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    Banque Du temple au bureau 

    Monument d'une époque qui a fait de l'argent une divinité universelle, les grands sièges bancaires illustrent luxueusement et sans aucune dissimulation, le langage du pouvoir de ce siècle. Son vocabulaire, son sens de la monumentalité et sa relation avec ce public indifférencié et massif, que, par-dessus tout, il faut fasciner.

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    Bien qu'aujourd'hui les frontières n'aient jamais été aussi diffuses entre l'argent, le pouvoir et la divinité, les édifices qui leur ont été consacrés se sont confondus depuis des temps immémoriaux. Avant même l'invention de la monnaie, temples et palais se répartissaient les fonctions de la banque, accueillant sous le même toit et avec une solennité identique, les intérêts suprêmes, matériels et spirituels, de la communauté. Un mélange de mystère, de luxe et d'ostentation étudiée, s'inscrivait dans ses antécédents — temples sumériens et babyloniens, basiliques romaines, palais de la Renaissance… —, quand, au XIXe siècle, les premières banques modernes firent leur apparition, elles se destinèrent spécifiquement à garder l'argent et à attirer des clients.

    En Espagne, les sièges les plus importants — Bilbao, Nacional, Hispano, Central, España — ont été construits entre 1880 et 1920. Dans des délais de 2 ou 3 ans au maximum, à l'exception des bâtiments de la banque “España”, qui, à cause de son extraordinaire complexité, ont exigé 7 ans de travail. leur typologie, qu'il fallait absolument inventer, jaillit avec une uniformité remarquable de la stylistique champêtre et embrouillée du siècle.

    Lors de cette première étape, réellement dorée, de leur évolution, les édifices bancaires se tournèrent unanimement vers deux modèles historiques : le temple grec et le palais de la Renaissance. On utilisa, massivement, le premier aux États-Unis et le second, en Europe. Sur base de cette référence initiale, l'architecte jouait passionnément à la combinaison des styles, en dominant des distorsions d'ordres et les délires de l'imagination, avec une rigueur et un art exemplaire.

    Madrid, capitale financière espagnole depuis le début du siècle, conserve divers exemples de cette période. Tous ceux-ci présentent une dichotomie entre l'extérieur et l'intérieur qui caractérisera cette architecture jusqu'à nos jours. De la rue, la banque déploie tout un arsenal symbolico-décoratif, destiné à transmettre un message d'inviolabilité et de puissance, métaphore des trésors que la banque renferme. Ce sacro-saint argent que le XIXe siècle adorait avec une ferveur presque mystique. Des cariatides grecques, des bossages typiques de la Renaissance, des colonnes de tous les ordres, des grilles de toutes les tailles et une faune variée avec un préférence marquée pour les lions, les éléphants, les chevaux et jusqu'aux quadriges, envahissent les façades. Mais la grandiloquence du langage extérieur se tempère à l'intérieur, où la solennité bancaire acquiert une mesure plus exacte. C'est là que se crée un modèle propre dont la pièce la plus importante est la salle des guichets ; grande salle rectangulaire, au toit dépouillé, constitué d'une verrière fournissant une lumière naturelle, elle est entourée de comptoirs de service pour le public et d'une galerie qui fait communiquer le premier étage avec le mouvement de la salle. Un hall précède toutes les autres pièces, il est plus ou moins grand, circulaire et doté d'un toit, également en verre et complète cette scénographie qui réduit son vocabulaire comme pour éviter de vaines distractions à l'heure de la vérité. Celle qui opère aux guichets de cette salle avec de lointaines réminiscences classiques madrilènes.

