• Rohan

    RohanNote sur le Prince Karl Anton Rohan, catholique, fédéraliste, européiste et national-socialiste

    [Ci-contre : KA Rohan (prince jusqu'en 1918), fondateur de l'Europäische Kulturbund (1922) dont émana en 1924 la Fédération internationale des Unions intellectuelles, et éditeur de l'Europäische Revue (1925–1936)]

    Né le 9 septembre 1898 à Albrechtsberg et décédé le 17 mars 1975 à Salzbourg, le Prince Karl Anton Rohan fut un écrivain et un propagandiste de l'idée européenne. Jeune aristocrate, ce sont les traditions “noires et jaunes” (c'est-à-dire impériales) de la vieille Autriche des familles de la toute haute noblesse qui le fascinent, lui, issu, côté paternel, d'une famille illustre originaire de Bretagne et, côté maternel, de la Maison des Auersperg. Il a grandi à Sichrow dans le Nord-est de la Bohème. Marqué par la guerre de 1914, par les expériences de la révolution bolchevique à l'Est et de l'effondrement de la monarchie pluriethnique, Rohan décide d'œuvrer pour que se comprennent les différentes élites nationales d'Europe, pour qu'elles puissent se rapprocher et faire front commun contre le bolchevisme et le libéralisme.

    Après la fondation d'un Kulturbund à Vienne en 1922, Rohan s'efforcera, en suivant un conseil de J. Redlich, de prendre des contacts avec la France victorieuse. Après la fondation d'un “comité français” au début de l'année 1923, se constitue à Paris en 1924 une Fédération des Unions Intellectuelles. Son objectif était de favoriser un rassemblement européen, Grande-Bretagne et Russie comprises sur le plan culturel. Dans chaque pays, la société et les forces de l'esprit devaient se rassembler au-delà des clivages usuels entre nations, classes, races, appartenances politiques et confessionnelles. Sur base de l'autonomie des nations, lesquelles constituaient les piliers porteurs, et sur base des structures étatiques, devant constituer les chapiteaux, des “États-Unis d'Europe” devaient émerger, comme grande coupole surplombant la diversité européenne.

    Rohan considérait que le catholicisme sous-tendait le grand œcoumène spirituel de l'Europe. Il défendait l'idée d'un Abendland, d'un “Ponant”, qu'il opposait à l'idée de “Paneurope” de son compatriote Richard Coudenhove-Kalergi. Jusqu'en 1934, le Kulturbund de Rohan est resté intact et des filiales ont émergé dans presque toutes les capitales européennes.

    Aux colloques annuels (*) impulsés par Rohan (Paris en 1924, Milan en 1925, Vienne en 1926, Heidelberg et Francfort en 1927, Prague en 1928, Barcelone en 1929, Cracovie en 1930, Zurich en 1932 et Budapest en 1934), de 25 à 300 personnes ont pris part. Les nombreuses conférences et allocutions de ces colloques, fournies par les groupes de chaque pays, duraient parfois pendant toute une semaine. Elles ont été organisées en Autriche jusqu'en 1938. Dans ce pays, ces initiatives du Kulturbund recevaient surtout le soutien du Comte P. von Thun-Hohenstein, d'Ignaz Seipel et de Hugo von Hofmannsthal, qui a inauguré le colloque de Vienne en 1926 et l'a présidé. Les principaux représentants français de ce courant étaient Ch. Hayet, Paul Valéry, P. Langevin et Paul Painlevé. En Italie, c'était surtout des représentants universitaires et intellectuels du courant fasciste qui participaient à ces initiatives. Côté allemand, on a surtout remarqué la présence d'Alfred Weber, A. Bergsträsser, L. Curtius, Lilly von Schnitzler, le Comte Hermann von Keyserling, R. von Kühlmann et d'importants industriels comme G. von Schnitzler, R. Bosch, O. Wolff, R. Merton, E. Mayrisch et F. von Mendelssohn.

