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    Défense européenneLa crise de la défense européenne

    La crise financière oblige les États européens à trancher dans leurs budgets militaires. Résultat : la puissance européenne est battue en brèche

    Le modérateur de la série radiodiffusée Streitkräfte und Strategien (Forces armées et stratégies) de la station allemande NDR avait déclaré, en avril 2011, que « les spéculateurs de la City londonienne et de Wall Street [avaient réussi ce que] les diplomates n’étaient jamais parvenus à faire en des décennies, c’est-à-dire à désarmer l’Europe ». On ne peut pas encore prévoir quelles seront les conséquences de ce désarmement généralisé, résultat des incontournables mesures d’austérité prises récemment. On peut d’ores et déjà le deviner en dressant la liste des insuffisances dont ont fait montre plusieurs pays de l’OTAN lors de leur dernière intervention en Libye : l’Italie s’est vue obligée de retirer son porte-avions du théâtre des opérations pour raisons budgétaires ; en prenant cette décision, l’Italie, pense Christian Möllig de la Fondation berlinoise Wissenschaft und Politik, « a inauguré une nouvelle page dans l’histoire militaire ». Mais cet exemple italien n’est pas le seul : la Grande-Bretagne, elle, a mis du jour au lendemain son porte-avions hors service et a envoyé à la ferraille de nouveaux navires de guerre, des patrouilleurs, qui venaient de sortir d’usine. Aux Pays-Bas, le gouvernement a été contraint de mettre au rancart des chars de combat qui venaient juste d’être modernisés. Hors OTAN, l’Autriche doit, pour sa part, déclasser les deux tiers de ses chars. 

    L’ancien ministre américain de la Défense, Robert Gates, lors de sa visite d’adieu au quartier général de l’OTAN à Bruxelles en juin 2011, a annoncé un « avenir triste et sinistre » voire un risque patent d’« insignifiance militaire ». Il semble qu’il avait raison. D’autant plus que les budgets européens sont grevés de lourdes charges qui s’étendront sur le long terme. La situation les contraint à d’autres coupes budgétaires qui porteront essentiellement sur les armées.

    Les forces armées risquent dorénavant d’être sous-financées, ce qui entraîne le danger qu’elles deviennent totalement incapables d’action sur le terrain. À cela s’ajoute que la puissance hégémonique au sein de l’OTAN, les États-Unis, prévoit également de trancher dans ses budgets militaires au cours des dix prochaines années. Le Pentagone veut économiser 490 milliards de dollars dans les dix ans à venir. Mais le ministère américain de la défense commente avec mauvaise humeur les efforts budgétaires des Européens en matières militaires. Ces efforts ont d’ores et déjà conduit à un important déséquilibre du financement des dépenses de l’OTAN. Actuellement, les États-Unis financent 75% de toutes les dépenses de l’Alliance, chiffre qui montre, simultanément, que les États européens, membres de l’OTAN, sont entièrement dépendants de l’hégémon. Robert Gates, lors de sa visite d’adieu, prenait un ton menaçant, en disant que les États-Unis n’allaient plus longtemps tolérer « de mettre leurs chiches ressources financières au service de nations qui refusent de se donner à elles-mêmes les moyens nécessaires pour assurer leur défense ». 

    Dans son long article paru en novembre 2011 et significativement intitulé « Europa ohne Verteidigung » (L’Europe sans défense), Christian Möllig explique que l’état désastreux de la défense européenne a sauté aux yeux lors de l’intervention de l’OTAN contre la Libye, et pas seulement à cause du retrait du porte-avions italien. « Pas un seul État européen, pour ne pas parler de l’Europe dans son ensemble, n’a été en mesure de faire valoir ses intérêts, par le truchement de sa puissance militaire, sur une distance supérieure à 1000 km ». Ce qui est le plus alarmant, ajoutait-il dans son article, c’est que les Européens sont très objectivement « sourds et aveugles » parce qu’ils ne disposent pas du géostrationnaire global C4ISTAR, auquel seuls les États-Unis ont accès. Cette station coordonne et soutient le renseignement, la reconnaissance et la direction des opérations. Un chiffre, avancé par Möllig, montre clairement quelle est l’importance de C4ISTAR  : près de 90% des actions militaires entreprises en Libye n’auraient pas été possibles sans le soutien américain. 

    Vu cette misère de la défense européenne, les États du Vieux Continent cherchent fébrilement une voie royale pour concilier les impératifs de l’austérité et les intérêts européens en matière de sécurité. On entend des slogans comme ceux de la future “smart defence” ou des “armées bonzaï” : ils ne font que cacher péniblement une triste réalité, où l’on veut déguiser l’amère nécessité en vertu. La notion de “smart defence” est surtout défendue par le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen : les 28 pays membres de l’Alliance Atlantique devraient tout simplement coordonner et fusionner leurs capacités militaires. Sur le plan concret, cela signifie, d’abord, renoncer à toutes voies singulières dans les projets d’armement et, ensuite, éviter tout « doublon inutile dans les capacités ». La “smart defence”, prétend le secrétaire général danois, conduit à « davantage de sécurité pour moins d’argent ». L’optimisme de Rasmussen ne tient pas face à la réalité. Les tentatives entreprises jusqu’ici pour aboutir à une politique de sécurité commune ne valaient pas le prix du papier sur lesquelles leurs pompeuses déclarations étaient imprimées. Peu de signes nous indiquent qu’il en sera autrement dans l’avenir, même si les budgets seront de toutes les façons réduits de manière drastique. Pourquoi ? Markus Kaim, expert ès questions militaires auprès de la Fondation Wissenschaft und Politik, nous l’explique. C’est dû aux réflexes nationaux de “persistance” : « En fait, vu les contraintes économiques, il n’y a pas d’autres alternatives que la coopération et l’intégration”. Dans de nombreuses capitales, on considère toutefois que la politique de défense est “un élément constitutif incontournable de la souveraineté nationale ». Par conséquent, promptitude et volonté de coopérer avec les voisins sont fort réduites.

