• Springmann

    SpringmannBaldur Springmann, pionnier de l'écologie allemande

    Baldur Springmann, né en 1912 à Hagen en Westphalie, est le fils d'un grand industriel. Après 1945, il est expulsé de sa propriété de l'Est, achète une ferme dans le Holstein et l'exploite. En 1954, il la transforme en entreprise pionnière de l'agriculture biologique / dynamique. Il participe au vaste mouvement qui s'oppose aux centrales nucléaires. Conjointement à Herbert Gruhl, ancien porte-paroles de la CDU en matières écologiques, il contribue au lancement du mouvement vert. Il le quitte quand les groupes marxistes commencent à noyauter le mouvement et placent leurs hommes aux postes-clef. En 1982, il publie un livre, Partner Erde [Notre partenaire, la Terre]. Depuis 1991, il appartient au mouvement des écologistes indépendants en Allemagne.


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    ♦ Q. : Y a-t-il eu dans votre vie un événements crucial, qui a fait de vous un écologiste ?

    BS : Oui. Par ex., dès l'âge de 15 ans, j'ai ressenti, dans mon fors intérieur, qu'existait bel et bien ce que CG Jung appelait l'“archétypal” ; j'ai donc ressenti que mon vécu se branchait immédiatement sur l'essence même de la nature. Par ce contact direct, j'ai pris conscience des forces mortelles que dé­ployait l'industrialisation, avec laquelle je ne voulais ni ne pouvais vivre. Voilà pourquoi je suis devenu paysan. Mais j'ai dû constater par la suite qu'il y avait agriculture et agriculture...

    ♦ Vous avez été l'un des co-fondateurs du parti des “Verts”. Peut-on encore considérer que ce parti est aujourd'hui encore une plate-forme pour un véritable mouvement écologique ?

    Dans l'ensemble, non. Ce qui s'est passé dans les années 70 pour le mouvement anti-nucléaire, s'est passé chez les Verts. Les idéologues marxistes qui cherchaient un tremplin et qui ne se souciaient pas le moins du monde de l'écologie, se sont introduits dans le mouvement, l'ont transformé et déformé, l'ont forcé à prendre une direction qui n'a plus grand'chose à voir avec les positions véritablement écologiques du début. Quoi qu'il en soit, les Verts sont encore le seul parti qui a défendu des positions écologiques, avec des hauts et des bas.

    ♦ Quel est le reproche principal que vous adressez aux Verts ?

    Leur anti-germanisme. L'anti-germanisme est aujourd'hui une forme de racisme beaucoup plus viru­lente que l'anti-sémitisme. Pourquoi l'anti-germanisme serait-il moins raciste, moins hostile à la vie, moins dangereux que l'anti-sémitisme ? C'est la présence de ce racisme qui me dégoute chez les Verts. C'est aussi la raison pour laquelle ils ont eu des difficultés avec le mouvement Bündnis 90, où ce racisme n'est pas présent. Ces hommes et ces femmes ont encore le sentiment d'appartenir à un peuple, tout naturel­lement, sans aucune crispation. Ceux qui veulent se faire valoir en répétant à satiété des slogans comme «germanité = criminalité», développent au fond une idéologie qui n'a rien à voir avec l'écologie. Les ob­sessions racistes et discriminantes sont une preuve d'incompétence en matières écologiques.

    ♦ Cette équation entre germanité et criminalité que l'on trouve chez les Verts, qu'a-t-elle à voir avec les questions écologiques ?

    On peut tout bonnement se débarrasser de l'écologie comme d'un vulgaire déchet si, d'une part, on revendique la guérison de la nature, et, d'autre part, on nie les liens qui unissent le peuple, le terroir et l'homme. L'écologie, c'est davantage que l'installation d'un biotope protégé pour les grenouilles et les crapauds, et le terroir, c'est beaucoup plus que le parking du supermarché du coin. Pour l'homme, le ter­roir c'est le fait de se sentir protégé, de se sentir à l'abri, dans une Geborgenheit [sentiment de sauvegarde] dirait le philosophe Heidegger ; mais à l'abri de quoi ? D'une culture protectrice, englobante, maternante et poliçante. Le sen­timent du terroir touche directement ce que j'appelle l'“écologie proprement humaine”. L'écologie, en effet, est la tentative de reconnaitre scientifiquement les liens qui unissent tous les domaines de la nature. L'homme n'est pas en dehors de la nature. Il est lié à elle. Et à tout l'univers. Peut-on, sans sombrer dans l'irréalisme et la sottise, nier ces liens qui unissent l'homme à la nature et à l'univers ?

