• Daumer

    DaumerGeorg Friedrich Daumer (1800-1875)

    Né le 5 mars 1800 à Nuremberg, Daumer entre à 17 ans à l'Université d'Erlangen, où il suivra les cours de l'orientaliste Arnold Kanne et du Naturphilosoph Gotthilf Heinrich Schubert. L'ambiance piétiste qui régnait dans cette université le révulse profondément et sera déterminante pour son évolution ultérieure surtout dans la formulation de son anti-christianisme. Il y acquiert toutefois la méthode “analogique”, si caractéristique des écoles romantiques, et la conviction que les aurores des civilisations sont plus dignes d'attention que leurs phases plus mûres. En 1820, il suit les leçons de Schelling. En 1823, il commence une carrière d'enseignant à l'Ägidiengymnasium de Nuremberg, une école qu'il avait fréquentée quand Hegel y était Recteur. En 1826, quelques différends l'opposent à ses supérieurs hiérarchiques, tandis qu'une maladie des yeux fragilise sa santé. Il quitte l'enseignement et devient un philosophe indépendant qui se consacre exclusivement à la spéculation.

    En juin 1828, il rencontre Kaspar Hauser, un garçon trouvé, aux origines jamais élucidées, âgé de 16 à 18 ans, sain d'esprit mais resté psychologiquement un enfant par absence d'éducation. Un mois plus tard, le Magistrat de Nuremberg confie la garde et l'éducation de K. Hauser à Daumer qui, grâce à ses immenses connaissances en psychologie, lui fait rattraper en un an un retard de douze années accumulé dans les orphelinats publics. La rumeur a fait de K. Hauser un prince héritier de Bade, éloigné du trône. En 1829, le garçon est victime d'un premier attentat ; en 1833, une seconde tentative réussit, précipitant son précepteur dans le pessimisme le plus noir.

    En 1832, Daumer obtient une pension officielle et amorce sa polémique contre le piétisme et l'orthodoxie protestante. Cette polémique le conduit à soumettre l'essence même du christianisme à une critique radicale. Le christianisme, explique Daumer, dérive du culte vieil-hébraïque du feu et de Moloch, dont le caractère est patriarcal. Les années 40 du XIXe siècle sont marquées par l'amitié qui le lie à Ludwig Feuerbach, adversaire du christianisme. Mais les deux amis ne déploient pas les mêmes méthodes : Feuerbach énonce un anthropologisme, tandis que Daumer, homo religiosus, entend rester sur le terrain spirituel et manifeste son premier engouement pour le culte marial (Glorie der heiligen Jungfrau Maria, 1841).

    baalLa thèse du “molochisme” est consignée dans sa principale œuvre anti-chrétienne, parue en deux volumes en 1847 : Die Geheimnisse des christlichen Alterthums qui devra paraître, après confiscation par les autorités, sous un autre titre et un pseudonyme en 1848 (Wahres Christenthum). Dans un discours prononcé à Londres, Marx salue la parution de cet ouvrage, qu'il considère comme capital dans la lutte qui oppose le socialisme naissant à la religion. En 1850 paraît Die Religion des neuen Weltalters (3 vol.) que Marx recensera très négativement dans la Neue Rheinische Zeitung (fév. 1850), ce qui conduira les éditeurs “progressistes” à ne plus rien publier de Daumer. Il avait voulu, dans ce livre, jeter les fondements d'une nouvelle religiosité naturelle et féminine, qui prendrait le relais du molochisme destructeur et patriarcal. Daumer est désormais isolé, coincé entre les censures confessionnelles et les censures de l'école matérialiste. Mais, dès 1850, l'ouvrage connait un grand retentissement en France, grâce à des traductions (« Le Culte du Moloch chez les Hébreux de l'Antiquité : Recherches critiques et historiques », in : Hermann Ewerbeck, Qu'est-ce que la religion ? D'après la nouvelle philosophie allemande, Paris, 1850, vol. 2, pp. 1 à 48 ; « Sectes de l'antiquité chrétienne », in : H. Ewerbeck, op. cit., vol. 2, pp. 49 à 173).

    En 1858, après avoir longuement spéculé sur l'Islam et l'orientalisme, qui l'enthousiasme, et le judaïsme, auquel il songe adhérer, Daumer prend contact avec le clergé catholique de Mayence, le jour de l'Assomption. Enthousiasmé depuis longtemps par le culte marial, il se convertit formellement au catholicisme dans la Cathédrale de la ville. Pour Daumer, le catholicisme avait sauvé la poésie païenne de l'oubli ; en tant que païen vivant à une époque où il n'y avait plus de paganisme, il n'avait d'autre alternative que de se convertir à ce catholicisme qui avait conservé des formes païennes, notamment le culte marial qui le fascinait en tant que poète exaltant la femme comme “prêtresse de la Vie” (quelques-uns de ses poèmes ont été mis en musique par Brahms). Mais cette conversion au catholicisme sera de courte durée : obligé de soumettre ses écrits à la censure des théologiens catholiques, Daumer se rebiffe. De plus, la proclamation de l'infaillibilité pontificale constitue, pour lui, le retour à un molochisme camouflé. À la fin de sa vie, il se consacre à la phénoménologie et la théorie du “miracle”, afin d'arrêter la progression du rationalisme et du matérialisme du XIXe siècle. Il meurt le 14 décembre 1875 à Würzburg.

    Son œuvre exercera une influence tous azimuts dans les milieux les plus hétérogènes : sur les “Cosmiques” munichois regroupés autour d'Alfred Schuler, Ludwig Klages et Karl Wolfskehl, sur les occultistes (A.F. Ludwig), les Völkische (Hans Kern), les anthroposophes (Rudolf Steiner, W. Kunze), les Catholiques de la Société Görres, les marxistes se réclamant de la “Libre Pensée” prolétarienne, les germanistes (not. Leopold Hirschberg, Josef Nadel, Walter Muschg).

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    Über den Gang und die Fortschritte unserer geistigen Entwicklung seit der Reformation und über ihren Standpunkt in der gegenwärtigen Zeit (Du procès et des progrès de notre développement spirituel depuis la Réforme et de son point de vue à l'époque actuelle) 1826

    Discours qui devait être prononcé dans son école et qui fut interdit par le Recteur. Il révèle d'emblée toute l'agressivité de Daumer à l'égard du christianisme. Sa fougue s'y tourne essentiellement contre le protestantisme. Il lui reconnaît pourtant le mérite d'avoir ouvert la voie de la recherche libre et d'avoir brisé la cangue de l'autorité. Mais cette scientificité de la Réforme est en opposition abrupte avec la foi spontanée et les sentiments directs, seuls fondateurs de la culture.

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    Philosophie, Religion und Alterthum (Philosophie, religion et antiquité) 1833

    Dans cet opuscule en deux cahiers, Daumer définit sa conception négative de l'esprit / Geist, qui aura un grand retentissement chez Ludwig Klages. L'histoire commence, y écrit Daumer, quand survient l'esprit détaché de sa naturalité. « Deux forces se combattent dans la vie et dans l'histoire de l'univers (…). L'une d'elles est dans la nature la force affirmatrice (bejahend), créatrice et universelle ; l'autre est prédestinée à se comporter comme le fondement latent de l'existence de l'autre, comme un instrument de son activité créatrice, mais un instrument sans spécificité propre ; mais comme cette autre force tente d'échapper à cette situation de soumission, elle se pose en principe révolutionnaire, qui s'efforce de se donner existence au détriment de la première force et de surmonter celle-ci ; elle se mue en puissance destructrice de la vie, annihilatrice de la vie. (…) Cette négativité générale est toujours prête (…) à troubler la vie, à l'opprimer et à se mettre à sa place… ». Daumer découvre là le principe de négation, qu'il appelle “miasme”, ou “principe cacodémonique” et qui correspond à l'esprit (Geist) chez l'homme. Toute religiosité qui dérive du Geist est d'essence “molochiste”. Cet ouvrage connaîtra un grand retentissement chez Nietzsche, Theodor Lessing, Ludwig Klages et Thomas Mann (Doktor Faustus, 1947).

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    Über die Entwendung ägyptischen Eigenthums beim Auszug der Israeliten aus Ägypten (Du vol de propriété égyptienne lors de la sortie des Israëlites d'Égypte) 1833

    Daumer décrit dans cette brochure de 39 pages le culte du Moloch chez les Hébreux et à Carthage. C'est dans cette brochure que prend corps son idée fixe du “molochisme”, symbole éclatant du Geist pernicieux qui fait la guerre à la vie. En rédigeant cette brochure, Daumer s'est voulu historien. Comme il l'écrit à Feuerbach : « Il me semble tout à fait utile que la philosophie acquière davantage de matériaux historiques, pour atteindre complètement son but : parfaire ce travail est l'objet de mes efforts ». Daumer voulait prouver que le Geist était le Moloch, qui était Jehova qui, à son tour, était le Christ.

