• Le Bon

    La “psychologie des foules”, c’est-à-dire des phénomènes de masse, est vraiment une idée moderne, qui n’apparaît guère qu’au XIXe siècle, période véritablement de bouleversement de civilisation (exode rural, urbanisation, industrialisation) et par là de tournant anthropologique crucial pour comprendre les siècles à suivre. Gustave Le Bon reste à cet égard, tout comme son contemporain Gabriel Tarde, une figure de proue de cette période héroïque et essayiste de la psychologie sociale. On a souvent reproché à ses analyses un sectarisme conservateur ou un confusionnisme (entre psychique et social) pour mieux occulter cet esprit universel et polygraphe abondant. Il est vrai qu'avant la spécification des disciplines universitaires, une série d’antagonismes (objectif-subjectif, individuel-collectif, déterminisme-liberté), aujourd’hui dépassées, et dont les présupposés étaient philosophiques, avaient conduit à ne concevoir les rapports entre sociologie et psychologie qu’en termes de subordination, voire de génération. Les problématisations du type : “la sociologie est-elle une psychologie de la société (ou des foules) ?” ou “la psychologie vérifie-t-elle sur des données individuelles les données de l’analyse des sociétés ?” montraient bien alors qu’on ne pouvait répondre qu’en accordant le privilège de la préséance à l’une des deux disciplines ; préséance que l’on a appelée soit psychologisme en un cas soit sociologisme en l’autre cas.

    Ainsi, expliquant les comportements sociaux à partir de mécanismes psychologiques éternels, dont le plus important est la contagion mentale, Le Bon étend ses conclusions de l’individu aux sociétés. Peuples, races, civilisations, nous dit-il, ont une âme – communautés de pensées, d’intérêts et de sentiments, produits de l’hérédité et de la contagion mentale. Cette âme est à la racine de toutes les institutions politiques, religieuses ou sociales. Aucune loi, aucune norme ne pourrait avoir un effet quelconque, qui n’aurait ces racines dans cette âme. Même si Durkheim a protesté légitimement contre cette interprétation psychologiste de la sociologie, il n’en reste pas moins qu’on reconnaît dans les travaux de Le Bon certains éléments de psychologie des groupes concernant les modes d’intégration de l’individu qui ne manquent pas d’intérêt et une perspective d'ingénierie sociale.

    Il ne faut pas négliger aussi que la réflexion psychosociale remonte très haut dans la tradition philosophique et scientifique occidentale. Deux idées-forces peuvent en être dégagées :

    1. les dispositions psychologiques individuelles produisent les institutions sociales,
    2. les conditions sociales influencent les comportements des individus.


    L’idée par ex. que les dispositions individuelles produisent et expliquent les caractères des sociétés est déjà présente chez Platon : l’analogie entre individu et société ressort d’un rapport de nécessité en ce que « chacun de nous porte en lui les mêmes espèces de caractères et les mêmes mœurs que la société ; car elles n’y peuvent provenir que de nous » (Rép., IV). Reprise par Aristote (Pol., IV), on la retrouve réutilisée dans la théorie de l’artificialité du politique chez Hobbes : la constitution des sociétés ne découle pas immédiatement de la nature de l’homme comme chez Aristote mais résulte de la constitution psychologique des hommes car elle est déjà psychosociale. La seconde idée, à savoir que les conditions sociales agissent sur les individus, se montre aussi féconde. Elle apparaît, dès le Ve s. av. JC, chez Hippocrate (Traité des airs, des eaux et des lieux, ch. XII-XXIV) : on connaît sa théorie des climats ; ce qu’on connaît moins, c’est pourtant l’idée indiquée nettement et à plusieurs reprises que les institutions jouent un rôle pour fixer le caractère national d’un peuple. Platon et Aristote utilisent cette idée pour insister sur le rôle de l’éducation et de la législation. Rousseau est le premier sans doute qui ne soit pas contenté d’affirmer mais ait cherché à analyser cette influence des institutions sociales sur la psychologie des individus. Si pour Hobbes, la société humaine, qui n’est pas naturelle, est cependant nécessaire au moyen du contrat résultant de la nature de l’homme, pour Rousseau le contrat social change la nature de l’homme, ce qui l’amène à diriger son attention sur les modifications que la société impose à la psychologie. Le comportement des hommes est bien d’origine sociale : ce sont les conditions sociales qui ont transformé, et formé, la personnalité.

    Nous arrêtons là notre digression pour justifier l’éclairage renouvelé nécessaire à une lecture de Le Bon. Parler de ses contradictions, c’est se situer autant dans une tradition de pensée qu’à l’intérieur de l’esprit de son époque que ce penseur a courageusement tenté de dépasser. Si on admet sa force visionnaire, tout en la contextualisant bien évidemment, ce n’est qu’en reconnaissant en quoi tout innovateur contredit l’élément où il vit et qui le constitue, à savoir une histoire commençant et se terminant par les masses. Son trait de génie est d’avoir vu en quoi la psychologie collective peut en même temps être psychologie des œuvres de civilisation et d’avoir mis au point l’appareil conceptuel permettant à l’homme de relever son destin. C’est déjà beaucoup pour un seul homme, on ne peut lui demander de changer l’élément dans lequel il vit et de rendre ces conditions théoriques réelles.

     

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    Le Bon traite l'avènement des masses comme objet d'étude en tant que tel. La Rome décadente avait eu aussi affaire à la montée d'un prolétariat urbain. Il ne s'agit en rien pour lui de justifier une quelconque idéologie bourgeoise (“classes laborieuses, classes dangereuses”). Georges Lefebvre répliqua néanmoins dans Foules révolutionnaires (1934, reproduit dans Études sur la Révolution française, PUF, 1963, p. 371-392) que s'il existe peut-être des foules, groupe animal en quelque sorte, qui ne peut avoir que de mauvais instincts, dont la capacité de décision est nulle, qui doit être obligatoirement être conduite par des meneurs, ces agrégats sans unité ne sont pas ceux qui font les révolutions, ou même les plus “primitives” des émeutes, de la faim ou de la disette. Il y faut selon lui le rassemblement, agrégat unifié par une action ou une pensée, par une réaction devenue commune par le partage d'un certain projet, d'une idée qui unissent et réunissent. Déjà la spontanéité est bien autre chose que simple instinct ou seul réflexe ; elle dans une certaine mesure raison. Outre le fait que ce débat se situe sur 2 niveaux distincts de réalité (Le Bon ne cherche pas ce qu'une société doit être mais ce qu'elle est), nous pensons qu'à l'heure de l'individualisme de masse et de la tribalisation des sociétés (“narcissisme des petites différences” dira Freud), il n'est pas inutile de méditer Le Bon pour traverser résolument notre interrègne.


