• Malcolm de Chazal

    Malcolm de ChazalMalcolm de Chazal (1902-1981) est un poète, écrivain et peintre mauricien, né dans une famille d'origine forézienne insulaire depuis près de deux siècles, sujet britannique. Ingénieur sucrier formé en Louisiane de 1918 à 1924, il publie à Maurice, après un séjour à Cuba et un voyage en France entre 1939 et 1945, sept volumes de Pensées, où il trouve peu à peu le ton fulgurant d'une révélation prophétique. Grâce à A. Breton et à J. Paulhan (qui reconnaissent en lui une sorte de météore poétique), il fait éditer à Paris Sens-plastique (1948) et la Vie filtrée (1949). Par la suite, il publiera surtout chez les éditeurs confidentiels de l'île Maurice (Petrusmok, 1951 ; Sens magique, 1956 ; Sens unique, 1974), et parfois à Paris (Poèmes, 1958 ; l'Homme et la Connaissance, 1974), menant parallèlement une carrière de peintre, dont les tableaux de style naïf surprennent ses compatriotes. Influencée par la tradition occultiste (Swedenborg) et les rêveries de Robert-Edward Hart sur la “Lémurie” mythique, l'œuvre de Chazal peut se lire comme un récit d'initiation. La pratique obstinée de la métaphore et de la synesthésie développe, dans des aphorismes abrupts et insolites, une systématique de l'analogie, pour mettre au jour les correspondances universelles et un processus d'hominisation général de la nature. Dans les cosmogonies inspirées, l'île Maurice se révèle le lieu magique absolu, à la fois paradis retrouvé, monde des fées et de l'enfance maîtresse.

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    Malcolm de Chazal : Un phénoménologue à l'état sauvage

    « Tous les gestes de la nature se résument en un mouvement de danse » (Malcolm de Chazal)

    Il existe différentes sortes de livres. Ceux que l'on étudie dans la boiserie des bibliothèques, ceux que l'on emporte avec soi dans le verdoiement des forêts, ceux, enfin, qui nous emportent où bon leur semble au point de nous faire oublier où nous sommes et qui nous sommes.

    L'œuvre de Malcolm de Chazal appartient d'emblée à toutes ces catégories. Aussi prompte à alimenter les cogitations structurales d'un Raymond Abellio qu'à porter à l'incandescence des songeries chamaniques, aussi audacieuse dans ses spéculations métaphysiques qu'enracinée dans le sensible, dont elle réveille en nous les pouvoirs d'étonnement et de merveilleux, cette œuvre, phénoménologique, cosmogonique, poétique et mystique échappe à toutes les règles et tous les genres. Sans doute n'y eut-il point, depuis Novalis, une tentative aussi magistrale de réinventer la « grande herméneutique », celle de la nature et des choses, avec l'intuition de l'aruspice conjuguée à la virtuosité du poète.

    Comment être au monde ? La Vie filtrée [1940] de Malcolm de Chazal répond à cette question non par des hypothèses, des raisonnements mais par des « répons » qui changent la nature même de l'entendement humain. Nous autres, Modernes, passons notre temps à croire que nous raisonnons alors que nous ne faisons que ratiociner (et médiocrement) dans le vide. Nous voyons le monde comme un spectacle dont nous nous croyons retranchés. Nous oublions que notre esprit, notre âme et notre corps ne sont rien d'autre que des organes de perception et que toute pensée qui nous vient ne vient pas de nous mais du monde. Mais nous vient-il encore des pensées ? Et qu'est-ce qu'une pensée ? En quoi pèse-t-elle sur notre âme ou l'allège-t-elle ?

    Malcolm de Chazal, qui ne croit ni à l'intelligence humaine ni à la raison s'efforce de capter l'influx de l'intelligence du monde, telle qu'elle se manifeste dans les nervures les plus subtiles de la vie intérieure et de la vie extérieure (qui n'en font qu'une). L'intelligence, pour Malcolm de Chazal n'est pas une faculté, mais une possibilité, « l'homme, en essence, n'étant pas intelligent, ni ne se faisant intelligent, mais étant fait intelligent par l'Influx, par la pénétration de l'Invisible… ». On se souviendra de la phrase de Schelling : « Le “Je pense donc je suis”, est depuis Descartes, l'erreur fondamentale de toute connaissance. Le penser n'est pas mon penser, et l'être n'est pas mon être car tout n'appartient qu'à Dieu ou à l'univers » [1].

    De même que Claudel parlait à propos de Rimbaud d'un mysticisme à l'état sauvage, on pourrait dire de Malcolm de Chazal qu'il fut un phénoménologue à l'état sauvage. Là où les phénoménologues universitaires se heurtent à d'infinies difficultés, l'auteur de La Vie filtrée devance ce piège que la raison lui tend en s'identifiant immédiatement au phénomène lui-même, en faisant de la métaphore poétique une façon d'être, et non plus seulement une façon d'écrire. Ce retournement de la vision, qu'Abellio, en gnostique, nommera la « conversion du regard », fut, pour Malcolm de Chazal une expérience fondatrice, au même titre que la réminiscence proustienne ou l'irradiante « étoile au front » de Raymond Roussel.