    RohanRohan peut être considéré comme l'un des principaux représentants catholiques et centre-européens de la Révolution conservatrice ; il jette les bases de ses idées sur le papier dans une brochure programmatique intitulée Europa et publiée en 1923/24. C'est lui également qui lance la publication Europäische Revue, qu'il a ensuite éditée de 1925 à 1936. Depuis 1923, Rohan était véritablement fasciné par le fascisme italien. À partir de 1933, il va sympathiser avec les nationaux-socialistes allemands, mais sans abandonner l'idée d'une autonomie de l'Autriche et en soulignant la nécessité du rôle dirigeant de cette Autriche dans le Sud-est de l'Europe. À partir de 1935, il deviendra membre de la NSDAP et des SA. En 1938, après l'Anschluß, Rohan prend en charge le département des affaires extérieures dans le gouvernement local national-socialiste autrichien, dirigé par J. Leopold. En 1937, il s'était fait le propagandiste d'une alliance entre un catholicisme rénové et le national-socialisme contre le bolchevisme et le libéralisme, alliance qui devait consacrer ses efforts à éviter une nouvelle guerre mondiale. Beau-fils d'un homme politique hongrois, le Comte A. Apponyi, il travaille intensément à partir de 1934 à organiser une coopération entre l'Autriche, l'Allemagne et la Hongrie.

    Après avoir dû fuir devant l'avance de l'Armée rouge en 1945, Rohan est emprisonné pendant 2 ans par les Américains. Après sa libération, Rohan ne pourra plus jamais participer à des activités publiques, sauf à quelques activités occasionnelles des associations de réfugiés du Pays des Sudètes, qui lui accorderont un prix de littérature en 1974.

    L'importance de Rohan réside dans ses efforts, commencés immédiatement avant la première guerre mondiale, pour unir l'Europe sur base de ses États nationaux. Très consciemment, Rohan a placé au centre de son idée européenne l'unité des expériences historiques et culturelles de l'Est, du Centre et de l'Ouest de l'Europe. Cette unité se retrouvait également dans l'idée de “Reich”, dans la monarchie pluriethnique des Habsbourgs et dans l'universalisme catholique de l'idée d'Occident [Abendland, que nous traduirions plus volontiers par “Ponant”, ndt]. Les besoins d'ordre culturel, spirituel, religieux et éthique devaient être respectés et valorisés au-delà de l'économie et de la politique (politicienne). Cet aristocrate, solitaire et original, que fut Rohan, était ancré dans les obligations de son environnement social élitiste et exclusif tout en demeurant parfaitement ouvert aux courants modernes de son époque. En sa personne, Rohan incarnait tout à la fois la vieille Autriche, l'Allemand et l'Européen de souche française.

    ► Dr. Guido Müller, Nouvelles de Synergies Européennes n°51, 2001.

    ◊ entrée parue dans : Caspar von Schrenk-Notzing (Hrsg.), Lexikon des Konservatismus, L. Stocker, Graz, 1996, tr. fr. : Robert Steuckers.

    * : Congrès annuels de la Fédération internationale des Unions intellectuelles :

    • 1926 (Vienne) : Le rôle des clercs dans la reconstruction de l’Europe
    • 1927 (Francfort et Heidelberg) : L’histoire dans la conscience des peuples
    • 1928 (Prague) : Les éléments de la civilisation moderne
    • 1929 (Barcelone) : La culture comme problème social
    • 1930 (Varsovie) : Les positions fondamentales des esprits modernes
    • 1932 (Suisse) : La culture européenne en danger
    • 1934 (Budapest) : L’Europe entre tradition et révolution.


     • pour prolonger : Comment les intellectuels pensent-ils l'Europe dans les années 20 ?

     

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    La contribution à “Il Regime Fascista” du Prince Karl Anton Rohan (1898-1975)

    Le Prince Karl Anton Rohan, issu d’une très ancienne famille bretonne émigrée à Vienne et devenue autrichienne, fonde en 1924 le Verband für kulturelle Zusammenarbeit (= Association pour la Coopération Culturelle) et édite à Berlin, de 1925 à 1936, la célèbre Europäische Revue, qui donne aux cercles conservateurs et conservateurs-révolutionnaires (dans l’optique jungkonservativ) une dimension européenne, supra-nationale, impériale (dans le sens de Reich). Huppés et mondains, les cercles regroupés autour de l’Europäische Revue influençaient les milieux diplomatiques. Après que le Prince Rohan ait passé le flambeau de rédacteur-en-chef au Dr. Joachim Moras, l’importance du Conseiller d’État prussien, le Prof. Dr. Baron Axel von Freytagh-Loringhoven, n’a cessé de croître dans la revue.

