• Moens

     wm1.jpgLe poète Wies Moens : disparu il y a trente ans

    L’expressionniste flamand qui refusait les “normalisations”

    Le 5 février 1982, Wies Moens quittait ce monde, lui, le principal poète moderne d’inspiration thioise et grande-néerlandaise. Il est mort en exil, pas très loin de nos frontières, à Geleen dans le Limbourg néerlandais. Dans un hebdomadaire comme ’t Pallieterke, qui cultive l’héritage national flamand et l’idéal grand-néerlandais, Wies Moens est une référence depuis toujours. Il suffit de penser à l’historien de cet hebdomadaire, Arthur de Bruyne, aujourd’hui disparu, qui s’inscrivait dans son sillage. Pour commémorer le trentième anniversaire de la disparition de Wies Moens, “Brederode”, qui l’a connu personnellement, lui rend ici un hommage mérité. L’exilé Wies Moens n’avait-il pas dit, en 1971 : « La Flandre d’aujourd’hui, l’agitation politicienne qui y sévit, l’art, la littérature, tout cela ne me dit quasi plus rien. Je ne ressens aucune envie de revenir de mon exil » ?

    Ces mots, tous pleins d’amertume et de tristesse, nous les avons entendus sortir de la bouche de Wies Moens, alors âgé de 73 ans, lorsque nous l’avons rencontré dans son appartement de Neerbeek (Limbourg néerlandais) pour converser longuement avec lui. Nous avions insisté sur la nostalgie qu’il cultivait à l’endroit de sa chère Flandre, de son pays scaldien chéri, de sa ville de Termonde (Dendermonde) et sur la splendeur des douces collines brabançonnes près d’Asse. En ces années-là, Wies Moens était encore très alerte : il avait une élocution charmante pimentée d’un humour solide, il était un narrateur sans pareil. Mais ce poète, et ce chef populaire par excellence, observait, atterré, le délitement de la culture et l’involution générale du pays, amorcé dans les années 60. Les principes, les valeurs, qu’il avait défendus avec tant d’ardeur, périclitaient : l’inébranlable foi en Dieu du peuple des Flandres, l’esprit communautaire du catholicisme implicite de la population, l’idée de communion entre tous les membres d’un même peuple, la fierté nationale, le sens intact de l’éthique, l’idéal de l’artiste qui sert le peuple, tout cela allait à vau-l’eau.

    Avec la vigueur qu’on lui connaissait, avec sa fidélité inébranlable aux principes qu’il entendait incarner, le poète septuagénaire fit une nouvelle fois entendre sa voix : elle s’éleva pour avertir le peuple des risques de déclin qu’il encourait. Il fut l’un des premiers ! L’occasion lui fut donnée en 1967 lorsqu’il s’insurgea contre certains professeurs de l’université populaire de Geleen, dont il fut le directeur zélé et consciencieux à partir de 1955. Wies Moens fit entendre ses griefs contre le modernisme vide de toute substance que ces professeurs propageaient. Derrière son dos, la direction de l’université populaire décida de continuer sur cette lancée : Moens donna bien vite sa démission.

    Un rénovateur

    Wies Moens a été un poète avant-gardiste soucieux de ne pas se couper du peuple : il s’est engagé pour la nation flamande (et grande-néerlandaise) et n’a cessé de promouvoir des idées sociales et socialistes avancées. Dans ce contexte, il voulait demeurer un “aristocrate de l’esprit” et un défenseur de toutes les formes de distinction. Avec sa voix hachée, l’une de ses caractéristiques, le réaliste Wies Moens condamnait tous les alignements faciles sur les affres de décadence et de dégénérescence. On repère cette option dans le poème “Scheiding der werelden” (Divorce des mondes), qu’il écrivit peu après avoir donné sa démission à Geleen en 1967 :

    Ik wijs uw aanpassing af,
    Die nooit anders is
    Dan aanpassing benedenwaarts :
    Een omlaagdrukken
    Van het Eeuwige naar ’t vergankelijke,
    Van het Gave naar ’t ontwrichte,
    Van het Grote naar de middelmaat

    Je rejette vos adaptations
    Qui ne sont jamais autre chose
    Qu’adaptations à toutes les bassesses
    Une pression vers le bas
    De l’Éternel vers le mortel
    Du grand Don vers la déliquescence
    De la Grandeur vers la médiocrité.

    Pendant toute sa vie Wies Moens n’a jamais été autre chose qu’un rénovateur : en toutes choses, il voulait promouvoir élévation et anoblissement. De même, bien sûr, dans ses idéaux politiques, comme, par exemple, celui, récurrent, de la réunification des Pays-Bas déchirés au sein d’un nouvel “État populaire Grand-Néerlandais” (Dietse Volksstaat), s’étendant de la Somme au sud de la Flandre méridionale jusqu’au Dollard en Frise. Moens voulait la perfection par l’émergence d’un homme nouveau, aux réflexes aristocratiques immergés dans une foi profonde. Ce nouvel homme thiois (= Diets) serait ainsi la concrétisation du rêve du jeune poète Albrecht Rodenbach : “Knape, die telt een hele man”.