    Toute grande œuvre littéraire, poétique ou philosophique procède d'une expérience extatique de cette sorte, qu'on la dise mystique ou “expérience-limite”, qu'elle se traduise par une mathématisation du Réel ou par une fusion immanente dans les fougères dans un archéon anté-humain comme chez Powys, qu'elle soit une intuition fulgurante de la nature inconnue de l'espace-temps, comme dans Ada ou l’Ardeur [1969], le merveilleux roman de Nabokov, il s'agit toujours d'un instant fondateur, où le regard change et se trouve changé par ce qu'il voit.

    « Je suis un être revenu aux origines. À mon sens, il est stupide de croire que l'on peut connaître l'homme si l'on ne connaît pas la fleur. Que l'on peut connaître Dieu si l'on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible et cette connaissance a été perdue. »

    La recouvrance de cette connaissance perdue n'est pas seulement un vœu pieux, comme elle le fut parfois dans le Romantisme et le Surréalisme, elle devient, par le « sens magique » de Malcolm de Chazal, une véritable métaphysique expérimentale. Touchant à ce qu'il y a en nous de plus archaïque, mais avec l'intelligence la mieux exercée, Malcolm de Chazal retourne vers le monde ce sens des nuances, des radicelles, propre à l'introspection. Ainsi la métaphore n'est plus le signe, la réverbération d'une réalité intérieure, inconsciente, mais un mouvement que l'on pourrait dire d’extrospection.

    Cette herméneutique radicale et immense qui ressaisit le monde comme une conscience ensoleillante est à la fois œuvre de poète et de philosophe, œuvre de visionnaire et de naturaliste. Les philosophes sont nombreux à avoir cherché cette « clef magique » qui permettrait de penser et d'éprouver en même temps l'un et le multiple et d'en finir avec le dualisme, auquel le monisme métaphysique lui-même n'échappe pas, puisqu'il s'oppose encore au multiple et veut s'en distinguer. L'une des clefs de cette herméneutique totale se trouve sans doute dans la théorie des « passe-teintes ». Ainsi la multiplicité des mondes, des teintes, au sens alchimique, des états de conscience et de l'être est à la fois une réalité et une vue de l'esprit qu'unissent les « passe-teintes » comme autant de moments d'une gradation dynamique, en perpétuelle révolution, et dont les bouleversements imperceptibles dans l'apparente immobilité accordent ce qu'il y a de plus grand dans le cosmos à ce qu'il y a en nous de plus secret et de plus précieux.

    Loin d'être séparés, le microcosme et le macrocosme, le sensible et l'intelligible ne cessent, dans les pages admirables de Sens plastique et de La Vie filtrée, de s'illuminer et de s'obscurcir réciproquement, non sans déployer, entre cette clarté et cette nuit, les abîmes et les apogées des couleurs.

    « Quelque immense l'artiste, et à quelque grandeur que puisse atteindre l'Art dans les temps futurs, jamais ne seront inventées ces teintes qui font pont entre les berges des couleurs, quand les couleurs se frôlent en torrents dans l'air et laissent entre elles des fossés d'infinie profondeur. C'est le secret des couleurs d'enjambement dans la Nature de ne laisser aucun détroit de vide entre champs colorés, quelle que soit la furie avec laquelle une couleur glisse auprès d'une autre teinte à l'état stagnant ou ralenti, et quelque terrifiante la course de deux couleurs à la fois qui passent l'une contre l'autre sans se toucher. Cet art de mettre des ponts entre les couleurs est l'art naturel des passe-teintes qui fait que la fleur est mariée au fruit et à la feuille, et que la tige ne déborde pas sur le tronc, et que le tronc ne sème pas son feuillage en flaques colorées dans le vent, mais le marie au paysage d'alentour ».

    Il nous resterait donc encore, tâche exaltante, à faire de cette théorie, de cette vision, la charte d'une herméneutique, non plus dévouée seulement au déchiffrement des écrits mais à celui du monde lui-même (les écrits, au demeurant faisant aussi partie du monde, au même titre que les fleurs de givre sur les vitres hivernales ou le tracé des oiseaux dans le ciel).

    Les ressassements les plus cacochymes étant, de nos jours, invariablement qualifiés de “nouveautés” on hésite à souligner la nouveauté de l'œuvre de Malcolm de Chazal. L'œuvre, par ailleurs, s'inscrit bien dans une tradition. Nous évoquions Novalis, mais l'on songe aussi au Maurice Scève du fabuleux et méconnu poème Microcosme [1562],voire, et la comparaison ne nous paraît point injurieuse, au poète Luis de Góngora (auquel il conviendrait aussi de rendre justice). Ce qu'il y de nouveau, d'une nouveauté éternelle, dans l'œuvre de Malcolm de Chazal, au point de renouveler l'acte même de lire, ce n'est pas seulement qu'il nous apprend, en lisant son livre, à lire à notre façon le ciel et la terre, les couleurs, les astres, les fleurs et les songes, c'est d'avoir fait de cet art de lire une expérience non point singulière ou subjective mais objective et extrême. Il s'agit bien d'un au-delà de l'art, qui emporte avec lui et en lui tous les prestiges et toutes les libertés de l'art, mais pour s'en affranchir. La pensée devient ainsi, désentravée de l'utilitarisme et de son contraire, « l'art pour l'art », cette puissance recueillie et songeuse, dionysienne et précise qui « court et rattrape les couleurs qui bougent, les lient à travers l'espace, marie les houppes jaune d'or du mimosa au vert en flèche de ses feuilles, fiance pour toujours le feu à sa fumée, rattache les veines pourpres de la rose écarlate au fuseau vert de sa tige, allie les vertes vrilles de la vigne au corset gris de l'écorce, met un pont entre le bleu de l'azur et les blanches ailes des nuées… »