    Le Prince Rohan, dans son ouvrage Schicksalstunde Europas : Erkenntnisse und Bekenntnisse Wirklichkeiten und Möglichkeiten (Leykam-Verlag, Graz, 1937), a esquissé un bilan de l’histoire spirituelle et événementielle de l’Europe, abordant le problème central de la personnalité dans l’éthique qu’il qualifiait de « spécifiquement européenne », en amorçant une réflexion sur le matérialisme et le rationalisme, erreurs philosophiques et politiques du monde moderne, et en annonçant le retour à l’avant-plan d’idées et d’idéaux non révolutionnaires, voire contre-révolutionnaires, pour lesquels, croyait-il, le fascisme et le national-socialisme préparaient le terrain, parce qu’ils étaient des réactions radicalement anti-bourgeoises. Les aristocrates qui ont encore en eux les vieux réflexes constructeurs du politique reviendront tout naturellement au pouvoir. Mais ceux qui sont épuisés dans leur vitalité et leur créativité devront se ressourcer dans le grand nombre : « les vieilles figures sont fissurées ; elles devraient se replonger dans le nombre, de façon à ce que, au départ de cette immersion dans le nombre, de nouvelles figures puissent croître et remonter à la surface » (p. 383).

    « Tout comme la caste supérieure déterminée par le sang et constituée par l’aristocrate n’a pas pu inclure dans les structures du pouvoir de l’ancien régime les forces montantes de la révolution bourgeoise, les autorités éphémères du monde bourgeois du XIXe siècle ont échoué dans leur tentative de capter et de diriger sur des voies d’ordre la “révolte des masses”, la révolution de l’anti-bourgeois. Dans le vaste processus historique qu’est la révolution sociale, les anciennes autorités ont été broyées, étrillées, et aucune autorité nouvelle n’est encore apparue. Pour être plus précis : les signes avant-coureurs d’une nouvelle et véritable autorité ne sont présents sur la scène que depuis peu de temps ; cette autorité nouvelle doit mûrir et s’affirmer. Ceux qui constituaient l’élite sont désormais fatigués. La vision du monde de nos relativistes d’esprit et de morale n’était vraiment pas appropriée pour servir de plate-forme à une domination sur les masses, au sein desquels même les plus arriérés savent désormais lire et écrire. Et les pédérastes et demi-puceaux émanant de la “jeunesse dorée” des classes supérieures urbanisées ne pouvaient évidemment pas apparaître aux yeux de l’ouvrier comme l’élite de ses vœux, à laquelle il devrait se soumettre. Les classes supérieures et la masse se comportent dans l’histoire comme le conscient et l’inconscient dans l’homme. La santé, au sens social comme au sens psychologique, est cet état de choses, dans lequel le dessous et le dessus entretiennent un rapport d’échange construit et fructueux, où le dessus est reconnu par le dessous, ou le dessous donne au dessus la direction (vox populi, vox dei), où le dessus comprend le dessous et où la répartition naturelle des rôles de l’un et de l’autre se maintient en harmonie. Ce qui signifie que le haut, et seul le haut, doit agir, toutefois en acceptant une responsabilité pour le tout. Et ces strates supérieures doivent agir en concordance avec les aspirations de la masse et avec ses exigences qui sont évidemment générales et confuses. Si la masse veut agir immédiatement (sans intermédiaire), en révolte contre le haut, alors il arrive ce qui arrive à l’individu qui agit au moment où son subconscient oblitère sa conscience : il y a des pots cassés et notre homme obtient presque toujours le contraire de ce qu’il avait désiré.