    ***

    Les idées politiques de Gustave Le Bon


    Né en 1841, mort en 1931, le docteur Gustave Le Bon est resté célèbre dans l'histoire des idées contemporaines pour son ouvrage historique, La psychologie des foules, paru en 1895. Pourtant, en dépit de plusieurs décennies de gloire, que Catherine Rouvier situe entre 1910 (date de la plus grande diffusion de son ouvrage) et 1931, année de sa mort, il erre depuis maintenant 50 ans dans un pénible purgatoire. Cette éclipse apparaît, au regard de la notoriété de Le Bon, comme un sujet d'étonnement. L’influence de Le Bon ne fut pas seulement nationale et française. Son livre fut lu, loué et utilisé dans de nombreux pays étrangers. Aux États-Unis, par ex., où le Président Théodore Roosevelt déclarait que l’ouvrage majeur de Gustave Le Bon était un de ses livres de chevet. Dans d'autres pays, le succès fut également assuré : en Russie, où la traduction fut assurée par le Grand-Duc Constantin, directeur des écoles militaires ; au Japon et en Égypte aussi, des intellectuels et des militaires s'y intéressent avec assiduité. Cette présence significative de Gustave Le Bon dans le monde entier ne lui évita pourtant pas la fermeture des portes des principales institutions académiques françaises, notamment celles du monde universitaire, de l'Institut et du Collège de France.

    Un ostracisme injustifié

    Le mystère de cet ostracisme, exercé à l'encontre de ce grand sociologue aussi célèbre qu'universel est l'un des thèmes du livre de Catherine Rouvier. La curiosité de l’auteur avait été éveillée par une étude sur le phénomène, très répandu, de la “personnalisation du pouvoir”. Autrement dit, pourquoi les régimes modernes, parlementaires et constitutionnalistes, génèrent-ils aussi une “humanisation” de leurs dirigeants ? Ce phénomène apparaît d'ailleurs concomitant avec un phénomène qui lui est, historiquement parlant, consubstantiel : l'union des parlementaires contre ce que le professeur Malibeau nommait une « constante sociologique ». De Léon Gambetta à Charles de Gaulle, l’histoire récente de France démontre à l'envi cette permanence. D'ailleurs les régimes démocratiques, à l'époque de Le Bon, n'étaient évidemment pas seuls à sécréter cette tendance. Les régimes totalitaires étaient eux-mêmes enclins à amplifier cette constante (Hitler en Allemagne, Staline en Russie). Après maintes recherches dans les textes devenus traditionnels (Burdeau, René Capitant) Catherine Rouvier découvrit l'œuvre maîtresse de Le Bon.

    moscov10.jpgMalgré les nombreuses difficultés rencontrées dans sa recherche laborieuse d'ouvrages traitant des grandes lignes de la réflexion de Le Bon, c'est finalement dans un article paru en novembre 1981 dans le journal Le Monde, double compte-rendu de 2 ouvrages traitant du concept central de Le Bon, la foule, que l'auteur trouva les premiers indices de sa longue quête. En effet, les deux ouvrages soulignaient l’extrême modernité de la réflexion de Le Bon. Pour Serge Moscovici, directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences sociales, et auteur de L'Âge des foules (Paris, Fayard, 1981), Le Bon apporte une pensée aussi nouvelle que celle d'un Sigmund Freud à la réflexion capitale sur le rôle des masses dans l'histoire. Il dénonce dans la même foulée l'ostracisme dont est encore frappé cet auteur dans les milieux académiques français.

    Pour Moscovici, les raisons sont doubles : d'une part, « la qualité médiocre de ses livres », et d'autre part, le quasi-monopole exercé depuis des années par les émules de Durkheim dans l'université française. Et, plus largement, l'orientation à gauche de ces milieux enseignants [mode du freudo-marxisme]. Contrairement au courant dominant, celui que Durkheim croyait être source de vérité, Le Bon professait un scepticisme général à l'égard de toutes les notions communes aux idéologies du progrès. Les notions majeures comme celles de Révolution, de socialisme, de promesse de paradis sur terre, etc. étaient fermement rejetées par Le Bon. On l'accusa même d'avoir indirectement inspiré la doctrine de Hitler. Sur quoi Catherine Rouvier répond : pourquoi ne pas citer alors Staline et Mao qui ont, eux aussi, largement utilisé les techniques de propagande pour convaincre les foules ?

    Une dernière raison de cet ostracisme fut le caractère dérangeant de la pensée de Le Bon. Son approche froidement “objective” du comportement collectif, le regard chirurgical et détaché qu'il porte sur ses manifestations historiques, tout cela allait bien à l'encontre d'un certain “moralisme politique”. En associant psychologie et politique, Le Bon commettait un péché contre l'esprit dominant.

    De la médecine à la sociologie en passant par l'exploration du monde…

    Avant de revenir sur les idées politiques de G. Le Bon, rappelons quelques éléments biographiques du personnage. Fils aîné de Charles Le Bon, Gustave Le Bon est né le 7 mai 1841 dans une famille bourguignonne. Après des études secondaires au lycée de Tours, G. Le Bon poursuit des études de médecine. Docteur en médecine à 25 ans, il montre déjà les traits de caractère qui marqueront son œuvre future : une volonté de demeurer dans l’actualité, une propension à la recherche scientifique, un intérêt avoué pour l'évolution des idées politiques. En 1870, il participe à la guerre, d’où il retire une décoration (il est nommé chevalier de la légion d'honneur en décembre 1871). Paradoxalement, cet intérêt pour des sujets d'actualité n'interdit pas chez cet esprit curieux et travailleur de poursuivre des recherches de longue haleine. Ainsi en physiologie, où il nous lègue une analyse précise de la psychologie de la mort. Gustave Le Bon est aussi un grand voyageur. Il effectue de nombreux déplacements en Europe et, en 1886, il entame un périple en Inde et au Népal mandaté par le Ministère de l'Instruction publique. Il est d'ailleurs lui-même membre de la Société de Géographie. Et c'est entre 1888 et 1890 que ses préoccupations vont évoluer de la médecine vers les sciences sociales. Le passage du médical au “sociologique” passera vraisemblablement par le chemin des études d'une science nouvelle au XIXe siècle : l'anthropologie. Il rejoindra d'ailleurs en 1881 le domaine de l'anthropologie biologique par l'étude de l'œuvre d'AIbert Retzius sur la phrénologie (étude des crânes).

    De cet intérêt est né la “profession de foi” anthropologique de Le Bon, consignée dans L'homme et les sociétés. La thèse principale de ce pavé est que les découvertes scientifiques, en modifiant le milieu naturel de l'homme, ont ouvert à la recherche une lecture nouvelle de l'histoire humaine. Le Bon utilise d'ailleurs l'analogie organique pour traiter de l'évolution sociale. Avant Durkheim, il pose les bases de la sociologie moderne axée sur les statistiques. Il propose aussi une approche pluridisciplinaire de l'histoire des sociétés. Mais, en fait, c'est l'étude de la psychologie qui va fonder la théorie politique de Le Bon.

