• Urbanisme

    L'urbanisme, du sacré au post-moderne

    La ville, espace du sacré et du politique a connu, par la mise en circulation de la raison dans la rue, une involution réductrice à la juxtaposition d’œuvres d’art. Celles-ci obéissent à une morale artistique nouvelle qui est celle de la nouvelle classe dominante : la bourgeoisie.

    L’architecture et l’urbanisme se sont ainsi retournés contre la ville. Le mouvement moderne constitue le point culminant de ce retournement dans sa formulation esthétique. Mais son dépassement constitue-t-il pour autant une réconciliation avec la ville ?

    Tous les peuples qui ont cherché à jouer un rôle dans l’histoire ont construit des villes. Spengler notait : « … toutes les grandes cultures sont des cultures citadines. (…) L’histoire universelle est l’histoire des cités » (Le déclin de l’Occident). Dès l’origine, la construction des villes a été profondément dépendante de l’état des rapports sociaux. Leur conception est le reflet d’un regard spécifique de la communauté sur elle-même. La ville est un miroir des rapports entretenus par les hommes entre eux. Mais la ville n’est pas qu’une superstructure de rapports sociaux. Les conceptions qui ont présidé à la naissance de chaque cité retentissent dans le futur longtemps et ne sont pas un simple socle passif de mouvements historiques. Aussi les conceptions en matière d’art et de bâtir les villes sont-elles tout autre chose que l’addition de recettes techniques.

    Le mot urbanisme vient du latin urbs (ville) ; il a été créé par l’architecte espagnol Cerda en 1867. Les nécessaires qualités d’utilisabilité — mais non de stricte “utilité” — de l’art de bâtir en font une activité technique, qui fait appel aux savoir-faire existants et pousse à leurs développements : construction des enceintes et remparts, recherche des moyens de transports les mieux adaptés… Sous cet angle technique, c’est donc l’art de résoudre des problèmes techniques de construction et d’utilisation de l’espace. Mais de même que l’essence de l’économie ne peut être ramenée au problème de la rareté — celle des biens ou celle du travail — l’essence de l’urbanisme ne se résume pas à la gestion de l’espace.

    Aménager et imaginer

    Quand José Ortega y Gasset affirme au début du siècle : « Trouver de la place devient le problème de tous les instants » (La révolte des masses), son propos illustre la transformation des hommes en masses qui est le fait des États modernes. La question de la place existe par rapport à certaines contraintes d’efficacité (rapidité de communication, création de pôles d’attractions), qui sont le fait de pouvoirs politiques projetant leurs peuples dans un monde de lutte permanente.

    Avant d’être l’art d’aménager, l’urbanisme est l’art d’imaginer. La façon de poser des problèmes n’est pas neutre et définit précisément une culture. L’urbanisme est une production culturelle et c’est pour cela qu’au-delà de la gestion de l’espace, ce qui domine son histoire est le rapport entre des formes et un être collectif différent suivant les espaces et les époques. C’est à cette lumière que prennent leur sens les irrationalités apparentes des villes tenant compte, notamment, de la place des dieux et du pouvoir politique et qui, dans leur variété, témoignent de rapports au monde multiples.

    UrbanismeLe synœcisme athénien

    [Ci-contre : L'Acropole d'Athènes (ill. par Christian Verdun). Exemple de ce que le langage de l'architecture appelle le « synoecisme athénien ». L'ordre qui se manifeste dans la cité grecque est dû, écrit Gaston Bardet, « non à un tracé régulier, mais à la localisation précise de chaque organe là où il doit remplir sa fonction propre ». La Cité grecque fédère de la sorte de petits groupes architecturaux autonomes. Et l'Acropole, au sommet, au point culminant de la ville, dépasse et unit tout à la fois cette fédération, au départ hétérogène]

    Le cas de la cité grecque antique est caractéristique. L’ordre qui s’y manifeste est dû, selon Gaston Bardet, « non à un tracé régulier, mais à la localisation précise de chaque organe là où il doit remplir sa fonction propre. (…) Par la séparation des monuments, par leur balancement, par leur présentation non dans l’axe mais sur les angles — qui traduit le pluralisme originel existant au sein de la cité grecque — Athènes magnifie le synœcisme, autrement dit la fédération de petits groupes autonomes. Enfin, par son Acropole, elle tend à dépasser cette communauté fédérale et prépare le sommet suivant : celui de la communion médiévale » (L’urbanisme, PUF, 1945). En clair, l’urbanisme traduit la structure mentale des peuples. En ce sens, et très logiquement, la méditation sur la meilleure forme urbaine n’est donc pas présente dès le départ dans la pensée grecque. Plusieurs tendances différentes s’affirment au cours des siècles : plan orthogonal de l’architecte et philosophe Hippodamos de Milet, avec la division de la ville en îlots (insulae) dont la taille est différente suivant les quartiers, recherche du monumental et des perspectives (Pergame), avec un plan non orthogonal mais dicté par le relief, développement diffus d’Athènes aux rues tortueuses et aux limites floues. Le flou de ces limites s’explique : la cité grecque est le reflet d’une conception de la citoyenneté non obligatoirement liée à la ville. La cité (polis) est une communauté de citoyens dont l’habitat est dispersé. C’est un concept politique — non un espace bâti —, et la création de villes ne donnera jamais aux citadins plus de droits qu’aux ruraux.

    La ville romaine : un projet politique et religieux

    Plus encore que la cité grecque la ville romaine exprime un projet indissociablement politique et religieux. Il s’analyse notamment dans une institution comme le pomerium (ou pomœrium) qui était l’espace libre aménagé autour de l’enceinte de Rome, dans lequel il était interdit d’habiter et de cultiver. À l’intérieur de l’enceinte de la ville, dont les limites furent plusieurs fois reculées, des règles très précises limitaient le pouvoir des consuls.

