• Koellreuter

    KoellreuterRéflexions sur l'œuvre d'Otto Koellreutter (1883-1972)

    Ce professeur de droit public nait à Fribourg en Brisgau le 26 novembre 1883. Étudiant en droit, il rédige une thèse sur la figure du juge anglais puis poursuit ses investigations après la Première Guerre mondiale, où il est appelé sous les drapeaux, en se spécialisant dans le droit administratif anglais. Enseignant à Halle et à Iéna, il formule un antiparlementarisme couplé à la recherche d'une forme d'“État populaire” (Volksstaat) reposant sur des principes radicalement autres que ceux du positivisme juridique. Il reçoit à cette époque l'influence des idées d'Oswald Spengler. De 1927 à 1944, il est le co-éditeur de la célèbre revue Archiv des öffentlichen Rechts. Militant national-socialiste depuis les élections du 14 septembre 1930, il espère que le nouveau régime transposera dans le réel ses théories de “l'État populaire”.

    D'essence bourgeoise et d'inspiration anglo-saxonne, les idées de Koellreutter peuvent être qualifiées de conservatrices. En fait, elles relèvent d'un conservatisme particulier qui croit percevoir une alternative viable au libéralisme dans le mouvement hitlérien. De 1933 à 1942, Koellreutter édite la revue Verwaltungsarchiv (Archives d'administration). Au fil du temps, ses espoirs sont déçus : le régime déconstruit l'État de droit sans rien construire de solide à la place. Il visite le Japon, en étudie le droit, et se transforme, à partir de 1938/39 en adversaire du régime dont il s'était fait le propagandiste zélé entre 1930 et 1936, en écrivant à son intention une longue série de brochures didactiques et précises. Ces nombreux écrits recèlent tous de pertinentes polémiques à l'encontre des thèses de Carl Schmitt, notamment de celle qui fait de la distinction ami / ennemi le fondement du politique. En 1942, la rupture est consommée : dans un article de la revue Verwaltungsarchiv, il compare le droit et la figure du juge tels qu'ils sont perçus en Allemagne et en Angleterre, démontrant que ce dernier pays respecte davantage les principes du vieux droit germanique. Koellreutter quitte l'université en 1952, rédige pendant sa longue retraite 3 sommes sur le droit constitutionnel et administratif, qui serviront à étayer le droit de la nouvelle République Fédérale. Il meurt le 23 février 1972 dans sa ville natale.

    ◊ Peuple et État dans la vision-du-monde du national-socialisme

    (Volk und Staat in der Weltanschauung des Nationalsozialismus, 1935)

    Koellreuter[Ci-contre : Carl Schmitt. Pour ce juriste, le peuple est un concept de droit public qui n'a efficience que dans la sphère de la vie publique : c'est une catégorie relevant de la volonté et non pas une catégorie de l'existence physique ou culturelle. Ce qui lui vaudra le reproche par Koellreutter de désinvestir ce concept de sa substance nationale et ethnique] 

    Brochure didactique destinée à dévoiler aux juristes allemands les nouveaux principes qui allaient dorénavant gouverner l'Allemagne. Elle est intéressante car elle résume toute la polémique entre l'auteur et Carl Schmitt. Koellreutter commence par expliquer en quoi sa position n'est nullement « objective », au sens conventionnel du terme. L'objectivité, telle que la conçoivent les libéraux, est a-politique ; elle ne recèle aucune énergie politique. Les concepts politiques doivent être en rapport avec le réel et avec une substance politique concrète, en l'occurrence le peuple. L'idée d'État chez C. Schmitt est purement constructive ; les ressortissants de l'État ont le devoir moral de le construire mais C. Schmitt ne précise pas quelle doit être l'essence de cet État que postule l'éthique. La distinction fondamentale opérée par C. Schmitt entre l'ami et l'ennemi conduit à percevoir le travail politique comme un conflit perpétuel, où l'homme se transforme en « carnassier ». Schmitt inverserait ainsi Rousseau, en transformant son idyllisme pastoraliste en idyllisme du carnassier. En ce sens, seule la guerre est politique, ce que conteste Koellreutter qui, comme Clausewitz, ne voit en elle qu'un moyen. Chez Schmitt, cette apologie implicite de la guerre participe du propre même des idéologies niant la primauté du Volk. Elle exprime bien l'essence du Machtstaat libéral ou de l'impérialisme. La pensée völkische du national-socialisme, elle, part du principe de la communauté, de la définition de l'ami, du camarade. Elle insiste sur ce qui unit les hommes et non sur ce qui les sépare. Dans une telle optique, la guerre n'a rien d'essentiel et la paix entre les nations est une valeur cardinale.

