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    SchleicherKurt von Schleicher, dernier chancelier de Weimar

    [Ci-contre : le général Kurt von Schleicher en 1932]

    En janvier 1983, la presse a évoqué le cinquantenaire de l’accession de Hitler au pouvoir. En juin 1984, celui de la “Nuit des Longs Couteaux” où Hitler élimina Röhm, Strasser, Jung et le dernier chancelier de la République de Weimar, Kurt von Schleicher. Jusqu’ici aucune biographie de ce personnage controversé n’avait été écrite. L’historien Friedrich-Karl von Plehwe comble cette lacune. Les jugements portés sur Schleicher divergent : louanges exagérées, médisance déplacée, glorification, suspicion de haute trahison, etc. Le qualificatif le plus communément attribué au général-chancelier fut ce lui d’“intrigant”. Cinquante ans après sa mort, il convient de cerner avec la plus grande exactitude possible le rôle politique que Schleicher a joué en cherchant à former une coalition contre Hitler, transcendant les clivages politiciens conventionnels.

    Quel fut l’itinéraire de Schleicher ? En 1919, pour la première fois dans l’histoire militaire allemande, se crée un service “des affaires de politique intérieure et de politique militaire”, le “Gruppe III”, qui sera confié à Schleicher. L’Allemagne de 1919 constituait, du point de vue militaire, un vide au centre de l’Europe. Réduite à 100.000 hommes, l’armée allemande aurait dû pouvoir disposer, selon le général von Seeckt, commandant en chef de la Reichswehr, d’au moins 300.000 hommes pour défendre ses nouvelles frontières. Schleicher devait, quant à lui, entretenir des relations suivies avec des fonctionnaires d’autres ministères et des représentants des partis politiques mais il évitait les communistes. D’où, si Seeckt souhaitait une armée imperméable à la politique, Schleicher voulait éviter que la Reichswehr devienne “un État dans l’État”. Les soldats ne devaient pas, selon lui, être coupés des réalités contemporaines. Les officiers devaient connaître les problèmes économiques et sociaux.

    En politique extérieure, von Seeckt voulait une ouverture à l’Union soviétique et une coopération étroite entre les états-majors de la Reichswehr et de l’Armée rouge. Schleicher avait quelques réticences à l’égard de l’orientation diplomatique de son supérieur hiérarchique. Il redoutait moins la France et estimait que toute collaboration avec les puissances occidentales n’était pas à exclure. Les plans de Seeckt impliquaient une politique dure et sans compromis vis-à-vis de la Pologne, puissance ennemie et de la Russie et de l’Allemagne ; pour Seeckt, la Pologne est le pilier central de la politique française en Europe Orientale. Si une “guerre de sanction” contre l’Allemagne, menée conjointement par les Français et les Polonais, se déclarait, Varsovie devait savoir qu’elle aurait alors “les Russes dans le dos”. Le pessimisme de Seeckt en ce qui concerne la France était juste : quatre mois après son rapport, les divisions françaises occupaient la Rhénanie et la Pologne ne bougeait pas.

    Le chancelier Wirth soutenait la position de Seeckt. Ebert, en revanche, restait plutôt sceptique. Pourtant, Seeckt ne voulait pas d’une alliance militaire formelle avec la Russie ; il ne souhaitait qu’une collaboration militaire et industrielle, impliquant : 1) la construction d’une usine aéronautique, d’une usine chimique produisant des gaz asphyxiants et d’une fabrique de munitions d’artillerie et 2) la création d’un centre de formation pour pilotes militaires allemands, d’une école pour l’utilisation militaire de gaz et d’une école de chars à Kazan. Ces institutions ont fonctionné sans heurts jusqu’en 1933.

    Mais l’ère Rapallo [cf. Traité de Rapallo] n’a duré que de 1922 à 1924. Gustav Stresemann, qui prend alors la fonction de ministre des Affaires étrangères, cherche la réconciliation avec l’Ouest, particulièrement avec la France. Pour ce faire, il s’efforcera de satisfaire les exigences françaises en matière de “réparations” et en matière de sécurité. C’est l’objectif majeur de l’Erfüllungspolitik (la politique [d’apaisement] qui vise à satisfaire les clauses de Versailles), qui sera combattue avec vigueur par les partis de droite et par les communistes. En somme, ce programme de Stresemann est diamétralement opposé à celui de Seeckt. Schleicher, quant à lui, se montre disposé à accepter cette politique d’ouverture à l’Ouest, tant qu’elle ne nuit pas aux bonnes relations avec Moscou.