    Naissance de la “psychologie sociale”

    En observateur minutieux du réel, le mélange des sciences et des acquis de ses lointains voyages va conduire Le Bon à la création d'un outil nouveau : la “psychologie sociale”. La notion de civilisation est au centre de ses réflexions. Il observe avec précision, en Inde et en Afrique du Nord, le choc des civilisations que le colonialisme provoque et exacerbe. C'est ce choc, dont la dimension psychologique l'impressionne, qui mènera Le Bon à élaborer sa théorie de la psychologie des foules qui se décompose en théorie de la « race historique » et de la « constitution mentale des peuples ». Rejetant le principe de race pure, Le Bon préfère celle de race historique, dont l'aspect culturel est prédominant. Là s'amorce le thème essentiel de toute son œuvre : « le mécanisme le propagation des idées et des conséquences ». À la base, Le Bon repère le mécanisme dynamique de la contagion. La contagion est assurée par les premiers “apôtres” qui eux-mêmes sont le résultat d'un processus de “suggestion”. Pour Le Bon, ce sont les affirmations qui entraînent l'adhésion des foules, non les démonstrations. L'affirmation s'appuie sur un médium autoritaire, dont le “prestige” est l'arme par excellence.

    Le Bon est aussi historien. Il trouve dans l'étude des actions historiques le terrain privilégié de sa réflexion. Deux auteurs ont marqué son initiation à la science historique : Fustel de Coulanges et Hippolyte Taine. La lecture de La Cité Antique, ouvrage dû à Fustel de Coulanges, lui fait comprendre l'importance de l'étude de l'âme humaine et de ses croyances afin de mieux comprendre les institutions. Mais Taine est le véritable maître à penser de Le Bon. Les éléments suivants sous-tendent, selon Taine, toute compréhension attentive des civilisations : la race, le milieu, le moment et, enfin, l'art. La théorie de la psychologie des foules résulte d'une synthèse additive de ces diverses composantes. Mais Le Bon va plus loin : il construit une définition précise, “scientifique”, de la foule. L'âme collective, mélange de sentiments et d'idées caractérisées, est le creuset de la “foule psychologique”. Le Bon parle d'unité mentale…

    Un autre auteur influence beaucoup Le Bon. Il s'agit de Gabriel de Tarde. Ce magistrat, professeur de philosophie au Collège de France, est à l'origine de la “loi de l’imitation”, résultat d'études approfondies sur la criminalité. La psychologie des foules, théorie de l'irrationnel dans les mentalités et les comportements collectifs (titre de la première partie), offre à Gustave Le Bon une théorie explicative de l'histoire et des communautés humaines dans l'histoire. À travers elle, l'auteur aborde de nombreux domaines : les concepts de race, nation, milieu sont soumis à une grille explicative universelle.

    Une nouvelle philosophie de l'histoire

    Le Bon se permet aussi une analyse précise des institutions politiques européennes : ainsi sont décortiquées les notions de suffrage universel, d'éducation, de régime parlementaire. L'actualité fait aussi l'objet d'une approche scientifique : Le Bon analyse les phénomènes contemporains de la colonisation, du socialisme, ainsi que les révolutions et la montée des dictatures. Enfin, Le Bon traite de la violence collective au travers de la guerre, abordant avec une prescience remarquable les concepts de propagande de guerre, des causes psychologiques de la guerre, etc. Tous ces éléments partiels amènent Le Bon à dégager une nouvelle philosophie de l'histoire, philosophie qui induit non seulement une méthode analytique, mais aussi et surtout les facteurs d'agrégation et de désintégration des peuples historiques (plus tard, à sa façon, Ortega y Gasset parlera, dans le même sens, de peuples “vertébrés” et “invertébrés”). La civilisation est enfin définie, donnant à Le Bon l'occasion d’aborder une des questions les plus ardues de la philosophie européenne, celle que Taine avait déjà abordé et celle que Spengler et Toynbee aborderont.

    G. Le Bon est un auteur inclassable. Profondément pessimiste parce que terriblement lucide à propos de l'humanité, Le Bon utilise les outils les plus “progressistes” de son époque. Il sait utiliser les armes de la science tout en prévenant ses lecteurs des limites de son objectivité. Observateur des lois permanentes du comportement collectif, Le Bon est un historien convaincu. Il comprend très vite l'importance, en politique, de la mesure en temps. L'histoire est le résultat d'une action, celle qu'une minorité imprime sur l'inconscient des masses. Il constate que cette influence des minorités agit rarement sur la mentalité, donc sur les institutions de ses contemporains. Il y a donc un écart historique entre l'action et la transformation effective du réel. L'élaboration d'une idée est une étape. La pénétration concrète de cette idée est l'étape suivante. Son application enfin, constitue une autre étape. Cette mesure au temps vaut au fond pour tous les domaines où l'homme s'implique. Dans l'histoire bien sûr mais aussi dans la science, dans le politique. Le grand homme politique est simplement celui qui pressent le futur de son présent. Il est la synthèse vivante et dynamique des actions posées par les générations précédentes. L'histoire du passage de l'inconscient au conscient est aussi à la mesure de ce temps. Les institutions et le droit sont les fruits de l'évolution des mentalités.

    Au-delà des misères de la droite et de la gauche

    Le livre de Catherine Rouvier a un immense mérite : comprendre, au travers de l'œuvre de Le Bon, comment l'histoire des idées politiques est passée du XIXe au XXe siècle. La multiplicité des questions abordées par l'auteur est le miroir de l'immense variété des outils de réflexion utilisés par Le Bon. Les idées politiques de Gustave Le Bon supportent mal une classification simplette. Si la droite libérale lance aujourd'hui une tentative de récupération de Le Bon et si la gauche continue à dénoncer ses théories, on peut déceler dans ces deux positions, au fond identiques même si elles sont formellement divergentes, une même incompréhension fondamentale de la théorie de Le Bon. Les idées politiques de ce sociologue de l'âge héroïque de la sociologie, dont le soubassement psychologique est présenté ici, ne sont en fait ni de droite ni de gauche. La dialectique d'enfermement du duopole idéologique moderne refuse catégoriquement toute pensée qui n'est pas immédiatement encastrée dans une catégorie majeure. C'est le cas de Le Bon. Catherine Rouvier compare d'ailleurs, avec beaucoup de pertinence, cette originalité à celle des travaux de Lorenz (cf. Postface, p. 251 et s.). Le Bon exprime bien l’adage très connu de Lénine : les faits sont têtus…

    Les idées politiques de Gustave Le Bon, Catherine Rouvier, PUF, 1986. [rééd.  TerraMare, 2012]

    ► Ange Sampieru, Vouloir n°35/36, 1987.