    Car, de toute éternité, le rôle des classes supérieures, de la direction, ou, au niveau de l’individu, de la conscience, c’est d’adapter et de canaliser dans le réel les sombres émotions et pulsions de la masse ou de l’inconscient. Sans ce rôle de régulateur et de transformateur, surviennent immanquablement des catastrophes. Si cet équilibre normal et sain, cette oscillation entre le haut et le bas, sont interrompus, la conscience poursuit sa vie sans lien avec son socle fait d’inconscient, si elle plane dans les airs, alors nous voyons apparaître les premières manifestations de fatigue. Sont alors nécessaires le repos, la détente, la récréation, la distraction. Toute révolution n’est jamais autre chose, ne peut jamais être autre chose, que l’expulsion d’une élite dominante par une élite dominée qui aspire à exercer le pouvoir. Or tout processus révolutionnaire commence au sein des élites. On y est fatigué, on ne croit plus à ses propres forces. On trouve que ceux d’en bas, que les adversaires, ont en fait raison dans ce qu’ils disent et revendiquent. On décide de ne pas résister et on est balayé. C’est ainsi qu’en 1918 les monarchies ont été abandonnées par les détenteurs du pouvoir, avant même qu’elles n’aient été réellement attaquées. Si l’élite fatiguée ne veut pas prendre connaissance de ses symptômes, elle vivra de sa propre substance. Alors la masse inconsciente, qui a perdu toute relation normale avec l’élite, se fera plus critique et plus turbulente. On verra alors apparaître de véritables troubles qui iront en crescendo, jusqu’aux crises névrotiques, jusqu’aux dépressions nerveuses. Si l’élite, qui a perdu toute véritable autorité et donc tout légitimité, refuse de se retirer du pouvoir, elle s’en tiendra au droit positif contre le droit naturel et refusera de faire passer les reformes nécessaires. Alors la révolution dégénère en guerre civile » (pp. 381-383).

    Construire une communauté de volonté

    « La première démarche à accomplir, pour forger de nouvelles figures, une nouvelle élite qui entretient un contact sain avec la base, c’est de vivifier les hiérarchies que la révolution et la contre-révolution ont constituées. Il s’agit ici de construire une communauté de volonté. Discipline sévère, inclusion dans un ordre, mais aussi travail sans relâche aux postes qui ont été assignés, exécution précise des ordres reçus, voilà les prémisses. Mais pour monter plus haut as la "nouvelle hiérarchie, il faut adhérer à un mythe politique, il faut être intérieurement emporté par l’esprit d’une Weltanschauung. Derrière les slogans que sont la “révolution mondiale”, l’Italianità et la Romanità, le Volkstum et la race nordique, se profile toute une construction doctrinale avec ses fondements d’ordre historique, sociologique, économique, scientifique et aussi moral : il faut le accepter sans conditions car ils sont les présupposes qui fondent la confiance au sein de la communauté de volonté, qui sont nécessaires à l’exercice des plus hautes fonctions  » (pp. 383-384).

    À la lecture de ces extraits, on s’aperçoit que l’intérêt d’Evola pour Rohan (et vice-versa : Rohan cite Révolte contre le monde moderne en page 25 de Schicksalstunde Europas) vient d’une volonté partagée entre les deux hommes de dépasser définitivement les limites étroites du bourgeoisisme, de reforger dans la “mobilisation totale” une nouvelle aristocratie européenne supra-nationale. Pour Rohan, le fascisme italien et le national-socialisme allemand sont des effervescences provisoires, brutales et violentes, qui s’avèrent nécessaires pendant le laps de temps où il n’y a plus de véritable autorité. Dès que la « domination des meilleurs  » sera installée, « la crispation se détendra, la militarisation actuelle des peuples se relâchera. Car la violence ne doit s’exercer que là où manque une autorité véritable. Un pouvoir réel devra nécessairement octroyer davantage de liberté, sans pour autant craindre l’effondrement des peuples et des États ni une diminution de leur puissance de frappe en cas de guerre ou en temps de paix  » (p. 386). « Le nouveau type dominant, anti-bourgeois, a fait appel aux masses, il les a politisées, il les a fusionnées en unités disciplinées sous le signe de mythes nouveaux » (p. 387).

