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    spens10.jpgAdieu à Willy de Spens

    Willy de Spens, toujours alerte et au mieux de sa forme, s'est brusquement éteint dans son sommeil, le 25 mars dernier, à 78 ans. Au fond des Landes de Gascogne, à l'ombre séculaire de l'austère château d'Estignols, dans un décor semblable à celui des souvenirs d'enfance de Gautier et de son capitaine Fracasse, le cœur du vieux gentilhomme intraitable repose désormais en paix.

    Jusqu'au bout Willy de Spens aura tenu la plume à la main et l'esprit en éveil, apportant tous ses soins à la rédaction de ses Portraits dont le mordant, l'ironie, la verve inimitable, confirmeront le mémorialiste exceptionnel qu'il était, et il n'est pas exclu que quelques écrivains aujourd'hui célèbres ne survivent dans la mémoire des générations futures que grâce aux pages qu'il leur aura consacrées.

    Un regard lucide qui dérange

    Il aurait pu faire sienne la cinglante réplique de Flaubert à son ami Maxime du Camp, arriviste effréné qui l'incitait sur tous les tons à se pousser comme lui dans le monde. « Paraître n'est pas mon objectif essentiel ». Il ne négligeait pas pour autant les rencontres, les entretiens, les contacts susceptibles de faciliter la vente de ses livres et leur succès éventuel. Il connaissait un monde fou dans tous les milieux possibles autour de l'édition et de la presse. Mais son regard lucide dérangeait. Beaucoup, pour prix d'une aide au reste chiche et aléatoire, attendaient des propos flatteurs, des flagorneries, une déférence dont il était radicalement incapable. Tel illustre académicien avait-il laissé entendre qu'il lui consacrerait peut-être un article que Willy de Spens s'empressait de le démolir, claironnant qu'il préférait ne rien attendre d'un m'as-tu-vu sans talent, hérissé d'avance à l'idée de devoir quoique que ce soit aux médiocrités en place. Son éditeur levait les bras au ciel, tandis que le silence s'épaississait sur une des œuvres les plus remarquables, les plus fortement originales, de cette fin de siècle.

    Autre mot de Flaubert, dont il se pourléchait : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ». Peu d'écrivains trouvaient grâce à ses, yeux. Bernanos fut de ceux-là. Intraitable, écorché et furieux, tout comme lui. Par-dessus tout révolté par l'injustice et proche des Enfants humiliés. Mauriac, à l'opposé, était sa bête noire. Affectations charitables à grand tralala et mesquinerie de teigne. L'image, aussi, du “paraître”, ostentatoire et faussement modeste, caractérisée par la morgue occasionnelle et les grands airs de parvenu singeant la vieille notabilité de province, rat impitoyable et parcimonieux avec les pauvres et les domestiques, tremblant d'adulation en ce très puant mais “si distingué” quartier bordelais des Chartrons où il eut tant de peine à se faufiler. Un personnage très proche de Mauriac quant au comportement, à la psychologie ingénument sordide et aux manies, traverse le roman absolument hilarant, intitulé Angélique consacré par Willy de Spens au milieu littéraire (éditions du nouveau Parthénon, 1949) et qui, depuis 40 ans, n'a pas pris une ride.

    Une œuvre immortelle à laquelle les médias n'accordent aucune publicité

    En dépit du silence observé, de façon générale dans les médias, à l'encontre de cet aristocrate au plein sens du terme qui, sa vie durant, n'aura cessé d'expier le “crime” d'avoir, très honorablement du reste et avec la plus totale désinvolture, appartenu à l'administration de Vichy dans ce qu'il avait eu la naïveté de prendre pour une sinécure et une planque de tout repos, les Mémoires de Willy de Spens, sans publicité aucune, desservies, sinon sabotées par les réseaux de distribution et de vente, se sont peu à peu imposées et suffiraient 3 assurer sa renommée d'écrivain. Mais le talent éclate aussi bien dans la vingtaine de romans qu'il a laissé derrière lui et qui, du Roi de Bergame à La nuit des longs museaux, des Hasards du Voyage à La Palette tragique, ont cette royale liberté de ton, d'invention et d'allure, qui distingue les vrais artistes. L'une de ses grandes admirations était Stevenson, et le souvenir de sa lointaine ascendance écossaise rejoint celui de l'auteur de L île au trésor pour traverser, dans un parfum d'aventures romanesques extraordinairement savoureuses, autant qu'éloignées de la tradition littéraire française, des romans comme Le Roi de Bergame, La Vierge noire et tant d'autres qui sont à redécouvrir entièrement. Je relève, dans Les Hasards du voyage (Plon, 1957), irrésistible épopée d'un jeune homme pauvre, sans diplôme ni qualification particulière, dans un Paraguay convulsé de permanents pronunciamientos, cet échange de réplique : « Vous vous ingéniez toujours à vous montrer sous le jour le plus déplaisant ». « Tel est mon principe, cher ami. Faites étalage de vos vices. On leur trouvera toujours plus d'attraits qu'à la vertu ».

