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    Samir Amin et la notion de “déconnexion”

    Les thèses de l'économiste égyptien Samir Amin, dont la réputation internationale est désormais un fait acquis, demeurent objets de débat de fond. Ce qui indique leur importance. Dans La déconnexion, livre essentiellement consacré aux différentes hypothèses sérieuses de “sortie” hors du système mondial, Samir Amin passe en revue les différentes expériences de “déconnexion” tentées dans plusieurs régions du Tiers Monde et nous propose une grille analytique inspirée du marxisme.

    Il ne s'agit pas, pour l'auteur, de plaquer sur la diversité du réel une grille théorique et dogmatique. Comme Alain Lipietz, Samir Amin ne croit pas que le marxisme soit une idéologie réductrice de la réalité à des déterminismes socio-économiques. Autrement dit, appuyant ses réflexions sur les écrits des “papes” du marxisme (Marx, Lénine mais aussi et surtout Mao Zedong), Amin nie que, selon le principe orthodoxe bien connu, “l'économie, ce soit le destin”.

    La prise en compte nécessaire des critères quantitatifs que sont les faits économiques et sociaux (investissements productifs, capital financier international, niveau de développement des nations selon les indices mondiaux que sont le PNB, le revenu par tête, etc.) ne signifie pas que l'on débouche obligatoirement sur un réductionnisme économique. Comme chez Lipietz, le “marxisme” de Samir Amin est une méthodologie. Bien évidemment, nous ne suivrons pas l'économiste égyptien quand il affirme que le “matérialisme historique” est une clef essentielle d'appréhension du réel. Pourtant, il est utile de bien lire l'évolution de cette école “néo-marxiste” (eux-mêmes préférant se proclamer vrais continuateurs du marxisme-léninisme) qui tend à intégrer de nouveaux champs dans la tentative de compréhension du réel.

    Un des champs nouveaux explorés par cette école est celui des peuples et des nations. Selon eux, il est autant impossible de faire l'impasse sur l'existence de communautés humaines structurées par une histoire et une langue commune, qu'il peut être indispensable de souligner l'hétérogénéité culturelle positive de ces peuples. Le “marxisme” orthodoxe refusait cette prise en compte au nom d'une démonie de l'économie qui, selon les néo-marxistes, était “anti-scientifique”.

    En appuyant ses recherches sur cette nouvelle réflexion, Amin tente donc de faire le bilan des diverses voies choisies pour échapper au système de mondialisation économiste. Critiquant avec vigueur certaines écoles d'obédience marxiste, il constate que le capitalisme a engendré 2 phénomènes apparemment contradictoires mais au fond analogues dans leurs effets : d'une part, un phénomène dit “d'hétérogénéisation” qui tend à diviser le monde en 2 groupes économiques et humains différents et, d'autre part, un phénomène “d'homogénéisation” ou encore de “mondialisation”.

    La première tendance est la conséquence du phénomène de “dualisation” du monde. D'un côté, un hémisphère développé économiquement, où les niveaux de vie moyens des citoyens assurent la satisfaction non seulement des besoins essentiels (nourriture, soins, éducation) mais de besoins plus artificiels (possession de biens de consommation à moyenne valeur ajoutée et à rapide obsolescence : télévisions, voitures automobiles à large diffusion, etc...). Cet hémisphère, Samir Amin le nomme “européen”, puisque le capitalisme a été et reste encore synonyme de l'expansion européenne et du néo-colonialisme. Nous préférons, pour notre part, en nous référant à d'autres séries de critères, le nommer occidental. L'Europe fait bien sûr partie des régions ayant un très haut niveau de vie, et ayant quasi totalement éliminé les grands risques de misère collective à grande échelle que subissent encore les populations du Tiers Monde.

    Mais d'un autre point de vue, l'Europe est aussi partie intégrante de ce même “Tiers Monde”. Si on veut bien refuser le critère exclusivement économique, ou même le critère racial, les Européens sont autant victimes de la croissance du capitalisme mondial que les peuples exploités du Tiers Monde. Prenons, par ex., le critère culturel. L'éradication des cultures autochtones au profit d'une conception “civilisatrice” mondialisée, véhiculée par les médias occidentaux, touche autant les peuples européens que ceux du Tiers Monde. La manipulation médiatique constitue même une étape supérieure de colonisation que ne connaissent pas tous les citoyens des peuples moins avancés (PMA), en ce sens que les réseaux de diffusion et d'alphabétisation limitent encore cette stratégie de pénétration culturelle par les grandes firmes de production transnationalisées.