    ♦ Prochainement, vous allez faire paraître un nouveau livre. De quoi s'agit-il ?

    Mon livre paraîtra bientôt aux éditions dirigées par Siegfried Bublies [éditeur de la revue Wir Selbst]. L'essentiel de cet ouvrage autobiographique, c'est de contribuer à une éthique de libération écolo­gique. Faire passer dans les esprits une mutation de conscience radicalement écologique, voilà bien l'une des questions essentielles de notre époque, qui décidera de la survie des peuples. Il s'agira de susciter un véritable partenariat entre l'homme et la Terre, de proposer des alternatives réalisables, des formes actuelles, non passéistes, de vie écologique.

    ♦ Beaucoup de militants de droite estime que l'écologie sert de cache-sexe à l'utopisme habituel des gauches. C'est ce qui explique leurs réticences.

    Ces militants-là ont encore l'esprit encombré de scories du XIXe siècle. Celui qui pense véritable­ment en termes d'écologie n'appartient ni à la gauche ni à la droite, mais est un homme en avance sur son temps. Nous sommes sur le point d'entrer dans une nouvelle ère culturelle et nous n'avons plus à nous orienter sur des boussoles idéologiques du passé, nous devons aller de l'avant ! Le clivage passera très vite entre une minorité prête à respecter la vie et à comprendre les forces de la Nature comme révélations du divin, et une majorité relative, plus puissante, composée de technocrates arrogants qui croiront tou­jours pouvoir dominer la nature selon le slogan : “Soumettez-vous la Terre”.

    ♦ L'écologie n'est-elle pas une thématique fondamentalement conservatrice ?

    Oui. Mais il ne faut pas oublier qu'il existe aussi un conservatisme négatif, qui ne songe qu'à préser­ver les vieilles formes mortes. En fait, il faut que forme, contenu et temporalité puissent être en harmonie. Aujourd'hui plus personne ne se laisse enthousiasmer par le vocable “patrie” (Vaterland), mais vu les succès des Verts et d'un certain féminisme, on pourra susciter l'intérêt en parlant de “matrie” (Mutterland). Nous n'aurons plus affaire à des “patriotes” mais à des “matriotes”, c'est-à-dire des hommes et des femmes qui aiment toujours leur peuple, la matrice de ce qu'ils sont, leur “matrie”. C'est un amour tranquille, doux, qu'on ne saurait comparer au patriotisme des tambours et des trompettes. Le “matriotisme” pourrait parfaitement être accepté par les jeunes d'aujourd'hui.

    ♦ La CSU vient de faire quelques déclarations claires contre l'hostilité à la technique qui se répandrait dans la population. Elle a également réclamé davantage de “progrès” dans quelques secteurs-clef de l'économie. Elle a traité les socialistes et les verts de “bloqueurs du progrès”. À votre avis, la CSU est-elle la forge idéologique où l'on crée des arguments contre ceux qui veulent préserver les fondements de notre existence biologique ?

    La tendance de tous les partis actuels est d'être ennemis de la vie. Les partis se perçoivent comme les protecteurs de l'économie capitaliste et non pas comme les protecteurs de la Terre. Herbert Gruhl, quand il était encore parmi nous, a dit clairement ce qu'il fallait dire à propos de la folie de ce système, qui ne peut survivre sans “croissance”.

    ♦ Mais tous le monde parle pourtant de protection de l'environnement...

    La préservation de la nature n'est pas, en premier lieu, un problème technique. Il s'agit d'une néces­sité beaucoup plus profonde, c'est-à-dire d'une rénovation totale sur les plans spirituel et culturel. L'homme est un être de culture qui, bien entendu, influence directement ou indirectement la Nature par tout ce qu'il fait. Au départ, la relation d'échange entre l'homme et la Nature n'a pas remis en question les systèmes et les circuits écologiques existants. Mais les efforts des hommes en Occident d'échapper à l'emprise des formes socio-culturelles d'ancien régime a dégénéré, pris le mors aux dents, pour devenir une volonté d'échapper aux liens qui nous unissent biologiquement à la Nature. Les hommes en sont arri­vés à vouloir s'émanciper de notre Mère la Nature, mais cela n'a pas fonctionné.

    ♦ Vous voulez promouvoir une volonté d'émancipation hors de la superstition techniciste...