    « Un général victorieux — écrit Pierre Grimal — au retour de sa campagne, se voit interdire de franchir la limite pomeriale aussi longtemps qu’il désire demeurer imperator, en attendant, par ex., que le Sénat consente à lui décerner les honneurs du triomphe. Si, même par mégarde, il posait un pied à l’intérieur du pomerium, il perdrait sa qualité et ne pourrait plus aspirer à triompher » (Les villes romaines, PUF, 1971). Ainsi, l’espace de la ville a une forte signification politique et spirituelle. Elle n’est pas seulement manifeste dans la capitale de l’Empire.

    Dans le plan-type des villes romaines sont conjuguées à la fois des exigences techniques de reproductibilité — le plan est conçu pour être utilisable par de simple soldats en campagne — et des constituants qui relèvent non d’une intention pratique, mais religieuse. C’est le cas de l’axe est-ouest (decumanus) coupant l’axe nord-sud (cardo). Pour J.J. Wunenburger, « le plan en croix représente analogiquement le carrefour des orientations cosmiques » (Le sacré, PUF, 1981). Tout particulièrement dans les marges occidentales de l’empire, ce plan est un instrument de romanisation, ou, si l’on en croit les propos prêtés au rebelle breton Galcacus par Tacite, d’« accoutumance à l’esclavage ». La ville romaine n’est en effet pas une simple agglomération d’hommes. Le sol de la ville est consacré aux dieux. Et sur ce sol, fontaines, sanctuaires, lieux de réunion permettent l’éclosion d’une socialité qui font de ces colonies, comme le dit Grimal, « une image de Rome ».

    L’enveloppement du centre

    Même après la chute de l’Empire romain, la ville en Occident reste, comme écrit Jean Pierre Muret, « l’ombre de la ville romaine » (La ville comme paysage, C.R.U, 1980). Le plan radioconcentrique est employé concurremment au plan orthogonal. Bastides et villeneuves, c’est-à-dire les villes liées à des opérations de défrichement ont un tracé irrégulier mais obéissant souvent à la formule de l’enveloppement du centre (l’église) par des cercles concentriques de rues bordées de maisons, d’autres rues partant du centre vers la périphérie (cf. revue Monuments Historiques n°158, août-sept. 1988). Mais les tracés orthogonaux sont de plus en plus fréquents à partir du XIIe siècle. Dans ceux-ci, les places sont considérées comme une des cases du quadrillage. De ce fait, « les rues débouchent aux angles et les courants de circulation restent tangentiels aux côtés » (J.L. Harouel, Histoire de l’urbanisme, PUF, 1981). La tendance du Moyen-Âge est ainsi de considérer comme souhaitable le plan orthogonal, même s’il n’est appliqué que dans certaines de ses villes nouvelles.

    Quand le monument devient “cible”

    La Renaissance voit le développement de conceptions qui s’épanouiront pleinement à l’âge classique (XVIIe, XVIIIe siècles). Elle représente une période favorable pour l’éclosion de plans radioconcentriques, tel celui de Palma-Nuova (1593). De tels plans permettent au mieux de mettre en valeur un monument central. Autre cas de figure : l’élaboration de synthèse entre les plans radioconcentriques et orthogonaux, la place centrale devenant par ex. un carré ou un rectangle.

    La perspective devient volontiers monumentale, le monument est une « cible » (G. Bardet) : il doit être visible dans l’axe d’une rue. En conséquence, on n’accède plus aux places par les angles, mais par le milieu de chaque côté. Simultanément, c’est selon des normes strictes de proportion que les façades sont percées de fenêtres. Ces normes tendent d’ailleurs à être imposées à d’autres éléments que les façades, et à être étendues à toutes les constructions quand le pouvoir politique est en mesure de le faire.

    C’est ce que fait Ludovic Le More dans la petite ville lombarde de Vivegano, comme le note Jean-Louis Harouel qui précise : « L’unité de style constitue donc le visage architectural de l’individualisme de la Renaissance » (op. cit.). C’est le retour en force du programme en urbanisme et architecture. Ces programmes sont alimentés par d’importantes réflexions théoriques, comme celles d’Alberti, ou de Thomas More qui pousse à l’extrême la volonté de standardisation (L’Utopie).

    Crainte de la démesure

    On construit pourtant relativement peu durant la Renaissance et c’est une constante de l’urbanisme que les périodes de réflexion y sont déphasées par rapport aux périodes de réalisation. De plus, les hommes de la Renaissance craignent la démesure. Ils ont aussi désappris à travailler à grande échelle. Au début du XVe siècle, Rome n’a guère plus de 30.000 habitants contre près d’un million au IIIe siècle après JC. Enfin, la crainte du gigantisme des hommes de l’art rejoint une préoccupation du politique qui est la maîtrise des extensions.

    Le faubourg, palliatif au gigantisme urbain

    Celle-ci est difficile à appliquer. À Paris, le pouvoir royal ne parvient pas à élargir les rues, malgré des mesures apparemment autoritaires comme l’ordre d’Henri II de démolir tout ce qui serait reconstruit au mépris de la législation en vigueur au moment des travaux. La crainte perce d’un gigantisme de la capitale : « Dès 1548, Henri II interdit tout nouvel accroissement de Paris » (Harouel, op.cit.). Ce refus de l’extension de Paris est repris par Louis XIII et Louis XV (Déclaration royale de 1724), et entre-temps, la création de Versailles par Louis XIV peut s’analyser comme une volonté d’endiguer ce développement par la création d’un pôle secondaire.

    Le corollaire de cette politique est une définition précise des faubourgs comme étant le territoire au delà des bornes, avec une réglementation différenciée de celle de la ville. Ainsi y sont prescrites des maisons basses, sans portes cochères, et uniquement sur des terrains ayant façades sur des rues existantes. Le pouvoir royal entreprend de lutter contre l’urbanisation sauvage.