    L’année 1924 est aussi celle du Plan Dawes. Charles Dawes, un financier américain, proposa à Londres de moduler le paiement par l’Allemagne des réparations imposées par Versailles. La modulation suggérée permettait à l’économie allemande de reprendre du souffle et donc, en fait, d’honorer plus facilement et plus sûrement ses dettes. Les communistes et les conservateurs (du Deutsch-völkische Freiheitspartei [DVFP] et du Deutschnationale Volkspartei [DNVP]) rejettent le Plan Dawes comme un “second Versailles”. Le DNVP conservait toutefois en son sein une minorité favorable au Plan. Seeckt et Schleicher pensaient que seule l’acceptation du Plan Dawes éviterait une nouvelle dissolution du Reichstag. Depuis cette affaire, Schleicher a été considéré comme faisant partie des politiciens favorables à l’Erfüllungspolitik.

    La rupture entre les deux militaires s’accomplit lorsque Seeckt demande au lieutenant-colonel Schleicher de soutenir sa candidature à la présidence de la République. Schleicher pensait qu’aucune puissance étrangère n’accepterait Seeckt comme interlocuteur, l’Union soviétique excepté. Entre-temps, Stresemann poursuit sa politique d’ouverture à l’Ouest. En automne 1925, les délégués britanniques, français, italiens, belges, polonais et tchèques rencontrent Stresemann à Locarno. Le traité de Locarno est signé le 1er décembre 1925 et suscite un vague de remous en Allemagne. Les “Deutschnationalen” rejettent le traité et quittent le gouvernement car ils refusent d’accepter l’abandon définitif de l’Alsace par l’Allemagne, la garantie par cinq puissances de la frontière franco-allemande et la démilitarisation de la Rhénanie [cf. entrée Ruhr]. Cette politique occidentale n’exclut pas l’héritage de Rapallo ; les relations amicales entre l’Allemagne et la Russie se poursuivent [cf. entrée Diplomatie 1920-1940]. Les conceptions de Seeckt passeront progressivement à l’arrière-plan. L’armée se politisera de plus en plus sous l’impulsion de Schleicher et finira par se noyer dans l’imbroglio politique de Weimar. C’eut été impossible avec Seeckt.

    En février 1929, des experts internationaux se réunissent à Paris pour discuter des modalités d’une révision du Plan Dawes. C’est un banquier américain qui préside la conférence, Owen Young. Dans l’affaire du “Plan Young” qui succéda à ces pourparlers, Schleicher n’adopte aucune position tranchée. Adolf Hitler, en revanche, saisit l’occasion pour lancer son parti dans une lutte où l’enjeu, pour la majorité des Allemands, est clair : pas d’esclavage éternel ! Rien ne doit renforcer Versailles ! En conséquence, les bureaux d’information de la Reichswehr devaient désormais tenir compte du facteur NSDAP. Le parti de Hitler voulait que des mesures efficaces et concrètes pour la défense du pays soient prises et exaltait la figure du combattant mais, en même temps, manifestait une réserve marquée à l’égard de l’esprit de caste des officiers. Hitler, personnellement, affichait son mépris pour la direction d’une armée, complice d’un régime “pourri et méprisable”. En somme, la NSDAP présentait un curieux mélange de thèmes positifs et négatifs pour les militaires. Le général Grœner, devenu ministre de la Reichswehr, et Schleicher décident en conséquence de demeurer vigilants à l’encontre d’éventuelles provocations national-socialistes. Tels étaient les rapports entre la Reichswehr et la NSDAP en 1929.

    Représenté par douze députés, la NSDAP rejette, de concert avec les communistes et les “Deutschnationalen” de Hindenburg, le Plan Young, prévoyant le paiement de 34,5 milliards de marks-or sur une période de 59 ans. L’Allemagne entre dans une période difficile. Schleicher jouera un rôle de tout premier plan dans les intrigues, les bouleversements de cette époque troublée. La personnalité de Schleicher reflétait un fatalisme étonnant rehaussé d’un zeste d’optimisme qui le poussait à accomplir ses actions, à faire et à défaire politiciens, chanceliers et ministres. Plehwe voit en Schleicher la dernière chance de Weimar. Après avoir abandonné son protecteur Grœner, après avoir hiss&eacute Brüning au poste de chancelier pour ruiner ensuite son crédit auprès de Hindenburg, après avoir fait gouverner Brüning avec un cabinet hétéroclite composé de “barons” et de technocrates sans appui populaire, après avoir misé sur Papen pour le laisser tomber, après avoir fait miroiter à Hitler le poste de chef de gouvernement et trahi cette promesse, Schleicher a cherché à désagréger la social-démocratie en appuyant les syndicats contre l’appareil du parti et à rompre la cohésion de la NSDAP en s’alliant avec Gregor Strasser. En tentant de monter contre Hitler, vainqueur incontesté des élections du 31 juillet 1932, un “front” regroupant syndicalistes socialistes et dissidents de la NSDAP, Schleicher s’est attiré l’inimitié des nazis comme des sociaux-démocrates, tout en perdant la confiance des politiciens issus de son milieu militaire et aristocratique.