    Nous n'avons nullement l'intention de promouvoir une hostilité généralisée à la technique, mais nous voulons installer dans les esprits une attitude critique à l'endroit de la technique. Nous disons que telle ou telle situation doit être changée. Nous raisonnons dans un cadre global écologique en matières agricoles, économiques, dans les domaines des communications, de l'urbanisme, de l'habitat, bref, dans tous les domaines de la vie. Nous souhaitons que les décisions politiques soient prises en tenant compte de notre cadre écologique global, en tenant compte des impératifs de la Nature et non le contraire.

    ♦ Il y a une question typique que posent les partis : pendant combien de temps encore serons-nous en mesure de financer la protection de l'environnement ?

    C'est une question qu'il ne faudrait pas poser. En revanche, il faudrait en poser une autre : que signi­fient les progrès que nous avons faits sur la voie techniciste et mécaniciste par rapport à l'ensemble des paramètres de la Vie sur notre Terre ? Et quels sont les effets de ces “progrès” sur l'environnement, la cul­ture, les faits ethniques, qui structurent l'homme ? Le question du financement de la protection de l'environnement est une question d'irresponsable, une question d'esprit libéral.

    ♦ La question écologique est-elle simultanément une question profondément religieuse ?

    Pour que nous puissions vivre un bouleversement réel, définitif, de notre pensée, marqué par la conscience écologique, il faut qu'une religiosité nouvelle se déploie. Aujourd'hui, la religion a pour ainsi dire disparu. Il ne reste plus que des structures confessionnelles. Le christianisation de l'Europe a été la première étape dans le houspillement du divin hors de la nature, hors de notre vivifiante proximité, hors du tellurique. Cette christianisation a préparé le terrain au désenchantement, puis au désenchantement technicisto-mécaniciste, qui nous a conduit à la situation désastreuse que nous connaissons aujourd'hui. Quand je parle de déployer une nouvelle religiosité, je n'évoque pas le New Age ou une autre superficialité du même acabit, mais je veux retourner aux sources mêmes de toute religiosité, c'est-à-dire au regard plein d'émerveillement que jetaient nos plus lointains ancêtres sur l'harmonie cosmique, sur les astres. Pour eux, la Nature, dans sa plus grande perfection, c'était ces étoiles qui brillaient au firmament. Il faut restaurer cette dimension cosmique et astronomique de la religion. Et se rappeler de l'année cosmique dont parlait Platon, année cosmique qui durait 2150 ans. Un cycle de cet ordre de grandeur est en train de s'achever : nous nous trouvons dans une sorte d'interrègne, dans une phase de transition, nous allons rentrer dans une nouvelle année cosmique selon Platon. Les religions révélées dualistes, qui ont dominé au cours des siècles précédents, vont s’effilocher et céder le terrain à des religiosités de l'immédiateté, des religiosités holistes. Notre tâche : trouver des formes socio-politiques adéquates, qui correspondent à cette transition, à cette nouvelle année cosmique.

    ♦ Y a-t-il une recette patentée pour nous débarrasser de la dictature du matérialisme et des paradigmes du mécanicisme ?

    Je suis opposé à toutes les “recettes patentées”. Elles ont plutôt l'art d'exciter mes critiques. Mais l'humanité doit prendre des décisions fondamentales. Le retournement des valeurs va s'opérer, en dépit de l'hostilité que lui porte le capitalisme dominant. Je ne crois pas que ce retournement va s'opérer bruta­lement, en un tourne-main, par une sorte de révolution-parousie. La lutte sera longue. Nous, les écolo­gistes, nous devons élaborer des propositions réalistes.

    ♦ Ce sont des propositions réalistes de ce type que vous suggérez dans votre livre, notamment en for­mulant « Dix thèses pour une agriculture vraiment paysanne ». En même temps, vous formulez une critique acérée contre les politiques agricoles conventionnelles...

    Pour la plupart des politiciens de l'établissement, les quelques misérables pourcents de l'agriculture dans le PNB sont une quantité négligeable. C'est pour cette raison que tout le discours sur la “promotion des entreprises agricoles familiales” n'a jamais été suivi d'effets, que ce discours n'a été que propagande et poudre aux yeux. En réalité, on a, par décrets administratifs, systématiquement exterminé le paysan­nat européen. Cette politique a commencé avec Mansholt ; elle a continué avec Bochert ; leur intention était claire : évacuer le fossile paysannat, le jeter définitivement au dépotoir de l'histoire. Je m'oppose avec vigueur à ce génocide, je refuse de considérer le paysannat comme une quantité négligeable. Je pose une question qui vous donne d'emblée le clivage qui s'installe : Agriculture véritablement paysanne ou industrie agro-alimentaire ? Si nous luttons pour revenir à une agriculture naturelle, nous luttons pour l'avenir de tous les hommes sur la planète. Ce retour à l'agriculture s'effectuera sans doute à la fin de la période de transition que nous vivons aujourd'hui. Mais si nous ratons cette transition, nous mettrons en jeu la survie de l'humanité, nous préparerons le dépérissement misérable de nos descendants.