    Dans Staat, Bewegung und Volk, le petit livre où Carl Schmitt tente de parfaire son aggiornamento national-socialiste, l'État est l'instance statique et conservante, porté par le fonctionnariat et l'armée ; le mouvement est l'instance dynamique, qui recueille, trie et affecte les énergies émanant du peuple ; quant à ce dernier, s'il n'adhère pas au mouvement, il n'est qu'une masse inerte a-politique. Pour Koellreutter, cette définition du peuple comme masse inerte a-politique relève d'une « doctrine du pouvoir étrangère aux lois du sang », dérivée de Hegel et de la pensée politique latine sans ancrage ethnique précis. Elle est fasciste, dans le sens où Guido Bartolotto, dans Die Revolution der jungen Völker, a défini l'idéologie italienne née sous l'impulsion de Mussolini : le national-socialisme repose sur la substance ethnique ; le fascisme sur la culture, la tradition et l'éthique, toutes instances sans incarnation — au sens littéral du mot — précise. Toute pensée germanique, à la différence des pensées politiques romanes, s'ancre dans une substance populaire, ce qui interdit de penser le peuple comme une masse amorphe a-politique. Ce sont au contraire l'État et le mouvement qui puisent leurs énergies dans le peuple. Pour Koellreutter, l'État n'a pas de valeur en soi ; il n'est qu'un moyen parmi d'autres moyens pour faire rayonner les énergies émanant du peuple. Cette idée de rayonnement génère la paix dans le monde, car le régime qui œuvre au rayonnement du peuple dont il est l'émanation politique respecte ipso facto les institutions qui permettent le rayonnement d'un peuple voisin. 

    ◊ Le droit constitutionnel allemand : Une vue d'ensemble

    (Deutsches Verfassungsrecht : Ein Grundriß, 1936)

    Ouvrage abordant l'ensemble des questions fondamentales de la politologie, Deutsches Verfassungsrecht commence par définir le politique comme l'expression d'une attitude spirituelle et d'un type humain particulier. Cette attitude et ce type humain varient selon les époques : c'est le bourgeois à l'heure où le libéralisme entre en scène ; c'est le soldat politique après que les valeurs du libéralisme se soient écroulées dans les tranchées du front. D'emblée, Koellreutter formule sa critique majeure à l'endroit des thèses de Carl Schmitt. Celui-ci a déduit sa notion du politique à partir de la distinction ami-ennemi. La faiblesse de cette définition réside en ceci : l'ami n'est plus que le non-ennemi. D'où, estime Koellreutter, Schmitt évacue la dimension communautaire et pose un type d'homme politique purement formel qui risque, ambiance darwinienne aidant, par se transformer en « carnassier politique ». C'est ce qui explique pourquoi C. Schmitt affirme que seule la guerre relève du politique à l'état pur. Koellreutter refuse cette affirmation schmittienne car elle implique que l'essence de la politique extérieure ne réside que dans le conflit entre les peuples. Pour C. Schmitt, seule la politique extérieure est essentiellement politique. Il y a chez Schmitt, constate et conteste Koellreutter, un primat de la politique extérieure.

