “Liberté germanique” et néo-paganisme

    dans la culture ouvrière, prolétarienne et socialiste allemande


    Naïve Socialist Statue, Communist Army Barracks, Grimma, Sachsen, Germany (MA-EG-130)



    Une étude rétrospective de la gauche allemande nous conduit, avant 1914 et même avant 1900, à découvrir une culture ouvrière et socialiste originale et, à l'intérieur de celle-ci, nous trouvons les libres penseurs prolétariens (proletarische Freidenker). Curieusement, les historiens de gauche dans les années 1970 ont délibérément ignoré ce mouvement qui, en 1933, au moment où Hitler accède au pouvoir, ne comptait pas moins d'un million de membres issus d'organisations social-démocrates, socialistes et communistes. Dans les rares cas où ce mouvement a été étudié, il l'a été dans des conditions d'étroitesse d'esprit idéologique ; on n'a abordé que l'histoire personnelle des chefs et on a oublié les aspects quotidiens de la vie de ce mouvement. En observant son histoire et sa sociologie de plus près, on découvre pourtant beaucoup de références à l'antiquité germanique.

    Pour les enfants des ouvriers : les vieilles légendes allemandes

    « Thor abat le Serpent de Midgard » : telle est la légende d'une gravure imprimée dans un illustré des éditions du parti social-démocrate en 1895. Dans Vorwärts, journal socialiste, l'historien et idéologue marxiste Franz Mehring salue comme une bonne idée l'intention d'un éditeur de publier une série de livres reprenant les vieilles légendes allemandes, en y ajoutant un contenu nouveau. Sur une page de couverture en 1894, on voit un gnome à barbe blanche ouvrant à l'intention d'enfants émerveillés les portes d'un monde de légendes fantastiques : on comprend alors qu'une perspective futuriste et socialiste y était associée. Le périodique socialiste Der wahre Jakob abondait dans le même sens, manipulait les mêmes associations d'idées et d'images, en offrant une affiche à ses lecteurs, titrée Solstice d'hiver, montrant des anciens Germains rassemblés autour d'un feu ardent.

    Des séries d'images à collectionner, éditées par la coopérative distributrice de denrées alimentaires à bon marché et inféodée à la social-démocratie, servaient à faire passer ce message :

    « Les rassemblements dans les tribus de la Germanie antique étaient appelés les Things ou les Dings ; ils étaient toujours tenus à l'air libre. Ces lieux de rassemblement étaient des sommets de montagne, ou le couvert de grands arbres ou encore la proximité d'énormes blocs de pierre. Tous les hommes libres et dignes de porter les armes avaient le devoir d'assister aux réunions. Ils se rassemblaient à dates fixes ou sur convocation exceptionnelle pour régler des affaires selon les lois traditionnelles, décider de la paix ou de la guerre ou siéger comme tribunal ».

    Cette gauche affirmait une filiation, conduisant des Things aux assemblées de compagnons sous l'ancien régime et aux coopératives de consommation des premières décennies de la social-démocratie allemande. Un chant des Amis de la nature prolétarienne montre que le plein air, évoqué dans la description du Thing démocratique, pouvait être considéré comme une revendication politique, comme une identification à une première forme de mouvement écologique prônant une hygiène de vie vers 1900 :

    Debout frères ! Partons dans la chère et libre forêt !
    Que dans les vertes allées de chênes, notre chant résonne plus fort.
    Là où habitaient nos pères, forts comme des lions et fidèles comme des colombes,
    Là où trônait jadis l'aigle libre, que notre cœur prenne son essor.
    Exerçons-y la force de nos membres, mettons-y à l'épreuve le courage des poitrines,
    De sorte que nos ancêtres dans le Walhalla regardent joyeusement vers nous !

    Les solstices socialistes

    “Libre”, “vert”, “ancêtres”, “Walhalla” : voilà qui plante un décor bien romantique, mais parfaitement en accord avec les espérances socialistes. Lors de la fête bavaroise des chanteurs ouvriers de 1925, on a vu défiler dans la ville un char occupé par des figurants en costumes germaniques antiques, en route pour la fête du solstice ; à côté d'eux, une blonde jeune fille était assise ; elle jouait de la lyre entre deux chênes ; ces personnages chantaient de vieux chants allemands. Ce spectacle pourrait passer pour étrange et douteux si on l'associe exclusivement à la pompe patriotique et militariste de l'époque impériale. Mais dans le contexte du mouvement socialiste, elle n'est ni militariste ni chauvine: elle symbolise une liberté germanique, parfaitement en phase avec les visions d'avenir du mouvement socialiste.