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    Sabbath, Moloch und Tabu (Sabbat, Moloch et tabou) 1839

    Suite logique de ses écrits précédents, Sabbath, Moloch und Tabu tente de démontrer que le christianisme est une religion du sacrifice. Les sacrifices avaient lieu le jour du Sabbat, consacré aux forces ennemies de la vie. Daumer croit découvrir un rapport entre la pratique juive du Sabbat et la pratique polynésienne du tabou.

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    Die Geheimnisse des christlichen Alterthums (Les secrets de l'antiquité chrétienne) 1847

    cartha10.jpg[Ci-contre : détail de la couverture de la BD Carthage - 1. Le souffle de Baal, Soleil Productions, 2010 par Mauro De Luca]

    Ouvrage confisqué dès sa parution, car trop violemment anti-chrétien, Die Geheimnisse des christlichen Alterthums accuse la religion officielle de dériver d'une matrice “molochiste”, c'est-à-dire d'une religiosité qui mettait le sacrifice humain à l'avant-plan, de même que le “cannibalisme”, sublimé en théophagie. Daumer commence par exposer quelques considérations générales sur le christianisme, dont la caractéristique majeure est d'être une religion de l'esprit (Geist, spiritus, pneuma) opposée à la chair et au monde, vecteurs et réceptacles du “péché” et du “diable”. De ce dualisme, découle, explique Daumer, tous les fanatismes qui entachent l'histoire du christianisme. Le Dieu des Chrétiens est un avatar de Kronos, du Moloch, divinités que Daumer relie à l'esprit. L'essence de l'hellénité a précisément été de se débarrasser de ce dieu Kronos qui dévorait ses enfants et de fonder un panthéon de dieux et de génies, reflets de la nature bienveillante, de la beauté, de la douceur et de la gentillesse du principe naturel. Le christianisme est un retour de Kronos, démis de ses fonctions par les Grecs.

    Dans son analyse du rapport entre le christianisme et le judaïsme, Daumer admet que le christianisme est issu d'une matrice judaïque mais ajoute que le judaïsme n'est pas responsable des débordements du christianisme. C'est précisément à cause de ces débordements que le judaïsme a rejeté le christianisme. Le judaïsme s'est précisément formé en se dégageant du molochisme primitif, propre de l'hébraïsme. D'où, Daumer pose implicitement une distinction entre “l'hébraïsme”, marqué par le molochisme, et le “judaïsme” qui s'en est dégagé, de la même façon que les Grecs s'étaient débarrassés de Kronos. Jehovah prend donc le relais de Moloch, vieux dieu hébraïque du feu et de la destruction. Le judaïsme, dans cette perspective, est un adoucissement, comme le prouvent les rites de la Pâque juive où l'on sacrifie des agneaux et non plus des jeunes enfants, à la façon du molochisme primitif.

    Pour Daumer, le christianisme est une secte juive qui veut le retour des vieux cultes. Pour étayer cette thèse étonnante, Daumer se livre à une enquête historique, qui s'étale dans de très nombreux chapitres. Le culte de certains saints du christianisme primitif, dont Polycarpe, Saturnin, Sylvestre, Léonard, Eleuthère, Eustache, Janvier, Victor de Milan, Juliette, Blandine, Tryphène, Perpetua, Pélagie, Theodata, présente, dans son imagerie, taureaux et fours de Moloch, soi-disant indications du martyre subi mais en réalité, croit Daumer, expressions du culte du feu et des fours. Certains éléments de notre folklore indiquent eux aussi, la trace de ce culte molochiste du feu : les feux de la Saint-Jean, dans lesquels on jette de jeunes animaux, et la bûche de Noël sur laquelle figure un enfant Jésus en sucre ou en massepain.

    Le Dieu des Chrétiens, poursuit Daumer, est souvent présenté comme amant, fiancé, époux. Cette désignation trahit, selon Daumer, le souvenir de sacrifices humains ; les jeunes filles sacrifiées sont les fiancées de Dieu. Arabes, Turcs et Perses désignent la circoncision, ersatz symbolique de l'immolation, forme édulcorée du sacrifice des garçonnets, comme un “mariage”. Daumer repère dans certains textes chrétiens anciens que l'on opérait une distinction entre les baptêmes de sang, jugés supérieurs, et les baptêmes d'eau. Il est donc faux de croire, affirme Daumer, que le christianisme a humanisé les hommes. Pour notre auteur, le christianisme est un retour du molochisme, qui a pour idée centrale le sacrifice du Golgotha, célébré symboliquement lors de chaque messe. Le rite chrétien fait place à l'anthropophagie/théophagie : pour justifier son affirmation, Daumer cite Augustin (Contra adversarium leges et prophetarum, lib. II), Chrysostome (Matth. homil. LXXXIII) et Cyrille d'Alexandrie (Contra Nestorium, lib. IV, c.4) ; si le judaïsme avait abandonné toute idée de sacrifice humain, le christianisme réintroduit cette pratique, du moins en exaltant le sacrifice de Jésus (cf. Hebr. 9, 19 ss, C. 10, v. 4 ss ; Hebr. 9, 11 ; Hebr. 12, 24 ; Psaume 40, 7 ; Jean 1, 29, 1 ; Cor. 5, 7, 1 ; Pierre, 1, 19 ; Jean 5, 12 ; Actes Ap., 8, 32).

    D'où il ressort que le christianisme n'est pas la négation du sacrifice mais la négation des sacrifices mineurs d'animaux au profit du sacrifice, unique, de Jésus, Dieu et homme. La victime humaine/divine est ensuite consommée symboliquement, ce qui, aux yeux de Daumer, constitue un reliquat d'anthropophagie. Les Chrétiens se justifient en arguant que le sacrifice unique de Jésus est survenu une fois pour toutes, qu'il est valable pour tous les temps. Daumer se demande toutefois si le processus de cette “idée centrale” ne risque pas de resurgir dans le réel, si elle ne reste pas simplement en état de latence. L'idée d'un tel sacrifice, sa présence constante dans le rite de la messe, son rappel incessant, enclenche une répression/immolation permanente de la naturalité, favorise une attitude négative face à la naturalité, au vivant. Les martyrs négligent effectivement leur vie, l'offrent à Dieu, comme a été offert le Christ. Ils nient par ce fait même leur naturalité, leur corps, au profit de l'abstraction “esprit” qui a pris le visage du Dieu chrétien. L'idée du sacrifice humain n'a donc pas disparu avec le christianisme, elle a été sublimée et absolutisée, comme l'indique une Meßserklärung (explication de la Messe) du Père Cochem, publiée à Cologne en 1808.

    cour4111.jpg[Ci-contre : Dans Le Fils prodigue, Lana Turner est la grande prêtresse du Baal de Damas. Quel homme ne brûlerait-il pas pour elle ?]

    Daumer, féministe avant la lettre, étudie le rapport du christianisme à la femme. Pour lui, le rapport d'une religion, d'une nation ou d'une époque à la femme est toujours révélateur. Plus le respect de la femme est grand, plus la civilisation est raffinée. C'est une expression immédiate du respect global de la naturalité, de l'éternité de cette naturalité. Le christianisme en sacralisant l'esprit négateur cherche à éloigner les hommes de ce fondement et de cette source vive que sont la naturalité et la féminité, de provoquer une rupture définitive et radicale entre les hommes et la nature.

    Cette volonté enclenche une diabolisation de la femme, qui culmine dans les procès de sorcellerie. Les sorciers pourchassés par l'inquisition sont les tenants de cultes naturalistes doux. L'imagerie inquisitoriale les place toujours dans des jardins, où croissent des herbes bienfaisantes, des plantes et des arbres. Les sorciers portent des noms comme Maistre Persil, Verdjoli, Jolibois, Sautebuisson, tous noms ou sobriquets qui trahissent une proximité de la nature.

    Le christianisme a pu survivre grâce aux vertus équilibrantes du culte marial, qui, sous un vernis chrétien, n'est en fait pas chrétien. La présence du culte marial constitue la contradiction majeure du christianisme européen, dont l'ennemi désigné est la Nature et la femme. Dans un dernier chapitre, Daumer réfute les accusations de meurtress rituels attribués par les inquisitions aux Juifs.

    ***

    Die Religion des neuen Weltalters (La religion de l'ère nouvelle) 1850

    Si Die Geheimnisse avait plu à Feuerbach et aux contestataires matérialistes regroupés autour de Marx, Die Religion des neuen Weltalters leur a d'emblée déplu car ce livre refuse l'engagement politique et adopte une sorte d'idéal-sensualisme, assorti d'une apologie du “principe féminin” qui annonce le “modèle gynécocratique” de Bachofen. L'être humain y est perçu comme un être inachevé qui ne se réalisera pleinement que plus tard ; Daumer anticipe ainsi l'idée de “surhomme” chez Nietzsche, qu'il appelle “l'Ange de l'avenir” (1).

    ► Robert Steuckers, Synergies Européennes, 1991.