    Plehwe tente de justifier la politique de Schleicher. Le plan du général-chancelier, selon l’historien britannique John W. Wheeler-Bennett (1), était de gouverner au moyen du fameux article 48 de la Constitution de Weimar qui permettait au Président du Reich de gouverner seul quand la “patrie était en danger”. L’article 48 aurait, par la suite, été modifié de façon à imposer un gouvernement autoritaire et stable. Schleicher voulait donc un régime présidentiel éloigné du “marais” démocratique et parlementaire. Ce régime présidentiel serait appuyé par l’armée ; éliminerait la social-démocratie de la vie politique ; dissolverait le Parlement, le temps de rédiger une nouvelle constitution, prévoyant une représentation corporative et syndicale. Schleicher était d’abord décidé à réaliser ce projet avec l’aide des forces conservatrices, de la DNVP et de la NSDAP. Au sein de la NSDAP, il s’agissait de privilégier les éléments les plus conservateurs, de les faire entrer au gouvernement et de neutraliser les SA en les incluant dans la Reichswehr, ce qui les déliait de leur serment au “Führer”. Hitler aurait été ainsi isolé et rendu inoffensif. Ce n’est qu’ultérieurement que Schleicher tentera de s’appuyer sur la gauche.

    En vue de réaliser ce projet, Schleicher avait besoin d’un organe de presse. Dès 1929, il entre en contact avec Hans Zehrer, éditeur de la revue Die Tat [2]. Autour de Zehrer gravitaient une demi-douzaine de collaborateurs, le Tat-Kreis. Ce groupuscule ne voulait adhérer à aucun parti politique et se bornait à contester le traité de Versailles et les institutions de la République de Weimar. Sur le plan théorique, le Tat-Kreis luttait contre le capitalisme, le libéralisme, prônait l’abolition du parlementarisme et la souveraineté inconditionnelle de l’État. Zehrer se réfère à Sorel, Pareto, Schmitt, Sombart, Spengler, etc. Lui et ses amis voulaient instaurer une “démocratie nationale” quitte, pour ce faire, à passer par un intérim dictatorial. Zehrer, curieusement, vit en Schleicher l’homme capable de réaliser ce programme. Avec les fonds du ministère de la Reichswehr, Schleicher finança en septembre 1932 l’acquisition du quotidien berlinois, la Tägliche Rundschau, dont Zehrer devint le rédacteur en chef [3]. En octobre 1932, cependant, Zehrer critique férocement la nomination de von Papen à la chancellerie, favorisée par Schleicher. Zehrer accusait von Papen de vouloir gouverner sans l’assentiment populaire. Schleicher, furieux, coupe aussitôt les fonds qui alimentaient le journal. Mais perd, en même temps, sa seule tribune dans la presse.

    Les échecs successifs de Schleicher en 1932 et en janvier 1933 donneront la victoire finale à Hitler. Schleicher s’était finalement isolé, perdant les soutiens de Papen, pourtant décidé, lui aussi, à “neutraliser” le Führer de la NSDAP, et de Hindenburg qui tenait le “caporal bohémien” en piètre estime. Papen, pour briser l’irrésistible ascension du nazisme, voulait organiser un coup d’État avec les 60.000 hommes de la police de Prusse. Schleicher ridiculise ce projet et déclare que jamais les soldats de la Reichswehr ne tireraient sur le peuple. Après cela, Strasser hésite, le syndicaliste Leipart et le SPD Breitscheid retirent leurs épingles du jeu. Hindenburg se lasse des changements d’attitude de Schleicher qui, du coup, perd toutes ses chances. Papen est alors contraint de dialoguer avec Hitler. François-Poncet, ambassadeur de France à Berlin, Ernst Niekisch, chef de file des “nationaux-bolchévistes” et l’historien anglais John W. Wheeler-Bennett écriront des mots très durs à propos de l’amateurisme et des intrigues de Schleicher. Et pourtant, les idéaux, les fonctions, les itinéraires de ces trois hommes divergent considérablement. En juin 19311, lors de la purge sanglante qui élimina Ernst Röhm et les principaux chefs de la SA, Hitler, Bormann et Goering se souviennent des fausses promesses de Schleicher, vieilles de deux ans, et de sa tentative de rompre la cohésion de la NSDAP en se rapprochant de Strasser. Schleicher est assassiné.