    Les places royales

    Au cours de l’âge classique, les principes de la Renaissance sont devenus dominants : rectitude des rues principales, régularité des façades. Ces principes ne sont plus seulement le reflet de la volonté de l’homme de retrouver dans l’espace bâti la perfection originelle du monde créé par Dieu. Ils sont aussi pour le pouvoir des instruments d’illustration de sa grandeur. Les places royales (par ex. la place des Victoires et la place Vendôme à Paris) sont, comme l’écrit Harouel, « un moyen d’exalter la ferveur monarchique ».

    Ces places témoignent aussi remarquablement de l’évolution des mentalités. À Reims, les allégories du piédestal de la statue de Louis XV représentent « une femme dont le visage serein exprime la douceur du gouvernement et un citoyen heureux assis sur un ballot de marchandises » (id.). « Plus on va vers le terme du XVIIIe siècle, plus le genre urbanistique de la place royale véhicule des abstractions antinomiques au système politique et au droit public en vigueur. Derrière la place royale s’esquisse de plus en plus la place de la nation » (id.).

    Une métamorphose est en cours. La ville devient l’espace d’un compromis de type nouveau entre le politique et la société marchande. Au terme du processus, le triomphe de l’individualisme et le “règne du on” (Heidegger). Cette évolution n’est pas une rupture. Pour Gaston Bardet, elle « est la conséquence d’une baisse continue de la spiritualité, donc de l’art depuis la Renaissance ». Et elle constitue un divorce de la forme avec l’être qui n’a pas attendu la Révolution Française pour se manifester.

    De son côté, Michel Ragon note que la préhistoire de la ville capitaliste est longue : « … des cités marchandes médiévales à l’idéologie cartésienne, de l’aménagement des villes hollandaises à partir du XVIe siècle au culte de la déesse raison » (L’homme et les villes, Berger-Levrault, 1975). De toute évidence, l’urbanisation capitaliste fut le fruit de germes anciens.

    Le modernisme : produit de la Révolution française et de la Révolution industrielle

    Elle prend son plein essor avec d’une part la conjugaison de la Révolution Française et de son influence européenne, d’autre part de la révolution industrielle. Celle-ci alimentée en main d’œuvre par l’explosion démographique génère l’afflux de déracinés dans les villes, lieux de concentration des richesses et du pouvoir. Les extensions des villes se font ainsi à un rythme historiquement sans précédent, mais dans un contexte idéologique précis. Un élément en est très vite aisément repérable : l’irrespect pour le passé, manifeste par ex. dans le “plan des artistes” sous la Révolution. Des points de vue déjà modernes s’expriment. Ainsi Ledoux affirme : « pour la première fois on verra sur la même échelle la magnificence de la ginguette et du palais ». Et de la décoration il dit : « Tout ce qui n’est pas indispensable fatigue les yeux, nuit à la pensée et n’ajoute rien à l’ensemble ». Mais le refus de la décoration n’est pas alors le dédain de la beauté.

    Moins de cent ans après la Révolution, on observe l’éclipse des projets prétendant à l’harmonie, à la beauté, notions héritées de la période pré-marchande. L’urbanisme de la voluptas se rabat sur un urbanisme de voirie et d’égouts. Cette évolution ne se fait évidemment pas de manière unilatérale, ni sans compromis entre le pouvoir politique et les intérêts de la bourgeoisie. Un tel compromis est illustré par Haussmann. Son œuvre d’administrateur et de lotisseur, est néanmoins aussi une œuvre urbanistique, notamment grâce à l’influence des conceptions de Napoléon III sur l’embellissement, l’assainissement, l’amélioration de la situation des classes laborieuses.

    L’œuvre de Haussmann

    Les travaux haussmanniens, pour n’être pas réductibles au financement public de l’enrichissement privé, composent effectivement avec les exigences de la classe capitaliste. Ils composent aussi avec l’opposition libérale, défenderesse avec Jules Ferry du droit absolu de propriété (cf. Leonardo Benevolo, Aux sources de l’urbanisme moderne, p. 175, Horizons de France, 1972). Enfin, même dans ses aspects indéniablement positifs comme la création de nombreux jardins, l’œuvre d’Haussmann est marquée par l’idéologie bourgeoise de la fermeture et du contrôle (jardins clos et dissociés des voies de passage par ex.). Cette œuvre inaugure un urbanisme de masse dans une ère individualiste. Les conséquences de cette contradiction seront lourdes. Elles se résument dans le divorce entre l’urbanisme et l’architecture.

    Avant le XIXe siècle, urbanisme et architecture étaient liés. Un programme de quatre bâtiments sur une place relevait à la fois de l’un et de l’autre. Dorénavant, on crée d’abord des voies, on impose éventuellement des façades, mais l’arrière des bâtiments donne fréquemment, même dans les “beaux quartiers”, sur des cours petites, sombres, insalubres. « Les constructeurs du XIXe siècle, précise Joseph Belmont, ont souhaité concilier deux objectifs à première vue inconciliables : édifier des immeubles très rentables et les faire ressembler aux palais des rois disparus. C’est ainsi que toutes les habitations de l’époque ont été construites en pierre de taille sur la rue et en plâtras sur la cour » (Modernes et post-modernes, éd. du Moniteur, 1987). Il y a là imposture évidente.

    Elle inspire à l’historien de l’architecture Jean-Charles Moreux les commentaires suivants : « Il n’y a plus d’architecture véritable, le lien avec le passé est brisé, la géométrie sensible de Vitruve, de Bramante, de Palladion, de Delorme, de F. Blondel, est abandonnée, oubliée, ignorée. Les architectes s’inspirent sans en saisir l’esprit du roman, du gothique, de la Renaissance ou du XVIIe siècle français, styles qu’ils traitent sans art et mélangent avec désinvolture. C’est le règne de l’académisme » (Histoire de l’architecture, PUF, 1941). C’est aussi le début d’une architecture de la citation et non de l’allusion. Si celle-ci peut se définir comme la « combinaison du jeu et du sérieux » (Raymond Abellio), la citation est scolaire, et elle est aussi morale. Ce n’est pas par hasard qu’elle s’impose aux temps bourgeois.