    Je veux promouvoir une renaissance du mode de production originel. Seuls les produits issus d'un tel mode de production peuvent générer la vraie Vie. Une véritable agriculture, c'est le pilotage et l'accroissement naturel des processus agraires dans le cadre d'un environnement naturel, sans que ce­lui-ci ne soit artificiellement transformé. Les bio-paysans, nombreux en Allemagne aujourd'hui, pratiquent cette agriculture avec succès. Leurs produits sont meilleurs, sont demandés. Leurs méthodes scienti­fiques, écologiques au sens scientifique du terme, sont performantes. Ils pratiquent ainsi une immédia­teté avec la nature, le sol, la géologie, ils s'abstiennent d'utiliser des méthodes transformatrices dange­reuses sur le long terme ; ils reviennent au mode de production originel, tout en restant concurrentiels. Voilà des exemples concrets à suivre. Dans tous les domaines de l'économie.

    ► propos recueillis par Hanno Borchert & Ulrich Behrenz, Nouvelles de Synergies Européennes n°12, 1995.

    (entretien paru dans Junge Freiheit n°16/95)

     

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    Baldur Springmann : paysan de corps et d'âme

    baldur10.jpg“Paysan de corps et d'âme” : telle était la devise du mouvement écologiste dans les années 70 et 80. Baldur Springmann l'a incarnée pendant toute sa vie. Dès l'âge de 15 ans, il ne voulait pas reprendre l'usine de vis qu'avait fondée son grand-père à Hagen en Westphalie. B. Springmann voulait être très proche du “pouls de la vie”, devenir un “paysan de corps et d'esprit”, comme l'annonce d'ailleurs le titre de son autobiographie en 2 volumes.

    Sa part d'héritage, B. Springmann l'a investie dans une ferme en ruine du Mecklembourg, mais après la Deuxième Guerre mondiale, il a dû l'abandonner avec sa famille et, réfugié totalement démuni, recommencer tout à zéro à Geschendorf dans le Holstein. Une pratique agricole s'est généralisée dans notre après-guerre, qui inquiétait B. Springmann : l'usage croissant de produits et d'engrais chimiques dans l'agriculture. Dès 1954, pour s'opposer à cette tendance, Springmann transforme sa dynamique entreprise en ferme biologique. l'on raisonne en termes écologiques, on induit logiquement un projet de réno­vation sociale, explique “Bio-Baldur”. En 1972, il fait de sa ferme — le “Hof Springe” — une coopérative produc­teur/consommateurs, où les consommateurs, en tant que co-propriétaires, fixent les prix, de façon a maintenir la ferme en bon état de viabilité économique. Via un organisme s'occupant du service civil pour les objecteurs de conscience désirant travail­ler dans l'agriculture écologique, B. Springmann a pu engager des volontaires de ce service civil dans sa ferme, afin qu'ils mettent en pratique leur idéal “de paix avec la nature”.

    Mal vu par l'écologisme politicien

    Pourtant, Springmann n'était pas bien vu dans les milieux des politiciens verts, car il vivait en paix avec son propre peuple, il ne voyait pas en son peuple allemand l'incarnation du mal absolu. Pendant la guerre, B. Springmann avait été chef de bat­terie et capitaine-lieutenant dans la marine. Il n'a pas cru bon de se donner et de se fabriquer un faux passé de résistant. Les politiciens verts lui reprochait sa Deutschtümelei, son patriotisme doux et archaïsant, lié à un amour de la nature et des pay­sages allemands, mélange de “patrie et de matrie”. Ces acquis traditionnels font partie intégrante, dit Springmann, d'une cul­ture du dialogue qui transmet à l'autre et reçoit de l'autre en parfaite réciprocité, harmonie et symbiose.