    Pompe décimononique

    À Madrid, la calle de Alcalá réunit un échantillonnage typique de banques du début du siècle. Commençons par le numéro un du pays : la “Banco de España” ; elle est dotée d'une salle d'opérations polygonale, d'une magnificence si sobre et mélancolique qu'on y retrouve l'atmosphère de l'Escurial. Puis voilà la “Central”, la plus américaine de toutes les banques de par sa vocation gréco-latine ; elle est décorée de cariatides à l'entrée et de colonnes gigantesques, rappelant la mer et les oliviers du paysage classique. Seulement ici, on n'a pas la Méditerranée à côté mais “el Ministerio del Ejercito” (Ministère de l'Armée). Tout près de là, on peut voir la “Santander” dotée d'une pointe de coquetterie dans sa modestie, si on la compare avec les banques environnantes. Et un air presque aimable de villa italienne de loisirs, avec sa voûte de couleur rose, surbaissée sur la salle centrale. La banque “Español de Crédito” tirant parti de sa position de coin, face à la “Bilbao”, déploie toute une cohorte d'éléphants, face aux grilles imposantes de sa voisine ; c'est peut-être le bâtiment le plus spectaculaire de tous, avec ses échos modernistes et ses quadriges monumentaux scrutant le ciel madrilène.

    Quelques années après, toute cette débauche historique, symbolique et décorative, disparaît. Le rationalisme balaie toute excroissance narrative de l'architecture et inaugure une ère inédite pour les grands édifices représentatifs. Une ère austère, obsédée par la relation sans artifices entre forme, structure et fonction. La banque “de Viscaya”, construite en 1930, l'année de la fondation du Gatepac, témoigne du tournant vers le nouveau style. En plein cœur de la city décimononique, elle impose une façade plane qui ne joue qu'avec la géométrie et avec le chromatisme des matériaux nobles, la même présentation se répétant exactement à l'intérieur.

    Tout possède un imperceptible Art déco. Sa somptuosité raffinée est chargée de séculariser définitivement l'édifice bancaire. De là à le transformer en un bureau luxueux, il n'y a que deux pas à franchir, tous deux clairement américains. Le premier pas est élémentaire, la configuration de l'édifice de bureaux en tant que tel. Une typologie inédite qui finira par imposer sa simplicité et son pragmatisme à toute l'architecture. Le second est plus conceptuel, le relatif abandon du secrétisme et l'emphase aristocratique des premiers sièges bancaires, en faveur d'une plus grande transparence et d'une vocation de service public.

    Le futur de Sullivan

    À la moitié de ce siècle, la dictature architectonique du bureau était évidente. Louis Sullivan, le pionnier des gratte-ciel qui, en 1900, rêva d'un style constructif si grand qu'il n'admettait aucune exception, mourut, ignoré, dans un hôtel de troisième classe de Chicago mais il avait obtenu gain de cause. Le triomphe de la structure d'acier, le niveau libre et le mur de soutènement, ont largement réalisé son idéal. Bien qu'une fois achevé, cela laisse beaucoup à désirer. Les étages empilés comme le fromage pour les sandwichs, en blocs cubiques d'une monotonie incontestable. Des appartements de luxe, des commerces, des hôtels, tout s'emboîte divinement dans le réticule bureaucratique. Pourquoi pas ne serait-ce pas possible pour l'édifice bancaire ? Une date et un exemple américains constituent des exemples clés. Le 12 juin 1954, on inaugure, à New York, le bâtiment de Manufactures Trust Company. Un cube de verre et d'aluminium totalement transparent, qui montre ce qui se passe à l'intérieur avec un naturel parfait.

    Se rapprocher de l'usager

    La porte du trésor, pesant 30 tonnes, s'ouvre directement sur la Cinquième Avenue, dont elle est à peine séparée par une vitre. Une nouvelle image, démocratique et ouverte, qui annule murs et grilles et dépose son argent au vu de tous, s'impose dans l'architecture bancaire. En Espagne, la banque “Popular”, sur la Gran Vía madrilène, sera la première à l'imiter. À Barcelone, le bâtiment de la “Banca Catalana”, sur la Diagonal, date également de la fin des années cinquante, il donne une version particulière de ce rapprochement avec l'usager, avec une conception extérieure qui se différencie à peine d'un bloc d'appartements de haut standing de l'époque.