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    ♦ Sur la multitude :

    • « Nous sommes à l'époque des masses, les masses se prosternent devant tout ce qui est massif. » Nietzsche, Par delà Bien-Mal, § 241
    • « La foule est plus susceptible d'héroïsme que de moralité. » G. Le Bon, Aphorismes du temps présent
    • « La preuve du pire, c'est la foule. » Sénèque, De beatam vitam
    • « Non, le mal est enraciné en chacun, et la foule placée devant l'alternative vie-mort crie “La mort ! La mort !” comme les Juifs répondaient à Ponce-Pilate “Barabas ! Barabas !” . » M. Tournier, Le Roi des Aulnes
    • « Une société de masse n'est rien de plus que cette espèce de vie organisée qui s'établit automatiquement parmi les êtres humains quand ceux-ci conservent des rapports entre eux mais ont perdu le monde autrefois commun à tous. » H. Arendt, La Crise de la culture
    • « Il faut se séparer, pour penser, de la foule / Et s'y confondre pour agir. » Lamartine
    • « La maturité des masses consiste en leur capacité de reconnaître leurs propres intérêts. » A. Koestler, Le Zéro et l'Infini
    • « En fait, la plupart du temps, la masse les précède, leur indique le chemin en silence, mais d'un silence qui n'est pas moins efficace puisque c'est de leur capacité à savoir l'écouter que ces “grands hommes” tirent leur pouvoir. » M. Maffesoli, La Transfiguration du politique
    • « Toute la publicité, toute l'information, toute la classe politique sont là pour dire aux masses ce qu'elles veulent. » / « L'énergie informatique, médiatique, communicationnelle dépensée aujourd'hui ne l'est plus que pour arracher une parcelle de sens, une parcelle de vie à cette masse silencieuse. » J. Baudrillard, Les Stratégies fatales.

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    ♦ Ressources :


    ♦ Études :


     

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    Pour Gustave Le Bon, les peuples ne réagissent pas rationnellement, selon les critères posés par le rationalisme optimiste, que raillait déjà Voltaire dans son Candide. La force, qu'elle soit physique ou qu'elle relève des facultés de persuasion, domine le jeu du politique. L'empirisme sans fards de Le Bon, couplé à une superbe clarté d'exposé, a connu un formidable succès de librairie en son temps. Il a ensuite été boude par ceux qui préfèrent le moralisme aux faits. Comme pour Machiavel, l'essence du politique, d’après Le Bon, s'est révélé à l’âge des Condottiere de la première Renaissance italienne (photo : statue de bronze du Condottiere vénitien Bartolomeo Colleoni par Verrochio).

     

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    Sur le parcours de Gustave Le Bon

    CNRS Éditions publie Gustave Le Bon : Parcours d'un intellectuel 1841-1931 de Benoît Marpeau. L'éditeur écrit : « La biographie d'un intellectuel se résume souvent à une analy­se de ses œuvres et à l'évocation des épisodes personnels qui contribuent à en rendre compte. Au-delà de la descrip­tion d'une ascension sociale à la fin du XIXe siècle, le par­cours de Gustave Le Bon, écrivain prolixe qui aborda aussi bien la médecine que l'histoire, la sociologie, la physique ou même l'équitation, est envisagé ici sous un angle diffé­rent. L'auteur a cherché, à travers lui, à éclairer les logi­ques d'organisation des milieux intellectuels au tournant des deux siècles. Une large part de l'ouvrage est ainsi consacrée aux mondes des revues, de l'édition, des salons intellectuels, des instances académiques ou universitaires auxquels Le Bon est sans cesse confronté et où se joue sa carrière. L'étude de ses écrits s'attache à saisir les attentes sociales auxquelles ils peuvent répondre comme à mesurer l'influence de Le Bon dans quelques milieux sociaux déterminés (haute hiérarchie militaire, milieux d'affaires, institutions scientifiques).

    Benoît MARPEAU, Gustave Le Bon : Parcours d'un intellectuel 1841-1931, 2000, CNRS Editions, 374 p.

    ► Pierre Monthélie, Nouvelles de Synergies Européennes n°51, 2001.

     

    Le Bon

    On rencontre beaucoup d’hommes parlant de libertés, mais on en voit très peu dont la vie n’ait pas été principalement consacrée à se forger des chaînes. (Gustave Le Bon)

     

    Citations de Gustave Le Bon

     

    ◘ nota bene ; Les citations de 1 à 131 sont extraites de : Aphorismes du temps présent, Les amis de Gustave Le Bon, 1978 ; de 132 à 212 : Les incertitudes de l'heure présente (extraits), Les Amis de Gustave Le Bon, 1978. Ont été rajoutés entre crochets le numéro de page.

    Le Bon

     

    1. On ne se conduit pas avec son intelligence mais avec son caractère. [155]
    2. On ne saurait juger des sentiments d'un être d'après sa conduite dans un cas déterminé. L'homme d'une circonstance n'est pas celui de toutes les circonstances. [156]
    3. Supposer chez les autres des sentiments identiques à ceux qui nous mènent, est se condamner à ne jamais les comprendre. [157]
    4. Quand on ne gêne pas par sa volonté, on nuit souvent par son inertie. [157]
    5. Les œuvres importantes résultent plus rarement d'un grand effort que d'une accumulation de petits efforts. [157]
    6. La vanité est pour les imbéciles une puissante source de satisfaction. Elle leur permet de substituer aux qualités qu'ils n'acquerront jamais, la conviction de les avoir toujours possédées. [157]
    7. Nul besoin d'être loué quand on est sûr de soi. Qui recherche la louange doute de sa propre valeur. [158]
    8. Appartenir à une école, c'est perdre sa personnalité ; ne pas appartenir à une école, c'est abdiquer toute possibilité de prestige. [158]
    9. Les grandes pensées viennent de l'esprit et non du cœur comme on l'a soutenu, mais c'est du cœur qu'elles tirent leur force. [158]
    10. Le caractère et l'intelligence étant rarement réunis, il faut se résigner à choisir ses amis pour leur caractère et ses relations pour leur intelligence. [158]
    11. On n'est pas maître de ses désirs, on l'est souvent de sa volonté. [159]
    12. Une volonté forte a le plus souvent un désir fort pour soutien. Le désir est l'âme de la volonté.  [159]
    13. En matière de sentiment, l'illusion crée vite la certitude. [161]
    14. Les sentiments simulés finissent quelquefois par devenir des sentiments éprouvés. [161]
    15. Les diverses formes de logiques : mystique, sentimentale et rationnelle n'ont pas de commune mesure. Elles peuvent se superposer mais non se concilier. [161]
    16. Ce qu'on fait par orgueil est souvent supérieur à ce qu'on accomplit par devoir. [161]
    17. Démontrer qu'une chose est rationnelle ne prouve pas toujours qu'elle soit raisonnable. [162]
    18. L'homme ne possède que deux certitudes absolues : le plaisir et la douleur. Elles orientent toute sa vie individuelle et sociale. [163]
    19. Les grands manieurs d'hommes furent toujours des créateurs de désirs. Les réformateurs ne font que substituer un désir à un autre désir. [164]
    20. Selon les divers ordres d'activité, la femme est inférieure ou supérieure à l'homme. Elle est rarement son égale. [166]
    21. La femme ne pardonne pas à l'homme de deviner ce qu'elle pense à travers ce qu'elle dit. [167]
    22. Dominer ou être dominée, il n'y a pas, pour l'âme féminine, d'autre alternative. [167]
    23. L'homme ne croit guère la femme que quand elle ment. Il la condamne ainsi souvent à mentir. [167]
    24. En amour, quand on demande des paroles, c'est qu'on a peur d'entendre les pensées. [167]
    25. L'amitié est plus souvent une porte de sortie qu'une porte d'entrée de l'amour. [168]
    26. On n'est pas toujours digne de l'amour qu'on provoque, on l'est généralement des amitiés qu'on inspire. [169]
    27. L'amour devenu clairvoyant est bien près de finir. [169]