    Outre les amis de la nature, proches des socialistes, et les libres penseurs prolétariens, c'est surtout la jeunesse ouvrière socialiste qui se sentait “sur les traces de Hermann le Chérusque”. Les groupes de jeunes se promenaient dans la forêt de Teutoburg. Dans les villes, les jeunesses ouvrières rompaient la monotonie de l'existence industrielle en dansant les danses populaires en plein air, en fêtant les solstices et en redécouvrant les vieux jeux scéniques du Moyen Âge. Une réforme vestimentaire fut même adoptée dans la jeunesse ouvrière : les jeunes filles retrouvent les tenues féminines de l'antiquité germanique et portent des diadèmes et des broches de bronze.

    Une vision prolétarienne de Noël

    Cette réappropriation de l'héritage culturel germanique, transformé et adapté, trouva un écho particulier dans les fêtes prolétariennes, organisées principalement par les libres penseurs socialistes. Un 1874, un journal socialiste écrivait :

    « Qui ne jubile pas à l'approche du joyeux temps de Noël ? Qui ne se réjouit pas avec ses enfants en les voyant sauter de joie devant l'arbre de Noël chargé de cadeaux ? Mais peu de nos contemporains s'interrogent sur la véritable signification des fêtes de Noël. Le christianisme a réussi à transformer en fêtes chrétiennes les fêtes des païens de l'Antiquité. C'est ce qui est arrivé avec Noël que les Germains de l'antiquité tenaient pour hautement importante. Cette fête antique est maintenant une des fêtes majeures des chrétiens. Les Germains de l'antiquité avaient devant elle un sentiment semblable, parce que les jours recommencent à s'allonger. Nos ancêtres liaient souvent leurs fêtes à des processus naturels. L'allongement des jours provoquait chez eux, avec raison, une ambiance de fête. Car cette allongement des jours signifie davantage de lumière. La lumière est la vie et plus de lumière signifie plus de vie ».

    À la fin des années 1880, le poète ouvrier Manfred Wittich publia une pièce de Noël pour l'Union de formation ouvrière de Leipzig. Cette pièce se référait aux vieilles coutumes germaniques de Noël. Un texte militant de Franz Diederich était intitulé Solstice d'hiver. Après la Première Guerre mondiale, la jeunesse ouvrière joua des scènes de solstice éditées par les éditions de la jeunesse ouvrière. Parmi ces publications, citons Lumière, un jeu solsticial de Hermann Claudius et Solstice de Kurt Heilbutz. Les philologues devraient entamer une recherche plus approfondie pour établir si ces feux et fêtes de solstice ont émergé sans médiation dans la littérature socialiste ou s'ils ont été inspirés par les comportements de la jeunesse ouvrière. Les deux ont certainement joué un rôle. Il est plus que probable que les mouvements de jeunes aient contribué à la mise au point de rites tandis que la littérature socialiste fournissaient thèmes, théories et justifications. En 1926, un libre penseur socialiste écrivait :

    « Le prolétariat crée ses propres fêtes. Nous voyons en Noël un événement par lequel le communisme apporte son message de bonheur aux peuples : le solstice est pour nous un symbole du prolétariat au combat. Tout comme le soleil monte à partir de ce jour, ainsi le mouvement révolutionnaire a surmonté son point le plus bas et nous sommes sur le chemin de la victoire : notre printemps aussi viendra ».

    Les fêtes de mai, fêtes païennes du printemps et culte du travail

    À côté des solstices, le 1er mai fut interprété par les socialistes allemands à la fois comme le jour du combat international de la classe ouvrière et comme le lien qui unissait celles-ci aux coutumes païennes du printemps. Dès 1880, Wilhelm Liebknecht avaient invoqué les sources lointaines du 1er mai socialiste :

    « Depuis des millénaires, le 1er mai est un jour de fête, non seulement dans les pays germaniques mais tout autant dans les pays romans. C'est la fête du printemps et de la renaissance de la terre. Le 1er mai est donc le choix le plus heureux pour la fête mondiale du travail parce qu'il est sanctifié par une tradition millénaire ».