    La profusion de fontaines et de plantes ; le remplacement des guichets par des tables individuelles pour donner plus d'attention au client, situées au centre du patio, transformant la scénographie traditionnelle, du cercle majestatif  autour de l'insignifiant sujet, sont des détails déterminants de cette volonté plus démocratique et conviviale de la banque envers son public. Tout cela ne signifie pas, pas du tout, qu'elle renonce à la représentativité et à l'ostentation. Elle modifie simplement sa mise en scène. Et si, depuis les années 60, une banque, n'importe laquelle, peut occuper sans problème un bâtiment originalement construit pour contenir des bureaux, comme cela arrive souvent, depuis les années 70, l'architecture d'avant-garde devient son étoile. Une étoile assez perplexe devant le panorama assez maussade qui l'entoure. Dans ces années d'éclosion post-moderne, le rationalisme moderne éclate et écrase le lieu commun de son édifice emblème, la tour de bureaux. La nécessité, utopique, se répand, de rompre sa monotonie en maintenant sa philosophie.

    Madrid continue à accaparer la collection la plus complète d'expériences au cours de cette décennie. De la calle Alcalá, le cœur financier se transporte à la Castellana. Dans ce nouveau cadre, les nouveaux sièges seront construits de manière isolée. Non seulement physiquement, mais également conceptuellement, car à de très rares exceptions près, personne ne veut plus établir, comme auparavant, une relation urbaine avec son environnement. Tout au contraire. Chaque bâtiment se construit de manière solitaire et agressive sur son terrain, avec une vocation exclusivement compétitive, qui a conduit certains spécialistes à affirmer que si Alcalá est un concert, la Castellana est un pèlerinage. Ce qui arrive est que bien que chaque édifice ait une apparence qui lui est propre, stimulant le voisin, il n s'agit pourtant d'un ait très qualifié.  Signé par les noms les plus illustres de l'architecture espagnole actuelle, bien que ces spécialistes ne se soient pas spécialement distingués avec ces banques : un Gutierrez Soto, Rafael Moneo, José Antonio Corrales et Ramón Vázquez Molezún, Javier Carvajal, Saenz de Oiza…

    Sur ce parcours un peu hystérique à cause du protagonisme visuel, qui n'est ni esthétique ni spatial et qui va caractériser les dernières vingt années de ce type d'édifices, trois exemples signalent, dans les années 70, des options prémonitoires : la banque de “l'Unión” et le “Fenix” (1971) conçus par un classique imperturbable de l'architecture rationaliste, Gutierrez Soto, qui, à cette occasion, se quitte la théâtralité — cas unique dans sa longue trajectoire —, et réalise une tour de marbre et d'aluminium noir et or, comme un autel gigantesque,  pour la statue de la firme. C'est le pari pour la côté spectaculaire lisse et plein, bien que de qualité.

    La “Bankunión”, de Corrales y Molezún, équipe ancienne dans une avant-garde paisible et solvable depuis des années, avec sa voûte en plein cintre, ses conductions thermiques à l'air et sa couleur cuivrée, a suscité la polémique en son temps (1975). On se séparait de la morphologie habituelle et on en imposait une autre, plus artificieuse et exhibitionniste, avec une touche technologique, inédite alors dans des édifices bancaires. C'est l'opposé du côté spectaculaire partant des particularités du projet.

    Rafael Moneo, le triomphateur le plus discret et le plus international de l'architecture espagnole récente, réalisa, avec Ramón Bescós, le bâtiment le moins spectaculaire et le plus admiré de tous ceux qui rivalisent pour la gloire dans le défilé bancaire de la Castellana. La très célèbre “Bankinter”, dissimulée derrière le petit palais de Mudela, est un exercice modèle, vu la situation et les circonstances. Rien de plus insolite dans l'architecture du moment en général (1976) et de l'architecture bancaire en particulier.