    Fondateur et pionnier du mouvement vert en Allemagne, Springmann s'aperçoit au début des années 80 que les groupes communistes-maoïstes s'emparent des positions-clefs dans le mouvement écologiste : il décide de quitter le parti. Il participe à la fondation d'un nou­veau parti écologique, l'ÖDP, mais abandonne rapidement le travail politique. En 1981, son épouse Ille meurt, laissant Baldur dans un chagrin qu'il essaie de sublimer dans de nouvelles découvertes spirituelles et dans la rencontre avec d'autres per­sonnes. Mais quand il s'agit de co-organiser des manifestations de protestation contre des pratiques anti-écologiques, “Öko-Opa” (Eco-Papy), bien alerte, remonte sur la brèche. Encore aujourd'hui.

    Le mouvement des Verts avait commencé dans l'enthousiasme ; il voulait un dépassement du capitalisme industriel moderne. Mais il s'est enlisé dans les méandres de la politique politicienne de Bonn. Mais l'alternative concrète, écologique, sociale et populaire de Springmann nous interpelle encore et toujours, elle demeure une véritable provocation, qui s'adresse à chacun d'entre nous.

    Le 31 mai 1997, Baldur Springmann fêtait son 85e anniversaire.

    ► Ingrid Mousek, Nouvelles de Synergies Européennes n°30/31, 1997. 

    (article paru dans Junge Freiheit n°23/97 ; tr. fr. : Robert Steuckers)

     

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    Pour une écologie authentique et traditionnelle

    Afin de se trouver parmi l'illimité
    L'être isolé voudra fuir dans l'inexistence
    Là où s'évanouit toute satiété ;
    Ce n'est point toi, désir, ni toi, lourde
    exigence mais vous, profond Vouloir,
    Dure Nécessité qui donnez notre joie
    à notre obéissance.
    Âme du monde, viens ! Tu nous pénétreras !
    Alors, contre toi-même engager le combat
    C'est le suprême appel que notre force
    Entend. De bons esprits compatissants,
    Maîtres très-hauts, gouverneurs indulgents
    Conduisent à celui qui crée et créa.
    Et pour créer la créature, afin
    Qu'elle ne s'arme point pour
    L'engourdissement, l'Acte éternel agit, vivant !
    Et ce qui n'était pas, veut être, veut enfin
    Au soleil, à la terre, aux couleurs se mêler ;
    Nulle chose jamais ne se peut reposer.

    (Goethe, L'Un et le Tout)

    Il serait vain et trop exhaustif de dresser la liste des menaces et des dégradations que subit la nature dans son ensemble sur notre planète : pollution, disparition d'espèces végétales et animales, dégradation de la couche d'ozone, nuisances de toutes sortes, etc. Il est pour nous d'une importance fondamentale de préserver en Croatie, dont les variétés de paysages, de faunes végétales et animale sont d'une extrême richesse, notre patrimoine naturel, forestier et végétal, animal et marin, comme un élément indispensable à la survie du vaste écosystème terrestre. Mais nous entendons dépasser le stade purement défensif et “réactionnel” de l'écologie contemporaine, qui en tant que simple mouvement d'action défensive sert trop souvent de support idéologique à des programmes politiques et qui considère la nature comme un simple cadre de vie et d'environnement constituant l'accessoire agréable et utile à notre civilisation du béton et à notre confort quotidien.

    Or nous pensons qu'il convient pour adopter une attitude authentiquement écologiste, purement désintéressée, de restituer à la nature la fonction traditionnelle sacrale et spirituelle qu'il lui revient, en réconciliant le monde de la matière et de la nature avec l'élément divin qui s'exprime à travers l'idée de dieu, en les intégrant tous deux dans une totalité organique. Déjà dans l'antiquité gréco-romaine, les écoles atomistes et stoïciennes s'efforçaient d'élaborer une conception cosmologique définissant le rôle de la nature, les premiers en considérant l'univers comme un ensemble d'atomes infinis en nombre et les seconds affirmant le dualisme de 2 principes, la matière et Dieu, ce dernier résidant dans la première.

    Plus tard les diverses formes de panthéisme et d'immanentisme de type stoïcien tendaient à identifier Dieu et la nature tel le panthéisme spinozien qui reconnaissait l'unité organique de dieu et du monde, et proclamait l'unité foncière de tout ce qui existe. Le polythéisme et le paganisme vénéraient les dieux symbolisant les attributs multiples de la divinité, lesquels attributs constituaient chacun des génies intermédiaires faisant l'objet de différents cultes mystiques : Mithra, Isis, Cybèle, Coré, Dionysos et les ménades. Le paganisme avait ce mérite de nous enseigner le respect des infinis éléments intermédiaires de la nature dont chaque partie aussi infime soit elle et chaque espèce avait sa place spécifique et contribuait à l'harmonie du concert général. La compréhension et l'individualisation de ces éléments intermédiaires aboutissait à les considérer comme des présences intermédiaires avec lesquelles nous sommes tous invités à communiquer afin de comprendre et de discerner l'identité de nos essences respectives.