    • note en sus :

    [1] Cette remarque est empruntée à Karlhans Kluncker, in : Georg Friedrich Daumer : Leben und Werk 1800-1875, Bouvier, 1984 (p. 133-156). C'est également à cet auteur que se réfère la spécialiste du romantisme Maria Janon pour justifier en note ce rapprochement : « Das Weib als solches de GF Daumer est l’apothéose de la femme, parallèle à l’apologie socialiste. Parallèle ne veut pas dire identique. La chute du patriarcat et de la domination masculine dans la vie sociale fait approcher l’idée de Daumer non pas de l’émancipation socialiste mais de la métaphysique de la femme et de ses valeurs, conçue comme l’objet d’une nouvelle religion. Daumer pratique le culte des femmes semblables à Bettina von Arnim, Rachel Varnhagen, George Sand, libérées de la pression intellectuelle des conventions patriarcales. Elles ont développé des qualités d’esprit propres à leur sexe. Daumer appelle la femme “l'ange de l'avenir” mais le sens qu'il donne au mot “ange” est complètement différent de chez Krasinski. Daumer aurait formulé l’idée pré-nietzschéenne du surhomme, lequel serait donc représenté par la femme !  », (« Pourquoi la révolution est-elle une femme ? », in : Revue européenne des sciences sociales n°85, 1989, p. 177).

     

     

    Daumer

     

    ◘ Bibliographie complète dans Karlhans Kluncker, Georg Friedrich Daumer : Leben und Werk 1800-1875, Bouvier, Bonn, 1984.

    ◘ Œuvres principales, outre celles commentées ci-dessus :

    • Urgeschichte des Menschengeistes : Fragment eines Systems speculativer Theologie mit besonderer Beziehung auf die Schelling'sche Lehre von dem Grunde in Gott, Erste [einzige] Abtheilung, Reimer, Berlin, 1827
    • Andeutung eines Systems speculativer Philosophie, Campe, Nuremberg, 1831
    • Mittheilungen über Kaspar Hauser, Haubenstricker, Nuremberg, 1832 (2 cahiers)
    • Ist die Cholera Morbus ein Strafgericht Gottes ? Sendschreiben an Herrn Pfarrer Kindler zu Nürnberg, Müller, Leipzig, 1832
    • Polemische Blätter betreffend Christenthum, Bibelglauben und Theologie : Eine Schrift für gebildete Leser aller Stände, Campe, Nuremberg, 1834 (2 cahiers)
    • Züge zu einer neuen Philosophie der Religion und Religionsgeschichte vornehmlich in Beziehung auf die christlichen Ideen der göttlichen Dreieinigkeit, der vorweltlichen Zeugung des Sohnes, des kakodämonischen Princips, des Abfalls von Gott, der Weltschöpfung, der Menschwerdung Gottes, der Erlösung und Versöhnung, des Leidens, Todes, der Auferstehung und Verklärung des Sohnes, des Ausgangs des heil. Geistes von demselben, der Wiederkunft Christi zum tausendjährigen Reich, des Fegefeuers, der Hölle und des Himmels, des jüngsten Tages und Gerichtes und der zukünftigen höheren Welt und auf das Vorhandengewesenseyn und die Symbolik dieser Idee in den Religionen des vorchristlichen Alterthums, Erstes [einziges] Heft, Schneider & Weigel, Nuremberg, 1835
    • Über Thierquälerei und Thiermißhandlungen : Ein Gespräch, herausgegeben und vertheilt durch den Nürnberger Verein zur Verhütung der Thierquälerei, Riegel & Wiessner, Nuremberg, 1840 (écrit anonyme)
    • Die Glorie der heiligen Jungfrau Maria : Legenden und Gedichte nach spanischen, italienischen, lateinischen und deutschen Relationen und Originalpoesieen, Bauer & Raspe, Nuremberg, 1841 (écrit sous le pseudonyme d'Eusebius Emmeran)
    • Der Anthropologismus und Kriticismus der Gegenwart in der Reife seiner Selbstoffenbarung nebst Ideen zur Begründung einer neuen Entwicklung in Religion und Theologie, Bauer & Raspe, Nuremberg, 1844
    • Die Stimme der Wahrheit in den religiösen und confessionellen Kämpfen der Gegenwart, Bauer & Raspe, Nuremberg, 1845
    • Hafis : Eine Sammlung persischer Gedichte, Hoffmann & Campe, Hambourg, 1846 (2ème éd. augmentée, 1856)
    • « Sektenwesen und Religionsfanatismus in Rußland », in Correspondent von und für Deutschland n°280, 7.10.1847
    • Mahomed und sein Werk : Eine Sammlung orientalischer Gedichte, Hoffmann & Campe, Hambourg, 1848
    • « Der mahomedanische Klerus in seinem Verhältinisse zu Fürst und Volk », in : Telegraph für Deutschland n°3, 1848
    • « Le Culte du Moloch chez les Hébreux de l'antiquité. Recherches critiques et historiques », in : Hermann Ewerbeck, Qu'est-ce que la religion ? D'après la nouvelle philosophie allemande, Paris, 1850, vol. 2, pp. 1 à 48
    • « Secrets de l'antiquité chrétienne », in : Hermann Ewerbeck, op. cit., vol. 2, pp. 49 à 173
    • Polydora, ein weltpoetisches Liederbuch, 2 vol., Rütten, Francfort s.M., 1855
    • Enthüllungen über Kaspar Hauser, Meidinger, Francfort/M., 1859
    • Die dreifache Krone Rom's : Versuch einer neuen Beleuchtung und Charakterisierung des römisch-katholischen Priester- und Kirchenthums, namentlich was dessen elementare und principielle Inhaltsbestimmungen und deren vorläufige Begründung und Erscheinung in vorchristlicher Zeit und Welt betrifft, Aschendorff, Münster, 1859
    • Meine Conversion : Ein Stück Seelen- und Zeitgeschichte, Kirchheim, Mayence, 1859
    • « Über eine neue Mystik, Mythologie und Wundersage, die sich mitten im Reiche moderner Vernunftbildung und Aufklärung entwickelt », in : Deutschland (Separatausgabe der Augsburger Postzeitung) n°66, 6.6.1860
    • « Ultramontanes », in : Deutschland (Separatausgabe der Augsburger Postzeitung) n°92, 10.8.1860
    • Aus der Mansarde : Streitschriften, Kritiken, Studien und Gedichte – Eine Zeitschrift in zwanglosen Heften, Kirchheim, Mayence, 1860-1862 (6 cahiers)
    • Blumen und Früchte aus dem Garten christlicher Weltanschauung und Lebensentwicklung, Kirchheim, Mayence, 1863
    • Das Christenthum und sein Urheber – Mit Beziehung auf Renan, Schenkel, Strauss, Bauer, Feuerbach, Ruge, Stirner und die gesammte moderne Negation, Kirchheim, Mayence, 1864
    • « Der Geist des Johannesevangeliums », in : Der Katholik (Zeitschrift für katholische Wissenschaft und kirchliches Leben), 44 Jg., 2. Hälfte, Kirchheim, Mayence, 1864, pp. 668-683
    • « Die Stellung des Wunders in Weltordnung und Weltentwicklung », in : 53. Beilage zur Augsburger Postzeitung, 13.7.1864
    • Das Reich des Wundersamen und Geheimnisvollen : Thatsache und Theorie (Mit Veröffentlichung vieler noch unbekannter, aus zuverlässigen Quellen geschöpfter und mit namhaft gemachten Autoritäten versehner Erscheinungen und Beobachtungen), Coppenrath, Ratisbonne, 1872
    • Das Wunder : Seine Bedeutung, Wahrheit und Notwendigkeit, den Herren Strauss, Frohschammer, Lang, Renan, Reinkens etc. gegenüber ins Licht gesetzt (Nebst thatsächlichen Belegen aus Geschichte und Überlieferung), Coppenrath, Ratisbonne, 1874


    ◘ Une anthologie récente d'écrits significatifs : Georg Friedrich Daumer, Pan und Madonna : Ausgewählte Schriften, herausgegeben v. Karlhans Kluncker, Bouvier, Bonn, 1988.

    ◘ Les écrits non publiés de Daumer se trouvent à la bibliothèque de la Ville de Francfort s.M. et se composent des collections des Prof. Janssen et Veit Valentin et de Thérèse Hoffmann.