    Contrastant fortement avec la tour voisine de Gutierrez Soto, l'immeuble de Móneo apparaît comme un second terme neutre pour le petit palais, mais avec une entité majestueuse qui lui est propre, depuis l'accès par la calle latéral de la Castellana. L'usage de matériaux traditionnels, comme la brique, sans aucun aura luxueux ; les jeux géométriques et d'échelle surprenants ; la rigueur et le soin, qui n'ont rien de standard, avec lequel on a veillé à tous les détails de cet édifice, même l'incorporation d'œuvres d'art, déterminent le caractère génial de cette banque. Et son originalité absolue comme édifice de lecture lente, non propagandiste et à la spatialité ambiguë, dans la meilleure tradition postmoderne. Rien n'illustre mieux les théories de son auteur sur la crise des typologies dans l'architecture contemporaine et le protagonisme du projet à son endroit.

    Ceci est son pari solitaire au bord de la Castellana. Un certain nombre d'années devra s'écouler avant que les grands édifices corporatifs commencent à admettre, très prudemment, certains de ses postulats. L'appauvrissement et la monotonie des tours de bureaux, définitivement identifiées avec l'architecture bancaire, devraient encore empirer plus pour que surgissent des exemples alternatifs. La standardisation des espaces intérieurs au point de devenir parfaitement interchangeables, organisés par des entreprises spécialisées dans leur installation, appauvries également par l'automatisation n'avait pas tellement d'importance. Ce qui importait, c'était l'épuisement expressif des tours à l'américaine, basées sur une concurrence purement objectuelle en fonction de leur échelle et de leur caractère spectaculaire.

    Un cas exotique

    Les années 80 et la crise pétrolière  ont apporté les premières corrections internationales à ce modèle. La plus spectaculaire correspond précisément à une banque, celle de Hong Kong et de Shanghai, de Norman Foster. Édifice-symbole où l'on retrouve le génie capitaliste et colonial dans un monde sur le point de passer dans le camp opposé.

    Foster, Saxon et admirateur soumis de l'architecture visionnaire de Buckminster Fuller et des merveilles de l’ingénierie aérienne partielle, redéfinit les gratte-ciel à partir d'une position antithétique par rapport à Moneo ; à partir de l'utilisation de la technologie la plus sophistiquée. Mais comme lui, il le fait en s'inspirant  plus des circonstances du projet que d'une typologie préalable. Sa banque réalise largement cet exploit, en répondant également au goût multinational de son client et à celui du public local de l'entité, composé pour 98% de Chinois.

    L'édifice à été construit dans un temps record de 5 ans, à un prix également record, puisqu'il est le bâtiment le plus cher du monde. Ses innovations incontestables peuvent difficilement être généralisées mais, en tout cas, dévoilent rigoureusement tous les points faible du gratte-ciel : le grand recours à la lumière naturelle, la variété des espaces, grâce à la structure suspendue de l'édifice ; l'amplitude presque comparable à celle d'une cathédrale des secteurs diaphanes ; le protagonisme du public et ses allées et venues  entre les étages par des escaliers mécaniques.

    Tout cela laissera une trace exotique et isolée dans le panorama général de l'architecture bancaire des années quatre-vingt, qui a voulu être, avec de légères retouches formelles, le modèle bloc de bureaux sans plus. Ce qui est certain, c'est qu'en dépit de sa sclérose, elle continue à être l'instrument préféré de projection urbaine pour les grandes corporations privées. Une espèce de fétiche indispensable du pouvoir économique, qui uniquement dans les édifices les plus récents de la banque officielle, change de signe : la “Banco de España” à Jaén, de Moneo ; celle de Gerone, de Pep Bonet ; celle de Madrid, de Corrales et Molezún… Le reste est l'empire de l'édifice-objet, fortement adjectivé par l'un ou l'autre détail simplement pictural (la couleur, l'échelle, la conception de l'un ou l'autre élément extérieur…) et absolument obsédé par le fait d'imposer son image dans un rayon le plus grand possible.