    28. Une opinion peut avoir des origines affectives, mystiques ou rationnelles. L'origine rationnelle est la plus rare. [170]
    29. Le milieu crée nos opinions. Les passions et l'intérêt les transforment. [170]
    30. Il faut posséder un esprit très indépendant pour se créer cinq ou six opinions personnelles dans le cours de l'existence. [171]
    31. Il n'y a guère aujourd'hui de journaux assez indépendants pour permettre à leurs rédacteurs des opinions personnelles. [172]
    32. En politique, les choses ont moins d'importance que leurs noms. Déguiser sous des mots bien choisis, les théories les plus absurdes, suffit souvent à les faire accepter. [174]
    33. Chez beaucoup d'hommes, la parole précède la pensée. Ils savent seulement ce qu'ils pensent après avoir entendu ce qu'ils disent. [175]
    34. La contagion mentale est le plus sûr agent de propagation des opinions et des croyances. Les convictions politiques ne se fondent guère autrement, on tâche ensuite de leur donner un aspect rationnel pour les justifier. [176]
    35. L'art des grands meneurs est de susciter chez ceux qu'ils entraînent des personnalités nouvelles. [177]
    36. Pour acquérir une autorité momentanée, il suffit généralement de persuader qu'on la possède. [177]
    37. On domine plus facilement les peuples en excitant leurs passions qu'en s'occupant de leurs intérêts. [177]
    38. Une erreur, auréolée de prestige, exercera toujours plus d'action qu'une vérité sans prestige. [178]
    39. Vouloir imposer nos institutions, nos coutumes et nos lois aux indigènes d'une colonie, c'est prétendre substituer au passé d'une race le passé d'une autre race. [182]
    40. Créer des idées qui influenceront les hommes, c'est mettre un peu de soi-même dans la vie de ses descendants. [183]
    41. La foule ne retient guère des évènements que leur côté merveilleux. Les légendes sont plus durables que l'histoire. [186]
    42. Le poids du nombre tend chaque jour à se substituer au poids de l'intelligence. Mais si le nombre peut détruire l'intelligence, il est incapable de la remplacer. [188]
    43. Les foules comprennent rarement quelque chose aux évènements qu'elles accomplissent. [188]
    44. Les grandes assemblées possèdent les principales caractéristiques des foules : Niveau intellectuel médiocre, excitation excessive, fureurs subites, intolérance complète, obéissance servile aux meneurs. [189]
    45. L'homme médiocre augmente sa valeur en faisant partie d'un groupe ; l'homme supérieur la diminue. [190]
    46. L'élite d'un peuple crée ses progrès, les individus moyens font sa force. [193]
    47. Les progrès d'un peuple ne sont déterminés ni par les gouvernements ni par les révolutions, mais par la somme des efforts des individus qui la composent. [194]
    48. Les hommes en société ne pouvant vivre sans tyrannie, la plus acceptable est encore celle des lois. [195]
    49. Les lois stabilisent les coutumes, elles peuvent rarement en créer. [196]
    50. Une loi qui ne sanctionne pas simplement la coutume, c'est-à-dire l'expérience du passé, ne fait que codifier notre ignorance de l'avenir. [197]
    51. Croire, comme les politiciens, à la puissance transformatrice des lois, c'est oublier que derrière les phénomènes visibles, se trouvent toujours des forces invisibles qui les déterminent. [197]
    52. Un délit généralisé devient bientôt un droit. [198]
    53. Dès qu'on possède la force, on cesse d'invoquer la justice. [199]
    54. On ne peut opposer le droit à la force, car la force et le droit sont des identités. Le droit est de la force qui dure. [199]
    55. Une vertu pratiquée sans effort est une qualité, non une vertu. [201]
    56. La morale s'apprend seulement par la pratique. Elle fait partie, comme les arts, de ces connaissances que ne sauraient enseigner les livres. [201]
    57. Le même sentiment peut être appelé vice ou vertu suivant son utilité sociale. Étendu à la famille, à la tribu, à la patrie, l'égoïsme individuel devient une vertu. L'orgueil, défaut individuel, est également une vertu collective. [202]
    58. Possible entre individus, la tolérance ne l'est jamais entre collectivités. [203]
    59. L'intolérance représente souvent dans la vie des peuples une vertu nécessaire à l'action. [203]
    60. Excuser le mal, c'est le multiplier. [203]
    61. Dans le domaine moral, l'homme moderne détruit plus vite qu'il ne bâtit. [203]
    62. Les gens vertueux se vengent souvent des contraintes qu'ils s'imposent par l'ennui qu'ils inspirent. [204]
    63. On ne peut rien sur l'homme dont l'idéal est de sacrifier sa vie pour une croyance. [205]
    64. Incapable de vivre sans certitude, l'homme préférera toujours les croyances les moins défendables aux négations les plus justifiées. [208]
    65. L'intolérance de certains libres penseurs, résulte fréquemment de la religiosité inconsciente dont l'atavisme a rempli leurs âmes. [208]
    66. La libre pensée ne constitue souvent qu'une croyance, qui dispense de la fatigue de penser. [208]
    67. La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent l'histoire. Du fond de leurs tombeaux, de grands hallucinés comme Bouddha et Mahomet, courbent encore des millions d'hommes sous l'enchantement de leurs rêves. [209]
    68. Les peuples survivent rarement à la mort de leurs dieux. [209]
    69. Comme la politique, l'art est guidé par quelques meneurs, suivis d'une foule de menés. [210]
    70. Le beau, c'est ce qui nous plaît, et ce qui nous plaît se détermine moins par le goût personnel, que par celui des personnes influentes, dont la contagion mentale impose le jugement. [211]
    71. Le véritable artiste crée, même en copiant. [212]
    72. La force des rites est telle, qu'ils survivent longtemps à la foi qui les avaient [sic] fait naître. [214]
    73. On rencontre rarement un homme acceptant d'exposer sa vie pour une vérité rationnelle. On en trouve aisément des milliers prêts à se faire tuer pour une croyance. [217]
    74. Lorsqu'une question soulève des opinions violemment contradictoires, on peut assurer qu'elle appartient au cycle de la croyance et non à celui de la connaissance. [217]
    75. L'intolérance est la compagne nécessaire des convictions fortes. Entre sectateurs de croyances voisines, elle est beaucoup plus accentuée qu'entre défenseurs de dogmes sans parenté. [218]
    76. L'hypothèse est une croyance souvent prise pour une connaissance. [218]
    77. Une croyance n'étant ni rationnelle, ni volontaire, aucune des absurdités qu'elle peut enseigner ne saurait nuire à sa propagation. [218]
    78. Ne pas croire les choses possibles, c'est les rendre impossibles. Une des forces de la foi est d'ignorer l'impossible. [219]