    À rebours de Schmitt, la conception völkische, ethniste et populiste, voit l'essence du politique dans l'orientation communautaire. Cette conception désigne plutôt l'ami, le Volksgenosse, le camarade. Elle est issue de la camaraderie des tranchées. Elle est l'expression typique du soldat politique qui participe et se donne à une communauté. Pour les nationaux-socialistes, il n'y a pas de primat de la politique extérieure ; il n'y a en fait aucun primat qui soit. À l'intérieur, le national-socialisme veut forger la « communauté populaire » (Volksgemeinschaft), c'est-à-dire une communauté de soldats politiques, qui englobe toute la réalité politique. À l'extérieur, Koellreutter veut qu'il y ait reconnaissance mutuelle entre les peuples et non conflit ou inimitié. L'accent n'est donc pas mis sur l'ennemi mais sur la solidarité. Le national-socialisme, du moins de la façon dont le conçoit Koellreutter, doit reconnaître la valeur des ethnicités étrangères. La guerre n'est pas un idéal social mais un moyen extrême pour conserver la plus haute valeur d'une communauté populaire : son honneur.

    Avant l'avènement du national-socialisme, 2 courants d'idées dominaient en Occident et dans le monde : le libéralisme anglais et la démocratie formelle française. Ces 2 courants étaient déterminants pour l'ensemble des systèmes politiques. En Allemagne, pourtant, l'un et l'autre étaient incompatibles avec les racines du droit allemand. Koellreutter procède à une définition du libéralisme politique. Il correspond à la nature du peuple anglais et à la géographie insulaire. L'insularité met à l'abri d'attaques venues de l'étranger, ce qui donne un sentiment de liberté. Mais le libéralisme radical, comme par ex. celui que veut promouvoir un Hans Kelsen, dès qu'il est exporté en Allemagne, provoque la dissolution et la dégénérescence car il ne peut s'appliquer à un peuple qui est perpétuellement sur la défensive, le long de frontières ouvertes, menacées par plusieurs puissances ennemies. L'Allemagne a besoin de cohésion et de solidarité, vertus diamétralement opposées à la liberté au sens anglo-saxon.

    La définition que nous donne Koellreutter de la démocratie formelle repose sur l'idée du contrat social de Rousseau, où l'on repère une exigence d'égalité formelle, laquelle doit, pour pouvoir s'appliquer, limiter la liberté personnelle. Les individus soumis à la démocratie formelle sont pensés dans l'abstrait et sont par principe porteurs de droits politiques égaux. Dans un tel contexte, c'est la majorité arithmétique qui règne, domine et, en certaines circonstances, écrase ses adversaires. Cette majorité arithmétique veut absolument faire l'identité entre dominants et dominés, les homogénéiser. C'est cette majorité circonstancielle qui détermine le contenu de la liberté et de l'égalité. De cet état de choses découle un relativisme que Koellreutter juge pernicieux car à chaque élection, ce contenu est susceptible de changer. Il n'y a plus de valeurs politiques absolues et permanentes, ancrées dans les tréfonds de l'âme populaire. Les seules valeurs qui subsistent sont celles, aléatoires, que crée l'individu au gré des circonstances. Ce qui interdit toute symbiose entre les individus et l'État, lequel déchoit en simple appareil, en “veilleur de nuit”. Dans une démocratie formelle, les portes sont ouvertes au libéralisme, surtout dans le domaine de l'économie.

    Le marxisme est fruit du libéralisme car sa position de base ne retient aucune forme d'ethnicité. Quant à l'État-appareil de la démocratie formelle, il se mue, après une révolution de type marxiste, en un État de classe. En effet, la seule réalité politique pour le marxisme, c'est la lutte des classes. Peuple et État ne relèvent que de la superstructure idéologique, ne sont finalement que du “vent”. Pour les marxistes comme pour Carl Schmitt, c'est l'antagonisme qui prime. Les thèses des uns comme de l'autre ne retiennent aucun volet constructif impliquant qu'il faille forger la Volksgemeinschaft. Cette lacune explique pourquoi la démocratie libérale ne peut dépasser le marxisme. L'ère de Weimar a prouvé que la seule possibilité pour sauver le libéralisme et la démocratie formelle, c'est de s'allier aux marxistes. Mais ce compromis est fragile : le marxisme étant conséquent à l'extrême, comme l'a démontré le bolchévisme russe, il élimine en bout de course la démocratie bourgeoise. Ou bien, autre possibilité, il veut raviver les liens qui unissent l'individu à son peuple et à l'État comme en Italie et se mue alors en fascisme ou, dans le cas allemand, en national-socialisme.