    La banque espagnole la plus célèbre de cette décennie, la banque “de Bilbao” de l'architecte Saénz de Oiza, est un bel exemple, très brillant, cela oui, de cette tendance. Et le quartier de Azca, avec sa collection de sièges bancaires et commerciaux constitue l'apothéose totale de cette architecture pour le coup d'œil, selon que l'on circule en voiture  vers n'importe quel destination professionnelle. Moins mégalomane peut-être, mais également partagé entre un extérieur grandiloquent et asservissant et un intérieur indifférencié et sans vie. En résumé, la malédiction de l'édifice de bureaux, l'infiltration totale de sa monotonie universelle ou, simplement, le caractère ordinaire croissant des langages dominants, les langages de l'argent et du pouvoir établi, qui apparaissent chaque jour avec plus d'insolence et de nudité.

    ► Gloria Otero, Nouvelles de Synergies Européennes n°11, 1995.

     

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    • pour prolonger :

    Emploi bancaire : "Les salariés n'exercent plus un métier, ils appliquent des procédures" (L'Express)

     

     

    NSE 13

     

    SYNERGIES EUROPÉENNES
    PARTISAN EUROPÉEN
    AVANGUARDIA (TRAPANI / ITALIE)
    FÉVRIER 1990

    Aux origines de la pieuvre capitaliste

    Le Professeur Le Goff nous décrit la pratique des usuriers au Moyen Âge

     

    Nous ne disons rien de neuf en affirmant que l'usure est l'un des principaux instruments du pouvoir mondialiste, avec l'arme nucléaire et les mass-media. Presque tous les pays du tiers-monde gémissent sous le poids des intérêts exorbitants que leur imposent le capitalisme financier et ses tentacules, parmi lesquelles le Fonds Monétaire International (FMI). Les pays dits "en voie de développement" sont en réalité des pays maintenus dans le sous-développement à cause de l'obligation qu'ils ont contractée de payer des intérêts sur les "dons" généreusement octroyés par le monde "avancé". Nous vivons donc le paradoxe suivant : des pays potentiellement très riches sont condamnés à trimer sans relâche dans le seul but d'enrichir l'oligarchie financière de l'Occident capitaliste. Dans la plupart des cas, les pays endettés sont obligés de faire des concessions politiques pour obtenir simplement que soient prolongées les échéances dans le paiement de leurs intérêts. Ils vivent dans la spirale perverse d'un asservissement constant : économique, politique et culturel. Dans un pays comme la Bolivie, qui recèle d'immenses richesses minières, les paysans sont obligés de cultiver et de vendre de la cocaïne pour le bénéfice des narco-trafiquants afin de ne pas crever de faim. Au Brésil, le peuple doit "manger" la forêt amazonienne pour pouvoir payer les intérêts de ses emprunts.

    Le responsable de ces tragédies ou des conséquences écologiques qu'aura le déboisement de la forêt amazonienne, c'est le système démo-capitaliste, reflet de l'usurocratie mondiale. En effet, si la haute finance internationale (avec ses multi-nationales, le FMI, etc.) représente la forme ultime de l'évolution capitaliste, la démocratie libérale en représente la facette politique. La démocratie moderne (qui n'a plus rien à voir avec la véritable démocratie des cités grecques ou des tribus celtiques et germaniques) est aux mains des manipulateurs de la pensée qui contrôlent les masses grâce aux moyens d'informations (et, en effet, leur contrôle exige des investissements immenses).

    Les partisans doivent savoir comment est né le capitalisme

    Historiquement toutefois, ce mécanisme de contrôle n'est pas né avec les révolutions américaines et françaises de la fin du XVIIIe siècle, avec leurs idées laïques, progressistes et matérialistes. Le terrain avait été préparé depuis longtemps : une tendance mercantiliste et bourgeoise s'était incrustée dans le mental des peuples européens, creusant ainsi le sillon dans lequel allait éclore le capitalisme.

