• Emploi

    La généralisation de l'économie informelle et ses conséquences

    Il était banal d’évoquer l’économie informelle dans les pays en développement. La croissance fulgurante de ces pratiques dans les pays développés signe la fin de la question sociale au sein des États et le retour d’un monde hétérogène. Certains aspects se rapprochent des descriptions de l’historien F. Braudel qui, dans Civilisation matérielle, Économie et Ca­pita­lis­me, distingua la vie matérielle (les activités de production et d’échange de base), la vie économique et le capitalisme. Trois niveaux qui nous rapprochent de ce que crée la mondialisation.

    L'informel en tant qu'illégal

    Braudel décrivit par ex. certaines activités illégales : « (À Londres) une population misérable voit défiler devant elle les richesses des navires qui accostent (…) Le brigandage affreux dont la Tamise est le théâtre (…) s’exerce sur toutes les espèces de propriétés commerciales. À ces chapardeurs qui opè­rent par bandes organisées… (s’ajoutent)… les gardes de nuit, les déchargeurs, les matelots (…), les “alouettes de vase”, “fouilleurs de la rivière”» (Braudel, 1979, Tome II, p. 486).

    Ces observations rappellent que le rapport à la loi est essentiel dans la dynamique de l’informel. Les économies européennes articulent légal et illégal. Par exemple, un chantier emploie des personnes déclarées et non déclarées. Des heures sont officielles et d’autres non. Si ces pratiques sont parfois proposées par l’emplo­yeur, souvent elles résultent d’une demande des employés eux-mêmes. L’État contemporain laisse faire car le juridisme tatillon qui s’est développé au cours des trente dernières années permet d’enrichir certains et d’appauvrir les autres. La loi et ses applications dépendent désormais de la position des personnes ou des groupes qui commettent des illégalités.

    • Un premier enseignement est que le droit du travail cesse de s’appliquer dans les activités informelles. Certaines dispositions sont respectées (repos hebdomadaire par ex.), d’autres non. Ce flou volontaire favorise le clientélisme des groupes dominants ainsi que la conception patrimoniale du pouvoir légal. La prolifération d’activités informelles signifie simultanément que la corruption de membres de l’administration se généralise et que des services sont rendus aux hommes politiques aptes à déclencher ou non l’action légale. L’informel offre enfin une opportunité de spéculation. Tout ce qui entoure les lieux de trafics illégaux perd de sa valeur. Des intérêts privés, en relation avec les autorités publiques, rachètent à bas prix puis obtiennent le nettoyage de la zone pour accroître la valeur des bâtiments rénovés.

    • Un deuxième enseignement est que l’illégal fonctionne avec la loi du milieu, un code mafieux. Les observations récentes établissent qu’il s’agit de plus en plus de codes privés ethniques puisque, dans les pays “développés”, les nouveaux venus du vaste monde se groupent par ethnos.

    Le développement des activités et pratiques informelles a un grand avenir puisqu’il accompagne les transformations dues à la mondialisation.

    Relations entre économie formelle et informelle

    ◊ 1 - La délocalisation engendre la sous-traitance et les multiples formes d’emplois : permanent, temporaire, partiel, stages. Le travail “indépendant” est le lieu où désormais se chevauchent les formes légales et non légales d’activités. La sous-traitance pacifie le climat social de l’entreprise et dissout la question sociale traditionnelle, celle qui assimilait le social au monde ouvrier. Dans les périodes de récession, les activités informelles ont moins de débouchés (la demande chute) ; elles réduisent leurs commandes, en amont, aux entreprises du secteur légal. Une récession affecte désormais simultanément les deux domaines.

    ◊ 2 - La part des ménages ne percevant que des revenus légaux ou formels diminue. Le nombre de ceux qui mélangent les diverses sortes de revenus ou “spécialisent” l’un de leurs membres dans l’informel croît inexorablement. Ainsi, toute réduction d’emplois formels entraîne la baisse d’un nombre plus ou moins important d’emplois informels.

    Le cercle vicieux à l’œuvre dans les pays “développés” est donc le suivant : l’extension de l’économie informelle incite les politiciens à accroître la fiscalité et les prélèvements obligatoires sur l’économie formelle. Il en résulte une poussée en faveur des délocalisations et une augmentation des ménages participant à titre de travailleur ou de consommateur au secteur informel. Les législations sociales sont de moins en moins utilisées et le poids de l’ordre mafieux s’accentue. Ces réseaux favorisent la corruption. Ainsi se délite l’État et renaît, au niveau de la vie matérielle et du capitalisme la lutte entre clans, familles, tribus, ethnies, etc. La guerre de tous contre tous.

    L'informalité : un modèle en extension

    L’informalité est un modèle en extension. Il est adapté à la croissance des villes et des banlieues, là où apparaissent de multiples activités susceptibles de procurer des ressources. Ce processus favorise l’ordre mafieux, nourrit l’enrichissement des mieux organisés et prolétarise les indépendants. La question sociale est en voie de disparition puisque l’informalité définit les populations hétérogènes s’installant dans les villes ; elle affecte maintenant les classes moyennes appauvries par les conséquences du processus de mondialisation.

    Puisque l’illégal et l’informel sont en rapport avec l’hétérogénéité des foules et les transformations dues à l’économie transnationale globale, les classes dominantes ont une quiétude assurée. La disparition de tout corps social organisé favorise le contrôle et l’exploitation des foules hétéroclites. Le renforce­ment du pouvoir est une conséquence de la croissance de l’informel : les groupes dominants ont très bien assimilé cette situation. L’élargissement indéfinie du pouvoir sera vérifiable dans les années à venir. Les secteurs très actifs seront liés au contrôle social : vidéo-surveillance, écoutes, fichage, délation ; mais aussi : juges, policiers, gardiens de prison, thérapeutes, assistants sociaux, pseudo-experts en sciences sociales. Le retour de l’obscurantisme et de l’inhumanité.

    ► Jean Dessalle, Nouvelles de Synergies Européennes n°55-56, 2002.

    Référence : Liane Mozère : Travail au noir, informalité : liberté ou sujétion ?, L’Harmattan, 147 p., 1999.

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