    Au vu de ces évolutions, Koellreutter conclut que seule la révolution nationale-socialiste est une vraie révolution car elle transforme de fond en comble les assises de l'État et crée le Führerstaat. Le peuple n'est plus alors une somme arithmétique de citoyens mais une unité vivante. La notion de race, l'accent mis sur le sol et la patrie charnelle, l'insistance sur le principe de totalité (Ganzheit) assurent la continuité du processus politique, reflet de la vie du peuple à travers les siècles. L'État n'a pas de valeur en soi. Il sert à donner forme, mais reste extérieur à la substance. Si la substance finit par se retrouver à l'étroit dans la forme étatique qui l'enserre, elle s'en débarrasse par une révolution et en crée une nouvelle. Pour Otto Koellreutter, l'idée d'État, comme « réalité de l'idée éthique » (Hegel), est un instrument précieux mais il faut se garder de l'idolâtrer.

    Le droit que préconise Koellreutter est d'inspiration “communautaire”. Ce droit, expression des idées innées du peuple, doit refléter ce qui apparaît juste pour la protection, la promotion et le développement du peuple. Le droit et l'État doivent être des fonctions multiplicatrices des forces vitales du peuple. Un tel État est de droit puisqu'il évacue les barrières qui s'opposent à ou freinent l'épanouissement des potentialités du peuple. Le droit qu'il défend et ancre dans la réalité est davantage légitimité que légalité, contrairement au libéralisme.

    L'objet de toute constitution est de faire l'unité du peuple. La conception libérale de la constitution veut que l'État libéral soit un État constitutionnel capable de réaliser les idées de liberté et d'égalité. Elle laisse une large place aux droits fondamentaux de l'individu dans la pensée constitutionnaliste. Ensuite, le libéralisme veut écrire le droit donc le figer. Un droit écrit est très difficile à modifier car le juriste doit alors inventer des techniques juridiques excessivement complexes qui ralentissent les processus de transformation nécessaires de la société. À ce droit constitutionnel individualiste / libertaire et égalitaire, techniquement complexe, doit se substituer une pensée constitutionnaliste nationale-socialiste, écrit Koellreutter, inspirée du modèle anglais qui se passe de constitution, car, à l'époque de Cromwell (celle du Führerstaat anglais dans sa forme la plus pure), l'Angleterre ne connaissait pas les exagérations de l'individualisme. La constitution anglaise est en fait implicite et non écrite. Elle croît organiquement. Ont valeur de constitution des lois comme le Bill of Rights de 1689 qui assure les libertés individuelles ou le Parliament Act de 1911 qui diminue considérablement le rôle de la Chambre des Lords dans l'élaboration des lois. Ce mode de fonctionnement organique est d'essence germanique, conclut Koellreutter. Aussi, en Allemagne, il importe d'introduire une constitution vivante qui puisse répondre immédiatement aux impératifs de l'heure. Le national-socialisme a déjà procédé de la sorte, constate Koellreutter, en citant la loi de prise du pouvoir du 24 mars 1933 — la fameuse Ermächtigungsgesetz — la loi du plébiscite du 14 juillet 1933, la loi sur l'unité du parti et de l'État du 1er décembre 1933, les lois raciales de Nuremberg sur la « protection du sang et de l'honneur allemands » (15 sept. 1935). De telles lois peuvent être modifiées sans grandes complications d'ordre technique. L'objet ne doit donc pas être de construire un système écrit de normes mais de façonner politiquement et juridiquement le corps du peuple par une direction (Führung) liée à ce même peuple.

    La science juridique libérale est positiviste, ce qui la fait basculer dans la technicité et la dogmatique juridiques. Le droit étatique déchoit en annexe du droit privé et lui est subordonné (cf. Paul Laband et Otto Mayer). Otto von Gierke a été pionnier, estime Koellreutter, en explorant le droit communautaire et le Genossenschaftsrecht (droit des compagnonnages) allemands. De cette exploration, il est permis de conclure que la veine communautaire constitue l'essentiel du droit allemand. Il s'avère donc nécessaire de hisser ces principes communautaires aux niveaux du peuple, de l'État et du droit. Ce sens inné du droit a rendu impopulaire la démocratie formelle et le positivisme juridique de Weimar, d'autant plus que la “camaraderie des tranchées” avait évacué les réflexes individualistes bourgeois. Koellreutter constate dès lors un rejet du constructivisme juridique pur, de la théorie pure du droit et de l'État (Hans Kelsen). Droit et État ne sont plus que des constructions abstraites. D'où le but des nouvelles sciences juridiques est désormais de forger un droit porté par les chefs naturels qui se sont imposés par leurs qualités personnelles dans les tranchées.