    Pour évoquer ici la mémoire de Moens, notre principal poète grand-néerlandais, le rénovateur de notre art poétique moderne (que suivirent de grands poètes néerlandais comme Antoon van Duinkerken et Gabriël Smit), je commencerai par un de ses premiers poèmes, parmi les plus beaux et les plus connus, que plus personne, malheureusement, n’apprend de nos jours. Ce poème nous montre comment “l’esprit nouveau de ces temps nouveaux” d’amour fraternel s’exprimait avec force et hauteur dans les premiers recueils de Moens ; prenons, par ex., ce poème issu du recueil De Boodschap (Le Message), de 1920 :

    De oude gewaden
    zijn afgelegd.
    De frisse vaandels
    Staan strak
    In den morgen.
    Aartsengelen
    Klaroenen
    Den nieuwen dag.

    Wie het mes van zijn haat
    Sleep op zijn handpalm,
    Inkeren zal hij bij den vijand
    En reiken zijn mond hem ten zoen !

    Wie gin naar verdrukten
    En droeg vertedering in ’t hart,
    Hij wakkert hen op tot den Opstand
    Die het teken van de Gezalfden
    Zichtbaar maakt aan het voorhoofd
    Der kinderen uit de verborgenheid !

    Strak staan
    De vaandels in den morgen.
    Aartsengelen
    Roren de trom.
    De jonge karavanen
    Zetten aan”.

    Les vieux oripeaux,
    nous les avons ôtés.
    Les étendards tout neufs
    Sont dressés
    Dans l’air du matin.
    Les archanges
    Au clairon annoncent
    Le jour nouveau.

    Celui qui a aiguisé le couteau
    De sa haine dans la paume de la main,
    Se repentira auprès de l’ennemi
    Et lui tendra la bouche pour un baiser !

    Qui porte attention aux opprimés
    Et attendrissement en son cœur
    Les incitera à la Rébellion,
    Signe des Oints,
    Rendra celui-ci visible au front
    Des enfants des ténèbres !

    Dressés sont
    Les étendards dans l’air du matin.
    Les archanges
    Battent le tambour.
    Les jeunes caravanes
    Se mettent en marche.

    Avec des poèmes de ce genre, aux paroles drues, au symbolisme fort, avec d’autres titres, plus connus, comme “Laat mij mijn ziel dragen in het gedrang” (Fais que je porte mon âme dans la mêlée) ou “Knielen zal ik…” (Et je m’agenouillerai…) ou encore “Als over mijn hoofd de zware eskadronnen gaan…” (Quand, au-dessus de ma tête, vont les lourds escadrons…), Moens faisait fureur chez les jeunes amateurs de poésie, mais aussi chez les plus anciens, au début des années 20. Avec Paul Van Ostaijen, Marnix Gijsen et Karel van den Oever, il fut l’un des principaux représentant de l’expressionnisme flamand, mouvement dans lequel il incarnait le courant humanitaire.

    La Flandre, au cours du XXe siècle, n’a eu que peu de chefs, d’éducateurs du peuple et d’artistes du format de Wies Moens. Le principal de ses contemporains, parmi les artistes serviteurs du peuple et chrétiens, fut Ernest van der Hallen (1898-1948). Tous deux partageaient ce dégoût et cette haine de l’embourgeoisement et de la médiocrité que l’on retrouve chez un Romano Guardini ou un Léon Bloy.

    Avant de prendre conscience des anciennes gloires nationales flamandes et néerlandaises, Wies Moens fut pris de pitié pour la misère sociale, pour la déchéance spirituelle et matérielle de la “pauvre Flandre” d’avant la Première Guerre mondiale. Une immense compassion naquit en lui, dès son enfance. C’est là qu’il faut voir l’origine du grand combat de son existence pour l’éducation populaire, pour l’élévation du peuple et pour sa libération. Il en témoigne dans l’esquisse épique et lyrique de sa vie, qu’il écrivit en 1944 sous le titre de “Het spoor” :

    Eer ik uw grootheid zag, kende ik uw nood :
    Uw armoe, Volk, ging eerder in mijn hart
    Dan in mijn geest de rijkdom van uw roem

    Avant que je n’entrevis ta gloire,
    je connus ta misère, ta pauvreté,
    ô peuple, et ce fut d’abord en mon cœur
    que ta richesse et ta gloire entrèrent,
    bien avant qu’elles n’arrivassent en mon esprit.