    L’Autre Europe, Notre Europe

    Dans Il Regime fascista, Rohan aborde la problématique de l’autre Europe, qui est, écrit-il, « notre Europe », c’est-à-dire celle de la nouvelle phalange anti-bourgeoise, regroupant des ressortissants des anciennes aristocraties (comme, par exemple, Evola et lui-même) et les élites nouvelles fascistes ou nationales-socialistes, qui ont réussi la “mobilisation totale” des énergies populaires. Dans L’article intitulé « L’altra Europa, la “nostra” Europa » (16 février 1934), Rohan oppose sa conception de l’Europe à celle d’un autre aristocrate autrichien, le Comte Richard Nikolaus de Coudenhove-Kalergi, auteur, en 1924, d’un projet de “Pan-Europe”, regroupant tous les États du continent à l’exclusion de l’Angleterre et de la Russie. Cette Pan-Europe, qui a enthousiasmé Briand et Stresemann, devait s’inscrire dans la tradition libérale-démocratique et en étendre les principes à l’ensemble du continent. Rohan et Evola sont “paneuropéens”, mais à l’enseigne de valeurs diamétralement opposées au libéralisme et au démocratisme, nés dans le sillage de 1789 ou imités des modes anglo-saxonnes.

    ► Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°51, 2001.

     

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    L'avenir de l'Europe Centrale

    Malgré les Traités de Paix, l'Europe est inquiète. Et l'Europe Centrale reste constamment un foyer de déflagrations possibles. Quelles sont les forces contraires qui s'affrontent dans les pays qui bordent le Danube ? C'est ce que nous expose le présent article du Prince Charles de Rohan, lequel n'est pas seulement un « intellectuel » aux larges vues, mais aussi un homme d'action dont la sage diplomatie aura peut-être à s'exercer bientôt dans la politique générale de l'Autriche. (La Revue belge)

    Ceux qui semblent autorisés à parler de cette partie de l'Europe à laquelle les traités de paix ont donné une physionomie nouvelle, n'ont jamais la même perspective sur le passé, le présent et l'avenir de l'Europe Centrale. Leurs voix ne sonnent pas toujours à l'unisson. II y a, chez ces pays nouveau-nés de la guerre, de trop graves conflits d'intérêts, trop d'aspirations contradictoires. Toutefois, la concordance existe sur un point : l'aveu de la dépendance réciproque où se trouvent placés tous ces petits États créés par les traités de paix. Ceux qui sont du côté des vainqueurs, n'aiment pas trop rester les vassaux de l'Europe occidentale ; ils aspirent à la complète autonomie, et cherchent à renouer des relations positives avec les peuples et la culture germaniques. Chez les vaincus d'hier, on note par contre le réveil de plus en plus conscient d'une activité indépendante, d'une foi nouvelle en un avenir, lointain peut-être, mais plein d'espérances.

    Malgré Locarno, malgré les efforts de Genève pour créer la paix par persuasion, on n'a pas réussi, aux bords du Danube comme aux bords du Rhin, à jeter un pont sur le désaccord entre les anciens adversaires. Il y a deux raisons à cela. D'abord la France et l'Allemagne sont des pays de haute culture et de vieille civilisation ; au contraire, dans le bassin du Danube, on trouve des peuples extrêmement différenciés quant au niveau de vie et de culture. En second lieu, l'Angleterre avait un intérêt vital à cimenter sur le Rhin la paix européenne ; tandis qu'au centre et à l'Est de l'Europe où les relations entre peuples sont beaucoup plus compliquées, il manque une tête pour présider à la liquidation en commun des fautes des traités de paix. On a fait, il est vrai, plusieurs tentatives pour résoudre le problème de l'Europe centrale, mais l'échec était certain. Les peuples qui ont voulu démêler cet écheveau embrouillé n'avaient, en aucune façon, les capacités requises.

    Quand on eut vu s'effondrer, en 1917 et 1918, les trois empires qui jusque-là s'étaient partagés l'influence dans le centre et l'Est de l'Europe, la politique de force parut tout d'abord vouloir s'exercer dans le bassin du Danube. La France, immédiatement après la guerre, s'était chargée de la police d'ordre du continent. Sur le Danube, comme dans le Reich, on pensait que cette politique tendait bien moins à faire œuvre civilisatrice qu'à conquérir l'hégémonie en Europe. Paris connaît mal l'histoire et la psychologie des peuples de l'Europe centrale. N'ayant pas aujourd'hui d'intérêts directs dans la région danubienne, la politique française ne s'en est occupée qu'autant qu'elle a cru devoir se garer des idées de revanche de l'Allemagne. Mais à mesure que disparaît la mésintelligence entre la France et l'Allemagne, le bassin du Danube — laissons de côté la Pologne — pèse de moins en moins dans les balances françaises.