    Face à ce premier hémisphère, une nébuleuse unie par une même situation de dépendance économique et financière : le Tiers Monde. La volonté déclarée pour ces derniers d'assurer à leurs peuples un niveau de vie décent leur permettant la satisfaction des besoins minimaux à chaque être humain, induit les dirigeants des pays concernés à choisir une politique de libération nationale. La décolonisation opérée dans les années 50 et 60 en est l'exemple historique le plus évident. Mais cette étape “politique” de conquête de l'indépendance nationale est-elle suffisante ? Non, répond Amin. Elle est l'étape préliminaire, mais ne résout aucun des vrais problèmes qui se posent dans notre économie-monde.

    En effet, l'interdépendance croissante entre les États indépendants (juridiquement parlant) assure une nouvelle forme de domination sur les peuples pauvres par les firmes transnationales et les États capitalistes d'Occident. Le vrai problème qu'il faut alors résoudre est d'intégrer ou de déconnecter par rapport à ce système dominant qui est précisément le système capitaliste.

    Intégration qui peut signifier soit surexploitation des forces de travail (les stratégies de délocalisation se justifient alors en termes de coût) soit surexploitation des richesses locales (les profits sont en général transférés à l'extérieur et profitent très médiocrement à l'expansion locale) soit, enfin, augmentation réelle du niveau de vie des habitants (le cas des pays semi-industrialisés comme la Corée du Sud ou Singapour). En fait, les cas d'espèces se traduisent en général par les 2 premières hypothèses. Le pouvoir politique local peut alors se tourner vers 3 hypothèses majeures : dans un premier cas, il peut “jouer le jeu” du système ; on constate alors le développement d'une bourgeoisie locale et quelquefois même de classes moyennes. Il y a aussi, concomitant à ce fait, aggravation des inégalités, augmentation de la migration rurale vers les villes et phénomènes indirects de “mondialisation” culturelle, en particulier consommatoires. Le pouvoir peut ensuite tenter de prendre le contrôle des richesses nationales afin de mieux répartir les bénéfices de la croissance.

    Selon Amin, il ne s'agit pas encore de “construire le socialisme” mais de mieux équilibrer la croissance. La bourgeoisie devient alors “nationaliste” et prétend représenter les intérêts du peuple. Loin de condamner cette tendance nationale et populaire de certains États et dirigeants du Tiers Monde (Nasser en Égypte, Soekarno en Indonésie, etc.) au nom d'un marxisme pur et dur, Amin considère cette étape comme globalement positive et réfute les critiques dogmatiques portées à leur encontre. À ce propos, il ne se prive pas de critiquer les thèses de “marxistes occidentaux” qui, tel Bill Warren, ont une position hostile à tout mouvement national, au nom d'une orthodoxie idéologique et qui, Amin le souligne, rejoint bizarrement les thèses mondialistes des ultra-conservateurs néo-libéraux des dirigeants des organismes financiers internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.).

    Enfin, les dirigeants peuvent décider la déconnexion. Celle-ci n'est pas une rupture brutale, pas plus d'ailleurs qu'un régime strict d'autarcie absolue. La déconnexion se présente comme la création politique d'une économie autocentrée et autorégulée. La rupture est le résultat de cette volonté de ne plus se plier aux règles établies par les bénéficiaires du système capitaliste. Par ex. en substituant à la loi de la valeur internationale la loi de la valeur nationale. À ce titre, Samir Amin donne en exemple la voie maoïste. La déconnexion opérée pendant de nombreuses années par le gouvernement chinois a permis à la société chinoise de mettre en pratique un principe essentiel : ne compter que sur ses propres forces. Pour Mao, la révolution soviétique de Russie avait commis une grossière erreur : elle avait refusé de s'appuyer sur le binôme campagnes/villes en suivant une politique planifiée de ponctions sur la production rurale. D'où, selon Mao, la tendance dite “révisionniste” du soviétisme, qui assurait la prédominance de la ville sur la campagne.

    Enfin, Samir Amin propose une analyse sur quelques tentatives selon lui incohérentes de déconnexion : le mouvement des Verts en RFA et la révolution populaire islamique. On regrettera la faiblesse et la légèreté avec lesquelles ces 2 sujets sont ici traités. Mais, globalement, le livre d'Amin est richissime en pistes idéologiques.

    ♦ Samir Amin, La déconnexion : Pour sortir du système mondial, La Découverte, 1986.

    ► Ange Sampieru, Vouloir n°28/29, 1986.

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    Du même auteur : Au-delà du capitalisme sénile : Pour un XXIe siècle non-américain (PUF, 2002) : Le néo-libéralisme achève sa course en misère croissante pour le plus grand nombre, en dissolution des solidarités civiques, en militarisation universelle, en désastre écologique. La course des grands monopoles au profit immédiat a sapé les espoirs de rattrapage au sein du système capitaliste. Les alternatives conçues au XXe siècle sont désormais inopérantes. Le projet sociétaire d'avenir ici présenté cherche à unir les peuples du centre et ceux des périphéries dans la construction d'un monde unifié.


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