    Pour nous, partisans, il est donc absolument essentiel de savoir comment est né le capitalisme, non pas sur le plan technique ou idéologique, mais sur le plan spirituel. S'il n'y avait pas eu une volonté d'ordre psychologique à s'enrichir, à faire de l'argent pour le plaisir de faire de l'argent, à valoriser l'avaritia condamnée par toute la société médiévale, jamais on n'aurait pu justifier les principes du capitalisme et jamais on n'aurait utilisé les nouvelles découvertes et inventions dans un sens utilitaire, économiste et individualiste.

    Pour étayer toute recherche sur la psychologie de la mentalité capitaliste, le petit livre du grand historien et médiéviste français Jacques Le Goff est véritablement fondamental : La bourse ou la vie : Économie et religion au Moyen Âge, (Hachette, coll. "Textes du XXe siècle", 1986, 126 p.).

    Le Goff explique comment a surgi le chancre de l'usure au Moyen Âge. En page 10 de La bourse ou la vie, on peut lire : « L'usure est l'un des grands problèmes du XIIIe siècle… Un nouveau système économique est prêt à se former, le capitalisme, qui nécessite sinon de nouvelles techniques, du moins, pour démarrer, l'usage massif de pratiques condamnées depuis toujours par l'Église ». Les règles religieuses et la culture européenne de l'époque permettent le prêt (à condition qu'il soit à bas intérêt) mais condamnent simultanément l'usure proprement dite parce qu'elle favorise un enrichissement illicite de l'individu qui ne produit rien directement pour la communauté. Par ailleurs, elle cause la ruine de ceux qui ont un besoin urgent d'argent liquide. L'usure, pour l'esprit médiéval, n'est donc pas un péché comparable aux autres. Son installation dans la société, sa banalisation, créera les conditions d'éclosion du capitalisme. 

    Parlant de l'usurier, Le Goff nous explique qu'il est difficile de comprendre aujourd'hui les enjeux sociaux et idéologiques qui se sont noués autour de ce Nosferatu du précapitalisme. Il était considéré par nos ancêtres comme « un vampire doublement effrayant de la société chrétienne, car ce suceur d'argent est souvent assimilé au Juif déicide, infanticide et profanateur d'hostie » (p. 10). En effet, la pratique de l'usure, prohibée pour les chrétiens, a été, pour les Juifs, l'unique mode de pouvoir social réel qui leur a été permis d'exercer. Bien sûr, il y avait beaucoup de non-Juifs qui vivaient également de l'usure, refusant de prendre en compte les interdits religieux et politiques. Face au danger du capitalisme sous sa forme usuraire, la société médiévale réagissait vigoureusement tant sur le plan doctrinal et religieux que sur le plan culturel et politique. L'Église a toujours condamné l'usure sur base de multiples décisions conciliaires et des écrits des Pères de l'Église.

    Devant l'augmentation du danger, les interdits se firent plus fréquents et pressants. On constatait que l'usure jetait sur la paille un grand nombre de paysans, ce qui favorisait un dépeuplement des campagnes et fragilisait tout le système économique de l'époque. Le Goff poursuit sa démonstration : « L'antijudaïsme de l'Église se durcit et, dans la société chrétienne, du peuple aux princes, l'antisémitisme — avant la lettre — apparaît au XIIe et surtout au XIIIe siècle » (p. 39). Les peuples se mettent à confondre Juifs et usuriers. La gravité et l'urgence du problème apparaît clairement dans un décret du IVe Concile du Latran de 1215 : « Voulant en cette matière empêcher les Chrétiens d'être traités inhumainement par les Juifs nous décidons [Š] que, si, sous un prétexte quelconque des Juifs ont exigés des Chrétiens des intérêts lourds et excessifs, tout commerce des Chrétiens avec eux sera interdit jusqu'à ce qu'ils aient donné satisfaction » (cité par Le Goff, p. 39).