    Pour Malcolm de Chazal, nous ne sommes point séparés du monde qui nous entoure, ou plus exactement nous entourons le monde qui entoure. Métaphysique fondée sur une physique expérimentale des sensations, restituant à l'intuition, à ce qu'il nomme « le sens angélique immédiat », sa place royale, la pensée de Malcolm de Chazal nous délivre radicalement du positivisme du dix-neuvième siècle et de la superstition de la logique linéaire des effets et des causes. Nous comprenons à lire La Vie filtrée qu'il serait aussi absurde de croire que notre pensée est un “produit” de notre cerveau que de croire que l'air est seulement un produit de nos poumons ou la lumière un épiphénomène de nos yeux. Puisant à source même de l'enfance (« Quand l'enfant goûte un fruit, il se sent goûté par le fruit qu'il goûte. Quand l'enfant touche l'eau, il se sent touché par l'eau en retour. Quand l'enfant regarde une fleur, il voit la fleur le regarder »), Malcolm de Chazal, puise à la source antérieure à tous les nihilismes, et rend possible, comme à jamais, la faculté de penser et d'être pensé au même instant.

    « Toutes les théories initiatiques de la connaissance procèdent, on le sait, d'un retour sur soi de la conscience qui, dans le rapport entre le sujet et l'objet transfigure l'objet en une sorte de panpsychisme parfaitement communiel. Ici nous assistons au retour sur soi de la sensation, ce qui est une autre façon de vivre le même chose tout en signifiant à la connaissance qu'elle est recréation, c'est-à-dire pure poésie » (Raymond Abellio, préface à L’Homme et la connaissance).

    Cette « pure poésie » semble désormais, contre le nihilisme, la seule et ultime chance offerte, sous condition, bien sûr de n'être pas seulement, un « dépotoir sentimental » qui vise « à ne faire goûter que l'esthétique au dépens des vérités, à ne nous nourrir que du seul beau plaisir sans étancher notre soif de connaissance ». L'auteur est lui-même la création de son œuvre, de même que son œuvre est la création du monde. Ce « continuum » fait du cerveau « tout en même temps salle de laboratoire, outils, réactifs, expérimentateur, sujets, agent analytique et conclusif de données ». L'œuvre ne saurait être que plus vaste que la pensée qui la produit, la surprenant sans cesse, la défiant, la poussant dans ses ultimes retranchements, l'inquiétant et la ravissant tout à tour, exigeant d'elle de revenir sans cesse sur l’oraison et le labeur alchimique qui la rend possible. Ainsi La Vie filtrée [extraits] se donne à lire, comme une « recondensation » de la pensée antérieure de l'auteur : « Pour obtenir les pages qu'on va lire, j'ai du revivre mon œuvre en esprit à la vitesse de l'éclair ». Ces métaphores de foudre et de tonnerre abondent dans l'œuvre de Malcolm de Chazal : elles sont la forme même de la manifestation de la pensée dans « ces hautes régions » où « l'homme se sent pensé ». L'inspiration, l'illumination, l'intuition extatique, qui ne relèvent, dans bien des cas, que de la pure rhétorique, retrouvent alors une irrécusable réalité. Le poète écrit « à la vitesse de l'éclair, l'esprit vide, et cependant, il enfante le tonnerre et l'éclair ».

    À nous que les Parques destinèrent à vivre dans un monde hors du monde, encombrés de ridicules abstraction publicitaires ou idéologiques, dans un « temps » dépourvu de toute profondeur sacrée, nous à qui l'on enseigne chaque jour, par mille tours, à ne point faire usage de nos sens et de notre intellect, à méconnaître ces instruments prodigieux de connaissance et d'extase que sont nos sens et notre pensée, il se pourrait bien que l'œuvre de ce vertigineux aruspice que fut Malcolm de Chazal, maître de la « perspective tournante » et de la connaissance amoureuse, devienne un viatique majeur.

    ► Luc-Olivier d'Algange, Lux Umbra Dei, Arma Artis, 2012.

    • vient de publier : L’âme secrète de l’Europe, Harmattan, 2020.

    1 : Cité par Maxime Alexandre dans son introduction aux Romantiques allemands, t. 1, Pléiade, 1966, p. XIII.

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    Comment pénétrer l’œuvre de ce géant ? La lire à la manière de Maurice Blanchard, in anima, la laisser plonger dans l’inconscient pour qu’elle ressorte lumineuse. Le poète en indique lui-même la méthode. « Ma prose doit-elle être sentie, et comprise ensuite. Ceux qui essaieront de la saisir uniquement par leur intelligence feront fausse route et se heurteront comme à un mur noir. Seuls les gens doués de perception, les gens plus sensible qu’intellectuels saisiront ce que j’ai voulu dire… » (Préface à Sens-Plastique II). « Si tu reste dans les mots, lecteur, précise Chazal, autant fermer ce livre. Laisse-toi catapulter et tu montreras dans l’Absolu » (Les Dieux ou Les Consciences Univers).