    [Ci-dessous : Esquisse de Fidus (Hugo Höppner) pour un “Temple de la Terre” (1895-1901)]

    fidus_10.jpgBien que la fête du 1er mai soit complémentaire et surtout issue de réflexions économiques et politiques et qu'elle soit résolument tournée vers l'avenir, elle recevait, par cette référence païenne, un élément différent qui s'intégrait dans la conception socialiste de cette fête. Seule une vision superficielle de l'histoire du socialisme, basée sur l'optique qui prévaut de nos jours, peut faire apparaître comme contradictoire, dans la bouche du vieux révolutionnaire socialiste Liebknecht, les références aux fêtes du printemps païennes, aux traditions millénaires et à la sacralisation qui en résulte. Les socialistes de cette époque s'y référaient bel et bien. En 1905, le journal de la fête de mai de la SPD fut décoré de dessins de l'artiste populaire et néo-païen Fidus. La première page montrait un rayonnant dieu du printemps (Baldur), entouré d'humains nus ou vêtus à la mode germanique antique. Fidus dessinait alors aussi bien pour les publications des socialistes, des anarchistes et des libres penseurs que pour celles, de droite, qui étaient imprégnées de religiosité germanique et du culte nationaliste du peuple.

    La fête de mai, de coloration païenne et anti-chrétienne, finit par atteindre les hautes sphères de la politique en 1919, lorsque le nouveau gouvernement républicain proposa d'en faire une fête nationale. Les débats au Reichstag furent ouverts par le ministre socialiste de l'intérieur, David :

    « Le 1er mai, fête primitive de la nature, survit en maints endroits dans les contes et coutumes populaires. On sent la montée d'une joie de vivre toute neuve, le retour de la lumière et du soleil, le réveil de la nature gorgée de fleurs. En choisissant ce jour, les travailleurs combattants ont introduit dans l'antique fête de la nature un idéal culturel élevé ».

    Le débat sur le 1er mai au Reichstag en 1919

    Le porte-paroles de la droite lui répondit que la dignité du travail était mieux exprimée dans la fête chrétienne de la récolte. En tant que chrétien, il devait constater que, dans l'agitation du 1er mai, la note religieuse restait présente mais qu'elle marquait la distance à l'égard des dimanches et des jours fériés chrétiens. Sous les applaudissements des nationalistes allemands (Deutschnationalen), il conclut en disant qu'il refusait la reconnaissance légale du 1er mai et invita tous les députés de sensibilité chrétienne dans le parlement à se joindre à lui.

    À la suite de cette interpellation, une opposition s'est faite visible entre des socialistes paganisants et une droite demeurant dans le giron chrétien. Cette opposition, les orateurs sociaux-démocrates se référant à Jésus de Nazareth et se posant comme les vrais représentants de l'éthique chrétienne n'ont pas pu l'effacer. Les libres penseurs dans le mouvement socialiste s'en tinrent à leur interprétation païenne de la fête de mai et la développèrent, comme, par exemple, en 1928, dans un périodique du Cercle de lecture social-démocrate :

    « Le caractère du 1er mai comme fête la plus sacrée de l'année chez de nombreux peuples anciens est d'autant plus intéressant que son contenu idéologique ne se limite pas à l'exaltation de la terre nouvelle, mais présente une quantité de thèmes culturels relatifs au travail (...). Ainsi, chez les Celtes, les druides distribuaient le 1er mai le feu du foyer nouveau. Cette distribution du feu nouveau était une coutume marquée d'une forte sacralité ; elle comptait parmi les plus importantes de la sacralité du travail (...). La pensée de la plupart des peuples primitifs était largement dominée par les cultes des instruments de travail, des plantes et des animaux domestiques. On retrouve les mêmes schèmes dans le culte du marteau : on jure sur le marteau, il scelle les contrats, bénit les mariages et sert de porte-bonheur. On le place comme talisman sur les portes des étables et des habitations, plus tard sur les portes des villes. Le signe chrétien de la croix est le vieux signe du marteau. La charrue, le bateau, la roue, la voiture, le rouet, la faucille et, par-dessus tout le feu, jouissent de la même vénération. Le feu est particulièrement important car il est le symbole de l'unité sociale, d'une communauté socialiste de travail et de vie. C'est le vieux feu de la horde que nous retrouvons ici. À la cérémonie du feu s'ajoute la tenue de la plus importante des assemblées populaires ; le grand Thing.

    Quant à l'antique Merkergeding, une assemblée qui se tenait habituellement lors de la fête de Walpurgis, elle se nommait également Meigeding (le Thing de mai) ou encore, dans les documents plus anciens, Meyengedingen ; elle a une origine qui se perd dans la nuit des temps. il était la plus solennelle séance des membres d'une communauté de colons frontaliers. Ce n'est pas arbitrairement qu'ont été unis la fête du printemps et le rassemblement du peuple. Les deux événements ont une racine sociale. Dans l'esprit de ces époques lointaines, il est tout-à-fait normal d'associer la fête du réveil de la terre avec le règlement des problèmes communautaires, car les dieux sont facteurs d'unité.