    La technique permet d’éviter le factice

    Au rebours de ce mouvement, la technique permet au contraire dans sa brutalité d’éviter le factice. Elle se développe moins comme réponse aux besoins de construction de masse que comme manifestation de la composante faustienne dans la révolution industrielle. L’utilisation de matériaux nouveaux, à la fin du XIXe siècle, le métal et le béton armé, permit, dans des domaines généralement autres que l’immeuble d’habitation, des réalisations d’une incontestable beauté. Et les ouvrages d’un Eiffel (malgré sur sa tour des ajouts inutiles comme les arcs), ou d’un Freyssinet, forcent généralement l’admiration par leurs lignes très pures, expression d’une admirable maîtrise technique. Mais il s’agit là de réalisations architecturales isolées. Car il n’y a pas de projet urbain dans la civilisation capitaliste. « La ville idéale de l’homme d’affaire est celle que l’on peut facilement diviser en parcelles négociables », écrit Michel Ragon. « À la ville biologique médiévale se substitue la ville du profit, réglée comme un livre de compte » (id.).

    Cette ville capitaliste engendre en réaction des réalisations diverses, reflétant un idéal à la fois hygiéniste et communautaire, voire communiste : cités-jardins de Robert Owen (New Lanark) ou Raymond Unwin, familistère de Godin, Grand Hornu…

    UrbanismeCourant culturaliste et courant naturaliste

    [Ci-contre : Volonté de créer une nouvelle harmonie après la brisure cruelle de la Révolution industrielle. Projet intitulé New Harmony de Robert Owen et Stedman Whitwell et prévu, en 1825, pour être construit quelque part dans l'Indiana]

    Elle est soumise au feu des critiques théoriques avec l’architecte viennois Camillo Sitte (1843-1903). Pour celui-ci, toute construction de bâtiment est œuvre d’art. Alors que de nombreux immeubles ont été construits par des ingénieurs, C. Sitte défend l’idée que la part du concepteur doit rester déterminante. La défense des droits de l’architecte créateur rejoint la critique du caractère non organique de la ville moderne. Dès lors, les éléments des débats essentiels du XXe siècle sont en place, et les principaux courants déjà repérables :

    Le courant culturaliste. Il défend l’idée que la différenciation des cultures doit être préservée. Le principe de la construction de villes nouvelles n’est pas rejeté, mais celles-ci doivent se situer à côté de l’ancienne ville et non à sa place. Camillo Sitte et l’architecte allemand Stübben font partie de ce courant. L’œuvre de Lyautey au Maroc, respectueuse de l’identité de la ville musulmane, peut y être rattachée. Mais au total peu de réalisations du XXe siècle s’inscrivent dans la lignée de ce courant fécond du XIXe siècle, marginalisé en notre siècle.

    Le courant naturaliste, qui s’est développé initialement aux États-Unis, défend l’idée que l’habitat doit consister en maisons individuelles. Mais à trop mettre les villes à la campagne, il n’y a plus de ville. Tout juste des villages. Aussi n’est-il pas abusif de dire que ce courant refuse la ville. Le technocrate urbaniste Joseph Belmont pronostiquait récemment (Murs Murs, déc. 1988) la disparition de la distinction entre villes et campagnes, témoignant ainsi de la survivance de vieilles chimères anti-urbaines. Si toute classification en courant n’était réductrice, on pourrait dire que le XXe a dû combler les “naturalistes” par la rurbanisation d’importants espaces : l’urbanisation molle a en effet touché de nombreuses campagnes (nouveaux “villages” d’Île-de-France, par ex.) tout en diluant l’urbanité des petites villes.

    Enfin, l’illusion rationaliste et le mythe de la transparence sociale parcourent des réalisations qui annoncent le mouvement moderne.

    La Charte d’Athènes

    1933. Regroupés à l’occasion des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne (CIAM), plusieurs architectes dont Le Corbusier élaborent la Charte d’Athènes. On peut y lire : « Les clefs de l’urbanisme sont les quatre fonctions : habiter, travailler, se recréer, circuler (…). Les plans détermineront la structure de chacun des secteurs attribués aux quatre fonctions-clefs et ils fixeront leurs emplacements respectifs dans l’ensemble. Les fonctions-clefs auront chacune leur autonomie ». C’est l’acte officiel de naissance du mouvement moderne. À la fois critique par rapport au XIXe siècle, et tributaire des mêmes fantasmes normatifs, le courant progressiste ou “moderne” (on peut jusqu’à un certain point considérer ces termes comme synonymes) mettra plus de cinquante ans à faire craquer les cadres rigides de l’haussmannisme et à dominer l’architecture. Mais dès les années 30 est produit l’essentiel de son discours, notamment en Allemagne sous Weimar, avant même la Charte d’Athènes.

    Le courant moderne n’a pas de lien exclusif avec une sensibilité politique, comme en témoigne l’itinéraire complexe du premier des “modernes”, Le Corbusier. Mais il a une constante : la croyance en une science globale de la ville et en la capacité de réaliser le bonheur des hommes par un type urbain unique ou presque. Ce type urbain s’appuie donc sur l’idée de l’autonomie de quatre fonctions. En quoi consistent les principes applicables à chaque fonction ?

    Le Corbusier

    Dans le cas de la fonction d’habitat, il s’agit d’insérer le logis dans une unité d’habitation, ensemble complet comprenant commerces, services de santé, crèches, etc. Les immeubles sont désolidarisés des rues, et éloignés les uns des autres, de façon à dégager la place nécessaire à d’importants espaces verts. « Introduire le soleil est le plus impératif devoir de l’architecte ». La deuxième fonction, le travail, doit obéir au principe de la localisation linéaire près des axes de transport. La fonction de récréation — ce que les marxistes appellent reconstitution de la force de travail — est celle pour laquelle sont prévus les nombreux espaces verts. « La ville doit être comme un immense parc », dit Le Corbusier. La fonction de circulation doit faire l’objet de création de voies de déplacement spécifiques, selon que la circulation concerne les piétons (à 4 km/h) ou les véhicules (de 50 à 100 km/h).