    — Jeanne Gerval-ARouff, 2014 [source]

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    Malcolm de ChazalCe “voyant de génie”, ce “détenteur de gnose”, comme l’appelle Abellio, est très peu connu. Il fut découvert en France, en 1947, par Jean Paulhan et son œuvre fut saluée par André Breton. L’œuvre de celui qui vécut toute sa vie sur l’île Maurice est, elle aussi, impossible à classifier, à étiqueter. Des poèmes, des contes et surtout des textes aux accents mystiques, un mysticisme aux puissantes métaphores substantielles, physiques, sensibles, sensitives, des textes à l’atmosphère symboliste, au ton et au rythme souvent invocateurs, des textes parfois comme des prières magiques, des textes présentant ses visions cosmogoniques, ontologiques, esthétiques, gnoséologiques. Malcolm de Chazal fit aussi de l’aphorisme un exercice, non pas de style, mais de “vibration cosmique” (La Clef du Cosmos) devant permettre à la parole d’entrer en résonance avec “la plasticité de l’univers” (L’homme et la connaissance). Plus qu’une “façon d’écrire” Abellio voit dans les formes d’expression mises en œuvre par M. de Chazal une “façon d’être”. Parce qu’il “universalise toujours” et parce que les sensations et les perceptions sensibles qui furent les siennes le mirent en relation avec “tout un univers d’analogies vivantes”, ce qui se trouva être à l’œuvre en et par lui, et que son écriture tenta de rendre manifeste, c’est une “assomption du monde et de l’homme dans l’esprit”. Abellio voit donc dans la poésie chazalienne l’exercice et la marque d’un “pouvoir de transfiguration ou mieux de transsubstantiation”. À travers les états seconds dans lesquels il se serait souvent trouvé, M. de Chazal aurait éprouvé cette “participation directe” au monde des correspondances cher à de nombreux poètes. Mais ici la vision-vécue atteint un rare niveau d’universalité.

    — Éric Coulon, Rendez-vous avec la connaissance,  Le Manuscrit, 2005

     

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    Malcolm de Chazal♦ Recension Autobiographie Spirituelle, Harmattan, 2008 : émouvant et fulgurant. Dans des carnets confiés à son amie Jeanne Gerval ARouff, Malcolm de Chazal retrace, en des phrases fulgurantes et souvent émouvantes, sa vie depuis sa « prénaissance » jusqu'à son immersion solitaire dans l'écriture et la peinture. Il parle de sa naissance au milieu des camphriers, de son enfance à l'île Maurice et de ses études en Louisiane. Il magnifie sa découverte des fleurs et des paysages qui lui révèlent sa véritable identité. Au terme d'un bilan où il revient sur son œuvre et ses relations avec le milieu littéraire parisien ― dont Jean Paulhan ― il s'interroge sur la nécessité de se délivrer de soi-même et, pour l'homme d'aujourd'hui, de s'ouvrir à nouveau sur le cosmique. Chaque page du texte est présentée en face du fac-similé du manuscrit correspondant. L'ouvrage s'ouvre sur une « Lettre à Malcolm » par Jeanne Gerval ARouff. Il se conclut par une biographie, la plus complète à ce jour, de l'auteur par Robert Furlong, spécialiste de Chazal, et une analyse, par Christophe Cassiau-Haurie, conservateur de bibliothèque à l'Ile Maurice, de l'écho de son œuvre depuis sa mort.

    ♦ Recension Moïse (théâtre), Harmattan, 2008 : Pièce de théâtre inédite, sauvée de l'autodafé personnel de l'auteur. On y découvre, dans une "allégorie", le mystère de l'ancienne et de la nouvelle alliance revisité par Moïse lui-même : entre terre et ciel, entouré de sages grecs, égyptiens, juifs et indiens, le prophète observe la vie du Christ, sa mort et sa résurrection. Le texte est ici précédé d'une présentation de Robert Furlong qui en éclaire les lignes de force et analyse la démarche théâtrale de Chazal. [lire aussi recension par K. Ferreira-Meyers]

    ♦ Recension Petrusmok [1951], Léo Scheer, 2004 [reprint : Atelier nomade, 2019] : Mythe et roman du mythe, Petrusmok est le livre des révélations et des divinations inouïes. Ce “testament de la pierre”, porté par une exceptionnelle puissance incantatoire, tient du récit d'initiation fantastique, de l'épopée visionnaire, de l'expérience chamanique. [lire aussi recension R. Mogenet]

