• Paysannerie et national-socialisme, l’échec tragique de Walter Darré

    Darré• Recension : Anna Bramwell, Blood and Soil, Walther Darré and Hitler’s “Green Party”, Kensal Press, Abbotsbrook, 1985, 290 p.

    Le docteur Anna Bramwell décrit son livre comme étant « l’histoire politique et intellectuelle d’un homme considéré par ses admirateurs actuels comme le dernier chef paysan » (p. 5). Mais Blood and Soil est bien plus qu’une biographie fascinante, c’est aussi une attaque iconoclaste contre le cénacle académique qui domine l’historiographie contemporaine ; il s’agit également d’une analyse surprenante et instructive d’un aspect jusqu’ici peu connu de l’Allemagne nationale-socialiste. De plus, les thèmes relatifs à l’agriculture “organique”, à la conscience écologique ainsi que la comparaison entre vie rurale et urbaine sont d’une très grande actualité.

    La pugnacité de cette œuvre est apparente dès la préface ; l’auteur y commente la réticence universitaire actuelle : « écrire ce livre a constitué un acte solitaire, peu à la mode, aussi toute louange ou tout blâme ne pourront que m’être adressés personnellement » (p. VI). Dès l’introduction, Madame Bramwell attaque la plupart des approches historiques classiques contemporaines qui se sont penchées sur cet énorme problème historiographique que représente l’Allemagne nationale-socialiste. Le docteur Bramwell décrit la planification radicale de l’agriculture et la législation prévues par Walther Darré et ses compagnons dans le cadre de l’Allemagne nazie ; elle nous rappelle que ses succès remarquables et ses échecs tragiques ont été ignorés et dissimulés par les historiographes contemporains.

    Une méthodologie pour cerner un sujet brûlant

    À la question de savoir « pourquoi des mesures qui, pourtant, ont été préconisées par des hommes de tous bords politiques comme solutions aux problèmes de la propriété foncière et à ceux des débouchés pour les produits de la ferme dans le Tiers-Monde doivent-elles être considérées comme primitives et insensées ? » (p. 2). L’auteur répond « que la réponse tient, bien sûr, dans le fait que le pays en question est l’Allemagne nazie » (p. 2). Elle nous rappelle la désertion généralisée à l’égard de l’histoire de l’Allemagne nazie par ceux d’entre les historiens qui ressentaient, finalement, une certaine sympathie envers certains aspects de l’idéal national-socialiste. Ce qui a laissé le champ libre aux « sociaux-démocrates internationalistes qui ne peuvent examiner l’extrême variété du national-socialisme qu’à travers leurs préjugés progressistes » (p. 3). Ces derniers limitent leurs analyses en tentant d’expliquer systématiquement l’expérience allemande au départ de leurs modèles préconçus, un processus fatalement incapable de percer l’énigme nazie.

    Le Dr Bramwell lance un appel à “l’histoire réelle”, appel destiné à établir avec minutie ce qui “s’est réellement passé”, plutôt que de jongler avec des faits pour les faire correspondre à des modèles froids et à des préjugés vulgaires, communément répandus. « Le cœur même de mon argumentation se résume à dire que l’existence des uniformes et des croix gammées ne doit pas nous empêcher d’évaluer objectivement la tentative de Darré de, disait-il, préserver l’inviolabilité du possible. Il était l’héritier de la critique radicale, centriste et républicaine, qui a précédée le national-socialisme, et qui continue de subsister » (p. 12).

    L’itinéraire de Darré

    Le Dr Bramwell combine avec talent la narration biographique, la relation des événements turbulents de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et le développement des idées politiques de Darré. Après avoir retracé sa jeunesse, dans l’Argentine qui l’a vu naître, puis sa brillante carrière militaire et sa participation au Freikorps et au Stahlhelm et enfin son effondrement personnel d’après-guerre, l’auteur affronte rapidement les questions d’ordre idéologique et politique : « Il (Darré) écrit alors (en 1926) son premier article politique important, “Colonisation interne”, qui s’attaque aux “rêveries impérialistes”, non seulement parce que l’Allemagne avait peu de chance de recouvrer ses colonies perdues mais aussi parce qu’il voyait dans l’empire un concept irréconciliable avec la patrie allemande » (p. 24).