    ◘ Sur Daumer (quelques articles choisis dans la bibliographie établie par Kluncker, op. cit.) :

    • Immanuel Hermann Fichte, « Daumer und Feuerbach », in : Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik (Neue Folge), Band XXII, 1, 1853, pp. 159-180
    • Alexander Kaufmann, « Einige Worte über Daumer als Dichter », in : Historisch-Politische Blätter für das katholische Deutschland, XLV, 5, 1860
    • Karl Marx, Über die Geheimnisse des christlichen Altertums (Aus einer Rede in der Bildungs-Gesellschaft für Arbeiter zu London am 30.11.1847), texte repris dans la réédition de Die Geheimnisse des christlichen Alterthums de 1923 par la Wissenschaftliche Bibliothek des proletarischen Freidenkertums, Band IX, Dresde
    • Karl Marx, « G. F. Daumer : Die Religion des neuen Weltalters », recension in Neue Rheinische Zeitung, fév. 1850, pp. 57-61
    • Ludwig Noack, « Die Meister Weiberfeind und Frauenlob : Eine psychologische Antithese zwischen Schopenhauer und Daumer in Frankfurt/M », in : Psyche (Zeitschrift für die Kenntnisse des menschlichen Seelen- und Geisteslebens), III, Gießen, 1860, pp. 129-169
    • Karl Riedel, « Friedrich Daumer und Ludwig Feuerbach. 2 Skizzen », in : Jahrbuch der Literatur, I, Hambourg 1839, pp. 111-126
    • Julian Schmidt, « Daumer und der Moloch », in : Die Grenzboten, 7. Jg., I, 5, Leipzig 1848, pp. 231-234
    • Julian Schmidt, « Christus, Mahomed und Daumer », in : Die Grenzboten, 9. Jg., I, 9, Leipzig 1850, pp. 321-333
    • Saint-René Taillandier, « Mouvement littéraire de l'Allemagne », in : Revue des deux mondes, 15.4.1853, pp. 381-385
    • Veit Valentin, « G. F. Daumer », in : Allgemeine Deutsche Biographie, Leipzig, 1876, Band IV, pp. 771-775


    ◘ Études sur Daumer (sélection de la biographie de Kluncker, op. cit.) :

    • Michael Birkenbihl, G. F. Daumer : Beiträge zur Geschichte seines Lebens und seiner westöstlichen Dichtungen, Thèse, Munich, 1902
    • Hans Barth (signature en abrégé : BTH), « Über Alfred Schulers Nachlaß, Stefan George und G. F. Daumer », in : Neue Zürcher Zeitung n°374, 8.3.1942
    • Hans Kern, « G. F. Daumer : Der Kämpfer für eine deutsche Lebensreligion – Das Leben », Eine Schriftenreihe biozentrischer Forschung, éd. par Hans Eggert Schröder, Berlin, 1936
    • Agnes Kühne, Der Religionsphilosoph G. F. Daumer : Wege und Wirkungen seiner Entwicklung, Thèse, Berlin, 1936
    • Wilhelm Kunze, G. F. Daumer und die Fortführung der Reformation - Mit einem Anhang : Eine Schülerin Daumers, Nuremberg, 1933
    • Maria Virnich, « Über G. F. Daumer als Philosoph », in : Philosophisches Jahrbuch der Görres-Gesellschaft, Band LV, Fulda, 1942, pp. 416-429


     

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    daumerInclassable Daumer

    Le néo-romantisme est quête d'identité. Il est aussi transgression. Demain, toute pensée valable se rangera sous le signe de la “transgression”, d'une transgression très diversifiée dans ses stratégies mais qui jettera un soupçon, un soupçon véritable­ment “tueur”, sur les conformismes d'hier et d'aujourd'hui. Mais le XIXe siècle a connu une figure qui, en son temps déjà, était inclassable parce qu'elle “trans­gressait” trop : Georg Friedrich Daumer (1800-1875). En 1985, cent ans après sa mort, reparler de ce personnage contro­versé, c'est manifester une volonté de transgresser nos discours creux qui sont la honte de ces dernières décennies. Nous verrons pourquoi, en mesurant l'ampleur des débats dans ce XIXe non positiviste, juxtaposé à côté d'un XIXe générateur des platitudes que nous connaissons.

    Précepteur de ce Kaspar Hauser, assassi­né mystérieusement en 1833 et présumé prince héritier de Bade, Daumer a été le témoin de cette affaire bizarre et est ainsi passé à la postérité. Le film de Werner Herzog a réactualisé l'événe­ment dans le domaine du cinéma.

    Mais rien ou presque ne demeure de l'im­mense travail intellectuel de Daumer. Une lacune vient heureusement d'être comblée grâce à la parution d'un ouvrage consacré à son œuvre et dû à la plume de Karlhans Kluncker. Né en 1800 à Nuremberg, Daumer eut Hegel comme professeur qui l'initia à la philosophie et à la logique. Après Hegel, ce sera Schelling qui exercera son influence très marquante sur le jeune Daumer. Tout aussi déterminants furent pour ce dernier les enseignements de Johann Ar­nold Kanne, orientaliste et mythologiste. Pour Kanne, les aurores de civilisation, leurs premiers balbutiements sont plus dignes d'attention que leurs manifesta­tions ultérieures. Cette volonté de déchif­frer le mystère des origines poussera Daumer à quitter la faculté de théologie et à s'inscrire à celle de philologie. Ce passage de la théologie à la philologie, une autre célébrité du siècle le fera deux générations plus tard : Nietzsche. Nous le verrons, ce n'est pas le seul point de convergence entre l'auteur de La Volon­té de puissance et Daumer.

    Celui-ci est vraiment l'un des grands inconnus de son siècle. Quelques poésies, marquées par l'orientalisme et la vogue islamiste du début du XIXe, l'ont sauvé d'un injuste oubli : Johannes Brahms les a mises en musique (Opus 32, n°2 et 57, n°2).

    cour4110.jpg[Ci-contre : interprétation inspirée de Flaubert du dieu dévorateur de Carthage dans cette vignette dessinée par Jacques Martin et tirée des Voyages d'Alix : Carthage. Le culte de Baal Hammon y est rapproché de celui de Moloch bien que peu d'éléments accréditent la pratique des sacrifices humains. Cf. aussi l'album Le tombeau étrusque (1967/68) où le culte phénicien de Moloch est longuement expliqué pour servir l'intrigue]

    Les premiers écrits philosophiques, oubliés malgré la portée incalculable qu'ils auront sur quelques contemporains notoires, se situent dans le sillage de Schelling, plus “mystique” et plus “existentiel” que Hegel. Schelling l'initie à la lecture des grands mystiques panthéistes Jakob Böhme et Angelus Silesius et le pous­sera à croire provisoirement en l'avènement d'une nouvelle ère du christianisme, plus “johaniste” que le catholicisme “pétrinien” et le protestantisme “paulinien”. Mais cette conviction sera brève ; il s'éloignera du christianisme en rejetant principalement ses sources vétéro-testamentaires. Il les rejette parce qu'elles dévoilent une religiosité pré-biblique où les plus anciens Hébreux vénérait Moloch, une divinité du feu. Jahvé d'abord, puis le Dieu unique des Chrétiens, ne seraient que des avatars de cette divinité dévoreuse de victimes sacrifiées.

    En 1847, Daumer publie ses thèses sur le Christianisme en 2 volu­mes titrés : Die Geheimnisse des christ­lichen Altertums (Les mystères de l'Anti­quité du christianisme), suite logique de son Der Feuer- und Molochdienst der alten Hebräer (Le culte du feu et du Moloch chez les anciens Hébreux, 1842). Le christianisme, dérivé du molochisme des premiers Hébreux, est perçu comme une “religion de l'annihilation”. Les sacrifi­ces humains n'auraient pas été rares (les bûchers de l'Inquisition en sont-ils les héritiers ?) et l'eucharistie ne serait que “théophagie” ou “cannibalisme refoulé”. Les Empereurs romains, qui ont persécuté le christianisme naissant, étaient, selon Daumer, très conscients des antécé­dents molochistes de ce culte proche­-oriental.

    Ces thèses provocatrices d'un conserva­teur, que personne ne prendra plus au pied de la lettre aujourd'hui, ont enthou­siasmé Karl Marx et ont influencé son hostilité à la religion. Mais ce sera Ludwig Klages, l'un des pères de la grapholo­gie moderne et philosophe “vitaliste”, qui relancera le débat dans les cercles de la bohème intellectuelle de Munich-­Schwabing entre 1920 et 1930. Avec Karl Wolfskehl, très proche du groupe de Stefan George, et Alfred Schuler, l'explorateur des mythes les plus archaï­ques de la Rome Antique, il a élaboré sa philosophie de la Magna Mater, de la Terre-Mère, matrice de l'élémentaire, plus “essentiel” que toutes les spéculations de l'esprit. De l'œuvre de Klages décou­le aussi l'antithèse Seele / Geist (âme/esprit). Leur pensée visait à retrouver, dans les mythologies et leurs symboles, le noyau cultuel fondamental, l'intention initiale qui ne meurt jamais malgré tous les tra­vestissements et les apports étrangers. Nietzsche renoue, dans son Antéchrist (1888), avec l'intention de cette critique de Daumer.

    Daumer, engagé dans le mouvement d'émancipation national et social jung­deutsch (“jeune-allemand”), se lie d'ami­tié avec Ludwig Feuerbach, dont on sait quelle influence il exerça sur le socia­lisme naissant de Marx et d'Engels. Mais, dans le chef de Daumer, il ne s'agissait pas seulement d'ébranler la religion officielle qu'était le christianisme, il fallait construire une nouvelle foi et de nouveaux rites. Ce qui lui attirait, bien sûr, les railleries de Feuerbach, Heine, Marx, Stirner et des frères Bauer qui, eux, voulaient supprimer purement et simplement toute religion.