    79. L'éducation est l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient.  [220]
    80. Instruire n'est pas éduquer. L'instruction enrichit la mémoire. L'éducation crée chez l'homme des réflexes utiles et lui apprend à dominer les réflexes nuisibles. [221]
    81. Quelques années suffisent pour instruire un barbare. Il faut parfois des siècles pour l'éduquer. [221]
    82. Développer chez l'homme la réflexion, le jugement, l'énergie et le sang-froid, serait autrement nécessaire que de lui imposer l'insipide phraséologie, qui constitue l'enseignement scolaire. [221]
    83. Confiner l'esprit dans l'artificiel et le rendre incapable d'observation, est le plus sûr résultat des méthodes théoriques ne montrant le monde qu'à travers les livres. [221]
    84. Canalisée par une bonne méthode, l'intelligence la plus faible arrive à progresser. [222]
    85. Acquérir une méthode, c'est posséder l'art d'économiser le temps, et, par suite, d'en accroître la durée. [222]
    86. Vouloir enseigner trop de choses empêche l'élève d'en apprendre aucune. Ce principe fondamental semble ignoré ou méconnu de notre Université. [222]
    87. Une des grandes illusions de la démocratie est de s'imaginer que l'instruction égalise les hommes. Elle ne sert souvent qu'à les différencier davantage. [223]
    88. Notre système d'éducation classique a fini par créer une aristocratie de la mémoire, n'ayant aucun rapport avec celle du jugement et de l'intelligence. [223]
    89. Le choix d'un système d'éducation a plus d'importance pour un peuple que celui de son gouvernement. [223]
    90. Des hommes d'élite réunis en groupe ne constituent plus une élite. Pour garder son niveau, l'esprit supérieur doit rester solitaire. [224]
    91. L'élite crée, la plèbe détruit. [225]
    92. Des trois conceptions possibles de la vie : optimiste, pessimiste, résignée, la dernière est peut-être la plus sage, mais aussi la moins génératrice d'action. [227]
    93. L'évolution de la philosophie rationnelle consiste surtout à discuter en termes nouveaux des problèmes fort anciens. [227]
    94. Chaque phénomène a son mystère. Le mystère est l'âme ignorée des choses. [228]
    95. Le matérialisme a prétendu se substituer aux religions, mais aujourd'hui la matière est devenue aussi mystérieuse que les dieux qu'elle devait remplacer. [231]
    96. Une des supériorités du savant sur l'ignorant est de sentir où commence le mystère. [231]
    97. Le besoin de certitude a toujours été plus fort que le besoin de vérité. [235]
    98. La valeur pratique d'une vérité se mesure au degré de croyance qu'elle inspire. [235]
    99. Revêtir l'erreur d'une forme séduisante, suffit souvent pour la faire accepter comme vérité. [236]
    100. C'est nuire à la découverte de la vérité que de l'apprécier, comme les pragmatistes, d'après son degré d'utilité. [236]
    101. Une vérité est une étape provisoire sur une route qui n'a pas de fin. [237]
    102. Il y a des vérités absolues dans le temps mais non dans l'éternité. [237]
    103. Présentée sous forme mathématique, l'erreur acquiert un grand prestige. Le sceptique le plus endurci attribue volontiers aux équations de mystérieuses vertus. [237]
    104. Une illusion tenue pour vraie agit comme une vérité. [237]
    105. La valeur attribuée à une doctrine dépend beaucoup moins de la justesse de cette doctrine que du presige possédé par celui qui l'énonce. [238]
    106. Une vérité trop claire cesse bientôt d'être une vérité féconde. [238]
    107. L'intelligence fait penser. La croyance fait agir. [241]
    108. Si l'homme avait commencé par penser au lieu l'agir, le cycle de son histoire serait clos depuis longtemps. [241]
    109. Illusoires ou réelles, les certitudes sont génératrices d'action. L'homme privé de certitudes serait comme un vaisseau sans gouvernail, une machine sans moteur. [241]
    110. L'absurde et l'impossible n'ont jamais empêché une croyance suffisamment forte de faire agir. [241]
    111. Savoir ce qu'on doit faire n'est pas du tout savoir ce qu'on fera. [242]
    112. Les propositions admises sans discussion deviennent rarement des mobiles d'action. [242]
    113. La pensée sans action est un vain mirage, l'action sans pensée un vain effort. [243]
    114. Contrairement aux idées démocratiques, la psychologie enseigne que l'entité collective, nommée Peuple, est très inférieure à l'homme isolé.
      (Aphorismes du temps présent, trad. #551 &Le démocratique besoin de paraître est le plus coûteux et le moins profitable des besoins. *(, p.244, Les amis de Gustave Le Bon, 1978)
    115. La soif d'égalité n'est souvent qu'une forme avouable du désir d'avoir des inférieurs et pas de supérieurs. [245]
    116. L'imprécision des doctrines socialistes est un élément de leur succès. Il importe pour un dogme de ne se préciser qu'après avoir triomphé. [247]
    117. Substituer l'initiative et la responsabilité collective à l'initiative et à la responsabilité individuelles, c'est faire descendre l'homme très bas sur l'échelle des valeurs humaines. [249]
    118. Reculer devant l'effort qu'on croit inutile, est renoncer d'avance à tout succès. [250]
    119. Les seules révolutions durables sont celles de la pensée. [252]
    120. L'être vraiment malheureux est celui à qui on persuade que son était est misérable. Ainsi procèdent les meneurs pour faire les révolutions. [253]
    121. Les révolutions qui commencent résultent le plus souvent de croyances qui finissent. [255]
    122. La première phase d'évolution d'une démocratie triomphante est de détruire les anciennes aristocraties, la seconde d'en créer de nouvelles. [258]
    123. Un peuple qui réclame sans cesse l'égalité est bien près d'accepter la servitude. [259]
    124. Toute la politique se ramène à ces deux règles, savoir et prévoir. [260]
    125. Un gouvernement n'est pas le créateur d'une époque, mais sa création. [260]
    126. Juger un évènement inévitable, c'est en faire une fatalité. [261]
    127. En politique, comme dans la vie, le succès appartient généralement aux convaincus et rarement aux sceptiques. [261]
    128. En politique, il est moins dangereux de manquer d'idées directrices que d'en avoir de fausses. [262]
    129. Le plus sûr moyen de détruire le principe d'autorité est de parler à chacun de ses droits et jamais de ses devoirs. Tous les hommes sont prêts à exercer les premiers, très peu se préoccupent des seconds. [264]
    130. Le rôle du savant est de détruire les chimères, celui de l'homme d'État de s'en servir. [265]
    131. L'homme supérieur sait utiliser la fatalité, comme le marin utilise le vent, quelle que soit sa direction. [268]
