• Néo-libéralisme

    L’illusion néo-libérale

    • Recension : René Passet, L’illusion néo-libérale, Fayard, 287 p.

    Une vie professionnelle, consacrée à la connaissance et commencée en un temps où le mérite avait de l'importance et l'indépendance intellectuelle quelques beaux restes, débouche sur ce livre d'analyses et de synthèses. Le professeur Passet rassemble en cinq chapitres les travers de l'idéologie officielle et souligne diverses alternatives. Du ridicule inclus dans l'enseignement, du coût marginal au temps des systèmes automatisés, à la décomposition sociale entraînée par la baisse des salaires, le livre étudie avec lucidité et compétence la finance, la concentration, l'économie de la criminalité, le lien entre uniformisation et impérialisme, etc. Après quelques autres, l'auteur est horrifié par la mise au pas de l'économie réelle, soumise à la domination sans partage de quelques cercles d'intérêts financiers. Il dévoile parfaitement la continuité entre les activités légales et l'économie du crime. Car on ne rencontre au sommet de la hiérarchie du crime que des personnalités hautement respectées dont l'apparence légale camoufle les trafics. Quant au pouvoir hégémonique des USA, il est décrit à partir des déclarations de personnages représentatifs : il s'agit d'imposer au monde entier le même système de valeur. La volonté de convertir les formes existantes d'humanité aux obsessions de quelques uns rappelle la violence religieuse qui, de notoriété publique, débouche toujours sur l'inhumanité.

    Nouvelles de Synergies Européennes n°54, 2002.

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    • lire aussi : entretien avec R. Passet (bastamag, 2013).

    • Entrées connexes : Emploi  / Économisme / Libéralisme / Kolm

     

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    Néo-libéralismeL'originalité historique du néo-libéralisme ouvre à maintes disputes rhétoriques. Néanmoins son effectivité est circonscriptible dans le champ de tensions du politique : « la mise en contexte de luttes politiques et d'individus (...) permet de saisir ce que le néolibéralisme recèle de nouveau » (F. Denord, Néo-libéralisme version française, p. 4, Démopolis, 2007). Cette machine de guerre idéologique a rompu depuis belle lurette avec les illusions du laisser-faire (supposé gardien des “libertés” individuelles) des “derniers libéraux”, elle ne repose aucunement sur une ontologie des lois “naturelles” du marché, elle assume le caractère juridiquement et politiquement construit de l'ordre du marché, ou, bien plutôt, elle vise à construire un ordre de marché par un interventionnisme d'un nouvel ordre.

    Pour imager notre propos, nous pourrions dire avoir affaire à une reconfiguration complète du système/de la matrice, redistribuant les rôles sociaux, modifiant même les critères du jugement (d'où pour certains un processus de dé-démocratisation). L'effondrement du capitalisme d'État à l'Est ne doit pas masquer le déclin inéluctable de la démocratie libérale. Cette dernière, on le sait, est vantée comme garantissant (au moins minimalement) les libertés individuelles voire collectives par la division des différents pouvoirs et la pluralité des principes qui la régissent. Or la logique néolibérale étend sa stratégie d'intégration qui, subordonnant tout à la seule raison économique, empêche de faire jouer les différences de principes et de légitimités comme facteurs de limitation du pouvoir. C'est ce qui explique que cette logique « [fasse] passer les rationalités et les juridictions morales, économiques et politiques de l'indépendance relative dont elles jouissaient dans les systèmes de démocratie libérale, à leur intégration discursive et pratique. La gouvernementalité néo-libérale mime l'autonomie relative de certaines institutions (la loi, les élections, la police, la sphère publique) les unes par rapport aux autres, et l'autonomie de chacune d'entre elles par rapport au marché. Or c'est grâce à cette indépendance qu'ont été jusqu'à présents préservés un intervalle et une tension entre l'économie politique capitaliste et le système politique libéral » (Wendy Brown, Les habits neufs de la politique mondiale, Néo-libéralisme et néo-conservatisme, éd. Les Prairies ordinaires, 2007, p. 59-60).