    L'usurier ne preste aucun travail utile à la communauté

    Pour illustrer les condamnations successives de l'usure sur le plan religieux, nous avons l'embarras du choix. Avant toute chose, l'usurier est considéré comme un voleur qui vit du turpe lucrum (vice du lucre). L'usure est perçue comme un péché "contre nature" : l'argent doit servir de moyen d'échange. Un point c'est tout. S'il est prêté et génère de la sorte un surplus d'argent, c'est contraire à l'ordre naturel, donc à Dieu (selon le principe Natura, id est Deus). Tous les théologiens de l'époque sont d'accord : « Que vend-il [l'usurier], en effet, sinon le temps qui s'écoule entre le moment où il prête et celui où il est remboursé avec intérêt ? » (p. 42).

    Le résultat, c'est que l'individu qui ne preste aucune activité utile à la communauté vit de la sueur de ses victimes. Aujourd'hui, c'est chose ordinaire pour toutes les grandes banques du monde capitaliste. Dans l'Europe médiévale traditionnelle, c'était un crime contre la nature, un "miracle diabolique". Dante a condamné les usuriers parce qu'il péchaient contre la nature, tandis que Thomas d'Aquin abordait le problème du point de vue social : « Recevoir une usure pour de l'argent prêté est en soi injuste : car on vend ce qui n'existe pas, instaurant par là manifestement une inégalité contraire à la justice » (cité par Le Goff, p. 29). La théologie (qui, au Moyen Âge, constitue l'idéologie de l'Europe féodale) n'accorde aucune circonstance atténuante. S'alignant sur la tripartition propre à la société indo-européenne traditionnelle, Jacques de Vitry affirmait que « Dieu a ordonné trois genres d'hommes », les paysans / travailleurs, les chevaliers et les clercs « mais le diable en a ordonné une quatrième, les usuriers. Ils ne participent pas au travail des hommes et ils ne seront pas châtiés avec les hommes, mais avec les démons » (cité par Le Goff, pp. 60/61). Traduit en langage contemporain, cela signifie que l'usure n'est pas une simple "déviation" sociale mais est, par sa nature même, un crime contre toute la communauté.

    Le Goff ne se contente pas de consacrer de nombreuses pages de son livre aux polémiques des théologiens et des docteurs contre l'usure ; il nous rappelle aussi que les souverains et les hommes du peuple les détestaient. Déjà les lois romaines et byzantines, de même que les lois germaniques, avaient fixé des limites aux intérêts. Charlemagne prohiba l'usure par son Admonestio generalis tandis que « Philippe Auguste, Louis VIII et surtout Saint Louis (IX) édictèrent une législation très sévère à l'égard des usuriers juifs. Ainsi la répression parallèle du judaïsme et de l'usure contribua-t-elle à alimenter l'antisémitisme naissant et à noircir encore l'image de l'usurier plus ou moins assimilé au Juif » (p. 40). Au niveau du menu peuple, l'usurier devient l'objet de l'hostilité et du mépris de toute la société : « L'historien d'aujourd'hui lui reconnaît la qualité de précurseur d'un système économique qui, malgré ses injustices et ses tares, s'inscrit, en Occident, dans la trajectoire d'un progrès : le capitalisme. Alors qu'en son temps cet homme fut honni, selon tous les points de vue de l'époque » (p. 45).

    Dans une société qui n'admet la richesse individuelle que si elle est obtenue par un labeur honnête — d'ordre spirituel, intellectuel ou physique — l'usurier sera souvent comparé aux bêtes féroces et aux animaux sordides, symbolisant sa voracité et le déshonneur dans lequel il se vautre. Les légendes populaires abondent, qui racontent l'horreur de la mort de l'usurier et sa damnation éternelle ; le symbolisme de ces histoires horribles, colportées au cours des siècles, est très évocateur.