    Malcolm de Chazal♦ Recension L'Homme et la Connaissance, préf. R. Abellio, Pauvert, 1974 : Descendant du visionnaire alchimiste François de Chazal, de l'île Maurice, Malcolm est lui-même, au dire de M. Abellio, un voyant de génie, vivant en quasi permanence dans un état second, se mouvant dans le monde familier des correspondances et possédant ce sixième sens nomme « sens angélique immédiat » qui permet de concevoir, dans une perspective trinitaire, l’union de Dieu, de l'Homme et de l’Univers. Son but, dans ce livre, c'est de montrer comment pourrait se réaliser la réintégration de ces éléments trop longtemps désunis. Dans la vieille querelle, tant chantée des poètes, qui divise les hommes en partisans ou en adversaires de l’Éden, Malcolm de Chazal opte nettement pour la condition paradisiaque. II défend l’Éden d'avant la Chute et voudrait libérer l’homme de la prison qu'il s'est créée dans le monde physique. La Chute, cause de notre hantise du gouffre, est pour lui la source de toutes nos divisions, au sens mathématique du terme : divorce, dualisme, antinomies, pesées, jugements, mesures. Toute mécanique l'offense ; toute machine lui semble une obscène imitation de fonctions communes aux animaux et aux hommes. Huysmans, lui aussi, avait saisi cette analogie et l'on songe à À Rebours en lisant ce livre. Pour restituer l'univers magique, il faut réduire toutes les oppositions (bien/mal ; conscient/inconscient), renier Blake, Einstein, Nietzsche et Freud ainsi que la notion anthropomorphe que se font les hommes de Dieu. Alors les êtres humains, ne possédant plus que le dynamisme puissant de leur sexualité resacralisée, pourront s’élever dans la joie et l'amour vers la connaissance de Dieu en tant que pur Esprit et retrouver l’Arbre de Vie dans un Éden reconquis. Curieuse mais intéressante synthèse de données éparses dans les grandes religions de l’Orient et de l’Occident, itinéraire spirituel adroitement trace entre les écueils du platonisme et du panthéisme. On remarquera surtout la condamnation de l’ascétisme égoïste et le mépris de l'auteur envers « l'auto-onaniste spirituel » qu'est le mystique voulant forcer le Ciel. La connaissance ne doit être ni un viol ni une chasse mais une découverte dans l'extase. Malcolm de Chazal écrit dans l'enthousiasme, convaincu qu’il a vu poindre l’aube de l’ère cosmique. Cet autre affamé de savoir, Michaux, prétendait que « nous ne sommes pas un siècle à paradis ». Malcolm de Chazal oppose a cette affirmation un démenti formel. (Henri Godin, French Studies, XIII, 1980)

    ♦ Recension La vie derrière les choses, préf. Olivier Poivre d'Arvor, La Différence, 1985 : Most artists aspire to world recognition. However, when the artist puts his eagerness for recognition before his art, I believe he has failed. This is the case with Malcolm de Chazal. Acclaimed by André Breton, Paulhan, Bataille, Ponge, Abellio, and Senghor, de Chazal's aim was to be another Gide or another Sartre. In La vie derrière les choses we have nine chapters of pensées, maximes, and letters to famous authors. There is a common denominator that holds the volume together : we live in a godless world where reason and technology have led man to despair. On the other hand, de Chazal offers a world where man is in harmony with nature, in communication with the One, God. Besides the fact that there are here distinct echoes of Rimbaud (theory of the voyant), Baudelaire (theory of the correspondances), Jung (the collective unconscious), and surrealism (novelty of poetic form), de Chazal's univers poétique is nothing but a rehash of old ideas. I am surprised that no mention is made of Claudel, who could have given him a religious answer. The author claims to have discovered a new theory. He « s’intéresse au dedans des choses, car derrière elles, il sait la vie ». A new film director, his work is a “cinématographie intérieure de l'esprit”. The mere sight of a flower establishes an immediate contact with the essence of the flower itself. How can we label de Chazal's work ? He himself offers us the answer. He gladly adapts Paulhan's view of his work as « une poésie métaphysique (…) une poésie du sur-concret qui est le Surréel, la vie derrière les choses, poésie qui est une métaphysique de connaissance absolue (…) ou l'intuition, la perception et la divination sont les seuls outils de pensée ». Don't we hear here the voices of Pascal, Bergson, Proust, and Jung, not to mention the whole symbolist school ? Once he has attacked « notre époque rationaliste, sur-scientifique, sceptique et peureuse », which is responsible for the destructive atomic bomb, the author goes to great pains to prove his religion and his faith in God by writing to Sartre and Gide, though his letters were never answered nor acknowledged. However, in all fairness, his letter to Sartre is one of the best attacks on existentialism I have ever seen. Although I agree with the reasons for which he rejects Sartre's philosophy, still I can't help thinking that de Chazal has not made a distinction between Sartre's existentialism and that of other thinkers such as Maritain, Marcel, and Buber. Marcel, for example, would have provided him with enough salvation for his tormented soul. In his letter to Jean Paulhan, responsible for giving him enough visibility, de Chazal once again claims that his “unisme chazalien” is to overthrow two schools of thought in the twentieth century : “l'existentialisme et le surrealisme”. It would have been more fruitful for Malcolm de Chazal to channel his energy in finding a better way to cope with the anguish and solitude so typical, as he rightly claims, of our century rather than find another Utopian panacea. His keen interest in man's salvation is clear in the book, and his genuine effort to find God is commendable : but to make man return to a blind faith or to fall into an easy sentimentalism is to create another psychological labyrinth, from which there seems to be no easy exit. (Victor Carrabino, World Literature Today n°2/1986)