    132. Le nombre des soldats victimes de la grande guerre est connu. Celui des idées et des croyances détruites par elle reste encore ignoré. [282]
    133. La vérité, pour la grande majorité des hommes, étant ce qu'ils croient, c'est surtout avec leurs croyances qu'on doit gouverner les peuples. [283]
    134. Une des graves difficultés de la politique est l'obligation de gouverner avec des idées tenues pour vraies par les multitudes alors que ces idées sont erronées. [283]
    135. Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit toujours à une oligarchie : permanent dans le régime monarchique, éphémère dans le régime démocratique. [284]
    136. Reculer devant un danger a pour résultat certain de le grandir. [285]
    137. Un ministre ne saurait être le même homme au pouvoir et hors du pouvoir. Au pouvoir, il s'occupe nécessairement des intérêts généraux. Hors du pouvoir, il perçoit seulement ses intérêts personnels, dont le plus essentiel est de remonter au pouvoir. [285]
    138. Si destructive que soit une croyance politique, elle trouve toujours pour la défendre des intellectuels dont les ambitions dépassaient les capacités. [289]
    139. Dès qu'elles atteignent un certain degré, les croyances mystiques, religieuses ou politiques, deviennent fatalement destructives. [290]
    140. Une des forces du convaincu est de ne pas discuter la valeur rationnelle de sa croyance. [290]
    141. En politique et en religion, le rêve des convaincus fut toujours de pouvoir massacrer sans pitié les hommes qui ne pensent pas comme eux. [291]
    142. En politique, une vérité indiscutée n'est souvent qu'une erreur suffisamment répétée. [291]
    143. Constituer un parti politique revient généralement à revêtir de noms nouveaux des choses fort anciennes. [293]
    144. Une des plus fréquentes sources d'erreurs politiques est d'attribuer à des causes uniques des événements de causes nombreuses et compliquées. [296]
    145. La crainte des électeurs, la peur des responsabilités, la préoccupation exclusive de l'heure présente, constituent pour un homme politique moderne trois sources d'erreur auxquelles il est difficile d'échapper. [296]
    146. Suivre toujours l'opinion mobile des multitudes, c'est se résigner à ne rien prévoir, rien empêcher, rien pouvoir. [297]
    147. Bien que la politique soit certainement l'art dont la pratique exigerait le plus de jugement, c'est celui où il s'en dépense le moins. [297]
    148. Depuis les origines de l'histoire, les relations entre peuples faibles et peuples forts furent exactement celles du gibier avec le chasseur. [305]
    149. L'idée finit quelquefois par dominer le canon, mais privée de la protection du canon elle reste sans force. [305]
    150. Ce n'est pas à la liberté mais à la servitude que beaucoup de révolutionnaires modernes aspirent sans le savoir. La liberté n'est conçue par eux que sous forme de soumission à un maître dont les moindres paroles sont des oracles. Toutes les révolutions modernes se terminent par la création d'un autocrate. [313]
    151. En politique internationale, les coups d'épingle répétés finissent par engendrer des coups de canon. [317]
    152. Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable qu'un ennemi déclaré. L'alliance d'un peuple faible avec un peuple fort ne constitue généralement pour le peuple faible qu'une forme atténuée de la servitude. [323]
    153. Dès que le principe d'autorité s'introduit dans une science, le développement de cette science s'arrête. [328]
    154. Une des erreurs démocratiques les plus répandues est de croire que les lois peuvent établir des coutumes. En réalité, les coutumes engendrent finalement des lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes. [329]
    155. La force ne prime pas le droit, mais le droit ne se démontre que par la force. [330]
    156. Le droit sans force est comparable aux décors de forteresse peints sur les toiles d'un théâtre. Incapables de résister au moindre choc, ils ne conservent leur aspect que si l'on n'y touche pas. [330]
    157. L'extrémisme observé chez tous les partis révolutionnaires est un état mental où l'homme, dominé par une idée fixe, devient incapable de percevoir les réalités et leurs conséquences. [336]
    158. Les extrémistes de toutes opinions possèdent, malgré la divergence des buts poursuivis, des caractères identiques. L'extrémiste sincère est mystique, violent et borné. [336]
    159. Un extrémiste qui possèderait quelque trace de jugement, de sens critique et de clairvoyance cesserait aussitôt d'être extrémiste. [336]
    160. Le socialisme aux États-Unis diffère totalement du socialisme européen. L'idéal du travailleur américain est de devenir patron, alors que l'ouvrier latin rêve surtout la suppression du patron. [339]
    161. Si la jalousie, l'envie et la haine pouvaient être éliminés de l'univers, le socialisme disparaîtrait le même jour. [339]
    162. La discipline rigide acceptée par les adeptes du syndicalisme montre à quel point il deviendra despotique. On peut se demander si l'esclavage total de l'individu ne constitue pas l'aboutissement nécessaire de l'évolution démocratique. [342]
    163. La liberté n'est, le plus souvent, pour l'homme que la faculté de choisir sa servitude. [347]
    164. La prédominance actuelle de la technique confère à l'ingénieur et à l'ouvrier une autorité comparable à celle des hommes d'Église pendant le moyen âge. [349]
    165. Bien des révolutions seront, sans doute, encore nécessaires pour prouver que les changements d'institutions politiques ont une influence très faible sur la vie des nations. C'est la mentalité des peuples et non les institutions qui détermine leur histoire. [352]
    166. Les livres d'histoire révèlent surtout les croyances de leurs auteurs. [357]
    167. Des ententes provisoires sont supérieures aux alliances parce qu'une alliance, quelle que soit sa forme, ne survit pas à l'évanouissement des intérêts qui la firent naître. [359]
    168. Le grand talent des historiens doués de prestige est de rendre vraisemblables les invraisemblances de l'histoire. [359]
    169. Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer que l'histoire classique est le récit d'évènements aussi incompris de leurs auteurs que des écrivains qui les racontèrent. [359]
    170. Vouloir interpréter au point de vue rationnel un sentiment ou une croyance, c'est s'interdire de les comprendre. Le rationnel dont le rôle se montre si grand dans la genèse des découvertes exerce une très faible influence dans la vie des peuples. [360]