    1926 fut également une année importante dans la carrière de Darré, avec sa nomination à un poste motivant — et assez mystérieux d’ailleurs — en Prusse orientale comme organisateur et représentant des haras de Trakhenen. Les options politiques et idéologiques des différents groupes nationalistes et paysans de l’époque formaient un faisceau de pressions divergentes et incompatibles. Darré donna sa démission par principe en 1929 après s’être disputé avec ses supérieurs. Ses démêlés répétés avec l’État nazi seront, d’ailleurs, l’illustration de son intégrité.

    Resituer un vocabulaire dans son contexte

    L’auteur parvient, et c’est tout à son mérite, à nous guider avec habilité à travers le dédale des manœuvres politiciennes et idéologiques qui a caractérisé les années vingt, sans que l’on ne perde intérêt. Elle réussit adroitement à passer d’un discours pertinent et instructif à propos de l’épineuse question juive à une description des croyances du mouvement nordique. Et lors de l’examen détaillé de termes familiers tels que “nordique”, elle dévoile l’ineptie des définitions inexactes : « Le caractère tribal et très fermé du mouvement nordique a eu pour conséquence que le national-socialisme hitlérien ne soit jamais parvenu à l’absorber entièrement. Les nordicistes présentaient la nordicité comme étant la meilleure et la plus importante part de l’héritage allemand. Par là, ils excluaient les régions catholiques de l’Allemagne, y compris les Allemands blonds aux yeux bleus d’Autriche et d’une grande partie du Sud de l’Allemagne, sans parler des provinces rhénanes » (p. 42). De même, le terme de “sang et sol”, largement incompris, est enfin défini et ses racines idéologiques sont explorées en détail.

    Une vision originale de l’histoire européenne

    Darré avait une vue historique relativement originale sur l’histoire européenne. Plutôt qu’une histoire de conquérants, de princes, de rois, de marchands et d’ecclésiastiques, il proposait celle de “l’autre” Europe : l’histoire de la paysannerie, de ses luttes et rébellions. Darré souligne les qualités culturelles et l’esprit indépendant et anti-étatique des paysans. Il était un critique acerbe de tout ce qui se rattache à la ville, tout en pensant que la technologie pouvait aider le fermier. Pour lui, une renaissance, une délivrance de la paysannerie, mènerait à une nouvelle internationale paysanne nordique qui garantirait la renaissance de cette “autre” Europe, si longtemps affaiblie par les valeurs capitalistes introduites, selon Darré, (c’est intéressant à noter), par les chevaliers Teutoniques (vision radicalement opposée à celles de Hitler et Himmler, ndt). Sa critique tous azimuts de ce que beaucoup de gens considèrent comme essentiellement allemand, même nazi, semblerait en faire un candidat peu propice à un poste dans la hiérarchie nazie. Ce n’est qu’en 1930 que Darré rejoint le NSDAP ce qui en fait « un des rares membres tardifs du parti à obtenir une haute fonction » (p. 78). Mais l’importance qu’il accorde à la race et son poids dans la balance électorale le rende vital au succès du mouvement hitlérien. « Les besoins d’Hitler en voix rurales trouvent leur origine dans les résultats insuffisants des élections de 1930 » (p. 83). Seul Darré pouvait assurer ces voix.

    DarréFonder une internationale paysanne

    [Ci-contre : certificat délivré en 1933 par Darré et Goebbels aux paysans qui avaient engrangé de bonnes récoltes. L’indépendance alimentaire de la nation était l’objectif premier de la politique agricole du IIIe Reich. Darré y voyait aussi une source de paix et un moyen d’éviter la prolétarisation du petit paysannat]