    Ces conceptions déterminent l’architecture des modernes. Compte tenu de la recherche maximum de la lumière, l’enchaînement entre les constructions est rompu. À ce principe typique de l’architecture baroque mais aussi médiévale est substitué le principe d’autonomie de chaque bâtiment. L’espace n’est plus limité (comme c’était le cas quand une place clôturait la vision comme un écrin “enfermant” un bijou). La ville n’est plus hiérarchisé : « L’esthétique de la série — dépouillement, reproduction à l’identique — s’oppose avec violence à l’idéal hiérarchique de la tradition européenne » (François Loyer, Paris au XIXe siècle : L’immeuble et la rue, Hazan, 1987). Christian de Portzamparc remarque : « L’instrumental a remplacé le monumental ».

    Les solutions constructives des modernes sont l’application de leurs principes d’urbanisme : le dégagement de l’espace au sol est assuré par des constructions sur piliers, l’ensoleillement est assuré par la création d’importantes baies vitrées séparées par des poteaux. L’horizontalité des fenêtres est une conséquence de ce choix constructif. Elle s’accompagne, fidèle en cela à Ledoux, de l’absence de toute décoration “superflue” par volonté de transparence du procédé constructif, rompant sur ce point avec les conceptions architecturales dominant le XIXe siècle bourgeois.

    Dissociation entre urbanisme et architecture

    Les projets succèdent rapidement aux élaborations doctrinales. Ainsi le Plan Voisin (du nom d’un constructeur d’automobiles), élaboré par Le Corbusier dès 1922 prévoyait la construction de tours de 200 mètres de haut à la place du quartier des Halles à Paris. Dans les conceptions théoriques des modernes, leur architecture découle de leur urbanisme, il n’en est pas de même dans la construction réelle au XXe siècle. Le changement d’échelle des opérations accélère la dissociation entre urbanisme et architecture. Tout se passe désormais comme si la force de l’une impliquait la faiblesse de l’autre. Un lien s’établit ainsi entre « une architecture neutre et un urbanisme fort » (Joseph Belmont, op. cit.), ou bien une architecture forte et un urbanisme neutre. « D’une façon paradoxale, les époques de crise ont privilégié une architecture monumentale dans un urbanisme domestique dans un urbanisme monumental » (Belmont, ibid.). En effet dans les périodes de crise — ici dans un sens avant tout économique — les architectes et les intellectuels en général théorisent beaucoup (la Charte d’Athènes date des années 30) et construisent peu : « Les architectes ont rêvé de construire des villes mais ils ont réalisé des édifices. Ils ont souhaité bâtir des séries, mais ils ont construit des prototypes ». À l’inverse, le volume considérable de construction des années 60 s’est accompagné d’une large apathie théorique.

    Même si les postulats du mouvement moderne ne sont dominants que de l’après-guerre aux années 1975, c’est dès les années 30 qu’est produit l’essentiel de son discours, notamment en Allemagne sous Weimar, avant même la Charte d’Athènes.

    Dès l’origine, les conceptions et projets des modernes se heurtent à des critiques de fond comme celles de Gabriel Bardet : « Il transposera, écrit-il, du “du Corbu”, le cubisme de la peinture dans l’art abstrait, dont il fera une sorte de sculpture à l’échelle des masses. Chacun connaît ses grandes mises en scène : gratte-ciels, maisons-tours ou maisons-murs dans lesquels des hommes-modules interchangeables doivent vivre comme des phalanstériens de Fourier. Ses projets-obus sont contraires aux besoins d’une civilisation qui réclame des structures souples et non de lourdes casernes » (op. cit.). De son côté, Françoise Choay résume ainsi la pensée des modernes : « Le scandale auquel ils veulent remédier, c’est que la ville n’est pas la contemporaine des toiles de Mondrian ».

    Le moderne, expression de la technocratie

    Bardet constatait que les projets des modernes n’eurent « aucun succès avant le triomphe de la technocratie de cet après-guerre ». Le succès des modernes est en effet né de la conjonction entre la montée des thèses fonctionnalistes et uniformisantes, le pouvoir nouveau de technocrates décidés à combler le retard en équipements accumulé par les vieilles équipes politiques de la IIIe République, et les stratégies nouvelles du capital immobilier.

    Le passage à l’acte des modernes a amené à observer un certain nombre de conséquences de leurs postulats. « Dès 1961, la sociologue Jane Jacobs, analysant les échecs de l’urbanisme et de la rénovation (*) urbaine aux États-Unis, montre que l’abandon de la rue entraîne la disparition des principaux avantages de la vie urbaine : sécurité, contacts, formation des enfants, diversité des rapports… Elle ajoute que la stricte application du principe du zoning vide dans la journée les quartiers d’habitation : il y règne alors un sentiment d’ennui qui vient renforcer la standardisation de l’architecture » (J.L. Harouel, op.cit.). Ainsi s’aperçoit-on enfin que la ville des modernes est « avant tout formelle » (Jean-Paul Lacaze).

    Quelques hommes politiques finissent par entrevoir le problème. « La terre édifiait une civilisation des relais et des symboles, écrit Paul Granet, la ville secrète la société des ersatz » (Changer la ville, Grasset et Fasquelle, 1975). « Aussi refusons-nous, poursuivait-il, toute discussion avec les comptables. Le pouvoir politique doit avoir le courage de contester ou la force d’ignorer leurs calculs. La civilisation de demain ne naîtra pas, par un merveilleux hasard, de recettes ou d’arguments techniques, mais d’un choix politique ». Des propos sympathiques, mais peu suivis d’effets. La “politique de la ville” après avoir oscillé entre la défense de l’environnement, le traitement local du chômage, semble être vouée maintenant à la lutte contre “les exclusions”… Elle reste une politique d’accompagnement.