    Pensée chrétienne et théories évolutionnistes

    La pensée chrétienne, en séparant Dieu du monde et de la nature par le principe de la transcendance divine et la doctrine de la création, a replacé Dieu au-dessus de la nature. La pensée et la conception augustinienne considérait le destin et le développement de l'univers comme tributaire de la volonté divine. Mais même après l'évangélisation des différents peuples païens et notamment dans les campagnes et pays celtiques, les croyances anciennes, d'essence païennes, restent profondément ancrées dans les mémoires collectives. Nous considérons que notre époque qui constitue bien peu de chose au regard de l'histoire de l'humanité à dominante technologique et de civilisation citadine, est bien plus inférieure quant à la vénération, la compréhension et le respect de la nature que les anciennes civilisations du dolmen et des mégalithes, des polythéismes gréco-romains, celtiques, shivaïstes et dionysiaques.

    Les théories évolutionnistes de la fin du XVIIIe siècle, considérant les éléments naturels intermédiaires comme occupant une place inférieure à la nôtre, Buffon, Érasme Darwin, Charles Darwin, Lamarck, Huxley, le rationalisme et le scientisme du siècle des Lumières, la civilisation technologique et post-industrielle d'aujourd'hui ont considérablement contribué à la dégradation, à la désacralisation et au dépérissement inéluctable de la nature. C'est pourquoi ce n'est :

    • qu'en restituant à la nature sa dimension sacrale, sa fonction spirituelle et symbolique,
    • en conciliant les anciennes croyances d'inspiration païennes avec le christianisme tout au moins dans son inspiration assisienne (St. François d'Assise), lequel avait bien compris le langage et l'enseignement de la nature comme la nécessité d'une communion et d'une fraternité entre tous les êtres vivants,

    que l'on réussira à préserver la nature des catastrophes à venir.

    Reconsidérer la Terre comme notre Mère

    Dans cette perspective, un nécessaire retour et une réintégration des origines s'impose ainsi qu'une véritable rupture et purification ontologique avec nous-mêmes, afin de reconsidérer la Terre comme notre mère commune et féconde dans son ancienne signification cultuelle des rites de Déméter et de Coré. Il nous faut nous libérer de notre étroite conception statique et matérialiste de la nature qui n'y voit qu'un conglomérat de matières et de couches minérales superposées ou la considère, comme Hegel, comme le tombeau de Dieu, de même qu'il nous faut rejeter le sentimentalisme béat qui n'y voit qu'un pastiche de couleurs et de paysages figés et inertes, pour y reconnaître et discerner le mouvement dynamique et circulaire d'une force en perpétuel devenir indomptable et impondérable, dont les geysers jaillissants et les magmas volcaniques en ébullition ne sont que les manifestations visibles et externes. La nature dans sa régulation et sa succesion cyclique des saisons nous apprend à restituer et à reconnaître en nous-mêmes nos propres limites et potentialités qui résident au tréfonds de l'âme de notre être lequel reste inexorablement soumis comme l'ensemble des autres êtres vivants sur terre aux phases de naissance, de croissance, de maturation, de vieillesse, de déclin, de mort et de renaissance.

    Et comme l'éternel retour des saisons, du foisonnement des bougeons et des multicolores floraisons du printemps, du rayonnement du soleil invaincu au zénith d'été, du pourpre multiforme des forêts dénudées d'automne, aux aurores boréales et glacées au-dessus des cimes aux neiges immaculées, nous possédons en nous-mêmes des états multiples qu'il convient de sublimer, lesquels restent irrémédiablement soumis aux lois d'airain de naissance, de maturation, de déclin, de mort et de renaissance, et nous portent à entrer en relation intime avec les mêmes éléments multiples de la nature, pour parfaire et nourrir ce sentiment ineffable de communion mystique avec le Tout.