    171. Les contes, les légendes, les oeuvres d'art, les romans même, sont beaucoup plus véridiques que les livres d'histoire. Ils expriment la sensibilité d'une époque, alors que le langage rationnel des historiens ne la fait pas connaître. [361]
    172. Notre opinion des choses doit naturellement varier avec l'évolution de ces choses. L'ignorant seul possède des opinions invariables. [361]
    173. Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne changeant jamais d'idées qu'avec ceux qui en changent constamment. [362]
    174. On trouve plus facilement mille hommes prêts à obéir qu'un seul capable de prendre une initiative. [364]
    175. Ne nous plaignons pas trop de voir l'hypocrisie gouverner les hommes. Le monde deviendrait vite un enfer si l'hypocrisie en était bannie. [364]
    176. L'être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire. [365]
    177. Une des grandes causes de faiblesse des peuples latins tient à ce que tout le personnel dirigeant est issu d'examens universitaires prouvant la mémoire des candidats, mais nullement les qualités de caractère qui font la valeur de l'homme dans la vie. [366]
    178. La raison se met facilement au service des sentiments, alors que ces derniers se mettent rarement au service de la raison. Cette loi psychologique explique l'origine de guerres qu'aucun argument rationnel ne pourrait justifier. [368]
    179. L'habitude, permettant de canaliser les intuitions et réfréner les impulsions, constitue un guide de la vie plus sûr que tous les enseignements des livres. [369]
    180. La nourriture intellectuelle donnée par l'instruction est comparable à la nourriture matérielle. Ce n'est pas ce qu'on mange qui nourrit, mais seulement ce qu'on digère. [371]
    181. Beaucoup de nos idées sociales seront transformées lorsqu'on découvrira qu'un ouvrier habile est intellectuellement fort supérieur à un bachelier médiocre. [371]
    182. Il n'est d'éducation utile que celle cultivant les aptitudes spéciales de chaque être. On obtient alors tout ce que l'élève peut donner sans exiger un inutile travail. [371]
    183. En imposant à tous les élèves une instruction identique, on obtient un minimum de rendement avec un maximum d'efforts. [371]
    184. La discipline peut remplacer bien des qualités. Aucune ne remplace la discipline. [373]
    185. Le jugement sans volonté est aussi inutile que la volonté sans jugement. [373]
    186. Les foules et les individus de mentalité inférieure possèdent ce caractère commun d'être fortement influencés par les évènements présents et très peu par leurs conséquences, si inévitables qu'elles puissent être. [377]
    187. L'erreur individuelle est tenue pour vérité dès qu'elle devient collective. Aucun argument rationnel ne peut alors l'ébranler. [377]
    188. Une collectivité n'a d'autre cerveau que celui de son meneur. [378]
    189. Croyances politiques et croyances religieuses ont un même mécanisme de propagation. L'affirmation, la répétition, le prestige et la contagion suffisent à créer des suggestions auxquelles les collectivités résistent rarement. [378]
    190. La mentalité grégaire des foules permettra toujours aux meneurs d'imposer une doctrine quelconque. Les plus absurdes croyances ne manquèrent jamais d'adeptes. [379]
    191. Les découvertes individuelles transforment les civilisations. Les croyances collectives régissent l'histoire. [381]
    192. La grande force des décisions collectives réside dans le pouvoir mystique que le nombre exerce sur l'âme des multitudes. C'est pour cette raison que les chefs d'État sont obligés de paraître s'appuyer sur l'opinion populaire. [381]
    193. Si la publicité des journaux constitue un moyen de persuasion très efficace, c'est que peu d'esprits se trouvent assez forts pour résister au pouvoir de la répétition. Chez la plupart des hommes, elle crée bientôt la certitude. [383]
    194. En matière scientifique, pour être cru il faut prouver. En politique, les discours d'un orateur doué de prestige suffisent à créer d'imaginaires certitudes. [384]
    195. La presse canalise l'opinion beaucoup plus qu'elle ne la dirige. Elle sert aussi à condenser en termes nets des milliers de petites opinions fragmentaires trop incertaines pour être clairement formulées. [384]
    196. C'est s'illusionner sur les hommes d'État que s'imaginer qu'ils apporteront dans leurs actes l'énergie manifestée dans leurs discours. [384]
    197. Croire qu'on doit croire, c'est déjà croire. [393]
    198. Les chrétiens qualifiant d'absurde l'adoration du crocodile par les Égyptiens ou du serpent par les Hindous ne se doutent pas que leurs descendants jugeront aussi absurde l'adoration d'un Dieu jugeant nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter une désobéissance à ses ordres. [396]
    199. Le vrai miracle du Christianisme est d'avoir pu faire accepter pendant vingt siècles à des esprits capables de raisonner la prodigieuse légende d'un Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice et fabricant un enfer éternel pour y punir ses créatures. [397]
    200. Vouloir comprendre trop vite est se condamner à ne jamais comprendre. [399]
    201. Vivre c'est changer. Le changement est l'âme des choses. [400]
    202. Le savant est souvent embarrassé pour déterminer les causes d'un phénomène. L'ignorant ne l'est jamais. [401]
    203. Les hommes se passent facilement de vérités. Ils n'ont jamais vécu sans certitudes. [402]
    204. Il faut parfois longtemps pour qu'une vérité démontrée devienne une vérité acceptée. [404]
    205. Les faits scientifiquement démontrés restent immuables mais leur explication varie avec les progrès de la connaissance. […] L'atome, jadis miracle de simplicité, est devenu miracle de complexité. [404]
    206. La mort intellectuelle commence dès que les opinions deviennent trop fixées pour changer. L'homme, même resté jeune, entre alors dans le domaine des morts. Le présent et l'avenir ne sont plus concevables pour lui qu'enveloppés de passé. [408]
    207. L'espérance de posséder les choses rend-elle plus heureux que la possession de ces choses ? Répondre à cette question impliquerait la connaissance d'un thermomètre du bonheur. [410]
    208. La hardiesse sans jugement est dangereuse ; le jugement sans hardiesse, inutile. [410]
    209. Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir. [411]
    210. La vieillesse représente souvent une forme peu atténuée de la servitude. [411]
    211. L'injustice dont on profite devient vite de la justice. [411]
    212. Les idées fixes rendent impossible la perception des réalités les plus visibles. Bien voir est souvent aussi difficile que prévoir. [413]

     


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