    ♦ Recension Ce qu'est Sens-plastique ? Mes buts et ma méthode, 1948 [manuscrit vendu en 2013] : Publié à Port-Louis en 1947, Sens-plastique fut réédité chez Gallimard, avec une préface de Jean Paulhan, en avril 1948. Le livre fit grand bruit et face aux interprétations divergentes qui en furent données, Malcolm de Chazal écrivit cet important texte théorique dans lequel il a « essayé de tout inclure de [son] système ». Il s'agit d'un texte fondamental pour la compréhension de son œuvre maîtresse, qualifiée de « livre de contes de fées pour grands enfants » : « Le cancer de la pensée moderne est la raison, - raison que la Révolution a déifiée, et dont Descartes et Voltaire sont les incarnations types. La raison ne mène qu'à des culs-de-sac. La bombe atomique en est le vivant exemple, et l'existentialisme la fleur épanouie. Sens-Plastique veut tout changer à cela : prendre la route où esprit et sensibilité fusionnent et forment corps, où l'intelligence est une. (…) ce que j'offre au monde, c'est une vision absolument neuve de l'univers, une approche totalement nouvelle de l'âme humaine, une conception supra-personnelle de Dieu (…) » 

     

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    ♦ Études :

    — Europe n°1081, mai 2019 [sommaire] : Génie excentrique, M. de Chazal a longtemps fait figure de marginal au sein même de son « île-fée » — l’île Maurice où il est né en 1902. C’est à compte d’auteur et à petits tirages qu’il a publié ses livres, avant comme après l’intermède de sa fulgurante irruption sur la scène littéraire française, à la fin des années 40. Poète et penseur inclassable, tout porte à penser que Chazal se sentait investi d’une mission et qu’il ne pouvait l’accomplir qu’en restant dans l’île, c’est-à-dire dans une position fortement excentrée par rapport à la France, terre de reconnaissance et de légitimation littéraire. Refuser l’exil, c’était choisir un ancrage au confluent des cultures d’Orient et d’Occident. S’il est vrai qu’être écrivain, poète, c’était « une activité difficile dans la société bourgeoise mauricienne d’alors, davantage préoccupée par le cours du sucre que par la méditation transcendantale », comme l’a rappelé naguère J.M.G. Le Clézio, il eût cependant été impensable pour Chazal de quitter l’île, tant il vivait en symbiose avec ses paysages, ses horizons, sa végétation, sa lumière. L’intuition et la volupté étaient à ses yeux les sources principales de la connaissance et Georges Bataille a touché un point essentiel en parlant à son propos d’adéquation de la volupté et du langage. Dans ses éclats, ses éclairs, ses paradoxes, sa sagesse et sa folie mêlées, l’œuvre de Chazal demeure un surprenant phénomène, et ses milliers d’aphorismes, sa patiente étude de la perception et de la nature vivante, portent des fleurs secrètes que l’on n’a pas encore su cueillir. Autant de regards perdus, et qui attendent la découverte. Articles accessibles : Poétique et politique de l’aphorisme chazalien (É. Laügt).

    — « Le déplacement des pôles du théâtre francophone : M. de Chazal et l’arrière-scène tibétaine », S. Thévoz, Modern & Contemporary France, 2016

    — « (Re)-discovering the sacred in the material universe : An exploration of cosmic spirituality in the works of M. de Chazal & Michel Serres », K. Moser, French Cultural Studies, 2016

    — « M. de Chazal : De la réception à la déception », A. Russo, International Journal of Francophone Studies n°3-4, 2010

    — « M. de Chazal, poète et artiste intégral », Robert Furlong, ibid.

    — « M. de Chazal, le sculpteur de mythes », C. Chabbert, Francofonia n°48, 2005

    — « Chazal et l'aphorisme analogique », P. Moret, in : Tradition et modernité de l'aphorisme, Droz, 1997 : L'œuvre de M. de Chazal, Sens-plastique, a connu en 1948 un succès peu commun pour un recueil aphoristique, grâce à l'enthousiasme des Surréalistes. Son auteur la présente comme le témoignage d'une « néo-science », l'unisme, censée rassembler les champs de la poésie, de la philosophie et de la science. Et s'il envisage la nécessité du style aphoristique, c'est en fonction de la perspective illuministe : le style affirmatif est imposé par le caractère de divination de l'écriture et par une poétique donnée comme révolutionnaire et seule satisfaisante. L'aphorisme prend alors une coloration nouvelle, marquée par une forte propension au néologisme : couleurs « carrousselant les unes dans les autres », liane qui « turgescentera longuement dans le vide »... Ce n'est certes pas par instinct ludique : la création lexicale ne poursuit chez Chazal aucune visée burlesque, à la différence de Queneau par ex., mais tend vers la création d'un idiolecte, d'un langage cabalistique pour initiés. Et l'aphorisme correspond alors à une sorte de « dictée du surnaturel » en forme d'éclair fulgurant. (V. Dupuis, recension in : Littératures n°38, 1998)

    — « M. de Chazal, “Cet homme est né très vieux” », R. Abellio, Question de n°6, 1975 [pdf]

     

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    ♦ Monographies :

    L’Ombre d’une île, Bernard Violet, Éther Vague, 1994 [reprint : À la rencontre de M. de Chazal, Philippe Rey, 2011]

    M. de Chazal : Bibliographie classée et biographie littéraire, Vincent Noël, mémoire Univ. Cape Town, 1995

    M. de Chazal : Quelques aspects de l'homme et de son œuvre, Laurent Beaufils, La Différence, 1995

    Malcolm de Chazal, l'homme des genèses, Christophe Chabbert, Harmattan, 2005

     