    Son erreur fut de vouloir une politique dictatoriale “centriste” alors que la crise de 1929 avait orienté les masses vers le radicalisme, les avait amené à vouloir un bouleversement total des structures sociales existantes. Au fond, les derniers mois de Weimar révèlent une lutte âpre entre plusieurs dictateurs potentiels, dont Schleicher et Hitler. C’est ce dernier qui l’emportera. Les partis de gauche, et surtout la SPD, se voyaient sommés de choisir entre une dictature militaire classique, de tendance conservatrice, et une dictature d’un genre nouveau, celle de Hitler. Leur électorat a choisi la NSDAP, à ses yeux plus “sociale”. C’est sans doute ce qui explique les appels au calme lancé par les permanents de la SPD le 30 janvier 1933 et le désintérêt des milieux de gauche pour l’attentat du 20 juillet 1944. Schleicher tué, la Reichswehr ne proteste même pas et le régime accuse le dernier chancelier de Weimar d’avoir entretenu des rapports suivis avec l’état-major français et avec François-Poncet. Celui-ci dément. Mais la propagande de Goebbels a pu interpréter à son profit : 1) l’hostilité que, dix ans auparavant, Schleicher manifestait à l’encontre des projets anti-occidentaux de Seeckt et 2) le jugement favorable qu’il portait sur le francophile Stresemann.

    ♦ Friedrich-Karl von Plehwe, Reichskanzler Kurt von Schleicher, Weimars letzte Chance gegen Hitler, Bechtle Verlag, München, 1983, 351 p.

    ► Michel Froissard (pseud. RS), Vouloir n°8, 1984.

    Notes :

    1. Cf. John W. Wheeler-Bennett, Die Nemesis der Macht : Die deutsche Armee in der Politik 1918-1945, [1953, tr. all. : 1954], Band I, Athenäum/Droste, Königstein/Ts, 1981.

    Hans-Zehrer2. [note en sus] : Dans son introduction à son étude sur la revue Die Tat avant-guerre (1909-1914), Marino Pulliero explicite dans une note l’évolution de la revue après-guerre : « En 1918- 1919, Diederichs est encore très actif dans la revue, qui doit contribuer à sa stratégie de réforme, fondée sur l'élite culturelle et productive du pays (cf. le supplément de 1919 Neue Wege zum Aufbau Deutschlands, auquel collaborent des personnalités très diverses, comme Ernst Krieck et le communiste Häfker). Mais le cadre politique et social change avec le traité de Versailles, la constitution de Weimar, l’inflation des années vingt et la crise de la Ruhr : même l’activiste Diederichs est plongé dans un climat de résignation. À partir de 1922- 1923, il intervient de moins en moins dans la vie de la revue, dont l’audience diminue. Avec la vingtième année (1928-1929) Diederichs confie la direction de la Tat à un jeune collaborateur de la maison d'édition, le germaniste Adam Kuckhoff, chargé d’imprimer à la revue un élan nouveau, qui devrait la rapprocher des réalités de l'époque présente et préparer le travail pour l'avenir. Après l'échec de cette expérience, et le départ de Kuckhoff, a lieu en octobre 1929 le changement décisif : Hans Zehrer assume (de manière non officielle, mais ayant les mains libres) la direction de la Tat, qui renoue avec un succès de public (1929-1933) en devenant l’organe de l'opposition conservatrice à la République de Weimar. C'est le Tat-Kreis qui prend forme (Zehrer, Hans Freyer, Hendrik de Man, Ferdinand Friedrich Zimmermann, élève de Sombart et idéologue de la droite anti-capitaliste, Giselher Wirsing et Ernst Wilhelm Eschmann ; les trois derniers auront une place dans la bureaucratie SS) : la revue emprunte la voie du nationalisme radical avec, notamment, l'exigence d’une nouvelle constitution, qui se fonde sur un État autoritaire et interventionniste ayant pour base la mythique Volksgemeinschaft, elle-même articulée en corporations professionnelles et avec une forte composante agraire » (in : Une modernité explosive : la revue Die Tat dans les renouveaux religieux, culturels et politiques de l’Allemagne d’avant 1914-1918, Labor et Fides, 2008 [recension] [consultation], p. 7). [Ci-dessus : le journaliste Hans Zehrer en 1930]

    3. Cf. Anatomie de la Révolution conservatrice, S. Breuer, MSH, 1996, p. 195.

    ***

    Pour prolonger : « Das Kabinett Kurt von Schleicher » (A. Schildt)

     


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