    L'idée de la France était de fonder dans l'Europe centrale un groupement de petits États en place de la monarchie des Habsbourg ; mais ses amis et alliés accueillirent le projet sans enthousiasme. Les jeunes États étaient encore tout exaltés par l'indépendance qu'ils venaient de conquérir, et l'idée du corridor baltique hantait encore les cervelles. Ceux qui étaient alliés de la France utilisaient la frayeur qu'avait celle-ci d'une agression allemande et mirent en œuvre une politique brutale, linguistique et économique, pour affaiblir les minorités du côté de l'Allemagne et faire front contre la Hongrie. L'Autriche demeura neutre à cause de sa faiblesse et grâce au tact diplomatique parfait de M. Seipel.

    L'activité de la France força une seconde puissance à entrer dans le jeu : l'Italie, qui avait des intérêts vitaux en Europe centrale. Réveillée de ses crises du début, et aspirant, par le fascisme, au rôle de grande puissance, l'Italie se trouve être d'une part, dans les questions de la Méditerranée et du Nord de l'Afrique, la rivale naturelle de la France ; mais, d'autre part, l'avenir qu'elle entrevoit, la puissance maritime et coloniale, elle ne pourra le réaliser que si elle empêche la formation de grandes puissances sur ses frontières du Nord et de l'Est.

    L'adversaire naturel des combinaisons françaises dans le Centre, c'est la Hongrie qui, en face de ses voisins, présente de telles revendications territoriales, que les satisfaire au bénéfice d'une fédération danubienne, au sens voulu par la France, semble à peu près impossible. L'amitié italo-hongroise n'en est que mieux cimentée. On ne distingue pas encore de lignes précises dans la politique italienne à l'égard de l'Europe Centrale ; mais il va de soi qu'elle doit plutôt, dans son intérêt, être hostile à tout ce qui pourrait servir de noyau à la formation d'un grand État. La situation sera d'autant mieux assurée dans l'avenir qu'elle réussira à différer plus longtemps la solution définitive du problème de l'Europe Centrale.

    Mussolini promet pour les années qui suivront 1935 une activité diplomatique qui donnera toute satisfaction aux besoins vitaux de l'Italie. Celle-ci croit qu'à l'expiration des délais imposés par le traité de Versailles, l'Europe sera mûre enfin pour une réorganisation durable. En attendant, elle s'efforce de combattre l'influence française dans les États de l'Est et du centre, et d'aller au devant de l'Allemagne dans les domaines politique et économique. Car on sait très bien à Rome que le développement nouveau de l'industrie, œuvre du fascisme, ne se soutiendra que si l'Italie trouve des débouchés dans l'Europe de l'Est, l'Asie mineure et le Nord de l'Afrique. Et l'on sait aussi que le véritable concurrent économique dans les pays de l'Est et du Levant, ce n'est pas la France mais l'Allemagne. C'est pourquoi la jeune politique italienne d'expansion cherche autant que possible à assurer ses positions, afin, plus tard, de lutter à égalité avec ses deux partenaires, Paris et Berlin. En outre, les trois puissances travaillent depuis des années à s'assurer à Londres, ou selon le cas à New-York ou à Washington, une couverture financière en vue des conversations définitives qui assureront à l'Europe une figure nouvelle.

    Tandis que la France échouait dans ses efforts pour mettre sur pied une confédération danubienne, tandis que l'Italie contrecarrait les plans de la France sans avoir elle-même, en Europe centrale, un programme positif, les puissances anglo-saxonnes favorisaient dans ces régions toute organisation viable pourvu qu'elle ne fût pas un danger pour la paix. Les Allemands aussi bien dans le Reich qu'en Autriche, commencent à peine à se relever de leur défaite. Il faut encore que des forces soient libérées, que d'importants problèmes vitaux soient résolus, avant qu'ils puissent reprendre dans l'Europe du centre et de l'Est le rôle prépondérant que leur assignent leur position géographique et leurs relations économiques. Pour le Reich, il y a le problème définitif des réparations, la question polonaise. Pour l'Autriche, les relations économiques, politiques et intellectuelles avec ses États successeurs. Pour tous deux, la solidarité dans la réorganisation, comme base d'une politique de l'avenir, d'une politique commune de paix et de progrès en Europe et pour l'Europe.