    Cette volonté de reconstruire un système religieux, en idée et en pratique, contribue­ra à l'isolement de Daumer. Face au christianisme négateur de la vie et molo­chiste, Daumer oppose une religion naturelle, une religion de la vie où le “principe féminin” reçoit la préséance (en cela il est bien le précurseur de Klages) et dont il s'imagine être le prophète. On remarquera aussi que l'accent mis sur le “principe féminin” annonce le fameux “modèle gynécocratique” et les spécula­tions sur le “droit matriarcal” de Bachofen dont l'œuvre enthousiasmera des auteurs socialistes (Bebel, Engels), des philosophes appartenant à l'École de Francfort (Horkheimer) ou se situant plus ou moins dans leur sillage (Ernst Bloch, Erich Fromm et Wilhelm Reich) et, enfin, de ce professeur qui a donné son adhésion au national-socialisme d'Hit­ler, Alfred Bäumler. Le féminisme, dans ses fondements, est l'héritier de Bachofen et, donc, très indirecte­ment, de Daumer.

    La vision daumérienne du monde est pessi­miste. Partout, elle perçoit et s'appesantit sur les manifestations de déclin, de dégéné­rescence. C'est l'œuvre de puissances démoniaques : le “Miasma”, calque de l'Ahriman vieux-persique. “Miasma”, c'est le non-divin, l'impur, le faux : dans le monde végétal, ce sont les plantes parasi­taires, dans le monde de l'esprit, c'est la folie, dans celui de la religion, le culte du Moloch, en politique, c'est la révolution.

    L'isolement de Daumer après 1848 provo­qua, paradoxe apparemment incohérent, sa conversion au catholicisme à la date du 15 août 1859, jour de l'Assomption. Hostile au matérialisme militant et philoso­phique des Haeckel, Marx, Vogt et Büchner, Daumer profite de l'appa­reil catholique pour combattre ce qu'il croit être un masque “rationaliste” sur le visage de l'antique molochisme biblique. Choisir le 15 août pour opérer sa conver­sion n'est pas dû au hasard. Sa religion “féminine”, religion de la Vie, transpa­raît dans le culte marial. Par ce culte, l'Église catholique échappe, croit alors Daumer, au molochisme négateur des pulsions vitales. L'incarnation de Dieu dans l'Homme-Christ valorise à ses yeux la création, dans la “nature” et la Vie.

    Mais l'adhésion de l'Église de Rome aux dogmes néo-thomistes et la proclamation de l'infaillibilité pontificale en 1870 le déçoivent profondément. Ces deux événe­ments constituent pour lui une rechute dans le vieux fond molochiste. Il errera quelque temps dans les cercles “vieux­-catholiques” pour revenir à son “paganisme”.

    Comment juger aujourd'hui une figure comme Daumer ? Karlhans Kluncker, son biographe récent, le juge très actuel. Sa tentative de rapprocher l'homme de la nature nous fait songer automatiquement à la vogue écologique. En Allemagne, deux penseurs se situant dans cette mouvan­ce, Daniel Degenhardt et Carl Amery, accusent le christianisme d'être à l'origi­ne de la destruction de l'environnement. Si Degenhardt explore les textes vété­ro- et néo-testamentaires et analyse la conception du monde chrétienne comme une idéologie qui conçoit la Terre en tant que réceptacle du “péché”, Amery accuse davantage les héritiers laïcs du christianisme, les divers “progressismes”, et leurs institutions “économistes”, libérales ou socialistes, comme les consortiums bancaires et industriels, les comités cen­traux des PC est-européens, les décideurs du Pentagone et autres circuits technocra­tiques. C'est parce que ces centres de décisions appartiennent à une civilisation empreinte du téléologisme chrétien qu'ils cherchent une perfection sous le signe de la quantité. Des “énergies”, humaines, minérales ou biologiques sont englouties, détruites au profit de cet objectif dont les racines bibliques sont patentes. La civilisation des États-Unis serait ainsi le Moloch actuel : celui qui détruit le plus d'énergies au détriment d'autres peuples et d'autres valeurs.

    Relire Daumer et ceux qu'il a directe­ment ou indirectement influencé, c'est donner une dimension “culturelle” solide, riche en promesses, aux mouvements “écolo”, dispersés aujourd'hui dans le procédurier de la politique politicienne et incapables de présenter à leurs électeurs l'idée d'un homo novus — réellement no­vus — et ainsi d'ébranler les consciences et de gommer les affres d'une civilisation qui s'est construite pendant ces cent dernières années sur l'ignorance du “biocen­trisme“ romantique.

    ♦ Karlhans Kluncker, Georg Friedrich Daumer, Leben und Werk 1800-1875, Herbert Grundmann / Bouvier, Bonn, 1984, 279 p.

    ► Guy Claes, Vouloir n°13, 1985.

    • Addendum : La vie et l'œuvre de Daumer méritent vraiment une exploration plus complète que celle que peut nous révéler la recension de Guy Claes. Gerd-Klaus Kaltenbrunner, dans son recueil de biographies intitulé Europa, Seine geistigen Quellen in Porträts aus zwei Jahrtausenden, Zweiter Band, (Glock & Lutz, Heroldsberg), a consacré à Daumer une étude minutieuse que les intéressés liront avec beaucoup de profit. Voici aussi les références de 2 ouvra­ges mentionnés dans le travail de G. Claes : D. Degenhardt, Christentum und Oekologie, Klaus Resch Verlag, Starnberg, 1979 ; C. Amery, Das Ende der Vorsehung : Die gnadenlosen Folgen des Christentums, Reinbek, Rowohlt (rororo 6874), 1972.

     

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    pièces-jointes :

     

    la-bar10.jpg[Ci-dessus : Meissonier, La Barricade, 1848, Louvre]

    ♦ Présentation du texte : Comment expliquer l'écart de ton entre les deux recensions de Marx consacrées à Daumer ? Avant tout par le “printemps des peuples” en 1848 qui enrichit de façon décisive l'expérience de la société moderne (pendant le Vormärz, années précédant mars 1848, Marx s'attaquait plus à l'idéologie de l'économie politique, not. anglaise, qu'aux réalités économiques). L'échec de la république bourgeoise en Allemagne (1848-1849), la défaite du prolétariat français, héroïque mais isolé, sur les barricades de juin 1848, le conduisent, lui et son ami et collaborateur Engels, à se demander à quelles conditions la victoire d'une révolution est possible.

    Suffit-il de la vouloir pour qu'elle advienne ? N'y-a-t-il pas une positivité des faits qui s'impose à l'avant-garde du mouvement ouvrier et démocratique, avec la rigueur objective d'une loi ? Le combat pour une transformation des rapports sociaux, pour la suppression de l'exploitation de l'homme par l'homme ne doit-il pas être scientifiquement pensé, dirigé, organisé ? Ne doit-il pas, sous peine d'éléver ses impatiences à la hauteur d'un argument théorique, définir ses moyens et perspectives en prenant appui sur la dialectique même de la société capitaliste ? Et n'est-ce pas dans une rogoureuse évaluation des forces qui s'affrontent, à l'échelle nationale et internationale, qu'il doit chercher la seule justification des mots d'ordre qu'il se donne à chaque étape ?

    En 1848 le mode de production capitaliste portait en lui de vastes possibilités de développement, et c'est pourquoi, concluent Marx et Engels, la crise financière et économique d'où sortit le mouvement de 48, n'était pas de nature à mettre le capitalisme en péril. L'organistaion des luttes politiques passe par la prise en compte des réalités économies, autrement dit doivent s'unir étroitement lutte du prolétariat et analyse des contradictions du capitalisme. Dans le cadre de cette pensée émancipatrice, l'aliénation religieuse reste secondaire par rapport à l'aliénation économique (étant entendu que ce sont les forces productives et les rapports de production qui déterminent l'infrastructure sociale et en font l'instance décisive).

    Étant entendu pour le matérialisme historique que les idées sont en dernier ressort déterminées par l'activité matérielle des hommes, même si «  il est clair que tout bouleversement historique des conditions sociales entraîne en même temps le bouleversement des conceptions et des représentations des hommes et donc de leurs représentations religieuses », il n'en reste pas moins que la religion consolatrice « âme d'un monde sans cœur » détourne l'homme du monde réel qu'il faut transformer. Protestation, la détresse religieuse est aussi expression de la détresse, « opium du peuple » qui endort ses blessures au lieu de chercher à réaliser un monde plus juste.

    Et pourtant la Nature n'est pas pour Daumer un simple mythe, issu d'une invocation panthéiste, elle invite à résinsérer les activités humaines au sein de celle-ci. En cela sa pensée, certes marginale alors, préfigure les mouvements associatifs allemands au tournant du siècle face à la montée de l'industrialisation et aux excès de l'urbanisation. De l'associatif au politique, il a manqué une discipline scientifique pour raisonner sur une échelle plus vaste. Critiquer le culte du veau d'or se ramène à une charge polémique si nous dénions l'exigence pratique de relier ce que nous voulons devenir et ce que nous faisons des ressources d'un monde dont la continuité est sacrée.