    La décadence et, finalement, la disparition des communautés de colons des marches, de ces modalités de gérer l'économie et l'utilité publique en leur insufflant une dose très élevée d'éthique sociale, n'entraîna pas la disparition de la fête de mai. Au contraire, cette fête n'a cessé d'avoir de très nettes connotations sociales et d'exprimer des conflits de classe. Les jeux de mai, qui se déroulent autour de l'arbre de mai, après qu'il ait été solennellement érigé, donnent souvent lieu à des satires dirigées par les paysans et le prolétariat urbain des artisans contre leurs oppresseurs et exploiteurs. À cet égard, les jeux du peuple anglais sont particulièrement intéressants. Robin des Bois y apparaît comme le “roi de mai” et comme héros populaire. Que signifie cela ? Robin prenait aux riches et donnait aux pauvres (Robin Hood ! Robin Hood ! Takes to the rich and gives to the poor !). La fête de mai appartient au plus grandiose de ce que montre l'histoire du génie humain. En 1889, au congrès international de Paris, elle fut élevée au rang de fête mondiale du prolétariat. Ainsi était jetée une arche par-dessus des millénaires ».

    Dans ce texte socialiste de 1928, il n'est plus seulement question du comportement extérieur ou d'une explication romantique (feux de solstice, etc...). Au contraire, il offre une vue synoptique du Thing, du culte du feu et de l'arbre de mai, de la fête du printemps, du culte du travail et de la lutte des classes ; la fête de mai recevait ainsi un contenu également païen, socialiste et matérialiste historique.

    Les documents attestant de références mythologiques et païennes dans la culture ouvrière socialiste sont si nombreux qu'on se demande comment ils ont pu passer inaperçus jusqu'à maintenant. Dans la littérature plus récente, ils sont soit complètement passés sous silence, soit dénoncés comme des concessions tactiques, soit éliminés comme “suspects”. Il en est d'ailleurs de même des jeux sacrés de masse, du nudisme ouvrier (conçu comme un acte libératoire) et du mouvement des libres penseurs au sein du prolétariat militant allemand.

    Arrogance méthodologique

    Omissions qui ne révèlent pas seulement l'esprit borné des analystes, mais aussi une arrogance d'ordre méthodologique implicite de la part des médias; ces prises de conscience, à la fois socialistes et néo-païennes, ne sont pas de la haute voltige théorique, émanant des multiples chefs de fractions sociales-démocrates ou gauchistes ; raison pour laquelle nos historiens contemporains ne les prennent pas au sérieux ; ces prises de conscience ne sont que de la littérature dépourvue de sérieux, disent-ils, traitant des choses au niveau immanent du quotidien ; elle ne se repère que dans les livres d'enfants, dans les collections de chromos. Et non pas dans la littérature socialiste “sérieuse”.

    C'est ainsi que tout un domaine de l'histoire culturelle de l'opposition ouvrière a été refoulé et qu'il nous manque toujours une vue plus profonde sur les motivations qui ont poussé à la formation d'importantes organisations prolétariennes, telles les mouvements de jeunesse ouvrière, les cercles des amis de la nature et des libres penseurs. Mais une recherche, aujourd'hui pionnière, commence à se libérer de cet intellectualisme prétentieux et purement théoricien ; elle met à jour une religiosité socialiste alternative, en étudiant les formes spontanées de la fête et les besoins de religion ressentie et vécue chez les travailleurs. Côté russe aussi, on a vu des linéaments de néo-paganisme se dessiner peu après la prise du pouvoir par les bolcheviques : ainsi, les “créateurs de Dieu”, qui se référaient à Anatoli Lounatscharski et à Maxime Gorki. Chez les sociaux-démocrates de l'Ouest, en Allemagne et en Belgique, un effort semblable a été entrepris par Henri De Man, lorsqu'il organisait des Thingspiele socialistes, pour faire pièce aux nationaux-socialistes.

    En fait, il ressort clairement de l'examen de tous ces matériaux, rien ne permet de conclure à une continuité directe ou à une analogie structurelle entre les tentatives néo-païennes de la culture ouvrière de 1900 à 1933, d'une part, et les tentatives de redécouvrir des racines mythologiques dans le mouvement alternatif des années 1970, d'autre part. Nous devons développer de nouvelles interprétations d'ordre structurel, pour éventuellement reconstituer un filon. En revanche, il nous semble plus exact de dire que les gauches romantiques danoise et allemande de la fin du XVIIIe au début du XIXe, sont une source d'inspiration plus contemporaine.

    Robert Steuckers, Vouloir n°142/145, 1998.

     

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