    Le modèle du futur droit allemand est anglais. Car le droit anglais rejette les dogmes et les spéculations tout en allant droit au vécu. Il suscite une pensée juridique qui fusionne droit et politique. Le contenu, la substance politique, prime la forme juridique. Aux formes figées du droit, il faut donner un sens politique, sans pour autant les abolir. Il suffit de reprendre ce qui est utile. S'il y avait harmonie totale au sein de la communauté populaire, il n'y aurait pas besoin de droit ni d'État. Mais, tonne Koellreutter, il y a les indisciplinés et les « tire-au-flanc » (Drückeberger). Donc croire à une harmonie totale relève d'une pensée anti-politique (impolitique). L'esprit communautaire naît par l'action de fortes personnalités.

    En présentant à ses lecteurs la pensée juridique völkische (nationale-populaire), Koellreutter formule une seconde critique à l'encontre de Carl Schmitt. Notamment contre sa distinction entre les Ordnungsdenken (pensées de l'ordre) normatif, décisionniste et concret. La pensée juridique völkische refuse les distinctions trop discriminantes et, par conséquent, trop abstraites. Elle entend s'orienter par rapport à la réalité politique. Elle refuse la spéculation pour privilégier la mise en forme. La concrétude se manifeste toujours par le sens particulier, typé, de la concrétude que génère un peuple donné. Norme et décision jouent un rôle important car la norme met le sens de la concrétude en forme et la décision tranche dans le sens de l'épanouissement de la communauté populaire.

    Koellreutter aborde également les fondements historiques du droit constitutionnel allemand depuis l'époque médiévale jusqu'au XIXe siècle, en abordant successivement l'essence du Reich, des pouvoirs territoriaux allemands (Prusse et Autriche), de la Confédération Germanique, le défi de l'unification économique graduelle, l'évolution du droit constitutionnel prussien (l'impact de la pensée du Baron von Stein), l'évolution du droit constitutionnel des États de l'Allemagne méridionale, la signification de l'Assemblée nationale de Francfort en 1848 (première représentation d'un mouvement populaire, issu des corporations étudiantes — les célèbres Burschenschaften — et des combattants de la guerre de libération de 1813).

    Cette histoire révèle une opposition constante entre la légitimité et la légalité. Opposition patente dans le cas du Parlement de Francfort qui sous-estimait le poids des constitutions prussienne et autrichienne, impossibles à évacuer sans combat donc sans guerre civile. Les juristes allemands ont tenté de combler le hiatus entre la légalité et la légitimité dans la nouvelle constitution du Reich de 1849 en introduisant un système bicaméral et en pensant juridiquement la Confédération nord-allemande (Norddeutscher Bund). Le Reich de Bismarck, porté par l'armée populaire victorieuse en 1871, était un État fédéral (Bundesstaat), où les États allemands gardaient leur souveraineté et le Bundesrat (Conseil fédéral) regroupait les souverains de ces États membres de la confédération. Le Bundesrat était présidé par le roi de Prusse qui acquérait ainsi la dignité d'Empereur. Koellreutter explique que ce fédéralisme était perçu comme provisoire, ce que prouve également la querelle entre l'école du Bavarois von Seydel, pour qui les États du Reich demeurent pleinement souverains, et l'école de Laband, pour qui ces États ont transféré définitivement leur souveraineté à l'instance englobante qu'est le Reich. Koellreutter estime que le Bundesstaat bismarckien ne tenait que grâce à la personnalité charismatique du Chancelier de Fer. Ce dernier, pourtant, par manque de temps, n'a pas réussi à éduquer une caste de dirigeants nouveaux ; son départ a provoqué le cafouillage du wilhelminisme, puis les querelles de prestige sur la scène internationale qui ont abouti aux carnages de 1914.