    La tâche de sa vie a été d’élever le peuple haut au-dessus de ses petites mesquineries, de sa déréliction et de sa minorité : cet acharnement ne lui a rapporté que l’exil, l’ingratitude et l’incompréhension… mais aussi la conscience que “ce bon combat, il l’a mené jusqu’à l’extrême”. L’engagement social de Moens était bien plus vaste et profond que ce qui se fait en ce domaine de nos jours, avec les théories fumeuses du “progressisme”. Le souci que Moens portait au peuple s’est, au fil du temps, mué en un amour, inspiré de l’évangile, pour tout le peuple des Flandres et des Pays-Bas. À l’évidence, il a trouvé la voie du flamingantisme pour incarner cet amour, plus tard celle du nationalisme flamand et thiois, dans une perspective d’élévation du peuple, bien plus vaste que celle des partis de la politique politicienne. Dans les années 20, il émis de vigoureuses tirades contre les étudiants de l’AKVS, “parce qu’ils n’étaient pas assez sociaux”.

    Un art au service de la communauté

    Ce long et patient travail d’élever le peuple au-dessus de sa misère se reflète dans sa poésie, qui, sur le plan du rythme et du style, a évolué de l’expressionnisme humanitaire à connotations bibliques comme dans les recueils De Boodschap, De Tocht, Opgangen et Landing (années 20), tous marqués par un langage luxuriant, imagé et symbolique et un rythme chantant, pour aboutir, dès le milieu des années 30, à une poésie de combat pour le peuple, plus sobre et plus tranchante comme dans les recueils Golfslag (1935), Het Vierkant (1938) et Het Spoor (1944).

    Ses derniers poèmes évoquent sa plongée dans la clandestinité, sa condamnation et son exil. “De Verslagene” (Le Vaincu) de 1963 et “Ad Vesperas” de 1967 sont parfois tout compénétrés d’amertume mais, en dépit de cela, témoignent à nouveau d’une foi en Dieu inébranlée mais, cette fois, épurée, notamment dans Verrijzenistijd et Late Psalm (“Et Dieu fut… se répètent-ils…”). Jusque dans ses derniers vers, Wies Moens est resté le poète de la communauté catholique par excellence, fidèle à sa “foi néerlandaise”, selon laquelle l’art doit demeurer avant tout service à la communauté.

    wm2.gifWies Moens ne cessera plus jamais de nous interpeller, surtout grâce à ses premiers poèmes, dont le sublime “Laat mij mijn ziel dragen in het gedrang…”, paru dans le recueil De Boodschap. Il l’a écrit à 21 ans, la veille de Noël 1918, quand il était interné à la prison de Termonde, pour avoir été étudiant et activiste. Dans le deuxième ver de ce poème, il esquisse déjà tout le travail qu’il s’assigne, celui d’éduquer le peuple :

    Tussen geringen staan en hun ogen richten naar boven
    waar blinken Uw eeuwige sterren.

    Se trouver parmi les humbles et tourner leurs regards vers le haut
    où scintillent Tes étoiles éternelles.

    C’est avec ce poème, et avec d’autres, tirés de ses premiers recueils, qu’il a fortement influencé des poètes et des écrivains catholiques et non catholiques, tant dans les Pays-Bas du Nord qu’en Flandre. Dans le Nord, citons notamment Antoon Van Duinkerken, Gabriël Smit, Henri Bruning et Albert Kuyle. C’est aussi cette poésie au service de la communauté populaire qu’il défendra et illustrera lorsqu’il deviendra le secrétaire de l’association du Théâtre populaire flamand (Vlaamse Volkstoneel), une association qu’il contribuera à rénover entre 1922 et 1926, ou lorsqu’il sera le correspondant du très officiel quotidien néerlandais De Tijd ou encore le collaborateur attitré de revues comme Pogen, Jong Dietsland, Dietbrand et Volk (que les Allemands jugeront “trop catholique”).

    Contrairement à bon nombre de ses anciens compagnons de combat, Wies Moens n’a jamais fléchi, n’a jamais abandonné les idéaux auxquels il avait adhéré. Au contraire, l’exilé, devenu âgé, n’a cessé de rejeter les édulcorations de l’idéal, toutes les formes de concession. La Fidélité est resté sa vertu la plus forte :

    De Trouw moet blijke’ in onheils bange dagen.
    Zij moet als ’t koren lijden harde slagen.
    Het kaf stuift weg, men houdt het kostbaar graan !

    Elle doit demeurer, la Fidélité, dans les jours de peur et de malheur.
    Elle doit éprouver les coups les plus durs, comme le blé.
    Car alors l’ivraie partira, virevoltante, et le bon grain, si précieux, demeurera !

    ► Brederode, ’ t Pallieterke, Anvers, 28 mars 2012.

    ◘ Entrée connexe : Belgicana

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