     

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    Compte rendu du livre de G. F. Daumer :

    « La religion de l’ère nouvelle : Essai de fondement combinatoire et aphoristique » (3 vol., Hambourg, 1850)

     

    À Nuremberg, un homme par ailleurs très libéral et sensible aux choses nouvelles, vouait une haine épouvantable à l’agitation démocratique. Il honorait Ronge et avait son portait dans son cabinet. Mais lorsqu’il apprit que celui-ci était du côté des démocrates, il accrocha le portrait aux lieux d’aisance. Il dit une fois : si seulement nous vivions sous le knout russe, comme je me sentirais heureux ! Il est mort pendant les troubles, et je suppose, bien qu’il fût déjà vieux, que seules la colère et l’affliction de voir le tour que prirent les choses l’ont conduit au tombeau. (t. II, pp. 321-322).

    Si ce pitoyable philistin de Nuremberg, au lieu de mourir, s’était mis à rassembler des rognures de pensée tirées du Correspondent von und für Deutschland, de Schiller et Goethe, dans de vieux manuels scolaires, et de nouveaux ouvrages pour bibliothèques de prêt, il se serait épargné de mourir et il aurait épargné au sieur Daumer ses trois volumes de fondement combinatoire et aphoristique, fruit d’un pénible labeur. Certes, nous n’aurions pas eu alors l’occasion édifiante de faire connaissance avec la religion de l’ère nouvelle en même temps qu’avec son premier martyr.

    L’ouvrage du sieur Daumer se divise en deux parties, une partie « préliminaire » et une partie « proprement dite ». Dans la partie préliminaire le fidèle Eckart de la philosophie allemande exprime son profond chagrin de voir que, depuis deux ans, les Allemands pensants et cultivés, eux-mêmes, se sont laissés entraîner à sacrifier les inestimables conquêtes de la pensée au profit de l’activité révolutionnaire purement « extérieure ». Il estime le moment présent choisi pour faire appel, une fois encore, aux sentiments plus élevés de la nation ; il montre ce que signifie un abandon aussi irréfléchi de toute la culture de toute la culture allemande qui, seule, faisait du citoyen allemand encore quelque chose. Il rassemble toute la substance de la culture allemande dans les maximes les plus vigoureuses que lui offre le trésor de ses lectures et, par là, ne compromet pas moins cette culture que la philosophie allemande. Son florilège des plus sublimes produits de l’esprit allemand dépasse en platitude et en trivialité même le plus vulgaire livre de lectures pour demoiselles de bonne famille.

    Des attaques philistines de Goethe et de Schiller contre la première Révolution française (depuis le classique : « il est dangereux d’éveiller le lion » [Schiller, Le Chant de la cloche] jusqu’à la littérature la plus récente, le grand prêtre de la nouvelle religion recherche avec zèle chaque passage où les vieilles barbes allemandes, maussades et somnolentes, se hérissent contre une évolution historique qui les écœure. Des autorités du calibre d’un Friedrich Raumer, Berthold Auerbach, Lochner, Maurice Carrière, Alfred Meissener, Krug, Doingelstedt, Ronge, Messager de Nuremberg, Max Waldau, Sternberg, Germain Mäurer, Louise Aston, Eckermann, Noack, Feuilles pour le divertissement littéraire, August Kunze, Ghiliany, Théodore Mundt, Saphir, Gutzkow, une certaine dame « née Gatterer », etc… sont les piliers sur lesquels repose le temple de la nouvelle religion.

    Le mouvement révolutionnaire, contre qui tant de voix ici prononcent l’anathème, se limite pour le sieur Daumer, d’une part à la politique de café du commerce la plus banale, telle qu’on la pratique à Nuremberg sous les auspices du « Correspondant de et pour l’Allemagne » et, d’autre part, à des excès de la populace, dont le sieur Daumer se fait l’idée la plus invraisemblable. Les sources où il puise ici font aussi bonne figure que les précédentes : à côté du Correspondant de Nuremberg déjà cité, figurent la Gazette de Bamberg, la Messagère locale de Munich, la Gazette Générale d’Augsbourg, etc. La même vulgarité philistine qui ne veut jamais voir dans les prolétaires que des gueux débauchés et dépravés et se frotte les mains avec satisfaction à la nouvelle des massacres de juin 1848 à Paris, où plus de 3.000 de ces « gueux » furent massacrés, cette même vulgarité s’indigne des railleries auxquelles ont succombé les braves sociétés protectrices des animaux.

    Les épouvantables tourments — s’écrie le sieur Daumer — que le malheureux animal subit sous la main tyrannique et cruelle de l’homme, ces barbares s’en « fichent » et personne selon eux ne devrait s’en soucier ! (t. I, p. 293)

    Toute la lutte de classes moderne n’apparaît aux yeux du sieur Daumer que comme la lutte de la « barbarie » contre la « culture ». Au lieu de l’expliquer par les conditions historiques de ces classes, il en trouve la cause dans les menées subversives de quelques scélérats qui excitent les basses convoitises de la populace contre les classes cultivées.

    Cette manie de la réforme démocratique… exalte l’envie, la fureur, l’avidité des classes inférieures de la société contre les classes inférieures de la société contre les classes supérieures ; beau moyen de rendre l’homme plus noble et meilleur et de fonder une nouvelle et plus haute culture (t. I, pp. 288-289).

    Le sieur Daumer ne sait même pas quels combats « des classes inférieures de la société contre les classes supérieures » il a fallu pour introduire une « culture », ne fût-ce que celle de Nuremberg, et pour rendre possible un chasseur de Moloch à la Daumer (1).

    La seconde partie « proprement dite », recèle le côté positif de la nouvelle religion. Là s’exprime toute l’irritation d’un philosophe allemand de voir en quel oubli sont tombés ses combats contre le christianisme, de voir l’indifférence du peuple à l’égard de la religion, seul objet digne de retenir l’attention de la philosophie. Pour remettre en honneur son métier éliminé par la concurrence, il ne reste d’autre solution à notre sage universel, après avoir aboyé son soûl contre la vieille religion, qu’en inventer une nouvelle. Mais cette nouvelle religion n’est rien d’autre qu’une suite du florilège de la première partie qu’elle continue dignement. On y trouve rassemblés les sentences, les vers pour album de famille et versus memoriales [sentence en vers] de la culture philistine allemande. Les surates du nouveau Coran (2) ne sont rien qu’une suite de phrases creuses où l’on embellit moralement et poétise l’ordre existant en Allemagne. Des phrases creuses qui, pour avoir dépouillé leur forme directement religieuse, n’en sont pas moins intimement liées à la religion.

    Une structure et des conditions mondiales entièrement nouvelles ne peuvent naître que par de nouvelles religions. Le christianisme et l’Islam peuvent servir d’exemples et de preuves du pouvoir des religions ; les mouvements réalisés en 1848 de documents très convaincants et concrets établissant l’impuissance et l’inefficacité dont souffre la politique abstraire, la politique réduite à elle-même (t. I, p. 313).

    Ces phrases riches de sens nous montrent tout de suite la banalité et l’ignorance de ce « penseur » allemand qui prend les petites « conquêtes de mars » en Allemagne, et plus spécialement en Bavière, pour le mouvement européen de 1848 et 48 tout entier, et qui exige des premières éruptions, encore très superficielles en soi, d’une grande révolution qui s’élabore et se concentre progressivement, qu’elles fassent naître déjà « une structure mondiale et des conditions mondiales entièrement nouvelles ». Les luttes sociales complexes, qui ont connu au cours des deux dernières années entre Paris et Debreczin, Berlin et Palerme leurs premières escarmouches, se limitent pour le sage universel Daumer au fait qu’« en janvier 1849 les espoirs des sociétés constitutionnelles d’Erlangen ont reculé vers des lointains inaccessibles » (t. I, p. 312) et à la crainte d’un nouveau combat qui risquerait de déranger désagréablement une fois encore le sieur Daumer occupé avec Hafiz, Mahomet et Berthold Auerbach.

    La même sottise sans vergogne permet au sieur Daumer d’ignorer absolument total de la « structure mondiale » n’est pas résultée du christianisme en vertu d’une évolution intérieure mais qu’elle est née seulement lorsque les Huns et les Germains « se sont rués de l’extérieur sur le cadavre de l’empire romain » ; qu’après l’invasion germanique ce ne fut pas la « structure nouvelle » qui se modela sur le christianisme, mais le christianisme qui se transforma à chaque phase nouvelle de ce nouvel état de choses. Que le sieur Daumer veuille bien, par ailleurs, nous indiquer un exemple d’une religion nouvelle entraînant un changement de l’ancienne structure mondiale, sans qu’interviennent en même temps, avec la plus extrême violence des convulsions « extérieures et abstraitement politiques ».