    Koellreutter procède ensuite à une analyse de la constitution de Weimar. La République d'après 1918 est également un faux État fédéral. Son principal défaut est de n'avoir qu'une seule Volkskammer (Chambre du Peuple) et de refuser toute forme de Sénat comme contraire au principe d'égalité. Ensuite le système de Weimar laisse la bride sur le cou des partis. L'État partitocratique ne fonctionne que s'il y a unité de vue entre tous les partis sur les choses essentielles du politique [« la marque caractéristique du parti politique se trouve dans la volonté consciente d'influencer le tout étatique (das Staatsganze) »]. En Allemagne, cette unanimité était inexistante. Les partis se sont affrontés sans vouloir faire le moindre compromis parce qu'ils représentaient des Weltanschauungen trop différentes, sur les plans de l'économie, de la religion et de la culture. Les querelles ont provoqué la multiplication des partis donc l'ingouvernabilité du pays. Le système de Weimar est un liberaler Machtstaat qui ne défend que les intérêts d'une bourgeoisie numériquement infime, donc dépourvue d'assises tangibles dans la population. En fait, cette république et une dictature camouflée, explique Koellreutter, avec son Président comme “gardien de la Constitution”. Elle maintient telle quelle une Constitution qui ne répond plus aux besoins de survie de la nation.

    Koellreutter définit ensuite les notions de peuple (Volk) et de nation. La notion de Volk que propose Koellreutter s'oppose diamétralement à celle que suggère Carl Schmitt. Pour Koellreutter, le Volk n'est pas la masse non politisée de la nation : une telle définition serait le propre du libéralisme musclé ou du fascisme. Le Volk, bien au contraire, est source du droit et du pouvoir. Koellreutter insiste alors sur la spécificité raciale / biologique et entend dépasser la définition spenglérienne du Volk comme communauté d'histoire et de destin. Il reconnaît cependant que le peuple allemand est le résultat d'un mixage complexe qui doit être préservé comme telle en tant qu'Artgleicheit (égalité / homogénéité de l'espèce, de la race). Cette volonté de préservation s'exprime dans les lois de protection de la race et des terroirs.

    Quant au concept de nation, c'est un concept français révolutionnaire ou italo-fasciste. Pour les idéologies françaises et italiennes, la nation est le produit d'un pouvoir ; elle est créée par l'État. Koellreutter rejette ces définitions : pour lui, et pour la conception völkische qu'il entend défendre et illustrer, Volk et nation ne sont pas des notions essentiellement différentes. La nation est pour lui la volonté d'une communauté populaire de se positionner sur la scène internationale.

    L'auteur aborde ensuite les fondements de la Führung. Le caractère populaire (völkisch) de la Führung permet de distinguer la « totalité de l'idée völkische » de “l'État total” d'inspiration mussolinienne ou latine. La différence est nette pour Koellreutter ; il s'agit de 2 totalités très différentes. L'idée völkische est une totalité naturelle ; l'idée d'État total exprime la revendication de l'appareil du pouvoir dans son ensemble pour conserver sa position non völkische. L'autorité, pour Koellreutter et la tradition völkische, doit s'enraciner dans une éthique communautaire qui unit le peuple et la Führung et s'exprime dans une forme politique, un État. Les vrais chefs fusionnent en eux, dans leur personnalité, le Volksgeist et le Volkswille (volonté populaire). Derrière de tels figures charismatiques, il convient de rassembler une Gefolgschaft (suite), unissant de plus en plus de citoyens. L'histoire a révélé plusieurs types de chefs politiques. La Führung de l'État princier absolu (absoluter Fürstenstaat) est l'aristocratie. L'État libéral-démocratique porte au pouvoir les politiciens bourgeois. En Angleterre, l'aristocratie est une aristocratie “ouverte”, incorporant des bourgeois méritants pour former la caste dirigeante baptisée society. L'État national-socialiste trouve ses racines dans l'esprit des combattants de la Grande Guerre et des militants politiques de la “longue marche” de la NSDAP vers le pouvoir.