    Quelque chose a pourtant changé depuis 20 ans. À partir des années 68, la modernité est incluse dans la critique de l’ère productiviste et de l’arrogance de la technique. Le positionnement des immeubles en fonction du chemin des grues, c’est-à-dire de la commodité de la construction, apparaît un exemple caricatural de cette prégnance de la technique. Cette critique d’une certaine modernité porte d’autant plus qu’elle se conjugue avec une importante transformation économique. En effet, à partir des années 75, le rythme de la production de logements se ralentit très nettement. Cela conduit à s’interroger, dans le cadre d’opérations désormais petites, sur leur intégration dans l’existant. On a appelé cela un peu vite post-modernité. Triomphante quelques années après 68, marque-t-elle vraiment une rupture ? Rien n’est moins sûr.

    Une post-modernité qui annule le tragique ?

    De Mondrian, l’universitaire Alain Charre écrit qu’il « extrait le silence de l’existence minimum des plans uniformes de la peinture. L’ordre mathématique et lucide du tableau (…) annonce pour Mondrian la métropole à venir, lieu de la perception esthétique pure, capable par l’annulation du tragique de surmonter l’art lui-même » (Art et Urbanisme, PUF, 1983). Or, précisément, certains courants de la post-modernité en architecture reprennent ce projet d’annulation du tragique. Ceci se manifeste entre autres par l’utilisation de références historiques sous forme de parodie. Cette conception est au rebours d’une nécessaire distance aux formes historiquement héritées. « Reconstruire la ville à l’identique, c’est vouloir reconstituer l’histoire ; faire le deuil du présent pour se réfugier dans le souvenir » (François Barré, préface à La Ville comme paysage, op.cit.). Seule une nécessaire distance à l’histoire est à même de faire advenir un futur. « C’est celui qui entend aller plus loin que la Terre qui poétise, par effet de retour, sa terre » (Guillaume Faye, Europe et modernité, Eurograf, 1985).

    En tout état de cause, les post-modernes n’ont pas de réponse unanime sur ce à quoi ils veulent recourir. Il n’est donc pas étonnant que leurs constructions soient très diverses. Certaines réalisations apparaissent de transition : le centre d’Ivry-sur-Seine réalisé par Jean Renaudie, les constructions d’Andrault et Parat à Évry. J. Belmont dit d’elles : « Ces architectures restaient, sous des formes annonçant l’ère post-moderne, des réalisations modernes. Elles donnaient l’illusion de l’enchaînement mais n’en étaient pas. Elles n’étaient qu’une multiplication de cellules que rien ne venait organiser et limiter. Il leur manquait les lois essentielles de l’enchaînement : une hiérarchie d’une part et des frontières d’autre part » (op.cit.).

    Réhabilitation de l’enchaînement

    Chez d’autres, les formes de la post-modernité se définissent en réaction plus radicale contre la doctrine moderne : réhabilitation de l’enchaînement contre l’autonomie de chaque bâtiment, retour aux symboles, et donc aux décors, valorisations du monument et simultanément volonté d’insertion du bâti dans le tissu urbain — alors que les modernes estimaient n’avoir à respecter que quelques monuments (qu’ils se réservaient le droit de déplacer éventuellement) — rejet de la prétention totalitaire de ces mêmes modernes interposant leur « couche d’abstraction entre nous et la nature » (Thierry Gaudin).

    L’utilitarisme est rejeté. Les formes des post-modernes peuvent n’avoir pas de rapport avec une quelconque fonction, ou avec une nécessité constructive. Elles courent ainsi le risque d’être considérées comme factices. Parfois même elles le revendiquent. Dans ce cas, ces formes — qui n’ont pas leur origine dans quelque élan constructeur — sont imitées plus qu’inspirées d’un passé artificialisé. C’est à certains égards l’architecture “néo-classique” de Ricardo Bofill, “post-antique” de Mario Botta, etc.

    La dérive vers une architecture de citations peut même aboutir au pastiche du rationalisme de Le Corbusier, le mouvement moderne appartenant désormais à l’histoire. C’est dire que loin d’être homogène, la post-modernité architecturale est marquée par un éclatement dans des directions très différentes, tandis que la post-modernité urbanistique, faute de penser le politique, point de passage obligatoire dans la conception des espaces publics, se cherche encore.

    Du moins l’architecture des post-modernes recouvre-t-elle la capacité de stimuler la mémoire par les symboles. La fonction de la mémoire n’est pas que de se souvenir. Elle est aussi de faire advenir. « Mais qu’est-ce que la mémoire, interroge Alain Charre, si elle ne réactive pas une autre temporalité que celle du passé ? Pure nostalgie. Parce que l’art contient et convoque tous les temps, il est d’un temps vectoriel, tendu et irréversiblement toujours contemporain » (Art et urbanisme, op. cit.).

    Ainsi reste actuelle l’image de la ville futuriste, évolutive, qu’il décrit comme « un chantier vigoureux, englobant ses habitants dans une spirale de forces architecturales ». Avec comme « point ultime et inaccessible de cette spirale indéfiniment ouverte » (Abellio), sans doute rien d’autre que la nostalgie du futur.

    ► Pierre Le Vigan, Orientations n°13, 1991.

    (*) la rénovation est la destruction d’un quartier ancien avec construction d’immeubles neufs. À ne pas confondre avec la réhabilitation : remise en état de l’ancien. 