    Qui plus est, il y a encore d’autres clivages : les Français et les Britanniques, depuis les opérations lancées contre la Libye de Kadhafi, réchignent à construire des « capacités communes » avec l’Allemagne, rapporte notamment le Financial Times Deutschland (FTD) en octobre 2011. L’Allemagne a, elle, « d’autres priorités”, notamment la réforme de la Bundeswehr. De surcroît, le ministre allemand de la Défense, Thomas de Mazière, a déclaré « ne pas vouloir se heurter à ses propres gens ». Finalement, il y a encore, côté allemand, le droit de veto du Parlement pour les questions de guerre et de paix, ce qui s’oppose à toute possibilité de réaction rapide en cas de crise. Il faut aussi tenir compte des intérêts propres aux industries nationales d’armement et d’équipement, qui, selon le FTD, craignent de devoir lâcher leur part du gâteau, parce qu’elles engrangent de gros bénéfices « grâce aux commandes de leurs gouvernements respectifs”. Voilà pourquoi on ne s’étonnera guère de la réaction de Thomas de Mazière, qui tient pour limité le « potentiel d’intégration”. 

    Les visions de Rasmussen sur la “smart defence” formeront l’un des thèmes centraux à aborder lors du prochain sommet de l’OTAN à Chicago en mai 2012. Mais rien n’interdit de penser qu’elles resteront de l’ordre des vœux pieux. Il suffit d’évoquer un seul exemple : la fameuse troupe d’intervention rapide de l’UE, dont la création fut décidée en 1999 et qui aurait dû compter jusqu’à 60.000 hommes, se fait toujours attendre. Ensuite, les fameux Battlegroups de l’UE, qui sont en théorie disponibles depuis 5 ans, n’ont encore jamais été engagés, alors que nombreuses occasions se sont présentées. 

    On finira donc, en Europe, par avoir des “armées bonzaïs”, soit des armées en miniature, dont la puissance de frappe militaire sera plus que précaire. L’expert de la Fondation Wissenschaft und Politik, Christian Möllig, voit la deconstruction militaire de l’Europe s’effectuer sur le court terme en trois étapes. « D’abord les capacités militaires proprement dites vont se réduire, ensuite viendra le tour des capacités militaro-industrielles et, finalement, celui des compétences technologiques générales du Vieux Continent ». En bout de course, les Européens perdront toute capacité à coopérer à quoi que ce soit, ce qui, ipso facto, enlève à l’OTAN sa raison d’être. 

    D’après l’avis de nombreux experts, les rapports de force militaire dans le monde, au cours des prochaines années et pour toutes les raisons évoquées, se déplaceront de l’Occident, aujourd’hui encore vaille que vaille dominant, vers les pays émergents, ce qui permettra de parler d’un « changement de paradigme géostratégique », ajoute Möllig. Les États-Unis tiennent d’ores et déjà compte de cette future évolution, dans la mesure où le principal point focal de leurs attentions militaro-stratégiques se situe désormais dans l’espace pacifique, où la Chine est devenue un challengeur à prendre très au sérieux. Une étude publié dans The Military Balance 2011, organe de l’IISS (International Institute for Strategic Studies) de Londres, confirme cette tendance : « Les budgets de la défense des États occidentaux sont sous pression et leurs efforts d’armement sont désormais limités. Mais dans d’autres régions du monde, surtout en Asie et au Proche Orient, les dépenses militaires et les achats d’armement connaissent un véritable ‘boom’. Bon nombre d’indices convaincants nous incitent à penser qu’une redistribution générale de la puissance militaire est en train de se produire à l’échelle mondiale ». 

    Il est évident, poursuit l’étude londonienne, que les glissements qui se sont opérés par la redistribution de la puissance économique s’observent également dans les dépenses militaires. Les États-Unis et les autres puissances occidentales sont en train de perdre, conclut l’étude, leur monopole dans les domaines clefs des technologies militaires, y compris dans les techniques dites “Stealth” (engins furtifs), dans celles des aéronefs sans pilote (les drones) et dans la gestion cybernétiques des opérations. Pour les États européens du moins, on peut prévoir qu’ils ne joueront bientôt plus aucun rôle en tant que facteurs d’ordre à l’échelle du globe. 

    ► Michael Wiesberg, Junge Freiheit n°5 / janv. 2012.

    [version originale]

     


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