    Si on peut trouver une anticipation de cette nouvelle pratique de gouvernement des hommes (par les intérêts) dans l'utilitarisme de Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle (c'est lui aussi qui a établi la panopticon, modèle architectural de prison permettant au gardien d'avoir à l'œil à chaque instant le délinquant, et ce à fin d'obtenir un amendement complet et une “dépersonnalisation” du criminel. Cf. Surveiller & punir, Foucault), c'est néanmoins à la fin du XXe siècle que s'est mis en place cette intégration de toutes les sphères politiques et sociales dans et par la logique de l'intérêt. La phase de la démocratie libérale est révolue car le clivage intérêt individuel/général, vie terrestre/vie céleste, monde profane de la société civile/monde sacré de la bureaucratie d'État, aussi mystificateur et formel soit-il aux yeux de Marx (Sur la question juive), est complètement dissous par la logique néo-libérale. Pour elle toute décision et même toute loi sont devenues tactiques, opératoires, soumises à une règle d'efficacité immédiate dans un jeu de rapports de forces et de maximisation des résultats. Les dérives du type montages maquillés en Raison d'État (mensonge irakien de Bush et Blair) ne sont donc pas conjoncturelles mais structurelles. Cette double logique du pompier pyromane est autant intérieure (manipulation cynique des clients-citoyens qui s'accorde bien avec la gestion de type managérial de l'opinion) qu'extérieure (la guerre, latente ou manifeste, redevenue un levier d'agrégation et de mobilisation des individus dispersés). Il n'est pas un fait du passé ou du présent, aussi sacré soit-il, et surtout s'il est sacré, qui ne puisse être instrumentalisé à des fins de domination. La discipline sociale de la “valeur-travail” et le gouvernement social sont des composantes essentielles du néolibéralisme comme mode de gouvernement des individus.

    Au nom de la “responsabilisation” des individus s'effectue une “privatisation” des problèmes sociaux (démantèlement des systèmes de retraite, d'éducation publique et de santé) qui renvoie au placard le modèle du Welfare (État social, social-démocratie) vanté pour son “actualité” (alors qu'il garde surtout un rôle symbolique, cf. Baudrillard, Pour une économie du signe). Le contrôle des sociétés, ce que Foucault nommait la “gouvernementalité” (Naissance de la biopolitique, Seuil, 2004), souvent signifié de nos jours par l'anglicisme “gouvernance”, s'appuie non tant sur un sujet de droit que sur un sujet de référence constitué comme un être maximisateur de son utilité. Le projet politique néolibéral dépasse de très loin le seul cadre de la politique économique. Il n'est en rien une réactivation du vieux libéralisme économique, visant un retrait de l'État ou, plus pragmatiquement, une diminution de son interventionnisme. Il est conduit par une logique normative qui concerne tous les champs de l'action publique et tous les domaines de la vie sociale et individuelle. Basée sur le modèle “anthropologique” de l'homo œconomicus, elle met en scène certaines valeurs (concurrence, “responsabilité”, esprit gagnant au sens d'entrepreneur de sa vie) relatives à une “rationalité calculante” (et non plus délibérative) et vise à produire un sujet nouveau, l'homme néolibéral (apte à se laisser gouverner par son propre intérêt), intégré dans son dispositif (de pouvoir).

    Ce projet constructiviste, on en perçoit mal d'ailleurs la visée fondamentale quand on s'arrête à quelques effets décriés (pression du monde économique sur la sphère privée, intrusion des intérêts marchands dans le secteur public, etc.) toujours (ré)ajustables. Il vise à mettre en œuvre une universalisation pratique de la rationalité économique (appliquée donc à tous les domaines de l'existence), avec pour référent normatif le sujet rationnel calculateur. Aux petits rhéteurs pérorant sur la chose publique comme des Marseillais sur le cagnard, à tous ceux qui croient qu'il n'y a rien de nouveau à l'Ouest depuis Adam Smith alors que c'est l'ère de l'agent Smith, il est bon de rappeler – leur agitation masquant mal une peur de la pauvreté – que non seulement ils se trompent d'époque (illusions de la partitocratie) mais qu'en plus le nouvel ordre mondial n'est en rien la question de la place plus ou moins grande du marché régi par des artifices légaux mais la production active d'une réalité institutionnelle et de rapports sociaux entièrement ordonnés selon les principes du calcul économique marchand. Il s'agit là bel et bien d'une pratique nouvelle de gouvernement (bienvenue dans le monde réel !).

    Est peu à peu remplacé la normativité politique et morale des “démocraties libérales”, le sujet économique nouveau dépasse le clivage entre “citoyen” et marchand, la forme entrepreneuriale est le nouveau paradigme. Le système n'a ni intérieur ni extérieur, schizophrénisant inexorablement par là les mentalités, et c'en est rester à la mystification entretenue par l'esprit du temps (Zeitgeist) que de croire qu'il s'agit de tension entre intérêt individuel et général alors que cela n'a plus du tout cours. Le champ public se désintègre lentement dans un calcul coûts-bénéfices, et ceux qui font leurs pleureuses sur la perte de tout “projet collectif” (réclamations incantatoires de plus de démocratie) sont aveugles sur le brouillage des pistes du néolibéralisme, visant à masquer un projet hautement politique conduisant à dépolitiser les rapports sociaux rabattus systématiquement sur la seule logique du calcul privé. Ceux allant jusqu'à évoquer l'anticipation de Marx de la dissolution de tous les critères moraux et politiques dans les « eaux glacées du calcul égoïste » jouent à peu de frais les Cassandre alors qu'il s'agit de la nouvelle normativité politique et morale (et aussi apolitique et amorale) qui s'impose. Le rêve américain tournera vite au cauchemar, comme dans le film de Lynch, quand ceux gagnants se découvriront perdants.