    Malgré l'opprobre qui le couvre, l'usurier prend le pouvoir en Occident

    Mais, malgré tout, l'usurier réussira à se défaire de son image de marque pour le moins négative. L'Europe féodale avait 2 ennemis : a) le communisme avant la lettre, porté par certaines sectes hérétiques et b) le capitalisme dont l'usurier fut le premier impulseur. Le premier fut éliminé relativement facilement tant sur le plan militaire que sur le plan social. Le second, en revanche, évoluant sur des chemins plus subtils, parvient à survivre et à lancer un processus historique qui, aujourd'hui, vient d'atteindre son point culminant avec la domination idéologique du mondialisme. Petit à petit, en effet, l'usurier est parvenu à tirer son épingle du jeu parce que des souverains et des hommes d'Église ont cru pouvoir instrumentaliser sa personne, à un moment de l'histoire où les tensions religieuses s'estompent. Ce qui a permis à l'usurier de sortir de son isolement. Le résultat actuel de cette mutation : un système capitaliste qui généralise l'usure à l'échelle de la planète ; de ce fait, l'usure n'est plus l'œuvre d'individus mais de ces pieuvres financières monstrueuses que sont les banques. Leurs tentacules enserrent tout : les petites et les moyennes entreprises en difficulté comme les gouvernements et les États. Les victimes de l'usure sont désormais des peuples entiers. Le Goff signale toutefois que l'aversion à l'endroit de l'usure, dans ses formes les plus intransigeantes, n'est pas morte au Moyen Âge. Elle s'est revivifiée dans l'esprit du grand poète américain Ezra Pound, digne héritier de Dante et des polémistes médiévaux (Le Goff reproduit 2 de ses poèmes contre l'usure en annexe de son livre). Le Goff, parce que ce n'est pas directement son sujet, passe sous silence l'engagement politique de Pound pour le fascisme, son action à la radio, ses discours de propagande prononcés pendant la guerre, ses poésies politiques, la longue persécution qu'il a endurée, son internement dans un asyle psychiatrique aux États-Unis, etc.

    Tout cela concerne pourtant directement le problème de l'usure. Pound a précisément adhéré au fascisme parce qu'il voyait dans ce mouvement une révolte résolument anti-usurocratique et considérait que les révolutions nationales-populaires d'Europe constituaient les premiers revers réels infligés à l'usure internationale au cours de ces derniers siècles.

    Tirer les conclusions qui s'imposent de l'histoire de l'usure

    De tout cela, il convient de tirer quelques conclusions utiles, afin de forger une stratégie révolutionnaire. D'abord, prenons acte du fait que l'usure est l'un des instruments essentiels qui caractérisent l'impérialisme capitaliste. Ensuite, reconnaissons la nature éminemment subversive, le caractère résolument anti-naturel de l'usure à toutes les époques et en tous lieux. Enfin, désignons l'usurocratie mondialiste comme notre ennemi principal, comme un ennemi avec lequel aucun compromis n'est possible. En adoptant une telle ligne stratégique, nous reprenons 2 flambeaux : celui de l'Europe traditionnelle et celui de l'Europe nationale-révolutionnaire.

     Combattre l'usurocratie moderne, c'est se poser comme une double avant-garde : a) l'avant-garde de la sacralité (qui devrait sous-tendre la totalité du monde) et de la tradition contre le matérialisme et le laïcisme et b) l'avant-garde des peuples oppressés du monde entier contre l'impérialisme de la haute finance mondialiste. Les érudits médiévaux disaient de l'usure, parce qu'elle s'alimentait sans cesse, qu'elle était un crime qui ne s'interrompait jamais mais au contraire se perpétuait et s'aggravait chaque heure de la journée, chaque jour de l'année. L'usure "travaille" quand hommes et bêtes dorment, quand les champs s'épuisent. L'usure exige son tribut sans être soumise aux morsures du temps. L'usure gagne en dormant, aiguillonnée par Satan : c'est son "miracle diabolique". Conclusion des auteurs médiévaux : « À péché sans arrêt et sans fin, châtiment sans trêve et sans fin » (cité par Le Goff, p. 32/33). Paraphrasons cet auteur anonyme du Moyen-Âge à quelques siècle de distance, actualisons sa parole : « À crime sans repos et sans fin, guerre sans trêve et sans fin ».

    Marzio Pisani, texte tiré d'Avanguardia n°51, sept. 1989.


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