    Le problème autrichien, cependant, mérite quelques considérations particulières, à cause de la position importante que l'Autriche occupe sur l'échiquier de l'Europe centrale. Les luttes et les rivalités des partis rendent difficile une activité précise du gouvernement central de Vienne. L'Autriche ne peut qu'attendre ; car l'heure de son destin n'a pas encore sonné : Quoique la crise interne que subit le pays ne soit pas visible sous toutes ses formes à l'étranger, il n'en est pas moins vrai que les forces sociales et autres se libèrent peu à peu, et que leur action finira par surprendre tout le monde. En 1919, après l'écroulement de la vieille monarchie, il se trouvait peu d'hommes qui s'intéressaient vraiment à la vie du nouvel État, à ses frontières, à sa constitution ou même à son assiette économique. Mais aujourd'hui, la situation a profondément changé.

    Une nouvelle Autriche se forme peu à peu sur les ruines de celle gui ne survécut pas à la guerre. On assiste à l'organisation d'une véritable conscience nationale, d'une société prête à assurer ses responsabilités, d'un peuple enfin qui veut s'identifier avec la terre de ses ancêtres. Les responsabilités historiques du pays, qui se prolongent à travers le présent et dans tous les domaines de l'activité nationale, s'imposent organiquement à tous ses habitants, depuis la noblesse aristocratique de vieille souche, jusqu'à une partie très importante du monde ouvrier et paysan. L'évolution de l'Autriche apparaît, en conséquence, plus rapide que celle de bien d'autres pays. ü ne faut pas oublier qu'elle est née cependant sous le signe de la balance. Aussi cette évolution reste pour ainsi dire imperceptible à ceux qui la subissent: la destinée prend forme en eux sans heurt, et aussi sans étonner personne. C'est pourquoi, au fond, les luttes politiques qui déchirent l'Autriche ne sont prises au sérieux par personne, tant qu'elles ne touchent pas à la propriété privée. Ces particularités de l'âme autrichienne, si elles sont mal canalisées, produiraient fatalement d'irréparables infortunes ; mais si elles sont bien utilisées, elles peuvent donner de puissants résultats profitables à tous.

    C'est pourquoi, il semble que l'Autriche doit rester passive ou bien elle doit dominer. Il est impossible qu'elle soit réduite à un pays riche mais sans puissance, même si toutes les forces de la terre se liguent entre elles pour atteindre ce but. L'équilibre de son tempérament est tel, que l'Autriche n'agit sur le terrain de la politique internationale que si le dérangement en vaut la peine. Et comme l'Autrichien est un Européen, par excellence, la politique ne l'intéresse que si elle ouvre de vastes perspectives à son esprit : il n'est guère possible à un peuple qui a eu la vision mondiale des Habsbourg de faire une politique tranquille de fauteuil. Et le voudrait-il d'ailleurs que cela lui serait impossible par la force même des choses. En effet, par la position géographique qu'elle occupe, et l'empreinte qu'elle a laissée sur les peuples de l'Europe centrale, l'Autriche est organiquement liée au rythme de la politique mondiale. Elle est elle-même un problème européen. Ainsi, la politique occidentale a essayé en 1918 de liquider Vienne complètement. Pourquoi n'a-t-elle pas réussi ? Trois raisons peuvent être mises en avant pour expliquer ce cas.

    D'abord, c'est que les grandes puissances victorieuses n'étaient pas d'accord sur le sort de l'Autriche et la nouvelle figure de l'Europe centrale. L'Angleterre en particulier, ne voyait pas d'un bon œil la politique de constitution de satellites de la France ; et elle ne partageait qu'à son corps défendant l'idéal et les buts des petites nations qui venaient de reconquérir leur liberté. En second lieu, en partie à cause de ce désaccord, il était difficile de trouver parmi les héritiers de l'empire des Habsbourg un vrai chef qui aurait refait une sorte d'unité au moins économique entre ces pays, et qui aurait joué un rôle analogue à celui que l'Autriche-Hongrie avait joué autrefois. En dernier lieu, le sentiment d'humanité des puissances victorieuses ne pouvait se faire à l'idée qu'il fallait abolir complètement la personnalité de Vienne. On a donc essayé de faire un nouvel ordre de choses en Europe centrale, un nouveau système de peuples libres, sans faire appel à la coopération de l'Autriche et sans même lui proposer de prendre part librement à la vie nouvelle qu'on voulait créer en Europe centrale.