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    Pièces-jointes :

     

    Malcolm de ChazalMalcolm de Chazal, le sorcier de l'île Maurice

    JMG Le Clézio se fait l'avocat du philosophe et poète mauricien, Malcolm de Chazal, non seulement parce que le romancier est, lui aussi, originaire de l'île Maurice, mais parce que Malcolm de Chazal demeure dans une injuste obscurité, malgré les efforts que firent naguère pour l'en tirer André Breton et Jean Paulhan. Les éditions de La Différence et Gallimard nous donnent l'occasion de redécouvrir ce poète, les premières en publiant un recueil de ses textes inédits : La Vie derrière les choses ; les secondes en rééditant l'une de ses œuvres : Sens plastique, dans la collection “l'Imaginaire”.

    ***

    Qui connaît aujourd'hui Malcolm de Chazal ? Qui le reconnaît, trente-cinq ans après que Jean Paulhan, notre seul vrai explorateur en littérature, l'a salué du nom de génie ? Malcolm de Chazal, comme son compatriote Robert-Edward Hart, lui aussi salué par Paulhan et encore plus ignoré des Français, a subi l'outrage d'un silence et de ce mépris qui est le corollaire de l'exploitation des pays pauvres par les nouveaux colonisateurs de l'intellect, qui aiment les ravaler au rang de paillasson pour leurs fantasmes d'exotisme, de dépotoir pour leur impuissance au rêve.

    Olivier Poivre d'Arvor, dans sa préface à cette publication des inédits de Malcolm, nous fait bien comprendre l'exclusion qui a frappé toute sa vie cet écrivain, ce peintre et ce créateur de théâtre. Malcolm s'en doutait bien, lui qui toujours garda sa méfiance vis-à-vis de Paris, refusa les faux honneurs que lui aurait procuré le voyage vers le Capitole, et échangea sa vérité contre la misère de l'hôtel National à Port-Louis et la solitude de l'alcool au Morne, lui qui choisit de n'être rien dans cette île où seuls comptent les banquiers du sucre et leur aristocratie d'opérette…

    Maurice, cette île où l'on “cultive la canne à sucre et les préjugés”, selon le mot de Malcolm de Chazal, qui ne se faisait guère d'illusions sur ses compatriotes. Maurice, qu'il choisit malgré tout, parce qu'elle lui donna tout ce que l'Europe lui refusait, cette beauté inouïe de la mer, ces plantes et ces fleurs, ce monde où survit le pouvoir métamorphique de la première création, image de la plénitude de la sexualité et du désir, harmonie où plus rien n'est “grimacier”.

    Les plantes et les fleurs, au “regard narquois”, les fleurs qui savent rire ou sourire, leur marche, leur danse, leur “expression en surface” et leur “expression en profondeur” (La Vie filtrée), les plantes, soumises à “l'instinct de groupement”, les fleurs qui ont des jambes, des cuisses, un ventre, un sexe. Le “harem du soleil”, la “hanche circulaire” des arbres (Sens-plastique), cette beauté du monde qui évoque le “Seigneur de la beauté” de Robert-Edward Hart (Plénitudes).

    Et surtout, l'écoute des gens du peuple mauricien, ce sentiment de perpétuel frissonnement, qui est la marque du vrai génie et “qui ne se ramasse pas dans une banque ou dans un bureau de courtier”. La fidélité de Malcolm de Chazal à son île est beaucoup plus qu'un refus de l'intelligence dangereuse et bavarde de Paris. C'est un attachement au lieu de sa naissance, un amour total pour ce qui est donné aux sens, au regard, et qui vaut toutes les leçons des hommes. La beauté extraordinaire de ces pierres comme émergées volontaires des profondeurs de l'océan, ou ces volcans dans lesquels Malcolm, tel Artaud au Mexique, voit des sculptures géantes.

    Un don d'enfance immédiat

    On est loin de l'idée exotique du monde, paradis des riches et enfer des pauvres. Ce pays de “castes”, de familles, où “tout est tabou”, est, pour Malcolm, une île “idéale”, qui peut donner bien plus à l'homme qu'aucune autre culture. Par les sens, par l'eau, le ciel, le vent, par la vie des plantes et les oiseaux, et aussi par cette sorte de communication spontanée que tous les éléments ont avec les mythes des hommes. Il y a, chez Malcolm de Chazal, une naïveté, un don d'enfance immédiat, irréfléchi, qui justifient toute cette violence et cette véhémence de la création artistique. Goût de la parole, faconde, colère, gestes, ces suites d'affirmations étranges et brusques, qui avaient ravi Paulhan dans Sens-plastique : la rose, “dent de lait du soleil”, la couleur, “chausse-pied” de l’œil, les “attouchements du cou des branches ; attouchements de la bouche des fleurs ; attouchements du ventre de l'eau ; attouchements de la hanche des fruits ; feuilles, langues humides” (Sens-plastique). Les mots de Chazal nous dérangent, parce qu'ils sont à l'opposé de la raison, du bon sens. Ils provoquent; ils cherchent à nous déséquilibrer, pour nous faire retrouver un sens nouveau, une forme nouvelle, une exultation.