     

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    La ville nouvelle, vecteur de contre-civilisation

    La revue du Dr. Hans-Dietrich Sander, Staatsbriefe, a publié il y a près de dix ans (n°11/1996) un dossier sur la ville ensauvagée de notre fin de millénaire. Les événements qui ont secoué les banlieues françaises en novembre 2005 nous obligent à méditer une fois encore ce texte fondamental dû au philosophe allemand Knörzer, qui fait figure de véritable prophète aujourd’hui. Nous en avions publié, dans les colonnes de “Vouloir”, l’introduction et le texte complet. (Synergies Européennes - Bruxelles/Nuremberg/Munich - janvier 2006)

    Winfried Knörzer, Staatsbriefe n°11/1996) - Déjà le XVe siècle connaissait une misère architecturale. À ses débuts, le classicisme a atteint des sommets, en faisant royalement renaître les éléments de l’architecture antique, redécouverts pendant la Renaissance. Ensuite, cet élan classique s’est essoufflé, ses réalisations ont sombré dans le pur académisme, en dépit de l’adjectif “nouveau” ou du préfixe “néo” qu’on lui accolait. À la fin de la trajectoire de ce classicisme, on a vu apparaître, superbe et génial, le Jugendstil, qui a illuminé les premières décennies de notre XXe siècle, qui, ensuite, est devenu le pire des déserts architecturaux de l’histoire humaine. Une véritable cacophonie… À titre d’expérience, le Bauhaus était fascinant mais il a rapidement dégénéré sous l’effet d’une volonté de reproduire en masse les réalisations marquées par ce style épuré à l’extrême. Les tentatives de rénover l’architecture sous le IIIe Reich procédaient d’une volonté somme toute assez originale de réconcilier certaines techniques du Bauhaus avec les styles du Jugenstil et du classicisme, mais l’effondrement catastrophique de ce régime et sa démonisa­tion ont bloqué toutes recherches synthétiques dans ce sens après 1945. Les raisons de notre misère architecturale sont donc nombreuses. La rage de détruire, à laquelle on a assisté pendant la Seconde Guerre mondiale, et la fébrilité de reconstruire vite, à la manière des termites, dans les années 45-55, ne sont finalement que les expressions radicalisées d’une évolution, que l’on pouvait déjà prévoir depuis longtemps, et dont certaines déviances avaient pu être observées dès la fin du XIXe siècle. Déjà Paul Ernst avait cru bon, avant la Première Guerre mondiale, d’intituler son essai sur les techniques artistiques, Der Weg zur Form [La Voie vers la Forme]. Ce titre est révélateur : le sens des formes s’évanouissait dans les sociétés industrielles avancées et dominantes. Ce livre dénonçait “tous les instincts” de l’époque car ils étaient pervertis par le dieu “argent” généra­teur d’un esprit tout de médiocrité, où ne subsistait plus que la relation de base de l’économie, soit la relation “producteur-con­sommateur”. Sous cette médiocrité, disparaissaient graduellement tous les instruments que la volonté humaine s’était donnés au cours de l’histoire. La perte du sens de la forme accompagne toujours un déclin des mœurs et des coutumes tradition­nelles. Au bout de cette involution, on débouche sur l’“urbanité”, sur une ville qui n’est plus porteuse de civilisation.

    Le désert croît…

    Imaginons une personne qui a résidé longtemps à l’étranger et qui revient subitement en Allemagne. Que verra-t-elle, lorsqu’elle aura quitté son logement et se mettra à observer ce qui se passe dans les rues ?

    Sans nul doute, elle éprouvera un malaise diffus autant que profond, qu’elle n’interprétera pas aisément. Elle ne parviendra pas d’emblée à définir ce qui a changé en son absence. Car les changements semblent marginaux mais sont néanmoins per­sistants et significatifs. Des prospectus vantant les prix proposés par un supermarché, des follicules publicitaires, virevoltent au gré du vent entre les rangées de maisons. Le long des murs s’amoncellent des sacs jaunes remplis de déchets en matières plastiques. Ci et là, elle trouvera des conteneurs pour les bouteilles ou pour les vieux journaux, autour desquels pourrissent de vieilles boîtes de carton jetées pêle-mêle sur les trottoirs. Une odeur persistante de vin imprègne l’atmosphère autour de ces grosses bulles uvulaires qui recueillent les verres non consignés. Si elle parvient à jeter un coup d’œil dans les cours des immeubles, elle verra à coup sûr quelques rats qui s’éclipsent après s’être gavés des déchets accumulés dans les poubelles réservées aux déchets biologiques. Plus loin, son regard tombera sur de vieilles et vénérables façades maculées d’inscriptions et de graffitis, de “tags”, par lesquels les bandes de jeunes marquent leur territoire. Où se trouvaient jadis une sympathique épicerie ou la boutique d’un ferblantier, elle verra, apposées sur des vitrines sales, des affiches “second hand shop” ou “à louer”. Dans beaucoup de quartiers, elle constatera un nombre impressionnant d’immeubles vides ou de nouveaux terrains vagues.

    Ce n’est pas la nature qui revient dans la ville. Ce n’est pas la verte fraîcheur de gras pâturages que captent ses yeux, ni la grande variété de verts des arbustes de nos latitudes ni les couronnes majestueuses de nos feuillus, mais les affres d’un dé­sert qui ne cesse plus de croître. Emplacements vides et rues devenues inutiles, chienlit luxuriante et mauvaises herbes défi­gurent de plus en plus les villes. Ces espaces vides constituent un “no man’s land” qui ne relève plus de la nature vierge ni de la civilisation urbaine. Plus personne n’est responsable de l’aménagement de ces espaces. Le désert croît…

    La zone piétonnière d’une grande ville du Sud de l’Allemagne a été naguère partagée en deux morceaux par le tracé d’un grand axe de circulation. Récemment, on a décidé d’inclure cet axe dans la zone piétonnière et, en quelque sorte, de la réunifier. On n’a pas obtenu l’effet attendu. On n’a pas vu un flot humain se déverser sur l’asphalte libéré de cet ancien axe de communica­tion. Au contraire. Les deux moitiés de la zone piétonnière ne se sont pas ressoudées. Leur séparation est devenue plus visible. L’ancienne chaussée traverse le quartier, mais elle est morte, elle marque la zone d’un trait net, comme si elle était une cica­trice permanente. C’est comme si les deux moitiés de la zone piétonnière ne recelaient plus en elles-mêmes la force de sur­monter la bande d’espace vidé qu’il y a désormais entre elles. La foule bigarrée des chalands et des badauds n’a pas envahi la rue. Un espace mort et béant s’est instauré en plein milieu du tissu urbain. Dans les rues latérales, les boutiques ont désor­mais les volets baissés : “liquidation totale”, “à louer”, etc. proclament laconiquement les affiches.