    Dès le début, Darré et ses partisans connaissaient une large indépendance au sein de la NSDAP. La position quasi-autonome du département de l’agriculture de Darré est une preuve supplémentaire que c’est une grave erreur historique de considérer l’État nazi comme un monolithe. Le docteur Bramwell nous donne un aperçu des luttes opposant les radicaux aux néo-conservateurs, luttes qui ont marqué les premières années de la consolidation du pouvoir nazi ; c’est pendant ces années que Darré a connu ses plus grands succès au nom de ses chers paysans. Mais les succès qui suivirent sa nomination aux postes de Reichsbauerführer (chef national des paysans) et de ministre de l’agriculture en 1933 furent de courte durée. Son adjoint principal, et auparavant son allié, Herbert Backe, avait trop d’un technocrate, trop d’un apparatchik pour faire le bien de l’idéal rural de Darré. Le docteur Bramwell décrit avec charme la “capitale paysanne” de Darré, la vieille ville de Goslar. Ici son rêve prit presque une forme permanente : « Le rêve consistait à faire de Goslar le centre de la nouvelle Internationale des paysans, un syndicat vert des peuples de l’Europe du nord. Il condamna dans ses discours le Führerprinzip et l’expansion impérialiste. Il fut inondé de visiteurs. Des enthousiastes anglais de l’agriculture organique firent maintenant bon accueil aux idées de Darré et admirèrent ses lois sur le bail héréditaire. Des représentants des mouvements paysans danois et norvégiens participèrent aux conférences sur le “Sang et le Sol” » (p. 205).

    Darré contre le centralisme

    Mais déjà en 1933 Darré se démarqua des tendances centralistes de l’État nazi. Son premier grand échec date de 1936, lors de l’introduction du second plan quadriennal. À partir de ce moment Darré déclina tant sur le plan politique que personnel. Ses rêves de “colonisation interne” et de renaissance paysanne s’effondrent face à un « impérialisme économique brutal, basé sur l’industrie lourde » (p. 119). D’un côté, c’est la fin de l’histoire de Darré et, dans les chapitres 6 et 7 du livre, on assiste à l’effondrement psychologique de son caractère et à l’éviction de ses idées. L’auteur nous y relate la montée d’Hitler et des SS, mais on sent que l’auteur aurait pu peut-être mieux décrire l’isolation de Darré et son déclin personnel. Néanmoins, l’échec du plan d’établissement des Volksdeutsche et la direction anti-nationaliste et impérialiste d’Himmler sont décrits d’une manière élucidante (tant pour les thuriféraires naïfs du national-socialisme que pour les antifascistes inquisiteurs, ndt). Une fois de plus, la nature iconoclaste du livre rejaillit dans ses descriptions poignantes des massacres de civils allemands tués en septembre 1939 par les Polonais.

    Cependant, malgré la perte de pouvoir de facto de Darré, il garda sa position ministérielle jusqu’en 1942. L’admiration des paysans pour leur chef était telle que son limogeage ne fut rendu public qu’en 1944. La désillusion finale de Darré pendant les dernières années du IIIe Reich, son arrestation par la suite et son jugement en 1949, lors des procès de la Wilhelmstrasse, celui des hauts fonctionnaires, sont autant d’événements pénibles à lire. Libéré de prison en 1950, Darré, affaibli par la maladie, persiste néanmoins à proposer des solutions pratiques aux problèmes paysans. Il continua ce combat jusqu’à sa mort précoce survenue en 1953.

    Une trinité “holiste”

    Pour conclure, l’auteur insiste une fois de plus sur le fait que la foi de Darré en la “trinité holiste” paysan-nature-Dieu (Dieu est toutes choses) n’était pas simplement une réaction à l’industrialisme, mais plutôt le programme pratique d’une révolution, la révolution verte.

    Pour moi, Blood and Soil est à maints égards une œuvre importante. Elle défie courageusement beaucoup d’idées reçues, devenues sacro-saintes. De plus, ce livre pose beaucoup de questions d’une importance historique et contemporaine. Ces questions déblaient le chemin pour des recherches ultérieures. Avec ce livre, l’héritage de Darré est ré-injecté dans la discussion. « Darré, l’individualiste têtu, continua à défendre ses idées jusqu’en 1953. En politique, comme en art, la fin et les moyens, la qualité de l’acteur et celle du produit fini sont bizarrement sans rapport » (p. 128).

    ► Padraig Cullen, Vouloir n°45/46, 1988.

    (texte tiré du The Scorpion n°11, 1987 ; traduit de l’anglais par Éric Bautmans)


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