    Quelques désaccords avec Céline…

    S'il appréciait par-dessus tout Bagatelles et la terrible mise en gardé de Céline, en 37-38, devant les massacres à venir, l'homme, on le sait, l'avait déçu. Il ne pouvait comprendre le fonds d'esprit cocardier et chauvin qui subsistait chez l'auteur de ce fabuleux chef d'œuvre de démystification qu'était le Voyage, tout particulièrement en ce qui concerne l'héroïsme guerrier et les valeurs militaires. Robert Poulet, qui voyait en Céline « un patriote déçu », ne le persuadait nullement qu'il y eut là motif de respect et d'admiration, bien au contraire. Pour Willy de Spens, Poincaré et Clemenceau, que persistait inexplicablement à vénérer Céline, étaient « d'abominables canailles ». Il préférait l'attitude de Léo Malet, jeté en prison en 39 pour pacifisme impénitent par les argousins de la IIIe et qui, ne sachant rien des événements, et se retrouvant libre au milieu de la raclée de 40, s'écriait avec enthousiasme : « Heureusement, ce sale pays est vaincu ! ». Volontiers, il rappelait aussi un propos de Blondin (relaté dans un chapitre cocasse de ces Portraits destinés à rester comme le complément malheureusement inachevé mais indispensable de ses Mémoires). Blondin déclarant, d'un ton de réprobation douloureuse, au terme de réflexions consternées sur Hitler : « Au fond, il nous a porté un tort considérable… ».

    N'ayant rien vu depuis son enfance qui ait pu démentir sa vision pessimiste, sinon désespérée de la marche du monde en général, et de la France en particulier, Willy de Spens considérait le socialisme comme un modeste accélérateur dé catastrophe, sans importance excessive, guère plus nocif, à tout prendre, que le libéralisme giscardien dont les affectations de bon ton et le « Juchte milieu » l'horripilaient. Il voyait de Gaulle, Giscard, Mitterrand comme 3 masques interchangeables collés indifféremment sur la figure emblématique et providentielle du Père qui, faute de roi, et depuis le képi paratonnerre du maréchal Pétain, était censé protéger, avec des fortunes diverses et des nuances dérisoires, le conservatisme viscéral et l'incurable futilité d'un peuple fossile acharné à prendre des vessies pour des lanternes et à décorer l'égoïsme, l'envie et la rapacité de formules hyperboliques sur la solidarité, les droits de l'homme, l'ordre républicain, le progrès social, l'émancipation des travailleurs, et autres calembredaines sans conséquence angoissante pour le portefeuille, le petit pré carré et les économies placées de préférence à taux usuraire chez le notaire.

    Exalter les vraies valeurs

    du-sau10.jpgLe souvenir de sa présence, de sa drôlerie et de sa voix familière remplissait la petite chapelle de Lagaste où, au matin des obsèques, parents et amis, venus d'ailleurs étaient comme engloutis dans la foule des lieux, rassemblement de trognes gasconnes à ne pas croire, hautes en couleur et paradoxalement semblables à ces puissantes figures paysannes dont Breughel, voilà cinq siècles, peuplait sa vision hallucinée des joies et des misères terrestres. Avec des mots très simples, le prêtre (un chanoine de Dax, ami du défunt) évoquait le salut et j'apprenais, en vérité, sans en être surpris, qu'aux antipodes de l'ostentation mauriacienne, en dépit de toutes les réserves que lui inspiraient les palinodies de l'Église et dans une discrétion totale, Willy de Spens s'était toujours voulu fidèle aux croyances de son enfance et de ses pères.

    Loin d'être l'expression d'un dénigreur systématique, disait la voix, les eaux-fortes de L'agonie des hobereaux étaient l'œuvre d'un moraliste classique plus préoccupé de définir et d'exalter les vraies valeurs qu'attaché à démolir les personnes. Et, tandis que l'émotion montait dans la foule silencieuse et recueillie, se dressait sous les traits du héros de La Palette tragique, son dernier roman, l'autoportrait final que nous laissait le maître d'Estignols, « se voulant simple et pur comme son chien, comme les plantes et les animaux qui ont enchanté ses dernières heures », « songeant à la mort, au salut de son âme, à la paix du cimetière », vieillissant dans le dépouillement, de plus en plus loqueteux, de plus en plus riche (les vraies richesses), grave et gai. Au-delà du pittoresque breughélien, une autre vision s'imposait peu à peu, celle d'une de ces scènes naïves de la passion où les peintres et les enlumineurs du Moyen Âge représentaient, modestement à l'écart et dans une attitude de supplication angoissée, mais fervente, le mystérieux « donateur ». Ainsi Willy de Spens, en sa pudique et secrète vérité.

    L'homélie était terminée. Alors, chanté en gascon à pleine voix, le Salve Regina a jailli de cette foule, vibrant, emporté, à couper le souffle. Après quoi fut rendue à la terre, dans le caveau familial, à 2 pas de la chapelle, la dépouille mortelle du baron Willy de Spens, seigneur d'Estignols et dernier gentilhomme des lettres françaises.

    ► Jacques d'Arribehaude, Vouloir n°54/55, 1989.

    ◘ Sur l'auteur, on pourra consulter le Bulletin célinien n°325 (24 p., déc. 2010) [sommaire]. Vous pouvez aussi le commander pour 6 € port compris par chèque (bancaire ou postal) à l'ordre de Marc Laudelout à adresser au Bulletin célinien, B.P. 70, B 1000 Bruxelles 22, Belgique. Le prix de l'abonnement est de 48 € (France et Belgique). Pour les pays extra-européens l'abonnement est de 52 €. L'abonnement comprend les 11 numéros de l'année en cours.

     

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    « PéguyThomas Mann »
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