    Les limites de la civilisation urbaine

    La civilisation urbaine a atteint les limites de son expansion en Allemagne aujourd’hui. Cette civilisation se comporte comme un empire qui exécute son dernier baroud et recule une dernière fois ses frontières en conquérant un territoire étranger mais sans plus avoir la force de le peupler et de s’en emparer réellement. Cette civilisation n’est pourtant pas prête d’avouer son échec, de renoncer à ses avant-postes. Elle maintient l’illusion et fait croire que la vie réelle s’épanouit encore en son sein.

    Quand disparait la volonté politique de donner une forme précise à l’ensemble de l’espace urbain, des îlots de chaos apparais­sent partout. Toute rue soustraite à la circulation devient, après quelque temps, un parking d’autos. Cela signifie qu’un système d’organisation supérieur (la circulation) cède le pas à un système d’organisation inférieur (le parquage). Lorsque je parle de “système d’organisation supérieur”, il s’agit tout simplement d’un système qui réclame une plus forte consommation d’énergie, qui mobilise plus d’intelligence pour sa gestion, qui postule une réglementation plus sophistiquée pour se maintenir à flot. Arnold Gehlen écrivait : « Dans le déclin, les mouvements sont toujours naturels et parfaitement prévisibles ; à l’ère de la grandeur, les mouvements sont plus exigeants, plus catégoriques, réclament plus d’énergie, sont marqués par davantage d’improbabilité. On peut dès lors prévoir le chaos, à l’instar des plus anciens mythes de l’humanité, et ce chaos est toujours “naturel” dans la pensée mythologique ; en revanche, le cosmos, lui, est divin et risqué ».

    Lorsque les boutiques des commerçants et des artisans sont remplacées par des échoppes de soldeurs de tous poils, qui ven­dent des marchandises de seconde main, des vieux stocks, des objets de mauvaise qualité voire des biens volés et stockés en recel, c’est que la volonté de produire disparait. L’économie n’est plus productrice, elle retombe au niveau d’un marché aux puces. On n’a plus la volonté de fabriquer du neuf, d’innover, on se contente de recycler du vieux. On vit sur ses stocks.

    Une culture du recyclage…

    La “culture du recyclage”, motivée par l’écologie, jette une ombre sinistre sur la vie de nos villes, qui devrait être efferves­cente, innovante, animée et bigarrée. Bien sûr, le recyclage est une nécessité, car il faut mettre un frein à cette désastreuse manie de jeter sans réfléchir nos déchets à tous vents. C’est vrai, il faut économiser les ressources de la planète qui ne sont pas renouvelables. Mais il y a le revers de la médaille. Si l’on consacre ses énergies à trier des ordures et à récupérer des déchets, on génère une “conscience-déchet”, qui tire gloire non pas d’avoir créé quelque chose de grand mais d’avoir sauvé vaille que vaille quelque chose de petit.

    L’atmosphère moisie qui se dégage du vieux fourbis des magasins d’objets de seconde main, la lumière glauque de ces no man’s lands urbains dans les villes qui se sont déconnectées du processus de civilisation, le spectacle d’une nature elle-même dénaturée nous conduisent aujourd’hui à une bien triste grisaille, qui étouffe les élans, paralyse les volontés. Abrutis de discours ineptes, plongés dans un monde en déclin, dans le laisser-aller, dans des tissus urbains qui échappent à toute forme, nos contemporains perdent la faculté d’imaginer de la nouveauté, perdent la volonté de prendre des initiatives.

    Ordre et propreté constituent l’apport à la civilisation des petites gens. S’il est de bon ton de s’en moquer lors des vernissages d’artistes branchés, dans les séminaires des penseurs en chambre et dans les rédactions des journaux à la page, s’il est “smart” de dire qu’il s’agit de manies petites-bourgeoises, si les vertus tranquilles des citoyens sans histoire excitent la verve des pédants, finalement, dans un premier temps, ces petites gens ne s’en soucient guère et poursuivent leurs tâches quoti­diennes. Mais quand les tirades des pédants se répètent à satiété, le socle de la civilisation devient poreux, les idéologèmes de l’ensauvagement s’insinuent dans le système de valeurs du plus grand nombre. Et quand les premiers signes du désordre, du chaos, de l’encrassement et du recul des formes s’installent au cœur du paysage urbain, ils commencent par susciter très naturellement des sentiments de rejet et de dégoût, puis, on finit par s’y habituer et par ne plus voir la progression inexorable de ces signes très tangibles du déclin. Pourquoi devrions-nous encore nous soumettre à une discipline ? Il est plus simple et plus commode de laisser aller le cours des choses.

    Nos populations rejettent d’ores et déjà le fardeau de la culture, parce que les normes se sont progressivement effilochées et ce qu’il en reste ne recèle plus aucune signification mobilisante. Tout nous est égal, tout nous apparait dépourvu de sens. Dans cette atmosphère de déclin, la foi en l’avenir se perd et le cercle vicieux du nihilisme s’enclenche. Notre culture vit son cré­puscule. Nous le voyons dans nos villes. Le désert croît.

    ► Vouloir, 2006.

     

     


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