    La Führung politique nationale-socialiste se donne 3 instruments de gouvernement : 1) le Parti (ou le Mouvement), instrument politique direct de la Führung ; 2) le fonctionnariat professionnel, recruté dans toutes les strates du peuple est l'instrument traditionnel au service de toute Führung ; 3) l'armée, la Wehrmacht, instrument militaire. Ces 3 instruments s'enracinent dans l'ensemble du peuple. Les citoyens qui les servent doivent être éduqués dans l'esprit de l'État nouveau. Le parti dirige toutes les forces du peuple contre l'ancien appareil. Dès qu'il arrive au pouvoir, sa mission change. Il commande alors l'État et éduque le peuple. Koellreutter refuse la séparation des pouvoirs, car le législatif et l'exécutif sont 2 modalités de la Führung qui doit rester unitaire. Pour assurer une représentation et donner forme à la pluralité du peuple, la Führung organise corporativement la nation.

    L'ouvrage se termine par une théorie de l'organisation économique, religieuse et culturelle du nouvel État, accompagnée de projets d'organisation corporative. À la liberté d'opinion libérale doit succéder une régulation de la vie culturelle. Le nouvel État doit garantir la liberté de la recherche scientifique.

    ► Robert Steuckers, Enclyclopédie des Œuvres Philosophiques (PUF, 1992).

    ∆ Bibliographie :

    • Richter und Master, 1908 (dissertation)
    • Verwaltung und Verwaltungsrechtsprechung im modernen England, 1920
    • Die Staatslehre Oswald Spenglers, 1924
    • Die politischen Parteien im modernen Staate, 1926
    • Staat, Kirche und Schule im heutigen Deutschland, 1926
    • Der deutsche Staat als Bundesstaat und als Parteienstaat, 1927
    • Integrationslehre und Reichsreform, 1929
    • Der Sinn der Reichtagswahlen vom 14. Sept. 1930 und die Aufgabe der deutschen Staatslehre, 1930
    • Der nationale Rechtsstaat : Zum Wandel der deutschen Staatsidee, 1932
    • Volk und Staat in der Verfassungskrise, 1933
    • Grundriß der allgemeinen Staatslehre, 1933
    • Vom Sinn und Wesen der nationalen Revolution, 1933
    • Der deutsche Führerstaat, 1934
    • Volk und Staat in der Weltanschauung des Nationalsozialismus, 1935
    • Deutsches Verfassungsrecht : Ein Grundriß, 1935 (2ème éd., 1938)
    • Grundfragen unserer Volks- und Staatsgestaltung, 1936
    • Deutsches Verfassungsrecht, 1936 (2ème éd., 1938)
    • Der heutige Staatsaufbau Japans, 1941
    • « Recht und Richter in England und Deutschland », in Verwaltungsarchiv, 47, 1942
    • Deutsches Staatsrecht, 1953
    • Staatslehre im Umriß, 1955
    • Grundfragen des Verwaltungsrechts, 1955

    ∆ Sur Otto Koellreutter :

    • C.H. Ule, in Verwaltungsarchiv, 63, 1972
    • Jürgen Meinck, Weimarer Staatslehre und Nationalsozialismus : Eine Studie zum Problem der Kontinuität im staatsrechtlichen Denken in Deutschland 1928 bis 1936, Frankfurt a.M., Campus, 1978
    • Michael Stolleis, « Otto Keullreutter », in Neue Deutsche Biographie, 12. Band, Duncker und Humblot, 1980
    • Joseph W. Bendersky, Carl Schmitt : Theorist for the Reich, Princeton University Press, 1983

    Koellreuter

    • pour contextualiser : M. StolleisGeschichte des offentlichen Rechts in Deutschland, vol. III (Staats- und Verwaltungsrechtswissenschaft in Republik und Diktatur, 1914-1945), Munich, 1999 ; tr. ang. : A History of Public Law in Germany 1914-1945 (Oxford Univ. Press, NY, 2004). De cet historien du droit, nous ne disposons en français que de : L'œil de la loi (1001 Nuits, 2006).


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