    La lune : “Le "lait" du soleil est le blanc. Le soleil qui décante son "lait" est le clair de lune, à quoi la nuit donne une transparence. Dans le soleil il y a des fleurs qui ne brûlent pas - car elles sont elles-mêmes lumière. Les souliers de l'ombre c'est la terre. L'éclipse : la paupière de la nuit. Le tambour de l'eau. Le cervelet est la dernière chambre d'attente de la mort”.

    L'instinct du mot

    Il y a l'humour, le charme, l'instinct du mot, au-delà de tout maniérisme. Malcolm de Chazal est l'homme qui a trouvé le rapport direct avec l'inspiration. Celle qu'il appelle la “fée” n'apparaît qu'aux crédules et aux innocents. On pense à ces “sirandanes” de Maurice, devinettes à l'ordre rituel, qui brisent l'enveloppe des choses pour faire apparaître un sens secret, une dérision, un désir d'être.

    Malcolm de Chazal, l'humour, la provocation, le mystère, mais aussi l'effroi devant ce qui parfois le traverse et va plus loin que lui-même. Cela, qu'il ne nomme jamais “poésie”, mais appel, sens de la vie. Loin, perdu sur le radeau rond de cette île dont les seuls vrais habitants sont les rochers volcaniques debout devant la pensée de la mer et du vent. Malcolm de Chazal, sorcier moqueur, jongleur de couleurs, escamoteur de formes, ne cesse de mettre en mouvement les particules du monde pour tenter de trouver cette énergie qui permet de “souder tout”. “Être bouche bée toujours, afin que vienne la fée”.

    ► JMG Le Clézio, Le Monde du 19 avril 1985.

    ♦ Pour prolonger :

    Île rêvée, île réelle : le multiculturalisme à l'île Maurice, Julie Peghini, Presses universitaires de Vincennes, 2016, ch. V : Dans les années 1930, une génération d’artistes, formée not. de deux artistes d’importance, Malcolm de Chazal (1902-1981) et Hervé Masson (1919-1990), a été porteuse non seulement de nouvelles exigences esthétiques, mais aussi de philosophie politique ayant trait à la culture mauricienne dont ils étaient issus. Dans cette époque de l’entre-deux, précédant l’indépendance nationale acquise en 1968, Malcolm de Chazal et Hervé Masson ont préfiguré un nouvel idéal national, fondé sur une rupture avec les représentations communes qui avaient, jusque-là, contribué à façonner la société en termes de “communautés” et de blocs historiques.

    ***

    ♦ Sur la Lémurie [mythe cosmographique] : Si l’imagerie du paradis terrestre perdure chez certains écrivains indianocéaniques de la première moitié du XXe siècle, elle relève cette fois-ci d’une autre signification : celle du mythe cosmogonique révélé par une insularité bien réelle. Dans Petrusmok not., M. de Chazal s’inspire des observations de Robert-Edward Hart et de l’onirisme de Jules Hermann pour donner sa version, et surtout sa vision de l’île natale. Il annonce clairement, dès le début de son ouvrage, son intention de créer, voire de recréer la terre-mère et non pas d’en faire une projection virtuelle comme dans l’Utopie morienne. En partant de la Lémurie mythique revisitée par Hermann, Chazal montre son ardent désir d’autochtonie faisant de cette « île-fée » le berceau de l’humanité et par là-même le carrefour de toutes les civilisations. Il redore ainsi le passé de son île en lui attribuant des origines glorieuses ; dans ce nouveau type de récit, l’insulaire ne serait plus un descendant de colons, d’esclaves ou de travailleurs engagés, mais de Lémuriens protohistoriques ayant laissé des traces grandioses de leur existence dans les pierres sculptées des montagnes. Il est donc question d’un message universaliste faisant de l’île et de ses habitants l’essence même du monde. Pour justifier son idéologie, Chazal se base essentiellement sur le christianisme mais s’inspire aussi entre autres de l’animisme et de l’hindouisme qu’il réunit en une sorte de syncrétisme trinitaire dans la figure du Mascarin originaire devenu un créateur. Dans sa quête d’universalité, Chazal propose donc une certaine revendication identitaire dans laquelle il oppose le “cloisonnement de races” qu’il dénonce à une mythologie insulaire témoignant “de la possibilité d’un ordre du monde différent”. (Pascaline Bablee, La déconstruction de l’exotisme insulaire dans la littérature indianocéanique, thèse Bordeaux III, 2016)

    — « La Lémurie de Malcom de Chazal », C. Chabbert, La Revue des ressources, 2009 : La Lémurie chazalienne est étroitement associée à la symbolique de la pierre. Chazal emprunte ici des références très nettes à la Bible qui a toujours considéré la pierre comme une matière sacrée. Il est sans doute intéressant de noter que Jules Hermann n’était pas non plus étranger à cette symbolique judéo-chrétienne et l’aspect sacré des montagnes est bien présent dans ses Révélations du Grand Océan.

    — « Une Atlantide coloniale : Le mythe du continent lémurien et les littératures de l’Océan Indien », Jean-Michel Racault, in : Atlantides imaginaires : réécritures d'un mythe, colloque de Cerisy, Houdiard, 2004

    — « Sur une Lemurie engloutie, les révélations du Grand Océan Indien », Martine Mathieu, Modernités n°3, 1991

     

     

    « NagarjunaHomère »
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