    Une attitude écologique authentiquement traditionnelle ne saurait se soustraire à une forme de disposition contemplative qui nous permet de dépasser la simple surface de nous-mêmes et de reconnaître dans le monde naturel ambiant les signes du divin. C'est ainsi que chaque élément de la terre est l'objet d'une quête vers l'absolu et l'inaccessible, d'une initiation, d'une potentialité et le support rituel d'une vision comme dans le chamanisme indien, la symbolique et l'incarnation d'une force spirituelle comme dans les civilisations antiques traditionnelles : les civilisations précolombiennes et aryennes de culte et de mythologie solaire, le symbolisme du mont Mérû dans la mythologie perse, la vénération du mont Kaïlash dans le bouddhisme tibétain, le culte choraïchite de la pierre sacrée, la Kaaba dans l'Islam primitif pré-mahométan, le chêne Yggdrasil dans la mythologie nordique tout comme la représentation cosmologique de l'Univers par le Mandala hindou etc. Une authentique écologie traditionnelle s'est toujours fixée pour but de réconcilier l'univers-matière avec l'homme et de réaliser une union mystique avec l'élément divin.

    Ravaisson, Schelling, Gœthe, Hölderlin, Teilhard de Chardin

    Dans ce sens, la pensée métaphysique, la philosophie et la dialectique de la nature, la cosmologie pan-christique, la mystique et la conception énergétique et théologique du Père Teilhard de Chardin se rattache à une tradition vivante et vénérable, se perpétuant depuis les vieux philosophes ioniens qui rêvaient de physique idéale et de cosmogonies totales, la dialectique ascensionnelle de la beauté et de l'amour de l'idéalisme platonicien, la métaphysique pythagoricienne, et l'enseignement de l'école de Milet avec Thalès, recherchant le principe premier qui anime l'univers et régit son processus de développement, jusqu'aux philosophes de la Renaissance, de Ravaisson, Schelling, à l'idéalisme d'un Gœthe et d'un Hölderlin dans ses hymnes, odes et élégies.

    La pensée de Teilhard de Chardin a consisté à expliquer et à exalter le développement unitaire du monde naturel et tangible sous l'influx de la puissance christique, ainsi que la montée des effets de l'Incarnation dans l'univers où le Christ s'est inséré et continue d'agir eucharistiquement. Plongé dans le monde moderne, Teilhard de Chardin a réussi à le resacraliser, il a refait de l'univers un temple. En proposant des axes d'orientation, de recherches, de méditation et d'action, il expliquait lui-même la Weltanschauung qu'il proposait comme ne représentant nullement un système fixé et fermé, mais seulement un faisceau d'axes de progression comme il en existe et s'en découvre peu à peu dans tout système en évolution. La cosmogenèse ascensionnelle de Teilhard, en tant qu'univers conçu comme un système animé d'un mouvement orienté et convergent, expliquait l'humanité comme convergeant inéluctablement vers le centre Oméga qui est le point de convergence absolu et naturel de l'humanité et du cosmos entier, une sorte d'interuptum coïncidenciae, dans la conception de Nicolas Berdaïev, cet absolu et ce bien pour toujours dont Nietzsche disait que « la joie veut l'éternité de toutes choses, elle veut la profonde, profonde éternité ».

    Un panthéisme de convergence

    Rejetant les différentes formes de panthéisme, de confusion (où Dieu étant un Tout, le personnel et le moi tendent à s'identifier en se dépersonnalisant avec le tout, conçu comme l'élémentaire), comme le panthéisme humanitaire (religion sans dieu apparent d'après laquelle l'intérêt suprême de l'existence consiste à se vouer corps et âme au progrès universel et du développement de l'humanité), et le panthéisme matérialiste (de type marxiste expliquant l'évolution du monde par le pouvoir d'autocréation de la matière, dialectique de la nature), il proposait un panthéisme de convergence, selon lequel Dieu est un tout en tous, et où chaque moi personnel cherche à rejoindre le centre où tout s'achève par une attitude de pan-communion ou chaque être humain participe à la vie divine du Christ par les forces passées et présentes de l'univers, par les personnes, les évènements et tout ce qui constitue l'ambiance de notre univers. cette attitude de communion et d'action aboutissait à un panchristisme qui constitue l'universalisation du Christ permettant de lui conserver ses attributs essentiels dans une perspective en cosmogenèse et plaçant l'union au terme d'une différenciation organique et laborieuse.

    C'est dans cet même esprit de communion avec la nature et d'union mystique avec le cosmos entier, que Gœthe élabora le concept de “nature vivante” et qu'Oswald Spengler identifiait avec l'Univers-Histoire. En tant qu'artiste, philosophe, écrivain et physicien qui ne cessait de créer la vie et de nouvelles formes, il opposait l'univers organique à l'univers mécanique, la nature vivante à la nature morte, la forme à la formule. Par opposition à la méthode de la recherche et la méthode scientifique et matérialiste qui soumet les phénomènes naturels aux lois de causalité et d'effet, il proposait, pour cerner et comprendre le mystère du phénomène de la nature en mouvement, de le revivre par le sentiment, l'intuition, la comparaison, la certitude intérieure immédiate, l'imagination exacte et sensible.