    Que vise la mise en œuvre de cette universalisation pratique de la rationalité économique ? Le contrôle d’un « sujet » rationnel et calculateur, l’homo œconomicus, est beaucoup plus aisé à mettre en œuvre que celui d’un “sujet” ne se référant pas á cette rationalité économique. L’acception de cette norme est déjà une marque d’asservissement. Le contrôle social peut ainsi être plus facilement hiérarchisé et au final piloté par un nombre de plus en plus restreint d’individus, à moins de penser que cette machinerie fonctionnerait par elle même et ainsi d’ignorer les intérêts qu’elle pourrait servir. Toutefois même si le système capitaliste enferme le “sujet” dans l’illusion d’un libre-arbitre, l’asservissement est plus ou moins volontaire, en ce sens que le refus de cette norme entraînant un bannissement social, le “sujet” choisit alors la survie á court terme. S'ouvre une nouvelle ère, celle des esclaves sans maîtres... La mutation du capitalisme ne laisse aisément deviner sa puissance, non que manqueraient de nouveaux outils critiques (économistes hétérodoxes, ...) ou d'initiatives louables de terrain (micro-crédit, ...), mais avant tout parce qu'elle met chacun de nous face à l'histoire : ses conséquences sont redoutables.

    Il s'agit non pas d'une domination formelle qui laisseraient aux peuples ou gouvernements une marge relative de manœuvre mais d'une domination réelle, sans échappatoire, totale. La fusion régime-système ne résulte pas purement et simplement que de ce que Marx (mésestimant, par un reste d'utopisme progressiste anti-simonien, l'État comme puissance souveraine) nomme une idéologie dominante (alliée de la coercition), encore moins de la cupidité (vision moralisatrice inapte à décrire l'émergence historique du capitalisme moderne comme le soulignait Max Weber), mais d'une pluralité de facteurs (juridiques, administratifs, techniques, boursiers, monétaires, ...) qu'on pourrait intituler la logique de l'Extrême-Occident, l'aboutissement d'un processus de rationalisation qui en s'étendant à tous les secteurs (sociaux, économiques, politiques, culturels, ...) a assuré le passage complet d'une rationalité de valeurs à une rationalité de fins (d'ordre fonctionnaliste). Qui à la vérité ne peut se dire affecté (et infecté) ? Le simulacre recouvre la “câge de fer” bien réelle. La “propagation virale” est autant horizontale que verticale et intègre/instrumentalise tout. Le citoyen-client est moins récalcitrant par rapport à son propre assujettissement, tout en participant à sa subordination. reste seulement à mourir à cette époque (et non de cette époque), à l'instar du poète Rimbaud faisant l'épreuve d'une bascule irréversible avec l'Occident, quitte à décaper toute illusion comme le préconisait Netchaïev.

    Face au “turbocapitalisme” quelle opposition concrète ? Fi de tout idéaliste ! Sa logique systémique n'est nullement un “en dehors”, elle ne cesse d'interpeler ce que nous sommes devenus. Chercher une oasis face au désert qui croît ? Se rasséréner d'un “marche ou crève” sans souci autre que de tenir ? Mais la lucidité, comme rappelle le poète, n'est-elle pas « la blessure la plus rapprochée du soleil » ? La “terra nova” ne sera point dès lors celle promise des Liberals ou néo-conservateurs mais celle incognita du partisan, celle du Grand Jeu (qui n'a rien à voir avec le militantisme-évasion attaché à son minoritarisme). Que faire ? L'attentisme (type “grand soir”) ressemble fort à un aveu d'abandon, reste donc en un premier temps à réinventer des pratiques répondant à la fois à une autre idée de l'humain et à un contre-projet. « Une histoire des racines de l'utilitarisme repose la question politique de la “manière de faire la société” à laquelle est appelée à répondre toute collectivité humaine quand elle reprend, dans certains moments exceptionnels, la parole sur son destin, au-delà des intérêts immédiats perçus. Elle repose également, à l'instant où il est donné à chacun de reprendre le sens de sa vie, la question éthique décisive de la 'manière d'être homme', au-delà de la fonction économique à laquelle il est voué » (C. Laval, L'homme économique, essais sur les racines du néolibéralisme, Gal., 2007, p. 345-346).

    Toutefois il n'y aura ni durabilité historique ni fécondité élargie des contre-projets sans une synergie “mutualisant” les efforts et qui, telle la vague scélérate, catalysera les lignes de force pour balayer la colonie pénitentiaire auto-suffisante et auto-duplicante. Survivre à la Périphérie appelle nécessairement à affronter le Centre, cet œil du cyclone aux anneaux ne cessant d'enfler, autant en nous que dans ce qui nous environne. Devenir – à l'instar des tricksters – un et plusieurs, tout comme les agents du système, et en sur-vivre... Résister et inverser le processus de globalisation, voilà un travail augustéen, voilà une raison de tisser des synergies, des synergies européennes... -

     

     

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