    Il est clair que tout grand bouleversement historique des conditions sociales entraîne en même temps le bouleversement des conceptions et des représentations des hommes et donc de leurs représentations religieuses. Mais la différence entre l’actuelle révolution et toutes les précédentes consiste précisément en ce qu’on est enfin parvenu à élucider le mystère de ce processus historique de bouleversement, et qu’on rejette par conséquent toute religion, au lieu de sublimer une fois encore ce processus pratique, « extérieur », sous la forme transcendante d’une nouvelle religion.

    Après les suaves enseignements moraux de la nouvelle sagesse universelle qui dépassent Knigge (3) dans la mesure où ils contiennent ce qu’il faut savoir non seulement sur les rapports avec les hommes, mais encore sur les rapports avec les animaux — après les maximes de Salomon, voici le Cantique des Cantiques du nouveau Salomon :

    La Nature et la Femme sont le divin véritable par opposition à l’Humain et au Viril… L’Humain doit se vouer au Naturel, le Viril au Féminin, voilà l’authentique humilité, la seule vraie, le don de soi, la vertu, la piété suprême, et même la seule qui soit (t. II, p. 257).

    Nous voyons là la plate ignorance du penseur-fondateur de religion se muer en lâcheté historique qui le menace de trop près, se réfugie dans une prétendue nature, c’est-à-dire dans la niaise idylle paysanne ; il prêche le culte de la femme pour déguiser sa propre résignation de vieille femme.

    Le culte de la nature du Sieur Daumer est d’ailleurs d’une espèce particulière. Il a réussi à prendre une position réactionnaire, même par rapport au christianisme. Il tente d’instaurer la vieille religion naturelle d’avant le christianisme sous une forme modernisée. Ce faisant, il ne dépasse évidemment pas un radotage à la sauce chrétienno-germano-patriarcale, dont voici un échantillon :

    Douce, sainte nature,
    Laisse-moi suivre ta trace
    Prends-moi par la main et conduis-moi
    Comme un enfant tenu en lisière.

    De pareilles idées sont passées de mode ; mais la culture, le progrès et le bonheur humain n’y ont rien gagné (t. II, p. 157).

    Le culte de la nature se limite, on le voit, aux promenades dominicales d’un provincial, qui manifeste son étonnement puéril de voir le coucou pondre ses œufs dans des nids étrangers (t. II, p. 40), de constater que les larmes ont pour fonction d’humecter la surface de l’œil (t. II, p. 73), etc. et qui finit par déclamer à ses enfants avec des frissons sacrés « l’ode au printemps » de Klopstock (t. II, p. 23 et sq.).

    ► Karl Marx & Friedrich Engels, Gazette rhénane, fév. 1850. Texte repris dans le recueil Sur la religion, éditions sociales, 1968, p. 91-97.

    ◘ Notes :

    • 1 : Allusion à l’ouvrage de Daumer : Le Culte du feu et de Moloch chez les anciens Hébreux, Brunswick, 1842, et aux 2 volumes : Les Mystères de l’Antiquité chrétienne, Hambourg, 1847.
    • 2 : Allusion ironique au livre de Daumer : Mahomet et son œuvre, Hambourg, 1848.
    • 3 : Allusion au livre d’Adolf Knigge : Sur le commerce des hommes.


     

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    ◘ Et si Moloch n'était rien d'autre que Jéhovah rendu à ses origines ?

    images10.jpgMettant, pour les besoins de sa thèse (et plaidoyer pro domo) et au mépris de toute contextualisation, sur un même plan antijudaïsme chrétien, antijudaïsme athée (par esprit voltairien antithéocratique comme Flaubert de manière voilée avec Salammbô), antijéhovisme mystique (hostile à une rationalisation du religieux séparé de fait de la nature), antisémitisme boulangiste de veine anticapitaliste et antisémitisme nazi, le doxographe PA Taguieff fait ici état d'une certaine réception de Daumer. De par cet amalgame, l'auteur peut, en négligeant les réalités sociologiques expliquant les phénomènes de rumeur, travestir le genre des écrits de Daumer, à savoir une érudtion fantastique avant l'heure, qui entend dans un pays en majorité luthérien s'émanciper de l'assujetissement aux castes dirigeantes mystifiant par leurs discours leur soif de puissance toute temporelle et montrer comme source de toute aliénation ce que Klages nommera plus tard “logocentrisme”.

    En Allemagne, Georg Friedrich Daumer (1800-1875), poète et théologien, publiciste antichrétien radical qui fait alors partie de la mouvance des “Jeunes Hégéliens” (ou “hégéliens de gauche”), dénonce avec virulence, dans une lettre adressée à son ami Ludwig Feuerbach en avril 1842, le « cannibalisme dans le Talmud » et la consommation de sang humain lors de la fête de Pourim, tout en suggé­rant que Jésus faisait lui-même partie d'une secte juive qui pratiquait le meurtre rituel. À l'instar de Friedrich Wilhehn Ghillany (1807-1876), auteur lui-même d'un livre paru en 1842 sur « les sacrifices humains chez les Hébreux de l'antiquité », Daumer soutient la thèse que le dieu juif Jehovah n'est autre que Moloch. Bref, le judaïsme, pratiqué par ses fanati­ques, serait un molochisme, un culte fondé sur des sacrifices humains. Et l'héritage de ce culte barbare se retrouverait dans le christianisme. L'une des principales sources de Daumer n'est autre que l'ouvrage célèbre de l'orien­taliste Eisenmenger, Le Judaïsrne dévoilé (Entdektes Judenthum), paru en 1700. En 1842, Georg F. Daumer publie aussi un ouvrage qui se veut his­torique et critique sur « le culte du feu et du Moloch chez les anciens Hébreux », ouvrage qui s'ouvre significativement sur le récit de l'affaire de Damas [1840], présentée comme une nouvelle preuve du crime rituel chez les Juifs. La thèse de Daumer et de Ghillany, que Feuerbach et le jeune Marx prennent très au sérieux, sera reprise et développée en France par le blan­quiste et communard Gustave Tridon, dans son livre intitulé Du molochisme juif : Études critiques et philosophiques [1894, rééd. L'Homme Libre, 2005]. Dans La France juive, après avoir cité élogieusement Daumer et Ghillany, Drumont note : « Le livre de Gustave Tridon, le Molochisme juif, met bien en relief également cette lutte soutenue par les Prophètes contre le culte de Moloch personnifié, soit par le taureau, soit par le veau d'or ». La thèse “historique” de Drumont est que, « par une sorte de phénomène de régression, le Juif du Moyen Âge, tombé dans la dégradation, en revint à ses erreurs primitives, céda à l'impulsion première de la race, retourna au sacrifice humain ». À l'époque médiévale, selon Drumont, tandis que le Talmud devient le fondement de la nouvelle Loi des Juifs, « ce qu'on adore dans le ghetto, ce n'est pas le dieu de Moïse, c'est l'affreux Moloch phénicien auquel il faut, comme victimes humaines, des enfants et des vierges ». Les publicistes nazis se réfèrent, eux aussi, volon­tiers à Daumer et à Ghillany. Dans son livre consacré au crime rituel juif, Der jüdische Ritualmord, paru en 1943 avec une préface de Johann von Leers, l'historien nazi Hellmut Schramm cite notamment Eisenmenger, Ghillany, Achille Laurent et Gougenot des Mousseaux.

    ► Pierre-André Taguieff, La judéophobie des Modernes : des Lumières au Jihad mondial, O. Jacob, 2008.

     

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    moloch10.gifLe Molochisme juif

    Moloch, Jéhovah, Jésus, même combat ! Telle est la thèse audacieuse développée en Allemagne et en France, au XIXe siècle, par divers auteurs, orientalistes, philologues ou essayistes.

    ***

    L’Allemand Georg Friedrich Daumer (1800-1875) est le principal divulgateur de la thèse du « molochisme juif » au XIXe siècle. Poète et théologien, ce philosophe antichrétien appartenant à la mouvance des “Jeunes hégéliens” ou “Hégéliens de gauche” l’a élaborée en s’inspirant des découvertes philologiques de l’orientaliste Johann Arnold Kanne, dont il a été l’élève à l’Université, ainsi que de l’ouvrage de Johann Andreas Eisenmenger (1654-1704), Entdeckes Judenthum (Le Judaïsme dévoilé), paru en 1700 à Francfort.