    La théorie des métamorphoses

    C'est précisément dans le cadre de cette expression goethéenne intimement empiriste et sensible, qu'une véritable écologie traditionnelle devrait s'inscrire pour comprendre et expliquer le destin de la nature et non sa causalité en étudiant et en vivant son langage formel et sensible, sa structure périodique, sa logique organique et en partant de l'abondance des faits particuliers qui tombent sous nos sens, pour aboutir à la conclusion que tous les phénomènes et organismes sensibles et naturels, aussi infimes soient-ils, appartiennent à une unité supérieure. La perception sensible de l'univers et du monde de la nature comme un devenir éternel, nous fait découvrir l'abondance incoercible de ses transformations. Gœthe écrivait à ce propos, dans une œuvre posthume, « que la forme est un dynamisme qui devient, qui passe. Métamorphose est doctrine du changement. La théorie des métamorphoses est doctrine du changement. La théorie des métamorphoses est la clé qui montre les signes de la nature ».

    L'esprit citadin contemporain et la conception rationaliste et scientifique moderne élève et organise une nature stricte et utilitaire et accessoire autour de l'individu avec une pression et une obstination tyrannique et systématique, sans comprendre et être en mesure de s'expliquer que la nature originelle des premiers temps, l'univers ambiant obscur de la première humanité dont témoignent aujourd'hui les rites religieux et la survivance des mythes dans ce que nous appelons “les sociétés et peuples primitifs”, univers entièrement organique plein de démons hostiles et de puissances bienfaitrices et capricieuses est un tout absolument vivant, incoercible et incommensurable. L'une des constantes néfastes de l'esprit moderne et de la conception mécaniste et rationaliste de la nature a été de rompre avec ce passé originel, avec la chaîne mythique des générations, des unités et organismes vivants ancestraux infiniment reliés entre eux, pour faire du monde de la nature un pôle indépendant, décentré, unique champ d'expérimentation et d'exploitation, domestiqué et mesurable.

    C'est ainsi que la nature dans un sens étriqué, exact et scientifique, restreinte aux hommes des grandes villes mondiales cosmopolites qu’Oswald Spengler a si bien décrites, qui n'est qu'objet de possession et d'analyse scientifique, s'oppose à la conception proprement naturelle, la forme naïve et juvénile plus inconsciente qui demeure latente dans les tréfonds de l'âme de chaque homme. À ce propos, O. Spengler écrivit :

    « C'est du moins ainsi que la nature mathématique, a-mystérieuse, décomposée et décomposable d'Aristote et de Kant, des sophistes et des darwiniens, de la physique et de la chimie moderne s'oppose à cette nature vécue, illimitée, sentie chez Homère et les Eddas, le Dorien et l'homme Gothique. L'oublier, c'est méconnaître l'essence de toute recherche historique. Elle est proprement la conception naturelle, opposée à la nature exacte et mécaniquement organisée qui est la conception artificielle de l'âme par rapport à son univers ».

    Pour une écologie cosmique !

    Nous considérons à juste titre que l'essence d'une véritable écologie traditionnelle est indissociable d'une conception organique et naturelle du monde et de l'univers, qui recherche la compréhension et l'expression dans sa pureté, le langage formel de l'image cosmique, en vivant à chaque instant la nature de manière illimitée et sensuelle comme Gœthe et Platon nous l'ont si bien enseigné. Il est d'autre part d'une necessité impérative pour cette même écologie traditionnelle de dénoncer la conception artificielle, matérialiste, scientifique et l'image mécanique du monde naturel ambiant pour affirmer l'incoercibilité, l'incommensurabilité et l'éternité d'une nature-mère qu'il convient de resacraliser dans tous ses éléments constitutifs. Seule cette attitude écologique et cette disposition intérieure purement spirituelle et de conception organique est à même de servir de solide fondement à toutes les formes extérieures de défense et d'action de sauvegarde de notre environnement naturel. C'est pourquoi toute forme d'écologie contestataire défensive et revendicative, détachée d'un centre spirituel de connaissance et de perception supérieure de la nature, sera vouée à l'échec et limitée à des actions ponctuelles et des effets éphémères facilement récupérables.

    ► Jure Vujic, Nouvelles de Synergies Européennes n°33, 1998. 

     


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