    Le résultat de cette négligence a été que depuis prés de quinze ans l'Europe centrale traverse une crise qui devient pire au lieu de s'améliorer. Pour Vienne cependant, cette situation lui a permis de sauver sa personnalité, du moment que rien ne vint remplacer le vieil ordre des choses. Cela aurait été bien difficile d'ailleurs: en effet,dès que la joie de la délivrance eut passé pour les nouveaux États de l'Europe, chacun d'eux a essayé de dominer la région du Danube. Mais ils se sont rendus bientôt compte que leurs forces leur suffisaient à peine pour résoudre les gros problèmes intérieurs dont ils ont hérité. Car la plupart de ces États étaient habitués jusqu'alors à mener une politique d'opposition dans l'ancienne monarchie, et n'étaient pas encore tout à fait habitués à gouverner pour eux-mêmes et pour la paix de leurs voisins. Toute tentative d'hégémonie de leur part ne servait qu'à démontrer leur faiblesse. Aussi, quand ils se furent assurés que Vienne n'avait aucune envie d'une restauration, ils s'empressèrent de cultiver l'amitié de l'Autriche.

    Et c'est ainsi qu'on se rend compte aujourd'hui que Vienne ne peut pas perdre la position privilégiée qu'elle occupait toujours en Europe centrale, et qu'elle est en train de reconquérir la vieille influence économique et commerciale qu'elle manifestait autrefois. Et, comme il a été dit, ce n'est pas seulement sa position géographique, mais aussi les qualités si diverses de sa race, qui lui permettent de jouer ce rôle. En effet, c'est en cherchant à pénétrer vers l'Orient que le Germain a rencontré sur sa route le Romain et le Slave, et qu'il a formé en se mêlant à lui ce type unique qu'on appelle l'Autrichien. Et il ne faut pas oublier que c'est toujours par les Allemands d'outremonts et par les Allemands de Bohème que Vienne a été régénérée dans son industrie, son commerce, et jusque dans ses manifestations artistiques et culturelles. Si donc l'Autrichien reste conscient de son devoir national, il ne peut pas oublier qu'il est aussi un germanique. Et c'est cette dualité qui, justement, fait de l'Autrichien un Européen conscient de son devoir et de ses responsabilités internationales.

    En somme l'Autriche se trouve au point d'intersection de la destinée de tant de races, que ses frontières véritables dépassent de beaucoup celles qu'elle a héritées de la paix. Ce que certains appellent le nouvel ordre européen — qui semble plutôt un étrange désordre — n'a pu se constituer qu'aux dépens de l'Autriche. Et pourtant c'est toujours Vienne qui tient les clefs de l'Orient, comme le démontre d'ailleurs le fait que nulle puissance européenne ne peut permettre à une autre d'avoir plus d'influence qu'elle à Vienne.

    Par implication, la puissance de Vienne se manifeste, dans un autre sens, par le fait qu'une réunion possible à l'Allemagne entraînerait toute une organisation nouvelle des États de l'Est européen pour contrebalancer l'influence germanique ; car il n'y a pas de doute que rien ne saurait briser celle-ci. Et alors, en dépit de tous les accords qui tiennent l'Allemagne liée à l'Occident, le Rhin redeviendrait un foyer intense de luttes. Or, il ne faut pas oublier que l'Allemand vit non seulement sur le Rhin, mais aussi sur le Danube ; et que toute question, toute attitude qui affecte l'une de ces régions, a des contre-coups nécessaires dans l'autre. Disons-le cependant : la véritable responsabilité internationale de l'Autriche ne réside pas dans le fait qu'elle peut amener de nouveau une conflagration européenne, mais plutôt dans sa destinée qui est de servir de ciment à l'unité européenne.

    ► Prince Charles de Rohan (Secrétaire général des Unions Intellectuelles), Revue belge, mars 1933.

     


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