    Dès 1833, Daumer rédige une brochure d’une quarantaine de pages intitulée Über die Entwendung ägyptischen Eigenthums beim Auszug der Israeliten aus Ägypten (Du vol de propriété égyptienne lors de la sortie des Israélites d’Égypte), consacrée au culte du Moloch chez les Hébreux et à Carthage. Il y expose pour la première fois son idée du « molochisme » destructeur. En 1839, dans Sabbath, Moloch und Tabu (Sabbath, Moloch et Tabou), il s’en prend au christianisme, religion du sacrifice. Dans une lettre à son ami Ludwig Feuerbach en avril 1842, il dénonce violemment le « cannibalisme » dans le Talmud et la consommation de sang humain lors de la fête juive de Pourim, suggérant même l’appartenance de Jésus à une secte juive pratiquant le meurtre rituel…

    À l’exemple de Friedrich Wilhelm Ghillany (1807-1876), auteur d’un livre paru en 1842 sur Les sacrifices humains des vieux Hébreux : un examen historique, Daumer défend l’idée que le dieu juif Jehovah et Moloch ne font qu’un. Le judaïsme ne serait qu’un molochisme, une religiosité reposant sur des sacrifices humains, dont l’héritage barbare se perpétuerait dans le christianisme. Il développe longuement cette thèse dans son principal ouvrage, paru en 2 volumes en 1847, Die Geheimnisse des christlichen Alterthums (Les secrets de l’Antiquité chrétienne), et salué à Londres par Karl Marx. Confisqué par les autorités dès sa parution, il devra être publié en 1848 sous pseudonyme et sous un autre titre, Wahres Christenthum. Car Daumer accuse le christianisme de procéder d’une matrice « molochiste », d’être un culte fondé sur le sacrifice humain et le « cannibalisme » sublimé en théophagie. Selon lui, le Dieu des chrétiens n’est que l’ultime avatar de Kronos et du Moloch. Le monde grec a su se débarrasser de ce dieu qui dévorait ses enfants et lui substituer un panthéon de dieux plus humains et bienveillants, de même que le judaïsme s’est élaboré en se dégageant de la gangue molochiste des origines propre à l’hébraïsme, Jehovah succédant à Moloch, dieu hébraïque primitif et patriarcal du feu et des fours. Pour lui, le judaïsme est une humanisation de l’hébraïsme, comme l’atteste le rite de la Pâque juive où l’on sacrifie des agneaux et non plus de jeunes enfants.

    Par contre, il considère le christianisme comme une secte juive souhaitant un retour aux vieux cultes, à Kronos et Moloch. Il croit déceler dans le culte de nombreux saints et martyrs des origines — comme Polycarpe, Saturnin, Sylvestre, Léonard, Eustache, Janvier, Juliette, Blandine, Pélagie, etc. —, marqué par toute une imagerie de taureaux et de fours, de même que dans les feux de la Saint-Jean, dans lesquels on jette des animaux, ou dans la bûche de Noël décorée d’un enfant Jésus en sucre ou en massepain, l’expression du culte molochiste du feu destructeur. Pour lui, le christianisme est incontestablement un retour du molochisme, centré sur le sacrifice du Golgotha, célébré symboliquement lors de chaque messe. Alors que le judaïsme classique a abandonné toute idée de sacrifice humain, le christianisme l’a réintroduit en magnifiant le sacrifice unique de Jésus, dieu fait homme. Le corps du Christ est ensuite symboliquement consommé, résurgence anthropophagique.

    Gustave Tridon ou La revanche de Moloch

    La thèse de Daumer et Ghillany sera reprise et développée en France par le blanquiste et communard Gustave Tridon (1841-1871), dans son Molochisme juif. La pensée d’Auguste Blanqui, dont Tridon est le plus proche collaborateur et le fidèle second, est teintée d’un virulent antichristianisme, l’« Enfermé » n’hésitant pas à s’en prendre au rôle historique du peuple juif en tant que précurseur du christianisme (1).

    Le projet de ce livre, œuvre posthume, remonte à 1864, Blanqui collaborant étroitement à son élaboration. Selon Maurice Paz, les allusions récurrentes du maître à Moloch et au molochisme annoncent clairement cet ouvrage (2). Le texte, essentiellement composé en 1867, mais qui ne sera finalement édité qu’en 1884 à Bruxelles, a manifestement subi l’influence des écrits de Daumer et Ghillany, dont Tridon a pris connaissance via une littérature secondaire (3), mais aussi de Creuzer et Guigniault (4). Ces derniers, auteurs d’une œuvre monumentale en 10 volumes, Religions de l’Antiquité, insistent sur la « propagation si ancienne et si générale des cultes phéniciens en Asie-Mineure, en Grèce, dans les îles et sur les côtes de la Méditerranée, sur celles de la Mer Noire, et jusqu’aux extrémités de l’Occident » (5) qui fait du Moloch antique un dieu quasi-universel.

    Pour Tridon, aucun doute, « Jéhovah, le Dieu national, n’est autre que l’idole ordinaire de toutes les peuplades sémitiques, le Moloch d’airain, au ventre creux et rougi, qui consumait vivants tous les premiers-nés de la population » (6), et « jusqu’au VIe siècle av JC, la loi de Moloch-Jéhovah fût le meurtre ; son alliance l’égorgement annuel et régulier des premiers nés » (7). Comme Daumer, il souligne la filiation Moloch-Jéhovah-Jésus : « Jésus se sacrifiant à son père, n’est-ce pas la marque de Kronos Saturne, immolateur de son fils Jéud sur l’autel de Sidon ? » (8). « Le Christ sur la croix, couronné d’épines, le flanc percé, écrit-il, est la grande victime immolée chaque jour à la messe et dont le sang innocent sauve le monde » (9). Pour lui, le Moyen Âge chrétien est le triomphe de Moloch : « L’eucharistie reprend, chez les chrétiens, sa signification cananéenne. L’enfer de flammes, symbole éminemment sémitique, chasse l’Hadès brumeux et aquatique des Hellènes (…). Il lance sur nos places des flammes immenses qui dévorent les hérétiques et prépare au dieu chrétien l’éternel holocauste de la chair palpitante et de la graisse brûlée, tandis que le royaume de Dieu déroule le béat anéantissement promis par Moloch à ses suicidés ». En un mot, le christianisme est « LA REVANCHE DE MOLOCH » (10).

    Pour l’historien israélien Zeev Sternhell, « s’il est incontestable qu’il s’agit là d’un ouvrage issu de la lutte anticléricale, de la critique religieuse, des attaques contre le clergé menées par les blanquistes, il reste que ce livre s’insère dans le contexte du mouvement antisémite montant et apporte sa pierre à l’offensive contre les juifs et le judaïsme » (11), alors que pour Marc Crapez, il « s’inscrit dans une perspective globale de critique antireligieuse et spécifiquement anti-monothéiste » (12).

    Dans La France juive, Édouard Drumont cite élogieusement Ghillany et Daumer, constatant : « Le livre de Gustave Tridon le Molochisme juif, met bien en relief également cette lutte soutenue par les prophètes contre le culte de Moloch personnifié soit par le taureau, soit par le veau d’or ». Selon lui, « par une sorte de phénomène de régression, le Juif du Moyen Âge, tombé dans la dégradation, en revint à ses erreurs primitives, céda à l’impulsion première de la race, retourna au sacrifice humain ». En effet, estime-t-il, à l’époque médiévale, tandis que le Talmud devient le fondement de la Loi juive, « ce qu’on adore dans le ghetto, ce n’est pas le dieu de Moïse, c’est l’affreux Moloch phénicien auquel il faut comme victimes humaines des enfants et des vierges ».

    Blanqui et ses disciples mêlent lutte contre le capitalisme et les féodalités financières et dénonciation du monothéisme judéo-chrétien : « La gauche la plus radicale de cette époque, écrit Robert Steuckers, reproche dès lors aux religions orientales, et donc au christianisme qui a fait souche en Europe, de dériver d’un culte dont l’axe central est le sacrifice humain. Ce faisant, cette gauche révolutionnaire procède à une analogie entre le capitalisme, assimilé au fait juif chez Toussenel et Tridon, et le Baal-Moloch dévoreur de chair humaine. Le capitalisme, comme l’idole proche-orientale, dévore des énergies avant que celles-ci ne puissent donner la pleine mesure de leur potentialité » (13). Moloch est toujours debout !

    ► Édouard Rix, Réfléchir & Agir n°39, 2011.

    ◘ Notes :

    • (1) M. Paz, « L’idée de race chez Blanqui », communication au colloque sur « L’idée de race dans la pensée politique française avant 1914 », Université d’Aix-en-Provence, mars 1975, p. 1.
    • (2) Ibid, p. 2.
    • (3) G. Tridon, Du Molochisme, L’Homme Libre, 2005, pp. 91 et 95.
    • (4) Ibid, p. 57.
    • (5) F. Creuzer & J. D. Guigniault, Religions de l’Antiquité, Treuttel et Würtz, 1825, 4 tomes en 10 volumes, II, 3. Notes et éclaircissements sur le tome deuxième, note 1, pp. 827-828.
    • (6) G. Tridon, op. cit., p. 7.
    • (7) Ibid, p. 92.
    • (8) Ibid, p. 160.
    • (9) Ibid, p. 191.
    • (10) Ibid, p. 185.
    • (11) Z. Sternhell, La droite révolutionnaire : 1885-1914, Folio, 1997, p. 241.
    • (12) M. Crapez, L’Antisémitisme de gauche au XIXe siècle, Berg International, 2002, pp. 52-53.
    • (13) A. Mohler, T. Mudry, R. Steuckers, Généalogie du fascisme français, Idhuna, Genève, 1986, p. 47.

     

    [Habillage musical : Marilyn Manson - Apple of Sodom / Terry Riley - Le secret]


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